‹ Cahiers de la quinzaine (volume 2)Chapitre 3 sur 18 · II · texte numérisé non relu

II

Jean- Ch ristophe

en extase, et les larmes lui venaient anx yeux, moins pour le plaisir qu'il y goûtait que pour celui qu'il y avait jadis goûté. Christophe finit par prendre ces airs en horreur, bien que certains d'entre eux, comme Y Adélaïde, de Beethoven, lui fussent chers : le vieux en fredomiait constamment les premières mesures, et ne manquait pas de déclarer que « cela, c'était de la musique », la comparant avec mépris à « toute cette sacrée musique moderne, qui n'a pas de mélodie ». — Il est vrai (ju'il n'en connaissait rien.

Son gendre, plus mstruit, se tenait au courant du mouvement artistique ; mais c'était encore pis ; car il apportait dans ses jugements un esprit de dénigrement perpétuel. Il ne manquait pourtant ni de goût, ni d'intelligence ; mais il ne pouvait prendre son parti d'admirer ce qui était moderne. Il eût tout aussi bien dénigré Mozart et Beethoven, s'ils eussent été de son temps, et reconnu le méi'ite de Wagner ou de Richard Strauss, s'ils eussent été morts depuis im siècle. Son instinct chagrin se refusait à admettre qu'il pût y avoir encore aujourd'hui, de son vivant, des grands hommes vivants : cette pensée lui déplaisait. Il était si aigri de sa vie manquée, qu'il tenait à se persuader qu'elle était manquée pour tous, qu'il n'en pouvait être autrement, et que ceux qui croyaient le contraire, ou qui le prétendaient, étaient de deux choses l'xme : des nigauds ou des farceurs.

Aussi ne parlait-il de toute célébrité nouvelle, que sur im ton d'amère ironie; et, comme il n'était point sot, il ne manquait pas d'en découvrir, dès le premier coup d'oeil, les côtés failjles et ridicules. Tout nom nouveau le mettait en défiance ; avant d'en lùen connaître,

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il était disposé à le critiquer, — puisqu'il ne le connaissait pas. S'il avait de la sympathie pour Christophe, c'est parce ciu'il croyait que cet enfant misanthrope trouvait la vie mauvaise, comme lui, et d'ailleurs était sans génie. Rien ne rapproche de petites âmes souffreteuses et mécontentes, comme la constatation de leur commime impuissance. Rien non plus ne contribue davantage à rendre le goût de la santé et de la vie à ceux qui sont saias et faits pour vivre, que le contact de ce sot pessimisme de médiocres et de malades, qui, parce qu'ils ne sont pas heureux, nient le bonheur des autres. Christophe en fit l'épreuve. Ces pensées moroses lui étaient pourtant familières; mais il s'étonnait de les retrouver dans la bouche de Vogel, et de ne les plus reconnaître : bien plus, elles lui devenaient hostiles; il en était blessé.

n était bien plus révolté encore par les façons d'Amalia. La brave femme ne faisait après tout qu'applicjuer les théories de Christophe sur le devoir. Elle avait à tout propos ce mot à la bouche. Elle travaillait sans relâche, et voulait cjue chacun travaillât comme elle. Ce travail n'avait pas pour but de rendre les autres et elle-même plus heureux : au contraire. On pouvait prescpie dire qu'il avait pour principal objet, d'être une gêne pour tous, et de rendre la vie le plus désagréable possible, afin de la sanctifier. Rien n'aïu-ait pu la décider à interrompre, un seul moment, le saint office du ménage, cette sacro-sainte institution, qui prend chez tant de femmes la place de tous les autres devoirs moraux et sociaux. Elle se serait crue perdue, si elle n'avait, aux mêmes jours, aux mêmes heures, frotté le parquet, lavé les carreaux, fait briller les

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boulons de porte, battu les tapis à tour de liras, remué les chaises, les tables, les armoires. Elle y mettait de l'ostentation. On eût dit qu'il s'ag-issait de son honneur. Et n'est-ce pas, d'ailleurs, avec le même esprit que beaucoup de femmes imaginent et défendent leur honneur? C'est une sorte de meulîle qu'il faut tenir brillant, un partpict l>ien ciré, froid, dur, — et glissant.

L'accomplissement de sa lâche ne rendait pas madame Vogel plus aimaljle. Elle s'acJiarnait aux niaiseries du ménage, comme à un devoir imposé par Dieu. Et elle méprisait celles tpii ne faisaient pas comme elle, qui prenaient du repos, qui savaient entre leurs travaux jouir un j^eu de la vie. EUc allait relancer jusque dans sa chambre Louisa, qui, de temps en temps, au milieu de son ouvrage, s'asseyait pour rêver. Louisa soupirait, mais se soumettait, avec un sourire confus. Heureusement Christophe n'en savait rien : Amalia attendait qu'il fût sorti, pour faire ces irruptions dans leur appartement; et, juscpi'à présent, elle ne s'était pas attaquée directement à lui : il ne l'eût pas supporté. Il se sentait vis à vis d'elle dans un état d'hostilité latente. Ce qu'il lui pardonnait le moms, c'était son vacarme. Il en était excédé. Enfermé dans sa cliaml)rc, — une petite pièce basse qui donnait sur la cour, — la fenêtre hei'méticjuement close, malgré le manque d'air, afin de ne pas entendre le remue-ménage de la maison, il ne réussissait point à s'en défendre. Involontairement, il s'attachait à suivre, avec une attention surexcitée, les moindres lîruits d'en bas; et quand la terrible voix, qui perçait les cloisons, après une accalmie momentanée, s'élevait de nouveau, il était pris de rage : il criait, frappait du

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pied, lui adressait à travers le mur une collection d'injures. Dans le tapag-e g-énéral, on ne s'en apercevait même pas : on croyait qu'il composait. Il donnait madame Vogel à tous les diables. Il n'y avait pas de respect, ni d'estime qui tînt. Il lui semblait, à ces instants, qu'il eût préféré la plus dévergondée des femmes et la plus sotte, pourvu qu'elle se tût, à l'intelligence, à l'honnêteté, et à toutes les vertus, quand elles font trop de bruit.

Cette haine du bruit le rapprocha de Leonhard. Le jeime garçon, seul, au milieu de l'agitation générale, restait toujours tranquille, et n'élevait jamais la voix plus fort à un moment qu'à un autre. Il s'exprimait d'une façon correcte et mesurée, choisissant tous ses mots, et ne se pressant pas. La bouillante Amalia n'avait pas la patience d'attendre qu'il eût fini; tous s'exclamaient sur sa lenteur. Il ne s'en émouvait point. Rien n'altérait son calme et sa respectueuse déférence. Clu'istophe était d'autant plus attii-é par lui, qu'il avait appris que Leonhard se destinait à la vie ecclésiastique; et sa ciu>iosité en était vivement excitée.

Christophe se trouvait alors, à l'égard de la religion, dans un état assez étrange : il ne savait pas lui-même dans cpiel état il se trouvait. Il n'avait jamais eu le temps d'y songer sérieusement. Il n'était pas assez instruit, et il était beaucoup trop absorlié par les difficultés de l'existence, pour avoir pu s'analyser, et mettre de l'ordre dans ses pensées. Violent comme il était, il passait d'un extrême à l'autre, et de la foi entière à la négation absolue, sans s'inquiéter d'être ou non d'accord avec soi-même. Quand il était heureux, il ne pensait guère à Dieu, mais il était assez disposé à y croire. Quand il était malhem'eux, il y pensait, mais il n'y croyait guère : il lui semblait ùnpossible qu'un

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Dieu autorisât le malheur et l'injustice. Ces difficultés l'occupaient d'ailleurs fort peu. Au fond, il était trop religieux pour penser beaucoup à Dieu. Il vivait en Dieu, il n'avait pas besoin d'y croire. Cela est bon pour ceux cpii sont faibles, ou affaiblis, pour les \aes anémitjues. Ils aspirent à Dieu, comme la plante au soleil. Le mourant s'accroche à la vie. Mais celui qui porte en lui le soleil et la vie, c[u'irait-il les chercher hors de lui ?

