‹ Cahiers de la quinzaine (volume 2)Chapitre 6 sur 18 · IX · texte numérisé non relu

IX

Jean-Christophe

de ceux qxii partent, il dit adieu à ceux qui restaient, et il n'y pensa plus.

Pendant tout le temps qu'il fut à Dûsseldorf et à Cologne, Sabine ne lui revint pas un jour à l'esprit. Alisorbé du matin au soir par les répétitions et les concerts, par les dîners et les conversations, occupé de mille objets nouveaux et de la satisfaction orgueilleuse de ses succès, U n'eut pas le temps de se souvenir. Une seule fois, la cinquième nuit après son départ, se réveillant brusquement, après un cauchemar, il s'aperçut qu'U pensait à elle en dormant, et que c'était cette pensée qui l'avait réveiUé ; mais il lui fut impossible de se rappeler comment il pensait à elle. Il était angoissé et agité. Ce n'était pas surprenant : il avait joué, le soir, dans un concert, et, au sortir de la salle, il s'était laissé entraîner à un souper, où il avait bu quelques verres de Champagne. Ne pouvant dormir, il se leva. Une pensée musicale l'obsédait. Il se dit que c'était cela qui le tourmentait en dormant, et il l'écrivit. En la relisant, il fut frappé de voir combien elle était triste. Il n'avait aucime tristesse, en l'écrivant: du moins, il lui semblait amsi. Mais il se souvint que d'autres fois, quand il était triste, il ne pouvait écrire que des musiques joyeuses, dont la gaieté le lîlessait. Il ne s'y arrêta pas davantage. Il était habitué, sans les comprendre, aux surprises de son monde intérieur. Il se rendormit aussitôt après, et ne se rappelait plus rien le lendemain matm.

11 prolongea son voyage de trois ou quatre jours. Il s'amusait à le prolonger, sachant qu'il lui suffisait de vouloir, pour revenir aussitôt : il n'était pas pressé de rentrer. Ce ne fut cfue dans le wagon, sur le chemin

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du retour, que la pensée de Sabine le reprit. Il ne lui avait pas écrit. Il était même si insouciant, cpi'il n'avait pas pris la peine de réclamer à la poste les lettres qu'on aurait pu lui adresser. Il trouvait une jouissance secrète à ce silence, il savait que là-bas on l'attendait, et qu'on l'aimait... Qu'on l'aimait? Jamais elle ne le lui avait dit encore, jamais il ne le lui avait dit. Sans doute, ils le savaient, sans avoir besoin de le dire. Pourtant, rien ne valait la sûreté de cet aveu. Pourquoi avaient-ils tant attendu pour le faire? Quand ils étaient près de parler, quelque chose, toujours, — un hasard, une gêne, — les en avait empêchés. Pourquoi? Pourquoi? Que de temps ils avaient perdu!... Il brûlait d'entendre les chères paroles sortir de la bouche aimée. Il brûlait de les lui dire, il les disait tout haut, dans son compartiment vide. A mesure cp'il approchait, l'impatience l'étreignait, ime sorte d'angoisse... Plus vite! Plus vite donc! Oh! penser que dans une heure il allait la revoir!...

Il était six heures et demie du matin, cjuand il rentra dans la maison. Persomie n'était encore levé. Les fenêtres de Sabine étaient fermées. Il passa dans la cour, sur la pointe des pieds, pour qu'elle ne l'entendît pas. Il riait de la surprendre. Il monta chez lui. Sa mère dormait. Il fit sa toilette, sans bruit. Il avait faim ; mais il craignit d'éveiller Louisa, en cherchant dans le buffet. Dans la cour, il entendit des pas ; il ouvrit doucement sa fenêtre, et vit Rosa, qui, la première levée, comme d'habitude, commençait à balayer. Il l'appela à mi-voix. Elle eut un mouv^nent de surprise joyeuse, en le voyant ; puis elle prit im air sévère. Il pensa qu'elle lui en voulait encore ; mais il était d'excellente humeur, en ce moment. Il descendit auprès d'elle.

— Rosa, Rosa, dit-il d'une voix joyeuse, donne-moi à manger, ou je te mange ! je meurs de faim !

Rosa sourit, et l'emmena dans la cuisine du rez-dechaussée. En lui versant une jatte de lait, elle ne pouvait s'empêcher de lui poser une kyrielle de questions sur son voyage et sur ses concerts. Mais bien qu'il fût disposé à y répondre, — (dans le bonheur d'être revenu, il était presque heureux de retrouver le bavardage de Rosa), — Rosa s'arrêtait brusquement, au milieu de ses interrogations, sa figure s'allongeait, elle détom-nait les yeux, elle était soucieuse. Puis le bavardage reprenait ; mais il semblait qu'elle se le reprochât.

