Chaulieu (Âuffrye de) était né à Fontenay
2. Harmonies poétiques et religieuses, Paris, Hachette, p. S81.
C'est comme un point d'arrêt commun dans la vie de toute la génération. Là on se demande : que devint-il? Que fit-il?
Ne serait- il pas à désirer que le contact des deux sexes eût lieu même dans l'éducation? Ce serait peut-être le seul moyen de tempérer un peu la revêcherie écolière des petits garçons, ce ton brusque, grossier du collège. — Au fait, il est clair que ceci n'est réalisable que dans la famille; aussi plus je vais, plus j'en viens à préférer l'éducation domestique. L'éducation publique des collèges n'est pas tenable. Pas de milieu : ou une effroyable licence, ou une haine horrible de l'élève à ses tyrans. Le ton paternel et doux est impossible. Il faut la manière dure et rude du régiment. Or ceci est affreux, horrible, me fait bondir d'indignation. Ce régime pesant et aigu est capable de tuer toute pensée noble et morale. Le père au contraire a tout ce qu'il faut pour maintenir l'ordre entre deux ou trois frères, il n'est pas besoin de recourir à cet horrible système de répression. Mille sanctions ont de la valeur dans la famille qui n'en ont pas dans le collège.
3t2 CAHIERS DE JEUNESSE.
Je oonçois que pour rinstruoUon^ on envoie l*eofant . aux établissements publics : mais Tédacation ne se fera jamais qu'au foyer domestique. — Là seulement est la mère et la sœur. Or, est-ce sans raison que Dieu a mis tout cela dans la famille? N'est-ce pas que tout cela est nécessaire pour que l'homme soit complet? — Au contraire, que fait-on? Dès l'âge de sept à huit ans, on vous séquestre l'enfant entre des murs tout noirs, barbouillés d'encre, avec des livres qu'il abhorre. Plus de maman, plus de petite sœur, plus de jeux au coin du foyer. Un régime au tambour.
« Grâce, grâce pour les petits enfants I » (Michelet). Plus de fleurs. Une fois par semaine, on s'«n va en rang, et le surveillant à e6té. C'est faire l'exercice. Gda, dit-on, forme l'homme constitutionnel, du \\x^ siècle, tsentiment de l'égalité. — Soit, mais cet homme est horrible, Ahl que M. Souvestre a bien compris cela. On prend la vie mécaniquement, comme un chemin à enfiler tout droit, exactement l'esprit du régiment. Plus de ces jolies pousses vertes, poétiques et tendres. {Quelque chose d'uni et de mat, sans morale, sans dei, sans idéal. Un honnête horloger, un bon négociant, voilà ce qu'on &it. Mais Thomme pur, le génie céleste, un Krummacher, un Herder, nos
collèges Tétoufferaient. II faut passer au moule hideux de la vulgarité. Oh I que je remercie Dieu de m'a voir préservé de ces étouffoirs ! Le séminaire est bien meilleur pour celui qui sait se maintenir indépendant.
Le poète et le penseur ne peuvent exprimer que la plus petite partie d'eux-mêmes. Le plus précieux, l'intraduisible, l'inexprimable, la fine touche de sentiment, le vif acumen qui n'a pas de nom, tout cela est là, caché. C'est ce qui fait le désespoir des poètes. Car c'est un besoin pour lui de s'exprimer au dehors et ceci n'est pas petit amour-propre. C'est sentiment primordial de la nature, comme l'instinct de sociabilité, etc.
J'ai une nature excessivement réQexe, et aussitôt que j'ai éprouvé spontanément quelque sentiment, ou quelque mouvement, je me replie sur moi-même pour l'étudier et le discuter.
Les politiques ne considèrent jamais que le bien de leur nation, et jamais celui de Thumanité. Il serait bien neuf si Ton entendait quelque jour, à la Chambre des tribunes, dire : c Ceci est notre avantage, mais ce n'est pas celui de TEurope, ne le faisons pas. » Il faut pourtant dire ainsi, comme Ta fort bien saisi M. Garnier. — Ainsi il faudrait faire des vœux pour que notre patrie fût anéantie, si cela était utile au reste du monde. Il ne faut vouloir le bien de son pays que pour celui de l'humanité. Arrière les petits esprits qui n'ont de frères que dans une limite tracée par le hasard I
Le nom de Caucase est, chez les anciens, un des plus caractéristiques de la géographie par à peu près, étendant la dénomination. (Cf. Tharsis et Ophir, et quae alibi disserui.) Toute montagne orientale et lointaine était pour eux Caucase. On le retrouve dans l'Inde, au Paropamise, etc.
Rapporter à mes recherches sur les procédés de la géographie ancienne.
Ma philosophie à moi, c'est à peu près ce que (1 autres appellent littérature. Le cycle d'idées d'Ozanam, par exemple, répond bien mieux à mon type que ce qu'on spécifie du nom particulier de philosophie, comme Garnier, par exemple.
On a beau dire, l'humanité et la philosophie vont toujours s'enrichissant de résultats de plus en plus précieux. Il est vrai que quand ces résultats sont bien acquis, on n'y pense plus, et on est tenté de croire que ce n'est rien, tant c'est clair : on ne considère alors que ce pourquoi on lutte encore, ce qui n'est pas encore passé en droit commun. — L'unité de Dieu (quel que soit le sens de ce théorème, vrai certainement), la dignité de l'espèce humaine, la fraternité de tous les hommes, les principes de liberté politique. — Au contraire, la spiritualité de l'âme, Timmortalité de l'âme sont encore à conquérir. C'est le bravium^ posé là au milieu, et pour lequel on se bat.
Désormais, pour exercer une vraie influence, il faudra mêler la science et la critique à la poésie, à la création idéale. Un seul poète, construisant à ses seuls frais, ne fera rien. Le passé occupe trop de place, pour qu'il ne soit pas imposé à chacun d'en dire son mot. C'est comme un système qui ne dirait rien de Dieu.
Dans quelques siècles, il sera beau de traiter ce sujet : De la position des hommes du xix* siècle viê-'à'Vis des rdigions^ et du christianisme en partie culier. Non que je croie qu'alors on sera dans une pareille veine de questions.
Je suis né romantique. Non, jamais je ne me contenterai d'un système intellectuel qui s'en tienne à la forme, et ne fasse que charmer par l'harmonie, système tel que Boileau, par exemple, le dessine dans son Épttre au marquis de Sei-
KOI-MÉME. ai7
gnelay. Non, il me faut Tàme, quelque chose qui me mette au bord de l'abîme.
