LA MAISON EULER
La maison était plongée dans le silence. Depuis la mort du père, tout semblait mort. Maintenant que s'était tue la voix bruyante de Melchior, on n'entendait plus, du matin au soir, que le murmure lassant du fleuve.
Christophe s'était rejeté dans un travail obstmé. Il mettait une rage muette à se punir d'avoir voulu être heureux. Aux condoléances et aux mots affectueux il ne répondait rien, raidi dans son orgueil. Sans un mot, il s'acharnait à ses tâches quotidiennes, et donnait ses leçons avec vme attention glacée. Ses élèves qui connaissaient son malheur étaient choquées de son insensibilité. Mais ceux cpii, plus âgés, avaient quelque expérience de la douleur, savaient ce que cette froideur apparente pouvait, chez un enfant, dissimuler de souffrance ; et ils avaient pitié de lui. Il ne leur savait point gré de leur sympathie. La musique même ne lui apportait aucun soulagemenl. Il en faisait sans plaisir, comme un devoir. On eût dit qu'il trouvât vme joie cruelle à ne plus avoir de plaisir à rien, ou à se le persuader, à se priver de toutes les raisons de vivre, et à vivre pourtant.
Ses deux frères, eflrayés par le silence de la maison en deuil, s'étaient empressés de la fuir. Rodolphe était entré dans la maison de commerce de son oncle Théodore, et il logeait chez lui. Quant à Enist, après
Jean-Christophe
avoir essayé de deux ou trois métiers, il s'était engagé sui' un des bateaux du Rhin, qui font le service entre Mayence et Cologne ; et il ne reparaissait que quand il avait besoin d'argent. Christophe restait donc seul avec sa mère dans la maison trop grande ; et l'exiguïté des ressources, le paiement de certaines dettes qui s'étaient découvertes après la mort du père, les avaient décidés, quelque peine qu'ils en eussent, à chercher un autre logement plus humble et moins coûteux.
Ils trouvèrent un petit étage, — deux ou trois chambres au second étage d'une maison de la rue du Marché. Le quartier était bruyant, au centre de la ville, lom du fleuve, loin des arbres, loin de la campagne et de tous les lieux familiers. Mais il fallait consulter la raisoii, et non le sentiment ; et Christophe trouvait là une belle occasion de satisfaire à son besoin chagrin de mortiflcation. D'ailleurs, le propriétaire de la maison, le vieux greffier Euler, était mi ami de grand-père, il connaissait toute la famille : c'était assez pour décider Louisa, perdue dans sa maison vide, et irrésistiblement attirée vers ceux cpii avaient pu connaître les êtres qu'elle avait aimés.
Ils se préparèrent au départ. Ils savourèrent longuement l'amère mélancolie des derniers jours passés au foyer triste et cher que l'on cpiittc pour jamais. Ils osaient à peine échanger leur douleur ; ils en avaient honte, ou peur. Chacun pensait qu'il ne devait pas montrer sa faiblesse à l'autre. A table, tous deux seuls dans une lugubre pièce aux volets demi-clos, ils n'osaient pas élever la voix, ils se hâtaient de manger et évitaient de se regarder, par crainte de ne pouvoir cacher leur trouble. Ils se séparaient aussitôt après.
L ADOLESCENT
Christophe relournail à ses affaires ; mais, dès qu'il avait un instant de liJjerté, il revenait, il s'introduisait en cachette chez lui, il montait sur la pointe des pieds dans sa chambre ou au grenier. Alors il fermait la porte, il s'asseyait dans un coin, sur une vieille maUe, ou sur le rebord de la fenêtre, et il restait là sans penser, se remplissant du bourdonnement indéfînissa])le de la vieille maison cjui tressaillait au moindre pas. Son cœur tremblait comme elle. Il épiait anxieusement les souffles les plus légers du dedans et du dehors, les craquements du plancher, les bruits imperceptibles et familiers : il les reconnaissait tous. Il perdait conscience, sa pensée était envahie par les images du passé ; il ne sortait de son engourdissement qu'au son de l'horloge de Saint-Martin, (jui lui rappelait qu'il était temps de repartir.
