Cahiers de la quinzaine
Solvuntur objecta. — J'ai mis dans mon cahier que l'affaire Dreyfus avait un virus propre, qu'il y avait dans cette affaire, dans le tissu même de cette affaire un certain virus propre. Je viens de l'éprouver beaucoup plus que je ne m'y attendais. Beaucoup plus aussi et surtout que je ne l'eusse voulu. Je ne voudrais pourtant pas que ce virus inquiétât l'amitié que depuis dix et douze ans j'avais liée avec notre collaborateur M. Daniel Halévy. Une amitié peut être orageuse. Elle peut être traversée. Elle peut être malheureuse. Elle peut être douloureuse. Elle peut être combattue. — Elle peut être rompue. A la rigueur; et elle peut même être rompue pour une cause également honorable de part et d'autre, également honorable pour les deux parties. Il ne faut même qu'elle ne soit rompue que pour une cause également honorable pour les deux parties. Elle peut même être comme ajournée, prorogée, (quand on touche la quarantaine on y regarde à vingt fois avant de rompre), suspendue comme pour un temps et par exemple sous condition. Pourvu naturellement que ce soit sous condition honorable et loyale. Elle peut entrer comme en sommeil. Elle ne peut être ni inquiétée, ni troublée, ni suspecte, ni malade en dedans.
9 objecta. — i.
Charles Péguy Ni inquiète, ni trouble.
Et il ne faut pas qu'on y regarde à deux fois, il ne faut pas qu'on réfléchisse, même en dedans, avant de tendre et de serrer une main.
Il faut que de tendre et de serrer une main, de sei'rer une main tendue, soit aussi prompt, aussi prêt, aussi invincible, aussi irrécusable, irréfrénable, que soi-même on ne puisse pas s'en défendre, qu'on n'y pense pas, aussi immédiat, aussi neuf, même intérieurement, aussi jailli, soit, fasse un geste aussi instantané, et non pas seulement aussi spontané, un geste aussi neuf, aussi joyeux, la joie d'une retrouvaille, aussi sans (aucune) arrière-pensée, et sensiblement aussi sacré que l'était dans les siècles chrétiens de faire de la même main droite le signe de la croix.
Aussi pas fait exprès. Nullement mis eu délibération.
Une amitié peut être sacrifiée. Elle peut être perdue, elle ne peut pas être exposée.
J'ai la certitude et je puis donner l'assurance que je n'ai point outragé dans mon cahier Daniel Halévy. L'outrage est essentiellement une opération où il n'y en a qu'un qm sait au juste qui outrage, qui est outragé et s'il y a outrage : c'est celui qui outrage. L'outrage
Solçuntur objecta
est une opération essentiellement volontaire, intentionnée. Quand j'outrage, je m'y prends évidemment d'une tout autre encre. Je n'ai outragé que trois ou quatre fois dans ma longue carrière. Je n'ai jamais outragé de gaieté de cœur. Je sens, je sais trop bien tout ce qu'il y a d'impie dans tout outrage, même juste, même inévitable, même commandé, même dû. Je n'ai jamais outragé que de très dangereux ennemis publics. Ces quelques réprobations n'ont jamais été ni révoquées, ni contestées par personne.
Tout autre est l'offense. Ici on ne sait pas bien où l'on va. Une offense peut échapper. Une offense peut être malentendue. On peut offenser sans le vouloir, et même sans le savoir. On peut offenser non seulement sans le faire exprès, mais même sans s'en apercevoir. Plus l'offenseur est cher, et plus grande est l'offense. Si j'ai fait à Halévy cette offense que je n'ai point vue, je .lui en demande pardon. Si j'ai offensé Halévy dans mon dernier cahier, je lui en fais, par les présentes, réparation.
