CLIX
État des doléances faites par la communauté de Vaucourt, suivant le désir du Roi
Ne point répondre aux vues bienfaisantes du Roi serait tout à la fois ingratitude à son égard et cruauté au nôtre ; il se montre en père, montrons-lui qu'il a en chacun de ses sujets un enfant ; répondons à sa tendresse par les témoignages les plus grands d'une amitié sincère et d'un dévouement sans bornes ; ce seront tous les sentiments que supposent ces titres qui amèneront nos réflexions ; et, puisqu'il nous permet de verser nos doléances dans son sein paternel, nous userons avec la candeur la plus respectueuse et la plus ingénue de cette douce liberté qui mettra un jour bien clair sur la misère d'un peuple qui l'oublie toujours quand il songe à son Roi, et à parer à ses besoins.
Pour mettre de l'ordre dans nos réflexions, il conviendrait d'examiner Ordre par (3rdre ce qu'il peut faire pour établir et consolider le bien de l'Etat, et ce que l'État pourrait faire et établir pour le bien d'un chacun en particulier ; mais, persuadés, comme nous le sommes, que chacun aura rempli cette tâche en ce qui le concerne, nous nous bornerons à mettre ici ce qui regarde le Tiers état dont nous sommes membres, et nous examinerons ce que peut le Tiers état pour le rétablir et consolider le bien de l'État ; puis, nous considérerons ce que l'État a à faire pour établir et consolider le bien du Tiers état.
Le Tiers état peut tout, et rien n'est impossible à son dévouement à son Roi et au bien de l'État, quand on lui laisse la faculté de suivre le mouvement de cette loyauté qui caractérise le peuple français; toujours affectionné à ses rois, jamais il n'a tenté, pas même songé à des voies de fait contraires à cette fidélité, à cet attachement qu'il a voués à ses rois ; et si quel- (jucl'ois il s'est trouvé entraîné hors de ces sentiments, il n'a
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dû ses écarts ((ii'à la surprise, ou à l'oppression de ceux (|iii le soulevaient contre rautorité léçjilime en lui faisant accroire que c'était pour la soutenir (pi'ils l'aniiuaient ; mais, rev<Mui bientôt de son erreur, il se ranrjeail avec empressement à son devoir; et sa reii(|ion, (|u'on avait surprise, le ramenait toujours au pied de celui qu'elle lui avait donné pour roi ; et, s'il s'est jamais trouvé des traîtres, ce n'est point de cette classe de son peiq)le qu'ils sont sortis. Le Roi, qui a toujours été l'idole de la nation française, (puds secours de toute espèce n'a-t-il pas tiré de cet Ordre de sou peuple? Arqent, hiens, personnes se sont toujours et sans murmure prêtés à ses volontés et au bien de son royaume ; et, si jamais il a été trompé et ]»illé, ce n'a pas été du Tiers état que sont sortis les mpnstres qui ont si mal servi leur Hoi et la Patrie.
On a donc tout à attendre du Tiers état, dira-t-on, pour rétablir et consolider l'organisation du royaume. Faut-il l'avouer ? S'il fut autrefois une source dans laquelle on puisait librenuMit et avantageusement, elle est maintenant tarie poirr ainsi dire ; on y puise par tant de voies (pi'elle ne suffit plus au désir de la foule d'altérés qui y recourent et qui l'ont desséchée ; et, avec les meilleures dispositions, sa volonté est stérile. Pour que le Tiers état pût encore oil'rir les mêmes ressources qu'autrefois, il faudrait que tant de moyens de lui soutirer son argent en détail et de le réduire à une indigence continuelle soient ôtés, et lui permissent de commercer, vendre, changer, et, [)ar ce moyen, manier et amasser des espèces ; il faudrait cpi'il se vît encore possesseur de ces richesses dont la majeure partie a passé entre les mains des deux autres Ordres (pii conq)0sentavec lui l'État, auxquels il a été obligé de les céder, j)our pouvoir trouver les deniers cpi'il fallait fournir à l'Etat ou satisfaire à leur ambition ; il faudrait ({ue le luxe, abîme qui engloutit tout, poison qui se glisse partout, ne mît pas dans ceux (pii ont encore (|uelques possessions à louer cette dureté et cette nécessité de tirer (pour y fournir) le gain honnête (pii laisserait l'aisance dans les campagnes.