A l'étage au-dessous, le pas de Louisa allait et venait doucement. Pendant des heures, on ne l'entendait plus; elle ne faisait aucun bruit. Christophe tendait l'oreiUe. Il descendait, un peu iucjniet, comme on le reste longtemps, après vm grand malheur. Il entr'ouvrait la porte : Louisa lui tournait le dos ; elle était assise devant mi placard, au milieu d'un fouillis de choses : des chiffons, de vieux effets, des objets dépareillés, des souvenirs qu'elle avait sortis, sous prétexte de les ranger. Mais la force lui manquait : chacim lui rappelait quelque chose; elle le tournait et le retournait entre ses doigts, et elle se mettait à rêver ; l'objet s'échappait de ses mains ; elle restait, des heures, les bras pendants, affaissée sur sa chaise, et perdue dans une torpeur douloureuse.
La pauvre Louisa passait maintenant la meillemc partie de sa vie dans le passé, — ce triste passé, qui
Jean-Christophe
avait été pour elle bien avare de joie ; mais elle était si habituée à souffrir, cpi'elie conservait la g'ratitude des moindres bienfaits rendus, et que les pâles lueurs qui brillaient de loin en loin dans la suite de ses jours miédiocres suffisaient à les illuminer. Tout le mal que lui avait fait Melchior était oublié, elle ne se souvenait que du bien. L'histoire de son mariage avait été le grand roman de sa vie. Si Melchior y avait été entraîné par un caprice, dont il s'était vite repenti, c'était de tout son coeur qu'elle s'était donnée; elle s'était crue aimée, comme elle aimait elle-même ; et elle en avait gardé à Melchior une reconnaissance attendrie. Ce qu'il était devenu, par la suite, elle ne cherchait pas à le comprendre. Incaiiable de voir la réalité comme elle est, elle savait seulement la supporter comme elle est, en humble et brave femme, qui n'a pas besoin de comprendre la \\e, pour vivre. Ce qu'elle ne s'expliquait pas, elle s'en remettait à Dieu de l'expliquer. Par une piété singuHère, elle prêtait à Dieu la responsabilité de toutes les injustices qu'elle avait pu souffrir de Melchior et des autres, n'attribuant à ceux-ci que le bien qu'elle en avait reçu. Aussi cette vie de misère ne lui avait laissé aucun souvenir amer. Elle se sentait seulement usée, — chélive comme elle était, — par ces années de privations et de fatigues ; et maintenant cjue Melchior n'était plus là, maintenant que deux de ses fils s'étaient envolés du foyer, et que le troisième semblait pouvoir se passer d'elle, elle avait perdu tout courage pour agir ; elle était lasse, sonmolente, sa volonté était engourdie. Elle passait par une de ces crises de neurasthénie, qui frappent souvent, au déclin de la vie, des personnes actives et laborieuses, quand un coup im-
L ADOLESCENT
prévu leur enlève toute raison de vivre. Elle n'avait plus le courage de finir le bas qu'elle tricotait, de ranger le tiroir où elle cherchait, de se lever pour fermer la fenêtre : elle restait assise, la pensée vide, sans force, — que pour se souvenir. Elle avait conscience de sa déchéance, et elle en rougissait comme d'une honte ; elle s'efforçait de la cacher à son fils ; et Christophe, absorbé par l'égoïsme de sa propre peine, n'avait rien remarqué. Sans doute, il avait bien des impatiences seci'ètes contre les lenteurs de sa mère, maintenant, à parler, à agir, à faire les moindres choses; mais, si différentes que fussent ces façons de son activité accoutumée, il ne s'en était pas préoccupé jusqu'alors.
Il en fut frappé, brusquement, ce jour-là, pour la première fois, quand il la sur|>rit, au milieu de ses chiffons, répandus sur le parquet, entassés à ses pieds, remplissant ses mains et couvrant ses genoux. Elle avait le cou tendu, la tête penchée en avant, la figure contractée et rigide. En l'entendant entrer, elle eut un tressaillement; une rougeur monta à ses joues blanches ; d'un mouvement ùistinctif, elle s'eflbrça de cacher les objets qu'elle tenait, et elle balbutia, avec un sourire gêné :
— Tu vois, je rangeais...
Il eut la sensation poignante de cette pauvre âme échouée parmi les reliciues de son passé, et il fut saisi de compassion. Pourtant il prit un ton un peu brusque et grondeur, afin de l'arracher à son apathie :
— Allons, maman, allons, il ne faut pas rester ainsi, au miUeu de cette poussière, dans cette chambre fermée ! Cela fait du mal. Il faut se secouer, il faut en finir avec tous ces rangements.