Je lui en demande pardon sans arrière-pensée. J'ai trop le respect et le goût de la guerre pour croire qu'il faille et que l'on puisse faire la guerre à tort et à travers, pour me résoudre à faire luie offense fratricide, une guerre impie. Halévy et moi, ou enfin Halévy et Péguy, nous sommes amis. C'est déjà tout. En outre
Charles Péguy
nous sommes plus et moins qu'amis. S'il y a plus qu'amis. Je veux dire que nous sommes voisins; commensaux de la même Ile-de-France. Voisins de campagne, voisins à la mode de Bretagne, ce qui fait trois ou quatre lieues. Quand je vais le voir, quand il vient me voir, par tous les temps, qui sont tous des beaux temps, il faut que nous franchissions, sous la pluie, sous le soleil, trois et quatre lieues de cet admirable pays, il faut que dans la poussière et dans la boue nous marchions sur la plaine comme des chemineaux, sur cette plaine admirable, il faut que nous montions et que nous descendions les mêmes côtes, les flancs coupés de ces deux admirables vallées de l'Yvette et de la Bièvre. Coupés dans le plateau. Découpés en courbes, en lignes uniques. Ce n'est pas plus beau que d'aller dans Paris, mais c'est une autre beauté. Cela crée une amitié propre. Ainsi naît une amitié propre. Une amitié rurale est d'une autre beauté qu'une amitié urbaine. Je ne parle point même, Halévy, des services que vous m'avez rendus, de tant de services d'amitié. Ce n'est point précisément d'ingratitude que j'ai à me défendre. Si j'entends bien. Cela serait trop grossier, et pour vous, (et pour moi.) Trop indigne de vous et de moi. Combien de fois n'avons-nous pas marché ensemble sur cette plaine, dans l'exercice et dans la fatigue, dans de brèves libérations des servitudes cérébrales, l'un conduisant l'autre et le reconduisant, combien de fois n'avons-nous pas navigué de compagnie sur cette immense mer, échangeant de rares propos, comme des marins, mais des propos de quelle confidence. Des propos de haute mer. Cette fois terrible, cette confidence terrible, que vous me fîtes il n'y a pas quelques
Sohuntur objecta
mois. Dois-je la trahir, tradere, la livrer au public. Vous me reconduisiez. C'était vous ce joui'-là qui me reconduisiez. Nous remontions cette longue côte, cette longue route de Jouy, si merveilleusement, si harmonieusement roulante et déroulée, enroulée, déroulée, qui du bas de Jouy et des canaux et du moulin dé la Bièvre monte insensiblement et sensiblement, également, sinueusement, comme un large ruban bien posé à plat sur un sol montant, longeant, bordant l'immense propriété des Mallet, cette large, cette noble route bien faite en serpent qui conduit graduellement jusque sur la plaine où l'on entre comme pour ainsi dire sans s'en apercevoir par l'aménagement, par le ménagement d'un admirable raccord. Et l'on y est comme sans y être entré, sans y être allé, sans y être monté. C'est long, et on y est déjà. Côte à côte nous montions cette route. Il faisait un temps de chien. Vous étiez enveloppé d'un grand manteau brun. Une sorte de bure. Moi aussi je crois. Nous nous taisions. Heureux ceux, heureux deux amis qui s'aiment assez, qui veulent assez se plaire, qui se connaissent assez, qui s'entendent assez, qui sont assez parents, qui pensent et sentent assez de même, assez ensemble en dedans chacun séparément, assez les mêmes chacun côte à côte, qui éprouvent, qui goûtent le plaisir de se taire ensemble, de se taire côle à côte, de marcher longtemps, longtemps, d'aller, de marcher silencieusement le long des silencieuses routes. Heureux deux amis qui s'aiment assez pour (savoir) se taire ensemble. Dans un pays qui sait se taire. Nous nous taisions. Nous montions. Depuis longtemps nous nous taisions. Ce qui m'étonne, dites-vous sans aucune entrée en
Charles Péguy
propos, (tant nous étions dans ce silence commun, dans ce silence partagé, instantanément prêts l'un pour l'autre, ouverts et silencieux, prêts et comme en réserve), ce qui m'étonne, dites-vous sans entrée, (Mais vous ne voulez pas que je rapporte ce propos. Vous avez tort. Mais il est à vous, puisque enfln il est de vous. Je dois m'incliner. Il était entré pourtant, il entra instantanément comme ime pièce essentielle de ma pensée, de la méditation, et à la vérité il ne me quitte plus. J'y pense même, à vrai dire, il me revient plus souvent que je ne voudrais. Ce fut pour moi un éclair, une révélation soudaine, c'est-à-dire une de ces révélations d'une pièce capitale dans la pensée que l'on voit soudainement qui y était déjà, qui y était éternellement déjà, mais que soi-même tout seul on n'avait pas su voir, distinguer, formuler. Vous me répondez qu'une pièce essentielle d'une machine est souvent une pièce invisible. Vous avez raison. Mais le propre de la Confession, où il devient évident que j'incline, est de montrer de préférence les pièces invisibles, et de dire surtout ce qu'il faudrait taire. D'autre part il est certain qu'il n'y a point de réalité sans confessions, et qu'une fois qu'on a goûté à la réalité des confessions, toute autre réalité, tout autre essai parait bien littéraire. Et même faux, feint. Puisque tellement incomplet. Comment faire. Garderai-je pour moi cette confidence terrible. La tairai-je donc jusqu'à la fin des jours terrestres. Elle me hante tellement. Depuis elle ne me quitte plus. Nous nous tûmes ensuite et jusqu'au bout. Vous me conduisiez, vous me reconduisiez de chez vous jusqu'à cette chaussée d'où l'on découvre l'étang de Saclay. Ce jour-là c'était vous qui me reconduisiez. Nous ne pouvions pas nous quitter.