Que reste-t-il donc au Tiers de cette ancienne facidté avec laquelle il se portait au besoin de l'État et en alimentait l'opulence ? Hélas ! qu'est devenu ce lem])S, où nos bons et généreux ancêtres contestaient entre eux à qui payerait plus au Roi et à l'État ? Les larmes qu'arrache à nos yeux notre misère
DOLÉA.NCES 45
r^oO BAILLIAGE DE VIG
nous le font regretter, tandis que les sanglots dont le souvenir gonfle notre cœur nous en rappellent bien durement la différence.
Ce n'est donc pas d'un Ordre affaibli, dénué et accablé de besoins lui-même que l'État [a| à attendre de grands secours pour parer aux siens ; et cet Ordre, qui est le tronc sur lequel les deux autres sont entés, se trouve sans sève pour se l'être vu sucer par les deux branches qui sont sorties de lui, et qui voudraient encore lui enlever la modicité qui lui en reste et l'obliger à les vivifier.
Il est. donc incontestable que tant que l'Etat n'aura pas fait pour le Tiers des sacrifices et mis une autre organisation, le Tiers sera toujours dans l'impossibilité, non seulement de fournir à ses besoins, mais même de se soutenir humainement, vu l'état actuel des choses et l'accroissement de misères qui depuis plusieurs années a pris son cours pour ne cesser, à ce qu'il semble, qu'avec les victimes qu'elle sacrifiera si on n'y met ordre.
Mais que sont ces sacrifices? quelle est l'organisation que l'État a à établir pour revivifier le Tiers et tous les Ordres du royaume, et en attendre pour la suite des ressources solides et abondantes ? C'est ce que nous allons exposer.
Art. I. — Il paraît essentiel que l'on ne mît et établît aucun impôt, soit direct ou indirect, sans le consentement de la Nation et que pour des temps limités. La raison qui fait demander cela n'est point du tout la méfiance que la Nation aurait de remj)loi juste que le monarque ferait des deniers qui en viendraient ; mais c'est pour obliger les ministres, gardiens du trésor de l'État, à regarder les finances comme un dépôt sacré, et ne [)lus voir, par des malversations, la tendresse du Roi gémissante et la Nation obérée et épuisée : l'obligation où seraient les ministres d'accuser à la Nation et au Roi l'emploi raisonnable et nécessaire de ces deniers les tiendrait dans la rirconsp(;clion, et les mettrait dans le cas de montrer aux sollicilaiits puissants, importuns et prodigues, l'impossibilité où ils sont de se rendre à leurs poursuites ; de là quelle économie ! Nous demandons avec d'autant i)lus d'insistance l'obtention de cet article, que, quoique éloignés de la capitale, la rumeur nous a transmis une idée des profusions qui épuisaient le Trésor, et par là les citoyens.
CAHIER DE VAUCOURT nQn
Art. 2. — On demanderail que chaque province ait des États provinciaux, et que les Elats fussent charqés de la répartition des impôts mis par le Roi et la Nation sur la province, et versassent eux-mêmes, aux Irais de la province et sous son cautionnement, les deniers immédiulement dans les coffres du Koi : d'où naîtrait la suppression des receveurs, et de celte foule de personnes gaqées très grassement et préposées à la manipulalion de ces deniers, et qui, par leurs gages, en absorbent une bonne partie; ce qui tournerait au profit de l'État, parce qu'il recevrait sans diminution toute la perception de ces deniers dans la suppression des gages des préposés.
