‹ Cahiers de la quinzaine (volume 2)Chapitre 5 sur 18 · VI · texte numérisé non relu

VI

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pour retourner chez elle ; et Christophe l'imita. Rosa ne pouvait plus se dissimuler que sa présence était importime; mais la malheureuse fille tâchait de se duper. Elle ne voyait pas qu'elle ne pouvait rien faire de pis, que de chercher à s'imposer; et, avec sa maladresse habituelle, elle continua, les jours suivants.

Le lendemain, Christophe, flanqué de Rosa, attendit vainement que Sabine parût.

Le siu-lendemain, Rosa se trouva seule. Ils avaient renoncé à lutter. Mais elle n'y g'agnait rien, que la rancune de Christophe, furieux d'être privé de ses chères soirées, son unique bonhem-. Il lui pardonnait d'autant moins, qu'absorbé par ses propres sentiments, il ne se fût jamais avisé de deviner ceux de Rosa.

Il y avait beau temps que Sabine les connaissait : elle savait que Rosa était jalouse, avant même de savoir si elle-même était amotueuse ; mais elle n'en disait rien ; et, ayec la cruauté naturelle de toute jolie femme, qui se sait sûre de la victoù^e, elle assistait, silencieuse et narquoise, aux efforts inutiles de sa maladroite rivale.

Rosa, restée maîtresse du champ de bataille, contemplait piteusement le résultat de sa tacticfue. Le mieux était pour elle de ne pas s'obstiner, et de laisser en paix Christophe, au moins pour le moment : ce fut donc ce qu'elle ne fit pas ; et coninie le pis qu'elle pût faire, c'était de lui parler de Sabine, ce fut justement ce qu'elle fit.

Le cœur battant, elle lui dit timidement, pour connaître sa pensée, que Sabiae était jolie. Christophe répliqua sèchement qu'elle était très jolie. Et bien que Rosa eût prévu la réponse qu'elle s'attirait, eUe en reçut un coup au cœur, en l'entendant. Elle savait bien que Sabine était jolie; mais jamais elle n'y avait pris garde; elle la voyait pour la première fois, par les yeux de Christophe ; elle voyait ses traits fins, son petit nez, sa bouche menue, son corps mignon, ses mouvements gracieux... Ah ! quelle douleur!... Que n'eût-elle pas donné pour être dans ce corps ! Elle ne s'expliquait que trop qu'on le préférât au sien !... Le sien !... Qu'avait-elle fait pour l'avoir? Qu'il lui pesait ! Qu'il lui paraissait laid ! Il lui était odieux. Et penser qu'il n'y avait que la mort qui l'en délivrerait jamais !... EUe était trop flère et trop humble à la fois pour se plaindre de n'être pas aimée : elle n'y avait aucun droit ; et elle cherchait à s'humilier encore davantage. Mais son instinct se révoltait... Non, ce n'était pas juste !... Pourquoi ce corps, à elle, à elle, et non à Sabiue?... Et

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pourquoi aimait-on Sabine? Qu'avait-elle fait pour l'être?... Rosa la voyait sans indulg-ence, paresseuse, négligente, égoïste, indifférente à tous, ne s'occupant ni de sa maison, ni de son enfant, ni de qui que ce fût, n'aimant qu'elle, ne vivant que pour dormir, flâner, et ne rien faire... Et c'était cela qui plaisait... qui plaisait à Christophe,... à Christophe, qui était si sévère, à Christophe qui savait juger, à Christophe qu'elle estimait et qu'elle admirait par-dessus tout ! Ah ! c'était trop injuste! C'était trop bête aussi!... Comment Christophe ne le voyait-il pas ? — Elle ne pouvait s'empêcher de lui glisser, de temps en temps, rme remarque désobligeante pour Sabine. Elle ne le voulait pas; mais c'était plus fort qu'elle. Toujours elle le regrettai*, parce qu'elle était bonne, et n'aimait à dire du mal de personne. Mais elle le regrettait encore plus, parce qu'elle s'attirait ainsi de cruelles réponses qui lui montraient combien Christophe était épris. Il ne ménageait rien alors. Blessé dans son affection, il cherchait à blesser : il y réussissait. Rosa ne répliquait pas, et s'en allait, tête basse, serrant les lèvres, pour ne pas pleurer, EUe pensait que c'était sa faute à elle, qu'elle n'avait que ce qu'elle méritait, pour avoir fait de la peine à Christophe, en attaquant ce qu'il aimait.