Christophe ne se fût probablement jamais préoccupé de ces questions, s'il avait vécu seul. Mais les obligations de la vie sociale l'obligeaient à fixer sa pensée sur ces problèmes puérils et oiseux, cpai tiennent une place disproportionnée dans le monde, et où il faut prendre parti, puisqu'on s'y heurte à chaque pas. Comme si une âme saine, généreuse, débordante de force et d'amour, n'avait pas mille choses plus pressées à faire, que de s'inquiéter si Dieu existe ou non!... Si encore il ne s'agissait que de croire à Dieu ! Mais il faut croire à un Dieu, de telles dimensions et de telle forme, de telle couleur et de telle race ! Pour cela, Christophe n'y songeait même pas. Jésus ne tenait presque aucune place dans ses pensées. Ce n'était pas qu'il ne l'aimât point : il l'aimait, cpiaud il pensait à lui; mais il ne pensait jamais à lui. Il se le reprochait parfois, il s'en chagrinait, il ne comprenait pas pourquoi il ne s'y intéressait pas davantage. Pourtant il pratiquait, tous les siens pratiquaient, son grand-père lisait sans cesse la Bil^le ; lui-même suivait régulièrement la messe; il la servait, en quelque sorte, puisqu'il était organiste; et il s'appliquait à sa tâche avec une conscience exemplaire. Mais il eût été bien embarrassé,

Jean-Christophe

au sortir de l'ég-lise, de dire à quoi il avait pensé. Il se mit à la lecture des Livres Saints, pour fixer ses idées, et il y prit de l'amusement, et même du plaisir, mais comme à des livres beaux et curieux, qui ne diffèrent pas essentiellement d'autres livres, que personne ne songe à appeler sacrés. Pour dire la vérité, si Jésus lui était sympathique, Beethoven le lui était bien plus. Et, à son orgue de Saint-Florian, où il accompagnait l'offîce du dimanche, il était plus occupé de son orgue que de la messe, et plus religieux, les jours où la chapelle jouait du Bach, que les jours où elle jouait du Mendelssohn. Certaines cérémonies lui causaient une ferveur exaltée. Mais était-ce bien Dieu qu'il aimait alors, ou seulement la musique, comme un prêtre imprudent le lui avait dit un jour, par plaisanterie, sans se douter du trouble où le jetterait sa boutade? Un autre n'y eût pas pris garde, et n'eût i^ien changé à sa façon de vivre, — (tant de gens s'accommodent de ne pas savoir ce qu'ils pensent !) — Mais Christophe était affligé d'un besoin de sincérité gênant, qui lui inspirait des scrupules à tout propos. Et du jour qu'il en eut, il lui devmt impossil)le de n'en pas avoir toujours. Il se tourmentait, il lui semlilait qu'il agissait avec duplicité. Croyait-il, ou ne croyait-il pas?... Il n'avait pas les moyens, matériels ni intellectuels, — (il faut du savoir et des loisirs) — pour résoudre la question, seul. Et cependant, U fallait la résoudre, sous peme d'être un indifférent, ou un hypocrite. Or, il était aussi incapable d'être l'un que l'autre.

Il cherclia à sonder timidement les gens cjui l'entouraient. Tous avaient l'air sûrs d'eux-mêmes. Christophe brûlait de connaître leurs raisons. Il n'y parvenait

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point. Presque jamais on ne lui faisait une réponse précise : c'étaient toujours des discours à côté. Certains le traitaient d'orgueilleux, et lui disaient que cela ne se discute point, que des milliers de gens plus intellig-enls que lui et meilleurs, avaient cru sans discuter, qu'il n'avait qu'à faire comme eux. Il en était même qui prenaient un air froissé, comme si c'eût été une olï'ense pci'sonnelle de leur poser une telle question; et pourtant, ce n'étaient peut-être pas les plus sûrs de leur fait. D'autres haussaient les épaules et disaient, en souriant : « Bah ! cela ne peut pas faire de mal. » Et leur sourire disait : « Et c'est tellement commode!... » Ceux-là, Christophe les méprisait de toute la force de son cœur.

Il avait essayé de s'ouvrir de ses inquiétudes à un prêtre; mais il fut découragé par cette tentative. Il ne put discuter sérieusement avec lui. Si affable que fût son interlocuteur, il faisait poliment sentir qu'il n'y avait point d'égalité i^éeile entre Christophe et lui; il semblait entendu d'avance que sa supériorité était incontestée, et que la discussion ne pouvait pan franchir les limites qu'il lui assignait, sans une sorte d'inconvenance : c'était un jeu de parade tout à fait iiioffensif. Quand Christophe avait voulu passer outre, et poser des questions, auxquelles il ne plaisait pas au digne homme de répondre, il s'en était tiré avec un sourire protecteur, quelques citations latines, et une oljjurgation paternelle de prier, prier, pour que Dieu l'éclairàt. — Christophe était sorti de l'entretien, humilié et blessé par ce ton de supériorité polie. A tort ou à raison, pour rien au monde, il n'aurait eu de nouveau recours à un prêtre. Il admettait bien que ces hommes lui étaient

supérieurs par l'intelligence et leur titre sacré ; mais lorsque l'on discute, il n'y a plus ni supérieur, ni inférieur, ni titres, ni âge, ni nom : rien ne compte que la vérité, devant elle tout le monde est égal.

Aussi fut-U heureux de trouver un garçon de son âge, qui crût. Lui-même ne demandait qu'à croire ; et il espérait fj[ue Leonhard lui en donnerait de bonnes raisons. Il lui lit des avances. Leonhard répondit avec sa douceur habituelle, mais sans empressement : il n'en mettait à rien. Gomme on ne pouvait avoir ime conversation suivie à la maison, sans être interrompu à tout instant par Amalia ou par le vieux, Christophe proposa une promenade, le soir, après dîner. Leonhard était trop poli pour refuser, quoiqu'il s'en fût dispensé volontiers; car sa nature indolente avait peur de la marche, de la conversation, et de tout ce qui lui coûtait un effort.

Glu-istophe était gêné pour entamer l'entretien. Après deux ou trois phrases gauches sur des sujets indifférents, il se jeta, avec une brusquerie un peu brutale, dans la cfuestion qui lui tenait au cœur. Il demanda à Leonhard si vraiment il allait se faire prêtre, et si c'était pour son plaisir, Leonhard, interloqué, jeta sur lui un regard incpiiet; mais quand il vit que Christophe n'avait aucune intention hostile, il se rassura :

— Oui, répondit-U. Comment en serait-il autrement?

— Ah! fît Christophe. Vous êtes bien heureux! Leonhard sentit une nuance d'envie dans la voix de

Christophe, et il en fut agréablement flatté. Il changea aussitôt de manières, il devint expansif, sa figure s'éclaira :

— Oui, dit-il. Je suis heureux.

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11 rayonnait.

— Comment faites-vous pour cela? demanda Christophe.

Leonhard, avant de répondre, proposa de s'asseoir, sur un banc tranquille, dans une galerie du cloître de Samt-Martm. On apercevait de là im coin de la petite place, plantée d'acacias, et par de là la ville, la campagne, baignée par la brume du soir. Le PJiin coulait au pied de la colline. Un vieux cimetière abandonné, dont les tombes étaient noyées sous un flot d'herbes, dormait à côté d'eux, derrière sa grille close.

Leonhard se mit à parler. Il disait, les yeux brillants de contentement, combien il était doux d'échapper à la vie, d'avoir trouvé l'asile, où l'on est et sera pour toujours à l'abri. Christophe, encore meurtri par ses blessures récentes, sentait passionnément ce désir de repos et d'oubli; mais il s'y mêlait im regret. Il demanda avec mi soupir :

— Et pourtant, est-ce cpe cela ne vous coûte pas de renoncer tout à fait à la vie ?

— Oh ! fit l'autre tranquillement, qu'y a-t-il à regretter? N'est-elle pas triste et laide?

— Il y a de belles choses aussi, dit Christophe, regardant le beau soir.

— Il y a quelques belles choses, mais peu.

— Ce peu, c'est encoi^e beaucoup pour moi !

— Oh! bien, c'est ime smiple affaire de bon sens. D'un côté, un peu de bien et beaucoup de mal; de l'autre, ni bien ni mal, sur terre; et après, un bonheur infini : est-ce qu'on peut hésiter?

Christophe n'aimait pas beaucoup cette arithmétifjue. Une vie si économe lui paraissait bien pauvre. Ccpen-

dant il s'efforçait de se persuader que c'était là la sagesse.

— Ainsi, demanda-t-U avec un peu d'ironie, il n'y a pas de risque que vous vous laissiez séduire par une heure de plaisir?

— Quelle sottise! quand on sait que ce n'est cju'une heure, et qu'il y a toute l'éternité après !

— Vous en êtes donc liien sûr de cette éternité?

— Naturellement.

Christophe l'interrogea. Il avait un frémissement de désir et d'espoir. Si Leonhard allait lui fournir enfin les pi^euves invinciiiles de croire! Avec quelle passion il renoncerait lui-même à tout le reste du monde, pour le suivre en Dieu.

Tout d'abord, Leonhard, fier de son rôle d'apôtre, convaincu d'ailleurs que les doutes de Christophe n'étaient que pour la forme, et qu'ils auraient le bon goût de céder aux premiers arguments, recourut aux livres samts, à l'autorité de l'Évaîigile, aux miracles, à la tradition. Mais U commença à s'assombrir, quand Christophe, après l'avoir écouté quelcpies minutes, l'arrêta en lui disant que c'était répondre à la question par la question, et qu'il ne lui demandait pas de lui exposer ce qui faisait justement l'olijet de son doute, mais les moyens de le résoudre. Leonhard dut constater alors que Christophe était Ijeaucoup j^lus malade cju'il ne semblait, et qu'il avait la prétention de ne se laisser convaincre qu'au moyen de la raison. Cependant il pensait encore que Christophe jouait l'esprit fort — (il n'imaginait pas qu'on pût l'être sincèrement). — Il ne se découragea donc pas, et, fort de sa science récente, il fit appel à ses comiaissances d'école; il débaUa pêle-mêle,

avec plus d'autorité que d'ordre, ses preuves métaphysiques de l'existence de Dieu et de l'àme immortelle. Christophe, l'esprit tendu, le front plissé par l'effort, peinait silencieusement; il lui faisait recommencer ses mots, cherchait laborieusement à en pénétrer le sens, à l'enfoncer en soi, à suivre le raisonnement. Puis il éclata tout d'un coup, déclara cju'on se mocpiait de lui, que tout cela c'était des jeux d'esprit, des plaisanteries de beaux parleurs qui fabricpiaient des mots et qui s'amusaient ensuite à croire c[ue ces mots étaient des choses. Leonliard, piqué, se porta garant de la bonne foi de ses auteurs. Christophe haussa les épaules, et dit, en jurant, cjue si ce n'étaient pas des farceurs, c'étaient de sacrés littérateurs; et il exigea d'autres preuves.