Jean-Christophe
— Oui, dit-elle docilement.
Elle essaya de se lever, pour remettre les objets dans le tiroir. Mais elle se rassit aussitôt, laissant retomber avec découragement ce qu'elle avait pris.
— Ah ! je ne peux pas, je ne peux pas, gémit-eUe, je n'en viendrai jamais à bout !
Il fut effrayé. Il se pencha sur elle. Il lui caressa le front avec ses mains.
— Voyons, maman, cju'est-oe que tu as ? dit-il. Veuxtu que je t'aide ? Est-ce cj[ue tu es malade ?
EUe ne répondait pas. EUe avait une sorte de sanglot intérieur. Il lui prit les mains, il se mit à genoux devant elle, pour la mieux voir dans la demi-ombre de la chambre.
— Maman ! dit-il, inquiet.
Louisa, le front appuyé sur son épaule, s'abandonna à une crise de larmes.
— Mon petit, répétait-elle, en se serrant contre lui, mon petit!... Tu ne me quitteras pas? Promets-moi, tu ne me quitteras pas ?
Il avait le cœur déchiré de pitié :
— Mais non, maman, je ne te quitterai pas. Qu'est-ce que c'est que cette idée ?
— Je suis si malheureuse 1 Ils m'ont tous quittée, tous...
Elle montrait les objets qui l'entouraient, et l'on ne savait si eUe parlait d'eux, ou de ses fils et de ses morts.
— Tu resteras avec moi ? Tu ne me quitteras pas ?... Qu'est-ce que je deviendrais, si tu t'en allais aussi ?
— Je ne m'en irai pas. Je te le dis, nous resterons ensemble. Ne pleure plus. Je te le promets.
l' ADOLESCENT
Elle continuait à pleurer, vSans pouvoir s'arrêter. Il lui essuya les yeux avec son mouchoir.
— Qu'as-tu, chère maman ? Tu souffres ?
— Je ne saiis pas, je ne sais pas ce cpie j'ai. Elle faisait effort poiu* se calmer, et sourire.
— J'ai beau me raisonner: pour un rien, je me remets à pleurer... Tiens, tu vois, je recommence... Pardonnemoi. Je suis bête. Je suis vieille. Je n'ai plus de force. Je n'ai plus de goût à rien. Je ne suis plus bonne à rien. Je voudrais être enterrée avec tout cela...
Il la pressait contre son cœur, comme un enfant.
— Ne te tourmente pas, repose-toi, ne pense plus... Elle s'apaisait peu à peu.
— C'est absurde, j'ai honte... Mais, qu'est-ce que j'ai ? qu'est-ce que j'ai ?
Cette vieille travailleuse ne parvenait pas à comprendre pourquoi sa force s'était tout à coup rompue; et elle en était humiliée jusqu'au fond d'elle-même. Il feignit de ne pas s'en apercevoir.
— Un peu de fatigue, maman, dit-il, en tâchant de prendre un ton indifférent. Cela ne sera rien, tu verras...
Mais il était inquiet aussi. Depuis l'enfance, il était habitué à la voir vaillante, résignée, silencieusement résistante à toutes les épreuves. Et il s'étonnait de la voir soudain brisée : il avait peur.
Il l'aida à ranger les affaires éparses sur le plancher. De temps en temps, elle s'attardait à im objet ; mais il le lui prenait des mains doucement, et elle le laissait faire.
A partir de ce moment, il s'obligea à rester davantage avec elle. Dès qu'il avait fini sa tâche, au lieu de s'enfermer chez lui, comme il aimait à faire, il venait auprès d'elle. Il sentait maintenant combien elle était seule, et qu'elle n'était pas assez forte pour l'être : il y avait danger à la laisser amsi.
