MEMOIRE EN RECLAMATION DE L'UNIVERSITE
« Mémoire de la ville et cité de Pont-à-Mousson en réclamaticm de son Université.
» LTne Nation, qui tend aussi fortement que la nôtre à se régénérer sur toutes les faces, doit jeter ses regards de tous côtés, soit pour réformer les abus de son Gouvernement, soit pour perfectionner ses institutions politiques civiles et morales. Les passions des hommes sont les premiers moteurs de leurs actions et comme l'éducation est le régulateur ou le détracteur de ces passions, les actions qui en dérivent deviennent utiles ou nuisibles à la Société, suivant que l'éducation des hommes a -été bien ou mal entendue, bien ou mal dirigée. Les moralistes anciens et modernes ont suffisamment approfondi la théorie de ces maximes, la pratique en devient aujourd'hui nécessaire, non pour une classe privilégiée des citoyens mais pour toutes les classes et les dénominations d'hommes.
» Lors de l'établissement des collèges et universités, on appliqua à leur dotation des bénéfices ecclésiastiques ; (certes, l'usage en était bien convenable et bien naturel) et sous ces anciennes fondations très peu riches et la cotisation des provinces qui maintiennent ces établissements, mais ce maintien est tellement précaire, tellement insuffisant, que les jeunes gens, au sortir des classes publiques sont souvent obligés de refaire leur éducation dans les livres bons ou mauvais qui leur tombent sous la main.
» C'est en sollicitant l'attention du Gouvernement sur ce grand objet de l'éducation nationale que la ville de Pont-à-Mousson réclame son université qui est son héritage, l'intérêt public lié à son intérêt particulier est le motif qui la détermine. Aussi, ce qu'elle va dire pour elle peut devenir commun aux institutions du même genre dans tout le royaume.
» Le droit d'établir des écoles publiques et d'y conférer des grades académiques était anciennement regardé comme appartenant au Saint- Siège. Le Grand Cardinal de Lorraine ayant projeté de former une université à Pont-à-Mousson (Charles III Duc de Lorraine faisant alors construire la ville neuve de Nancy, il paraissait naturel qu'étant maître de placer l'université en telle ville de seà états où il lui plairait, il la plaça dans la capitale pour l'augmenter et l'embellir. Cependant, ce Prince Sage préféra la ville de Pont-à-Mousson située entre Metz et Nancy, comme étant le centre des trois Evêchés, par conséquent la plus commode pour tous les sujets pour lesquels se faisait cet établissement) en demandant permission à Grégoire XIII qui lui accorda pour cet efifet une bulle d'érection en 1572. (On peut lire cette bulle dans le dictionnaire des ordres de M. de Rogéville.)
» En vertu de cette bulle, les Jésuites se rendirent à Pont-à-Mousson au mois d'octobre 1574, la bulle fut publiée le trois mars 1575.
» Des discussions étant survenues entre le recteur et les professeurs, ces derniers se retirèrent à Saint-Mihiel (les professeurs de droit obtinrent la permission du Duc Charles III de se retirer à St-Mihiel à charge qu'ils se contenteraient d'y enseigner et ne donneraient aucun grade avant d'en avoir obtenu la permission du St-Siège. Charles III s'y pourvu aussitôt et obtint le i" novembre 1586 un bref de Sixte Quint qui permit aux
professeurs de continuer leurs exercices à St-Mihiel et d'y donner des grades) où ils continuèrent d'enseigner. Mais Charles III Duc de Lorraine, voyant le grand inconvénient qui résulterait d'une pareille scission, renvoya ces professeurs à Pont-à-Mousson où dès lors l'université prit une véritable consistance. Elle devint si célèbre qu'en 1594 on compta le jour de sa rentrée 900 écoliers. La mort du Duc Léopold diminua à la vérité le concours d'étrangers qui venaient y étudier, (les princes et les seigneurs étrangers envoyaient leurs enfants dans cette université pour y préciser les premiers éléments des sciences et de nos jours, on y a vu le prince François de Lorraine depuis empereur, et le prince Charles depuis gouverneur des Pays Bas qui ont daigné descendre dans les lycées pour s'y exercer dans les travaux littéraires avec leurs sujets) mais malgré cela, on vit constamment quatre à cinq cents étudiants dont la dépense annuelle entretenait dans la ville une circulation de plus de quatre cent mille livres.
