Points diacritiques en hébreu
Fait de la critique hellénistique tout analogue à un autre tout semblable de la philologie grecque. C'est le recueil de gnomiques, vers sentencieux, extraits de grands poètes, tragiques surtout, et auxquels on faisait quelques petites variantes, qui s'introduisent ensuite dans le texte premier. Rapprochez cela du fait tout semblable des citations liturgiques des versets de la Bible, qui a introduit bien des variantes. Par exemple, dans les bénédictions de Moïse, regnavit a lignOy etc. Cf. note M. Rossignol ad Orestem^ Eurip., vers 285 et 309, etc.
M. Gerusez vient d'expliquer merveilleusement en sa séance d'aujourd'hui, par de nombreux ivote. exemples, mes idées des numéros 1, 4, etc. ; comment dans nos vieilles légendes héroïques étaient les germes d'une vraie poésie nationale, par suite négligés et restés dans le domaine du vulgaire, qui, lui, n'abjure jamais sa nationalité, mais qui
décolore et trivialise ce qu'on lui laisse. Ainsi les quatre fils d'Aymon, Ogier devenu le valet de cartes, tombant dans la bibliothèque bleue, tandis que les grands esprits vont chercher leur inspiration dans la mythologie païenne. Oui, ce fut malheureux, mais ce fut nécessaire! (Voir supra n"** 1, 4, etc.)
Leçons sur le poème de Gérard de Vienne, Emery de Narbonne et les quatre fils d*Aymon. Cf. haec.
Rien ne prouve mieux combien les chrétiens au moyen âge sentaient la supériorité des Sarrasins pour la civilisation matérielle que les récits merveilleux qu'ils en faisaient, et les travaux qu'ils leur attribuaient. Voyez par exemple la mise en scène du poème d'Emery de Narbonne, les choses fantastiques qu'on leur attribue. Il y a là vingt mille Turcs, c'est tout dire, on les suppose presque invulnérables. Puis trois souterrains qui vont jusqu'à Saragosse et Orange, etc. On ne craint pas de leur attribuer les choses les plus merveilleuses, car on les croit capables de tout. Il est vrai que l'éloignement et la vague connaissance, joints aux récits grossissants de ceux qui faisaient
le voyage d'Orient et qui devaient forcément rapporter de l'extraordinaire, purent contribuer à cette opinion, autant peut -être que la réalité. Il y a dans cette question historique, un nœud psychologique fort délicat, et c'est un exemple de la nécessité pour l'histoire de la fine psychologie.
Je repousse entièrement ce point de vue qui blâme comme oisifs tous ceux qui ne se mêlent pas à la vie active, ne font rien, comme on dit, pourvu qu'ils spéculent et contemplent. On reproche par exemple aux ordres monastiques de favoriser l'indolence et la paresse. Il faut s'entendre. Embrasser une vie tranquille pour ne rien faire, ou pour faire des choses qui ne sont pas travail est honteux sans doute. Mais mépriser le travail pour s'élever aux choses d'en haut, pour contempler, c'est s'ennoblir. A bas les manœuvres I Soyez, il est vrai, plutôt maçon, si c'est votre talent. Mais c'est triste tout de même d'être maçon. Or tous ceux-là sont maçons qui ne contemplent pas, banquiers, mécaniciens, industriels, etc., tous en un mot excepté les savants, les philosophes, les poètes, les penseurs, et l'homme
moral et pur, qui sent. Car un beau sentiment vaut une belle pensée. Revenons donc aux moines. L'institution fut sublime, et la philosophie la désirera toujours. Saint Benoit à ses yeux est bien au-dessus de tous les industriels modernes, qui appellent cela mort de la société. Pour la pensée, saint Benoit est au ciel, et Tindustriel dans la boue. Après cela, vinrent les hommes; des paresseux, pour bien dormir et bien manger, s'en mêlèrent, et ne firent rien, et ne spéculèrent pas. Oh I ceux-là sont dégoûtants, mais que me font-ils? Us ne sont pas de ma caste. — r Tous ceux-là sont de ma caste qui ont creusé le supérieur, sous quelque forme que ce soit. On est sot aujourd'hui : on n'apprécie ces institutions que par leurs services matériels, leurs défrichements, par exemple. Idiot, ne vois -tu pas que ceci pour eux n'était rien, ils Élisaient cela accidentellement, sans l'avoir pour but, parce qu'il fallait faire quelque chose; et d'ailleurs en soi, c'est peu de chose.
Un des traits caractéristiques de La Fontaine, qui le distinguent et lui font un rôle tout à part
UTILE A BEAUCOUP DE CHOSES. i4S
dans la littérature du siècle de Louis XIV, c'est que lui se rattache aux vieux auteurs français, il est fils des conteurs et pour le fond et pour le style. Voyez sa sédulité à recueillir les vieux mots et vieux proverbes, provinciaux, gascons, picards. Il n'est pas, lui, exclusivement de la cour, comme Racine, etc. Il est Champenois, vieux provincial, il regrette les vieux mots français, comme engeigner, etc. Il se rattache à la vraie tradition de la littérature française, tandis que les autres vont se fourvoyer en Grèce ou à Rome. C'est le fils du vieux Renard.
Aussi il est remarquable qu'il n'obtint rien de Louis XrV, et que Boileau n'en a pas fait une seule fois mention. Il n'était pas de leur espèce.
