Encore, par exemple, ai quelqu'un s'avisait, au
jourd'hui, de faire des difficultés là-dessus, on verrait ces curés exaspérés, fanatiques, déclamer, se moquer à outrance, crier à la renaissance du xviii® siècle, ce qui est une injure, et c'est leur dogme,
3. — Je n'exagère pas : Guénin et Bullet étaient forts contre des auteurs de leur temps, mais contre Eichhom elEwald!
Ce qui s'est passé en moi, en écrivant les deux numéros précédents, me montre typiquement comment on peut passer par des degrés insensibles d'un point de vue vrai au faux, ou au non pur. — Et ce qu'il y a de terrible, c'est qu'on ne peut abandonner un point de l'orthodoxie, sans les abandonner tous. — Oui, désormais il n'y aura plus que des superficiels, des acritiques qui analyseront le christianisme. Car tous les autres y perdront la foi. Et si je ne me montre, le mouvement rationnel et scientifique qui se manifeste dans quelques parties du clergé, et à la tète duquel est M. Afl"re, aboutira à une nouvelle forme du christianisme.
Autant l'individu est humble en soi, au point
NOUVELLE MOISSON. iOi
de vue individuel, dans le catholicisme, autant le corps est orgueilleux . Il n'y a pas d'orgueil à comparer à la fierté religieuse du catholique; M. Le Hir, par exemple. Celte intolérance méprisante ; nous seuls les élus I De là leur fureur, quand ils ne régnent pasi de se voir soumis à un ministre des cultes! Quoil on nous met de pair avec ceux-là !
Si Ton admetque tous les êtres vivants, plantes, animaux, l'homme, ont un principe d'individualité, simple et actif, qui se forme cette figure corporelle extérieure, suivant l'idée de Stahl, il faut admettre l'éternité de ces principes ; car on ne conçoit pas cette formation dans le temps, amenée par des faits. Considérez que la formation des corps est un fait amené par des causes occasionnelles. Et ce seraient ces causes qui amèneraient la création d'une âme. D'abord ceci ne serait plus un simple fait, comme nous l'entendons ; car fait n'implique jamais création, mais mouvement et changement. D'abord on ne peut admettre qu'il y ait créalion dans le temps, les théologiens eux - mêmes le reconnaissent ; et
102 GAUIËRS DE JEUNESSE.
d'ailleurs s'il y avait création, il est à peine croyable qu'elle fût amenée par de telles causes occasionnelles. Donc ou les âmes sont éternelles, ou l'individualité n'est qu'un fait. La théorie vulgaire est inadmissible.
Cinq fpois (Tintei'valle. — Vacances.
Sortie du Séminaire,
Fait bizarre, qui montre comment c'est par la mémoire de l'intérieur que nous mesurons le Note. temps. Quand j'entends parler, quand j'assiste à un cours par exemple, que le professeur s'arrête, et que mes réflexions poursuivent vivement quelque objet pendant son court silence, qu'il recommence ensuite à parler, il me semble un réveil, et qu'il a été fort longtemps en silence : je mesure aux pensées qui ont rempli l'interruption...
C'est une consolation pour moi de remarquer qu'au milieu des cruelles actualités qui me tourmentent, j'ai assez de courage et de foi à la science pour poursuivre si froidement ma ligne spéculative.
Cf. Locke et notes du cours de M. Gamier.
Tours de points de vue où les anciens devaient complètement différer de nous. Par exemple, on ne conçoit pas que ces Grecs étaient pour la plupart artisans ou cultivateurs, et qu'alors ces monuments, ces trophées, etc., appartenaient à des cultivateurs et à des artisans. Il n'en est pas de même chez nous, où la nation est représentée par Note. une certaine classe, le peuple ne regardant pas les Tuileries, par exemple, comme son œuvre; tout cela n'a pas de sens pour lui.
C'est bien là l'esclave déshérité de la nation.