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et, de nouveau, elle s'arrêtait court. Il finit par le remarquer, et dit :

— Mais qu'est-ce que tu as donc, Rosa? Est-ce que tu me boudes ?

Elle secoua énergiquement la tête, pour dire que non ; et, se tournant vers lui, avec sa brusquerie habituelle, des deux mains elle lui prit le bras :

— Oh! Christophe !... dit-elle.

Il fui saisi. Il laissa tomber le morceau de pain cfu'il tenait,

— Quoi ! Qu'est-ce qu'il y a ? fit-il. Elle répétait :

— Oh! Christophe!... Il est arrivé un tel malheur!... Il repoussa la table. Il bégaya :

— Ici ?

Elle montra la maison, de l'autre côté de la cour. Il cria :

— Sabine !

Elle pleura :

— Elle est morte.

Christophe ne vit jjIus rien. Il se leva, il se sentit tomber, il s'accrocha à la table, il renversa ce cpii était dessus, il voulut crier. Il soulTrait de douleurs atroces. Il fut pris de vomissements.

Rosa, épouvantée, s'empressait auprès de lui ; elle lui tenait la tête, pleuoait.

Aussitôt qu'il put parler, il dit :

— Ce n'est pas vrai !

Il savait que c'était vrai. Mais il voulait le nier, il voulait faire que ce qui était ne fût pas. Quand il vit le visage de Rosa tout ruisselant de larmes, il ne douta plus, et il sanglota.

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Rosa releva la tête :

— Christophe ! dit-elle.

Étendu sur la table, il se cachait la figure. Elle se pencha vers lui :

— Christophe !... Maman vient!...

Christophe se redressa :

— Non, non, dit-il, je ne veux pas qu'elle me voie.

Elle lui prit la main, elle le guida, chancelant, aveuglé par ses pleurs, jusqu'à un petit bûcher, qui donnait sur la cour. Elle referma la porte. Ils se trouvèrent dans la nuit. Il s'assit au hasard sur un billot qui servait à fendre le bois. Elle, sur des fagots. Les bruits du dehors arrivaient amortis et lointains. Là, il pouvait pleurer, sans crainte d'être entendu. Il s'abandonna à ses sanglots avec fureur. Rosa ne l'avait jamais vu pleurer; elle ne pensait même pas qu'il pût pleurer; elle ne connaissait que ses larmes de petite fille, et ce désespoir d'homme la remplissait d'effroi et de pitié. Elle était pénétrée pour Christophe d'un amour passionné. Cet amour n'avait rien d'égoïste : c'était un immense besoin de sacrifice, une abnégation maternelle, une soif de souffrir pour lui, de lui prendre tout son mal. Elle lui passa son bras par dessus l'épaule :

— Cher Christophe, dit-elle, ne pleure pas ! Christophe se détourna :

— Je veux mourir !

Rosa joignit les mains :

— Ne dis pas cela, Christophe !.

'— Je veux mourir. Je ne peux plus... je ne peux plus vivre... A quoi sert-il de vivre?

— Christophe, mon petit Christophe 1 Tu n'es pas seul. On t'aime...

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— Qn'est-ce qiie cola me fait? Je n'aime plus rien. Tout le reste peut bien vivre ou mourir. Je n'aime rien, je n'aimais qu'elle, je n'aimais qu'elle !

Il sanglota plus fort, la tête cachée dans ses mains. Rosa ne pouvait plus rien dire. L'égoïsme de la passion de Christophe la poignardait. A l'instant où elle croyait être le plus près de lui, elle se sentait plus isolée et plus misérable que jamais. La douleur, au lieu de les rapprocher, les séparait encore. Elle pleura amèrement.

Après quelque temps, Christophe s'interrompit de pleurer, et demanda :

— Mais comment? comment?...

Rosa comprit :

— Elle a pris l'influenza, le soir de ton départ. Tout de suite, elle a été emportée...

Il gémissait :

— Mon Dieu !... Pourquoi ne m'a-t-on pas écrit? Elle dit :

— J'ai écrit. Je ne savais pas ton adresse : tu ne nous avais rien dit. J'ai été demander au théâtre. Personne ne la savait.