Il y a, il feut l'avouer, dans nos vieilles épopées romantiques, des choses qui font rire, qui ne paraissent pas dignes, des épithètes de remplissage, etc. Mais en vérité, Homère en a bien plus, voyez ses choses risibles, ses grossièretés, ses formules de remplissage aussi. — Pourquoi pardonner tout d'un côté, et ne rien pardonner de l'autre? Mais en vérité, il n'y a rien à par-
donner d'aucun côté, car ce ne sont pas des fautes, et Dieu nous garde de les regretter. Ce sont [des] empreintes de a vraie et spontanée nature qui rendent le tableau vrai et original. Par exemple, Tépisode du mannequin d'Ogier, qui se retrouve textuellement dans la légende de Garcassonne. (Cf. HisL des Crois, contre les Albig.^ par le P. Langlois.) C'est de TArioste. Mais l'histoire d'OuTtc ressemble-t-elle moins à un conte pour rire? Ces vieux simples aiment un certain rire. Voir les contes arabes. (Cf. n** 58.)
Cette Méditerranée a eu un singulier rôle dans le monde, et quand tout le monde sera en jeu, on en parlera avec beaucoup d'intérêt. Placée là, entre toutes les nations vivantes du monde antique, sillonnée par leurs vaisseaux qui ne croyaient pas sortir de chez eux, tant qu'ils ne franchissaient pas ses limites, c'était une espèce de lac au milieu du monde d'alors; ajoutez que par ses nombreuses découpures, ses îles variées, elle semblait faite exprès pour délimiter les nationalités et mouler le monde si découpé d'alors. — Comment un fait purement matériel
UTILE A BEAUCOUP DE CHOSES. I4t^
peut avoir influence sur tout un développement de Tesprit. Que de choses ont tenu à l'existence de cette mer, et Texistence de cette mer n'a peut-être tenu qu'à tel petit fait de telle période géologique, perdu dans la nuit des âges O cunor fruto mundi! Quel sujet de réflexion que ces époques reculées où sourdement et sans témoin se préparaient les destinées de l'humanité avant qu'elle existât ! Les faits les plus importants de son histoire se sont passés alors.
Le christianisme, en s'introduisant chez les peuples celtiques, éprouva peu de persécutions, mais il eut à lutter contre la mauvaise humeur des bardes, des guerriers, des prêtres, des hommes durs de l'ancien système qui réagissaient vivement contre ces chanteurs de psaumes doux et humbles. Ce fait se peint merveilleusement dans les chants des anciens bardes, dans les colloques de Merlin et de Colomban, d'Ossian et de saint Patrice. Les deux conversations avec saint Patrice sont très caractéristiques. Il se passa alors un fait tout analogue à celui que j'ai toujours vu le christianisme dévot produire sur les esprits forts, les
hommes durs : ils croient y voir du féminin, ces moines par leur pliant froissent leur raideur, cet habit blanc, cet air simple et calme les exaspère; et pourtant ils voudraient bien, mais ils craignent le féminin.
Le xix** siècle peut réellement être considéré comme la réaction du xviii% mais en trois sens divers, que les réagisseurs se sont partagés ; car nul n'a réagi dans tous les sens à la fois. 1® Réaction philosophique, Royer-Cx)llard, Maine de Biran, Jouffroy, Cousin; — 2" Réaction religieuse : de Maistre, de Ronald, de Lamennais; — 3"* littéraire : madame de Staël, Chateaubriand.
On aura beau faire, les conceptions matérielles de notre poésie seront toujours moins belles que celles des Grecs, et cela tient même à notre climat, qui fait grelotter, qui fait rester chez soi. Ceci s'applique surtout à l'Allemagne. Ainsi quand Goethe dans Fmist a voulu lutter de conception (Cf. la scène d'Homunculus), il a été obligé
de se jeter dans le laid, qui, il est vrai, ne manque pas de beauté, mais qui enfin est le laid. Méphistophélès et ce qu'il aime sont tout germaniques. — Non, ne luttons pas avec eux sur ce point; nous n'en avons pas besoin; nous avons l'intérieur, le cœur, Fâme, l'esprit, la science, la philosophie, la vraie science de l'intérieur. Je parle surtout de la Germanie. Car elle seule est originale. La France est ou germanique ou grecque; et en tant que germanique, elle vaut peu.
Il ne faut pas confondre la littérature spontanée primitive^ dont je parlais dans plusieurs numéros précédents, avec la littérature populaire qui s'implante bien sur celle-là, mais qui lui est postérieure, et suppose toujours comme contre-partie une grande littérature réfléchie. Ainsi les quatre fils d'Aymon appartiennent d'abord à la littérature primitive^ et sont ensuite tombés dans la littérature populaire. Celle-ci tient ferme aux vieilles traditions : car là elle trouve son semblable. Les quatre fils d'Aymon, sous leur forme populaire, délecteront les villages bien plus que VAndromaque de Racine. Exemple de cette littérature populaire,
nos cantiques de Marseille, nos chansons populaires. Ce n'est plus le primitif. Roland était bien populaire, mais il était héroïque, et maintenant le populaire n'est plus héroïque. Cela ne veut pas dire que la littérature populaire elle-même soit sans valeur. Non, elle hérite de plusieurs parcelles des beautés du primitif.
« Dans le cas où je ne pouvais être de leur avis, dit Herder, fai été du miefi. » Inimitable naïveté. (Préf. de la Poésie des Hébreux^ p. 6, édit. Carlowitz.)
Nulle part on ne sent mieux l'opposition des deux faces de l'esprit humain : science et esthétique, que dans leur manière d'envisager et de chercher leur objet dans le corps humain. L'esthéticien (artiste ou poète) le considérant dans son tout, dans sa vie avec ses couleurs, et y cherchant le beau sous le sensible. — Le savant le prenant hideux, puant, le découpant et cherchant le vrai dans ses muscles et ses tendons. Le sensible est
ici hideux, mais il y a du vrai, donc du beau; il cherche le beau sous le vrai, beau plus caché, mais réel. Voyez aussi l'opposition de deux méthodes, synthétique du premier point de vue, et analytique du second. Non qu'il n'y ait aussi un beau scientifique synthétique, mais on s'en est occupé trop peu. Il y aurait une science du corps humain en général, du monde en général, mais on ne s'en occupe pas.
