C'est M. Garnier qui parie dans tout ce passage
NOUVELLE MOISSON. iii
d'abord à TÉcole Normale. M. de La Romiguière, condillacien. Puis, M. Royer-CoUard, Écossais, il ne parle que de méthode exacte, etc. Puis l'invasion de 1815. Les idées étrangères. Madame de Staël prononce pour la première fois le nom de Kant. M. Cousin prend un maître d'allemand, s'enthousiasme de Kant, grandit cette figure. Il fallait un poète comme M. Cousin pour rendre intéressante une philosophie si sèche. Puis M. Maine de Biran. M. Cousin adopte de premier abord son idée fondamentale : le moi est dans la volonté, ce que [je] n'adopte pas. En d'autres endroits, il semble poser au contraire le moi dans la volonté, l'intelligence et la sensibilité, comme tous les philosophes. Ainsi, son caractère est de s'enthousiasmer des idées avec lesquelles il est en contact.
Sensibilité, mot mal fait, qu'il faudrait bannir de la philosophie.
Le grand conseil qu'il me donne, c'est de lire et de relire les anciens et les modernes philosophes.
Il me parle de M. Dupanloup. Il ne l'a pas trouvé assez grave, un peu trop mondain (c'est son expression). Il me parle entre autres de son cours, l'endroit où il parla des affîcJies.
^2 bis.
Dans les époques de décadence littéraire, le critique se mêle toujours au compositeur. Il pense à ce qu'il dirait, s'il avait tel sujet à analyser. De là ces expressions : La nature m'emporte, je pleure... etc. Pourquoi le dire? Ces époques de décadence sont fortes en critique, souvent même plus fortes que les grands siècles, mais par là même elles sont faibles en composition ; car celle-ci ne se fait pas par critique, mais la critique est postérieure. A cela il n'y a pas de remède, car, une fois qu'on s'est mis au point de vue critique, plus moyen d'en sortir. Les efforts ne font qu'y enfoncer plus profondément et il n'en résulte qu'un raffinage pire encore. (Voir leçon de M. Saint-Marc Girardin sur la Thébaïde de Stace, ce qui m'a donné occasion de former ce concept.)
Les époques analytico-critiques ont un grand désavantage littéraire et moral. Car pour aller naïvement aux effets de la nature, il faut n'en
voir pas les ressorts ; croire que tout cela vient on ne sait d'où. Or, quand les rouages sont mis à nu, tout parait mécanique. Le psychologue me montre Taffection comme un appendice attaché à toute perception ; cela me fait craindre qu'en m'y livrant je ne sois jouet d'une machine; or, de cette idée, on passe vite, quoique faussement, à celle de dupe, et comme on n'a horreur de rien tant que de paraître dupe, on se décide à ne pas se laisser toucher. De même, en littérature, il ne faut pas procéder par analyse de rouages. Mais cette analyse est postérieure. (Voir la pensée précédente. ) — Après cela, je crois que ceci tient à l'époque de transition, et que viendrait l'époque du plein de l'analyse et de son enthousiasme.
La poésie épique se plaît davantage à peindre les grands caractères, et la poésie tragique les grands caractères (sic). (Cf. Saint-Marc Girardin, p. 97.)
TROISIÈME CAHIER nOATXPH2TA
Il y a deux espèces de littératures : Tune toute belle, toute spontanée, naïve expression de tout ce qu'il y a de poétique dans l'humanité, toute vraie, sans retour sur elle-même, ne songeant qu'à exprimer l'idéal qui la possède, exhalation de l'humanité. Homère, les cantiques bibliques, Job, notre littérature chevaleresque. Une autre, réfléchie, calculée, qui voit l'effet et y vise, qui veut le beau, qui se sent, qui étudie. Celle-ci, naturellement, cherche à induire des moyens de l'observation des autres, elle est critique et plus elle marche, plus elle tend à la critique, jusqu'à ce qu'elle s'y absorbe. — La première n'est pas
une composition ; aussi tout ce qui nous en reste est traditionnel et non un ouvrage d'un tel. Ce sont des idées préoccupant Thumanité à une époque, qui se moulent en telle forme, s'a^lomèrent autour de tel noyau ; mais chacun a la sienne, il n'y a pas de cadre écrit; telle province chante Roland de telle manière, telle autre de telle autre. Ces poèmes marchent; tel siècle chante Roland de telle manière, tel autre de telle autre. Où est l'unité? c'est en Roland. Roland est le poème, mais ce n'est pas tel composé de quatre mille vers, ni plus ni moins. Chaque poète le chante, en se moulant au thème reçu. Il en est ainsi, mutatis mulandiSj des poèmes homériques, et même des plus anciens cantiques bibliques. (Voir mes idées sur ce sujet dans mes travaux bibliques, et la leçon de M. Gerusez sur Roland, qui m'a suggéré ces idées.)