Quand yous prononcez le mot /i^rte, porte j etc., quelle différ^iee y a-t-il entre la proncMiciation de for et celle de te; c'est que te se prononce tout bas : la preuve, c'est que si vous essayez après avoir prononcé le mot forte de reprendre le dernier son que vous avez émis, vous serez obligé de parler comme si vous parliez bas. Ce mélange de syllabes prononcées tout hamt et d'autres prononcées tout bas est plus remarquable qu'on ne pense. Avait-îl lieu dans les langues anciennes? — Cette réflexion m'a frappé en lisant un passage de la Grammaire raisonnée de Port-Royal^ ch. vi, r* partie. — Il voudrait qu'on donnât pour nom à ^ ce qu'on prononce dans la dernière syllabe de forte. Cela ne se peut. Car c'est dire que pour nommer / il faudrait parler tout bas, ce qui est ridicule. Il entend parler de te prononcé comme dans twir; mais alors ce n'est plus la dernière syllabe de fw(e.
Il n'y a rien qu'on craigne tant que d'être dupe. II n'y a pas de forme d'insinuation qui prenne cours plus facilement que celle-ci : vous êtes des sots, vous vous laissez prendre par des fripons. On le croit sans examen, tant on trouve horrible le rôle de dindon. — Cela éloigne du bien une foule de gens, par la crainte d'y être dupés; on se défie de tout pour n'être pas pris. C'est déplorable. Car il vaudrait cent fois mieux être dupé sans cesse que de ne plus croire à la vertu. Au point de vue moral, il est sublime d'avoir été dupé; mais il faut que ce ne soit pas par bêtise.
Il y a certains tours de phrase ironiques qui IMBuvent s'appliquer à tout, et qui ont je ne sais quelle fascination pour empêcher qu'on ose aller contre. Par exemple, tout ce que l'on dit, surtout parmi les catholiques, pour se moquer des stoïciens se montant au ton de la vertu, etc. On se croirait dupe en défendant des gens moqués. De même pour les philosophes duxviii* siècle. Depuis qu'on s'en
est moqué, on dirait qu'il est de mauvais ton de rien dire pour eux. Voilà encore un tour fort adroit de cette superficielle école religieuse. C'est de présenter cela comme de l'arriéré tué par le ridicule. Cousin aussi, c'est de l'arriéré, ce qu'on disait l'an dernier, c'est de l'arriéré; ce qu'on disait hier, c'est de l'arriéré. Bonne tactique, pour en donner de l'horreur. Car un autre épou vantail, c'est de passer pour un homme du vieux temps. Pauvres gensi c'est eux qui en sont. Et on s'est encore bien plus moqué d'eux. Voilà comme va le monde. On se relève en se moquant de ceux qui nous ont tués en se moquant. Misère!...
Ahl que je me représente cela vivement, et que je trépigne de ne pouvoir transpirer tout l'acide de ma pensée. Au fait, depuis quelque temps, j'éprouve cela très fréquemment. Ces mouvements ne sont pourtant pas éminemment vrais : ils sont mêlés de vrai et de faux. Le vrai est dans le point de vue idéal qui les excite; le faux dans le fait auquel je les applique. Par exemple, je me figure tel idéal contre lequel j'écume de rage; cela est vrai et bon ; car cet idéal est odieux. — Puis j'applique cet idéal à telle réalité extérieure, qui a été la cause occasionnelle de sa conception, et ceci est souvent historiquement faux.
II est dit dans Théocr., Id,, 4, v. 10 (voir note de Casaubon et de Geoffroy, etc.) qa'Egon, entreprenant un voyage de trente ou quarante jours, efloqporte avec lui vingt brebis pour se nourrir. Cela montre bien le mode de boucherie de ce temps. On tuait au besoin, et Tanimal ne servait que pour la circonstance actuelle. Nous retrouvons exactement la même diose en Orient, et dans rOdyssée.
Je commence à croire que les folies et 1 axpto^ que j'attribuais en propre aux commentateurs des livres sacrés appartient à tous les commentateurs, à toute cette race de suceurs qui s'attachent aux grandes œuvres, et veulent de force en extraire im jus qui souvent n'y est pas. Aussi ils n'en laissent qu'un squelette desséché. — Us arrivent tous à supposer dans leurs auteurs une sorte d'infaillibilité, de vérité absolue. — Par exemple, Barus commentant le passage d'Ânacréon, Od., 43, V. 3, où il dit que les cigales boivent la rosée
pour toute boisson, cite un grand nombre de textes, où il est dit que les cigales numgerd la rosée pour toute nourriture. Terrible difficulté! Il en cite alors une série d'autres qui ont dit comme son poète, que les cigales boivent. — Puis il propose cet admirable projet de conciliation : c'est de supposer que les cigales boiverU et mangent la rosée. On dirait exactement la méthode de Cornélius a Lapide, ou autre de son espèce. C'est juste le principe que dans les contradictions apparentes qui ne sont pas des contradictions absolues, il
Note 1. faut affirmer les deux simultanément; absolument comme on affirme simultanément les deux généalogies de Jésus-Christ. — Cela me rappelle aussi cet autre trait d'un commentateur de Dante, qui à l'endroit où le poète dit qu'il tint dans l'enfer plusieurs discours qu'il est beau de taire^
Note 2. comme il était beau alors de les dire^ se pose le quœres : quels étaient ces entretiens? Ceci ressemble encore de la manière la plus frappante aux quœres des commentateurs catholiques. (Ouvrez au hasard Cornélius a Lapide.) Toujours cette manie de supposer une vérité intrinsèque dans l'auteur : ce petit membre de phrase est un aphorisms irréfragable; cet autre aussi. . . donc. — Comparez les commentateurs alexandrins d'Ho-
mère, leurs i^(ùTr^ii.axa et leurs iicoptat. — On peut noblement commenter; mais il faut avouer qu'un petit esprit qui s'en mêle tombe dans d'étranges petitesses; car il faut de force trouver un petit article à chaque mot de Fauteur. Or cela tue. — Pour d'autres exemples curieux de la sottise des commentateurs (cf. la note de Nicolas Heinsius, Juro per Theocriti Vénères au v. 84 de la 1''* Id. de Théocrite, ou celle de Tonp* au v. 11 de la 4* Id,) — Les deux endroits sont dans les notes d'Edwards. — Ces sottises me tuent; je ne puis m'en séparer, tant je les sens vivement, et ne puis aussi les exprimer.