Cf. Sénèq., Epist., 58. — Vous y trouverez expliquées avec une merveilleuse clarté, comme en citation de Platon, mes idées sur la substantialité des corps. En vérité, je croyais n'être que de l'avis de Leibnitz, et voilà que je suis de celui de Platon. — Je comprends maintenant ces axiomes, que ce qui passe ne mérite pas le nom d'être, etc. Cela est vrai, si on entend par là la substance, car toute substance est éternelle et identique. Ce sont mes principes. — Voici en somme comme je conçois le monde. Assimilons la substance universelle foncière à l'espace, supposons l'espace découpé par de petites cloisons qui y forment d'innombrables petits espaces
cubiques remplis tous par cette substance, ou si vous voulez, assimilez-la à la mer, et supposez ces compartiments pleins d'eau; alors il n'y aura qu'un espace et qu'une mer, et pourtant il y aura des individus^ limitant une partie de la substance générale, le déterminant, et lui faisant dire : Moi. — C'est ridée de Spinoza, la bouteille dans la mer. On pourrait aussi admettre que ces délimitations renfermeraient plus ou moins d'êtres, qu'elles seraient plus ou moins délimitées, et qu'enfin certaines parties seraient comme extravor gantes^ en dehors des limites, entre leur contour extérieur et n'ayant d'autres limites que celles des êtres environnants, comme les vides compris dans les piles de boulets. Ce serait la substance ayant à peine conscience d'elle-même, la matière par exemple. Car les compartiments seraient de formes diverses, et par ces formes diverses de propriétés différentes, ainsi l'être étant réparti symétriquement, dans un moule sphérique, ce devra être un être calme et équilibré ; dans un moule pyramidal, au contraire, l'équilibre ne sera pas aussi parfait : ce sera un être à activité inquiète, l'homme par exemple.
II semble que les poésies primitives des deux souches indo- germaniques et sémitiques aient pris à part comme deux formes différentes, et il faut avouer que la distinction de langue et la communauté de langue dans l'intérieur du groupe n'est pas leur seul trait spécifiant : le tour de leur littérature n'est pas moins distinct. Les Sémites ne conçoivent pas la forme épique, leurs premiers chants sont sans action, sans récits; leur forme est la lyrique. Tous les Indo-Germains, au contraire, ont chanté par des faits, non seulement nos Occidentaux, mais les Orientaux. Les poèmes épiques de l'Inde, le Mahabharata, etc., le poème épique des Persans, Homère, les Niebelungen, Roland et nos anciens poèmes, etc. Ce n'est donc pas là une spécification d'Orient et d'Occident, mais une spécification de race. Tout est ainsi fait au monde des causes qui se croisent; il &ut suivre le fil de chacune.
M. Sainte-Beuve, au commencement de son
portrait littéraire de Holière, a parfaitement senti selon moi le caractère de la littérature latine, toute d'emprunt, d'imitation; rien d'original, de national; c'est la littérature classique française. Elle est type pour moi de la littérature réQéchie, c'est une vraie littérature, et ses auteurs sont des littérateurs, littérateurs dégoût et d'étude, comme dit M. Sainte-Beuve; on dira de tous les littérateurs latins qu'ils ont du goût, et on ne songera pas à le dire d'Homère, non qu'il n'ait pas de goût, mais il a bien autre chose. C'est, comme disent les théologiens, la nature divine qui efface tellement la nature humaine, qu'il n'en est plus question, quoiqu'elle existe dans l'homme- Dieu.
Ck)mme ces vieux magnifiques symbolismes se déforment en passant à nos âges où ils ne sont plus de saison en tant qu'objets de conviction littérale! Par exemple, ces vieilles lois d'abstinence d'animaux assommés, de sang, etc., c'est fort beau, très moral; c'est l'éducation humaine de l'humanité, il ne faut pas s'en moquer, et maintenant quel est le résultat de ces institutions mer-
veilleuses jadis ? C'est de faire qu'il faudra pour telle classe un boucher particulier, qui tue d'une certaine façon. Voilà comme la plus belle conception devient dans la conception matérialisante, pétrifiante des religionnaires, une pure affaire d'abattoir ou de cuisine.
Babrius, fable 11 ; une idée toute analogue à la circonstance des renards dans lemythedeSamson.
Dans l'état actuel de la société, le public possède, et souvent loue aux individus. En poussant cette conception, j'arrive à concevoir comme possible un état où le public posséderait tout, et où les individus ne seraient que locataires. La richesse serait possible, ce ne serait pas la communauté absolue, mais le public aurait l'arbitrage. Cet état est possible non seulement en lui-même, mais encore quant à son établissement. Car le public étant plus riche que tous les particuliers, arriverait facilement, au jour où fantaisie lui en prendrait, à déposséder graduellement et sans violence les particuliers.
154 CAHIBRS DE JEUNESSE.
Les travaux d'Hercule me semblent le mythe le plus significatif de l'antiquité. Et d'abord cette forme démonstrative de travaux est inimitablement caractéristique, outre que leur contenu est très diaphane, par exemple la corne arfachée à Achéloûs devient la corne d'abondance, d'où sortent fruits et fleurs. Rien ne peint mieux que ces douze travaux la lutte primitive de l'hunaanité contre la nature, hydres, marais, oiseaux du lac Stymphale, sanglier de Calydon, ours de Némée, etc., et le mérite qu'elle attachait à ses premières victoires; c'est elle qui est Hercule, avec ses forces et ses faiblesses, pleurant auprès d'une femme, grandissant par les peines; un Dieu ennemi l'y expose, elle en profite pour se grandir et se fortifier. Elle étouffe les serpents qui doivent la piquer à mort.