Quand Leonhard reconnut, avec stupeur, que Christophe était irrémédiablement atteint, il ne s'intéressa plus à lui. Il se souvint qu'on lui avait recommandé de ne pas perdre son temps à discuter avec des incrédules, — du moins ([uand ils s'entêtent à ne pas vouloir croh'e. C'est riscpier de se troubler soi-même, sans nul profit pour l'autre. Mieux vaut abandonner le malheureux à la volonté de Dieu, qui, si c'est son dessein, savira bien l'éclairer ; ou sinon, qui oserait aller contre la volonté de Dieu? Leonhard ne s'obstina donc pas à jDTolonger la discussion. Il se contenta de dire avec douceur tpi'il n'y avait rien à faire pour le moment, qu'aucun raisonnement n'était capable de montrer le chemin, tant qu'on était résolu à ne pas le voir, et qu'il fallait prier, faire appel à la grâce : rien n'est possible sans elle; il faut la désirer, il faut vouloir, pour croire.

Vouloir? pensait amèrement Christophe. Ainsi, Dieu

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existera, parce que je voudrai qu'il existe! Ainsi, la mort n'existera plus, parce qu'il me plaira de la nier!.,. Hélas!... Comme la vie est facile à ceux qui n'ont pas le besoin de voir la vérité, à ceux qui ont le pouvoir de la voir comme ils désirent, et de se fabriquer des rêves complaisants, où dormir douillettement! Dans un tel lit Christophe était bien sûr de ne dormir jamais...

Leonhard continuait à ijarler. Il s'était rabattu sur son sujet de prédilection : les charmes de la vie contemplative ; et sur ce terrain sans danger, il ne tarissait plus. De sa voix monotone qui tremblait de plaisir, il disait les joies de la vie en Dieu, en dehors, au-dessus du monde, loin du bruit, dont il parlait avec un accent inattendu de hame (il le détestait presque autant que Christophe), loin des violences, loiu des railleries, loin des petites misères dont on souffre, chafjue jour, dans le nid chaud et sûr de la foi, d'où l'on contemple en paix les malheurs du monde étranger et lointain. Christophe, en l'écoutant pailler, perçait l'égoïsme de cette foi. Leonhard en eut le soupçon; il se hâta de s'expliquer. Ce n'était pas une vie d'oisiveté que la vie de contemplation. Au contraire : on agit plus par la prière que par l'action; que serait le monde sans la prière? On expie pour les autres, on se charge de leurs fautes, on leur offre ses mérites, on intercède entre le monde et Dieu.

Christophe l'écoutait en silence, avec ime hoslUité croissante. Il sentait chez Leonhard l'hypocrisie de ce renoncement. Il n'était pas assez injuste pour la prêter à tous ceux qui croient. Il savait bien que cette abdication de la vie est chez un petit nombre une impossibilité de vivre, un désespoir poignant, un appel à la

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mort, — que c'est, chez un plus petit nombre, une extase passionnée... (Combien de temps dure-t-elle?)... Mais, chez la plupart des hommes, n'est-ce pas trop souvent le froid raisonnement d'âmes plus éprises de leur tranquillité, que du bonheur des autres, ou de la vérité? Et si les cœurs sincères en ont conscience, combien ils doivent souflrii" de cette profanation de leur idéal!...

Leonhard, tout heureux, exposait maintenant la beauté et l'harmonie du monde, ^^ du haut de son perchoir divin : en bas, tout était sombre, injuste, douloiu:'eux; d'en haut, tout devenait clair, lumineux, ordonné ; le monde était semblable à une boîte d'horlogerie, parfaitement réglée...

Christophe n'écoutait plus que d'une oreille distraite. Il se demandait : «Croit-il, ou bien croit-il qu'il croit?» Cependant sa propre foi, son désir passionné de foi, n'en était pas ébranlé. Ce n'était pas la médiocrité d'âme et les pau^TCs arguments d'un sot comme Leonhard, qui pouvaient y porter atteinte...

La nuit descendait sur la ville. Le banc, où ils étaient assis, était dans l'ombre ; les étoUes s'allumaient, une buée blanche montait du fleuve, les grillons bruissaient sous les arbres du cimetière. Les cloches se mirent à sonner : la plus aiguë d'abord, toute seule, comme un oiseau plaintif, interrogea le ciel ; puis la seconde, une tierce au-dessous, se mêla à sa plainte ; enftn vint la plus grave, à la quiate, qui semblait leur domier la réponse. Les trois voix se fondirent. C'était, au pied des tours, le bourdonnement d'une ruche grandiose. L'air et le cœur tremblaient. Christophe, retenant son souftle, pensait combien la

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musique des musiciens est pauvre auprès de cet océan de musique, où grondaient des milliers d'êtres : c'est la faime sauvage, le libre monde des sons, auprès du monde domestiqué, catalogué, froidement étiqueté par l'intelligence humaine. Il se perdait dans cette inmiensité sonore, sans rivages et sans bornes...

Et quand le puissant murmure se fut tu, cjuand ses dei'niers frémissements se furent éteints dans l'air, Christophe se réveilla. Il regarda, effaré, autour de lui... Il ne reconnaissait plus rien. Tout était changé autour de lui, en lui. Il n'y avait plus de Dieu...

De même que la foi, la perte de la foi est souvent, eUe aussi, un coup de la grâce, une lumière subite. La raison n'y est pour rien; et il suffit d'un rien : un mot, un silence, un son de cloche. On se promène, on rêve, on ne s'attend à rien. Bruscpiement, tout s'écroule. On se voit entouré de ruines. On est seul. On ne croit plus.

Christophe épouvanté ne pouvait comprendre pourquoi, comment cela s'était produit. C'était comme, au printemps, la débâcle d'un fleuve...

La voix de Leonhard continuait de résomier, plus monotone que la voix d'un grillon. Christophe ne l'entendait plus, il n'entendait plus rien. La nuit était tout à fait venue. Leonhard s'arrêta. Surpris de l'immobilité de Christophe, inquiet de l'iieure avancée, il proposa de rentrer. Christophe ne réiiondit pas. Leonhard lui prit le liras. Cliristophe tressaillit, et regarda Leonhard avec des yeux égarés.

— Christophe, il faut revenir, dit Leonhard.

— Va au diable ! cria Chris toplie avec fureur.

— Mon Dieu î Christophe, qu'est-ce que je vous ai fait ? demanda peureusement Leonhard, ahuri.

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Christophe se ressaisit.

— Oui, tu as raison, mon bon, fit-il d'un ton plus doux. Je ne sais ce que je dis. Va à Dieu ! Va à Dieu !

Il resta seul. Il avait le cœur plein de détresse.

— Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! s'écria-t-il, crispant les mains, levant la tête passionnément vers le ciel noir. Pourquoi est-ce que je ne crois plus ? Pourquoi est-ce que je ne puis plus croire? Que s'est-il passé en moi?...

Il y avait une disproportion trop grande entre la ruine de sa foi, et la conversation qu'il venait d'avoir avec Leonhard : il était évident que cette conversation n'en était pas plus la cause, cjue les criailleries d'Amalia et les ridicules de ses hôtes n'étaient cause de l'ébranlement qui se produisait depuis quelques jours dans ses résolutions morales. Ce n'étaient là que des prétextes. Le trouble ne venait pas du dehors. Le trouble était en lui. Il sentait s'agiter dans son cœur des monstres inconnus, et il n'osait pas se pencher sur sa pensée, pour voir son mal en face... Son mal? Était-ce un mal? Une langueur, une ivresse, une angoisse voluptueuse le pénétraient. Il ne s'appartenait plus. En vain, il tâchait de se raidir dans son stoïcisme d'hier. Tout craquait d'un coup. Il avait la sensation soudaine du vaste monde, Ijrûlant, sauvage, le monde incommensurable,... combien il déborde Dieu !...

Ce ne fut qu'un instant. Mais tout l'équilibre de sa vie ancienne en fut désormais rompu.

De toute la famille, il n'y avait qu'une personne, à laquelle Christophe n'eût prêté aucune attention : c'était la petite Rosa. Elle n'était point belle ; et Christophe qui, lui-même, était très loin d'être beau, se montrait fort exigeant pour la beauté des autres. Il avait la cruauté tranquille de la jeunesse, pour qui une femme n'existe pas, quand elle est laide, — à moins qu'elle n'ait passé l'âge où l'on inspire la tendresse, et cpi'il n'y ait plus à avoir pour elle que des sentiments graves, paisibles, et quasi-religieux. Rosa ne se distinguait d'ailleurs par aucun don spécial, quoiqu'elle ne fût pas sans intelligence ; et elle était affligée d'un bavardage, cjui faisait fuir Christophe. Aussi ne s'était-il pas donné la peine de la connaître, jugeant qu'il n'y avait rien à connaître en elle; et c'était tout au plus s'il l'avait regardée.

