LIBRAIRIE ÉTRANGÈRE
exploitée jusqu'ici par la Société Nouvelle de Librairie et d'Édition, 17, rue Cujas, à Paris. Cette Société se consacrera désormais exclusivement à sa Maison d'édition. Je me suis rendu en même temps acquéreur du stock des livres étrangers (anglais, allemands, italiens, espagnols, Scandinaves, etc.) composant cette Librairie étrangère que je joins à ma propre maison fondée en 1890.
Vous trouverez donc à ma Librairie toutes les publications françaises et étrangères dont vous auriez besoin pour votre bibliothèque et j'ose espérer que vous reporterez sur moi la confiance dont vous avez honoré la Société Nouvelle.
Veuillez être ijersuadé que les ordres que vous voudrez bien m'adresser seront exécutés avec rapidité, exactitude, et aux meilleures conditions.
Veuillez agréer. Monsieur, l'expression de mes sentiments
distingués.
Albert Schulz.
J'ai regret d'avoir à constater que le dernier acte de librairie de la Société Nouvelle de librairie et d'édition soit un dernier mensonge, après tant d'autres; pourcpioi nous dire, et pourquoi publier que c'est pour se consacrer dorénavant tout entiers aux travaux d'édition, — sciences sociales, histoire, enseignement, éducation populaire , publications périodiques, impressions de thèses, — que cette Société a cédé ses services de
LIBRAIRIE DES CAHIERS
librairie proprement dite, — commissions de livres français et étrangers, abonnements aux périodiques, — à M. Albert Schulz, cfuand on sait que c'est pour ime tout autre cause; et quelle ironie que de parler d'éducation populaire, quand nos Etats-Majors et quand nos maîtres auraient tant besoin de penser à leur propre éducation.
A qui d'abord fera-t-on croire qu'une Société qui n'a pu vivre exerçant enseml^le, dans la même boutique, sous les mêmes frais généraux, le conmierce de la librairie et le commerce de l'édition pom'ra vivre n'exerçant plus, dans la même boutique, sous les mêmes frais généraux, que le commerce de l'édition; tout le monde sait que le conmierce de l'édition depuis longtemps ne marche plus ; et il marche encore moins pour cette Société que pour personne ; car tout le monde sait aussi que la Société Nouvelle était le tombeau des volumes qu'elle avait fait imprimer.
Je veux me garder absolument de rien dire dans ce cahier qui soit de la polémique ou même qui soit de l'histoire ; je ne dirai cpie ce qui est strictement indispensable pour l'action, et même pour l'action du moment présent.
Les personnes qui ont bien voulu lire attentivement les toutes premières séries de ces cahiers se rappelleront sans doute que les débats que j'eus avec la Société Nouvelle y tinrent une place importante ; elles se le rappelleront, parce que cela leur fut désagréable; ces personnes se rappelleront aussi que l'on me blâma généralement; j'avais raison peut-être; mais je donnais beaucoup trop d'importance à de misérables incidents.
Dans l'ordre de la conscience il n'y a point de raisé-
Charles Pégivy
râbles ÎBcidents; si je puis quelque jour écrire mon histoire de l'affaire Dreyfus et surtout une histoire du dreyfusisme je montrerai que l'ancienne École Normale, celle de Lucien Herr, fut très exactement au centre et au cœur de tout le mouvement dreyfusiste; Bernard- Lazare fut l'immortel auteur et de l'affaire Dreyfus et du dreyfusisme; le colonel Picquart, je le montrerai, fut le deuxième auteur, un deuxième auteur, et de l'affaire Dreyfus et du dreyfusisme; et non pas un deuxième auteur en ce sens qu'il aurait suivi un premier auteur, qu'il aurait marché derrière un premier auteur, mais en ce sens c[u'il fut un deuxième premier auteur, et, en deuxième événement, tellement premier que si Bernard- Lazare n'eût point existé, le colonel Picquart lui seul eût été sans doute l'auteur d'une affaire Dreyfus ; en un mot Bernard-Lazare fut l'homme d'origine d'une affaii-e Drej'fus propre qui elle-même devint le commencement de la commune affaire Dreyfus ; le colonel Picquart fut l'homme d'origine, indépendant, d'une affaire Dreyfus propre qui en événement se présenta la deuxième, qui à défaut de la première pouvait devenir le commencement d'une affaire Dreyfus que nous n'avons point connue, qui ne s'est pas réalisée, qui se réalisait sans la première, cpii elle aussi fût devenue la commune, une commune affaire Dreyfus, qui se présentant après la première entra de droit et de fait dans la première, en affluent, pour composer enseml)le avec elle cette grande affaire Dreyfus, commune, historique, mêlée, (jue nous avons connue, parce qu'enfin elle se réalisa.