Gomme les partis politiques et religieux font commettre de singulières contradictions et plier à tous sens une chose qui est en effet pliable à tous sens I Par exemple, les Jésuites seraient les
plus libéraux d'opinion, leur cause s'identifierait avec la liberté qu'on les détesterait. Le clergé de même. On plaidera contre eux la cause de la force et de la répression. On criera au scandale, à la révolte, à Tinfraction des lois de l'État. Et demain ce scandalisé se révoltera. Et que dirait-on, s'ils s'avisaient de prêcher la soumission aveugle? On sera scandalisé qu'ils attaquent M. Dupin, l'Université, et demain on fera un libelle contre ceux-ci. Au fond, il y a bien une certaine logique dirigeante en tout cela ; on hait le système, mais on hait encore plus le jésuitisme, et on se laisse alors [aller] comme enfants à ces deux tendances, qu'on n'est pas assez fort pour gouverner. Les petits esprits qui se tourmentent de politique sont comme cela, dupes d'eux-mêmes, croyant se gouverner par raison, quand ils sont jouets d^une perpétuelle piperie. Pauvres gens! qu'ils sont bêtes ! Je ne parle pas de ceux qui sont en haut de la roue ; car ceux-là font aussi marcher le monde. Cf. en spécimen les brochures publiées contre M. Cormenin en 1845.
Grave erreur qu'a commise aujourd'hui M. Bar-
thélemy-Saint-Hilaire, de prétendre qu'il y a des sciences qui n'ont pour but que de contenter la curiosité et l'utilité. Non, il n'y en a pas de telles ; toutes sont philosophiques, l'esprit philosophique ne saurait marcher sans toutes, toutes révèlent une face du monde. Et sans cela, il ne faudrait pas les étudier. S'il y en a une qui ne soit que curieuse et u(i7e, je déclare que je ne l'étudierai pas. Mais heureusement il n'y en a pas, pas même le blason. En quoi telle dissertation sur tel mot grec importe-t-elle à la philosophie? Voici : la connaissance exacte des mots grecs est nécessaire pour la connaissance du grec; la connaissance du grec, qui niera qu'elle importe à la philosophie ? — Et une dissertation sur tel mot thibétain? La connaissance du thibétain est utile et pour nous faire connaître les productions littéraires de cette nation, une des facettes du monde, et puis pour la linguistique générale. Or la science des langues ne peut s'établir que par des détails. A bas les à-peu-près 1 Le philosophe ne dérogera pas à sa dignité en lisant un tel mémoire, je le fais et je le ferai.
Voir n® 45.
On dit souvent (M. Barthélémy Saint-Hilaire et M. Garnier entre autres) : Spinoza a défini la substance de telle manière, il était libre, Leibnitz, de même. Seulement leurs conséquences ne seront qu'hypothétiques à leur définition de mots. C'est faux; ce n'est pas là un objet de définitions de mots. Nous avons J'idée réelle, déterminée, que nous ne faisons pas, que nous décrivons, des substances; nos définitions, et nos grands hommes l'entendaient, vont à dire ce qu'est cette idée, à la représenter, et non à donner une appellation à tel produit artificiel de notre intelligence. Ne dites donc pas avec M. Garnier qu'on peut appeler substance ce qu'on veut. Non ; appelez substance ce que vous concevez comme substance, puis approfondissez la notion, et là trompez-vous ou ne vous trompez pas.
Spinoza s'est trompé, Leibnitz non; mais il y avait matière à se tromper.
La critique de notre siècle a un ton singulièrement niais, en voulant jeter sur ses personnages
ce vernis bâtard d'intérêt, qui fait croire le critique un fin et habile personnage, qui ne s'y laisse pas prendre, et qui est bien supérieur à celui qu'il critique. Voyez par exemple M. Sainte- Beuve, qui pourtant est si délicat. — Ce qu'il y a de pis, c'est que cela a passé en philosophie, et c'est le tour qui domine beaucoup de nos jeunes tètes philosophiques. Dans ces Vies, par exemple, qui doivent de règle précéder les éditions. J'en excepte MM. Damiron, Barthélémy- Saint- Hilaire, Gamier, vraiment graves. — Et voyez comme les époques diverses prêtent diversement à cet intérêt. Là en est la vanité ; c'est de l'arbitraire, de la mode, de la sensation. Ah 1 sérieux, sérieux f La vie n'est pas de l'intérêt, c'est du sérieux, de la morale, de la science. Oui, la littérature est vanité, si elle n'est que littérature. Mais elle est le bras droit du philosophe; alors elle n'est plus littérature, mais science et esthétique. M. Sainte-Beuve me peint merveilleusement ce type de frivolité spirituelle, qui me fait passer une sorte de frisson amer par la poitrine. Il faut alors que je pense à Socrate, et Jésus- Christ. Il y a en ces hommes un fonds de scepticisme. Voyez par exemple le portrait de Léonard (Portraits litt.y t. II, p. 327), la dernière page, on
serait tenté de ne plus croire, et [de] regarder la vie d'une manière mondaine, la littérature aussi ccHnme la vie, qui a sa verdeur, puis n'est plus bonne à rien. M. Sainte-Beuve fait même quelque part la comparaison. Ah I ce serait affreux alors: à bas les littérateurs de salon, fades, imphilosophes ! — L'éternel seul a du prix. Et quelle est la fin pour ces hommes? C'est ce que je cherche toujours avec anxiété. L'argent — la floraison — la gloriole, dont on sent la vanité, dont ils se moquent? Et quand ils prennent ce petit ton narquois, ne pensent-ils pas que dans vingt [ans] on dira bien pis d'eux? Et s'ils pensent à cela, comment peuvent-ils écrire? Ah! c'est pour le jour d'aujourd'hui. Célébrité de quelques années. Je fleurirai huit ans, puis adieu. Et quelle induction plus sûre à tirer du passé? Et on croit cela, et on vit I Ah I quelle vanité I Ces hommes en sont pétris. Non, si l'éternel vrai n'était pas là, je renoncerais à la culture intellectuelle, j'embrasserais la morale et le cœur, je me ferais bon et simple paysan. Deus ! Deus vieiis I
Quel esprit, par exemple, peut être complet sans l'étude de la physique? Peut-on sans cela
avoir une idée complète des lois de la nature? C'est là leur merveilleuse acquisition. — Auparavant on voyait tout le monde fortuit et intentionnel ; c'est là le premier point de vue grossier ; puis on conçoit du stable, mais on admet des dérogations fréquentes. C'est moins grossier, mais c'est grossier. Puis on atteint la loi de constance absolue. Quelle est, direz-vous, l'expérience physique qui la prouve? Aucune. Mais c'est le résultat de toutes, leur esprit, leur induction forcée.