Il s'asseyait à côté d'elle, le soir, près de la fenêtre ouverte qui donnait sur la route. La campagne s'éteignait peu à peu. Les gens rentraient à leur foyer. Les petites lumières s'allumaient dans les maisons, au loin. Ils avaient vu cela mille fois. Mais bientôt, ils n'allaient plus le voir. Ils échangeaient des mots entrecoupés. Ils se faisaient mutuellement remarquer les moindres incidents connus, prévus, de la soirée, avec im intérêt toujours renouvelé. Ils se taisaient longuement; ou Louisa rappelait, sans raison apparente, im souvenir, une histoire décousue, qui lui passait par la tête. Sa langue se déliait un peu, mamtenant qu'elle sentait auprès d'elle un cœm* aimant. Elle faisait effort pour parler. Cela lui était difficile; car elle avait pris l'habitude de rester à l'écart des siens : elle regardait ses fils et son mari comme trop intelligents, pour causer avec elle, et elle n'osait pas se mêler à leur conversation. La pieuse sollicitude de Christophe lui était chose nouvelle et infiniment douce, mais qui l'intimidait. Elle cherchait ses mots, elle avait peine à s'exprimer; ses
L ADOLESCENT
phrases restaient inachevées, ol)scures. Parfois, elle avait honte de ce qu'elle disait; elle regardait son fils, et s'arrêtait au milieu d'une histoire. Mais il lui serrait la niam, et elle se sentait rassurée. Il était pénétré d'amour et de pitié pour cette âme enfantine et maternelle, où il s'était blotti, quand il était enfant, et qui cherchait en lui maintenant un appui. Et il prenait un plaisir mélancolique à ces petits bavardages sans intérêt povu* tout autre que pour lui, à ces souvenirs insignifiants d'une vie toujours médiocre et sans joie, mais qui semblaient à Louisa d'un prix infini. Il cherchait quelquefois à l'interrompre ; il craignait que ces souvenirs ne l'attristassent encore, il l'engageait à se coucher. Elle comprenait son intention, et elle lui disait, avec des yeux reconnaissants :
— Non, je t'assure, cela me fait du bien ; restons encore un peu.
Ils restaient jusqu'à ce que la nuit fût avancée, et le quartier endormi. Alors, ils se disaient bonsoir, elle, un peu soulagée de s'être déchargée d'ime partie de ses peines, lui, le cœur mi peu gros de ce fardeau nouveau joint à celui qu'il portait déjà.
Le jour du départ arrivait. La veille, ils restèrent plus longtemps que d'habitude dans la chambre sans lumière. Ils ne se parlaient pas. De temps en temps, Louisa gémissait : « Ah ! mon Dieu ! » Christophe tâchait d'occuper son attention des mille petits détails du déménagement du lendemain. Elle ne voulait pas se coucher. Il l'y obligea affectueusement. Mais luimême, remonté dans sa chambre, ne se coucha pas avant longtemps. Penché à la fenêtre, il s'efforçait de percer l'obscurité, de voir une dernière fois les ténèbres
Jean- Chris tophe
mouvantes du fleuve, au pied de la maison. Il entendait le vent dans les grands arbres du jardin deMinna. Le ciel était noir. Nul passant dans la rue. Une pluie froide commençait à tomber. Les girouettes grinçaient. Dans une maison voisine, un enfant pleurait. La nuit pesait d'une tristesse écrasante sur la terre et sur l'âme. Les heures monotones, les demies et les quarts au timbre fêlé, tomljaient l'mi après l'autre dans le silence morne, que ponctuait le bruit de la pluie sur les toits et sur les pavés.
Comme Christophe se décidait enfin à se couche-r, le cœur cl le corps transis, il entendit la fenêtre au-dessous de lui (jui se fermait. Et, dans son lit, il pensa douloureusement qu'il est cruel pour les pauvres gens de s'attacher au passé ; car ils n'ont pas le droit d'avoir im passé, comme les riches; ils n'ont pas de maison, pas un coin sur la terre où ils puissent abriter leurs souvenirs : leurs joies, leurs peines, tous leiu-s jours sont dispersés au vent.
Le lendemain, ils transportèrent, par la pluie battante, leur pauvre mobilier dans le nouveau logis. Fischer, le vieux tapissier, leur avait prêté ime charrette et son petit cheval ; et il vint lui-même leur donner un coup de main. Mais ils ne purent emporter tous les meubles; car l'appartement où ils allaient était beaucoup plus étroit que l'ancien. Christophe dut décider sa mère à laisser les plus vieux et les plus inutiles. Ce ne fut pas sans peine ; les moindres avaient du prix pour elle : une table boiteuse, une chaise brisée, elle ne voulait rien sacrifier. Il fallut qac Fischer, fort de l'autorité que lui donnait sa vieille amitié avec grand-père, joignît sa voix grondeuse à celle de Christophe, et même que, bonhomme, et comprenant sa peine, il promît de lui conserver en dépôt cpielques-uns de ces précieux débris pom* le joiu- où elle pourrait les reprendre. Alors elle consentit à s'en séparer, avec déchirement.