Art. 3. — On demande que, chaque neuf ans révolus, il entre dans la constitution de la monarchie que les trois Ordres qui composent l'Etat portent chacun à part leurs doléances au pied du Trône; la raison qui l'ait faire cette demande est que, [au] fur et à mesure que l'on s'éloigne de ces époques heureuses qui ramènent l'ordre et l'harmonie dans un État, les établissements sages et bienfaisants se débilitent, se dénaturent et changent en abus qui croissent et se multiplient ; d'ailleurs, le Tiers étal a son intérêt à le demander; il est le seul auquel les avenues du Trône soient fermées et empêchées par une foule d'intéressés à ne pas laisser apercevoir au monarque qui v est assis la situation affligeante oîi cette portion la plus nombreuse et la plus intéressante de son Etat est quelquefois réduite.
Art. 4- — On demande qu'en qualité de citoyens les membres du Clergé, de la Noblesse et du Tiers fussent imposés au prorata de leurs biens et fortunes et bénéfices ; ce ne sont pas les personnes seules qui doivent à l'Etat, mais les biens ; et on sait qu'une bonne partie est entre les mains des deux premiers Ordres qui, avec les privilèges et les distinctions honorifiques et exemptions dont ils jouissent, sont les corps les plus opulents et qui pèsent le plus sur le Tiers. Cependant, on ne demande pas que tous ces Ordres soient confondus dans les répartitions, mais qu'une ibis la cote d'imposition assignée à chaque Ordre, chaque Ordre se la répartisse entre lui-même avec ces précautions que demande toute impartialité, qui étoufjfe tout intérêt personnel. De là, quel accroissement dans les revenus de l'Etat !
Art. 5. — On demande que les princes auxquels on donne
des apanages soient apanages de manière qu'ils aient un apanage répondant à l'éminente origine dont ils sortent et au rang qu'ils occupent et doivent occuper; mais que ces apanages soient fixés une fois et ne varient plus.
^Vrt. 6. — On demande que la noblesse ne soit accordée dorénavant que du vœu et consentement des Etats généraux ; les exemptions, privilèges, prérogatives dont elle est gratifiée, et qui pèsent sur la roture, semblent étayer la demande qu'en fait le Tiers. On demanderait aussi qu'elle ne soit plus affectée à certaines charges de justice ou de finance, ce qui ouvre à l'orgueilleuse et oisive opulence roturière, qui rougit du plus ancien et laborieux Ordre du monde, les moyens de se singulariser aux dépens de ses semblables et d'acf{uérir à prix d'argent ce dont elle se sent quelquefois indigne par son propre mérite.
Art. 7. — On demande que les parlements soient composés des trois Ordres ; ils jugent les trois Ordres, n'est-il pas raisonnable qu'ils soient composés des trois Ordres ? L'esprit et l'intérêt de corps sont toujours dangereux à la justice et doivent être évités.
Art. 8. — On demande que les charges soient diminuées de nombre et ne soient plus à finances, mais à gages, et qu'on n'en exclue plus de certaines le Tiers, et qu'il soit appelé par concours ou scrutin à ces charges, et que les gages soient pris sur un tiers des revenus des prieurés, commendes et chapelles que l'on supprimerait (à l'article vingt-cinquième).
Art. 9. — Avant de demander une réforme dans la manière de rendre justice dans les corps, parlements, bailliages, etc., chose dont on a grand besoin, on aurait désiré pouvoir donner un plan (|ui puisse remplacer l'usage actuel; mais c'est à des gens de loi, et non à des cultivateurs, d'y pourvoir. Nous supplions cependant qu'on y travaille; les frais immenses que la forme actuelle occasionne ruinent même ceux qui remportent avantage dans les tribunaux.
Art. 10. — On demande instamment la su|)pression d'une charge bien onéreuse pour le peuple, qui est celle des huissierspriseurs ; il n'y a qu'un cri là-dessus. Nous n'avons à ajoutera tout ce qu'en ont dit tant de zélés citoyens que nos ])laintes et nos doléances sur l'existence d'une semblable charge ; et si, après l'étonnement où nous sommes que quelqu'un ail pu ima-
CAIHEK DE VAUCOUaX -jiU)
(|iner un moyen si ruineux pour la Patrice, la veuve et l'di-piieliii, (}uel(|ue chose peut cucore nous surprendre, c'<'st de la voir encore subsister : ce (jui nous ferait douter (jue les piniulcs luullipliées (|ue celle chanje occasioiuie ne seraient j)oint paivenues juscpTà la tendresse du Roi pour ses peuples.