Il savait combien elle était timide, et combien cette démarche avait dû lui coûter. Il demanda :

— Est-ce qu'elle... est-ce qu'elle t'avait dit de le faire ?

Elle secoua la tête :

— Non. Mais j'ai pensé...

Il la remercia du regard. Le cœur de Rosa se fondit.

— Mon pauvre... pauvre Christophe ! dit-elle.

Elle se jeta à son cou, en pleurant. Christophe sentit le prix de cette pure tendresse. Il avait tant besoin d'être consolé ! Il l'embrassa :

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Je an- Christophe

— Tu es bonne, dit-il, tu l'aimais donc, toi?

EUe se détacha de lui, elle lui jeta un regard passionné, ne répondit pas, et se remit à pleurer.

Ce regard fut une illumination pour lui. Ce regard voulait dire :

— Ce n'était pas elle que j'aimais...

Christophe vit enfin ce qu'il n'avait pas su — ce (ju'il n'avait pas voulu voir depuis des mois. Il vit qu'elle l'aimait.

— Chut! dit-elle, on m'appelle.

On entendait la voix d'Amalia.

Rosa demanda :

— Veux-tu rentrer chez toi?

Il dit :

— Non, je ne poiurais pas encore, je ne pourrais pas causer avec ma mère... Plus tard...

Elle dit :

— Reste. Je reviendrai tout à l'heure.

Il resta dans le lîûcher obscur, où un filet de jour tombait d'un étroit soupirail, vêtu de toiles d'araignées. On entendait le cri d'mie marchande dans la rue; contre le mur, dans une écurie voisine, un cheval s'ébrouait et frappait du sabot. La révélation, que Christophe venait d'avoir, ne lui faisait aucun plaisir; mais elle l'occupait, un instant. Il s'expliquait mamtenant beaucoup de choses, qu'il n'avait pas comprises. Une foule de petits faits, auxquels il n'avait pas prêté attention, lui revenaient à l'esprit et s'éclairaient pour lui. Il s'étonnait d'y penser, il s'indignait de se laisser distraire, une seule minute, de sa misère. Mais cette misère était si atroce, si irrespirable, que l'instmct de conservation, plus fort que sa volonté, cjue son

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courag'e, que son amour, rol)lig'eait à en détourner les yeux, se jetait sur cette nouvelle pensée, comme le désespéré qui se noie saisit, malgré lui, le premier objet qui peut l'aider, non à se sauver, mais à se soutenir un moment encore au-dessus de l'eau. D'ailleurs, c'est parce qu'il souffrait, qu'il sentait à présent ce qu'ime autre souffrait — souffrait par lui. 11 comprenait les larmes qu'il venait de faire répandre. Il avait pitié de Rosa. Il pensait combien il avait été cruel potir elle, — combien il serait cruel encore. Car il ne l'aimait pas. A quoi servait-U qu'elle l'aimât? Pauvre petite!... Il avait beau se dire qu'elle était Ijonne (elle venait de le prouver). Que lui faisait sa bon'.é? Que lui faisait sa vie?... Il pensa :

— Pourquoi n'est-ce pas elle qui est morte, et l'autre qui est vivante ?

Il pensa :

— Elle vit, elle m'aime, elle peut me le dire aujourd'hui, demain, toute ma vie; — et l'autre, la seule que j'aime, elle est morte sans m'avoir dit qu'elle m'aimait, je ne lui ai pas dit cpie je l'aimais, jamais je ne le lui entendrai dire, jamais elle ne le saura...

Et le souvenir lui revint tout à coup de la dernière soirée : il se rappela qu'ils allaient se parler, quand l'arrivée de Rosa les en avait empêchés. Et il haït Rosa...

La porte du bûcher se rouvrit. Rosa appela Christophe à voix basse, le chercha à tâtons. Elle lui prit la main. Il éprouvait une aversion à la sentir près de lui : il se le reprochait en vain, c'était plus fort cpie lui.

Rosa se taisait : la profondeur de sa compassion lui avait appris le silence. Christophe lui sut gré de ne

Jean- Christophe

poiut troubler son chagrin par des paroles inutiles. Pourtant il voulait savoir... elle était la seule qui pût lui parler d'elle. Il demanda tout bas :

— Quand est-elle...?

(Il n'osait dire : morte).

EUe répondit :

— Il y a eu samedi huit jours.

Un souvenir lui traversa l'esprit. Il dit :

— Dans la nuit.

Rosa le regarda, étonnée, et dit :

— Oui, la nuit, entre deux et trois heures. La mélodie fimèbre lui réapparut.