» Il y avait près de 200 ans que Pont-à-Mousson jouissait des avantages de cette université, lorsqu'il plût au Ministre de l'en priver pour la transférer à Nancy. La translation se fît en vertu de lettres patentes du 3 Août. (Nancy avait déjà sollicité cette translation sous les règnes de Louis XIII et de Louis XIV ; ces princes tenaient la Lorraine à titre de conquête et ils pouvaient user de leur autorité sans beaucoup de ménagements. Cependant, ils confirmèrent tous les droits et privilèges de l'université de Pont-à-Mousson ainsi qu'il est porté dans les lettres patentes de Louis XIII de 1641 et dans une déclaration de Louis XIV du mois de mars 1685 dans l'article se trouvent des règlements pour les études de droit. Ce projet reparu sous le règne du duc Léopold, mais le respect de ce prince pour les volontés marquées de ses prédécesseurs lui fît rejeter toutes sollicitations à cet égard. Ce projet fut repris à deux fois différentes par le feu Roi de Pologne en 1749 et en 1756. Ce bon maître qui avait le désir de faire fleurir sa capitale était prêt à céder à sa pensée lorsqu'un de ses principaux oifficiers lui dit : Sire,
» Le père de famille donne du pain à tous ses enfants, il n'appauvrit pas l'un pour enrichir l'autre. Votre capitale se sufîfit à elle-<même pour se conserver une situation florissante, mais le transport de l'université de Pont-à-Mousson va ruiner cette petite ville.
» Votre Majesté s'est fait rendre compte, en différents temps, des parties d'éducation que l'on donnait à la jeunesse dans son université de Pont-à-Mousson et autant de fois elle a témoigné sa satisfaction. Peut-on espérer le même succès à Nancy?
» Le Roi fut si touché de ce discours qu'il abandonna son dessein.
» L'ancien Evêque de Mirepoix, sollicité de s'employer auprès de Sa Majesté Louis XV pour la translation de l'université à Nancy répondit que cette opération rencontrerait des difficultés qui lui paraissaient insurmontables et que jamais Sa Majesté y consentirait pour la seule raison que la petite ville de Pont-à-Mousson y trouverait sa ruine), elle était contraire à l'article 14 du traité de cession (Les fondations faites en Lorraine par Son Altesse Royale le Duc de Lorraine ou par ses prédécesseurs subsisteront et seront maintenues... notamment les privilèges et immunités de l'université de Pont-à-Mousson), elle choquait l'autorité ecclésiastique qu'on n'avait pas même consulté à cet égard, elle devenait
dangereuse pour les jeunes gens qui se corrompent plus facilement dans les grandes villes que dans les petites, elle était à Pont-à-Mousson le seul établissement important qu'eut cette ville tandis que Nancy en avait déjà plusieurs autres et cependant le Ministère ordonna cette translation.
» Le Parlement de Nancy en sentit toute l'injustice et il fut tellement touché des justes réclamations de la ville de Pont-à-Mousson qu'il arrêta dans l'enregistrement des lettres patentes que le Seigneur Roi serait supplié de pourvoir au dédommagement de cette ville, et de lui procurer, à cet effet, des ressources équivalentes aux avantages qui lui résultaient de la séance de l'université.
Malgré un enregistrement aussi juste, les indemnités demandées par le Parlement pour la ville de Pont-à-Mousson ne furent point accordées. Quelles indemnités, d'ailleurs, pouvaient équivaloir à la perte qu'elle avait faite, la seule qui pouvait la dédommager était la rentrée dans ses droits par l'Université.
» Non" seulement la ville n'a reçu aucune indemnité, mais depuis cette époque elle a été grevée des tailles aussi désolantes qu'onéreuses, on a mis des droits, sur les cuirs, papiers, etc., ses octrois ont été augmentés d'un quart en sus au profit du Roi. Le sel, ainsi que les postes aux lettres ont subi la conversion de l'argent de Lorraine en argent de France, les corps de métiers ont été soumis à la vénalité des maîtrises (cette vénalité est contraire à la liberté du commerce, elle enchaîne l'industrie et elle est oppressive pour l'homme à talent qui est sans fortune) ; ces droits jusqu'à cejourd'hui ont été supportés par le peuple sans y comprendre une imposition particulière de douze mille livres (cette imposition a été jusqu'à présent supportée par les seuls contribuables de la ville quoique ce soit une charge de province qui doit être supportée par tous les ordres de citoyens) tant pour le paiement du logement de MM. les officiers que pour le bois de chauffage de la troupe en quartier en cette ville (le logement de passage des troupes a de grands inconvénients, tant au moral qu'au physique, au moral à raison de la corruption des mœurs, au physique en ce qu'il est un moyen de propager des maladies contagieuses dans tout le royaume, au surplus, le mouvement des troupes n'a lieu que pour l'avantage de la Nation, c'est donc à la Nation à faire les fonds pour ces sortes de logements). Enfin l'assujettissement continuel du logement des troupes de passage qui, outre la contrainte dans laquelle il tient les citoyens, leur coûte encore huit à dix mille livres, année courante.