Chacun chez soi I Les traditions grecques étaient merveilleuses chez les Grecs. Mais leur imitation est sotte et insupportable chez nous. A quoi bon, je vous demande, ces tragédies d'Electre et d'Atrée, chez nous qui n'avons nul intérêt à ces person* nages? Ce ne sont pas nos pères. Et n'avons-nous donc pas de traditions ? Sommes-nous sans aïeux? — On dira : c'est localiser le beau. Non : il y a deux choses en toute œuvre littéraire, le fond esthétique et moral, c'est l'homme; ainsi l'homme souffrant et la vertu, la lutte en l'homme. Dieu là-haut, etc. Voilà le fonds éternel, le même chez nous qu'en Grèce. Puis il y a une forme tradi-
tionnelle, le mythe, ceux-ci doivent varier; chaque peuple doit avoir les siens et laisser les siens aux autres. Ainsi en Grèce, Electre, Œdipe, Oreste sont à leur place; chez nous, ils n'y sont pas.
Mais ce qui est partout à sa place, c'est la peinture de la fatalité, de la passion, de la vertu, du remords. Je ne veux pas dire pourtant que toutes ces sources mythiques, toutes ces formes soient également belles. Non, il y aurait lieu à comparaison, non seulement pour les différences de manière, mais encore pour la valeur esthétique. Mais une pauvre chanson informe de Roland sera plus poétique et plus intéressante en France, qu'une tragédie d'Ajax ou d'GËdipe. Et ceci n'empêcherait pas d'admirer les littératures les uns des autres, toutes auraient leur valeur; on s'imiterait même; mais pour le fonds commun, et non pour la forme mythique spéciale à chaque région. Imiter Homère n'est pas parler d'Achille ou d'Hector, c'est peindre l'homme comme lui. Alors on saisit le vrai absolu de l'art. — Bizarrerie que quelques hommes s'imaginent qu'il est essentiel au beau de s'attacher au nom d'Achille, d'OEdipe ou de Priam.
Le merveilleux est de fort peu d'emploi dans DOS poèmes du moyen âge. Autant il est prodigué dans les légendes miraculeuses, autant ici son rôle est chélif. L'intervention divine s'opère toujours par le ministère des anges : le christianisme avait trop éloigné de l'anthropomorphisme païen pour permettre les apparitions personnelles. — Et ces anges ont des rôles fort secondaires. Ils n'entrent jamais dans le nœud principal de l'action, comme dans Homère et Virgile; ce n'est que dans les détails; ainsi dans Gérard de Vienne, pour mettre fin au duel de Roland et d'Olivier, qu'il fallait terminer honorablement pour les deux ; dans Ogier, pour sauver le fils de Gharlemagne, au moment critique où C^ier va le tuer ; dans Roland, à la mort des guerriers et spécialement de Roland. Les poésies germaniques et bretonnes ont aussi peu de merveilleux comme l'entendaient les Grecs, et c'est sans doute pour cela que nos modernes ont tant de répugnance à y recourir et y sont si maladroits.
Les poésies françaises du moyen Age ont un vrai caractère classique^ si on les compare aux œuvres de la même époque chez les Allemands (Niebelungen) et en Bretagne, Irlande, etc. Cellesci sont vagues, indéterminées, sans arrangement, on dirait un crayon de barbares d'une horrible grossièreté ; les nôtres, au contraire, c'est une belle figure gothique, qui a ses défauts au point de vue géométrique de Fart, mais absolument belle à un autre point de vue.
Voir ;i« 56.
Il y aurait un ouvrage à faire tout expérimental sur la psychologie de Tenfant depuis sa naissance jusqu'à sa pleine connaissance. Ce serait substituer l'histoire au roman dans la genèse de nos facultés. Pour cela, il faudrait avoir plusieurs enfants sous les yeux, et les expérimenter et observer sans cesse.
Tous les caractères de ces vieux poèmes se ressemblent, sans qu'on puisse supposer la moindre imitation. C'est la nature épique toujours la même. Ainsi Achille, Nestor, Ajax, Agamemnon se retrouvent merveilleusement dans nos vieilles épopées romantiques. Et aussi dans les Niebelungen. Dans C^er, Agamemnon, c'est Gharlemagne, obligé de descendre aux prières auprès d'Achille, dont l'absence est un fléau, nécessaire pour le salut commun. Dans les Niebelungen, l'Achille, c'est Siegfried, etc.
Le vieux français est aussi riche que le latin en inversions. C'est dans le travail postérieur et artiûciel de la langue qu'elle a perdu cette propriété. Il serait donc possible de la lui rendre. Tout ce que l'homme a fait, il neut le défaire.
Les épithètes homériques, ce que nous appelons le pur remplissage est de Tessence de tout poème
épique. Nos poèmes du moyen âge en sont pleins. II en faut dire autant des répétitions pléonastiques si fréquentes en Homère : II fit et ne désobéit pas. II reconnut et ne méconnut pas. Dis-lemoiy afin que je le sache et que je ne l'ignore pas. — Cf. ce vers de Guillaume de Hautcourné* :
L*àine s'en va, n'y peut plus demeurer.