Il demanda, en tremlîlant :

— A-t-eUe beaucoup souffert?

— Non, non, g-râce au ciel, cher Christophe, elle n'a presque pas souffert. EUe était si faible! Elle n'a fait aucune résistance. Tout de suite, on a vu qu'elle était perdue.

— Et elle, est-ce qu'elle l'a vu ?

— Je ne sais pas. Je crois...

— Elle a dit quelque chose?

— Non, rien. Elle se plaignait, comme un petit enfant.

— Tu étais là?

— Oui, les deux premiers jours, j'étais là toute seule, avant que son frère ne vînt.

Il lui serra la main, dans un élan de reconnaissance.

— Merci.

Elle sentit le sang lui refluer au cœur. Après un silence, il dit, il balbutia la cpiestion qui l'étouffait :

— Elle n'a rien dit... pour moi?

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Rosa secoua la tète tristement. Elle eût donné beaucoup pour pouvoir lui faire la réponse qu'il attendait ; elle se reprochait presque de ne pas savoir mentir. Elle tâcha de le consoler :

— Elle n'avait plus conscience.

— Elle parlait?

— On ne comprenait pas bien. Elle parlait tout bas.

— Où est la petite fille ?

— Le frère l'a emmenée chez lui, dans son pays.

— Et ellel

— Elle est aussi là-bas. Limdi de la semaine passée, elle est partie d'ici.

Ils se remirent à pleurer.

La voix de madame Vogcl rappela encore Rosa. Christophe, de nouveau seul, revivait ces journées de mort. Huit jours, il y avait huit jours déjà... O Dieu! qu'était-elle devenue? Comme il avait plu, cette semaine, sur la terre!... Et lui, pendant ce temps, il riait, il était heureux !

Il sentit dans sa poche un paquet enveloppé dans du papier de soie : c'étaient des boucles d'argent qu'il lui rapportait pour ses souliers. Il se souvint du soir où sa main s'était posée sur le petit pied déchaussé. Ses petits pieds, où étaient-ils maintenant? Comme ils devaient avoir froid ! . . . Il pensa cpie le souvenir de ce tiède contact était le seul qu'il eût de ce corps bienaimé. Jamais il n'avait osé le toucher, le prendre dans ses bras, l'étreindre contre le sien. Elle s'en était allée, tout entière inconnue, pour jamais. Il ne savait rien d'elle, ni de son âme, ni de sa chair. Il n'avait pas un souvenir de sa forme, de sa vie, de son amour... Son amour?... quelle preuve en avait-il?... Il n'avait pas

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une lettre, pas une relique, — rien. Où la saisir, où la chercher, en lui-même, hors de lui?... O néant! Il ne lui restait rien d'elle que l'amour qu'il avait pour elle, il ne lui restait que lui. . . — Et malgré tout, son désir enragé de l'arracher à la destruction, son besoin de nier la mort, faisait c[u'il s'attachait à celte dernière épave, dans un acte de foi forcené :

c( ... Ne son gia morto; e hen c' alhergo cangi, resta in te vivo, c'or mi vedi e piangi, se l'un nelVàltro amante si trasforma. »

« ... Je ne suis pas morte, j'ai changé de demeure, je reste vivante en toi, qui me vois et qui pleures. En l'âme de l'amant se change l'âme aimée. »

Il n'avait jamais lu ces sublimes paroles; mais elles étaient en lui. Chacun remonte à son tour le calvaire des siècles. Chacun retrouve les peines, chacun retrouve l'espoir désespéré et la folie des siècles. Chacun remet ses pas dans les pas de ceux qui furent, de ceux qui luttèrent avant lui contre la mort, nièrent la mort, — sont morts.

Il se mura chez lui. Ses volets restaient clos, tout le jour, pour ne pas voir les fenêtres de la maison d'en face. Il fuyait les Vogel : ils lui étaient odieux. Il n'avait rien à leur reprocher : c'étaient de trop braves gens, et trop pieux, pour n'avoir pas fait taire leurs sentiments devant la mort. Ils savaient la peine de Christophe, et ils la respectaient, quoi qu'ils en pussent penser; ils évitaient de prononcer devant lui le nom de Sabme. Mais ils avaient été ses ennemis, quand elle vivait : c'était assez, pour qu'U fut le leur, maintenant cpi'elle ne vivait plus.