1. — Jamais on ne songe à dire: selon lui. Voyez les remarques analogues que fai faites sur la définition de la tragédie par AristotCy et sur le dissentiment des commentateurs à et égard,
2. — Commentateurs de Dante : se demandent ce qu'il disait en enfer quatui Dante le tait. (Passage que fai entendu d'Ozanam,)
Sur l'usage de l'antiquité de désigner les chansons par leurs premiers mots, comme dans les
1. Auteur d'une édition de Théocrite avec Walckenaëret Bnink, en 1810.
titres des Psaumes. (Cf. Théocr., /d., IV, v. 3:2 et 33; et Virg. Egl., Cujum pecus. Egl. V, v. 86 et 87. Cf. notes, quœ collegit Edwards, Reiskii et Palmerii et Wartonii).
A un certain point de vue, la littérature n'est qu'une critique de formes et l'histoire littéraire une histoire de mots. Quel n'est pas en efifet le creux de la plupart des objets qu'on lui donne ? Bizarrerie qu'une science sérieuse comme l'histoire littéraire et la critique ait pour objet des fariboles, comme un rondeau ou un madrigal, ou des faiseurs de cela. La critique est ici plus sérieuse que son objet. Cela m'étonne toujours. Quoi I je porterai un nom qui me sera commun avec La Fare et Chaulieu ! En vérité, je ne vois guère en tout cela que le mérite historique. Cela est bien ou mal dit, voilà tout; car pour y trouver du plaisir, cela n'est rien, et d'abord il n'y en a pas en dehors de l'érudition. Et quand il y en aurait, ce ne serait pas un mérite; car rien de ce qui est plaisir n'est intellectuel : il faut entièrement et absolument bannir ce mot du domaine de l'intelligence. Aussi comme je trépigne contre
ces sots, qui présentent la littérature comme ua amusement, dont on se lasse moins que des autres^ et auquel on revient plus volontiers (M. Saint- Marc -Girardin). Horreur! Ma fin serait donc quelque chose qui devrait être assimilé à une soirée ou à une partie de plaisir ! Et si ce n'est pas ma fin, qu'est-ce qui Test? La morale? Mais elle est sèche et incomplète si elle n'est pas alliée à science et philosophie. Et pourquoi plutôt la morale que les autres perfectibles de l'homme? Or la fin seule est digne de regard : seule elle n'est pas vanité. Mettez-y donc beaucoup de choses.
Je souffre horriblement aussitôt que je peux trouver en moi quelque chose d'affecté, un ton pris, surtout visant au bon et au sublime. Ohl alors tout me devient suspect, et comme j'aimerais mieux mille fois la mort que de renoncer au grand, je suis dans une cruelle alternative. Il est remarquable que je redoute l'affectation pour le beau, mais que je ne la redoute jamais pour le bon. Je ne me reproche jamais de me moraliser de propos délibéré, comme je me reprocherais de
me poétiser de propos délibéré et £au;ticraieiiL Qaant au vrai, cela n^aurait pas de sens.
II faut décidément que je prenne sur ce point Bion parti, et que bon gré mal gré je marche au beau. Qu'importe que j'aie été affecté une minute? Et au fait, quel mal y a-t-il à cela, au sens que je l'entends? Cette affectation n'est autre chose que la volonté réfléchie et délibérée de viser à quelque chose de grand et de beau. Les vulgaires s'en moquent, comme de tant d'autres choses, et ici encore les rieurs ont cet incroyable avantage d'être crus sur parole. Épouvantable tyrannie qu'exercent oes gens I Ce sont tous des hommes peu idéaux, communs, sans élévation, entichés d'idées positives et sans poésie, et c'est à de telles gens qu'on remet le sceptre pour juger si telle chose est ou non de bon aloi. Laisse-les, laisse-les se moquer de œs naïfs efforts que fait une &me pour s'élever. Ils n'en sont pas capables, et leur rire ne prouve rien. Cuirasse-toi contre ce rire, car tu peux être sûr qu'on rira beaucoup de toi.
Quand vient la richesse de détail, le seul moyen d'y mettre de l'ordre, c'est la division et
le classement divisé. Par exemple, les sciences. Il en sera de même pour les bibliothèques. Elles me représentent parfaitement le syncrétisme primitif où se trouvent pèle-mèle omnia scibilia. On reconnaîtra bientôt que le seul moyen sera de former des bibliothèques à diverses fins, des bibliothèques spéciales pour les mathématiques, les auteurs classiques, etc. Alors le lecteur saura où s'adresser.
io.
Nous n'admirons proprement que ce qui consonne avec nous. Quand nous trouvons dans un auteur exprimée avec force une pensée que nous avons eue, alors nous admirons. Cela ne veut guère dire autre chose que : < Il est de mon avis, c'est juste ce que je pensais. » Au moins j'éprouve eela personnellement d'une manière frappante. Admirer, c'est d'ordinaire me retrouver. — De même, ce que nous admirons surtout dans les anciens, c'est quelque pensée ou quelque expression qui se rapproche de nous d'une manière plus saillante. Par exemple, une phrase qui soufTre d'être traduite en une phrase au tour moderne. Au fait, j'ai observé ceci surtout dans les super-
HOI-Ml^ME. 337
fîciels, et Tadmiration que je décrivais tout à l'heure, je l'éprouvais surtout dans mon commencement; maintenant j'admire plus hors de moi.
Chose frappante quand on songe que tous les caractères, les faits généraux d'un siècle se touchent et se tiennent, et qu'un jour, par exemple, on montrera synthétiquement que tous les faits qu'il est aisé d'observer dès maintenant en celui-ci sont tous fleurs d'une même lige. On verra alors comment aux siècles antérieurs il dut succéder un siècle vif et passionné pour l'actuel, peu soucieux de l'avenir (chacun travaille pour soi), et pourtant ne parlant que d'avenir. Comment alors une foule de rapports qui avaient lié l'ancien monde se relâchèrent, par exemple la famille, comme institution, la religion, le lien gouvernemental. De ce côté ce fut un siècle de dissolution.
