XVI
Charles Pégv^
moment même où s'amaonça la fissm^e initiale, j'eus nettement l'impression que Herr, notre ancêtre commun, était partagé entre ses deux propres écoles, particulièrement était partagé entre Simiand et moi; j'eus nettement l'impression que si je voulais lutter, j'étais de force peut-être ou à garder entière pour moi cette amitié de maîtrise ou à en garder une certaine part; mais une amitié est perdue, quand il faut penser à la défendre ; et de tous les partages qui peuvent avilir des sentiments humains, le partage de l'amitié est assurément le plus obscène ; honte à qui peut rester à la fois l'ami de deux véritables ennemis ; je me retirai entièrement, immédiatement et d'un seul coup, laissant le champ libre ; le respect même que nous devons avoir pom* nos amitiés exige impérieusement que nous les rompions net ; aux amitiés véritables, il faut de belles cassures; un beau métal casse net; une ancienne amitié bien cassée laisse dans la mémoire une image intacte; une ancienne amitié partagée, diminuée, maquillée ne laisse dans la mémoire qu'une image de vieillesse et de prostitution, de toutes les prostitutions la prostitution sentimentale étant la pire de toutes.
Culmination singulière, dans ce débat la personne même de Herr était partie avec l'autre moitié de sa descendance ; et pourtant j'avais la certitude que l'ancienne âme de Herr était avec nous; c'est toujours la commune histoire de ceux qui, dans l'ordre de l'action, dans l'ordre de la pensée, ont tenu des situations antécédentes ; il vient un moment où le maître meurt, comme tel, d'une totale mort mentale, morale et sentimentale ; et lui-même il devient, il naît im élève du maître, de l'ancien maître qu'il avait été, qu'il est mort; souvent,
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presque toujours, un mauvais élève ; et l'âme de l'ancien maître se continue en quelque élève désavoué; je suis assuré que le Herr seconde manière est tout à fait inintelligent du premier Herr, du Herr que nous avons connu pendant l'affaire Dreyfus ; et cpi'il est devenu totalement étranger à ce qu'il fut ; le Herr que nous connaissons est un mauvais élève, im élève infidèle du Herr que nous avons connu ; et nous-mêmes nous sommes les bons élèves, fidèles, du Herr primordial.
Je puis parler de Herr, publiquement ; il a toujours été un homme public; mais il est devenu publiciuement im homme public; l'homme qui fut le maître de toute une jeunesse est descendu, hélas, à devenir un assez bon journaliste; il y a des mots de Herr, première manière, affaire Dreyfus, qui, si je les rapportais, paraîtraient aujourd'hui importés tout exprès pour l'éterneUe condamnation de Herr, de Jaurès, de M. Combes.
J'avais donc la certitude cpie nous étions le légataire, et le seul héritier, de tout le véritable ancien dreyfusisme; quand j'ai dit quelquefois que je me proposais d'écrire ime histoire de la décomposition du dreyfasisme en France, on ne devait pas entendre ce mot de décomposition communément au sens de corruption ; mais on devait l'entendre, exactement et analyticpiement, au sens étymologique, au même sens qu'on l'entend quand M. Andler annonce sa décomposition du marxisme en Allemagne; lom que cette première décomposition du di-eyfusisrac ait fait sa corruption, elle a fait sa gloire au contraire, et sa purification; c'était la composition du dreyfusisme qui l'avait corrompu, qui l'avait mêlé d'éléments troubles dans la perpétuelle confusion douteuse des persécutions subies en cora-
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mun; car la défaite et la persécution subie sont une épreuve sans doute; elles ne sont presque rien pourtant auprès de cette épreuve la plus redoutable : la victoire et la tentation de la persécution toute prête à exercer.