Cf. n« 4,
Voyez dans mes notes du cours de M. E^er ad Odyss.j vers 52 et suivants jusqu'à 62, des notions fort importantes sur la mythologie ancienne. Ce sont exactement les procédés hébreux pour la for-
mation des mythes et surtout la légende étymologique qu'il a caractérisée d'une manière si exacte, sans songer à l'hébreu, que je souffrais indiciblement en voyant ma pensée exprimée hors de moi et sans moi (car en passant, ceci me iaît beaucoup souffrir; je ne souffre pas d'entendre du beau, quand cela ne tombe pas juste dans ce que je dirais ; mais je souffre quand c'est mon bien que je vois là hors de moi). — Par exemple, la légende étymologique d'Odysseus. Comme il dit fort bien, on n'a pas attaché à cette source de mythes assez d'importance. Le mythe d'Atlas me parait avoir une origine analogue. Ce nom était celui de hautes montagnes, de là on leur feit porter le ciel, par l'étymologie de leur nom. On a tort de croire en une fovk de cas que cest le nom qui a suivi et résumé le mythe, c'est le nom qui a précédé et produit le mythe. Oh ! que j'ai d'idées sur ce sujet. Ah 1 s'il avait su l'hébreu ! Je prendrais volontiers ce seul sujet pour sujet d'une thèse de Note, docteur. Cela aussi chez les Indiens et les Scandinaves. Trace de mythologie étymologique en Virgile, Enéide, I, 267-208. Une des lois de ces mythes, c'est que l'étymologie soit philologiquement fausse, et d'ordinaire le faux vient de vouloir expliquer les mots en mots œroposés, au
lieu d'une racine simple. Ainsi les rabbins voient en hébreu [une] foule de mois composés, d'^d», etc., tandis qu'il y en a fort peu. Cf. Cratyle de Platon [418 c] Étymologie qu'il donne {^ewo^ai. L'ignorance est très portée à ce procédé grossier, qui en effet est le premier qui se présente et le plus commode.
Légende éiymologiqve sur le mot Sachs (Saxons) = Couteau, Cf. Ck)m. d'Ozanam, des Saxons, commencement, fin.
On veut en ces mythes expliquer par un nom propre les noms qui ont une autre étymologie. C'est là l'idée qui se présente la première aux etymologistes et le procédé le plus commxxie, Gallus, Britannus, le dixième chapitre de la Genèse. Cf, par exemple la mer d^Egée, on la tire d'Egée qui s'y jette, non de aXl = tempête.
Comparez l'anacrouse de la métrique grecque (Cf. notes de M. Rossignol, sur VOreste^ 1" chœur), avec la première syllabe qui commence le grand vers en breton, qui a treize syllabes, mais dont la première est comme séparée du vers.
Suite du n<» /.
Ah 1 que j'aime cette littérature première, naïve
expression de l'homme qui s'empreint hors de luil Et Tarrangement de ces poèmes n'est pas moins à remarquer que leur production. D'ordinaire, la légende poétique n'a d'unité que dans le héros ou le fait autour duquel elle se groupe, la guerre de Troie, Ulysse, Roland, Charlemagne. Puis un homme vient qui réunit tous ces membres épars, met avant, après, ce qu'il juge, et fait le corps. C'est l'Homère. Ainsi donc, dans Vépopée, la grande épopée, non celle qui est une création artiGcielle et individuelle, mais celle qui peint une nation, qui est son expression, son empreinte en poésie, son excitament et sa gloire, qu'elle s'identifie comme une part de sa nationalité, l'épopée, dis-je, existe avant d'être faite. Le peuple fait ses membres, le poète la met en corps, et le peuple sanctionne, car lui ne saurait pas faire cela. Il trouve bien que tel le fasse pour lui.
Ah ! ne me parlez pas de ces épopées plâtrées, que tel esprit du xviii^' siècle a conçues quelque soir dans quelque salon, où il veut artificiellement tout tirer de sa tête. L'épopée nationale est à mon sens quelque chose de saint, comme la religion des Note 1. ancêtres, c'est une sorte de Capitole pour la nation, qui enflammera dans les âges à venir le courage et la vertu.
Pourquoi donc n'en avons-nous pas? Ah ! c'est que nous avons renoncé aux sources d'où nous pouvions la tirer. Il feut deux choses pour l'épopée, les membres légendaires, ouvrage du génie national, le poète collecteur. Les premiers, nous les avions abondamment. Roland, Charlemagne, la Pucelle, autant de noyaux incomparables autour desquels se groupait tout cet ensemble d'héroïsme, de merveilleux, d'amour, de religion, d'idéal en un mot qui fait l'épopée. Ajoutez l'éloignement convenable. Mais le poète a manqué. Car ce poète a besoin d'un langage formé; or, du temps où furent créées les légendes, on ne l'avait pas. Et quand on l'eut, on méprisait ces traditions respectables. Quel poète du temps de Louis XIV eût osé emprunter les membres de son poème à ces vieux cycles poétiques? Soyez sûr qu'une bonne satire de Boileau, assaisonnée d'une tirade dans VArt poétique, eût tancé de la bonne sorte ce poète ignorant.