» Tant de charges ont réduit une grande partie des habitants à la plus extrême misère, en cette ville, qui connaissait à peine le nom de pauvres, en compte à présent plus de mille.
» En vain les officiers municipaux alarmés de cette progression de misère ont-ils cherché à procurer des secours à leurs concitoyens par l'établissement d'une (on a annoncé au Gouvernement dans un écrit public que depuis la translation de l'université de Pont-à-Mousson l'industrie jusque là trop oisive de ses habitants s'étant ranimée, que le commerce avait pris un nouvel essor et que cette ville avait recouvré peut être avec un nouvel avantage ce que son université lui avait enlevé. Comme ces observations sont d'un magistrat et qu'elles pourraient être frappantes
à raison de son caractère, il est essentiel d'exposer la vérité et de prendre le public pour juge. En 1786 les officiers municipaux alarmés de la misère de leurs concitoyens regardèrent que l'établissement d'une manufacture en laine et coton était le seul moyen d'en arrêter les progrès. Ils proposèrent, en conséquence, une souscription pour la formation de cet établissement. Quelques citoyens généreux accueillirent ce projet et firent les premiers fonds. Mais bientôt fatigués des avances journalières qu'ils étaient obligés de faire, ils renoncèrent et mirent en vente leurs actions. Quatre particuliers en firent l'acquisition et c'est par leurs efforts que commence à rouler cette usine qui sera peut-être leur ruine et celle de leur famille. Est-ce donc là ce qu'on peut appeler une industrie ranimée et un avantage qui indemnise de la perte de quatre cent mille livres de circulation?) manufacture et d'une maison de charité (par lettres patentes du mois de septembre 1787, Sa Majesté a approuvé qu'il soit formé à Pont-à-Mousson un établissement pour servir d'asile aux vieillards, aux incurables et aux orphelins. Cet établissement n'est encore d'aucun secours et il ne subsiste en ce moment que par -les aumônes de deux maisons religieuses et de quelques âmes pieuses, il ne deviendra véritablement utile que lorsque la ville de Pont-à-Mousson aura obtenu des secours du Gouvernement ainsi que la ville de Bar eh a obtenu lorsqu'elle a établi une manufacture) leurs efforts sont restés impuissants. Ces établissements n'ont pas l'activité nécessaire parce que des principes de cette activité n'ont pu être secondés par le gouvernement.
» Mais déjà le Gouvernement a ouvert les yeux sur cette longue suite de calamités qui affligent la France du Nord au Sud et de l'Est à l'Ouest. Il a vu d'un œil de compassion la ruine et l'abattement des peuples, il écoute avec un tendre intérêt leurs plaintes et leurs gémissements, partout il sollicite la vérité à sortir des bouches les plus timides, serait-ce donc dans de telles circonstances? Serait-ce ail moment où chaque province, chaque ville, chaque hameauj chaque ordre de citoyens réclame ses droits avec une noble franchise que la ville de Pont-à-Mousson n'oserait réclamer ks siens? Non! ses prétentions sont fondées, elles inarchent avec l'intérêt public, elles doivent être accueillies, soutenues et rétablies.
» Ses titres sont : 1° les bulles de fondation; 2° le traité de cession de la Lorraine; 3° une possession de près de deux cents ans.