Art. 1 1. — On demande que le nombre et le taux des pensions soient diminués. Coml)ien de solliciteurs adroits savent profiter d'une heureuse occasion, on poursuivre avec opiniâtreté pour obtenir une pension, et quelquefois en réunir plusieurs à la fois sur une tête, et qui l'ont mérité bien léqèrement, ou qui pourraient s'en pisser? Que de sanqsues de cette espèce sucent le corps exténué de l'Etat, pour avoir de quoi fournir plus abondamment à un luxe ? De qui de pareils gens sont-ils l'amis? Est-ce du Roi qu'ils trompent? Est-ce de FÉial qu'ils chargent et grèvent? La suppression et réduction de bon nombre de ces pensions grossiraient à coup sûr le Trésor.
Art. 12. — On demande que la pension des ministres cpii se retirent ou qu'on renvoie soit diminuée, et qu'au lieu d'en accorder à ceux qui malversent, ils soient punis ; quel mérite y-a-t-il aux yeux de la Nation de ne lui être utile dans un temps que pour dans la suite lui être à charge ou s'enrichir à ses dépens? Ce sont des économies qu'il lui faut, et non des pensionnés.
Art. i3. — On demande qu'il soit permis aux communautés de chasser et détruire avec des armes à feu, et en corps, les bêles sauvages dans le temps où les récoltes sont prêtes à se faire : la chasse dont sont si jaloux les seigneurs, et pour le plaisir barbare de laquelle ils conservent et font garder si soigneusement leurs forêts, a nombre de fois fait gémir le pauvre cultivateur qui voyait, sans oser se plaindre, ses moissons foulées, ses champs renversés par les bêtes sauvages, sans espoir d'indemnité (de la part du seigneur auquel la chasse appartient) qui pût le dédommager de la perte qu'il fait et des frais que ses maîtres lui occasionnent pour poursuivre l'acquit d'iui canon qu'il se trouve dans l'impossibilité de leur payer par Ic' ravage de ces animaux.
Art. i4. — On demande ou la suppression des intendances et subdélégations, ou qu'il soit établi un moyen de pouvoir rappeler des opératio. s qui s'y font et en montrer l'injustice : tous ces tribunaux, où le pouvoir arbitraire est absolu, sont sujets à une quantité d'opérations dont on a souvent à se plaindre ;
et la diligence que l'on est dans le cas d'attendre de ces tribunaux n'a souvent lieu qu'après quelques dépenses qui pèsent encore sur les communautés ou les particuliers.
Art. i5. — On demande la suppression des corvées et banalités. Quant aux corvées, nous avons à nous plaindre que, sans avoir jamais vu de mandat de Monseigneur l'intendant, ou nous ait, dans des temps impraticables et chaque année, forcés, sous un simp'e ordre du subdélégué, de conduire par corvée, à quatre lieues de distance, le bois de l'état-major de Marsal ; jamais nous ne refuserons de marcher à l'ordre du Roi; et, pour son service, nos vies, comme notre amour, lui sont dévoués. Mais on sent à quoi nous serions exposés si nous ne réclamions contre des voies de fait qui nous grèvent, et exigées sans autorité légitime. Pour les banalités, nous n'en sommes pas gênés à la vérité ; mais ne devons-nous regarder que nous seuls? Cette dure servitude où sont de nos semblables ne nous afflige-t-elle pas autant qu'elle les gène ? Comment des hommes qui se piquent d'humanité et de raison osent-ils encore laisser subsister des droits qui nous retracent l'odieuse servitude des siècles passés ? Quelle excuse peut les irmocenter? Un bénéficier dira-t-il qu'il est obligé de conserver et transmettre à ses successeurs des droits qu'il a juré de ne point laisser dans l'oubli ? Mais que pourront lui reprocher ses successeurs, quand le Roi et la Nation les auront abrogés et anéantis ? D'ailleurs, il est aisé de sentir que ce n'est pas tout à fait le dessein de transmettre à un successeur ce droit odieux, qui ne le fait pas supprimer par ceux à qui il est dévolu ; le revenu qu'on en fixe et qu'on stipule dans un acte, et qui diminuerait notamment, est bien la cause de son existence. Hélas! combien d'êtres essayent de cacher ainsi leurs âmes intéressées sous des voiles aussi transparents.