Qui de tant de héros aUa chercher Roland,
£t quand au xviii" siècle, le poète du jour voulut traiter le plus pur, le plus ravissant, j'ajouterai le plus original et le plus unique de
ces sujets, la Pucelle, il ne sut que l'humecter de sa bave. Ah ! infâme ! et sans cela nous eussions eu un poème qui n'eût ressemblé à aucun autre, un poème qui eût chanté une héroïne, etc.. Ce qui est tout à fait neuf et beau.
Mais on ne songe pas assez qu'en tout cela
Note 2. l'homme est peu de chose, et l'humanité est tout. Le collecteur même n'est pas en une telle œuvre un personnage de grande apparence. U s'efface. Et les auteurs des fragments légendaires, ils sont presque toujours inconnus. Ahl que cela est significatif! Les érudits regrettent beaucoup qu'on ne sache pas leur nom en toutes lettres et syllabes, leur pays, leur condition, s'ils étaient mariés ou non, riches ou pauvres, etc. En vérité, j'en serais fâché parce qu'alors on dirait très positivement Vniade d'Homère, le Roland de Turol, etc. Ce qui serait surtout insupportable, si ces poèmes étaient parfaitement délimités, et qu'on
Ole . pût dire : « Turol composa telle année un poème de quatre mille vers. » Alors on attribuerait ces poèmes à un homme, et cet homme y a été pour si peu. Ce serait une fausseté historique. C'est l'esprit de la nation, son génie, si l'on veut, qui est le véritable auteur. Le poète n'est que l'écho harmonieux, je dirais presque le scribe qui
écrit sous la dictée du peuple, qui lui raconte de Note 4. toutes parts ses beaux rêves. Et comme toutes ces poésies primitives se ressemblent! (Elles ont souvent d'abord la forme de Tode. Car la forme épique est particulière à la Grèce. Ossian, nos Note 5. troubadours, les chants primitifs hébreux sont lyriques.) Ck)mparez, par exemple, le chant des Escualdunac' sur leur victoire à Roncevaux; c'est absolument le cantique de Débora, pour le dramatique, l'enthousiasme, etc. En vérité, j'aurais Notcs6et7. presque envie de prendre ces poésies primitives comparées pour sujet de ma thèse. Hébreux, Francs, Germains, Grecs, Scandinaves, Indiens, etc., etc. Les Romains sont les plus pauvres; car peu de nations ont moins de chants à leur berceau; il n'y a que des piètres, des soldats, des magistrats. La légende même n'est pas héroïque.
1. Les Escualdunac sont les Basques, et Renan fait allasion au chant d*Altabiscar, poème en tangue basque, qui célèbre la défaite infligée par les Basques en 778 à Charlemagne. On a cru longtemps à Tauthenticité de ce poème, qui était censé avoir été composé peu après 778. U a servi à étayer les idées de Wolf et de Uerder sur la « poésie primitive », et Victor Hugo y a pris plusieurs traits du début d'Aymerillot. Par malheur, ce chant d'Àltabiscar est une mystification de Tépoque romantique, de la même espèce que les faux de Mérimée et de Hersart de la Villemarqué. L'auteur du chant des Escualdunac était Garay de Monglave, qui le composa en 1828 ; la supercherie fut démontrée en 186C par J.-F. Bladé. (Note de M. Bédier.)
Il y a des traits de courage héroïque, mais prosaïque; Décius même n'est pas épique, et Scipion, etc., le malheureux Silius* Ta prouvé.
J'ai désormais mes idées arrêtées sur le développement de la littérature française au xvi* et au XVII* siècle, et je regrette qu'en se polissant pour la forme, elle ait rejeté la tradilion où seulement elle pouvait puiser force, vie et surtout sainteté. Voyez, notre littérature n'a rien de saint; elle est une afiaire de salon, de coterie, d'académie, elle rit, plaisante, niaise, fait des phrases. Mais la conception haute des choses, Homère et la Bible, Hamann et Gœthe, Herder et Roland, le vrai, le haut, le beau où l'on ne pense pas au ridicule, où sont-ils? Le saint nous manque; car tout est plâtrage, travail individuel, on réfléchit, on se Note 8. bat les flancs, Boile^u s'excitant à l'enthousiasme pour l'ode sur la prise de Namur, Voltaire, Fontenelle, etc., et le Dieu, où est-il? Ne croyez pas que j'entende l'Apollon classique. J'entends l'Apollon d'Homère.
/. — L'épopée de Virgile n^est pas une de ces épopées natives, faites par le peuple. Ce n'est pas une épopée nationale, bien qu'elle ait pour sujet la nation. C'est une œuvre artificielle et individuelle.