Oncques ne vis rien de plus sot, de plus pédant, d'une fadeur plus exaspérante que ces professeurs du collège Henri IV et, je crois, tout ce
genre professeur vu à la distance de la pension au collège. Manie d'affecter le savant vis-à-vis de ces enfants, avec qui rien de plus facile que d'en acquérir la réputation ; car celui-là est savant qui sait ce que nous ne savons pas; manière de faire le difficile et Tinsatisfaisable, tant on a le goût pur et le sentiment vif du beau; manière d'affecter une sévérité d'Aristarque qui se vante de trouver vingt fautes dans ce qui passe peur assez bien ; manière d'attacher une valeur supérieure à toutes ces nippes dassiques et de se poser en savant consciencieux et approfondi vis-à-vis des personnes de leur société (ici j'induis, car je n'ai pu observer), manière de s'adonner tout eoftler, avec un zèle d'agrégé tout frais, à ces misères. Vie horrible, type dégoûtant. Rien de plus fade que ces grammairiens. Ils me soulèvent le cœur, et pourtant je leur pardonnerais peut-être si à cela ne se joignait la sotte prétention de se poser comme les premiers hommes, les hommes solides... Ce professeur de sixième surtout (M. Vérien) me fait cet effet d'une manière spasmodique. Il donne ce matin à ses élèves (de sixième) une version d'Horace, et y ajoute pour éclaircissement d'un ton doctoral et savant cette addition lumineuse et profonde : « Vous saurez que les poètes
MOI-MÊME. d39
prennent la partie pour le tout. » Aussi bien le type se complète-t-il en lui par des publications pédagc^ques. — Le professeur de seconde, lui (M. Tbeil), affecte une autre manière : il donne dans le grand genre auteur, et n'eutretient ses élèves que des grands ouvrages qu'il a sur le chantier, et dont il reçoit les épreuves tous les jours de chez Firmin Didot. — Il a aussi une affecta- Note 1. tion toute remarquable de singer Tenthousiasme, et la haïUe inteUigence des moralistes, tels que Dudos, Vauvenargues, etc., ces médiocrités révoltantes, types de la France étiolée. (J'ai fait remarquer ailleurs que cette mode était générale main*tenant dans l'Université. Voyez les épigra^dies de la thèse de M. Benoit.) On voit qu'il a la prétention vis-à-vis de son petit monde de s'y rattacher, lisez aussi dans la préface de ses morceaux choisis sa manière adroite de se rattacher à llollin. Note 2. OBieuI quel comique! — Le professeur de rhétorique (Feugères) a, lui, la manie de singer l'homme grave, qui n'a pas besoin pour aliment de choses fortes, qui se contente d'une nourriture légère et substantielle. Aussi rien de plus creux que tous les sujets sur lesquels il exerce ses élèves, etc. Tout cela joue en moi une comédie singulièrement vive; je regrette que je ne me sois pas
exercé à la flexibilité de la forme pour la trans- Noie 3. porter à l'extérieur.
Je me convaincs toujours de plus en plus que cette éducation est radicalement fausse, que ces hommes sont pitoyables et d'une prétention inexprimablement comique. Rhéteurs ei grammairiens^ pas autre chose. L'éducation en est au point où elle était dans les premiers siècles de notre ère, livrée à de pitoyables trafiqueurs de paroles. Et la morale... pour y suppléer, on se rattache à Rollin; et savez-vous quelles sont les lectures que ces bons et pieux Rollins font en classe à des élèves de sixième et quatrième? c'est celle des romans d'Eugène Sue (Plick et Plock, par exemple, c'est historique), et de Paul de Kock. Voilà nos Rollins.
Ahl quand je compare à cela mes grands hommes si vrais, si beaux et si élevés au-dessus de toute prétention, ces grands hommes lacérés par la pitoyable admiration de ces médiocres, Platon et Aristote servant à la petite vanité d'un professeur de sixième ou d'un jeune docteur es lettres 1 Misère 1 Vérité, vérité, où es-tu? Mon Dieu! que je souffre! exprime donc ma pensée avec le feu et le fiel qui rongent mon âme en la concevant, faute de pouvoir la jeter au dehors I
1. — Ajoutez encore, suivant la vogue œurante, Fhabitude de revenir sans cesse à Aristote. Cesi Vhomme à la mode.
2. — Des embarrasseurs, comme on dit en Bretagne. Ce m^i est parfaitement expressif.
3. — Encore je ne les vois que de si loin et réfractés par les élèves qui ne sentent pas ce ridicule ; je suis oblige d^ induire des moindres circonstances. — Ohl si je pouvais les voir directement : il y aurait là mille traits précieux à recueillir; car vis-à-vis de ces enfants j ils ne se contraignent pas et peuvent être pédants sans crainte, même en se moquant d'eux-mêmes, comme cela arrive souvent, car ces enfants n*ont pas le tact assez fin pour sentir l* affecté et le faux. Alors ils peuvent tirer riche parti de Vignorance des auditeurs.
27 his.
Du reste à mon sens, l'éducation est quelque chose de très mort pour la science, et qui s'y [donne] à plein se tue pour la science. C'est un caput mortuum fort pauvre. — Aussi il faut voir comme je m'en moque, en ayant l'air d'y marcher. Ce n'est pour moi qu'un gagne-pain de quelques années, et je prends mon àme à témoin, que je m'en serai toujours moqué. Ozanam, Fauriel, Damiron, etc., voilà mes types, voilà où je marche.
Voir suite au w* 29.
Si on suivait le point de vue éclectique, on arriverait, de peur de se tromper, à émdwner toutes les propositions, et à émoasser encore ce qui aurait été émoussé, sous prétexte d'éliminer l'exagéré. Pauvres résultats que cela amènerait, sans force» sans^ vivacité, sans j^ysionomie I J'aime mieux encore la manière ronde et ferme, qui s'échauffe et prend feu. D y a beaucoup d'erreur, mais avec beaucoup de vérité, et là-bas, il n'y a
rien.
Ce type classique universitaire, quand il est pris sur une haute échelle comme dans M. Le Clerc et les autres sommités, a bien quelque chose de beau et de bon ; car alors il touche à la science, il est science. Or science est de l'idéal (vous m'entendez). Mais, rapetissé dans ces petits hommes, comme il a dû en exister d'innombrables pour l'enseignement, cela a produit le type pédant-professeur, qui, encadré dans le siècle, si différent, produit l'effet du monde le plus grotesque.
