SO
Mardi 22 mars, je reçois une lettre de M. Garnier, où il m'invite à me rendre demain chez lui pour copier sous sa dictée sa notice sur Jouflfroy. Quelle joie I Me voilà lancé I Mais le père Crouzet I II y a retenue II Grâce à Dieu, cela s'arrange, il n'est pas de trop bonne humeur. N'importe.
Le jeudi j'y vais. — Je suis charmé, en somme, de ma séance. Cordialité charmante, questions très intimes et témoignant un sensible intérêt. Peutêtre pourtant (et cela seul fait ombre) ne me prend -il pas sur un ton assez relevé. Je voudrais qu'il me mesurât mieux. Il ne me connaît pas
encore. Je suis comme cela. Je ne m'ouvre d'abord qu'à demi ; puis, quand on a vu une face, j'en ouvre une autre, puis une autre, etc. Allons 1 dit-il, j'espère que nous ferons de vous un professeur en philosophie. Rien que celai Ahl bon Dieu 1 Cela sufût extérieurement. Mais intérieurement I Ah ! si tu avais dit un philosophe I
Détails philosophiques fort instructifs. — Paroles magnifiques de M. Jouffroy : « Ce n'est pas le doute qui m'accable, c'est la confusion. » Tout ce que vous dites là est contestable, disait- il à M. Franck*, lors de son concours d'agrégation: mais c'est très bien, car c'est très net. Celte parole exprime merveilleusement bien ce que j'éprouve en abordant quelques théories philosophiques, ce que je cherche même dans mes théories. Je consens volontiers à croire ma théorie fausse, pourvu qu'elle soit moulée dans des cases nettes et bien tranchées, qui permettent d'espérer de la réformer. — Il m'invite à une seconde séance, jeudi, et à dîner. C'est la première invitation d'homme que je reçois. La dame aussi est fort aimable et elle me parle de ma mère 1 !
maman, maman! — Que ces femmes ont le
1. Adolphe Franck, né en 1809, mort en 1893, professeur à la Sorbonne et au Collège de France.
tact délicat ! Son mari lui avait conté sans doate mon histoire. — Votre évoque, me dit-elle, doit être fâché maintenant de vous avoir laissé venir à Paris ; car si vous étiez resté dans votre pays, vous seriez peut-être resté au giron... Elle n'acheva pas la phrase. M. Gamier interrompit. Ah ! Ah !.. . Où donc, dit-elle, avez-vous puisé vos inspirations philosophiques? Ah ! que ces femmes sont fines, sans être intellectuelles!... Et le père Crouzet pour jeudi I !
Je voudrais faire un poème philosophique où Ton montrât ainsi la marche de l'esprit individuel et son histoire. L'esprit type s'appliquerait d'abord au beau, et s'y trouverait à l'aise. Il ne respirerait que beauté de toute sorte. Mais bientôt cette nourriture, qui seule est trop peu substantielle, le lasserait et il éprouverait la faim, tout en mangeant toujours. — Cette faim lui révélerait le vrai, qu'il chercherait alors en vrai chevalier des idées. Il serait savant maintenant. D'abord zèle ardent, confiance entière, rassasiement complet d'une moitié de lui-même, l'autre donnant, puis la science fondant entre ses
mains, il désespère ; eh bien ! le bien me reste : je ne puis savoir avec certitade, au moins je puis faire le bien : je le sens, je le louche : oh ! celuilà est à moi. Alors il se précipiterait dans le bien et la morale. D'abord rassasiement complet, satisfaction entière d'une partie de lui-même, tandis que l'autre dort. Puis celle-ci se réveille de nouveau. De nouveau l'équilibre est rompu, où irat-il ? A la mort. Il mourra là. Faire augurer que par la mort il va, en effet, à ce dont il a besoin, à ce qu'il réclame pour être rassasié, la réunion harmonique des trois. — Il ne serait pas nécessaire de le mettre seul en scène : on pourrait grouper autour de lui des personnages qui fissent ressortir et servir d'objet à ses trois passions (sic).
Duclos, dans son Commentaire de la grammaire de Port-Royal, chapitre v, voulant parler de la mauvaise orthographe ne suivant aucune règle, mais seulement l'oreille, l'appelle Vorthographe des femmes, par opposition de l'orthographe des savants. Cela est fort caractéristique de l'éducation des femmes à cette époque.