Elle valait mieux pourtant que beaucoup de jeunes filles ; eUe valait mieux, en tout cas, (jue Minna, tant aimée. C'était ime bonne petite, sans coquetterie, sans vanité, qui, jusqu'à l'arrivée de Christophe, ne s'était pas aperçue qu'elle était laide, ou ne s'en inquiétait pas ; car on ne s'en inquiétait pas autour d'eUe. S'il arrivait que le grand-père, ou la mère, le lui dît, par gronderie, elle ne faisait qu'en rire : elle ne le croyait pas, ou n'y attachait aucune iiuportance ; et eux, pas davantage. Tant d'autres, aussi laides et plus, avaient

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trouvé qui les aimât! Les Allemands ont d'heureuses indulgences pour les impei'fections physiques : ils peuvent ne pas les voir ; ils peuvent même arriver à les embellir, par la vertu d'une imagination complaisante qui trouve des rapports inattendus entre la figiu-e cpi'ils veulent et les plus illustres exemplaires de la beauté humaine. Il n'eût pas fallu beaucoup presser le vieux Euler, pom* lui faire déclarer que sa petite-fille avait le nez de la Junon Ludovisi. Heureusement, il était trop grognon pour faire des compliments ; et Rosa, indifférente à la forme de son nez, ne mettait d'amour-propre qu'à l'accomplissement, suivant les rites, des fameux devoirs du ménage. Elle avait accepté comme parole d'Évangile, tout ce qu'on Ixii avait enseigné. Ne sortant guère de chez elle, elle avait peu de termes de comparaison, admirait naïvement les siens, et croyait ce qu'ils disaient. De nature expansive, confiante, facilement satisfaite, elle tâchait de se mettre au ton chagrin de la maison, et répétait docUement les réflexions pessimistes qu'elle entendait. Elle avait le cœur le plus dévoué, — pensant toujours aux autres, cherchant à faire plaisir, partageant les soucis, de^inant les désirs, ayant besoin d'aimer, sans idée de retour. Naturellement, les siens en abusaient, bien qu'ils fussent bons, et qu'ils l'aimassent; mais on est toujours tenté d'abuser de l'amour de ceux qui vous sont tout livrés. On était si sûr de ses attentions, qu'on ne lui en savait pas de gré : quoi qu'elle fît, on attendait davantage. Puis, elle était maladroite ; elle avait de la gaucherie, de la précipitation, des mouvements bruscp^ies et garçonniers, des expansions de tendresse, qui amenaient des désastres. C'était un verre brisé, une carafe

renversée, une porte brntalemcnt fermée : toutes choses qui déchaînaient contre elle l'indignation de toute la maison. Constamment rabrouée, la petite s'en allait pleurer dans un coin. Ses larmes ne duraient guère. Elle reprenait son air riant et son catpet, sans ombre de rancune contre qui (pie ce fût.

L'arrivée de Christophe fut un événement cousidéraljle dans sa vie. Elle avait souvent entendu parler de lui. Christophe tenait une place dans les potins de la ville : c'était ime manière de petite célébrité locale ; son nom revenait souvent dans les entretiens de la maison, surtout au temps où vivait encore le vieux Jean-Michel, qui, fier de son petit-fils, allait chanter ses louanges chez toutes ses connaissances. Rosa avait aperçu une ou deux fois au concert le jeune musicien. Quand elle apprit cpi'U viendrait loger chez eux, elle battit des mains. Sévèrement semoncée de ce mantpie de tenue, elle devint toute confuse. EUe n'y voyait pas malice. Dans une vie aussi uniforme cpe la sienne, un hôte nouveau était une distraction inespérée. Elle passa les derniers jours avant son arrivée, dans une fièvre d'attente. Elle était dans les transes cpie la maison ne lui plût pas, et elle s'applicpia à rendre l'appartement avenant, autant qu'il était possible. Elle porta même, le matin de l'emménagement, un petit bouquet de fleurs sur la cheminée, comme souhait de bienvenue. Quant à elle, elle n'avait pris aucun soin pour paraître à son avantage; et le premier regard cpie lui jeta Christophe suffit à la lui faire juger laide et mal fagotée. Elle ne le jugea pouit de même, encore qu'elle aurait eu de bonnes raisons pour cela ; car Christophe, exténué, affairé, mal soigné, était encore plus laid cju'à l'ordi-

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naire. Mais Rosa, qui était incapable de penser le moindre mal de qui que ce fût, Rosa, qui regardait son grand-père, son père et sa mère, comme parfaitement beaux, ne manqua pas de voir Christophe comme elle s'attendait à le voir, et l'admira de tout son cœur. Elle fut fort intimidée de l'avoir pour voisiia à table ; et malheureusement, sa timidité se traduisit par ce flot de paroles, qui lui aliéna du premier coup les sympathies de Christophe. Elle ne s'en aperçut pas, et cette première soirée resta un souvenir lumineux dans sa vie. Seule dans sa chambre après qu'ils furent remontés chez eux, elle entendait les pas des nouveaux hôtes marcher au-dessus de sa tête ; et ce bruit résonnait joyeusement en elle : la maison lui semlDlait revivre. Le lendemain, pour la première fois, elle se regarda dans la glace avec une attention inquiète; et, sans se rendre compte encore de l'étendue de son malheur, elle commença à le pressentir. Elle chercha à juger ses traits, un à un; mais elle n'y parvmt pas. Elle avait de tristes appréhensions. Elle soupira profondément, et voulut introduii*e dans sa toilette quelcjnes changements. Elle ne réussit qu'à s'enlaidir encore. Elle eut de plus la malencontreuse idée d'assommer Christophe de ses prévenances. Dans son désir naïf de voir constamment ses nouveaux amis et de leur rendre service, elle montait et descendait l'escalier à tout moment, leur apportant à chaque fois un objet inutile, s'obstinant à les aider, et toujours riant, causant, criant. Seule la voix impatiente de sa mère pouvait, en l'appelant, interrompre son zèle et ses discours. Christophe faisait grise mine; sans les bonnes résolutions qu'il avait prises, il eût éclaté vingt fois. Il tint bon deux jours; le troi-

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siême, il ferma sa porte à clef. Rosa frappa, appela, comprit, redescendit confuse, et ne recommença plus, n expliqua, quand il la vit, qu'U était occupé par \xa travail pressant et ne pouvait se déranger. Elle s'excusa humblement. Elle ne pouvait se faire illusion sur l'insuccès de ses innocentes avances : elles allaient droit contre leur but, elles éloignaient Christophe. Il ne prenait plus la peine de cacher sa mauvaise humeur ; il n'écoutait même plus quand elle parlait, et ne déguisait pas son impatience. Elle sentait que son bavardage l'irritait; et elle parvenait, à force de volonté, à garder le sUence pendant xme partie de la soirée ; mais c'était plus fort qu'elle : elle éclatait tout d'un coup, et les paroles se pressaient plus tumultueuses que jamais. Christophe la plantait là, au milieu d'une phrase. Elle ne lui en voulait pas. Elle s'en voulait à elle-même. EUe se jugeait bête, ennuyeuse, ridicule; tous ses défauts lui apparaissaient énormes, elle voulait les combattre ; mais elle était découragée par l'échec de ses premières tentatives, elle se disait qu'elle ne pourrait jamais, qu'elle n'avait pas la force. Pourtant elle essayait de nouveau.

Mais il y avait d'autres défauts contre lesquels elle ne pouvait rien : que faire contre sa laideur ? Elle ne pouvait plus en douter. La certitude de son infortune lui était brusquement apparue, un jour cju'elle se regardait dans la glace : c'avait été comme un coup de foudre. Naturellement, elle s'exagérait encore le mal, elle voyait son nez dix fois plus gros qu'il n'était; il lui semblait occuper tout le visage ; elle n'osait plus se montrer, elle aurait voulu mourir. Mais il y a dans la jeimesse une telle force d'espoir, que ces accès de découragement ne

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duraient point; elle se figurait ensuite qu'elle s'était trompée; elle cherchait à le croire, et elle en venait même, par instants, à trouver son nez très ordinaire, et presque assez bien fait. Son instinct lui fit alors chercher, mais bien maladroitement, quekfues ruses enfantines, une façon de se coiffer, qui dégageât moins le front, et n'accusât pas autant les disproportions du visage. Cependant, elle n'y mettait pas de coquetterie; aucune pensée d'amour n'avait traversé son esprit, ou c'était à son insu. EUe demandait peu de chose : rien qu'un peu d'amitié ; et ce peu, Christophe ne paraissait pas disposé à le lui accorder. Il semblait à Rosa qu'elle eût été parfaitement heureuse, s'il avait bien voxilu seulement lui dire, quand ils se rencontraient, un bonjour, un bonsoir amical, avec un peu de bonté. Mais le regard de Christophe était si dur et si froid à l'ordinaire ! EUe en était glacée. Il ne lui disait rien de désagréable; mais elle eût mieux aimé des reproches que ce cruel silence.