C'est a cet article que l'on peut joindre un juste sujet de réclamation sur le droit que prétendent avoir les gouverneurs de provinces de retirer à volonté le droit déport d'armes qu'ils ont laissé à prix d'argent, et le rendre moyennant le payement d'un écu qu'ils exig(Mit de nouveau pour leurs secrétaires ; si ce droit n'est pas contestable, il ne dépendra donc que d'un gouverneur de le supprimer autant de fois qu'il le voudra dans un an ou un certain espace de temps, ou qu'il changera de secrétaire, et le rétablir autant de Ibis moyennant cette imposi-
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lion, et, par ce moyen, soutirer autant d'écus qu'il voudra au Tiers (|ui, seul, a besoin de cette permission ; ne voit-on pas que c'est là une sinqulière manière de le vexer ? Car, ou c'est la nécessité qui obliqe les individus du Tiers à le demander, et la justice veut qu'il lui soit accordé gratis pour sa défense et sûreté, ou c'est le seul plaisir de jouir de la liberté de porter une arme, et, dès lors, l'esprit de la loi est éludé, qui a interdit l'usage des armes à tout être qui, pour des raisons de sûreté, n'en a pas besoin : hélas ! que de servitudes semblables lèsent et épuisent le Tiers !
Art. i6. — Les salines feront aussi un objet de réclamation bien pressant pour nous; quand on considère d'un côté leur inutilité poiir la province et le royaume, et de l'autre la gêne, la misère et les plaintes qu'elles causent parmi nous, on serait tenté de croire qu'en voulant les laisser subsister telles qu'elles sont, on veut réduire l'espèce humaine, et dans quelque temps, à soulïrir au milieu des bois un tourment à peu près semblable à celui que la l'able nous rapporte de Tantale au milieu des eaux. D'abord, on ne peut disconvenir que ces salines ne soient inutiles à la province et au royaume. i° La province et le royaume peuvent s'en passer ; on sait qu'il existe des moyens moins dispendieux et moins onéreux à la province d'avoir du sel ; on les indiquera quand on le désirera, et les Assemblées provinciales l'ont déjà fait. 2° Le produit et sel de ces salines ne se consomme pas tout dans la province et le royaume; il passe en grande partie à l'étranger qui, sans qu'il lui en coûte d'autre sacrifice, ne le paye qu'à raison de trois liards et un sol la livre, et du gros sel, tandis que nous, auxquels on prend nos bois, le payons à raison de huit sols, et du sel menu. D'après cela, oîi est donc l'avantage pour la province d'avoir des salines, ou pour le royaume ? Hélas ! il ne faut que voir les étalages et dépenses de ceux qui en sont les fermiers pour voir que ce n'est pas l'Etat seul qui y gagne. Est-il donc raisonnable de sacrifier le bonheur et la tranquillité de tant de milliers d'âmes que renferme une province pour satisfaire l'avide intérêt de quelques particuhers qui viennent au milieu d'eux les narguer par leur opulence et leur faste? Mais, si d'un côté on voit l'inutilité de ces salines pour la province et le royaume, chose que nous n'avons pas mis dans tout son jour de peur d'être trop diffus, on conçoit bien aussi
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la Çj'Mie, la misère (?t les plaintes qu'elles occasionnent parmi nous : [" (jene du côlé des employés destinés à parer à la contrebande lant du sel qne dn tabac, d »nt le nombre exorbitant elfraye, tant par l'inquiétude el la terreur qu'ils donnent à ceux même qui n'ont rien à se reprocher que par l'argent prodigieux qu'il faut pour payer si grassement les argus vigilants, mais inutiles, persécutés et persécutants, et dont la conduite à l'égard du penpie répond fort bien à l'intérêt de ceux qui les entretiennent ; 2° gène du côté de la Réformation étal)lie pour la conservation des bois aiïectés à ces salines, et dont les gardes, qui ont part aux rapports (chose inique) qu'ils peuvent faire, sont intéressés à les multiplier, et à exercer une espèce de petite tyrannie sur les liabilants de nos campagnes, auxquels ils mettent des entraves qu'il faut lever souvent un peu chèrement et dont l'intérêt toujours oppresseur soutire de toute manière au pauvre peuple ; 3° gène du côté du bois, qui, étant tout alfecté aux salines, ne nous en laissent point pour parer aux rigueurs d'uu hiver et fournir aux besoins quotidiens soit pour le feu, charronnage, charpente, ou autre chose dont le besoin journalier et renaissant ne peut se satisfaire ; 4° gène du côté du sel dout nous abonderions et servirions à une foule de choses comme engrais des bètes, etc., et dont nous sommes obligés de nous priver pour nous-mêmes, à raison de sa-cherié et de son poids qui fait qu'étant souvent humide, soif à dessein ou accidentellement, diminue notablement la quantité qu'on espérait en avoir.