La seule cause claire pour Tenfant, c'est luimême. Il ne s'arrête jamais dans ses pourquoi^ que quand on arrivé à une cause intentionnelle et volontaire comme lui. Pourquoi un arbre pousse-t-il ? — Pourquoi... ? Les causes physiques et occasionnelles que vous lui donnerez ne Tarrèteront jamais. Il poussera toujours au delà, jusqu'à qudqu'un qui fasse la chose, comme lui fait son action. Voilà une cause satisfaisante pour lui. Et c'est très philosophique. C'est nous qui nous abusons en répondant à une question de cause par une cause dite physique.
Lisez le chapitre vi (l""* partie) du Commentaire de Duclos sur la Grammaire de Port-Royal. Il est caractéristique, au xviii* siècle, à propos d'une vétille grammaticale. Toujours guerre intentée aux préjugés dits vulgaires au nom de la raison. Rien de ce qu'on fait par habitude n'est bon, c'est à la raison à tout réformer. — « Mais, dit-il, il faudra du temps, parce que cela est raisonnable. »
On sent que ces hommes sont en effet accablés sous le poids et l'autorité des idées dominantes d'alors, qu'ils sentent fort bien réformables. Alors ils tournent et aiguisent toutes leurs facultés de ce côté, ils n'ont que cette idée.
Grammaire de Port-Royal^ 1" partie, chapitre I (vers le milieu). — Passage important où il laisse entrevoir la réforme de l'ancienne division de nos facultés, en conception, jugement, raisonnement. 1° Il fond le raisonnement dans le jugement, et avoue que l'on ne fait guère de conceptions que pour juger. Donc le jugement est la forme pure de l'acte intellectuel. Il ne restait qu'à le dire nettement. — Il dit même dans la suite : que le jugement est proprement Paction de notre esprit^ et la m>anière dont nous pensons, et il continue sur le même ton^
La critique littéraire et philosophique a pris de nos jours une forme tout historique et a absolument abandonné la manière théorique. C'est un
progrès au moins pour la première, mais ce ne peut être qu'une transition. Qu'en résultera-t-il pour l'avenir? Une nouvelle forme plus avancée.
J'attendais hier dans un fort beau salon tout mondain, sec et froid, et je vois au mur des gravures très fines représentant tout ce qu'il y a de plus délaissé, de plus délicat, de plus naturel et de plus naïf dans la campagne. Eh bien ! voilà ce qui platt à ces gens. La représentation du château de Versailles serait froide dans un salon. Ils croient ainsi combler ce qui leur manque.
Le temps où s'est fait mon éducation intellectuelle a profondément influencé sur mon tour d'esprit. Cette profonde paix qui r^e sur l'Europe depuis que je me connais m'a fait concevoir le monde tout d'une certaine façon. Je connais qu'il en eût été tout différemment, si j'eusse traversé l'Empire à mon enfance, par exemple. La liberté aussi me parait toute simple, toute claire. Il n'en eût pas été de même si j'eusse traversé la
Restauration. Mais cette stagnation m'a fait concevoir la vie sans lutte extérieure, toute là-haut, voyageant de nuage en nuage.
Oui, décidément, l'éclectisme dans son large [sens] et non étymologique est la formule la plus générale de la bonne méthode maintenant à suivre. Plus de négation absolue, ne plus être positivement d'un avis. Il est de fait que quand j'aborde une controverse, il m'est désormais complètement impossible de m'enrôler sous l'un des deux étendards opposés; il faut partager, mais non à la petite manière, qui prend et mêle. Sottise. Petits esprits. Non : mais être d'un avis quand il y en a deux en face, c'est bonhomie et mauvais goût. C'est un reste de la vieille ergoterie.
Je suis toujours malgré moi en garde, de peur de donner prise par quelque côté au ridicule. Je m'en débats, en me rattachant au bon esprit allemand, mais c'est cruel pour un Français de prendre son parti sur ce point. Mais ce qui me
cuirasse contre, c'est que je ne me sens jamais moins ridiculisable que quand je me moque, ou que je prends mon ton critique frondeur. Donc le ridiculisable ou non ne dit rien de la valeur intrinsèque.