Toutes les littératures ont eu leurs écoles grammaticales antagonistes : littérature grecque: écoles d'Alexandrie et de Pei^ame. Littérature hébraïque : écoles de Tibériade, de Babylone, de Sora, de Nehardea, de Poumbeditha. Littérature arabe : écoles de Goufa et de Basra. (Y. Comment, de Hariri^ p. 537.)
Remarquez rétonnante ressemblance de la pièce de poésie de Hariri, pages S36 et 537, avec le ton du Cantique des Cantiques. Les mêmes comparaisons, le même ton passionné.
Plusieurs faits de l'histoire littéraire actuelle sont très caractéristiques de l'adoption des auteurs français du xvii® et même du xviii* siècle, comme classiques panthéonisés. Par exemple le prix proposé par l'Académie pour ses dictionnaires de locutions de ces divers auteurs, par exemple de Molière, appuyé sur ce considérant exprimé en toutes lettres. C'est là un fait fort général d'histoire littéraire : l'apothéose des auteurs d'une époque un peu antérieure; il se retrouve dans la littérature grecque, latine, française et même dans les littératures orientales. Les siècles ne se regardent pas actuellement comme ayant une valeur composante. Mais ces siècles postérieurs qui ne sont pas classiques, le deviennent par la suite. Par exemple, les auteurs grecs et latins des époques postérieures.
Ces siëcles-Ià ont alors dans l'actuel une valeur critique. En un sens, la critique est supérieure à la composition, car elle est science et philosophie plus réflexe et plus analytique. Jusqu'ici la critique s'est tenue humblement en servante et pedis sequa; peut-être serait-il temps qu'elle se comprit, et s'exalt&t elle-même au-dessus de ceux qu'elle juge. Ainsi ce siècle est peu composant en fait de fictions originales classiques; est-il inférieur? Non, car il est plus philosophe.
Voici, je crois, le fait tel qu'il se passait dans la tête de ces barbares, et ce qui leur ût naître l'idée que le pape disposait des couronnes. Nous sommes tous des voleurs; or, pourtant, il y a une justice; car, au fond, ces peuples avaient de la probité, de la conscience, bien plus que les nations anciennes, par exemple, qui prenaient, ne trouvant rien au monde de plus simple, et ne voyant rien au delà. Celles-ci, au contraire, songeaient qu'il y a un droit, un supérieur qui investit, un grand suzerain là-haut. Or, nous autres voleurs voudrions bien posséder légitimement. Il serait bien commode si quelqu'un pouvait nous
procurer cela. Qui le pourra? Oh! bien sûr, ce grand prêtre qui est là-bas, ce saint homme qui porte croix, tiare, etc. C'est Dieu; qu'il nous investisse, et alors nous serons contents. Pas de scrupules, c'est chose convenue. Et comme les simples sont très portés à s'en tenir ainsi sur tout à une décision extérieure (Cf. ce que tu voyais au séminaire où ces idiots demandaient en tout des textes bien nets et qu'il ne fallût pas discuter), on trouva cela fort commode. Ainsi les Normands à Naples, Robert Guiscard, le pape qui envoie la couronne à Etienne P' de Hongrie, etc. Les voleurs trouvaient cela fort commode, et les papes aussi. Et ils dormaient tranquilles après, et puis, une couronne de ce saint homme 1 Rapprochez la joie des sauvages quand ils ont reçu un petit présent de nous autres. Ils le portent deux ou trois jours à leur cou, tant ils s'en trouvent honorés. Jugez combien on consentait volontiers à la vassalité après cela. Etienne P% par exemple, une couronne apostolique qui vient de là- bas, loin, du saint homme !
E. Souvestre dans son livre : le Monde tel qu*il
sera, a parfûtement saisi un des vices du tour intellectuel et pratique de notre siècle, savoir la mécanicité. On croit trouver des moyens mécaniques et artificiels même pour la psychologie la plus pure. On prétend, par exemple, améliorer l'homme mécaniquement, comme on mûrit des fruits, ou on améliore le vin en cave. Ces prisons cellulaires, par exemple, ce sont des serres à moralisation. Oh ! quel monstre ! des recettes pour rendre bon !
