‹ Cahiers de jeunesse 18451846 Ernest RenanChapitre 26 sur 60 · CAHIERS DE JEL'NESSE · texte numérisé non relu

CAHIERS DE JEL'NESSE

— O.V idecx sont merveilleusemenl d’accord avec celles de Ikrder. « La poésie n’esl pas la propriété individuelle de quelques hommes distingués, mais un don inné dans tous les peuples de. la terre. » (Cf. notice de madame de Carlovits, p. syi.j

3. — Même manière aussi d’envisager le poème national, épique si l'on veut. Une forme que se crée char/ue nation, pour lui représcnler l’idéal. C’est son Dieu, sa vertu, sa morale. Donc essentiellement religieuse et légendaire. (Cf. l’oés. hùbr. [Herder], p. t2.)

1. — Ixs airs nationaux non plus n’ont pas de noms d’auteur. Ils ont été faits par tous, modifiés par chacun, comme les rythmes des danses sauvages. C’est la nation s’exprimant en sons, comme en poésie la nation se peignant par des mots rythmés.

3. — Appliques les mêmes obseiTations à la composition fragmentaire, commune, sans nom d'auteur, des légendes du Renard, au moyen âge. (Cf. leçon de M. Gerusez sur ce .sujet.) Cette compo.silion e.st même plus frappante en lui que dans les autres, puisque nous en possédons cinq ou six rédactions fort différentes. Lui, représente le côté satirique et rieur de la nation, car uiw nation ne se peint pas seulement jmr son côté moral, héroïque, épique; l’humanité a plusieurs faces; le sublime moral en est une; une autre, c’e.st rire et se moquer ; or toutes ces faces ont leur peinture dans la poésie primitive.

6. — Applvptez aussi ces idées aux poèmes arturiens. Cf. en mes notes ce. qu’en ont dit .MM. Ozanam et surtout Gerusez.

7. — (Cf. M. de Durante, I.itt. du xvm' siècle, p. 96 et suiv. Édit, de 1332. Cf. aussi M. Villemain, sviié’ siècle, à pro/)os de la Henriade.)

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8. — Voyes aussi la ressemblance dam la manière de Iraüer ces conceptions légendaires. Édition critique, Diaskevaste. (Cf. de his omnibus, notes du cours de .1/. Cerusez, passim dans les notes du cours du vendredi et de l’explication des textes, le samedi.)

Voyez l'accord parfait de ces idées avec celles de M. Fauriel. (Cf. l'article de M. Ozanam, pp. 12 et suie.) Rappi-ocher des exemples susdits l’épopt'e espagnole du Cid. (Cf. l’article d’Ozanam, pp. 22 et 28.)

Voir n° 13.

Singulière époque que la fin du xviii* siècle (1760-1789). Ce qui m’y frappe surtout, c’est que le siècle se censure lui-même, se porte avec une incroyable activité à ce qui est son contraire. Le grand seigneur n’aime à entendre parler que de bienfaisance, de soin du peuple, etc. (Cf. le tableau de M. Michelet dans son Prcci.s, et notes de M. de Loménie, sur l’impression que produisit Figaro. Ce dernier fait est caractéristique.)

Rien ne prouve mieux combien la Grèce avait le sens du fini et manquait profondément de celui de l’infini, que la conception de ses dieux, limités, finis de toutes parts, supérieurs les uns aux autres.

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ayant des spécialités, des départements à part, et Jupiter même comme un grand suzerain, mais lui-même ayant ses limites, ayant des avantageJi, mais rien que cela. ‘Rapprochez de cela le Dieu de Job et des Psaumes.

Peut-être que ceux qui prennent le moral à plein et catégoriquement en absolu n’embrassent qu’une forme transitoire, qui tend à se transformer en une autre plus avancée, dont nous n’avons pas d’idée. 11 y aura eu alors nécessité d’une transition, et les futurs nous jugeront comme placés de force dans l’alternative ou de se reculer sur le cher passé, ou de se tenir en un vide affreux. On donnera alors raison et tort sur un point aux hommes spéculativement moraux et immoraux (les pratiquement immoraux seront toujours horribles, infâmes, haïssables); mais on aimera et exaltera les moraux, l’intérêt se déversera sur eux, d’autant plus que de beaucoup ils auront été le plus près de la forme d’alors, ou de la vérité plus avancée. C’est pourquoi, sainte morale, je t’aime, je t’embrasse. Ah! mon cœur sera toujours pour toi, quand mon esprit te répu-

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(lierait, ce qu'il ne fera pas. Je serai pur, bon, aimant, chaste comme tant de belles âmes que lu as formées et épurées. Que mon âme, à les voir en moi-même, s’exalte! .\h! elles me font aimer encore l’humanité. Ma mère et ma S(jeur, que j’aime comme un enfant, épureront ma vie. Car l’amour est vraiment pour le cœur ce que la science est pour [resj)ril], il le forme, l’élève, l’agrandit, c’est son éducation.

