CAHIERS DF. JEUNESSE
une composition ; aussi tout ce qui nous en reste est traditionnel et non un ouvrage d’un tel. Ce sont des idées préoccupant l’humanité à une époque, qui se moulent en telle forme, s’agglomèrent autour de tel noyau ; mais chacun a la sienne, il n’y a jias de cadre écrit; telle province chante Roland de telle manière, telle autre de telle autre. Ces palmes marchent; tel siècle cliante Roland de telle manière, tel autre de telle autre. Où est l’unité? c’est en Roland. Roland est le |)(5ème, mais ce n’est pas tel composé de quatre mille vers, ni plus ni moins. Chaque fKjète le chante, en se moulant au thème reçu. Il en est ainsi, mutatis mtUaudis, des poèmes homériques, et même des plus anciens cantiques bibliques. (Voir mes idées sur ce sujet dans mes travaux bibliques, et la leç'on de M. Gerusez sur Roland, qui m'a suggéré ces idées.)
Cf. «■> t.
Voyez dans mes notes du coui’s de M. Egger ad Odyss.., vers .j 2 et suivants jusqu’à 62, des notions fort importantes sur la mythologie ancienne. Ce sont exactement les procédés hébreux pour la for-
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mation des mythes et surtout la légende étymologique qu'il a caractérisée d'une manière si exacte, sans songer à l’hébreu, que je souffrais indiciblement en voyant ma pensée ex[)rimée hors de moi et sans moi (car en |^)assant, ceci me lait beaucoup souffrir ; je ne souffre pas d’entendre du beau, quand cela ne tombe pas juste dans ce que je dirais; mais je souffre quand c’est mon bien que je vois là hors de moi). — Par exemple, la légende étymologique d’Odysseus. Comme il dit fort bien, on n’a pas attaché à cette source de mythes assez d’importance. Le mythe d’Atlas me paraît avoir une origine analogue. Ce nom était celui de hautes montagnes, de là on leur fait porter le ciel, par l’étymologie de leur nom. On a tort de croire en une foule de cas que c’est le nom qui a suivi et résumé le mythe, c'est le nom qui a ‘précédé et produit le mythe. Oh ! que j’ai d’idées sur ce sujet. Ah ! s’il avait su l’iiébreu ! Je prendrais volontiers ce seul sujet [>our sujet d’une thèse de Note, docteur. Cela aussi chez les Indiens et les Scandinaves. Trace de mythologie étymologique en Virgile, Énéide, I, 267-268. Une des lois de ces mythes, c’est que l’étymologie soit philologiquement fausse, et d’ordinaire lé faux vient de vouloir expliquer les mots en mots composés, au
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expression de l’homme qui s’empreint hors de luil Et l’arrangement de ces poèmes n’est pas moins à remarquer que leur production. D’ordinaire, la légende poétique n’a d’unité que dans le héros ou le fait autour duquel elle se groupe, la guerre de Troie, Ulysse, Roland, Charlemagne. Puis un homme vient qui réunit tous ces membres épars, met avant, après, ce qu’il juge, et fait le corps. C’est l’Homère. Ainsi donc, dans l’épopée, la grande épopée, non celle qui est une création artificielle et individuelle, mais celle qui peint une nation, qui est son expression, son empreinte en poésie, son excitament et sa gloire, qu’elle s’identifie comme une part de sa nationalité, l’épopée, dis-je, existe avant d’être faite. Le peuple fait ses membres, le poète la met en corps, et le peuple sanctionne, car lui ne saurait pas faire cela. Il trouve bien que tel le fasse pour lui.
Ah! ne me jiarlez pas de ces éjxipées plâtrées, que tel esprit du xvin' siècle a commues quelque soir dans quelque .«alon, où il veut artificiellement tout tirer de sa tète. L’épopée nationale est à mon sens quelque chose de saint, comme la religion des .Noie I. ancêtres, c’est une sorte de Capitole pour la nation, qui enflammera dans les âges à venir le courage et la vertu.
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Pourquoi donc n'en avons-nous pas? Ah I c’est que nous avons renoncé aux sources d’où nous pouvions la tirer. Il faut deux choses pour l’épopée, les membre.s légendaires, ouvrage du génie national, le poète collecteur. Les premiers, nous les avions abondamment. Roland, Charlemagne, la Pucelle, autant de noyaux incomparables autour desquels se groupait tout cet ensemble d’héroïsme, de merveilleux, d'amour, de religion, d'idéal en un mot qui fait l’éix)|x;e. Ajoutez l’éloignement convenable. Mais le poète a manqué. Car ce poêle a besoin d’un langage formé; or, du temps où furent créées les légendes, on ne l’avait pas. Et quand on l'eut, on méprisait ces traditions respectables. Quel poète du temps de Louis XIV eût osé emprunter les membres de son poème à ce.s vieux cycles j>oétiques? Soyez sur (ju’uue bonne satire de Boileau, assaisonnée d’une tirade dans VArl poétique, eût üincé de la bonne sorte ce poète ignorant.