C'est une licence poétique pour remplir les mesures, comme des épithètes. Toutes les poésies à rythme sévère sont comme cela. Par exemple, le nom de Dieu porte sans cesse l'appendice : Qui oncques ne mentit. C'est le vsçsXTiYepira quant à la manière. Les polis seuls, Virgile, etc., s'en font scrupule.
Les combats singuliers sont de règle dans tous les poèmes du moyen âge et les poètes y excellent dans leur description. Le Tasse aussi.
1. C*est Guillaume < au court nez » (Guillaume d'Oraage), qui est ici désigné. Renan avait en vue un passage de la chanson d'Aliseans, où Tenfant Vivien meurt sur le champ de bataille entre les bras de son oncle, Guillaume au court nez. V. le texte, diaprés redit. P. Guessard et A. de Montaiglon (1870), vers 860 et suiv. (Note de M. Bédier.)
Que cette manière de concevoir le traité purement moral telle qu'elle se retrouve dans Sénèque est froide I Comment un homme a-t-il le cœur de déclamer dans tout un livre sur la colère ou la clémence! Qui supporterait cela aujourd'hui? Cela ne se retrouve guère que dans quelques moralistes français de la famille de Port- Royal, Abbadie, par exemple. Comparez à cela comme bien supérieur le genre moraliste des Allemands, bien plus profond et plus impressionnant. Des ouvrages de la première sorte, il ne me reste rien ; c'est de l'eau tiède.
Rapports singuliers des légendes bretonnes et de celles de l'Irlande (Petite Bretagne). La ville d'Ys ensevelie, les clochers à la surface, les îles préservées de serpents (Ile Saint-Maudé), tout cela se retrouve de part et d'autre. Ajoutez un tour tout analogue de fiction. — Leur enfer se ressemble fort. L'enfer de ce prédicateur de Saint- Nicolas qui le comparait à une chaudière où le
sang, les os, etc., faisaient le bouillon, se retrouve presque littéralement dans les poèmes irlandais de voyages à l'autre vie. Ajoutez encore la communauté de saints, saint Patrice fort honoré en Bretagne, etc., et la ressemblance du caractère. Saint Brandan aussi fort populaire en Bretagne.
Par exemple, l'Irlande ne sait pas prendre le ton épique ; ses poèmes du cycle de saint Patrice et de saint Brandan sont de pures fictions idéales, sans contexture, ni action suivie. Ce sont des épisodes. Et puis, comme leurs lignes sont mal définies ! Je ne blâme pas ceci, mais je dis ce qui est, et je trouve que c'est fort beau, quand c'est naturel. — Ces moines blancs, cette terre de promission, ce voyage après l'autre monde, ah I mon Dieu I que cela me transporte I Je pense à ma belle mer de Bretagne, à mes rochers de Bréhat, et j'ai presque envie de pleurer. Ah I que je conçois bien que ces lieux aient inspiré ces conceptions vagues, tristes, contemplatives, pleines d'espérance pour l'avenir d'au delà. — La mer produit cet effet : on se demande : « Qu'y a-t-il
là-bas ?» Oh I les reverrai-je, ces côtes où sont attachées mes plus belles pensées, ce rocher là-bas, que je vois, cette charmante baie, et Tréguier, son beau clocher, et cette belle cathédrale où j'ai porté Thabit blanc? On rira de moi. Ahl les méchants, ou plutôt les sots I
Mais aussi, quelle folie d'avoir cru si longtemps que ces peuples n'avaient pas de littérature I On se figure que cela seul est monument littéraire qui est écrit en tel ou tel nombre de vers. Mais les vraies productions littéraires des peuples enrants ne sont pas des compositions, mais des idées mythiques courant sur le peuple, constituant pour eux Vidéal placé là-haut. Dieu qu'ils se sont fait à leur guise, sur leur idée, et qu'ils suivent, ne consistant que dans l'idée, la forme dépendant de chacun et n'ayant pas de valeur. Ainsi, Achille et les héros pour les Grecs, Roustem pour les Perses, le chevalier pour la France du moyen âge, les légendes mystérieuses d'outre-tombe pour l'Irlande, les chants lyriques pour la Bretagne et l'Orient, etc. Par exemple, ma Bretagne, on serait tenté de croire qu'elle n'a pas de littérature, parce qu'il lui serait difficile de fournir un catalogue étendu de livres réellement anciens et originaux. Mais n'importe ; les
idées non écrites, courant le peuple, voilà une littérature réelle, traditionnelle. Ceci me semble important. Oui, il y a une littérature traditionnelle, la plus curieuse peut-être à étudier; celle-là est dans les légendes miraculeuses, dans les contes, dans les poèmes flottants çà et là. Mais, chose remarquable I aussitôt que la littérature réfléchie, écrite, polie, se fonde, la spontanée dis* parait, s'avilit. Ainsi notre littérature traditionnelle française est devenue la dégoûtante bibliothèque bleue f au lieu qu'en Bretagne, elle est encore pure. C'est que son vis-à-vis ne l'a pas encanaillée, ne l'a pas réduite à la banalité des villages.
Du reste, ce fait tient bien plus à la vulga^ risation de la vie simple chez nous, qu'à un fait littéraire. Dans les environs de Paris, la vie du paysan m'inspire le plus horrible dégoût ; elle me fait mal au cœur ; un mélange ignoble de grossièreté, de prétention, de banalité. Au contraire, le simple et grossier paysan breton me ravit. Comparez, par exemple, les fêtes patronales des environs de Paris aux pardons de la Bretagne. Eh bien I une telle atmosphère vulgarise aussi la littérature traditionnelle; l'autre, au contraire, la conserve pure et belle. — Il est aussi acquis pour moi que le siècle de Louis XIV n'a pas tout
réuni, et qu'en montrant dans un beau jour une face de l'humanité, il est sec, peu intéressant, car le spontané n'y est pas, rien de traditionnd, ou tout le traditionnel est roide, systématique, dogmatique, pire que le neuf. J'aime mieux encore le siècle hardi qui méprise le passé et marche à la découverte ; mais le pur est de tenir au passé, et de se pousser néanmoins en avant.