11 ne faut pas, après cela, être surpris de la misère qui se fait sentir à l'occasion de ces salines, misère qui paraît dans le dépérissement notable des individus et qu'il est aisé de concevoir: il faut au corps une chaleur, ou naturelle ou artificielle, sans laquelle les pores se ferment, les lluides s'é[)aississent, les organes s'engourdissent, et la nature dépérit; le naturel manquant, il faut recourir à l'artiliciel. Mais quel moyen, quand, d'un côté, les salines (jui engloutissent et consunuMit tout le bois ne nous en laissent point, quand, d'un autre, la tyrannique Hélormation, ce tribunal voué entièi'emenl à l'intérêt de ceux (pii en ont obtenu l'établissement el (pii le rétribuent, nous fait payer en frais ia trij)le valeur d'un chétif lagot <pie la nécessité nous oblige à chercher dans la forêt pour nous réchaufler, et notre famille, dont la douleur et les cris, à un âge
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tendre (jui ne paraît pas encore l'ail pour soulîrir, ajoutent eiT-ore à noire misère? Passe encore si elles se coutenlaieni des boiô qui leur sont ailectés ; mais, portant leur ardente et brûlante voracité sur tout, elles s'attribuent tous les bois et adjudications des particuliers, ([ui sont hors mrnic de leur arrondissement, en vertu d'un privilèrje (|u'elles disent leur ("tre ac(-ord('' et tpii, à coup sûr, a été surpris à la reIiç)ion du Conseil ; et détendent de iaçoinier aucun bois de chauHaoe de quatre pieds de longueur, de manière que nous noiis trouvons réduits à en manquer absolument, attendu que, dans l'arrondissemenl qui leur est assigné, elles s'emparent de tous les bois et (jue, passé cet arrondissemeiit, il ne se laçonne de bois ((ue de ([uatre pieds de longueur, qui devient contrebande pour nous. Ah ! sans doute la tendresse du Roi n'a pjint encore été informée de cette manière d'opprimer son peuple par un monopole si odieux. Quel spectacle offre dans un hiver rigoureux l'asile des indigents ? Qu'on se peigne, s'il se peut, l'alîrense misère que respirent ces chaumières dans lesquelles gît un pauvre, et qui, par surcroît d'infortune, se trouve malade dans une saison dure telle que cet hiver nous l'a donné ! Couché sur la paille, couvert légèrement, dans une chambre où le froid, le vent et l'indigence viennent fondre sur lui et sa f.unille éplorée, dépourvue de feu qui corrige les miasmes putrides qu'exhalent et la terre humide qui sert de plancher et le malade luimême, miasmes qu'd est obligé d'aspirer et respirer mille fois, et qui, à coup sûr, deviennent de plus en plus putrides : de quel secours ne serait pas et quel bien ne ferait pas un feu qui, en même temps qu'il réchaulFerait l'atmosphère, en corrigerait la malignité et égayerait un malade ? Mais il faut aux salines ce qui rachèterait la vie et rendrait la santé à un individu; et, dans le calcul des traitants, un muid de sel a une valeur supérieure à celle d'un homme : ô soif inhumaine de gain, et que la bienfaisance d'un roi réprimera sans doute!