Instant tragique ; je savais qu'en nous était toute l'âme et la vertu de l'ancien dreyfusisme ; je voyais que l'ancien personnel dreyfusiste s'était décomposé en deux; et dans le même temps que nos nouveaux ennemis risquaient de nous empoisonner et de nous étrangler par les intoxications de la calomnie et par les rigueurs d'im blocus économique, dans le même temps je savais qu'eux-mêmes ils couraient à un désastre ; ainsi pendant qu'une des deux moitiés essayait de sauver tout, l'autre moitié supprimait cette première moitié, ne voyant pas que d'ailleurs elle se supprimait elle-même.
Dans cette inquiétude mortelle, que faire ? les deux moitiés de l'ancien dreyfusisme, la moitié fidèle et la moitié infidèle, allaient-elles donc périr totalement, l'une détruisant l'autre, et se détruisant elle-même; tout était-il condamné ; la mémoire même de l'ancien dreyfusisme, abolie déjà dans l'esprit de tant d'anciens dreyfusistes, allait-elle disparaître avec ses derniers représentants ; ne resterait-il rien de tout cet immense effort, de ce coup de sonde aux sources de la conscience les plus profondes.
Que faire dans cette inquiétude mortelle ; pousser un cri d'alarme ; dans les toutes premières séries des cahiers, j'essayai d'en parler un peu, car il m'est impossible de crier; crier est indécent; je commençai d'en parler; je n'avais pas dit dans les cahiers le cinquantième de ce qu'il fallait dire pour commencer d'assurer
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la défense indispensable que je connus nettement que je ne réussissais pas.
Le public ne me suivait pas ; ce public même des caliiers, si averti, si particulièrement choisi, et si lentement recruté, ne me suivait pas, refusait de m'accompag-ner dans mes recherches ; le pulîlic se dérobait aux explications indispensaliles ; le public était fatigué; le pulîlic voulait de la bonne tranquillité pour ses vieux jours ; que faire, et cjue devenir.
D'abord, pour sauvegarder les imprescriptibles principes, n'exercer aucunes représailles ; contre les partisans du taUon, n'exercer aucun talion ; contre les partisans des sanctions économiques, n'exercer aucimes sanctions économiques ; ne jamais faire Intervenir, dans les débats de la conscience, de la pensée, de l'action, les brutales et les raides sanctions économiques ; à cette règle primordiale, à ce premier principe de toute conduite et de toute action nous nous sommes rigoureusement conformés, sans ime seule exception, et sans la tentation d'une exception même.
Sur tout le reste se taire ; ne parler ni de notre misère à nous, cpii de jour en jour menaçait de nous acculer à la mort, ni du désastre qui parmi les autres s'annonçait imminent ; le silence que je gardai sur ces éventualités redoutables, sachant tout ce que je savais, fait bien voir que je n'ai ni le temi^érament d'un journaliste, ni la vocation d'un homme d'État ; je me tus ; je continuai de me taire ; je passai condamnation ; je fls comme si j'avais eu tort; je feignis de ne plus vouloir ce que j'avais voulu ; je ne portai plus atteinte à la bonne tranciuillité du public, de mon public ; je me fis artificiellement bien sage; dans ces cahiers où je n'ai jamais
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supprimé ni altéré une ligne de copie^ où je n'ai jamais porté atteinte à la pensée de personne, d'aucun auteur, je supprimai toute ime partie de ma pensée ; pour laisser au public la tranquillité de sa paresse et de sa béatitude, je masquai une partie capitale de mes préoccupations; je supprimai des cahiers entiers de ma copie; c'est-à-dire que, m'applicjuant à moi-même les résultats d'une analyse que nous avons cent fois faite, je mentis.
Les kantiens rigides m'en tiendront sans doute rigueur, mais les pères et les mères me pardonneront peut-être, s'il est vrai que ces cahiers étaient alors littéralement une institution enfant, et qu'il n'y a que les pédagogues qui se peuvent imaginer qu'une élévation paternelle, ou qu'un embrassement maternel, peuvent s'accomplir sans quelque mensonge, et sans quelque illusion.