Sa mère fut moins patiente. Madame Vogel, qui voyait tout, n'avait pas tardé à remarquer, ainsi que le vieux Euler, les entretiens de Christophe avec sa jeime voisine : il n'était pas difficile de deviner le roman. Les projets qu'ils avaient formés en secret de marier quelque jour Rosa avec Christophe, en étaient contrariés ; et cela leur semblait de la part de Christophe une offense personnelle, bien cpi'il ne fût pas tenu de savoir qu'on

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avait disposé de lui, sans l'avoir consulté. Mais le despotisme d'Amalia n'admettait pas cju'on pensât autrement qu'elle ; et il lui paraissait scandaleux que Christophe eût passé outre à l'opinion méprisante, cpi'elle avait, maintes fois, exprimée sur Sabine.

Elle ne se gêna point pour la lui répéter. Chaque fois qu'il était là, elle trouvait un prétexte pour parler de la voisine ; elle cherchait les choses les plus blessantes à en dire, celles qui pouvaient être le plus sensibles à Christophe ; et avec sa crudité de vue et de langage, elle n'avait pas de peine à les trouver. L'instinct féroce de la femme, si supérieur à celui de l'honm^ie dans l'art de faire du mal, comme de faire du bien, la faisait insister moins sur la paresse de Sabine et ses défauts moraux, que sur sa malpropreté. Son œil indiscret et fureteur en avait été chercher des preuves, à travers les carreaux, jusqu'au fond de la maison, dans les secrets de toilette de Sabine ; et elle les étalait avec une complaisance grossière. Quand elle ne pouvait tout dire, par décence, elle laissait entendre davantage.

Christophe pâlissait de honte et de colère ; il devenait blanc comme un linge, et ses lèvres tremblaient. Rosa, qui prévoyait ce qui allait se passer, suppliait sa mère de finu' ; elle tâchait même de défendre Sabine. Mais elle ne faisait que rendre Amalia plus agressive.

Et brusquement, Christophe bondissait de sa chaise. Il tapait sur la table, et se mettait à crier que c'était une indignité de parler ainsi d'une feimue, de l'épier chez elle, d'étaler ses misères ; il fallait être bien méchant, pour s'acharner contre un être bon, charmant, paisible, qui vivait à l'écart, qui ne faisait de mal à personne, qui ne disait de mal de personne. Mais on se

trompait fort, si on croyait lui faire tort ainsi : on ne faisait que la rendre plus sympathique et faire ressortir sa bonté.

Amalia sentait qu'elle était allée trop loin ; mais elle était blessée de la leçon ; et, portant la dispute sur im autre terrain, elle disait qu'il était trop facile de parler de bonté : avec ce mot, on excusait tout. Parbleu ! Il était bien commode de passer pour bon, en ne s'occupant jamais de rien, ni de personne, en ne faisant pas son devoir !

A quoi Christophe ripostait que le premier devoir était de rendre la vie aimable aux autres, mais qu'il y avait des gens, pour qui le devoir était imiquement ce qui est laid, ce qui est maussade, ce qui ennuie, ce qui gêne la liberté des autres, ce qui vexe, ce qui blesse le voisin, les domestiques, sa famille, et soi-même. Dieu nous garde de ces gens et de ce devoir, comme de la peste !...

La dispute s'envenimait. Amalia devenait fort aigre. Christophe ne lui cédait en rien. — Et le résultat le plus clair, c'était que, désormais, Christophe affectait de se montrer constamment avec Sabine. Il allait frapper à sa porte. Il causait joyeusement et riait avec elle. Il choisissait pour cela les moments où Amalia et Rosa pouvaient le voir. Amalia se vengeait par des paroles rageuses. Mais l'innocente Rosa avait le cœur déchiré par ce raffinement de cruauté; elle sentait qu'il les détestait, qu'il voulait se venger ; et elle pleurait amèrement.