D'ailleurs, ils n'avaient rien changé à leurs façons bruyantes; et malgré la pitié smcère, mais passagèi'e, qu'ils avaient éprouvée, il était évident que ce malheur leiu" était indifférent au fond — (c'était trop naturel) — : peut-être même en éprouvaient-ils un secret débarras. Christophe l'imagmait du moins. Maintenant que les intentions des Vogel à son égard lui devenaient claires, il était porté à se les exagérer. En réalité, ils tenaient fort peu à lui; et il s'attribuait mic trop grande importance. Mais il ne doutait pas que la mort de Sabine,

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en écartant le principal obstacle aux projets de ses hôtes, ne leur parût laisser le champ libre à Rosa. Aussi il la détesta. Que Ton eût — (le* Vogel, Louisa, Rosa même) — disposé de lui tacitement, sans même le consulter, cela seul eût suffi, dans n'importe quel cas, pour lui enlever toute affection pour celle qu'on voulait qu'il aimât. Il se cabrait, toutes les fois qu'on lui semblait toucher à son ombrageuse liberté. Mais ici, il n'était pas seul en cause. Les droits qu'on s'arrogeait sur lui ne portaient pas seulement atteinte à ses droits, mais à ceux de la morte à qui son cœur s'était donné. Aussi les défendait-il âprement, bien que personne ne les attaquât. 11 suspectait la bonté de Rosa, qui souffrait de le voir soulTrir, et venait souvent frapper à sa porte, pour le consoler et lui parler de l'autre. Il ne la repoussait pas : il avait ])esoin de causer de Sabine avec quelqu'un qui l'eût connue; il voulait savoir les plus petits détails de ce qui s'était passé pendant la maladie. Mais il n'en était pas reconnaissant à Rosa, il prêtait à son cœur des mobiles ijitéressés. Ne voyait-il pas que la famille, qu'Amalia même permettait ces visites et ces longues causeries, que jamais elle n'eût autorisées, si elle n'j' avait trouvé son compte? Rosa m'était-elle pas d'accord avec les siens? Il ne pouvait croire que sa compassion fût tout à fait sincère et dénuée de pensées personnelles.

Et sans doute, elle ne l'était pas. Rosa plaignait Christophe de tout son cœur. Elle faisait effort pour voir Sabine avec les yeux de Christophe, pom' l'aimer au travers de lui; eUe se i*eprochait sévèrement les mauvais sentiments qu'elle avait pu avoii' contre elle, et lui en demandait pardon, le soir, dans ses prières. Mais

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pouvait-elle oublier qu'elle, elle était vivante, qu'elle voyait Christophe à toute heure du jour, qu'elle l'aimait, qu'elle n'avait plus à craindre l'autre, que l'autre s'effaçait, que son souvenir môme s'effacerait à son toiu*, qu'elle restait seule, qu'un jour peut-être...? Pouvait-elle réprimer, au milieu de sa douleur, de la douleur de son ami, qui était plus sienne que la sienne, — pouvait-elle réprimer un brusc[ue mouvement de joie, im espoir irraisonné? Elle se le reprochait ensuite. Ce n'était cpj'mi éclair. C'était assez. Il l'avait vu. Il Im jetait un reg-ard qui lui glaçait le cœm* : elle y lisait des pensées haineuses ; il lui en voulait de vivre, quand l'autre était morte.

Le meunier, avec sa voiture, vint chercher le petit mobilier de Sabine. En rentrant d"ime leçon, Christophe vit étalés, devant la porte, dans la rue, le lit, l'armoire, les matelas, le linge, tout ce qui avait été à elle, tout ce qui restait d'elle. Ce lui fut un spectacle odieux. Il passa précipitanmient. Sous le porche, il se heurta à Bertold qui l'arrêta :

— Ali! mon cher monsieur, disait-il en lui serrant la main avec elfusion, hein ! qui aurait dit cela quand nous étions ensemble ? Comme nous étions contents, tous ! C'est pourtant depuis ce jour-là, depuis cette sacrée promenade sur Teau, cfu'elle a commencé à aller mal. Enfin ! cela ne sert à rien de se plaindre ! Elle est morte. Après elle, ça sera notre tom*. C'est la vie... Et vous, comment aUez-vous ? Moi, très l)ien. Dieu merci !