Voir n® St.
Exemple de la cire de Descartes pour faire comprendre la permanence de la substance sous le flux de la qualité. Mais en vérité, en entendant la substance comme Descartes, pourquoi dire que la cire fondue est la même substance que la cire solide? Je coupe une pierre en deux; cela fait deux substances pour lui, et ma cire fondue, si je la mettais en deux vases, cela ferait deux substances. inintelligibilité I Se peut-il qu'un homme qui réfléchit ne voie pas cela du premier coup? Et M. Garnier qui n'en est pas frappé I Voyez les notes de ses leçons du 19 et 20 jan-
vier 1846, où il répondit à une lettre que je lui avais adressée.
SuUe de 49.
C'est par un fait analogue que, dans toutes les branches administratives, l'individu est circonvenu de règlements qui ne lui laissent la liberté d'aucun membre. On veut que tout marche par mécanique et par règlements, et que l'individu intelligent soit pour le moins possible, de sorte qu'un homme de bois en fît tout autant, si on pouvait le styler à la manivelle. Ainsi, par exemple, dans l'instruction, le professeur sera si bien délimité par ses règlements, qu'il ne pourra aller ni à droite, ni à gauche, en sorte que les différences des hommes deviennent par là peu importantes. Bon, mauvais, médiocre, c'est tout un. II y a en tout cela du bon et du mauvais, et cela tient à la grande horreur que nous avons conçue de l'arbitraire. Voilà aussi contre quoi (cet esprit délimiteur, artificiel, de plâtrage humain) M. de Maistre s'impatientait si fort.
Première visite rendue à M. Gamier (2^ janvier 4846),
Correction à faire aux idées de Th. Reid. 1** Sur la perœption et la conception. La perception n'est qu'une conception à laquelle la croyance est jointe. Erreur, car alors la perception ne serait plus un fait simple et primitif. 2° Distinction des qualités secondes n'est pas réelle : toutes les sensations, odeur, vue, etc., nous font percevoir un extérieur. Vue. Ne percevons l'étendue que par la couleur. M. Ampère seul a dit : « ... Dans toutes les langues, la couleur s'objective. Le son de même... L'enfant entendant le son, cherche à le palper. Le son se localise, on distingue d'où il vient ; il s'exerce suivant telle direction. Une voix pleine, celle qui remplit l'espace, une voix perçante, celle qui s'exerce suivant un sens. — « Donc il y a là une réalité extérieure. » — Je lui répondis : « J'avais toujours cru en eflTet que l'ouïe, etc., nous faisaient connaître quelque chose d'extérieur, mais non pas un corps. — Je me suppose, par exemple, privé du sens du tact, et n'ayant que l'odorat. L'odeur me ferait conclure une existence non-moi, mais ne me ferait
pas conclure un corps. » — Il me répondit :
« Sans doute, si vous appelez corps quelque chose d'étendu, ces sensations ne donnant pas d'étendue, ne vous donneront pas de corps. Cela dépend des habitudes de langage. »
La conversation roula sur Kant : M. Garnier l'apprécie peu. Ce qu'il a de bon est fort commun et fort ordinaire. Il ne se distingue que par une terminologie nouvelle. II n'a pas été plus loin que Hume.
M. Cousin. Caractère de sa philosophie, toute fragmentaire, de beaux aperçus sur une foule de sujets philosophiques, mais pas de système formé. Il travaille actuellement à un grand ouvrage en six ou sept volumes, où il résumera toute sa philosophie. (Son cours de 1818 est un cadre assez exact de ses idées ; c'est pour cela que je me chargeai de le rédiger*.) Lorsque je me trourais à l'École Normale, on me demanda plusieurs fois de rédiger un ensemble de ses idées. Cela me fut impossible. Contradictions entre les diverses parties. C'est une âme ardente, un esprit prompt, une imagination riche qui saisit avec feu tout ce à quoi elle pense sur le moment. M. Cousin