Ainsi, Christophe qui avait tant de fois souffert de l'injustice, apprit à faire souffrir injustement.

A quelque temps de là, le frère de Sabine, meunier à Landegg, un petit bourg à quelques lieues de la ville, célébrait le baptême d'im garçon. Sabine était marraine. EUe fit inviter Christophe. Il n'aimait pas ces fêtes; mais poiu> la satisfaction d'eimuyer les Vogel et d'être avec Sabine, il accepta avec empressement.

Sabine se donna le malin plaisir d'inviter aussi Amalia et Rosa, sûre qu'elles refuseraient. EUes n'y manquèrent point. Rosa mourait d'envie d'accepter. EUe ne détestait pas Sabine, elle se sentait même parfois le cœur plein de tendresse poxir elle, parce que Christophe l'aimait ; eUe avait envie de le lui dire, de se jeter à son cou. Mais sa mère était là, et l'exemple de sa mère. Elle se raidit dans son orgueil, et refusa. Puis, lorsqu'ils furent partis, et qu'elle pensa qu'ils étaient ensemble, qu'Us étaient heureux ensemble, qu'ils se promenaient en ce moment dans la campagne, par cette beUe journée de juUlet, tandis qu'eUe restait enfermée dans sa chambre, avec une pUe de linge à raccommoder, auprès de sa mère qui grondait, U lui sembla qu'eUe étouffait ; et eUe maudit son amour-propre. Ah ! s'U avait été encore temps !... S'U avait été encore temps, hélas ! eUe eût fait de même...

Le meimier avait envoyé son char-à-bancs chercher Christophe et Sabine. Ils prirent en passant quelques invités de la ville, ou des fermes sur le chemin. Le

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temps était frais et sec. Le clair soleil faisait reluire les rouges grappes des sorbiers sur la route, et des cerisiers dans les champs. Sabine souriait. Sa figure pâlotte était rosée par l'air vif. Christophe tenait sur ses genoux la petite fille. Ils ne cherchaient pas à se parler, ils parlaient à leurs voisins, peu importait à qui, et de quoi : ils étaient contents d'entendre la voix l'un de l'autre, ils étaient contents d'être emportés dans la même voiture. Ils échangeaient des regards de joie enfantine, en se montrant une maison, un arbre, mi passant. Sabine aimait la campagne ; mais elle n'y allait presque jamais : son incurable paresse lui interdisait toute promenade ; il y avait près d'im an qu'elle n'était pas sortie de la ville : aussi jouissait-elle des moindres choses qu'elle voyait. Elles n'étaient point nouvelles pour Christophe ; mais il aimait Sabine ; et comme tous ceux qui aiment, il voyait tout au travers d'elle, il sentait chacun de ses tressaillements de plaisir, il exaltait encore les émotions qu'elle éprouvait ; car en se confondant avec l'aimée, il lui prêtait son être.

Arrivés au moulin, ils trouvèrent dans la cour tous les gens de la ferme et les autres invités, qui les reçurent avec un vacarme assourdissant. Les poules, les canards et les chiens faisaient chorus. Le meunier Bertold, un gaillard au poil blond, carré de la tête et des épaules, aussi gros et grand que Sabine était frêle, enleva sa petite sœur dans ses bras, et la posa délicatement à terre, comme s'il avait peur de la casser. Christophe ne tarda pas à s'apercevoir que la petite sœiu* faisait, selon l'habitude, ce qu'elle voulait du colosse, et que tout en se moquant lourdement de ses caprices, de sa paresse, et de ses mille et im défauts, il

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la servait à pieds baisés. Elle y était habituée, et le trouvait naturel. Elle trouvait tout naturel, et ne s'étonnait de rien. Elle ne faisait rien pour être aimée : il lui seniljlait tout simple qu'elle le fût ; et si elle ne l'était point, elle n'en avait souci : c'est pourquoi chacun l'aimait.