» L'intérêt général vient ensuite à l'appui de sa réclamation. Que l'on consulte tous les pères de famille de la province, ils diront tous que ce n'est qu'avec une extrême répugnance qu'ils envoient leurs enfants dans une capitale (L'auteur de la postérité à Necker traite page 17 la même question en ces termes : L'étude a besoin de la paix, de la santé, des mœurs; il faut d'ailleurs diviser les ressources et les richesses. Placez donc vos universités dans des villes médiocres mais que les professeurs ne 'le soient pas ; à Pont-à-Mousson il y avait des Lepoix, des Barclay, des Grégoire de Toulouse, des Maldonat, dans les grandes villes, il faudrait tout ?u plus des collèges car les enfants n'étudient pas bien chez leurs père et mère et pei-dent un temps infini à voyager quatre fois par jour.) où îes pensions sont beaucoup plus chères que dans une petite ville, où le luxe est porté au plus haut degré, où les occasions de dissipation et de débauche se présentent de toutes parts et à chaque instant et où ces occa-
sions finissent souvent en dégoûtant les jeunes gens de leurs études, par les corrompre entièrement ainsi que les générations subséquentes, parce qu'ils rapportent dans les différentes parties de la province et dans les familles honnêtes auxquelles ils s'allient les fruits amers et trop souvent palliés de leurs débauches.
» Ces inconvénients n'ont point lieu dans une petite ville où chacun se connaît et se surveille. Si l'on y trouve parfois des occasions de débauche, ces occasions sont bientôt détruites, ou par la crainte d'une prompte publicité, ou par la vigilance du maître qui suit partout son disciple. C'est par là que l'université a conservé sa célébrité tant qu'elle est restée à Pont-à-Mousson. C'est par la raison contraire qu'elle est déchue depuis sa translation à Nancy. Sa décadence, ainsi que celle des autres universités du Royaume, ont été si rapides et si frappantes que le gouvernement s'est trouvé forcé d'en rechercher les causes. Il avait, à cet eft'et, établi un comité présidé par le chef actuel de sa magistrature. Ce comité, après avoir reconnu les vices et les abus qui se sont introduits dans les universités, devait procéder à une réforme. Cette réforme est de la plus urgente nécessité, on la demande de toutes parts, et comme il est de l'intérêt général qu'elle ait lieu, la ville de Pont-à-Mousson se pennettra de faire quelques réflexions sur les véritables causes du mal.
» Un grand abus, comme on l'a déjà dit et prouvé, est l'établissement des universités dans les capitales. Mais un plus grand abus encore est la vénalité des grades et l'insuffisance des revenus des universités.
» La vénalité des grades a produit deux elïets simultanés également nuisibles et à la science et aux mœurs : la paresse et la corruption, parce que, lorsqu'il n'est question que d'argent pour obtenir une patente d'homme érudit, on ne se donne plus la peine d'étudier.
» Aussi les universités de France voient-elles leurs écoles de droit et de médecine presqu'entièrement abandonnées, parce que dans ces facultés on y confère les grades sans un examen suffisant. La non résidence et non assistance aux différentes instructions qui s'y donnent sont trop facilement tolérées, que l'on y dispense de la présentation des lettres de maître et arts et d'une attestation de cours d'études, tels sont les abus qui ont lieu dans presque toutes les facultés de droit et de médecine du royaume.
» Qu'en résulte-t-il? Que l'honneur, la ville et le bien des citoyens dépendent d'un juge ou d'un magistrat qui n'a eu d'autres peines pour avoir ses grades de licencié que d'ouvrir sa bourse, que la santé et la vie des soldats et des pauvres habitants des villes et campagnes sont souvent en proie à l'ignorance et à la cupidité d'un médecin qui n'a obtenu ce titre qu'avec de l'argent et qui ne voit dans sa profession que l'argent qu'il a donné et celui qu'il a gagné.
» Ces abus, ainsi que tous les abus qui se glissent dans les sociétés, deviennent épidémiques dès que l'on ne les arrête pas à leur source. Leur réaction même les rend, à la longue, irréprimables.
» Comment, en effet, empêcher des professeurs de droit et de médecine d'une université de recevoir un sujet incapable qui leur offre de l'argent dès que ce sujet peut porter son argent à une faculté voisine qui l'agrée sans difficultés, n'est-ce pas là un mal qu'on a voulu rendre incu-
rable en le rendant universel? Voilà donc ce que la vénalité des grades a produit dans tout un empire : d'éterniser la paresse, l'ignorance, la corruption et tous les maux qui en découlent.
» Il serait bien désolant, sans doute, pour la raison humaine, si de semblables abus, parce qu'ils sont introduits et propagés, ne pouvaient se détruire, sous un gouvernement actif et éclairé, et si en connaissant la cause de ces maux, on ne pouvait y remédier, mais le remède est possible, il est facile même, il ne dépend que de la volonté du Monarque.