Mon Dieu I on pourrait peut-être croire à la
MOI-ICÊME. 34a
manière acre dont je parle de ces ciioses, qui sont parties de ]a science, que je fais peut-être peu de cas de cette science elle-même ou d'une de ses parties; non certes. Science, science, science pour elle-mérae, sans vue de Tutile. Il y en a qui voudraient transformer nos séances de TAcadémie des Inscriptions en séances d'agriculture. Oh 1 horreur I — Ce qui m'exaspère, c'est qu'on soit exclusif, qu'on s'enterre de gaieté de cœur dans l'antiquité, et qu'on se résigne si volontiers à être incomplet. Alors je m'exaspère, contre M. Le Clerc, par exemple. Je ne m'exaspère pourtant pas contre Job Lodolf, qui a été bien plus exclusif encore dans une branche bien plus restreinte de la science : c'est que celui-ci ne s'établit pas en force qui s'impose. — Ah ! mon type sublime, où es-tu, mon étoile? Herdar, mon penseur-^oij régnant sur tout, jugeant tout et n'étant jugé par personne I
Qu'un ouvrage sorte actuellement de l'Université, ce sera une raison pour que toute une classe de personnes dise : Cela n'est pas pour moi ; c'est bon pour les écdes. On le dit même
des ouvrages philosophiques. C'est bon à lire au collège. C'est affreux I Quoil La philosophie estelle donc affaire d'école I — Moi, je ferai de telle sorte que je doive et puisse être lu de tous les penseurs ; pour tous les non-intellectuels, d'école ou non, je m'en moque. — Remarquez qu'un livre qui n'est que pour Técole n'a qu'une valeur toute relative. Car la science n'est pas pour Técole, comme on serait tenté de le croire à certains tours du siècle, mais l'école pour la science. La science qui s'arrête à l'école n'est rien; le but est ultérieur à l'école ; les pensants formés, voilà le public des philosophes et des vrais écrivains. Un ouvrage qui n'est qu'élémentaire n'est pas un ouvrage dans le grand sens du mot ; seulement il arrive toujours par accident qu'il renferme des choses qui ont de la valeur pour tous. Mais le but est les non-étudiants. Ce qui est pour ceci est entaché de mécanisme et de vue pratique. Car apprendre (enseigner) n'est pas si noble que philosopher (en son sens large).
L' Asie-Mineure non grecque offre un caractère religieux et philosophique fort remarquable.
C'est une sorte de milieu entre la Grèce et rOrient, et c'est là surtout et en Egypte, que se fit la fusion des deux esprits, par le christianisme, etc. L'Asie-Mineure en effet nous offre une foule de cultes mystiques et orientaux : le culte de Cybèle de Pessinunte, les mystères, Apamée, les fables se rapportant à l'ancienne Phrygie, toutes mystérieuses, le prêtre de Gomana, le nœud gordien, etc., etc. Les hommes également ont un caractère à part ; Apollonius de Tyane,etc. Là aussi saint Basile, saint Grégoire de Nazianze, etc. — Tous ces faits ont une couleur à part très caractérisée; ce n'est pas la Grèce et ce n'est pas l'Orient, milieu mat, quoique ayant son poétique.
Toutes les fois que l'homme s'occupe de quelque chose pour l'utilité d'abord, il ne peut s'empêcher d'y mêler ensuite quelque chose de non utile, un luxe de science ou de beauté qui lui lait honneur, car cela prouve que l'utile n'est pas tout pour lui, et qu'il y a le beau par delà, vers lequel tend tout effort. Par exemple, beaucoup d'hommes n'envisagent les sciences physiques que comme utileSj et pourtant ne peuvent leur
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défendre ou se défendre un luxe de recherches qui n'ont aucune utilité d'application. Dans Tétude des langues orientales vivantes de même. Dans les soins (du reste fort comiques) que noire siècle a entrepris pour TamélioratioB de la raee chevaline, de même. On va au luxe, à la beauté des formes ; or luxe est déjà plus près du beau que l'utile. — L'utile est trop près de rhomme^ soo élan ne peut s'y arrêter, il se porte nécessairement au delà dans la sphère idéale où est le beau^ avec ses compagnons.
11 faudrait bien prendre garde de prendre au sérieux toutes les diatribes, injures, etc., d'usage des journaux actuels contre la branche régnante. Ce n'est pas une haine vraie, comme sous la Restauration, par exemple. C'est une affaire de ton. Et la preuve c'est qu'aussitôt que cette famille éprou\'e quelque malheur, on est touché, on la plaint ; on s'en moque pour tout le reste, surtout dans leurs fètes, etc. Voici comment tout cela s'explique : nous les avons faits, alors il est impossible que nous ayons du respect pour eux; c'est bon pour ces vieux trônes qui semblent venir de
Dieu, mais celui-ci est trop jeune et d'ailleurs trop plâtré de main d'homme. Nous disons : C'est nous... nous serions bien naïfs de respecter ce que nous avons fait, nous sommes plus que lui, puisque nous l'avons fait ce qu'il est; c les enfants, dit Pascal, qui s'effraient de la figure qu'ils (»it barbouillée ne sont que des enfants. » D'ailleurs, il devait même suivre de là qu'on s'en moquerait à force : c'est comme dans les petits eorpsy une académie d'institution, etc., où les dignités sont électives. On dit : je suis autant que lui et je suis pourtant fâché de n'être pas en sa place; je m'en vais m'en venger, en lui rendant la place désagréable. Et puis c'est comme cela : une puissance qu'on a faite, un rang d'honneur qa'cm a donné soi-mémey est un but placé à tous les traits. On veut retirer ce qu'on a prêté. — Il fallait donc qu'on se moquât à force de cette dynastie, surtout quand elle prospérait et élevait un peu la tête. Pour les autres qui nous étaient imposées, on ne se moquait pas, on s'exaspérait. Voyez la manière dont M. Souvestre a caractérisé ce fait dans la séance des Femmes sages, sous la présidence de mademoiselle Spartacus.