Christophe lit ime autre découverte, qui lui causa moins de plaisir. C'est qu'im baptême suppose non seulement une marraine, mais im parrain, et que celui-ci a sur celle-là des droits, auxquels il se garde de renoncer, surtout quand la marraine est jeune et joUe. Il s'en avisa brusquement, quand il \dt un fermier, aux cheveux blonds frisottants, avec des anneaux dans les oreilles, s'approcher de Sabine en riant et l'embrasser sur les deux joues. Au lieu de se dire qu'il était un sot de l'avoir oublié, et un sot plus sot encore de s'en formaliser, il en voulut à Sabine, comme si elle avait fait exprès de l'attirer dans ce guet-apens. Sa mauvaise humeur augmenta, quand il se trouva sépai-é d'elle, dans la suite de la cérémonie. Sabine se retournait de temps en temps, dans le cortège qui serpentait à travers les prairies, et elle lui jetait mi regard amical. Il affectait de ne pas la voù*. Elle sentait qu'il était fâché, eUe devinait pourquoi ; mais cela ne l'inquiétait guère : elle s'en amusait. Eût-elle eu une brouille véritable avec quelqu'mi qu'elle aimait, malgré toute la peine (ju'elle en eût ressentie, elle n'eût jamais fait le moindre effort pour dissiper le malentendu : il fallait se donner trop de mal. Tout finirait bien par s'arranger tout seul.

A table, placé entre la meunière et une grosse fille aux joues rouges, qu'il avait escortée à la messe, sans daigner faire attention à elle, Christophe eut l'idée de

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regarder sa voisine ; et, l'ayant trouvée passable, il lui fit, poiu* se venger, une cour bruyante qui attirât l'attention de Sabine. Il y réussit ; mais Sabine n'était pas femme à être jalouse de rien, ni de personne : pourvu qu'elle fût aimée, il lui était indifférent cpi'on aimât ou non d'autres ; et, au lieu de s'en piquer, elle fut ravie de voir que Christophe s'amusait. De l'autre bout de la table, elle lui adressa son plus charmant sourire. Christophe fut décontenancé ; il ne douta plus de l'indifférence de Sabine ; et il retomba dans son mutisme boudeur, dont rien ne put le tirer, ni les agaceries, ni les rasades. A la fin, comme il s'assoupissait, se demandant rageusement ce cju'il était venu faire au milieu de cette interminable mangeaille, il n'entendit pas le meunier proposer une promenade en bateau, pour reconduire à leurs fermes certains des invités. Il ne vit pas non plus Sabine qui lui faisait signe de venir de son côté, pour prendre la même barque. Quand il y pensa, il n'y avait plus de place pour lui ; et il dut monter dans un autre bateau. Cette nouvelle déconvenue ne l'eût pas rendu plus aimable, s'il n'avait bientôt découvert qu'il allait semer en route presque tous ses compagnons. Alors il se dérida, et leur fit bon visage. D'ailleurs, cette belle après-midi sur l'eau, le plaish* de ramer, la gaieté de ces braves gens, finirent par dissiper toute sa mauvaise humem*. Sabine n'étant plus là, il ne se surveilla plus, et n'eut plus de scrupules à s'amuser franchement, comme les autres.

Ils étaient dans trois barques. Elles se suivaient de près, cherchant à se dépasser. Ils s'adressaient de l'une à l'autre des injures joyeuses. Quand les barques se frôlaient, Christophe voyait le regard souriant de

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Sabine ; et il ne pouvait s'empêcher de lui sourire aussi : ils sentaient que la paix était faite. C'est qu'il savait que tout à l'heure ils reviendraient ensemble.

On se mit à chanter des chansons à cjuatre voix. Chaque groupe, à toiu* de rôle, disait im des couplets ; le refrain était repris en chœur. Les barques, espacées, se répondaient en écho. Les sons glissaient sur l'eau, comme des oiseaux. De temps en temps, im bateau accostait à la rive : un ou deux paysans descendaient ; ils restaient sur le bord, et faisaient des signaux aux barques qui s'éloignaient. La petite troupe s'égrenait. Les voix se détachaient une à une du concert. A la fin, ils furent seuls, Clu'istophe, Sabine et le meimier.