Les deux frères avaient été prévenus du déménagement; mais Ernst était venu dh-e, la veille, qu'il ne pourrait être là ; et Rodolphe ne parut qu'im moment, vers midi; il regarda charger les meubles, donna quelques conseils, et repartit d'un air affairé.
Le cortège se mit en marche par les rues boueuses. Christophe tenait par la bride le cheval qui glissait sur les pavés gluants. Louisa, marchant à côté de son fils, tâchait de l'abriter de la pluie qui tombait sans
Jean- Chris tophe
relâche. Et ce fut ensuite la lugul)rc installation dans l'appartement humide, rendu plus sombre encore par les reflets blafards du ciel bas. Ils n'eussent pas résisté au découragement qui les oppressait, sans les attentions de leurs hôtes. Mais, la voilure étant partie, et leurs meuljles entassés pêle-mêle dans la chambre, comme la nuit tomljait, Christophe et Louisa, harassés, affalés l'un sur une caisse, l'autre sur un sac, entendirent une petite toux sèche dans l'escalier : on frappa à leur porte. Le vieux Euler entra. 11 s'excusa cérémonieusement de déranger ses chers hôtes; il ajouta que, pour fêter le premier soir de celte heureuse arrivée, il espérait qu'ils voudraient liien souper en famille avec eux. Louisa, ■ enfoncée dans sa tristesse, voulait refuser. Christophe n'était pas très tenté non plus par cette réunion familiale ; mais le vieux insista, et Christophe, songeant qu'il était mieux pour sa mère de ne point passer cette première soirée dans la nouvelle maison, seule avec ses pensées, la força à accepter.
Ils descendirent à l'étage au-dessous, où ils trouvèrent toute la famille réunie : le vieux, sa fille, son gendre Vogel, et ses petits-enfants, un garçon et tme fille, un peu moins âgés que Christophe. Tous s'empressèrent autour d'eux, leur souhaitant la bienvenue, s'informant s'ils étaient fatigués, s'ils étaient contents de leurs chambres, s'ils n'avaient besoin de rien, leur posant dix questions, auxquelles Christophe ahuri ne comprenait rien; car ils parlaient tous à la fois. La soupe était déjà servie : ils se mirent à table. Mais le bruit contmua. Amalia, la fille de Euler, avait entrepris aussitôt de mettre Louisa au courant de toutes les particularités locales, de la topographie du quartier, des habitudes et
L ADOLESCENT
des avantages de la maison, de l'heure où passait le laitier, de l'heure où elle se levait, des divers fournisseurs et des prix ciu'elle payait. Elle ne la lâchait point, qu'elle n'eût tout explicpié. Louisa, assoupie, s'efforçait de témoigner de l'mtérèt à ces renseignements ; mais les remartpies qu'elle se hasardait à faire témoignaient qu'elle n'avait rien compris, et provoquaient, avec les exclamations indignées d'Amalia, un redoublement d'mformations. Le vieux greffier Euler expliquait à Christophe les difficultés de la carrière musicale. L'autre voisme de Christophe, Rosa, la fdle d'Amalia, parlait sans s'arrêter, depuis le commencement du repas, avec une volubilité telle, qu'elle n'avait pas le temps de respirer : elle perdait haleine au milieu d'une phrase; mais elle reprenait aussitôt. Vogel, morne, se plaignait de ce qu'il mangeait. Et c'était à ce sujet des discussions passionnées. Amalia, Euler, la petite, mterrompaient levirs discours, pour prendre part au débat; et il s'élevait des controverses sans fin sur la cpiestion de savoir s'il y avait trop de sel dans le ragoût, ou pas assez : ils se prenaient à témoin les uns les autres; et, natureUcment, pas un avis n'était semblable à l'autre. Chacun méprisait le goût de son voisin, et croyait le sien seul sain et raisonnable. On aurait pu discuter làdessus jusqu'au Jugement Dernier.