Mais sinon tout à fait au cœur de l'affaire Dreyfus, au moins au cœur du mouvement dreyfusiste parmi la génération qui montait, exactement au centre, et for-
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niant comme le noyan de cette armée de jeunes gens qui venait, était l'ancienne École Normale ; et Lucien Herr était l'àme de cette ancienne École Normale. Je montrerai que dans l'histoire du monde, et dans l'histoire de la France, et dans l'histoire de la révolution socialiste cette immortelle affaire Dreyfus eut en effet l'importance capitale que nous avons cru cju'elle avait pendant le temps qu'elle se produisait ; l'énormité de la déconvenue que nous avons subie ne signifle pas que l'affaire en effet était misérable, mais au contraire qu'elle fut perdue misérablement; je montrerai cju'en effet elle est inmiorteUe, qu'aujourd'hui encore elle vit en nous, et que nous vivons d'elle, et tpie nous en avons pom* longtemps encore, sinon pour toujours, et qu'aujourd'hui même elle était si féconde que le peu d'elle qui reste fait toute la clarté cpii à travers les obscurcissements de la l^olitique luit encore dans les consciences ; et je montrerai que beaucoup plus important que l'affaire Dreyfus ellemême était le dreyfusisme et le mouvement dreyfusiste ; et que ce mouvement dreyfusiste était beaucoup plus important parmi les jeunes gens de seize à vingt-six ans que parmi les honmies faits ; je montrerai que parmi ces jeunes gens, l'ancienne Ecole Normale, beaucoup plus dense alors que la Sorbonne, forma le noyau de résistance et de création; et je n'aurai pas besoin de montrer, car tout le monde le sait, que Herr était l'âme de cette ancienne École Normale.
Cette histoire de llerr est la commune histoire de presque tous ceux qui, dans l'ordre de l'action, dans l'ordre de la pensée, ont tenu la situation de maîtres antécédents ; parmi les anciens Grecs les philosophies les plus contraires prétendaient également procéder de
Charles Pégivy
Socrate, et peut-être en effet en procédaient-elles également, et pouvaient-elles toutes s'intituler légitimement des philosopliies socratiques ; du commun dreyiusisme antécédent deux grandes nations devaient procéder, que la défaite avait confondues, qui devaient immédiatement se distinguer au commencement de la Adctoire.
L'une soutenait en effet c|ue la justice, que la vérité n'étaient que des moyens d'action transitoire, de pensée temporaire, qu'on les pouvait invoquer aussi longtemps que l'on était les moins forts; mais qu'on les devait répudier aussitôt qu'on avait par elles obtenu un commencement de \dctoh'e.
L'autre au contraire croit que la justice, que la vérité sont des fins éternelles d'action, de pensée, qu'on les doit invocpier et poursuivre également dans la victoire et dans la défaite, que le fait ne prévaut pas sur le droit, que l'événement peut réaliser tant qu'il veut, mais cju'il ne sanctionne point, que la justice et que la vérité ne sont point un excellent truc alternatif intermittent, mais qu'elles sont une règle de vie éternelle, sans exception, sans vieillissement, et sans commutateur.
Pour la môme raison cjue la compagnie de jeimes gens qui s'était formée autour de Lucien HeiT était au cœur du mouvement dreyfusiste, et qu'ainsi eUe anticipait, en pensée, en action, sur tout le mouvement dreyfusiste lui-même, pour la même raison le descellement formidable dont nous n'avons pas encore aujourd'hui vu passer toutes les péripéties devait s'annoncer au cœur de cette compagnie; et il s'y annonça en effet longtemps avant de se manifester ailleurs.
Je n'ai jamais fait dans les cahiers, je ne ferai point
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aujourd'hui l'iiistoire de ce déchirement; le peu que j'en ai dit dans les toutes premières séries n'était pas le centième de ce qu'il fallait dire pour défendre les cahiers naissants contre des entreprises inqualifiables ; je ne sais pas si j'écrirai jamais cette histoire du dreyfiisisme; ce que nous savons, ce que tout le monde aujourd'hui reconnaît, c'est que cette déchirure était d'une importance capitale, par eUe-même, et parce qu'elle était exactement au point d'origine, au centre, au point de rupture du grand déchirement qui nous a tous divisés depuis ; et la ligne de rupture qui nous a brusquement brisés en deux dans ime société d'apparence restreinte était la ligne originelle, la partie originelle de la ligne de rupture qui a depuis cassé en deux le pays même.