Un soir, Christophe était à son piano, et jouait. Il s'était installé dans une étroite pièce mansardée, tout en haut de la maison, afin d'être moins dérangé par le bruit. Rosa l'écoutait d'en bas, avec émotion. Elle aimait la musique, quoiqu'elle eût le goût mauvais, ne l'ayant jamais formé. Tant que sa mère était là, eUe restait dans im coin de la chambre, penchée sur son ouvrage, et elle semblait absorbée dans son travail; mais son âme était attachée aux sons qui venaient de là-haut, et dont elle ne voulait rien perdre. Aussitôt c^ue, par bonheur, Amalia sortait, pour une course dans le voisinage, Rosa se levait d'un bond, jetait l'ouvrage, et grimpait, le cœur battant, jusqu'au seuil de la mansarde. Elle rcle-

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nait son souffle, et appliquait son oreille contre la porte. Elle restait ainsi, jusqu'à ce qu'Amalia rentrât. EUe allait sur la pointe des pieds, prenant garde de ne faire aucun bruit; mais comme elle n'était pas très adroite, et comme elle était toujours pressée, elle manquait toujours de dégringoler dans l'escalier ; et vme fois qu'elle écoutait, le corps penché en avant, la joue collée à la serrure, eUe perdit l'équilibre, et vint buter la porte avec son front. Elle fut si consternée, qu'elle en perdit le souffle. Le piano s'arrêta net : elle n'eut pas la force de se sauver. Elle se relevait, quand la porte s'ouvrit. Christophe la vit, lui jeta un regard furibond, puis, sans une parole, il l'écarta brutalement, descendit avec colère, et sortit. Il ne retint cjue pour dîner, ne prêta aucmie attention à ses regards désolés, qui imploraient un pardon, fit comme si elle n'existait point, et pendant plusieurs semaines il cessa complètement de jouer. Rosa en répandit d'abondantes lamnes, en secret; personne ne s'en apercevait, personne ne faisait attention à elle. Elle priait Dieu ardemment :... pour quoi? Elle ne savait trop. Elle avait besoin de confier ses chagrins. EUe était sûre que Christophe la détestait.

Et malgré tout, elle espérait. Il suffisait que Christophe semljlât lui témoigner quelques marques d'intérêt, cfu'il parût écouter ce qu'elle disait, qu'il lui serrât la main plus amicalement que d'habitude...

Quelques mots imprudents des siens achevèrent de lancer son imagination sur une piste décevante.

Toute la famille était pleine de sympathie pom* Christophe. Ce grand garçon de seize ans, sérieux et solitaire, qui avait une haute idée de ses devoirs, leur inspirait à tous une sorte de respect. Ses accès de mauvaise humeiu*, ses silences obstinés, son air soml^re, ses manières brusques, n'étaient point faits pour étonner dans une maison comme celle-là. Madame Vogel, ellemême, qui regardait tout artiste comme un faméant, n'osait pourtant pas lui reprocher, d'une façon agressive, comme elle en avait envie, les heures qu'il passait à bayer aux corneilles, le soir, à la fenêtre de sa mansarde, immobile, et penché sur la cour, jusqu'à ce que la nuit fût venue; car elle savait que, le reste du jour, il s'exténuait dans ses leçons; et elle le ménageait, — comme les autres, — pour une raison de derrière la tête, que personne ne disait, et que chacun savait.

Rosa avait saisi entre ses parents des regards échangés et des chuchotements mystérieux, quand elle causait avec Christophe. D'abord, elle n'y prit pas garde. Puis elle en fut intriguée et émue ; elle brûlait de savoir ce qu'ils disaient, mais elle n'eût pas osé le demander.

Un soir qu'elle était montée sur un banc du jardui, afm de dénouer la corde tendue entre deux arbres pour faire sécher le linge, elle s'appuya, pour sauter à terre, sur l'épaule de Christophe. Juste à ce moment,

Jean- Chris tophe

son regard rencontra celui de son grand-père et de son père, qui étaient assis, fumant leur pipe, le dos appuyé au mur de la maison. Les deux hommes échangèrent im clin d'oeU; et Justus Euler dit à Vogel :

— Cela fera un joli couple.

Sur im coup de coude de Vogel, cjui remarquait que la fillette écoutait, il couvrit sa réflexion, fort habilement, — (il le pensait du moins), — d'un « hum! hum ! » retentissant, fait pour attirer l'attention à vingt pas à la ronde. Christophe, cpii lui tournait le dos, ne s'aperçut de rien; mais Rosa en fut si bouleversée, qu'elle oubHa qu'elle sautait, et se tordit le pied. Elle fût tombée, si Christophe ne l'avait retenue, pestant tout bas contre l'éternelle maladroite. Elle s'était fait très mal; mais elle n'en montra rien, elle y pensait à peine, elle pensait à ce qu'elle venait d'entendre. Elle s'en fut vers sa chambre; chaque pas lui était une douleur, elle se raidissait, pour qu'on ne s'en aperçût pas. Elle était inondée d'un trouljle délicieux. Elle se laissa tomber sur la chaise au pied de son lit, et se cacha la figure dans les couvertures. Sa figure la brûlait ; elle avait les larmes aux yeux, et elle riait. EUe avait honte, elle aurait voiilu se cacher au fond de la terre, elle ne parvenait pas à fixer ses idées; ses tempes battaient, sa cheville lui causait des élancements aigus, elle était dans un état de torpeur et de fièvre. Elle entendait vaguement les bruits du dehors, les cris des enfants qui jouaient dans la rue; et les mots du grand-père résonnaient à son oreille; elle avait un frisson, elle riait tout bas, elle rougissait, le visage enfoui dans l'édredon, elle priait, elle remerciait, elle désirait, elle craignait, — elle ahnait.

Sa mère l'appela. Elle essaya de se lever. Au premier

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pas, elle éprouva une douleur si intolérable, qu'elle faillit avoir une syncope ; la tête lui tournait. Elle crut qu'elle allait mourir, elle aurait voulu mourir, et, en même temps, elle voulait vivre de toutes les forces de son être, vivre pour le bonheur promis. Sa mère vint enfin, et toute la maison fut bientôt en émoi. Grondée suivant l'habitude, pansée, couchée, elle s'engoiudissait dans le bourdonnement de sa douleur phj'sique et de sa joie intérieure. Douce nuit... Les moindres souvenirs de cette chère veillée lui restèrent sacrés. Elle ne pensait pas à Christophe, elle ne savait pas ce qu'elle pensait. Elle était heureuse.

Le lendemain, Christophe, qui se croyait un peu responsable de l'accident, vint prendre de ses nouvelles ; et, pour la première fois, il lui témoigna une apparence d'affection. Elle en fut pénétrée de reconnaissance, et elle bénit son mal. Elle eût souhaité de souffrir, toute sa vie, pour avoir, toute sa vie, une telle joie. — Elle dut rester étendue plusieurs jours, sans bouger; elle les passa à ressasser les paroles du grand-père, et à les discuter; car le doute était venu. Avait-il dit :

— Gela fera...

Ou bien :

— Cela ferait...?

Mais était-il même possible qu'il eût rien dit de semblable ? — Oui, il l'avait bien dit, elle en était certaine... Quoi I Ils ne voyaient donc pas qu'cUe était laide, et que Christophe ne pouvait la soutTrir ?... Mais il était si bon d'espérer ! Elle en arrivait à croire qu'elle s'était peut-être trompée, qu'elle n'était pas aussi laide qu'elle croyait ; elle se soulevait sur sa chaise pour tâcher de se voir dans la glace accrochée en face, au-

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dessus de la cheminée : elle ne savait plus que penser. Après tout, son grand-père et son père étaient meillexu*s juges ciu'elle : on ne peut se juger soi-même... Mon Dieu ! si c'était possible !... Si, par hasard..., si, sans qu'elle s'en doutât, si... vsi elle était jolie !... Peut-être s'exagérait-eUe aussi les sentiments peu sympathicjues de Christophe. Sans doute, l'indifférent garçon, après les marcpes d'intérêt qu'il lui avait données, au lendemain de l'accident, ne s'inquiétait plus d'elle ; il oubliait de prendre de ses nouvelles ; mais Rosa l'excusait : il était préoccupé de tant de choses ! comment eût-il pensé à eUe? On ne doit pas juger un artiste, comme les autres hommes...

Pourtant, si résignée cfu'elle fût, elle ne pouvait s'empêcher d'attendre, avec un battement de cœur, quand il passait près d'elle, une parole de sjTnpathie. Un seul mot, mi regard... : son imagination faisait le reste. Les commencements de l'amour ont besoin de si peu d'aliment ! c'est assez de se voir, de se frôler en passant ; vuie telle force de rêve ruisselle de l'âme à ces moments, qu'elle peut presque suffire à créer son amour ; un rien la plonge dans des extases, cju'à peine retrouvera-t-eUe plus tard, quand, devenue plus exigeante, à mesure ciu'eUe est plus satisfaite, eUe possède enfin l'objet de son désir. — Rosa vivait tout entière, sans que personne en sût rien, dans un roman forgé par elle de toutes pièces : Christophe l'aimait en secret, et n'osait le lui dire, par timidité, ou pour quelcjne inepte raison, romanescjue et romanticiue, qui plaisait à l'imagination de cette petite oie sentimentale. Elle bâtissait là-dessus des histoires sang fin, d'une absurdité parfaite : elle le savait elle-même, mais elle ne voulait

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pas le savoir; elle se mentait voluptueusement, pendant des jours et des jours, penchée sur son ouvrage. Elle en oul)liait de parler : tout son flot de paroles était rentré en elle, comme un fleuve qui disparaît subitement sous la terre. Mais là, il prenait sa revanche. Quelle débauche de discours, de conversations muettes, (jue nul n'entendait qu'eUe ! Parfois on voyait ses lèvres remuer, comme chez ces gens qui ont besoin, quand ils lisent, d'épeler tout bas les syllabes, afin de les comprendre.