Il fallait jouer le tout pour le tout ; laissant ces nouveaux ennemis com^ir à leur désastre, il fallait se replier brusquement siu" les cahiers, et faire tant qu'ils fussent grands et forts, et capal)les d'assumer toute la commune tâche, au moment où le désastre arriverait.
L'autre ligne de bataille était impossDîle à tenir; elle était onéreuse ; elle devenait pour les deux institutions le champ d'une ruine commune, et d'un commim dépérissement; il fallait rompre; il fallait se replier brusquement sur une seconde ligne, sur im réduit, et le fortifier assez, et assez rapidement, pour qu'il devînt le conunun refuge, et qu'il fût prêt quand l'autre institution aurait succombé dans son désastre.
Ce qui fait le désastre de la Société Nouvelle, ce n'est pas seulement que son directeur, M. Clément Rueff, soit parti en Amérique tout au commencement du mois d'août emportant la caisse et tout l'argent qu'il
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put ramasser, disponibilités, traitements, paiements, échéances et couvertures; cela est extrêmement graA'e ; il est extrêmement grave que les actionnaires de cette Société, responsables, et que les administrateurs élus, responsables, aient confié d'aussi gros intérêts, une direction aussi capitale et toute une maison qui était ime promesse pom* l'avenir, une des, principales promesses, une des rares promesses que nous eussions, à un homme qui méritait si peu cette confiance ; avaient-ils fait sur le directeur qu'ils introduisaient dans leur maison ime enquête conforme aux règles de la méthode historique moderne ; s'ils ne l'avaient point faite, quelle inconséquence, et cpelle criminelle légèreté ; s'ils avaient fait cette enquête, quelle inattendue contrDjution au peu que j'ai dit, à tout ce qui me reste à dire de cette méthode historique moderne ; mais ce qui aggrave particulièrement le désastre de la Société Nouvelle, c'est que son directeur, M. Clément Rueff. n'est pas seulement le directeiu* qui est parti en Amérique emportant sa caisse ; crime beaucoup plus grave pour ceux qui avaient la charge et la responsabilité de contrôler sa direction, depuis des années il maquillait, il truquait, il falsifiait sa comptabilité, il altérait ses ventes, il masquait ses ventes, ses paiements reçus, il portait effectués des paiements non effectués-, de sorte cpi'aujourd'hui la Société Nouvelle ne sait absolument pas ni ce qu'elle doit, ni ce qui lui est dû; ni ce qu'elle a, ni ce qu'elle n'a pas ; elle est forcée de demander à ses fournisseurs: combien vous dois-je; et quand vous ai-je payés ; elle est forcée de demander à ses clients : combien me devez-vous ; et quand m'avezvous payée.
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Je dis que cette situation est particulièrement grave ; que faisaient et les actionnaires, et les administrateurs de la Société quand ils devaient contrôler leur directeur, surveiller sa direction ; devons-nous croire que tant d'agrégés étaient incapables de surveiller la direction d'ime librairie ; ou qu'ils étaient trop grands hommes pour la surveiller ; ou que ces grands travailleurs étaient paresseux; devons-nous croire cfue tant de sociologues éminents ne pouvaient point, ou ne voulaient point administrer une aussi simple Société ; ces statisticiens distingués trouvaient-ils donc indigne d'eux de refaire de simples additions ; ou bien devons-nous croire qu'il y a deux sortes d'additions, les additions sociologiques, lesquelles sont nobles, et les additions économiques et commerciales, qui sont vUcs.