La théorie des .songes fournil une frapjjanle confirmation du système de Maine de Biran, sur le moi résidant dans la volonté. — En effet, je prends pour accordée la théorie de Dugald Stewart sur les songes et le sommeil, en sorte que le sommeil plus ou moins complet ne serait qu’un retrait plus ou moins complet de la volonté. Ceci posé, ob.servez que la conscience dans le sommeil est exactement en raison inverse de la profondeur du sommeil, laquelle est elle-même en raison inverse du reste de la volonté. Donc la conscience du moi est en raison directe de la volonté, et, quand la volonté cesse entièrement, le moi cesse entièrement.

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Hien ne prouve mieux la théorie de Dugald Stewart sur les songes que ce fait qu’il a, je crois, omis, quoiqu’il le suppose, à savoir qu’après un sommeil profond les idées se rattachent immédiatement à celles de la veille et cela de degré à degré, en raison inverse, au lieu qu’après un sommeil léger, on est sur un tout autre terrain. C’est qu’on a marché durant le sommeil. Les pensées ont suivi leur filière, et on se trouve loin d’où l’on était en partant.

Pourquoi Dugald Stewart n’a-t-il pas résolu aussi la difficulté grave qu’il se pose contre sa théorie, difficulté tirée de la mémoire des songes, laquelle suppose attention, et par conséquent volonté? Cette mémoire n’a lieu qu’après le sommeil partiel, car après le .sommeil complet, bien que très probablement il y ait eu des songes, il n’en reste aucun souvenir. Cæ fait concorde merveilleusement avec la théorie. Car là où il y a un reste de volonté, il y a un reste de souvenir, là

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OÙ il y a oblitération complète de la volonté, il ne reste nul souvenir. On eût dû môme le conclure a priori de l’hypothèse. Cette réponse me paraît pourtant si simple qu’il est évident que Stewart l’eût donnée. Je suis fâché de n’avoir pas le texte sous les yeux, pour y voir de plus près.

Envisagée à un certain point de vue, la mythologie antique est belle et pure. Elle n’est que la consécration allégorisée de tout ce qu’il y a dans la vie de l’homme de suave et de saint. C’est un énoncé poétique de belles vérités morales. Par exemple, Jupiter Xénius, Vesla = 'Ecrîa = le foyer domestique, le feu, auquel on rendait hommage par une libation avant le repas. (Cf. Virgile, le morceau sur l’origine de Phalerne.) C’était l’expression poétique et concrète de deux beaux sentiments de l’homme, la religion de l’étranger et du suppliant, la religion du foyer domestique. Ainsi entendu, il y aurait peu de religions plus pures de toute concrétion, n’étant chargée d’aucune révélation, ne se composant que du culte de ce que la nature de l’homme élève et sanctifie.

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Mon Dieu ! que la critique littéraire est petite qui admire trop l’homme et pas assez les choses et riiumanilé dans les (puvres littéraires. On veut toujours faire la jiart de l’individu, et chercher ce qui est de lui, tellement que s’il a tout reçu de l’humanité, on lui refuse le mérite. Ah! que m’importe le mérite de l’homme! le vrai mérite est que cela me peint les choses et Dieu. (îœtho et Herder sentaient bien cela dans leur discussion sur Ovide. (Cf. Notes sur Herder en tète de la traduction de la Poésie des Hébreux, par madame de Carlowilz.) Voyez aussi dans le second Faust la scène d'Homunculus, où la différence des Grecs et des romantiques est mise supérieurement dans les idées *les peuj)les. Homère, par exemi)l(i, où est son mérite'? Dans une diction belle et harmonieuse, [)eut-ètrc, mais celui-là m’importe peu; le beau est dans ces p(.'inturcs cycliques du monde, formes si belles de l’humanité. Là est le vrai beau, et celui-là n’est pas du poète. Ovide de même. .\h! malheureux rhéteurs qui allez aux mots et à l’artificiel !

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M. Ozanam a parfaitement développé dans sa leçon d’aujourd’hui, ce c|ue je disais (n“ I et 4) sur la création des poèmes nationaux. Arthur et Merlin sont des exemples absolument analogues à Roland. — Il a aussi parfaitement mis au jour le caractère fondamental de ce genre de littérature, c’est d’être tout national; une nation qui s’y peint, qui fait elle-même spontanément son portrait. Comparez la (X>mposition de ces œuvres par exemple à celle d’un ouvrage de Fontenelle, vous serez frappé sûrement du caractère tout individuel qui frappe; d’un cùté, un homme fait tout; de l’autre, une nation fait tout; aussi l’homme se met-il avec une juste modestie de a'ité.

Voir II” 22.

Le principe littéraire de M. Saint-Marc-Girardin, qu’il répète sans cesse dans scs leçons et ses ouvrages, à savoir la prééminence de l’émotion dans toute œuvre littéraire, ou plutôt l’unique

valeur de l’émotion, est faux en tant que partiel. Car il y a encore une autre loi des œuvres littéraires, à savoir l’intérêt, fort distinct de l’émotion. Ainsi il est certain que le théâtre antique émeut tout autant que le théiUre moderne, mais il intéresse moins, à cause de son extrême simplicité. Ainsi se résout la question par un sage éclectisme. I^aharpe a raison en un sens, et M. Saint-Marc en un autre.