Au sortir de ces rêves, elle était heureuse et triste. EUe savait bien que les choses n'étaient pas comme elle venait de se les raconter ; mais il lui en restait un reflet de bonheur, et elle se remettait à \àvre avec plus de confiance. Elle ne désespérait pas de gagner Christophe.

Sans se l'avouer, elle entreprit de le faire. Avec la sûreté d'instinct que donne ime grande affection, la fillette maladroite et ignorante sut trouver, du premier coup, le chemin par où elle pouvait atteindre au cœur de son ami. Elle ne s'adressa pas directement à lui. Mais, dès qu'elle fut guérie et qu'elle put de nouveau circuler à travers la maison, elle se rapprocha de Louisa. Le moindre prétexte lui était bon. EUe trouvait mille petits services à lui rendre. Quand elle sortait, elle ne manquait jamais de se charger de ses commissions ; elle lui épargnait les courses au marché, les discussions avec les fournisseurs, elle allait lui chercher l'eau à la pompe de la cour, elle faisait même une partie de son ménage, eUe lavait les carreaux, elle frottait le parquet, malgré les protestations de Louisa, confuse de ne pas faire seule sa tâche, mais si lasse,

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qu'elle n'avait pas la force de s'opposer à ce qu'on lui vînt en aide. Christophe restait absent tout le jour. Louisa se sentait abandonnée, et la compagnie de la fillette affectueuse et bruyante lui faisait du bien. Rosa s'installait chez elle. Elle apportait son ou\T:'age, et elles se mettaient à causer. La fillette, avec des ruses gauches, cherchait à amener la conversation sur Christophe. D'entendre parler de lui, d'entendre seulement son nom, la rendait heureuse ; ses mains tremblaient, et elle évitait de lever les yeux. Louisa, ravie de parler de son cher Christophe, racontait de lui de petites histoires d'enfance, insignifiantes et im tantinet ridicules ; mais il n'était pas à craindre que Rosa les jugeât ainsi : ce lui était une joie et un émoi indicibles, de se représenter Christophe petit enfant, et faisant les sottises ou les gentillesses de cet âge; la tendresse maternelle qui est dans le cœur de toute fenune se mêlait délicieusement en elle à l'autre tendresse ; elle riait de bon cœur, et elle avait les yeux humides. Louisa était attendrie de l'intérêt que Rosa lui témoignait. Elle devinait obscurément ce qui se passait dans le cœur de la fillette, et elle n'en montrait rien; mais elle s'en réjouissait; car, seule de la maison, elle savait ce que valait ce cœur. Parfois, elle s'arrêtait de parler, pour la regarder. Rosa, étonnée du silence, levait les yeux de son ouvrage. Louisa lui souriait. Rosa se jetait dans ses bras, avec une brusquerie passionnée, elle cachait sa figure dans le sein de Louisa. Puis, elles se remettaient à travailler et à causer, comme si rien ne s'était passé. Le soir, lorsque Christophe rentrait, Louisa, reconnaissante des attentions de Rosa, et poursuivant le petit plan qu'elle avait formé, ne tarissait pas en éloges

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de sa jeune voisine. Christophe était touché de la bonté de Rosa. Il voyait le bien qu'elle faisait à sa mère, dont la figure redevenait plus sereine ; et n la remerciait avec effusion. Rosa baUîutiait, et se sauvait pour cacher son trouble : elle paraissait mille fois plus intelligente ainsi et plus sympatliique à Christophe, que si elle lui avait parlé. Il la regarda d'un œU moins prévenu, et il ne cacha point sa surprise de découvrir en elle des qualités qu'il n'eût pas soupçonnées. Rosa s'en apercevait; elle remarquait les progrès de sa sympathie, et pensait cpie cette sympathie s'acheminait vers l'amour. Elle s'abandonnait plus que jamais à ses rêves. Elle était près de croire, avec la belle présomption de l'adolescence, que ce qu'on désire de tout son être finit toujours par s'accomplir. — D'ailleurs, qu'y avait-il de déraisonnable dans son désir? Christophe n'eût-il pas dû être plus sensible que tout autre à sa bonté, au besoin affectueux qu'elle avait de se dévouer ?

Mais Christophe ne songeait pas à elle. Il l'estimait ; mais elle ne tenait aucune place dans sa pensée. Il avait de bien autres préoccupations en ce moment. Christophe n'était j)lus Christophe. Il ne se reconnaissait plus. Un travail formidable s'accomplissait en lui, était en train de tout balayer, de bouleverser jusqu'au fond de son être.

Christophe sentait une lassitude et une inquiétude extrêmes. Il était brisé sans cause, la tête lourde, les 5'eux, les oreilles, tous les sens ivres et bourdonnants. Impossible de fixer son esprit nulle part. L'esprit sautait d'objet en objet, dans une fièvre épuisante. Ce papillotement perpétuel d'images lui donnait le vertige. Il l'attribua d'abord à un excès de fatigue et à l'énervement des jours de printemps. Mais le printemps passait, et son mal ne faisait cjue croître.

C'était ce que les poètes, qui ne touchent aux choses que d'une main élégante, nomment l'inquiétude de l'adolescence, le trouble de Chérubin, l'éveil du désir amoureux dans la chair et le cœur juvéniles. Gomme si l'effroyable crise de tout l'être qui craque, et meurt, et renaît de toutes parts, comme si ce cataclysme, où tout : la foi, la pensée, l'action, la vie tout entière, semble près de s'anéantir et se reforge dans les convulsions de la douleur et de la joie, pouvait se réduire à ime niaiserie d'enfant !

Tout son corps et son âme fermentaient. Il les considérait, sans force pour lutter, avec un mélange de curiosité et de dégoût. Il ne comprenait point ce qui se passait en lui. Son être entier se désagrégeait. Il passait les journées dans des torpeurs accablantes. Ce lui était une torture de travailler. La nuit, il avait des sommeils pesants et hachés, des rêves monstrueux, des poussées de désirs : une âme de bête se ruait en lui. Brûlant, trempé de sueur, il se regardait avec horreur ;

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il tâchait de secouer les pensées immondes et démentes, et il se demandait s'il devenait fou.

Le jour ne le mettait pas à l'abri de ces pensées de brute. Dans ces bas-fonds de ràmc, il se sentait couler : rien à quoi se retenir ; nulle barrière à opposer au chaos. Toutes ses armures, toutes ces forteresses, dont le quadruple rempart l'entourait si fièrement : son Dieu, son art, son orgueil, sa foi morale, tout s'écroulait, se détachait, pièce à pièce, de lui. Il se voyait nu, lié, couché, sans pouvoir faire un mouvement, comme un cadavre sur qui groiùUe la vermine. Il avait des siu-sauts de révolte : cpi'était devenue sa volonté, dont il était si fier? Il l'appelait en vam : c'étaient comme les efforts qu'on fait dans le sommeil, lorsqu'on sait que l'on rêve, et qu'on veut s'éveiller. On ne réussit ainsi qu'à rouler de rêve en rêve, comme une masse de plomb, et à sentir plus étouffante l'asphyxie de l'àme enchaînée. A la fin, il trouvait moins pénible de ne pas lutter. Il en prenait son parti, avec un fatalisme apathique et découragé.

Le flot régulier de sa vie semblait interrompu. Tantôt il s'infiltrait dans des crevasses souterrames, où il était près de disparaître; tantôt il rejaillissait avec une violence saccadée. La chaîne des jours était brisée. Au milieu de la plauie unie des heures s'ouvraient des trous béants, où l'être s'engoufl'rait. Christophe assistait à ce spectacle, comme s'il lui était étranger. Tout et tous, — et lui-même, — lui devenaient étrangers. Il continuait d'aller à ses affaires, d'accomplir sa lâche, d'une façon automatique; il lui semblait que la mécanique de sa vie allait s'arrêter d'un instant à l'autre : les rouages étaient faussés. A table avec sa mère et ses liôtes, à

Jean-Christophe

l'orchestre, au milieu des musiciens et du public, soudain se creusait im vide dans son cerveau : il regardait avec stupeur les figures grimaçantes qui l'entouraient; et il ne comprenait plus. Il se demandait :

— Quel rapport y a-t-il entre ces êtres et...? Il n'osait même pas dire :

— ... et moi.

Car il ne savait plus s'il existait. Il parlait, et sa voix lui semblait sortir d'un autre corps. 11 se remuait, et il voyait ses gestes de loin, de haut, — du faîte d'une tour. Il se passait la main sur le front, l'air égaré. Il était tout près d'actes extravagants.