Je dis que cette situation est singulièrement grave ; j'oserai dire que ce crime est singulièrement grave ; tous nous sommes comptables et responsables, envers le public, envers le pays, envers le socialisme, envers l'avenir, des entreprises, des institutions dont nous avons pris la charge et la responsa- Ijilité ; je hais les grands mots ; mais enfin nous tous qui sortons du privé pour fonder, pour gérer des institutions d'intérêt commmi, du seul fait que nous nous mettons en avant, nous assumons d'écrasantes responsabilités ; quand Charles Guieysse, pendant la première année des cahiers, conçut l'intention de fonder Pages libres, il me lit l'amitié de m'en parler avant d'en parler à personne ; je lui répondis : allez toujours ; mais vous ne savez pas ce que vous faites; le métier cpie vous prenez, c'est un métier de bagne ; — cinq séries et demie de cahiers fabriqués depuis lors, cinq séries
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croissantes, cinq années de travail croissant et de responsabilités croissantes ne m'ont point fait changer d'avis sur les conditions du métier que j'ai pris ; oui, nous faisons un métier de bagnard; mais au moins faisons-le correctement.
Moi aussi je ne dis pas qu'il ne m'est pas arrivé, dans des moments d'extrême lassitude, de fatigue, ou de misère, de regretter les biens irrémédiablement perdus, la paix intérieure, la sécurité du budget familial, tout ce qui fait la quiétude et la tiédeur de la vie, tout ce que perdent sans espoir de retour ceux qui se donnent loyalement à l'action; je ne dis pas que je n'ai pas eu quelquefois des regrets ; je ne dis pas que j'en ai eu ; cela ne regarde personne ; j'ai manifesté quelquefois des inquiétudes ; c'était l'inquiétude, seulement, de succomber dans une tâche où il me paraissait indispensable de ne point succomber; j'ai manifesté l'inquiétude, quelquefois, de ne pouvoir continuer une œuvre que je voulais continuer; mais je ne me suis jamais plaint ; quand on fait certains métiers, on n'a pas le droit de geindre ; il ne fallait pas qu'on y aille ; quand à vingt-cinq ans, à l'âge où les camarades commencent à penser à se caser, on prend certaines résolutions, on doit savoir à quoi on s'expose ; on sait qu'on ne pourra pas se faire une vie comme lui administrateur des pompes funèbres ; l'homme d'action doit travailler, et se taire.
Il s'est mis dans une situation de constante et de totale responsabilité; la responsabilité, cpii pour les autres hommes intervient dans la vie comme un embarras supplémentaire, accidentel, fait au contraire le pain quotidien de l'homme d'action; poiu* les autres hommes, quand il n'y a rien, il n'y a aucune responsa-
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bilité ; et quand il y a quelque événement, il peut y avoir de la responsabilité; pour l'homme d'action, quand il n'y a rien, H est en pleine responsabilité ; et nul événement ne peut le décharger.
Nous sommes toujours, perpétuellement, éternellement, sans appel, responsables et comptables de toutes les institutions dont nous avons assumé la gérance ; nous n'avons jamais rien à dire quand il arrive quelque accident; nous sommes toujours coupables; nous ne sommes reçus à plaider ni l'ignorance, ni la sécurité; nous sommes rigoureusement tenus de savoir et de contrôler ; nous sommes tenus à la perpétuelle insécurité; cette perpétuelle inquiétude, cet éveil permanent est la rançon de la part que nous pouvons faire de l'action commime ; j'ai toujours considéré comme vm événement extrêmement grave cette erreur de plusieurs milliers de francs qui fut commise par l'ancien journal de M. Jaurès dans l'administration d'une souscription destinée à des grévistes; si je ne mettais point dans les cahiers tout ce que j'ai de force de travail et de force d'hiciuiétude, je me considérerais comme un farceur, et comme un de ces politiciens dont nous disons cjixelquefois quelques mots.
Pour l'homme d'action, pour l'homme cjui dit au public : nous avons l'intention de faire ceci et cela, nulle incurie, nulle impéritie n'est une excuse ; mais au contraire l'impéritie et l'incurie sont les plus graves des crimes, et les plus criminels, n'étant plus seulement des crhnes d'action, plus ou moins passagère, mais des crimes d'état ; d'autant que la conduite est plus grave qu'une action, d'autant, pour l'homme d'action, l'incurie et l'impéritie sont plus graves cpie n'importe quel
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