Ils revinrent dans la même barque, redescendant le fil de l'eau. Christophe et Bertold tenaient les rames; mais ils ne ramaient pas. Sabioe, assise à l'arrière, en face de Christophe, causait avec son frère, et regardait Christophe. Ce dialogue letu" permettait de se regarder en paix. Jamais ils n'eussent pu le faire, si les paroles menteuses s'étaient tues. Les paroles semblaient dire : a Ce n'est pas vous que je vois ». Mais les regards se disaient : « Qui es-tu? Qui es-tu? toi que j'aime!... toi que j'aime, qui que tu sois!... »

Le ciel se couvrait, les brouillards s'élevaient des prairies, la rivière fumait, le soleil s'éteignit au milieu des vapeurs. Sabine s'enveloppa les épaules et la tête, en frissonnant, de son petit châle noir. EUe semblait fatiguée. Comme le bateau, longeant la rive, glissait sous les branches étendues des saules, elle ferma les yeux : sa figure toute menue était blême; ses lèvres avaient un pli douloureux; elle ne bougeait plus, elle paraissait souffrir, — avoir souffert, — être morte;

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Christophe eut le cœur serré. Il se pencha vers elle. Elle rouvrit les yeux, elle vit les yeux inquiets de Christophe qui l'interrogeaient, et elle leur sourit. Ce fut pour lui comme un rayon de soleil. Il demanda à mi-voix :

— Vous êtes malade ?

Elle fit signe que non, et dit :

— J'ai froid.

Les deux hommes étendirent sur elle leurs manteaux ; ils enveloppèrent ses pieds, ses jambes et ses genoux, comme im enfant qu'on borde dans son lit. Elle se laissait faire, et les remerciait du regard. Une pluie fine et glacée commençait à tomber. Ils reprirent les rames, et se hâtèrent de revenir. De lourdes nuées éteignaient le ciel. La rivière roulait des flots d'encre. Des lumières s'allumaient aux fenêtres des maisons, de ci de là, dans les champs. Quand Us arrivèrent au moulin, la pluie tombait à flots, et Sabine était transie.

On alluma un grand feu dans la cuisine, et on attendit ciue l'averse fût passée. Mais elle ne fit que redoubler, et le vent se mit de la partie. Ils avaient trois lieues à faire en voiture, pour revenir à la ville. Le meunier déclara qu'il ne laisserait pas partir Sabine par un temps pareil ; et il leur proposa à tous deux de passer la nuit à la ferme. Christophe hésitait à accepter; il chercha conseil dans les yeux de Sabine; mais les yeux de Sabine fixaient obstinément les flammes du foyer: ou eût dit qu'ils craignaient d'influer sur la décision de Christophe. Mais quand Christophe eut dit oui, eUe tourna vers lui sa figure rougissante — (était-ce du reflet du feu?) — et il vit qu'elle était contente.

Chère soirée... La pluie faisait rage au dehors. Le feu lançait dans la noire cheminée des essaims d'étincelles

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dorées. Ils faisaient cercle autour. Leurs silhouettes fantasques s'agitaient sur le mur. Le meunier montrait à la fillette de Sabine comment on fait des ombres avec les mains. L'enfant riait et n'était pas tout à fait rassurée. Sabine, penchée sur le feu, l'attisait machinalement avec une lourde pincette ; elle était un peu lasse, et rêvassait en souriant, tandis que, sans écouter, elle hochait la tête aux liavardages de sa ])elle-sœur, qui lui contait ses affaires domestiques. Ghiùstophe, assis dans l'omljre, à côté du meunier, th'ait doucement les cheveux de l'enfant, et regardait le sourire de Sabine. Elle savait qu'il la regardait. Il savait qu'elle lui souriait. Ils n'eurent pas occasion de se parler mie seule fois de la soirée, ni de se regai'der en face : ils ne le cherchaient point.