Ce n'est pas la portion pauvre du peuple qui souffre seulement, quoique la plus nombreuse, mais celle des riches encore, dont les doléances s'expriment sur le même ton ; d'où on conçoit que, si la réclamation est si unanime et si pressante sur l'oppression et le tort que font ces salines, chacun opinera à les supprimer, ou à les réduire au point qu'il ne leur fallût que le tiers de bois qu'ils consument ; ce qui aura lieu (piand, dans
chacune, on aura diminué les deux lier., des bassins qui servent à cuire le sel ; pour lors le bois, cette denrée de première nécessité, deviendra suffisamment commune.
On dira peut-être que le Tiers état n'est pas généralement si misérable qu'on voudrait le laisser voir; mais la misère n'at-elle déjà pas assez de victimes de ceux qui souffrent ? Voudrait-on donc qu'ils soient tous soumis à la dure tyrannie et dure obsession où est l'humanité ?
Dira-t-on aussi que les commissaires que le Roi a envovés pour examiner la foret n'ont pas vu cette misère et pénurie de bois ? Mais en leur montrant la quantité de forêts qui nous environnent, on ne leur a pas dit que les salines les dévoraient toutes. Ils ont vu l'abondance dans l'asile qu'on leur a donné ; mais on ne les a pas conduits où la misère elle-même gémissait ; on n'en avait garde. D'après cela, il n'est pas surprenant (ju'ils aient fait un rapport favorable à l'intérêt de ceux (|ui les éblouissaient par leur opulence. N'est-ce pas le moyen qu'on emploie encore pour masquer à un souverain, quand il voyage dans la province, l'infortune de ses peuples ? On les oblige à faire des réjouissances, et autre chose, pour lui laisser entrevoir que la misère n'est pas aussi grande qu'elle l'est, et rejeter les plaintes du malheureux ou ne pas les écouter, et l'empêcher de découvrir les agents barbares qui les vexent et les écrasent à son insu et les punir comme ils le mériteraient. Si on demande à quoi serviront pour lors leurs emplacements et bâtiments en cas de suppression, il est aisé d'y établir des manufactures de toutes espèces (jui occuperont les mêmes bras et répandront l'abondance.
Art. 17. — Les traites foraines, hauts-conduits, forment encore un objet de plaintes. On sait ce que les traités d'échange ont accordé à la province des Trois-Évêchés ; et maintenant tous ces avantages ne sont plus conservés; la multiplicité des droits et des endroits où il faut les acquitter exposent les personnes, même de la meilleure foi, à se trouver délinquantes ; il faudrait une étude de plusieurs années pour retenir et savoir à (juoi dans chaque bureau on est tenu, et pour quelle espèce de denrées il faut payer; les services mêmes que l'on est dans le cas de se rendre mutuellement exposent à une foule de désagréments; que sur une voiture, charrette ou hotte, etc., si nous portions par service et sans rétribution d'un
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endroit voisi.i à un autre un meuble ([u'on nous a prié de transporter, si on a oublié \u\ ac(|uit (pu' l'on ne soupçonne pas nécessaire, alors la Ferme nous fait payer cher ce service que nous rendons et nous ôte toute envie d'être utile dans la suite.
A (juoi donc servent de telles entraves entre sujets du même prince? N'est-ce pas là un joug insuj)portable et rninenx cl contraire à la tranquillité? Cette foraine, etc., est un labyrinthe dont on ne peut deviner l'objet, sinon de tendre un pièqe à la bonne foi et à la tranquillité ! Rien n'est exenqit de cette cruelle et gênante imposition. Elle renchérit tout et se perçoit sur tout, cuirs, l'ers, etc. Tout cela est tellement renchéri à raison des taxes que le tyrannique et despote intérêt de la Ferme ne cesse d'augmenter, qu'on n'ose plus se servir des choses de première nécessité : on tire sur le pauvre peuple tout ce que l'on peut, et de toute manière ; après cela, doit-on être surpris de son extrême indigence et de ses réclamations?