Les anciens n'ont jamais cette teinte de sentiment pure, élevée, mélancolique, qui fait réellement du malheur quelque chose de divin et de céleste, une vraie religion, un état où l'on est plus près de Dieu. Voyez, par exemple, Cicéron dans son exil : pas une pensée qui s'élève comme un rayon de philosophie. Voyez sa lettre à Pœtus : que c'est plat, tout réel, toute vue au bonheur mat ici-bas, non matériel sans doute, mais bonheur physique I
Cicéron a parfaitement senti une manière d'envisager la gloire, et de lui donner une valeur morale, réelle et absolue. C'est, dit-il, l'écho de la vertu ; le [son] que rend celle-ci : cela est parfaitement juste, et c'est en ce sens qu'il faut aimer la gloire, mais non la vanité. Celle-ci est horrible, et trop souvent on confond.
Eoccellente idée peu développée.
Il n'est pas étonnant que Forthodoxe puisse serrer plus fort ses croyances que le philosophe. Celui-ci est obligé de s'arrêter à un certain point, faute de quoi tout se dissoudrait et se réduirait à zéro. L'orthodoxe, au contraire, met toute sa provision vitale dans un tube dur d'extérieur, qui est un fait palpable et protecteur, et on sent dès lors qu'il pourra serrer dessus tant qu'il voudra. C'est une écorce qui protège, au lieu que là-bas tout est à vif. Il englobe toute sa philosophie dans une carapace, la révélation, et celle-là peut-être, tant qu'on veut se tenir à la vue spéculative, peut être serrée. Mais malheur au jour où il viendra à gratter la carapace avec le stylet de la critique I elle cédera, et le stylet pénétrera du coup jusqu'à la chair vive; alors quels élancements! Il faut d'ailleurs pour lui plus de temps, afin que la chair vive s'habitue à vivre à l'air sans carapace. Cette tendance de donner à tout une concrétion extérieure, forte mais grossière, est caractéristique de l'orthodoxe. Un homme qui aurait une carapace comme une tortue ne serait pas beau.
350 CAHIERS DE JKUffESSE.
mais il serait plus difficile de le blesser que l'homme nu, dans la simple beauté de ses formes, à moins qu'on ne s'y prit à lui ôter sa carapace. Ce serait là le seul moyen de le percer.
Le monde est composé de classes d'hommes qui ne se comprennent pas. Par exem^de l'homme d'action ne comprend pas l'homme intellectuel, et réciproquement. — Par exemple voyez Louvois vis-à-vis d e Lulli. LuUi n'est qu'unhomme qui sait faire rire. Pour un intellectuel occlusif comme moi, l'homme d'actioa n'a pas de sens non plus; c'est un fou, un sot, un hors-d'œuvre. Dans œ point de vue n'est pas le vrai complet ; car dans le vrai complet, nul représentant d'une face des choses ne peut être un sot. Mais je ne puis eneore m'élever jusqu'à donner une valeur à l'actkm en tant qu'action pure et sans influence sur l'esprit. J'y arrive bien par cette déduction purement extérieure, mais je ne peux y arriver par l'intrinsèque. La politique, il est vrai, agit si fort sur l'esprit, elle entre pour tant dans la marche du monde, que je consens à la peser ; mais raotion inférieure, commerce, industrie, etc., tout cela.
MM-MéltS. 351
si je suis ma pure vue spéculative, je dirais c'est sottise et occupation d'idiots, quoique je reconnaisse que cela soit nécessaire, comme il est nécessaire aussi qu'il y ait des cordonniers, etc.
Je viens de me confesser et je suis fort content, quoiqu'un peu troublé. Il semble que je sois tout dépaysé. J'ai parlé très nettement à Jésus, dans l'hostie; car je ne peux me figurer, après avoir cru si longtemps, qu'il n'y ait qu'un pain ordinaire. C'est là un fait psychologique très remarquable : à la lettre, je n'ai pas pu me le figurer. Mais j'ai mieux aimé parler encore à Jésus de l'Ëvangile : oh ! cette fois-là il m'a percé, et j'ai vu dans quelle étonnante position j'étais vis-àvis de lui. C'est le seul homme devant lequel je me ploie. Je le lui ai dit, et je pense que cela lui aura plu. C'est vrai, pour rien au monde je ne voudrais faire hommage de supériorité à qui que ce soit des autres hommes présents ou passés, à peine futurs. Mais pour lui, oh! c'est de bon cœur. Je lui ai dit : Tu es mon maître en morale, qui est le capital, tu es un Dieu auprès de moi. J'ai bien une idée de plus que toi, que tu ne pou-
vais, ni ne devais avoir, c'est science^ qai a aussi ses droits ; car enfin Tenfant est aimable et sublime, mais la science doit être maintenue vis-àvis. Mais, Dieu I que tu me surpassais dans la grande science vitale ! Oh ! si je t'a\'ais connu I comme j'eusse été ton disciple! Aime-moi, je t'en prie, allons ! fléchis-moi, si tu veux, je ferai ce que tu voudras pour que je te plaise.
Allons! veux-tu que je me fasse petit enfant, que je renonce même à la science? je veux bien, mais je ne puis croire que tu le demandes de moi. Que je voudrais savoir si tu m'aimes! car enfin tu ne peux être mort. Qu'es-lu donc? Tant mieux, si tu es Dieu ; mais alors, fais-le-moi connaître. Ah ! si je pouvais te voir, oh ! Dieu 1 je consentirais volontiers à passer le reste de ma vie sans consolation. Fais-moi croire de toi tout ce qu'il faut croire pour te plaire. Fais que tu puisses m'aimer : dis-moi donc, veux-tu être mon ami? Mon Dieu, que ne peux-tu me répondre? Tu me dirais au moins ce qu'il faudrait faire pour être ton ami. Car tu n'es pas de ces dédaigneux qui rebutent ceux qui veulent avoir part à leur amitié. Tu me trouves peut-être roide et trop entiché de science. Mais qu'y faire ? Nous sommes comme cela maintenant, et je te jure que, pour
t'aimer, je l'aime. J'ai même du simple et du pur dans l'esprit, la science ne me dessèche ni ne me défleurit; oui, vraiment, je crois que nos cœurs sont faits l'un pour l'autre. Tu sais bien que quand j'entends les sots de notre temps qui ne te connaissent pas, mal parler de toi, ou n'en pas parler, ce qui est plus ridicule et plus superficiel, je hausse les épaules. Je ne t'ai jamais blasphémé, apparais-moi une fois dans ma vie, et je suis content. A ma mort, au moins. J'espère que dans l'autre vie, nous serons amis, et réunis sensiblement. Tu me pardonneras tout alors, n'est-ce pas? Mais il faut que je croie que dès maintenant tu m'aimes.