Ils se séparèrent de bonne heure. Leurs chambres étaient voisines. Une porte intérieure menait de l'ime à l'autre. Christophe vériiia maclùnalement que le verrou était mis du côté de Sabine. 11 se coucha et s'efforça de dormir. La pluie cmglait les vitres. Le vent hululait dans la cheminée. Une porte battait à l'étage au-dessus. Un peuplier battu par l'ouragan craquait devant la fenêtre. Christophe ne pouvait fermer les yeux. Il pensait qu'il était sous le même toit, auprès d'elle. Un mur l'en séparait. Il n'entendait aucun bruit dans la chambre de Sabine. Mais il croj'ait la voir. Soulevé sur son lit, il l'appelait à voix basse, à travers la muraille, il lui disait des mots tendres et passionnés, il lui tendait les bras. Et il lui semblait qu'elle lui tendait aussi les bras. Il entendait en lui la voix aimée qui lui répondait, cpii redisait ses paroles, qui l'appelait tout bas; et il ne savait pas si c'était lui qui faisait les demandes et les réponses, ou si vraiment elle parlait. A un appel plus fort, il ne put résister : il se jeta hors du lit; à tâtons dans la nuit, il s'approcha de la porte ; il ne voulait pas l'ouvrk, il se sentait rassuré par cette porte fermée. Et comme il touchait de nouveau à la poignée, il vit que la porte s'ouvrait...

Il fut saisi. Il la refei'ma doucement, il la rouvrit, il la referma encore. N'était-eUe pas fermée tout à l'heure?

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Oui, il en était sûr. Qui doue l'avait ouverte'?... Les balleuients de sou cœur l'élouffaieut. Il s'appuya sur sou lit, il s'assit pour respirer. Il était terrassé par la passion. Elle lui enlevait la faculté de voir, d'entendre, de l'aii'e aucun mouvement : tout sou corps fut pris d'un tremlilement. Il avait la terreur de cette joie inconnue, qu'il appelait depuis des mois, et qui était là, près de lui, dont rien ne le séparait plus. Ce garçon violent et possédé d'amour, l)rusquement, ne sentait plus qu'eflroi et répugnance devant ses désirs réalisés. Il avait honte d'eux, honte de ce qu'il allait faire. Il aimait trop pour «oser jouir de ce qu'il aimait, il le redoutait plutôt : il eût tout fait pour éviter d'être heureux. Aimer, aimer, n'est-ce donc possible qu'au prix de profaner ce qu'on aime?...

Il était retom-né près de la porte; et, tremblant d'amour et de crainte, la mam sur la serrure, il ne pouvait se décider à ouvrir.

Et de l'autre côté de la porte, ses pieds nus sur le carreau, grelottante de froid, Sabine était debout.

Ainsi, ils hésitèrent, ... combien de temps? Des minutes? Des heures?... Ils ne savaient pas qu'ils étaient là; et pourtant ils le savaient. Ils se tendaient les bras, — lui, écrasé par un amour si fort, qu'il n'avait pas le courage d'entrer, — elle, l'appelant, l'attendant, et tremblant qu'il entrât... Et quand il se décida enfin à entrer, elle venait de se décider à repousser le verrou.

Alors il se traita de fou. Il pesa sur la porte de toute sa force. Sa j>ouche collée sur la serrm-e, il supplia :

— Ouvrez !

Il appelait Sabine, tout lias ; elle pouvait entendre son souftle haletant. Elle restait près de la pointe, immol)iIc,

glacée, claquant des dents, sans force ni pour ouvrii% ni pour se recoucher...

L'ouragan continuait à faire craquer les arbres et battre les poi'tes de la maison... Ils retournèrent, chacun vers son lit, le corps l)risé, le cœur plein de tristesse. Les coqs chantaient d'ime voix enrouée. Les premières lueurs de l'aube parurent à travers les carreaux couverts de buée. Une aulje lamentable, l>lafarde, noyée dans l'opiniâtre pluie...