Il était rouge, suant, et sentait le vin. L'idée que c'était son frère, qu'il avait des droits sur son souvenir, blessait Christophe. Il souffrait d'entendre cet homme parler de celle qu'il aimait. Le memiier était lieureux, au

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Jean-Christophe

contraire, de trouver un. ami avec cpii causer de Sabine ; il ne comprenait pas la froideiu" de Christophe. C'est qix'û. ne se doutait pas de tout ce que sa présence, l'évocation subite de la joiu-née à la ferme, les souvenirs heureux quU rappelait lourdement, les pau^Tes reliques de Sabine, qui jonchaient le sol. et qu'il poussait du pied, en causant, remuaient de souffrance dans l'àme de Christophe. Le seul nom de Sabine, chaque fois qu'il revenait dans sa bouche, déchirait Christophe. Il cherchait im prétexte pour faire taire Bertold. Il gagna l'escalier; mais l'autre s'attachait à lui, l'arrêtait sur les marches, continuait son récit. Eiitin, conmie le meimier lui racontait la maladie de Sabme. avec le plaisir étrange cpie trouvent certaines gens, siu-tout des gens du peuple, à parler de maladies, avec im luxe de détails pénibles. Christophe n'y tint plus : (U se raidissait, pour ne pas crier de douleur), n l'interrompit net :

— Pardon, dit-il, avec ime sécheresse glaciale, il faut que je vous quitte.

Il le quitta, sans autre adieu.

Cette insensibilité révolta le meunier. Il n'avait pas été sans deviner la secrète affection de sa sœur et de Christophe. Que celui-ci témoignât d'ime telle inditïérence, lui parut monstrueux : il jugea tiue Christophe n'avait point de coeur.

Christophe avait fui dans sa chambre : il suffoquait. Tant cpie dxu-a le déménagement, il ne sortit plus de chez lui. H s'était juré de ne pas regarder par la fenêtre, mais il ne pouvait s'empêcher de le faire: et. caché dans un coin, derrière ses rideaux, il suivait le départ des hardes aimées avec ime attention douloureuse. En

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les voyant disparaître pour toujours, il était siu* le point de courir dans la rue, de crier : « Non! non! laissez-les moi! Ne me les emportez pas! » Il voulait sui)plier qu'on lui donnât au moins un oljjet, un seul oI\jet, qu'on ne la lui prît pas tout entière. Mais comment eùt-il osé le demander au meiniier? 11 nélait rien pour lui. Son amour, elle-même ne l'avait pas su : comment aurait-il osé le dévoiler à un autre? Puis, s'il avait essayé de dire un mot. il eût éclaté en sanglots... Non, non, il fallait se taire, il fallait assister à celte disparition totale, sans pouvoii' — saiis oser rien faire pour sauver im débris du naufrage...

Et cjuand tout fut lini, quand la maison fut vide, quand la porte cochère se fut refermée siu* le meunier, quand les roues du chariot se furent éloignées, en ébranlant les vitres, cjiiand leur bruit s'elTaça, il se jeta par terre, n'ayant plus une larme, plus une pensée pour souffrir ou pour lutter, glacé, comme mort luimême.

On frappa à la porte. Il resta innnol)ile. On frappa de nouveau. Il avait oublié de s'enfermer à clef. Rosa entra. Elle eut une exclamation, en le voyant étendu sur le plancher, et s'arrêta, effrayée. Il souleva la tête, avec colère :

— Quoi? Que veux-tu? Laisse-moi!

Elle ne s'en allait pas, elle restait, hésitante, adossée à la porte, elle répétait :

— Christophe...

Il se releva en silence ; il était honteux qu'elle l'eût vu ainsi. En s'époussetant de la main, il demanda durement :

— Eh bien, qu'est-ce que tu veux?

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Rosa, intimidée, dit :

— Pardon... Christophe... je suis entrée... je t'apportais...

Il vit qu'elle tenait un objet à la main.

— Voilà, dit-elle, en le lui tendant. J'ai demandé à Bertold qu'il me donnât un souvenir d'elle. J'ai pensé que cela te ferait plaisir...

C'était une petite glace d'argent, le miroir de poche, où elle se regardait, des heures, moins par coquetterie que par désœuvrement. Christophe le saisit, saisit la main qui le lui tendait :

— Oh! Resi!... fit-il.

Il était pénétré par sa bonté, et parle sentmient de sa propre injustice. D'un mouvement passionné, il s'agenouilla devant elle, et lui baisa la main :

— Pardon... pardon... dit-il.

Rosa ne comprit pas d'abord ; puis, elle comprit trop ]>ien ; elle rougit, elle trembla, elle se mit à pleurer. Elle comprit cju'il voulait dire :

« Pardon si je suis injuste... pardon si je ne t'aime pas... pardon si je ne puis pas... si je ne puis pas t'aimer, si je ne t'aimerai jamais!... »

Elle ne lui retirait pas sa main : elle savait que ce n'était pas elle qu'il embrassait. Et, la joue appuyée sur la main de Rosa, il pleurait à chaudes larmes, sachant qu'elle lisait en lui : il avait ime amère tristesse à ne pouvoir l'aimer, à la faire souffrir.