Solvnjitur objecta
L'un poussait l'autre. L'autre poussait l'un. Je oais encore vous pousser jusqu'à Saclay. Les confidences que l'on se fait sur cette plaine, mon cher Halévy, ne sont point celles que l'on se fait au Luxembourg et sur le boulevard Saint-Germain. Je ne dis pas qu'elles sont meilleures o'u plus profondes, ni qu'elles ont plus de beauté. Rien n'est plus profond que le profond. Je dis qu'elles ont une autre beauté. Je ne dis pas non plus qu'elles sont plus rares. Plus secrètes. Rien n'est plus secret qu'une rue de Paris. Je dis qu'elles ont ime autre rareté. Ce n'étaient jamais des confidences d'amertume, même cette grande que je ne dis pas, car nos caractères, qui diffèrent sur tant de points, ont ceci de commun que ni vous ni moi ne connaissons l'amertume. C'étaient généralement des confidences de tristesses et d'épreuves. Parce que c'est le sort commun. Vous en avez eu beaucoup plus que pour une part d'homme. Vous en avez eu que nous connaissons et que nous ne connaissons pas. J'en ai eu, j'en ai que vous ne soupçonnez pas même. Combien de fois n'avons-nous pas grimpé ensemble sur le talus de la route. Combien de fois n'avons-nous pas monté ensemble et descendu ces côtes. Et nous nous réjouissions ensemble de regarder ces vallées et ces routes, ces creux et cette plaine. Le plus beau pays du monde. Combien de fois, de toutes parts, n'avons-nous pas découvert ensemble ce village parfait de Saclay, le modèle du village français, (de plaine), et ses monumentales entrées de meules alignées dans les chaumes. Or c'est cette confidence même que j'aurais trahie, non pas seulement la confidence de l'ami, mais la confidence du voyageiu" et de l'hôte, la confidence de la route et de la table, de la marche et ensuite du fauteuil
Charles Péguj'
devant le feu, la confidence du foyer même, le vôtre, — le mien, — l'iiospitalité antique et la fraternité moderne. Je ne serais point seulement un ingrat. Je n'aurais point seulement commis ce péché dégoûtant d'ingratitude. Je serais un criminel. J'aurais fait une mauvaise action, j'aurais commis une action délibérément mauvaise, ce qui m'étonnerait de moi. Enfin je serais un sot.
Car je serais un bien mauvais marchand. Car j'aurais sacrifié bien légèrement, bien témérairement, à bien bas prix, pour rien, pour une boutade, un de ces biens qu'on ne remplace pas, parce qu'ils sont et irréversibles et irrecommençables, parce qu'ils sont des biens de mémoire et d'histoire, parce qu'ils sont de l'ordre de la mémoire et de l'histoire, parce qu'il y faut l'habitude et l'usage, parce qu'il y entre, parce qu'il y faut, parce qu'il y manquerait le lent travail, l'irréversible, l'incompressible, l'inrecommençable, l'élaboration de l'histoire propre, l'élaboration, la vieille, l'antique élaboration de l'histoire que l'on ne peut pas hâter. Non seulement que l'on ne refait pas, que l'on n'improvise pas, que l'on ne feint pas, mais que l'on ne hâte pas. Sur quoi on ne donne pas et on ne se donne pas le change. La lente maturation. La mémoire et l'histoire, le temps, le seul qui n'accepte pas qu'on lui donne le change. Pensezvous que nous retrouverions jamais, que nous pourrions recommencer ces longues, ces lentes maturations, mûries au soleil et à la pluie de la plaine. On ne forme.