Christophe se leva, dès qu'il put ; il descendit dans la cuisme, il causa avec les gens. Il avait hâte d'être parti, et il craignait de se retrouver seul en présence de Salîine. Ce lui fut presque un soulagement, quand la fermière vùit dire que Saljine était souffrante, qu'elle avait pris froid dans la iiromenade d'hier, et qu'elle ne partirait pas, ce matin.

Le trajet de retour fut lugubre. Il avait refusé la voitiu'e, et revenait à pied, par les cami^agnes mouillées, dans le brouillard jaunâtre qui enveloppait la terre, les arl)res, les maisons, d'un linceul. Ainsi que la lumière, la vie semblait éteinte. Tout avait l'air de spectres. Il était comme un spectre lui-même.

A la maison, il trouva des visag-es irrités. Tous étaient scandalisés qu'il eût passé la nuit, Dieu savait où, avec Sabine. Il s'enferma dans sa chambre, et se mit à travailler. Sabine revint le lendemain, et s'enferma de son côté. Ils prirent garde de ne pas se rencontrer. Le temps était d'ailleurs pluvieux et froid : ni l'un ni l'autre ne sortait. Ils se voyaient derrière leurs vitres closes. Sabine était enveloppée, au coin du feu, et songeait. Christophe était enfoui dans ses papiers. Ils se saluaient d'une fenêtre à l'autre, avec mie réserve un peu froide, et feignaient de s'absorber de nouveau. Ils ne se rendaient pas compte exactement de ce qu'ils sentaient : ils s'en voulaient l'iui à l'autre, ils s'en voulaient à eux-mêmes, ils en voulaient aux choses. La nuit de la ferme était écartée de leur pensée : ils en rougissaient, et ils ne savaient pas s'ils rougissaient davantage de leur folie, ou de n'y avoir pas cédé. Il leur était pénible de se voir ; car celte vue leur rappelait des souvenirs qu'ils voulaient fuir; et, d'un commun accord, ils se retirèrent l'un et l'autre au fond de leurs chambres, pour s'oulilier tout à fait. Mais cela n'était pas possible, et ils soutfraient de cette hostilité secrète qu'ils sentaient entre eux. Christophe était poursuivi par l'expression de sourde rancime, qu'il avait pu lire une fois sur le visage glacé de Sabine. Elle ne soulTrait pas moins de ces pensées; elle avait beau les combattre, les nier

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même : elle ne pouvait s'en défaire. Il s'y joignait la honte que Christophe eût deviné ce qui se passait en elle; — et la honte de s'être offerte... la honte de s'être offerte et de ne s'être pas donnée.

Christophe accepta avec empressement l'occasion qui s'offrit d'aller pour quelques concerts à Cologne et à Dûsseldorf. Il était bien aise de passer deux ou trois semaines loin de la maison. La préparation de ces concerts et la composition d'une œuvre nouvelle qu'il voulait y jouer l'occupèrent tout entier, et il finit par oublier les souvenirs importuns. Ils s'effaçaient aussi de l'esprit de Sabine, reprise par la torpeur de sa vie habituelle. Ils en vinrent à penser l'un à l'autre avec indifférence. S'étcdent-ils vraiment aimés? Ils en doutaient. Christophe fut sur le point de partir pour Cologne, sans avoir dit adieu à Sabine.

La veille de son départ, un je ne sais quoi les rapprocha. C'était une de ces après-midi de Dimanche, où tous étaient à l'église. Christophe aussi était sorti, pour terminer ses préparatifs de voyage. Saisine, assise dans son minuscule jardin, se chauffait aux derniers rayons du soleil. Christophe rentra : il était pressé, et son premier mouvement en la voyant fut de la saluer et de passer. Mais quelque chose le retint, au moment où il passait : fut-ce la pâleur de Sabine, ou quelque sentiment indéfinissable: remords, crainte, tendresse?... Il s'arrêta, se retourna vers Sabine, et, appuyé sur la clôture du jardin, il lui souhaita le bonsoir. Sans répondre, elle lui tendit la main. Son sourire était plein de bonté, — d'une bonté qu'il ne lui avait jamais vue. Son geste voulait dire : « Paix entre nous... » Il saisit sa main par-dessus la barrière, il se pencha sur eUe, et la