Us restèrent ainsi, pleurant tous deux, dans le crépuscule de la chambre.

Enfin elle dégagea sa main. Il continuait de murmurer :

— Pardon I . . .

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Elle lui posa aa maiu doucement sur la tète. Il se releva. Ils s'embrassèrent en silence, ils sentirent sur leurs lèvres l'acre g-oût de leurs larmes.

— Nous serons toujours amis, dit-il tout bas.

Elle hocha la tête, et le quitta, trop triste pour parler.

Ils pensaient que le monde est mal fait. Qui aime n'est pas aimé. Qui est aimé n'aime pomt. Qui aime et est aimé est un jour, tôt ou tard, séparé de son amour... On souffre. On fait souffrir. Et le plus malheureux n'est pas toujours celui qui souffre.

Christophe recommença à fuir la maison. II n'y pouvait plus vivre. Il ne pouvait voir en face les fenêtres sans rideaux, l'appartement vide.

Il connut une pire douleur. Le vieux Euler se hâta de relouer le rez-de-chaussée. Un jour, Christophe vit dans la chambre de Sabine des ligures étrangères. De nouvelles vies effaçaient les dernières traces de la vie disparue.

Il lui devint impossible de rester au logis. Il passades journées entières au dehors ; il ne revenait qu'à la nuit, quand il ne pouvait plus rien voir. De nouveau, il reprit ses courses dans la campagne. Elles le ramenaient invinciblement à la ferme de Bertold. Mais il n'y entrait pas, il n'osait approcher, il faisait le tour, de loin. 11 avait découvert un point, sur une colline, d'où l'on dominait la ferme, la plaine et la rivière : ce fut son but de promenade habituel. De là, il suivait des yeux les méandres de l'eau, jusqu'aux Ijouquels de saules, sous lesquels il avait vu passer l'ombre de la mort sur les traits de Sabine. De là, il distinguait les deux fenêtres des chambres où ils avaient veillé, côte à côte, si près, si loin, séparés par ime porte, — la porte de l'éternité. De là, il planait au-dessus du cimetière. Il n'avait pu se résoudre à y entrer : il avait depuis l'enfance l'horreur de ces champs pourris, auxquels il se refusait à attacher l'image des êtres qu'il aimait. Mais d'en haut et de loin, le petit champ des morts n'avait rien de

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sinistre ; il était calme, il dormait au soleil... Dormir!... Elle aimait dormir! Rien ne la dérangerait là. Les chants des coqs se répondaient à travers la plaine. De la ferme montaient le bourdonnement du moulin, les l)iaillements de la basse-cour, les cris des enfants qui jouaient. Il apercevait la petite fille de Sabine, il la voyait courir, il distinguait son rire. Une fois, il la guetta, près de la porte de la ferme, dans rni repli du chemin creux cjui faisait le tour des murs ; il la saisit au passage, il Feml^rassa furieusement. La petite eut peur, et se mit à pleurer. Elle l'avait presque oublié déjà. Il lui demanda :

— Es-tu contente ici?

— Oui, je m'amuse...

— Tu ne veux pas revenir ?

— Non!

11 l'avait lâchée. Cette indifférence d'enfant le désolait. Pauvre Sabine!... C'était elle pourtant, un peu d'elle... Si peu! L'enfant ne ressemblait pas à sa mère: il avait passé en elle, mais il n'était pas elle ; à peine avait-il gardé de ce mystérieux passage un parfum très léger de l'être disparu : des inflexions de voix, un petit froncement de lèvres, une façon de ployer la tête. Le reste de la personne était tout un autre être ; et cet être mêlé à celui de Sabine répugnait à Christophe, sans qu'il se l'avouât.

Ce n'était qu'en lui-même que Christophe retrouvait l'image de Sabme. Partoutellelesuivait,elleflottaitautour de lui ; mais il ne se sentait véritaljlement avec elle, que quand il était seul. Nulle part, elle n'était plus près de lui que dans ce refuge, sur la coUine, loin des regards, au milieu de ce pays, i^lein de son souvenir. Il faisait

Jean-Christophe

des lieues pour y venir, il y montait en courant, le cœur battant, comme à un rendez-vous : c'en était un, en effet. Dès qu'il était arrivé, il se couchait à terre, — cette même terre, où son corps était couché ; — il fermait les yeux : et elle l'envahissait. Il ne voyait pas ses traits, il n'entendait pas sa voix : il n'en avait pas besoin; elle entrait en lui, elle le prenait, il la possédait tout entière. Dans cet état d'hallucination passionnée, il n'avait même pas la force de penser, il ne savait pas ce qui se passait, il ne savait rien, sinon qu'il était avec elle.