Solviintur objecta
on ne lie d'amitiés de cette sorte qu'entre hommes du même âge, de la même génération, de la même promotion. Et il y faut toute une vie, dix, quinze ans de vie et d'exercice. Allons-nous, pour quatre mots, perdre tout cela, que nous ne referions plus, que nous ne retrouverions point. Qui nous manquerait, que nous regretterions éternellement. Allons-nous perdre dix, douze ans de la communauté d'une mémoire qui nous était chère. Allons-nous exposer les vingt ou trente ans qui nous restaient peut-être, qui nous eussent peut-être été accordés, qui étaient si harmonieusement, si conjointement préparés. Où nous eussions produit peut-être encore quelques œuvres pleines, vous comme vous les voulez, austères et à la Salluste, moi comme je veux les miennes. Ou comme je les peux. Car c'est ainsi qu'il faut, c'est ainsi que c'est bien. Opus cuiqiie suiim. Ce que nous perdrions, jamais nous ne le referions, jamais nous ne le retrouverions. Dix, douze ans de mémoire et la préparation si laborieusement, si longuement, si chèrement acquise de vingt ou peut-être des trente ans qui nous restent. Une vie ne se fait pas deux fois, ime vie ne se joue pas deux fois. Une vie ne se refait pas. Les jeunes gens sont jeunes, mon ami, et nous nous sommes des hommes de quarante ans. Un homme qui ferait deux fois, qui recommencerait, qui vivrait, qui jouerait deux fois sa vie ne serait point un homme, une misérable créature pécheresse et précaire; un chrétien; il serait un être imaginaire, un Faust. Un homme qui aurait le droit, qui aurait ce pouvoir exorbitant, de recommencer, il ne serait point un homme, il serait un dieu, mon ami. Nous nous sommes des êtres réels. Nous sommes des pauvres êtres, de très pauvres êtres.
Charles Pégiijy
Il y en a beaucoup de plus beaux et de plus purs que nous. Il y en a, dit-on, de plus heureux. Il en est, dit-on, qui sont heureux. Il y en a innombrablement de plus saints. Il y en a de plus héroïques. Mais nous sommes des êtres réels, des hommes réels, assaillis de soucis, battus des vents, battus d'épreuves, rongés de soucis, acheminés à coups de lanières dans cette garce de société moderne. Allons-nous perdre au moins le bénéfice de tant d'épreuves. Une génération, une promotion ne se lie qu'entre soi, entre elle-même, à l'intérieur, au dedans, en dedans d'elle-même.
Et le propre de l'histoire et de la mémoire est que tout ce qui est de l'histoire et de la mémoire ne se recommence point.
Ne se remplace pas pour les vingt ou trente ans qui nous serpnt peut-être dispensés.
Il ne faut pas nous le dissimuler, Halévy, nous appartenons à deux classes différentes et vous m'accorderez que dans le monde moderne, où Vargent est tout, c'est bien la plus grave, la plus grosse différence, la plus grande distance qui se puisse introduire. Quoi que vous en ayez, quoi que vous fassiez, quoi que vous y mettiez et dans le vêtement et dans tout Vhabitiis, et dans la barbe et dans le ton, et dans l'esprit et dans le cœur, quoi que vous vous en défendiez, vous appartenez, et ici je
Solçuntur objecta
vous préviens que je ne vous offense pas, vous ête», vous appartenez à une des plus hautes, des plus anciennes, des plus vieilles, des plus grandes, et puisqu'aussi bien nous nous expliquons, puisqu'il est entendu que nous ne nous flattons plus, une des plus nobles familles de la vieille tradition bourgeoise libérale républicaine orléaniste. De la vieille tradition bourgeoise française, libérale française. Vous êtes un doctrinaire, j'entends que de race vous êtes doctrinaire. Et moi. Moi vous le savez. Voyons, vous le savez bien. Tout le monde le sait.