Art. i8. — On demande la suppression des Maîtrises dont les gages et honoraires exorbitants absorbent la meilleure partie du produit qu'ont à attendre les communautés ; et, de leurs opérations, on peut adjuger aux Etats ou Assendîlées provinciales les fonctions de ces tribunaux ruineux et inutiles.
Art. 19. — On demande l'établissement, canton par canton, de chirurgiens-médecins. La distance de certains villages des villes où il en réside expose souvent les citoyens à périr faute de secours; on demanderait qu'ils soient stipendiés du produit de la suppression des couvents, abbayes isolées, et non attenant à des villes, bourgs et gros villages.
Art. 20. — On demande qu'en faveur de l'agriculture on laissât aux cultivateurs un nombre de domestiques proportionné à leur train, francs de la milice, et qu'on ne soit plus à la merci d'un subdélégué qui agit arl)itrairement dans cette fonction, obligeant les uns, dispensant les autres de tirer, selon son bon plaisir, ou les motifs qui décident de son choix ou de son refus.
Art. 21. — On demanderait (ju'il y ait dans chaijue province une école où les matrones fissent leur cours d'apprentissage ; il est inconcevable combien de mères et d'enfants souffrent, périssent ou sont estropiés, par l'impéritie de ces personnes, d'ailleurs si intéressantes à l'humanité.
Art. 22. — On demande que, pour éviter la cherté et disette
des blés et autres fjrains, on n'en permtîtte ]'exporta(ion d'une année (|u'après la récolte de la suivante faite, de manière que l'on ne se défasse des grains de l'année précédente qu'après qu'on sera sûr de la récolle de l'année courante ; et ([u'elle soil libre à chacun.
Art. 23. — On demanderait (|ue le parcours soit libre sur toutes les terres que cultive une communauté ; il y a de ces communautés dont les finaqes sont tellement rétrécis ([ue les terres (ju'elles cultivent sont en très (jrande partie sur les bans voisins. De là, la pâture ote les moyens d'entretenir du bétail, seule el avantageuse ressource dans les campagnes.
Art. 24- — On demanderait rpi'au lieu de vingî-([uatre heures (jui sont accordées aux décimateurs pour lever leurs dîmes, il ne leur en soit accordé que douze; quel changement et détérioration douze heures ne peuvent-elles pas amener dans une récolte, (pii iniil au grain et cause aux fermiers des dommages, des raisons de la part de ses maîtres (|ui, en voyant un grain échauffé, s'embarrassent peu si on n'a pu le lever et engranger autrement? On sait d'ailleurs (pie cela nuit à la cpialité des grains et, par consé(|uent, de la nourriture.
Art. 25. — On demande que les prieurés, commandes, chapelles et bénéfices simples soient supprimés, et ([u'on emploie leurs revenus, un tiers à entretenir el reconstruire les églises, le second tiers à solder les gages des personnes en place dans la province, le troisième tiers à rétribuer suffisamment les maîtres d'école, cette classe d'hommes si intéressante à l'humanité et souvent indigente, et à entretenir dans un cerlaiu district des chirurgiens-médecins, et à styler des sages-femmes pour chaque endroit, et décharger par là les communautés de ces frais.
Art. 26. — D'après les réilexions et demandes [)r(''cédentes, il est aisé de voir combien le Tiers état, dans les campagnes surtout, est obéré et entravé, par conséquent dans l'impossibilité de beaucoup concourir au secours et rétablissement des finances, puiscjue les siennes sont si minces.
Qu'il soit permis ici de donner encore une autre cause de la pauvreté. On sait (|ue, dans les campagnes, les lal)0ureurs sont les pères nourriciers, et que l'abondance et l'opulence ne se fait sentir parnn le peuple «pi'autant (ju'elle est établie chez eux ; c'est la dure condition où eux-mêmes sont réduits qui