Cet état dura peu. — A dire vrai, il ne fut tout à fait sincère qu'une seule fois. Dès le lendemain, la volonté y avait part. Et depuis lors, vainement Christophe tâcha de le faire revivre. C'est alors seulement qu'il pensa à évoquer en lui la figure et la forme précise de Sabine : jusque-là, il n'y songeait point. Il y réussit, par éclairs, et il en était tout illuminé. Mais c'était au prix d'heures d'attente et de nuit.

— Pauvre Sabine ! pensait-il, ils t'oublient tous, il n'y a que moi qui t'aime, qui te garde pour toujours, ô mon précieux trésor! Je t'ai, je te tiens, je ne te laisserai pas échapper !... »

Il parlait ainsi, parce que déjà elle lui échappait : elle fuyait de sa pensée, comme l'eau au travers des doigts. Il revenait toujours, fidèle au rendez-vous. Il voulait penser à elle, et il fermait les yeux. Mais il lui arrivait, après une demi-heure, une heure, deux heures parfois, de s'apercevoir qu'il n'avait pensé à rien. Les bruits de la vallée, le bouillonnement des écluses, les clochettes de deux chèvres qui broutaient sur la colline, le bruit du vent dans les petits arbres

L ADOLESCENT

grêles, ail pied desquels il était étendu, imbibaient sa pensée poreuse et molle, comme ime éponge. Il s'indignait contre sa pensée : elle s'efforçait de lui obéir, et de fixer l'image disparue à laquelle il voulait lier sa vie; mais sa pensée retombait, lasse et endolorie, et de nouveau elle se livrait, avec mi soupir de soulagement, au flot paresseux des sensations.

Il secoua sa torpeur. Il parcoiu'ut la campagne en tous sens, à la recherche de Sabine. Il la cherchait dans le miroir, où son sourire avait passé. Il la cherchait au bord de la rivière, où ses mains s'étaient trempées. Mais le miroir et l'eau ne lui renvoyaient que son propre reflet. L'excitation de la marche, l'air frais, son sang vigoureux qui battait, réveillèrent des musiques en lui. Il voulut se donner le change :

— O Sabine !... soupirait-il.

Il lui dédia ces chants, il entreprit de fah-e revivre dans sa musique son amour et sa peine... Il avait beau faire : amoiu* et peine revivaient bien; mais la pauvre Sabine n'y trouvait pas son compte. Amour et peine regardaient vers l'avenir, et non vers le passé. Christophe ne pouvait rien contre sa jeimesse. La sève remontait en lui avec ime impétuosité nouvelle. Son chagrin, ses regrets, son chaste et brûlant amour, ses désirs refoulés, exaspéraient sa fièvre. En dépit de son deuil, son cœur battait des rjlhmes allègres et violents ; des chants emportés bondissaient sur des mètres i\Tes : tout célébrait la vie, la tristesse même prenait un caractère de fête. Christophe était trop franc pour persister à se faire illusion; et il se méprisait. Mais la vie l'emportait ; et triste, l'àme pleine de mort et le corps plein de vie, il s'abandonna à sa force renaissante, à la

Jean-Christophe

joie délirante et aljsurde de vivre, c{iie la douleur, la pitié, le désespoir, la blessure déchirante d'une perte irréparal)le, tous les tourments de la mort, ne font ciu'aiguillonner et aviver chez les forts, en labourant leurs flancs d'un éperon furieux.

Christophe savait d'ailleurs qu'il gardait en lui, dans les retraites souterraines de l'àme, un asile inaccessible, mviolable, où l'ombre de Saisine était close. Le torrent de la vie ne saurait l'emporter. Chacun porte au fond de lui comme un petit cimetière de ceux qu'il a aimés. Ils y dorment, des années, sans que rien vienne les troubler. Mais un jour vient, — on le sait, — où la fosse se rouvre. Les morts sortent de leur tombe, et sourient de leurs lèvres décolorées — aimantes, toujours — à l'aimé, à l'amant, dans le sein duquel leur souvenir repose, comme l'enfant qui dort dans les entrailles maternelles.

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