Vraiment, M. Ozanam nous a fait aujourd'hui une incomparable leçon sur cette délicieuse littérature irlandaise, toute pure, vague, blanche. — Le christianisme éteint les vieux bardes guerriers, mais jette une teinte toute poétique et douce; mœurs monacales, regard pur vers en haut, et un matérialisme tout spirituel. Ah I que je n'aime pas les hommes positifs et durs qui ne comprennent pas cela : M. Barthélemy-Saint- Hilaire, par exemple, quoique d'ailleurs si philosophe; je suis sûr qu'il ne se complairait pas entièrement en cela. M. Ozanam a justement touché ma corde.
Oui, sûrement, Homère ressemble cent fois
plus qu'on ne le pense à nos vieux poètes romantiques et légendaires. Surtout son Odyssée, le lotus, Scylla et Charybde, et tout cela se retrouve identiquement dans le voyage de saint Brandan. Tout cela également mythique, fables primitives, de même couleur, sauf la différence de climat. — Je parie que M. Le Glerc est en fureur de ce que les deux cours, peut-être les plus brillants et les plus suivis de la Faculté, ne s'occupent que de ces primitivités dont il doit faire fort peu de cas. Et H. Saint-Marc Girardin, ah I ce diable de spirituel, je ne l'aime pas. Il rit, il veut faire le fin; ah I la sotte engeance, que celle de ces gens à demi-mot, qui ne prennent jamais la vie à plein, parce qu'ils ne sont ni assez forts, ni assez vrais.
Zalmoxis, civilisateur, fondateur de religion, prophète, sorte de Dieu des Gètes, sorte de Mahomet; chaque nation a ainsi le sien.
Oui, la littérature entendue comme les frivoles est vanité, affaire de goût et de salon, qui passe
comme ane mode, et qui devient ridicule quand eUe est passée. Il est de règle que les littérateurs immédiatement précédents soient méprisés, jusqu'à ce que leur antiquité leur donne de Vintérêt. Misérable cercle I Ce sont absolument les modes. Que faire pour l'éviter? tout philosophiser, rattacher tout à la vie, placer l'homme et sa perfection en tout cela, et du sérieux. — La preuve la plus forte du point de vue ci-dessus, c'est la manière dont les critiques de nos jours traitent la chose : ils avouent, avec une naïveté extrême, la relativité de leur affaire.
. L'épiaode de Glaucus et de Diomède {IL , VP livre) est la preuve la plus frappante de la composition de riliade par sutures. — Tous ou presque tous l'expliquent par transposition; ce mot, si on se l'explique, n'a pas de sens pour un poème qui n'était pas encore délimité à une forme. Ce sont exactement les sutures du premier chapitre de la Genèse.
La consécration spéciale à un Dieu que les Grecs exprimaient par ooDpoç, AidSwpo;, 'ATcoXXrfSwpoç,
etc., était exprimée par les Orientaux par lav. Encore aujourd'hui en arabe, ils se consacrent de la sorte non plus à un Dieu spécial, puisqu'ils n'en ont qu'un, mais à un attribut de Dieu :
Âbd-el-Kader, Âbd-el-Rahman, etc. Cf. l'inscription phénicienne bilingue d'Athènes. (Kopp, [Par laeographia] 1. 1, sub finem, et Gesenius, dans Monum. phœnic),
La terminaison icum dans Aimoncum est purement finale, comme le prouve et l'étymologie Ar-mor, et le nom encore conservé d'Aimor dans une petite partie de la Bretagne. 11 ne faut pas y voir le diminutif Ar-moric.
Plusieurs des noms propres de villes qui ensuite devinrent pluriels, sont encore singuliers dans Homère, par exemple Qi?i\ (//., vi, 397 et 416). Ceci confirme l'hypothèse de ceux qui expliquent ces pluriels par des agrandissements successifs, et comme par multiplication de la ville première. (Cf. not. de M. Rossignol, ad Orest. sub init,)
Ce qui anime les hommes et surtout les savants, les uns contre les autres, ce n'est pas précisément d'être d'avis opposé sur tel ou tel point : voici deux psychologues en dissentiment sur tel point, ils ne s'en donneront pas moins des éloges à tour de bras. Mais ce qui exaspère, c'est d'être d'une nature d'esprit différente et de faire fi de la marchandise les uns des autres. Alors ces hommes sont ennemis sans s'être jamais vus, et écument l'un contre l'autre. Car ils poussent le monde en sens contraire. Par exemple un théologien et un psychologue, un orientaliste et un homme à la Souvestre. Ceux-là parlent des langues différentes, et pourtant toutes les langues disent vrai. Il faudrait voir qu'il est ridicule de se disputer parce que l'un parle français, lautn» grec, l'autre hébreu.
Je déteste souverainement tous les artifices d'éducation et surtout ceux de la mnémotechnie. C'est surcharger l'esprit de double bagage, dont
Tun est insignifiant, et ne sert que de passeport à l'autre. C'est construire une maison pour servir d'échafaudage à une autre maison, et ce qu'il y a de pis, c'est que la véritable maison ne pourra subsister sans son échafaudage. Donnez-moi des procédés pour apprendre; par exemple, ditesmoi : lisez peu, et ne le quittez pas que vous ne le sachiez, etc., fort bien ; alors vous n'introduisez rien d'hétérogène; mais ne me faites pas apprendre A pour retenir B, quand même A serait plus facile que B à apprendre. Car l'échafaudage, fùt-il de petit bois, dépare l'édifice; c'est de la scorie que vous mettez là dans l'esprit. Et puis cela désintellectualise et mécanise tout. M. E. Souvestre a fort bien fait sentir ce travers dans te Monde tel qu^il sera.