C'était surtout quand il était le plus en vue, quand il était tenu de se surveiller davantage. Par exemple, les soirs où il allait au château, ou quand il jouait en public. Il était pris subitement d'un besoin impérieux de faire quelque grimace, de dire une énormité, de tirer le nez au grand-duc, ou de flanquer son pied dans le derrière d'une dame. Il lutta, tout un soir, qu'il conduisait l'orchestre, contre l'envie insensée de se déshabiller en public; et, du moment qu'il entreprit de repousser cette idée, il en fut hanté ; il lui fallut toute sa force pour n'y point céder. Au sortir de cette lutte imbécile, il était trempé de sueur, et le cerveau vidé. Il devenait vraiment fou. Il lui suffisait de penser qu'il ne fallait pas faire une chose, pour que cette chose s'imposât à lui, avec la ténacité aff"olante d'une idée fixe.

Ainsi sa vie se passait en une succession de forces démentes et de chutes dans le vide. Un vent furieux dans le désert. D'où venait ce souffle? Qu'était cette folie? De quel abîme sortaient ces désirs qui lui tordaient les membres et le cerveau? Il était comme mi

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arc, qu'une main forcenée tend jusqu'à le briser, — vers quel but inconnu? — et qu'elle rejette ensuite, comme un morceau de bois mort. De qui était-U la proie? Il n'osait l'approfondir. Il se sentait vaiacu, humilié, et il évitait de regarder en face sa défaite. Il était las et lâche. Il comprenait maintenant ces gens qu'il méprisait jadis : ceux qui ne veulent pas voir la vérité gênante. Dans ces heures de néant, quand le souvenir lui revenait du temps qui passait, du travail abandonné, de l'avenir perdu, il était glacé d'effroi. Mais il ne réagissait point ; et sa lâcheté trouvait des excuses dans l'afïirmation désespérée du néant ; il goûtait une amère volupté à s'y abandonner, comme une épave au fil de l'eau. A quoi bon lutter? Il n'y avait rien, ni beau, ni bien, ni Dieu, ni vie, ni être d'aucune sorte. Dans la rue, qusmd il marchait, tout à coup la terre lui manquait; il n'y avait plus ni sol, ni air, ni lumière, ni lui-même : il n'y avait rien. Il tombait, sa tête l'entraînait, le front en avant; à peine pouvait-il se retenir, au bord de la chute. Il pensait qu'il allait mourir, sul3itement, foudroyé. Il pensait qu'il était mort...

Christophe faisait peau neuve. Christophe faisait âme neuve. Et, voyant tomber l'âme usée et flétrie de son enfance, il ne se doutait pas qu'il lui en poussait une nouvelle, plus jeune et plus puissante. Connue on change de corps, au courant de la vie, on change d'âme aussi ; et la métamorphose ne s'accomplit pas toujours lentement, au cours des jours : il y a des heures de crise, où tout se renouvelle d'un coup. L'adulte change d'âme. L'ancienne dépouille meurt. Dans ces heures d'angoisse, l'être croit tout fini. Et tout va commencer. Une vie meurt. Une autre est déjà née.

Il élait seul, dans sa chambre, une nuit, accoudé devant sa table, à la lueur d'une bougie. Il tournait le dos à la fenêtre. Il ne travaillait pas. Il y avait des semaines qu'il ne pouvait travailler. Tout tourbillonnait dans sa tète. Il avait tout remis en question à la l'ois : religion, morale, art, toute la vie. Et dans celte dissolution univei'selle de sa pensée, nul ordi^e, nulle méthode ; il s'était jeté dans vm amas de lectures puisées au hasard dans la Ijibliothèque hétéroclite de grand-père, ou dans celle de Vogel : livres de théologie, de sciences, de philosophie, souvent dépareillés, où il ne comprenait rien, ayant tout à apprendre ; il n'en pouvait finir aucmi, et se perdait, au milieu, dans des divagations, des flâneries sans fin, qui laissaient une lassitude, mi vide, une ti'istesse mortelle.

Amsi, il s'absorbait, ce soir-là, dans une torpeur épuisante. Tout dormait dans la maison. Sa fenêtre était ouverte. Pas un soufllc ne venait de la cour. D'épais nuages étouffaient le ciel. Christophe regardait, comme vm hébété, la bougie se consumer au fond du chandelier. Il ne pouvait se coucher. Il ne pensait à rien. Il sentait ce néant se creuser d'instant en instant. Il s'efforçait de ne pas voir l'abîme qui l'aspirait ; et, malgré lui, il se penchail au !jord, il [)longeail les yeux au fond de la nuit. Dans le vide, le chaos se mouvait, les ténèbres grouiliaienl. Une angoisse le pénétrait, son

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dos frissonuait, sa peau se hérissait, il se cramponnait à la table, afin de ne pas tomljer. Il était dans l'attente con"\ailsive de choses indicUjles, dim miracle, d'un Dieu...

Soudain, comme une écluse qui s'ouvre, dans la cour, derrière lui, un déluge d'eau, une pluie lourde, large, droite, croula. L'air inuuobile tressailUt. Le sol sec et durci sonna comme une cloche. Et l'énorme parfiun de la terre brûlante et chaude ainsi qu'une bête, l'odeur de fleurs, de fruits et de chair amoureuse, monta dans un spasme de fureur et de plaish-. Christophe, halluciné, tendu de tout son être, frémit dans ses entrailles. Il trembla... Le voUe se décliira. Ce fut un éblouissement. A la lueur de l'éclair, il vit, au fond de la nuit, il vit — il fut le Dieu. Le Dieu était en lui ; Il brisait le plafond de la chambre, les murs de la maison ; Il faisait craquer les Imiites de l'être ; Il remplissait le ciel, l'univers, le néant. Le monde se ruait en Lui, comme une cataracte. Dans l'horreur et l'extase de cet effondrement, Christophe tombait aussi, emporté par le tourl^illon qui Ijalayait et broyait comme des paiUes les lois de la nature. Il perdait le souffle, il était ivre de cette chute en Dieu... Dieu-abîme ! Dieu-goufire ! Brasier de l'Etre ! Ouragan de la vie ! Folie de vivre, — sans but, sans frein, sans raison, — pour la fureur de vivre !

Quand la crise se dissipa, il tomba dans un profond sommeil, comme il n'avait pas dormi depuis longtemps. Le lendemain, à son réveil, la tête lui tournait ; il était biûsé, ainsi que s'il avait bu. Mais il gardait au fond du cœur un reflet de la sombre et puissante lumière, qui l'avait terrassé, la veille. Il chercha à la rallumer en lui. Vainement. Plus il la pom-suivait, plus elle lui échappait. Dès lors, toute son énergie fut constamment tendue dans l'effort pour faire revivre la vision d'un instant. Tentatives inutiles. L'extase ne répondait point à l'ordre de la volonté.

Pourtant cet accès de délire mystique ne resta pas isolé ; il se reproduisit plusiem-s fois, mais jamais avec l'intensité de la première. C'était toujours aux instants où Christophe l'attendait le moins, à de brèves secondes, si brèves, si soudaines, — le temps de lever les yeux, ou d'avancer le bras, — que la vision avait passé, avant qu'il eût le temps de penser que c'était elle ; et il se demandait après, s'il n'avait pas rêvé. Après le bolide enflammé qui avait brûlé la nuit, c'était une poussière lumineuse, de petites lueurs fugitives, que l'œil avait peine à saisir au passage. Mais elles reparaissaient de plus en plus souvent ; elles finissaient par entourer Christophe d'un halo de rêve perpétuel et difl'us, où son esprit se diluait. Tout ce qui pouvait le distraire de cette demi-hallucination l'irritait. Impos-

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sible de travailler : il n'y pensait même plus. Toute société lui était odieuse ; et, plus que toute, celle de ses plus intimes, celle même de sa mère, parce qu'ils prétendaient s'arroger plus de droits sur son âme.

Il quitta la maison, il prit l'habitude de passer les journées au dehors, il ne rentrait qu'à la nuit. Il cherchait la solitude des champs, pour s'y livrer, tout son soûl, comme im maniaque qui ne veut être dérangé par rien, à l'obsession de ses idées fixes. — Mais dans le grand air qui lave, au contact de la terre, cette obsession se détendait, ces idées perdaient leur caractère de spectres. Son exaltation ne diminua point : elle redoubla plutôt ; mais ce ne fut plus un délire dangereux de l'esprit, ce fut une saine ivresse de tout l'être : corps et âme, fous de force.

Il redécouvrit le monde, conune s'il ne l'avait jamais vu. Ce fut une nouvelle enfance. Il semblait qu'une parole magique eût prononcé un : « Sésame, ouvretoi! » — La nature flambait d'allégresse. Le soleil bouillonnait. Le ciel liquide coulait comme un fleuve transparent. La teri-e râlait et fumait de volupté. Les plantes, les arbres, les insectes, les êtres innombrables étaient comme les langues étincelantes du grand feu de la vie qui montait en tournoyant dans l'air. Tout criait de plaisir.