Pour ma séance (TouvertureK Ma profession de foi.
Je crois [en] un Dieu, supérieur à l'humanité.
Mais ni anthropomorphisme matériel ni psychologique. Dieu n'est homme ni de corps ni d'esprit.
Oui, si je savais qu'en acceptant le titre de cette chaire, j'eusse contracté l'engagement de poser
1. Ces deux pensées sont écrites au recto et au verso de la même page.
une limite à mes recherches et à ma pensée, j'y renoncerais à Tinstant, et je reprendrais ce rAle libre et fier du libre penseur, qui, dans son indépendance, ne reconnaît d'autres limites que celles mêmes de Tintelligible (qui sont aussi peut-être celles de Dieu).
Je parlerai souvent du christianisme. Et comment n'en parlerais-je pas? C'est la gloire du christianisme d'occuper encore la moitié de nos pensées sérieuses, et au xix"" siècle d'occuper l'attention de tous, soit croyant, soit luttant, et ceux qui luttent lui font peut-être plus d'honneur que ceux qui croient.
Un mot sublime, ravissant, immensément compréhensif, quand on lui fait exprimer tout son sens, et qu'on ne restreint pas à quelques rameaux ce grand arbre qui a ses racines dans l'esprit de l'homme, religion.
Attendons pour le reste.
Rien de plus niais que de vouloir imiter les produits spontanés de l'inspiration primitive, la poésie antique par exemple. J'ai besoin pour admirer ces choses de savoir qu'elles sont origi-
nales; si je vois percer l'imitationy j'ai la nausée. Ehl quoi, dira-t-on, si on imite bien et sans afifectatjon, Télémaque par exemple? Non, non; tout cela était significatif dans Homère, mais chez vous, c'est du placage. G^est comme si vous disséquiez par petits morceaux de sculpture tout un beau temple grec, et que vous veniez en tapisser un musée. Je n'admirerai [pas] votre édifice, bien que je puisse admirer vos petits morceaux dans leur place primitive que j'arrive à concevoir. — Ehl quoi, direz- vous, est-ce parce qu'Homère a dit cela que c'est beau? N'est-ce donc beau que dans Homère ; dans Fénelon, ne sont-ils pas également beaux? Vos petits morceaux de marbre ne sont-ils beaux qu'à tel degré de latitude? Cela m'a longtemps arrêté. Hais il faut prendre son parti. J'admire profondément une cathédrale gothique; car rien de plus expressif du temps d'alors. Mais une église gothique bâtie il y a deux ans par singerie et goût capricieux me donne la nausée. Qu'est-ce à dire? La beauté n'est donc pas intrinsèque, et dépend-elle de la main et du temps? Qu'y faire? Bien sûr, je n'admirerai pas votre église pl&trée, que quelque architecte en redingote a calculée à force de tète et en racolant des fragments du vieux temps. Au
contraire, celte belle et naïve expression de rhumanité d'alors, c'est sublime. Oui, il faut savoir pour admirer si ceci est expressif du vrai, et pour cela il faut savoir de qui c'est. Appliquez ces principes à Ossian et Macpherson. Celui-ci me déplaît, car qu'est-ce que c'est qu'un homme qui vient ainsi me mentir, et se mentir [à] luimême? — Ce n'est pas que je n'admire Télémaque, mais ce que j'y admire, c'est le génie moderne tout juste (car lui aussi est admirable), mais non la forme ancienne; par exemple, j'admire l'esprit chrétien qui dicte les Champs-Elysées, j'admire la politique si avancée de Fénelon. Mais je ne puis admirer telle description, ou telle comparaison prise à Homère ou Virgile. Tout ce que je pourrai dire, ce sera d'ajouter froidement et sans admirer : voilà un homme qui possédait bien délicatement le goût antique.
L'attention et l'ardeur de savoir est quelque chose qui s'irrite, comme une glande salivaire, c'est une vraie démangeaison, un besoin qui se décuple par la nourriture. C'est ce qui explique la passion des mathématiques. « Quand Ârchi-
mède était appliqué à son tableau de démonstrations, il fallait que ses esclaves l'en arrachassent pour le frotter d'huile; mais lui, traçait les figures géométriques sur son corps ainsi frotté. »
Tb céfiapfAéyoy îia^uyeïv aSuvarov. Z*^va)V you^f BoOXov Efta^T^you ticl xXoTcy,- ToO 8à siTidvTo;' Ei|xapTd fioi xXé<fai.
Kal BapYivai, Zt^vcov eçYi. — Admirablement expressif.
Je ne vois pas au monde de plus affreuse dégénération, de tour plus corrupteur donné à un point de vue, que celui qui métamorphosa la puissance publique en pouvoir absolu. Considérez cette horreur. La société existe et exige un pouvoir. Ce pouvoir peut très raisonnablement se confier à un seul, et celui-ci, à qui on donne la force pour pouvoir remplir son office, s'en sert pour se faire de sa charge et de ses sujets une PROPRIÉTÉ, un bien, qui lui appartient, auquel il a des droitSj qu'il maintient contre leur volonté, pour défendre lesquels il fait venir des gardes étrangers, etc. C'est horrible. Voyez sur-
tout ces royautés orientales, où le roi se r^arde comme possesseur de son royaume, etc. C'est un monstre pour moi, je ne vois pas d'exemple plus terrible de la d^énérescence des meilleures institutions. Le plus horrible fléau de Thumanité n'est que la chose la plus nécessaire un peu déviée de son sens premier. Car remarquez que le pas était insensible. Il faut un roi, ce roi doit avoir la force, ce roi doit pouvoir se défendre contre les attaques, même des rebelles intérieurs qui voudraient tout brouiller sur un caprice individuel ; de là à s'envisager comme possesseur en droit, ce qui est Léviathan, il n'y a qu'un fil. — Au fait, toute cette histoire que je faisais n'est qu'idéale, et, dans la réalité, la royauté a été primitivement une conquête. Mais alors, c'est bien pis encore. C'est l'ouvrage de la force, privant l'homme de son droit. Le christianisme a heureusement métamorphosé ce point de vue dur; il a dit : c'est Dieu qui l'a établi, jetons le voile sur l'origine. Et je ne sais quel dur et inintellectuel légiste a dit encore, il y a peu : Le roi règne par la grâce de Dieu et de son épée.