Mais, à la fin, tous s'entendirent pour gémir en commun sur la liiéchanceté des temps. Ils s'apitoyèrent affectueusement sur les chagrins de Louisa et de Christophe, dont ils louèrent, en termes cpii le touchèrent, la conduite courageuse. Ils se complurent cà rappeler non seulement les malheurs de leurs hôtes, mais les leurs, et ceux de leurs amis et de tous ceux qu'ils connais-
Jean- Christophe
saicnt; et ils tombèrent d'accord que les bons étaient toujours malheureux, et qu'il n'y avait de joie que pour les égoïstes et les malhonnêtes gens. Ils conclurent que la vie était triste, qu'elle ne servait à rien, et qu'il vaudrait beaucoup mieux être mort, si ce n'était la volonté de Dieu, sans doute, qu'on vécût pour souffrir. Gomme ces idées se rapprochaient du pessimisme actuel de Christophe, il en conçut plus d'estime pom^ ses hôtes, et ferma les yeux sur leurs petits travers.
Quand il remonta avec sa mère dans la chambre en désordre, ils se sentaient tristes et las, mais im peu moins seuls; et tandis que Christophe, les yeux ouverts dans la nuit, ne pouvant dormir à cause de sa fatigue et du liruit du cjuartier, écoutait les lourdes voitures qui ébranlaient les murs, et les souffles de la famiUe endormie à l'étage au-dessous, il tâchait de se persuader qu'U serait, sinon heureux, moins malheureux ici, au milieu de ces braves gens, — à vrai dire, un peu ennuyeux, — qui souffraient des mêmes maux que lui, qui semblaient le comprendre, et qu'il croyait comprendre.
Mais s'étant à la fin assoupi, U fut désagréablement réveillé dès l'aube par les voix de ses voisins qui commençaient à discuter, et par le grincement de la pompe qu'ime main rageuse faisait marcher, pour procéder ensuite au lavage à grande eau de la cour et de l'escalier.
Juslus Euler était iin petit vieillard voûté, avec des yeux inquiets et moroses, une figure rouge, plissée et bossuée, la mâchoire édentée, et une barbe mal soignée, qu'il ne cessait de tourmenter avec ses mains. Très brave homme, un peu prudhomme, profondément moral, il s'entendait assez bien avec grand-père. On prétendait qu'il lui ressemblait. Et, en vérité, il était bien de la même génération et élevé dans les mêmes principes ; mais il lui manquait la forte vie physicjue de Jean-Michel : c'est-à-dire que, tout en pensant comme lui sur une quantité de points, au fond il ne lui ressemblait guère; car ce qui fait les hommes, c'est le tempérament, bien plus que les idées ; et quelles que soient les divisions, factices ou réelles, que l'intelligence a mises entre eux, la grande division de l'humanité est celle des gens bien portants et de ceux qui ne le sont point. Le vieux Euler n'était pas des premiers. Il parlait de morale, comme grand-père; mais sa morale n'était pas la même que celle de grand-père; elle n'avait pas son estomac robuste, ses poimions, et sa force joviale. Tout chez lui et chez les siens était bâti sur un plan plus parcimonieux et plus étriqué. Quarante ans fonctionnaire, maùitenant retraité, il souffrait de cette tristesse de l'inaction, si lourde chez les vieillards, qui ne se sont pas ménagé pour leurs dernières années la ressource d'ime vie intérieure. Toutes ses
Jean-Christophe
habitudes naturelles ou acquises, toutes celles de son niétiei" lui avaient donné quelque chose de méticuleux et de chagrin, qui se retrouvait à quelcjue degré chez chacun de ses enfants.
Son gendre, Vogel, employé à la chancellerie du palais, avait ime cinquantame d'années. Grand, fort, tout à fait chauve, des lunettes d'or collées aux tempes, et d'assez bonne mine, il se croj-ait malade, et sans doute l'était, bien qu'il n'eût évidemment pas tous les maux qu'il se prêtait, mais l'esprit aigri par la niaiserie de son métier, et le corps un peu ruiné par sa vie sédentaire. Très laborieux d'ailleurs, non sans mérite, ayant même une certaine culture, il était victime de l'absurde vie moderne, et comme tant d'employés enchaînés à leurs l)ureaux, succombait au démon de l'IiA'pocondrie. Un de ces malheureux, que Goethe appelait ce ein trauriger iingriechischerHypochondrist » — « un hypocondre morose et pas grec », — et qu'il plaignait, mais qu'il avait bien soin de fuir.