Et cette joie était sienne. Cette force était sienne. Il ne se distinguait point du reste des choses. Jusque là, même dans les joiu-s heureux de l'enfance, où il voyait la nature avec une curiosité ardente et ravie, les êtres lui semblaient de petits mondes fermés, effrayants ou burlesques, sans rapports avec lui, et qu'U ne pouvait comprendre. Était-il même bien sûr qu'ils sentaient,

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cfii'ils vivaient ? C'étaient des mécaniciues étranges ; et Christophe avait pu parfois, avec la cruauté inconsciente de l'enfance, déchicjueter de malheureux insectes, sans songer qu'ils souffraient, — pour le plaisir de voir leurs contorsions grotescpies. Il avait fallu que l'oncle Gottfried, si calme d'ordinaire, lui arrachât im jour des mains, avec indignation, une malheureuse mouche qu'il torturait. Le petit avait essayé de rire d'aboi'd ; piiis il avait fondu en larmes, ému par l'émotion de l'oncle : il commençait à comprendre que sa victime existait vraiment, aussi bien que lui, et qu'il avait commis im crime. Mais si pour rien au monde, depuis, il n'eût fait de mal aux bêtes, il n'éprouvait pour elles aucune sympathie ; il passait auprès d'elles, sans chercher à sentir ce qui s'agitait dans leur petite machine ; il avait plutôt peur d'y penser : cela avait l'air d'un mauvais rêve. — Et voici que tout s'éclairait maintenant. Ces humbles et obscures consciences devenaient à leur tour des foyers de lumière.

Vautré dans l'herbe où pullulaient les êtres, à roml>re des arbres bourdonnants d'insectes, Christophe regardait l'agitation fiévreuse des fourmis, les araignées aux longues pattes, (pii semblent danser en marchant, les sauterelles bondissantes, qui sautent de côté, les scarabées lourds et précipités, et les vers nus, glabres et roses, à la peau élastique, marbrée de plaques blanches. Ou, les mains sous la tête, les yeux fermés, il écoutait l'orchestre invisible, les rondes d'insectes tom*nant avec frénésie, dans un rayon de soleil, autour des sapins odorants, les fanfares des mousticpes, les notes d'orgue des guêpes, les essaims d'abeilles sauvages vibrant comme des cloches à la cime des bois, et le

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diviu murmure des arbres balancés, le doux frémissement de la brise dans les branches, le fm froissement des herbes ondulantes, comme un souffle qui plisse le front Imii^ide d'un lac, comme le frôlement d'une robe légère et de pas amoureux, qui s'approchent, cpii passent, et se fondent dans l'air.

Tous ces bruits, tous ces cris, il les entendait en lui. Du plus petit au plus grand de ces êtres, une même rivière de vie coulait : elle le baignait aussi. Ainsi, il était un d'eux, il était de leur sang, il entendait l'écho fraternel de leurs joies et de leurs souffrances ; leur force se mêlait à la sienne, comme un fleuve grossi par des milUers de ruisseaux. Il se noyait en eux. Sa poitrine était près d'éclater sous la violence de l'air trop abondant, trop fort, qui crevait les fenêtres et faisait irruption dans la maison close de son cœiu" asphyxié. Le changement était trop bruscpie : aiîrès avoir trouvé le néant partout, quand il n'était préoccupé que de ea propre existence, et qu'il la sentait lui échapper et sa dissoudre comme une pluie, voici qu'il trouvait partout l'Être sans fin et sans mesure, maintenant qu'il aspirait à s'oubUer soi-même, pour renaître dans l'iuiivers. Il lui semblait cju'il sortait du tombeau. Il nageait voluptueusement dans la vie qui coule à pleins bords ; et, entraîné par elle, il se croyait pleinement liljre. Il ne savait pas qu'il l'était moins cfue jamais, qu'aucun être n'est IDjre, que la loi même qui régit l'univers n'est pas Liljre, cjue la mort seule — peut-être — délivre.

Mais la chrysalide qui sortait de sa gaîne étouflante, s'étù-ait avec délices dans son enveloppe nouvelle, et n'avait pas eu le temps de reconnaître encore les bornes de sa nouvelle prison.

Un nouveau cycle des jours commença. Jours d'or et de fièvre, mystérieux et enchantés, comme lorsqu'il était enfant, et qu'il découvrait, une à une, les choses, pour la première fois. De l'aube au crépuscule, il vivait dans un mirage perpétuel. Toutes ses occupations étaient abandonnées. Le consciencieux garçon, qui durant des aimées n'avait pas manqué, même malade, une leçon, ni une répétition d'orchestre, trouvait à chaque instant de mauvais prétextes pour esquiver le travail. Il ne craignait pas de mentir. Il n'en avait point de remords. Les principes de vie stoïques, sous lesquels il avait eu plaisir jusque là à ployer sa volonté : la morale, le Devoir, lui apparaissaient maintenant sans vérité, sans raison. Leur despotisme jaloux se brisait contre la Nature. La saine, la forte, la libre nature humaine, voilà la seule vertu : au diable tout le reste! Il y avait de quoi rire de pitié, de voir les petites règles tatiUonnes de politique prudente, que le monde décore du nom de morale, et où il prétend enfermer la vie. Ridicules taupinières, peuple de fourmis! La vie se charge de les mettre à la raison. Elle n'a qu'à passer, et tout est balayé...

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Christophe, crevant d'énergie, était pris par instants d'une en\'ie de détruire, de brûler, de briser, d'assouvir par des actes aveugles et forcenés la force qui l'étouffait. Ces accès finissaient d'ordinaire par de brusques détentes : il pleurait, il se jetait par terre, il embrassait la terre, il eût voulu y enfoncer ses dents, ses mains, se repaître d'elle, se mêler à elle; il tremblait de fièvre et de désir.

Un soir, il se promenait à l'orée d'un bois. Ses yeux étaient grisés de lumière, la tête lui tournait; il était dans cet état d'exaltation, où tout être et toute chose étaient transfigurés. La lumière veloutée du soir y ajoutait sa. magie. Des rayons de pourpre et d'or flottaient sous les arbres. Des lueurs phosphorescentes semblaient sortir des prés. Le ciel était voluptueux et doux comme des yeux. Dans une prairie voisine, une fille fanait. En chemise et jupon com-t, le cou et les bras nus, elle ratissait l'herbe et la mettait en tas. EUe avait le nez court, les joues larges, le front rond, un mouchoir sur les cheveux. Le soleil couchant rougissait sa peau brûlée, conune ime poterie, qui semblait absorber les derniers rayons du jour.

EUe fascina Christophe. Appuyé contre im hêtre, il la regardait s'avancer vers la lisière du bois, avec vme attention passionnée. Tout le reste avait disparu. Elle ne s'occupait pas de lui. Un moment, elle leva son regard indifi'érent : il vit ses yeux bleu dur dans la face hâlée. EUe passa, si près, que quand eUe se pencha pour ramasser les herbes, par la chemise entre-bâUlée il vit un duvet blond sur la nuque et l'échiné. L'obscur désir qui le gonflait éclata tout d'un coup. Il se jeta sur eUe, par derrière, l'empoigna par le cou et la taiUc, lui

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renversant la tète en arrière, enfonçant sa bouche dans sa bouche entr' ouverte. Il baisa les lèvres sèches et gercées, il heurta ses dents qui le mordirent de colère. Ses mains couraient sur les bras rudes, sur la chemise trempée de sueur. Elle se débattit. Il serra plus étroitement, il eut envie de l'étrangler. Elle se dégagea, cria, cracha, s'essuya les lèvres avec sa main, et le couvrit d'injures. Il l'avait lâchée, et s'enfuyait à travers champs. Elle lui lançait des pierres, et continuait à décharger sur lui une litanie d'appellations ordurières. Il rougissait, bien moins de ce qu'elle pouvait dire ou penser, que de ce qu'il pensait lui-même. L'inconscience subite de son acte le remplissait de terreur. Qu'avait-il fait? Qu'allait-il faire? Ce qu'il en pouvait comprendre ne lui inspirait que dégoût. Et il était tenté par ce dégoût. Il luttait contre lui-même, et il ne savait de quel côté était le vrai Christophe. Une force aveugle l'assaillait, il la fuyait en vain : c'était se fuir soi-même. Que ferait-elle de lui? Que ferait-il demain..., dans une heure..., le temps seulement de traverser en courant cette terre labourée, d'arriver au chemin?... Y arriverait-il seulement? Ne s'arrêterait-il pas, pour revenir en arrière, et courir à cette fille? Et alors?... Il se souvenait de la seconde de délire, où il la tenait à la gorge. Tous les actes étaient possilîles. Tous les actes se valaient. Un crime même... Oui, même un crime... Le timiulte de son cœur le faisait haleter. Arrivé au chemin, il s'arrêta pour respirer. La fille causait, là-bas, avec une autre fille attirée par ses cris ; et, les poings sur les hanches, elles le regardaient, en riant aux éclats.

Il revint. Il s'enferma chez lui, plusieurs jours, sans bouger. Il ne sortait, même en ville, que quand il y

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était forcé. Il évitait peureusement toute occasion de passer les portes, de s'aventurer dans les champs : il craig-nait d'y retrouver le souffle de folie, cjui s'était aljattu sur lui, comme un coup de vent dans mi calme d'orage. Il croyait cjue les mm-ailles de la ville pourraient l'en préserver. Il ne pensait pas qu'il suffît, pour que l'ennemi se glisse, d'une fente imperceptUDle entre deux volets clos, de l'épaisseur d'un regard.

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