» Que le Monarque consacre le revenu d'un certain nombre d'abbayes en commande, à mesure qu'elles vaqueront, aux collèges et aux universités du royaume, que ces revenus surveillés par les Etats provinciaux servent à entretenir honorablement les professeurs, à payer la nourriture et les vêtements d'un certain nombre d'étudiants sans fortune et à donner une prime à ceux qui auraient mérité un grade au lieu d'en exiger de l'argent, une partie des biens de l'église destinée originairement aux pauvres et à l'instruction des peuples, reprendra par là son cours naturel.
» Est-il donc si important, pour l'Etat, que les abbayes en commande soient conférées à des ecclésiastiques? Non. Ce qui est vraiment de l'essence de la religion et de la justice, c'est que tous les hommes qui ont un droit égal aux bienfaits de la nature, aux avantages de la société et aux lumières de la raison, soient en général et en particulier l'objet des soins du gouvernement qu'ils ont choisi, et que ce gouvernement s'occupe autant de leur instruction que de leur subsistance. On le répétera donc, le gouvernement doit ses soms au peuple qui lui est soumis. Ce n'est pas seulement du pain qu'il lui faut, c'est encore de l'instruction, de cette "instruction qui développe l'intelligence de l'homme, qui élève son âme et le rend digne de la Majesté de son être.
» En appliquant les revenus de plusieurs abbayes en commande, à mesure qu'elles vaqueront, aux écoles, collèges et universités du royaume, le gouvernement n'aura aucune dépense à faire, et le clergé n'aura pas à se plaindre puisqu'on n'en privera point les possesseurs actuels, et les possesseurs n'ayant point d'héritiers naturels, il est clair que les véritables héritiers présomptifs sont les enfants de la nation. Alors, les universités offriront une ressource très honnête pour plusieurs ecclésiastiques qui ont un goût décidé pour l'étude des sciences et de la littérature. Ils jouiront, en devenant véritablement utiles, d'une aisance qui leur donnera de la considération, ils auront un état honnête, honoré, stable et capable de fournir aux besoins de l'homme de lettres, sans qu'ils soient obligés de se distraire d'occupations essentielles pour solliciter des bénéfices par des complaisances serviles. Enfin, moins il y aura de grâces à donner aux fainéants et aux flatteurs, plus il y aura d'hommes honnêtes et laborieux, plus on verra de citoyens.
» C'est d'après toutes ces considérations et ces moyens que la ville de Pont-à-Mousson, après avoir réclamé son université a cherché à fixer l'attention du Gouvernement sur les abus qui se sont introduits dans les universités et sur un des plus importants objets des sociétés polies qu'est l'éducation des hommes..! (O.
(i) Délibérations du Conseil municipal, 1 786-1790, f 70. (Bibl. de Pout-à-Mou^sson, archives.)
Les rédacteurs des cahiers réclament ensuite la modernisation de l'enseignement par l'introduction des langues vivantes, la création de nouvelles écoles de « tactique », d'agriculture, de commerce et de mécanique; la gratuité des écoles, l'établissement de collèges et d'universités dans les petites villes, plus salutaires au travail, l'utilisation de religieux et religieuses dans l'enseignement des sciences, l'ouverture par l'ordre de Malte d'une école gratuite de navigation pour le Tiers-Etat, l'établissement de collèges dans tous les monastères, la création dans les campagnes d'écoles gratuites dirigées par les chantres.
Viennent maintenant les doléances d'intérêt local ; nous en relevons quelques-unes qui ne manquent pas d'intérêt. Les Lorrains de 1789 réclamaient ainsi un bureau de santé par district, un chirurgien aux frais de la province, des places réservées aux malades de la campagne dans les hôpitaux de Nancy, Pont-à-Mousson et Gondreville, des écoles de sages-femmes et des cours gratuits d'accouchement dans la capitale, où seront envoyées et nourries, aux frais de la province, les matrones des villes et villages ('), des secours aux veuves, orphelins et vieillards (-), des marques distinctives pour les banqueroutiers frauduleux, des travaux pour la régularisation du cours de la Moselle, l'interdiction pour les Juifs d'avoir des propriétés et habitations à Pont -à-Mousson, la suppression du cens annuel de 30 sols de Lorraine attaché au domaine de Prény, payé par les habitants de la communauté pour le droit de refuge au château (3), etc..
Telles sont, en ïyS^j, les principales doléances des I^orrains du bailliage de Pont-à-Mousson. Après l'étude de leur contenu, il nous semble que quelques mots restent à dire sur la prc*sentation et l'esprit des cahiers.