Ce n'était point au hasard, et ce n'était point par hasard qu'une rupture violente brisait une amitié que l'on croyait éternelle; une révolte profonde, venue des réalités de vie les plus profondes, jetait l'une à part de l'autre, et bientôt l'une contre l'autre, les deux races étrangères, sinon ennemies, cjue la communauté de la persécution subie avait un moment confondues dans un dreyfusisme superficiel et temporaire.
La communauté de la persécution subie avait pu opérer cette confusion; la communauté de la persécution à exercer devait opérer cette rupture, et cette difTérenciation.
Ce n'est point par hasard, mais c'était par un besoin profond de classement et de sincérité que d'un côté se trouvèrent peu à peu les utilitaires, les sectaires, les politiciens, les politiques, les parlementaires, les sociologues, les pédagogues, les courts positivistes, les éta-
Charles Péguy
listes, les autoritaii'es, les réintroducteurs de la raison d'État, les partis politiques parlementaires et leurs partisans, de l'autre côté les kantiens, les chrétiens, les socialistes, les libres penseurs, les idéalistes, les réalistes, les artistes, les savants, les philosophes, les citoyens, les hommes, les libertaires et les libéraux.
Et par ime singulière coïncidence de rupture que nous étudierons elle-même, dans cette grande et profonde séparation venait tomber pour amsi dire, l'agrandissant et l'approfondissant, ime autre grande et profonde séparation, venue d'ailleurs et qui, pour des raisons que nous dirons, devait rejoindre la première : non pas comme on le croit commimément et comme on se l'est imaginé un peu vite, la séparation des intellectuels et des non-intellectuels, manuels ou industriels, mais la séparation des scolaires et des non-scolaires ; l'idée de la séparation des intellectuels et des non-intellectuels est comme la plupart des idées généralement reconnues : elle est fausse et contient beaucoup de vérité; elle est fausse dans sa tenem* formelle; mais elle contient beaucoup de vérité obscurément pressentie et qu'il suffit de rechercher modestement, d'identifier; on a eu raison de pressentir qu'il y avait là, et peutêtre à cet égard, mie séparation profonde ; mais la séparation n'est pas entre les intellectuels et les nonintellectuels ; de véritables travailleurs intellectuels comiaissent aussi parfaitement les réalités de la vie, et particulièrement les réalités du travail et de la misère, que des travailleurs industriels ou manuels; mais ce pressentiment mal placé recouvrait une connaissance instmctive profonde; oui, dans ces parages il y avait une séparation profonde ; mais la séparation profonde
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n'était pas entre les intellectuels et les non-intellectuels ; entre et parmi les intellectuels cette séparation était entre ceux qui travaillent sur la réalité môme, sur la vie, sur l'événement, et ceux cpii travaillent sur le livre, sur les fiches, et dans les bibliothèques, entre les livresques et les non-livresques, entre les livresques et les réalistes ; comment cette seconde fissure profonde, comment cette seconde séparation devait venir se joinlurer sur la première, et comment elle y vint en effet, comment les autoritaires devaient se trouver, et se trouvèrent livrescjues, et comment les réalistes devaient se retrouver libertaires, et se retrouvèrent en etïet, c'est ce que nous dirons s'il nous est donné de poursuivre ces études; ce que je veux dire aujourd'hui, c'est que ce fleuve et cet affluent de fissure ont fait la rupture la plus profonde, la plus naturelle du monde, et la plus inévitable. La plus salutaire aussi.
Quand donc l'entourage de Herr se scinda violemment en deux, quand Simiand se trouva le représentant le plus éminent des autoritaires et des Livresques, et en face quand je me trouvai le protagoniste des réalistes et des libertaires, ce n'était point une querelle de camarades qui commençait; ce n'était point une querelle de mornes; c'était une grande rupture, la grande rupture civique et sociale cpii s'annonçait.
— Ils vous détestent, me disait-on, parce qu'ils sont vos camarades ; cela suffit ; ce mot de camarades dit tout, expUque toutes les haines, et les envies les plus furieuses.
Je sais que les sentiments de la camaraderie sont les plus mauvais de tous les sentiments; je sais que de la camaraderie naissent les tentations les plus perverses