Voir dans Portraits littéraires de M. Sainte- Beuve, t. I, p. 407, semées, quelques réflexions très lumineuses sur les werthériens. Il y a moyen d'être werthérien en théorie sans Tètre en pratique, et cela même sans farce, car ceci serait trop ridicule. Non, tout de bon, on peut l'être,, sans le coup de pistolet. C'est qu'on a l'esprit perçant et susceptible de prendre intérêt à la pensée. Gœthe par exemple, croyez-vous qu'il eût envie de se tuer? Non certes. Je suis un peu de même; je ne puis encore m'empêcher d'admirer Werther, parce qu'il est philosophe par un côté ; mais l'imiter, merci ; car la vie est colorée pour moi ; je tiens à la morale et au vrai, même quand je suis sceptique, et puis il y a tant de plaisir à décrire tout cela, qu'on cesse de souffrir ce qu'on [
souffre en le décrivant.
Gomme le plaisir est bien ménagé par la loi des choses pour faire faire à chaque époque ce qu'il est nécessaire qu'on fasse, et qu'on ne ferait point sans le plaisir I Par exemple, le travail de nos premiers grammairiens, des premiers humanistes-éditeurs de la Renaissance, quel pistrinum pour nous ! Un homme qui, avec nos idées actuelles, y donnerait sa vie serait un héros de la science. Ceux d'alors l'étaient-ils ? Non. Ils s'y plaisaient. Providence du gouvernement de la science I Le christianisme par son austère doctrine de mortification a aussi contribué à faire exécuter ces sévères travaux. Si ces bons moines n'avaient eu le courage de dévorer de longues heures de travail ardu, nous n'aurions pas ces travaux, maUriels en un sens, mais qui facilitent si fort ceux de l'esprit.
Des hommes très superficiels et très creux ne peuvent-ils pas opérer un très grand mouvement dans le monde? Ds le peuvent, et c'est ce qui me
fait croire à la possibilité de l'influence révolutionnante du socialisme, Michelet, Quinet, etc.
Je ne serais pas étonné qu'après la période de liberté assez raisonnable dont nous jouissons depuis seize ans, il n'y ait une réaction de resserrement dans l'autorité. (Voir n^ 66.) On s'étonnera dans la suite des temps que durant cette période de liberté, si peu de productions originales et vraiment libres aient paru. II semble que l'esprit ne soit jamais plus hardi et plus fier que quand il sent un peu la main qui pèse sur lui ; voyez le XVIII' siècle, les œuvres réactionnaires de la Restauration, qui assurément dépassent les nôtres, l'Allemagne. Laissez carte blanche, on court à l'aventure, tant on est content, et on ne songe qu'au plaisir d'être libre et à défendre ce plaisir, sans songer à mettre à profit la liberté. Voyez une vue très fine de M. Villemain se rapportant à ceci. Cours du xviii* «ècfe, 1'* partie, leçon 6"% presque au commencement. € Cette liberté fait naître plus de tracasseries, etc. »
C'est chez les nations primitives et incultes, qu'il natt le plus de grands hommes par nature. C'est là qu'il natt le plus de ces natures fortes et énei^ques, si peu vulgaires, si exaltées, si originales, qui ont de ces éclairs uniques qui semblent sortir de l'homme. C'est comme cela: l'homme est naturellement barré dans un cercle; mais par moments il peut jeter l'œil vif au delà, et cet œil vif a son sens dans l'action comme dans la spéculation. Or cela se trouve plus dans les nations premières. Chez les Grecs modernes, par exemple, voyez ces natures extraordinaires et gigantesques de Botzaris, de Canaris, d'Odyssée, etc. Oui, chez ces peuples, l'homme n'est pas si délimité, ses limites ne sont pas si bien tracées, il ruUi des monstres qui sont sublimes et présentent des natures à part, inappréciables pour le psychologue. Il ne faut pas croire en effet que l'homme soit yn être tellement à part qu'il n'ait pas de voisins, et que ses dégradations ou ses exagérations ne touchent à d'autres êtres. Excès sublimes!
misy*. Voir n^ €9.