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bais*a. Elle n'essaya point de la retirer. Il avait envie de se jeter à genoux, de lui dii^e : « Je vous aime »... Ils se regardèrent en silence. Mais ils ne s'expliciuèrent point. Après un moment, elle dégagea sa main, elle détourna la tète. Il se détourna aussi, afin de cacher son trouble. Puis ils se regardèrent de nouveau avec des yeux rassérénés. Le soleil se couchait. Des nuances subtiles, violet, orange et mauve, couraient dans le ciel froid et clair. Elle resserra frileusement son châle sur ses épaules, d'un geste qui lui était familier. Il demanda :

— Comnxent allez-vous ?

Elle fit une petite moue, comme si cela ne valait pas la peine de répondre. Ils continuaient de se regarder, heureux. Il leur semblait qu'ils s'étaient perdus, et qu'ils venaient de se retrouver...

Il rompit enfin le silence, et dit :

— Je pars demain.

La figure de Sabine s'effara :

— Vous partez ? répéta-t-elle.

Il se hâta d'ajouter :

— Oh ! seulement pour deux ou trois semaines.

— Deux ou trois semaines ! dit-elle d'un air consterné. Il expliqua qu'il s'était engagé pour des concerts,

mais qu'une fois de retour, il ne bougerait plus de tout l'hiver.

— L'hiver, dit-elle, c'est loin...

— Mais non, fit-il, ce sera l>ient()t arrivé. Elle hochait la tête, sans le regarder.

— Quand nous reverrons-nous ? dit-elle, après un instant.

Il ne comprit pas bien cette question : il y avait déjà répondu.

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— Aussitôt que je serai revenu : dans cpinze jours, vingt au plus.

Elle gardait son air atterré. Il essaya de plaisanter :

— Le temps ne vous durera pas, dit-il. Vous dormirez.

— Oui, dit Sabine.

Elle regardait à terre, elle essayait de sourire ; mais sa lèvre tremblait.

— Christophe!... dit-elle tout à coup, en se redressant vers lui.

Il y avait dans sa voix un accent de détresse. Elle semblait dire :

— Restez ! Ne partez pas !...

Il lui saisit la main, il la regarda, il ne comprenait pas l'huportance qu'elle attachait à ce voyage de quinze jours; mais il n'attendait qu'un mot d'elle, pour lui dire:

— Je reste...

Au moment où elle allait parler, la porte de la rue s'ouvrit, et Rosa parut. Sabine retira sa main de la main de Christophe, et rentra précipitamment chez elle. Sur le seuil, elle le regai'da une fois encore, — et disparut.

Christophe pensait la revoir dans la soirée. Mais, surveillé par les Vogel, suivi partout par sa mère, en retard comme toujours dans ses préparatifs de voyage, il ne put trouver un instant pour s'échapper hors de chez lui.

Le lendemain, il partit de très bonne heure. En passant devant la porte de Sabine, il eut envie d'entrer, de frapper à la fenêtre : il lui était lîénible de la quitter sans lui avoir dit au revoir; — car il avait été interrompu par Rosa, avant d'avoir eu le temps de le faire. Mais il pensa qu'elle dormait, et qu'elle lui saurait mauvais gré de l'avoir réveillée. Puis, que lui dirait-il? Il était maintenant trop tard pour renoncer au voyage; et si elle le lui demandait?... Enlin il ne s'avouait pas qu'il n'était pas fâché d'essayer son pouvoir sur elle, — au besoin, de lui faire un peu de peine... Il ne prenait pas au sérieux le chagrin que son départ causait à Sabine ; et il pensait que cette courte a])sence augmenterait la tendresse qvie, peut-être, elle avait pour lui.

Il courut à la gare. Malgré tout, il avait quelques remords. Mais dès que le tram se mit en marche, tout fut oublié. Il se sentait le cœur plein de jeunesse. Il salua gaiement la vieille ville, dont le soleil rosissait les toits et le sommet des tours; et, avec l'insouciance

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