LXI
Cahier de remontrances, de plaintes et doléances faites par la communauté de Fribourg pour être présenté à l'assemblée qui se tiendra à Vie, le 23 de ce mois
Au milieu des calamités qui nous affligent, au milieu des entraves que Ton met à notre triste existence, qu'il est consolant pour nous de pouvoir tracer librement le tableau de nos afflictions et de nos malheurs ! qu'il est consolant de pouvoir faire entendre nos gémissements et nos plaintes, et de les porter jusqu'au trône d'un roi bienfaisant qui veut bien les écouter 1
Nous étions accablés sous le poids de nos peines : la vie était pour nous un fardeau insupportable; mais les moyens dont il parait que notre auguste monarque s'occupe pouf changer la face de notre fortune, et pour rendre notre exis-
I. Fribourg et la ckksb d'Albin (censé sur le ban de Fribourg)
Impositions ordinaires pour les six premiers mois de l'année ijqo :
Fribourg Albin
Imposition principale. . . 4oa ^ as. id. ôi*^ is. »d.
Impositions accessoires. . 800 i3 a loi 11 6
Gapitation gi5 11 11 116 3 b
ToTAi. 2ii8^5s. id. a68#i4 8. 6d.
Deaœ vingtièmes et quatre sous pour lirre du premier pour j^qo (un seul rdle) :
r». 1. j i 1" cahier . . , 1 184 "^ i s. o d.
Biens-fonds. . { ,,^^^ ... i 176 17 9
Total 2 969 ^ 19 s. 6 d.
(Arch. Meurtlie-et-MoselIe, L. 3o8.)
CAHIER DE PHIBOURG 259
tence plus aisée, conséquemment plus supportable, viennent
soutenir notre courage, et ranimer notre espérance. Nous
l'avions perdue, mais elle commence à renaître. Oui; elle
renaît dans nos cœurs, parce que nous aimons à croire que
notre monarque ne veut être éclairé des lumières de la Nation
que pour être instruit de la misère de ses peuples, et pour j
concerter avec elle des moyens les plus propres à les rendre
contents et heureux. Ce sont (nous en sommes persuadés) les
vœux de son cœur, puisqu'il veut bien nous permettre d'expo^
ser les obstacles qui s'opposent à notre félicité ; et de présenter
les moyens qui pourraient nous la procurer.
Entre ces obstacles sont la cherté du sel, des bois, la multiplicité des impôts, des tailles, des subsides : ajouter à cela les charges de communauté.
Le sel. — Dans le principe des choses il parait bien naturel que les habitants d'une province jouissent au moins des biens et des avantages dont l'auteur de toutes choses l'a enrichie : c'est cependant ce qui n'arrive pas à notre égard ; des sources d'eau salée coulent dans nos contrées; mais hélas 1 bien loin de jouir des avantages qu'elles semblent nous offrir, on ne nous laisse que le pouvoir de spéculer sur les biens qu'elles nous procureraient sans nous laisser la liberté d'en user : bien loin d'être pour nous une source de prospérité, elles sont à notre égard une source de malheurs et de disgrâces.
Et en effet, n'est-il pas criant de nous faire payer le sel à un prix exorbitant ? tandis qu'on le passe aux étrangers à un prix très modéré, quoique les étrangers sont plus favorisés que les propres sujets : et nous verrons ainsi couler nos richesses dans le sein d'une terre étrangère ? Que résulte-t-il de là ? Des maux saos fin. On met les uns dans l'impuissance de faire des nourris, et de se procurer un faible bien-être par cette petite branche de commerce ; on force les autres qui ne peuvent assez amasser pour payer le sel au prix coûtant, on les force déjà à courir les dangers de la contrebande ; et n'est-il pas inhumain de flétrir par une sentence diffamante un pauvre père de famille qui a le malheur d'être pris avec une misérable livre de sel. N'y af>t-il pas de la barbarie de le punir par la perte de sa liberté, et de priver ainsi une famille entière de son soutien et de son appui ; il n'est pas besoin de peindre l'horrible misère où se trouvent alors réduits et son épouse et ses enfants. On
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le conçoit assez. Les enfants perdent nécessairement leur état et deviennent à charge au public.
La cherté du sel n'est pas le seul fléau dont nous sommes affligés, mais le voisinage des salines nous occasionne encore d'autres maux. Elles dévorent eVconsument toutes nos forêts. Une si grande consommation entraîne nécessairement après elle la cherté des bois : ainsi, bien loin que la proximité des salines nous procure le moindre avantage, elle nous met au contraire dans la nécessité de nous passer de bois ou de l'acheter bien chèrement, ce qui nous gêne extrêmement pour l'achat des instruments nécessaires à la culture de nos terres ; malgré ce désavantage, on ne nous donne aucune indemnité : il était bien naturel de nous laisser le sel à un prix plus modéré, pour nous dédommager de la disette des bois que les salines occasionnent dans nos cantons. Nous osons espérer qu'on nous fera justice sur un objet si considérable duquel dépend une partie de notre existence.
Les impôts sur le fer, si essentiel pour les travaux champêtres, viennent encore se joindre au prix excessif des bois, et augmenter conséquemment la difficulté de se procurer tout Fattirail du labourage.
Eu un mot, les impôts sont en raison inverse de nos facultés : les tailles ont pris depuis plusieurs années un prodigieux accroissement, et nos moyens au contraire ont souffert une furieuse diminution. Il n'existe dans cette communauté que quatre citoyens aisés. Tout le reste est composé de pauvres fermiers et de misérables manœuvres qui ont bien de la peine d'élever et d'entretenir leur famille. Faut-il encore les écraser par le poids des charges publiques? Ils sont non seulement fatigués par la levée des deniers du Roi qui se renouvelle et s'augmente chaque année (nous en avons aujourd'hui la triste expérience, ayant été augmentés cette année de soixante francs, ce qui occasionne des clameurs et des plaintes sans fin, et surtout des mécontentements et des murmures contre ceux qui sont chargés de faire la répartition) : mais ils ont encore d'autres charges à soutenir, comme les ponts et chaussées ; et n'est-il pas raisonnable que ceux qui profitent le plus des chemins publics contribuent en raison des avantages qu'ils en retirent ? Nous osons espérer qu'on prendra d'autres mesures sur cet objet.