Ahl infâme, nous sommes donc des peuples conquis! Mais il fallait dans cet ouvrage parler contre le clergé! On pouvait tout dire. — Cet
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antagonisme est déplorable et il durera jusqu'à ce que le clergé soit abattu. Ce n'est qu'alors qu'on parlera raisonnablement sur bien des choses, car alors seulement la passion extérieure ne s'en mêlera plus; alors seulement, on ne se verra pas cerné extérieurement par des antipa* thies, ou des opinions pratiques arrêtées, qui vous obligent à dire ceci ou cela, en dehors de la recherche intrinsèque. Par exemple, le christianisme, Jésus-Christ et une foule d'autres choses sur lesquels les catholiques, en discutant, disent d'inénarrables sottises, et se contredisent sottement par réaction. Oh 1 ceci est du dernier curieux, et je ne peux exprimer ce que je sens sur ce sujet. En luttant avec le parti catholique, ils ne craignent pas d'être les plus inconstitutionnels des hommes, d'invoquer des actes de despotisme, d'exalter les principes d'autrefois, le droit divin, etc., etc. (Cf. Om ei Non, de M. de Cormenin*, et rappelle- toi tes réflexions sur ce sujet.) Ah ! si un catholique s'avisait de se rattacher à de pareils principes et autorités, quels cris de lureur contre ce rétrograde I
1. Louis de Cormenin, auteur, sous le nom de Timon, de plusieurs écrits politiques, et d'une brochure intitulée Oui et Non (18i5).
Il est de l'essence de tout parti de chercher à dominer, même de celui qui prétend n'avoir pour enseigne que la liberté. Il veut imposer tyranniquement ses idées libérales. Cela se voit bien dans la querelle actuelle de l'enseignement. Au fait, ce n'est que le prosélytisme tout naturel.
Toujours deux mots en antithèse dans les écrivains du XV 1 1 1* siècle, la raison et le préjugé. (Voyez, par exemple, Duclos, Comment, de la Gramm. de Port'Roydy surtout le cinquième chapitre de la première partie.)
Quatre classes d'hommes dans le xv!!!"" siècle : 1^ la garde avancée, criant et tempêtant, réforme de tout, portant la hache à la religion par la philosophie, Voltaire, etc. ; 2** les philosophes déclamant aussi contre les abus du passé, mais plus
modérés, parlant comme les autres pour les généralités, mais moins conséquents dans l'application, Duclos, etc.; 3" la classe spirituelle antiphilosophique, bons vivants, peu soucieux de la marche des choses, Piron, etc. ; cf. M. Villemain et Saint-Marc-Girardin {Littér. dram.j I, Ch. ix); 4® les aboyeurs contre la marche nécessaire de l'esprit, et ayant un air triomphant, car, en effet, d'un côté, cet esprit était mauvais, mais il était plus avancé.
Toutes nos idées sont antithétiques, en ce sens qu'elles ont toutes leurs contre-parties négatives. Bien — mal. Alors les esprits se partagent exclusivement entre les deux membres de l'antithèse. Tout est bien, tout est mal. Dieu partout, le démon partout (comme les Jésuites, le Père Bougeant, etc.). De là, les systèmes exclusifs, ne voyant qu'un côté du monde. De là, la nécessité de la synthèse éclectique. Mais il y a trois manières de faire cette synthèse : !•* Dire : il y a du bien, il y a du mal latéralement, mais non syncrétiquement, c'est-à-dire : voici le monde.
c'est un bigarré où tel point est noir, tel point blanc, et de là résulte une teinte génô-raie grise. Mais chaque point individuel est très décidément noir ou blanc. H y a des yeux qui ne sont faits que pour percevoir les points noirs ou blancs ; i!^ ncm, chaque point lui-même est gris, et le même syncrétisme qui rend le monde gris rend chaque point gris. Il y a des yeux qui ont un certain pouvoir absorbant pour certaines couleurs, et qui ne voient que le blanc ou le noir ; 3*" c'est bien plus synthétique encore que vous ne le dites : non seulement il y a du noir et du blanc dans le monde ; non seulement il y a du noir et du blanc dans chaque point; mais ce qui plus est, cela même qui est blanc est aussi noir, et ce qui est noir est aussi blanc. Le mal, cela même qui est mal est bien par une de ses vuesj et ce qui est bien est mal par l'autre. Donc, direz-vous, il y a une face blanche et une face noire. Non : c'est l'esprit qui voit blanc ou noir; la décomposition ne se fait que dans l'œil. Dans l'objet, il n'y a ni blanc, ni noir; mais la pensée n'existe qu'à condition de l'analyse : alors on donne des faces au zéroobjet, et on dit 1, 2, 3... J'ai déjà dit ailleurs comment nos notions n'étaient que l'écume du
Champagne moussé, où la division des parties fait seule le volume.
Cette dernière manière est effrayante : c'est un gouffre qui absorbe tout. C'est, en choquant les extrêmes, les anéantir. En chimie, au moins, il reste un sel neutre.
Voyez Coran, III, verset 119 et suivants et verset 134 et suivants, l'admirable manière dont les religions savent s'y prendre pour expliquer les faits à leur point de vue. Les Musulmans ont été vainqueurs à Bedr ; alors ce sont les anges qui ont combattu pour eux, etc., on les a vus avec des turbans jaunes, etc., toutes les légendes miraculeuses. Ils ont été vaincus à Ohod : grande objection, quand on pose la victoire en preuve, on a même crié un instant :
Mahomet est tué... Voyez le tour habile que Mahomet donne à ce fait. « Si la blessure vous a atteint, eh ! mon Dieu I elles en ont atteint bien d'autres. Chacun son tour, rien de plus naturel, et croyez-vous donc qu'on va au paradis si commodément... etc.? » C'est un autre ton. Tout à l'heure, il s'élevait avec mépris [contre] le naturel.
en s'appuyant du surnaturel. Ici, il s'appuie sur le naturel comme défensive contre le surnaturel qui n'a pas eu lieu. Rien de plus simple; c'est le sort des choses. Mais, tout à l'heure, ce sort n'existait pas contre les croyants.
De même, nous disons : Il est heureux et vertueux, c'est fort juste, il le mérite. Il est malheureux et vertueux, c'est épreuve. Je ne parle pas d'une foule de circonstances de l'histoire miraculeuse du christianisme, où la défaite est absolument la môme que celle de Mahomet.