On se contente d’ordinaire dans la biographie des grands hommes d’écrire leur vie terrestre, mais il faudrait d’ordinaire y ajouter une autre vie, bien plus intéressante encore, dans le point de vue de l’humanité. C’est leur vie d’outretombe, leur influence sur le monde, leurs diverses fortunes, le tour qu’ils ont donné aux esprits, le fanatisme enthousiaste ou hostile qu’ils ont inspiré, le mouvement qu’aux diverses époques leurs écrits ont donné à la pensée. Ainsi par exemple, Platon, Aristote, saint Augustin, Descartes. — Les chrétiens ont bien compris cela qui disent que toute l’histoire de l’figlise est l’histoire de Jésus- Christ continuée. C’est très vrai, quoique quel-

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quefois on ait été bien loin de l’auteur premier. Mais le genre était là.

Remarquez que la pauvre théologie moderne est tout à fait éclectique. Rappelez-vous-en les types, M. Icard, M. Carrière, etc. Quelle était leur méthode? chercher de nouvelles hypothèses comme Suarès, etc? Non. Il semble que le temps en soit passé, et que la lutte soit close; mais c’est combiner, modiüer ces hypothèses l’une par l’autre, prendre des milieux en homme sage qui pèse tout et prend garde de s’attacher à telle ou telle école. N’est-ce pas exactement la manière de nos éclectiques, proclamant qu’il ne s’agit plus de créer de nouvelles hypothèses, mais de travailler sur les anciennes? De part et d’autre en un mot, le forgeur de nouveaux systèmes serait mal vu, à moins que ce système n’ait pour objet que quelque questioncule peu importante.

Le fait de ce peuple juif, tout sacré, ne pensant, ne vivant que par Jéhova, mêlant Jéhova à

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tout, et cela sans aucun spiritualisme ou mysticisme, mais par ce concept simple qui attribue tout à Dieu, et le voit comme cause de tout, serait inexplicable sans le peuple arabe, et ce qu’il est encore aujourd’hui. Mais là c’est identiquement le même fait. Toujours Dieu fait tout, Dieu précède tout, la religion embrasse tout. C’est donc là un caractère de race et de climat. Par exemple cette habitude de ne jamais nommer Dieu, sans la doxologie, etc., etc. Là e.st aussi le no-ud du rabbinisme et du mahométisme, nœud qui est fort étroit. Le ton des moralistes arabes est absolument celui des rabbins, sauf le bon sens que ceux-ci n’oht pas.

Comme le beau dans la poésie hébraïque a une forme tout à part ! Elle n’est pas dans un ensemble produisant un effet, mais dans un trait vif, sublime en lui-même, une image admirable et qui ravit prise à part. Par exemple Jérémie, ch. IV ; les deux versets Id et lî) sont incomparables, présentent une sublime [et] ravissante image. Mais c’est en eux-mêmes.

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Il y il mie foule de fail.s dans la nature qui semblent indiquer volonté et choix dans la nature inorganique ou végétale, pai‘ exemide l’électricité prenant le plus court chemin, la plante se dirigeant vers la lumière, vers l’eau, vers la terre, etc. (l’arbre sur le rocher, comment savait-il qu’il y avait terre près de lui ?). Expliquer cela par une volonté animale, c’est peu probable. Il semblerait donc qu’on serait amené à considérer le choix animal comme un résultat de lois telles que celles qui gouvernent la plante et l’inorganique. Cela rapprocherait de l’unité et n’avilirait pas, si au lieu d’abaisser le premier au second, on élève le second au premier.

J’ai observé ce soir de curieux faits de songe. M’étant couché préoccupé de mes pensées de grammaire hébraïque, et après m’être fixé, comme cela m’arrive souvent, deux ou trois choses (jue je devais écrire le lendemain matin sur mes memorialia, mon sommeil en fut tout rempli. Je com-

binais des shevas. des daguesch', je découvrais des règles nouvelles, je me les marquais encore bien distinctement pour les écrire le lendemain matin ; je m’éveille, car mon sommeil était fort léger, Ifs pewiées plus falicpiées (pC elles ne rauraienl été après des heures de tramil. (Ceci est le fait important pour l’explication scientifique.) Je cherche à me rappeler ces règles si précises, que je voulais écrire le lendemain, impossible; ce n’étaient que des formes des choses qui m’occupaient. Pareille chose m’est souvent arrivée pour les mathématiques. Je découvrais en rêvant la solution d’un problème, une démonstration; au réveil, je n’en puis découvrir la suite; ce n’était rien de logique. Autre remarque importante : c’est que ce premier sommeil me parut immensément long; lorsque je me réveillai, je croyais être tard à me lever; je regarde, tout est obscur. J’entends sonner une heure et je m’étais couché à onze heures et demie. Ce dernier fait est encore de la plus haute importance ; je n’ai pas besoin de dire combien ces faits confirment ma théorie qui est celle de Dugald Stewart sur le sommeil et les songes. — Cf. ma lettre à M. Carnier sur la mesure de l’étendue, etc.

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