Le cahier du Clergé, d'une belle présentation (imprimé) et divisé en neuf parties, s'adresse directement et d'un accent sincère au Roi ; il semble contenir moins de plaintes que de vreux pour la prospérité du royaume. Ordre privilégié, extrêmement riche, le Clergé souffrait assez peu des maux de la France ; mais « pasteurs et consolateurs du peuple », les curés de campagne, huit sur douze des rédacteurs du cahier, connaissaient mieux les souffrances du bas clergé et celles des paysans, aussi leurs doléances sont-elles formulées dans un esprit large, social et chrétien.
Lrû cahier de la N^ohlesse, nous en possédons l'original avec ses belles signatures, est plus volumineux que celui du Clergé et plein d'intérêt. Les doléances, formulées en trente-neuf points avec subdivisions, sont précises et très curieuses; elles concernent les sujets les plus divers et sont un peu
(i) Depuis 1786, un fours gratuit d'accouchement fonctionnait à N-ancy pour 15 sages- femmes de la province; ces dernières étaient instruites, nourries et logées gratuitement pendant six semaines; le cours, terminé .par un examen général, compre. nait une distribution de trois prix en argent aux trois meilleures élèves, et des certificats de « capacité » aux autres élè\es. Le professeur Lamoureux dirigeait les cours, l'abbé Chariot en assurait la partie spiritueUe. {Almanach de Loinaiite et Barrais, p. 202.')
(2) En 1787, on établit à Pont-à-Mousson un bureau de charité en faveur des pauvres invalides, des pauvres valides incurables et des orphelins. (Lep.\ge, Les Communes de la Meurthc, t. II, p. 349.)
(3) Le château fut rasé sur l'ordre de Louis XIII, en 1633! (Durival. Mémoire sur la Lorraine et le Barrais, p. 297.)
impérativement exprimées. Rédigé par sept membres de la Noblesse, dont quatre hommes de loi, ce cahier porte l'empreinte des idées philosophiques et des conceptions politiques et sociales des hommes de 1789.
Le cahier du Tiers- Etat se distingue des deux précédents par son accent arrogant et naïf à la foiS; et par la grande abondance des matières traitées. Divisé en cinq parties, il reproduit dans leurs grandes lignes les principales revendications des communes du bailliage et de la ville de Pontà-Mousson, tout en ne rendant pas toute l'ingénuité ou la désolation des cahiers communaux. Ceux-ci traitent principalement de questions d'économie locale; les problèmes politiques et administratifs les intéressant peu, « nous laissons aux personnes éclairées et intelligentes, disent les campagnards de Belleau, le soin de discuter et d'examiner les objets incessants qui concernent la réforme des abus et la bonne administration du Royaume ». Les uns se réjouissent d'être entendus : « ...Roi bienfaisant, il veut nous soulager, il veut nous rendre heureux, il jouira de notre bonheur... nous trouverons dans son cœur des ressources à notre indigence... la main bienfaisante qui essuiera des pleurs qu'elle n'a vu couler qu'à regret... » (Rosières-en-Haye), ou « ...cette heureuse révolution sera une époque mémorable dans la monarchie et caractérisera le règne de Louis XVI du règne de la justice et de l'équité » (Viéville-en-Haye). D'autres se plaignent amèrement : « Les sujets qui habitent les campagnes n'ont d'autres ressources que leurs bras, ils ne vivent et mangent leur pain qu'à la sueur de leur front » ; ou bien : « Les seigneurs aiment se tirer leurs gros revenus, mais ils ne veulent rien faire, ni payer » (Arnaville) ; ou encore : « Ah ! que notre Bon Roi ne connait-il comme on traite son pauvre peuple » (Martincourt).
Quoique nous n'ayons que les cahiers des trois ordres et quarantequatre des soixante cahiers communaux, leur examen nous autorise à conclure ainsi : « 1° les différences d'opinions et de classes paraissent assez atténuées en Lorraine, dans le bailliage de Pont-à-Mousson tout au moins ; 2° après vingt-trois ans de rattachement à la France, l'amour des Lorrains pour leur petite patrie et ses institutions était aussi vif ; 3° leurs doléances, avec ce double caractère régionaliste et modéré, sont un reflet du visage de la France de 1789 : dans une France en majorité rurale, le Français de l'époque, trop respectueux encore de la monarchie, ne cherchait pas une révolution, mais une amélioration matérielle de son sort par des mesures sagement appropriées. Il est regrettable que ces doléances, justifiées et modérées dans leur accent, n'aient pas été entendues en leur temps !