Amalia ne faisait ni l'un, ni l'autre. Robuste, bruyante et active, elle ne s'apitoyait pas sur les jérémiades de son mari; elle le secouait rudement. Mais à vivre toujours ensemble, nulle force ne résiste; et quand, dans un ménage, l'un des deux est neurasthénique, il y a de grandes chances pour que, quelques années après, ils le soient tous les deux. Amalia avait eu beau crier contre Vogel, elle avait beau continuer de crier, par habitude et par besoin : l'instant d'après, elle gémissait plus fort que lui sur son état ; et, passant sans transition des rebuffades aux lamentations, elle ne lui faisait aucun bien ; elle décuplait au contraire son mal, en donnant à des niaiseries un retentissement assourdissant. EUe finis-
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sait, non seulement par achever d'accabler le malheureux Vogel, épouvanté des proportions que prenaient ses propres plaintes répercutées par cet écho, mais par accabler tout le monde, et s'accabler elle-même. A son tour, eUe prenait l'habitude de g-émir sans raison sur sa solide santé, et sur celle de son père, et de sa fdle, et de son fils. Ce devenait mie manie : à force de le dire, elle se le persuadait. Le momdre rhume était pris au tragique ; tout était un sujet d'inquiétudes. Bien plus : quand on allait liien, elle se tourmentait encore, en pensant à la maladie prochame. Ainsi la vie se passait dans des transes perpétuelles. Au reste, on ne s'en portait pas plus mal ; et il semblait que cet état de plaintes constantes servît à entretenir la santé générale. Chacmi mangeait, dormait, travaillait, comme à l'ordinaire ; et la vie du ménage n'en était pas ralentie. L'activité d'Amalia ne se satisfaisait j^oint de s'exercer du matin au soir, du haut en bas de la maison : il fallait que chacun s'évertuât autour d'elle ; et c'était un branlel)as de meubles, un lavage de carreaux, mi frottement de parquets, un bruit de voix, de pas, une trépidation, mi mouvement perpétuels.
Les deux enfants, écrasés par cette bruyante autorité, qui ne laissait personne libre, semblaient trouver naturel de s'y soumettre. Le garçon, Leonhard, avait une joUe figure msignifiante, et des manières compassées. La jeune fille, Rosa, une blondine, avec d'assez beaux yeux, bleus, doux et affectueux, eût été agréable, surtout par la fraîcheur de son teint délicat, et son air de bonté, sans un nez un peu fort et gauchement planté, qui alourdissait la figure et lui domiait un caractère niais. Elle l'appelait une jeune fille de Holbem,
Jean-Christophe
({iii est au musée de Bàle, — la fille du bourgmestre Meier, — assise, les yeux baissés, les mains sur ses genoux, ses cheveux pâles dénoués sur ses épaules, l'air gêné et honteux de son nez disgracieux. Mais Rosa jusqu'ici ne s'en inquiétait guère, et cela ne troublait point son caquet inlassable. On entendait sans cesse sa voix aiguë qui racontait des histoires, toujours essoufflée, comme si elle n'avait jamais le temps de tout dire, et toujours excitée et pleine d'entrain, en dépit des gronderies qu'elle essuyait de sa mère, de son père, du grand-père lui-même, exaspérés, moins parce qu'elle parlait toujours, que parce qu'elle les empêchait de parler. Car ces excellentes gens, bons, loyaux, dévoués, — la crème des honnêtes gens, — avaient prescjue toutes les vertus ; mais il leur en manquait une qui est capitale, et fait le charme de la vie : la vertu du silence.