Qui df tant de héros alla chercher liolami.
Et quand au xvni' siècle, le [>oète du jour voulut traiter le plus pur, le plus ravissant, j’ajouterai le plus original et le plus unique de
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ces sujeis, la Pucelle, il ne sut que l’humecter de sa bave. Ah 1 infâme ! et sans cela nous eussions eu un poème qui n’eût ressemblé à aucun autre, un poème qui eût chanté une héroïne, etc... Ce qui est tout à fait neuf et beau.
Mais on ne songe pas assez qu’en tout cela Note 2. l’homme est i^eu de chose, et l’humanité est tout. Le collecteur même n’est pas en une telle œuvre un personnage de grande apparence. 11 s’efface. Et les auteurs des fragments légendaires, ils sont presque toujours inconnus. Ah! que cela est significatif! Les érudits regrettent beaucoup qu’on ne sache pas leur nom en toutes lettres et syllabes, leur pays, leur condition, s’ils étaient mariés ou non, riches ou pauvres, etc. En vérité, j’en serais fâché parce qu’alors on dirait très positivement l'Iliade d’Homère, le Roland de Turol, etc. Ce qui serait surtout insupportable, si ces poèmes étaient piorfaitement délimités, et qu’on Note 3. pût dire : » Turol composa telle année un poème de quatre mille vers. » Alors on attribuerait ces poèmes à un homme, et cet homme y a été pour si peu. Ce serait une fausseté historique. C’est l’esprit rie la nation, son génie, si l’on veut, qui est le véritable auteur. Le poète n’est que l’écho harmonieux, je dirais presque le scribe qui
écrit SOUS la dictée du peuple, qui lui raconte de Note 4. toutes parts ses beaux rêves. Et comme toutes ces poésies primitives se ressemblent! (Elles ont souvent d’abord la forme de l’ode. Car la forme épique est particulière à la Grèce. Ossian, nos Note 5. troubadours, les chants primitifs hébreux sont lyriques.) Comparez, par exemple, le chant des Escualdunac’ sur leur victoire à Roncevaux; c’est absolument le cantique de Débora, pour le dramatique, l’enthousiasme, etc. En vérité, j’aurais Notes6et7. presque envie de prendre ces poésies primitives comparées pour sujet de ma thèse. Hébreux, Francs, Germains, Grecs, Scandinaves, Indiens, etc., etc. Les Romains sont les plus pauvres; car peu de nations ont moins de chants à leur berceau; il n’y a que des prêtres, des soldats, des magistrats. La légende même n’est pas héroïque.
1. Les Escualdunac sont les Basques, et Renan fait allusion au chant d'Altabiscar, poème en langue basque, qui célèbre la défaite infligée par les Basques en 778 à Charlemagne. On a cru longtemps à l’authenticité de ce |)oéme, qui était censé avoir été composé (leu après 778. Il a servi A étayer les idées de Wolf et de Uerder sur la « poésie primitive », et Victor Hugo y a pris plusieurs traits du début d'Aymerillot. Far malheur, ce chant d'Altabiscar est une mystification de l'époque romantique, de la même espèce que les faux de Mérimée et de Hersart de la Villemarqué. L'auteur du chant des Escualdunac était Garay de Monglave, qui le composa en 1828; la supercherie fut démontrée en 1866 par J.-F. Bladé. (.Note de .M. Bédicr.)
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Il y a des traits de courage héroïque, mais prosaïque; Décius môme n’est pas épique, et Scipion, etc., le malheureux Silius' l’a prouvé.
J’ai désormais mes idées arrêtées sur le développement de la littérature française au xvi'et au XVII' siècle, et je regrette qu’en se polissant pour la forme, elle ait rejeté la tradition où seulement elle pouvait puiser force, vie et surtout sainteté. 'Voyez, notre littérature n’a rien de saint; elle est une affaire de salon, de coterie, d’académie, elle rit, plaisante, niaise, fait des phrases. Mais la conception haute des choses, Homère et la Bible, Hamann et Gœthe, Ilerder et Roland, le vrai, le haut, le beau où l’on ne pense pas au ridicule, où sont- ils? Le saint nous manque; car tout est plâtrage, travail individuel, on réfléchit, on se Note 8. bat les flancs, Boileau s’e.\citant à l’enthousiasme pour l’ode sur la prise de Namur, Voltaire, Fontenelle, etc., et le Dieu, où est-il? Ne croyez pas que j’entende l’Apollon classique. J’entends l’Apollon d’Homère.
/. — L’épopée de Virgile n'est pas une de ces épopées natives, faites par le peuple. Ce n'est pas une épopée nationale, bien qu’elle ait pour sujet la nation. C'est une œuvre artificielle et individuelle.