Moi vous le savez bien. Les tenaces aïeux, paysans, vignerons, les vieux hommes de Vennecy et de Saint- Jean-de-Braye, et de Chécy et de Bou et de Mardié, les patients aïeux qui sur les arbres et les buissons de la forêt d'Orléans et sur les sables de la Loire conquirent tant d'arpents de bonne vigne n'ont pas été longs, les vieux, ils n'ont pas tardé; ils n'en ont pas eu pour longtemps à reconquérir sur le monde bourgeois, sur la société bourgeoise, leur petit-fils indigne, buveur d'eau, en bouteilles. Les ancêtres au pied pertinent, les hommes noueux comme les ceps, enroulés comme les vrilles de la vigne, fins comme les sarments et qui connue les sarments sont retounaés en cendre. Et les femmes au battoir, les gros paquets de linge bien gonflés roulant dans les brouettes, les femmes qui lavaient la lessive à la rivière. Ma grand mère qui gardait les vaches, qui ne savait pas lire et écrire, ou, comme on dit à l'école primaire, qui ne savait ni lire ni
Charles Péguy
écrire, à qui je dois tout, à qui je dois, de qui je tiens tout ce que je suis; Halévy votre grand mère ne gardait pas les vaches; et elle savait lire et écrire; je n'ajoute pas et compter. Ma grand mère aussi savait compter. Elle comptait comme on compte au marché, elle comptait de tête, par cœur. Mais je ne sais pas comment elle faisait son compte, la brave femme, c'est le cas de le dire, elle n'a jamais réussi à compter que dans les dernières décimales. Vous savez que je me suis un long temps défendu. L'homme est lâche. C'est ici, c'est en ceci que je fus traître. Et en ceci seulement. L'École Normale, (la Sorbonne), le frottement des professeurs m'avaient un long temps fait espérer, ou enfin laissé espérer que moi aussi j'acquerrais, que j'obtiendrais cette élégance universitaire, la seule authentique. La seule belle venue. Vous connaissez le fond de ma pensée. Mes plus secrets espoirs ne vous ont point échappé. Les rêves de mes rêves ne vous sont point cachés. Eh bien, oui, je le dirai, j'irai jusqu'au bout. De cette confession. Puisqu'aussi bien vous le savez. Eh bien oui, moi aussi j'espérais qu'un jour j'aurais cette suprême distinction, cette finesse, celte suprême élégance d'un (Marcel) Mauss, (pas le marchand de vin), la diction, la sévère, l'impeccable, l'implacable diction, la finesse d'un Boiteà-fiches. A cette expression, à ce lourd surnom trivial, à cette grossièreté vous reconnaissez que je ne me défends plus. Quarante ans est un âge terrible. Je me défendais aussi, d'être peuple, d'avoir l'air peuple, il faut le dire, pour une bonne raison. Il faut tout dire, même ce qui est bon. Il n'y en a pas tant. Eh bien je m'en défendais parce qu'étant peuple naturellement je n'exècre rien tant que de le faire à la populaire et ceux
Solfiintiir objecta
qui le font à la populaire. Ceux qui le font à la peuple. Et même à la démocratie. J'ai horreur de cette sorte de pose. J'avais donc peur de poser de cette sorte de pose. Mais il faut me rendre. Quarante ans sont passés. A présent il faut me rendre. Il faut que je capitule. Cette élégance de Mauss. On ne peut rien vous celer. Le rêve de mes nuits sans sommeil, l'image de mes nuits de fièvre. Cette élégance de Mauss, il n'y faut plus penser. Cette élégance de Mauss il y faut renoncer. Ce fin du lin, ce fin profil, ce regard noble, assuré, nullement voyou, ce langage fleuri, ces lèvres amènes, ce veston démocratique mais fin, démocratique mais sobre, démocratique mais sévère, cette barbe bouclée, ardente blonde, flavescente ardescente, flavescente ardente rouge, bien taillée quadrangulaire descendante, diminuée descendante, secrètement rutilante, cette moustache non pas précisément, non pas vulgairement, non pas grossièrement conquérante, mais triomphante royale, presque de même couleur, ce long pantalon sociologue, ces manchettes républicaines, ce fin pli vertical du pantalon, si également, si équitablement rémunérateur, ce fin parler haut allemand, ce teint de lys et de roses, il y faut renoncer. Ce gilet chaste mais voluptueux. Quarante ans est un âge terrible. Car il ne nous trompe plus. Quarante ans est un âge implacable. Il ne se laisse plus tromper. Il ne nous en conte plus. Et il ne veut plus, il ne souff're plus que l'on lui en conte. Il ne cache rien. On ne lui cache rien. Il ne nous cache plus rien. Tout se dévoile ; tout se révèle. Tout se trahit. Quarante ans est un âge impardonnable, ce qui, dans le langage du peuple, Halévy, veut dire qu'il ne pardonne rien. Car c'est l'âge où nous devenons ce que nous sommes. Or ce que