Christophe était en vehie de patience. Ses chagrins avaient assagi son humeur intolérante et emportée. L'expérience qu'il avait faite de l'indifférence cruelle des âmes élégantes, le portait à sentir davantage le prix de braves gens, sans grâce, et diablement ennuyeux, mais qui avaient de la vie une conception austère, et, parce cpi'ils vivaient sans joie, lui semblaient vivre sans faiblesse. Ayant décidé qu'ils étaient excellents et qu'ils devaient lui plaire, il s'efforçait, en Allemand qu'il était, de se persuader qu'ils lui plaisaient en effet. Mais il n'y réussissait point : il manquait de ce complaisant idéalisme germanique, qui ne veut pas voir, et ne voit pas, ce qu'il lui serait désagréable de remarquer, par crainte de troubler la tranquillité commode de ses jugements et l'agrément de sa vie. Au contraire, il ne sentait jamais si bien les défauts des gens, que cjuand il les aimait, quand il eût voulu les aimer entièrement, sans aucune restriction : c'était ime sorte de loyauté mconsciente et un besoin irrésistible de vérité, cpii le rendait, malgré lui, plus clairvoyant et plus exigeant à l'égard de ce qui lui était le plus cher. Aussi ne tarda-t-il pas à ressentir ime sourde iiTitation des travers de ses hôtes. Ceux-ci ne
cherchaient pomt à les déguiser. Au contraire de ce qui se passe d'ordinaire, ils étalaient tout ce qu'ils avaient d'insupportable; et le meilleur restait en eux caché. C'est ce que se disait Christophe, qui, s'accusant d'injustice, entreprit de passer outre à ses premières impressions, et de découvrir les excellentes qualités qu'ils dissimulaient avec tant de soin.
Il essaya de lier conversation avec le vieux Justus Euler, qui ne demandait pas mieux. Il éprouvait pour lui une secrète sympathie, en souvenir de grand-père qui l'aimait et le vantait. Mais le bon Jean-Michel avait, plus que Christophe, l'heureuse faculté de se faire illusion sur ses amis; et Christophe s'en aperçut bien. En vain chercha-t-il à connaître les souvenirs de Euler sur grand-père. Il ne réussit à tirer de lui qu'une image décolorée et passablement caricaturesque de Jean- Michel, et des brilles d'entretiens sans aucun intérêt. Invariablement, les récits de Euler commençaient par :
— Comme je le disais à ton pauvre grand-père...
Il ne se souvenait de rien autre. Il n'avait rien entendu, que ce qu'il avait dit lui-même.
Peut-être que Jean-Michel n'écoutait pas autrement. La plupart des amitiés ne sont guère que des associations de complaisance mutuelle, pour parler de soi avec un autre. Mais du moins Jean-Michel, si naïvement qu'il s'abandonnât à sa joie de discourir, avait une sympathie, toujours prête à se dépenser à tort et à travers. Il s'intéressait à tout ; il regrettait toujours de n'avoir plus quinze ans, pour voir les merveilleuses inventions des générations nouvelles, et pour se mêler à leurs pensées. Il avait celte qualité, la plus précieuse peut-être de la vie : une fraîcheur de curiosité, que les
L ADOLESCENT
aimées u'alléraienl point, el qui renaissait avec chaque matin. 11 n'avait i)as assez de talent pour utiliser ce don ; mais combien de gens de talent auraient pu le lui envier ! La plupart des hommes meurent à vingt ou trente ans : passé cet âge, ils ne sont plus que leur propre reflet ; le reste de leur vie s'écoule à se singer eux-mêmes, à répéter d'une façon de jour en jour plus mécanique et plus grimaçante ce qu'ils ont dit, fait, pensé, ou aimé, au temps où ils étaient.
Il y avait si longtemps que le vieux Euler avait e7f', et il avait été si peu, que ce qui restait de lui maintenant était bien pauvre et un peu ridicule. En dehors de son ancien métier et de sa vie de famille, il ne savait rien, et ne voulait rien savoir. 11 avait sur toutes choses des idées toutes faites qui dataient de son adolescence. Il prétendait se connaître aux arts; mais il s'en tenait à certains noms consaci;és, au sujet desquels il ne manquait pas de rééditer des formules emphatiques : tout le reste était nul et non avenu. Quand on lui parlait d'artistes modernes, il n'écoutait point, et parlait d'autre chose. 11 se disait passiomié de musique, et demandait à Christophe de jouer. Mais dès que Christophe, qui y avait été pris une ou deux fois, commençait à jouer, le vieux commençait à causer, tout haut, avec sa bru, comme si la musique redou])lait son intérêt pour tout ce qui n'était pas la musique. Christophe exaspéré se levait au milieu du morceau : persomie ne le remarquait. Il n'y avait que quelques vieux airs, — trois ou quatre, — les uns très beaux, les autres très laids, mais tous également consacrés, qui avaient le privilège d'obtenir un silence relatif et une approbation absolue. Dès les premières notes, le vieux tombait