Il n'y a pas au monde de rapports plus singuliers que ceux que les institutions catholiques font intercéder entre le prêtre et la religieuse. Le sexe féminin s'imagine avoir le monopole de la dévotion, et se rengorge à la vue du peu qui peut rester de viril dans le directeur. Aussi est-il l'objet d'une critique sévère et fine s'il en fut
jamais. — Lui à son tour réagit d'ordinaire par son côté ferme et roide, et se moque de la flexibilité féminine, outre qu'il prend son empire par le monopole du doctorat qu'il s'est réservé. D y a là une lutte de préséance intérieure fort curieuse, chacun prétendant posséder le solide.
La voix des cloches. — J'entendais l'autre jour ces enfants se disputer sur ce que disaient les cloches, et chacun y adaptait merveilleusement la phrase de son goût. Ahl mon Dieul que c'est beau, et que voilà réellement la voix du ciel I On croit qu'elle vient de bien haut, et elle vient du fond de nous. C'est le cœur qui fournit le fond, mais la forme, le rythme est tout céleste. C'est l'inspiration, produit de l'homme coulé dans une forme céleste. Oh 1 qu'elle est douce, cette voix qui dit à chacun ce qu'il veut, qui balance le cœur triste dans sa tristesse, bondit avec l'allègre, parle du ciel à celui qui s'y promène, et semble tomber toute d'en haut, tandis que le plus important monte de nous-mêmes I C'est comme dans la foudre, où tantôt le nuage foudroie l'homme, mais aussi l'homme foudroie souvent le nuage.
Bizarre philosophie que cette philosophie écossaise, qui semble n'avoir d'autre but que de donner sur chaque point de la psychologie la phrase la plus exacte possible, et qui se croirait parfaite, quand cette phrase serait définitivement arrêtée. La philosophie qui se dit à elle-même : AlorSj je serai définie, peut-elle être la véritable philosophie? Non, puisque la face devra toujours changer, tant que nous serons dans le partiel. L'unité commencera à s'établir d'abord dans les philosophies, qu'on a déjà commencé à reconnaître pour identiques, et de là passera à tout le reste de l'esprit humain. On reconnaîtra alors que tous disent la même chose en des langues différentes.
Il y a dans la poésie, dans toute œuvre intellectuelle, comme dans la peinture, la sculpture, etc., un peu de métier. Je veux dire la partie mécanique et matérielle de l'art, qui pour la poésie est la manipulation des mots, du mécanisme. Mais il y a outre cela et au-dessus l'idéal
divin. Or les choses prennent les noms de leur partie supérieure. — Mais le pur serait la contemplation pure et sans concrétion de forme extérieure. (Cf. Cousin, Cours de 1818.)
M. Garnier a parfaitement raison (Crit. de Thomas Reid, pp. 99 et 100, et Not. percept. du nécess.) de dire que les deux principes de cause et de substance renferment une concrétion, et qu'il faut encore les purifier : par cette purification, on arrive, comme il le montre fort bien, à leur identité dans l'affirmation d'un être éternel. Ainsi se trouve vérifiée la réduction de toutes les idées pures à l'idée de l'être par MM. Rosmini, Hautain et Cousin.
En vérité, toute cette philosophie psychologoécossaise-éclectique n'est qu'une table de chapitres; toutes les discussions roulent sur des coupes de chapitres, sur des intitulés. On n'est pas à la vie. La critique pensante historico-littéraire, la philosophie scientifique et littéraire me parait plus près de la vie. Ainsi M. Ozanam me
parait bien plus près de la philosophie par Tordre des questions qu'il traite (quoique je récuse plusieurs solutions) que M, Garnier. La première sera ma manière, outre qu'elle est plus universelle, et renferme dans ses accolades la seconde. Il semble que cette philosophie psychologique, que M. Garnier me représente fort bien, prétende arriver définitivement à fixer le nombre, les titres des chapitres et articles dont se composera la philosophie parfaite. J'aime la psychologie, mais dilatée. Et puis, il faut aussi bien chercher la vérité par en dehors que par en dedans. L'origine du monde, la série de la nature^ sa loi, son terme, l'origine de l'homme, voilà questions qui me semblent sûrement plus philosophiques que de savoir si l'abstraction diffère de la conception et s'il faut en faire une faculté à part. Ceci a son utilité, mais comme tout le reste, et pas plus. Ce n'est donc pas la philosophie, ou du moins toute la philosophie. Jean-Jacques Rousseau, Herder, etc., voilà encore des hommes qui, au mètre actuel, ne seraient pas des philosophes, et assurément ils le sont plus que tel ou tel psychologue. Conception de l'homme, de la morale, du beau, diverses proportions de tous les éléments, n'est-ce pas là qu'est l'âme?
Les difficultés contre la spiritualité de rame ne sont plus pour moi dans Tintérieur, mais dans les sciences de Textérieur. Car il semble ré« sulter des sciences cosmologiques et physiologiques que l'homme est un corps d'abord, qu'il passe par tous les degrés de la création, que* l'âme arrive; cet empirisme détruit mon système de l'homme-monade, et du corps-appendice ; car il semble induire que l'âme se surajoute, (V. Rép. de M. Garnier à l'archevêque*.)
Qu'est-ce à dire qu'une circonférence ne peut être déployée exactement en ligne droite? Cela veut-il dire qu'il n'y a pas une ligne droite possible, qui soit égale au cercle? Non sans doute, mais cela veut dire que cette égalité ne peut avoir lieu qu'en prenant l'élément infinitésimal pour unité. Or ceci n'a jamais lieu dans le calcul ordinaire. — Rapprochez de ceci cette assertion : qu'il n'est pas prouvé que graphiquement le côté