Charles Péguy
je suis, Halévy, il suffit de me voir, il suffit de me regarder, un instant, pour le savoir. Un enfant y pourvoirait. J'ai beaiu faire; j'ai eu beau me défendre. En moi, autour de moi, dessus moi, sans me demander mon avis tout conspire, au-dessus de moi, tout concourt à faire de moi un paysan non point du Danube, ce qui serait de la littérature encore, mais simplement de la vallée de la Loire, un bûcheron d'une forêt qui n'est pas même l'immortelle forêt de Gastine, puisque c'était la périssable forêt d'Orléans, un vigneron des côtes et des sables de Loire. Déjà je ne sais plus quoi dire, ni même comment me tenir même dans ces quelques salons amis, où j'allais quelquefois. Je n'ai jamais su m' asseoir dans un fauteuil, non par crainte des voluptés, mais parce que je ne sais pas. J'y suis tout raide. Ce qu'il me faut, c'est une chaise, ou un bon tabouret. Plutôt la chaise; pour les reins ; le tabouret quand j'étais jeune. Les vieux sont malins. Les vieux sont tenaces. Les vieux vaincront. Mon vêtement et mon corps, (ce premier vêtement, ce déjà vêtement), (et ça m'étonne, car j'ai les mêmes fournisseurs que tout le monde, pourtant j'ai les mêmes fournisseurs que tout le monde), (je ne parle pas pour le corps, je"parle pour l'autre, pour le deuxième vêtement, je ne parle pas pour le vêtement organique, je parle pour le vêtement industriel, ancien organique, en tissu industriel, ancien organique, non plus en tissu cellulaire vivant actuellement organique pour ainsi dire histologique), mon vêtement, et aussi mon vêtement de dessous, mon vêtement le corps, mes souliers, la semelle de mes souliers, la terre qui est sous la semelle de mes souliers, les deux pieds qui sont dans mes souliers, les jambes qui sont au bout des pieds, en par-ici,
Solviintiir objecta
l'homme qui est au bout des deux jambes, toute ma tenue, toute mon attitude, le courbement commençant de mes épaules, cette voûte commençante, l'inclinaison de la tête sur la nuque, les jours de fatigue, et déjà les autres jours, (car tous les jours sont déjà des jours de fatigue; mais ce qu'il y a de bien, et de consolant, ce qu'il y a de merveilleux, c'est comme on en abat tout de même les jours de fatigue. Gomme on en met par terre. Heureusement. L'homme est unel)ête, une mécanique d'une souplesse, d'une élasticité incroyable. Et on a l'impression que ça peut durer des années et des années, trente, quarante ans, que ça peut durer toujours. Je crois même que l'on ne fait rien de si neuf, de si frais que certains jours de fatigue. Et en outre je crois que je ne le dis pas, que je ne le pense pas pour me consoler. Mais parce que c'est vrai. On a l'impression que si on n'était pas fatigué, au moins d'une certaine fatigue, si on était totalement neuf, totalement frais, on n'irait pas même jusqu'au travail, pas même jusqu'au travail neuf, jusqu'au travail frais. Qui est le premier travail, la première zone, le commencement du travail. On resterait en deçà du travail, où c'est encore plus neuf, et encore plus frais. Il faut être un peu culotté pour travailler, même dans le neuf et dans le frais. On est fatigué en se levant, on se met fatigué à sa table de travail. Et puis un roulement s'établit. On ne travaille jamais si bien, le métier, le registre ne rend, ne joue jamais si bien que quand on a commencé un peu fatigué. Il y a comme un entraînement de la fatigue au travail, (de la journée), comme un réensemencement, pour le travail de la journée, de tout ce résidu de tout le travail antérieur, de toute la vie passée. (Qu'est, pour
Charles Péguy
la mémoire, la fatigue, notamment pour la mémoire organique). On se sent tout à fait comme en manœuvres, où on se réveille toujours fatigué. On a les jambes raides en se réveillant, en étant réveillé trop tôt le matin avant jour dans la paille, (quand on a pu toucher de la paille); dans les brouillards du matin, dans les fins brouillards de septembre, dans les brouillards de la Loire et du Loiret, de la Somme, du Lunain et de l'Ornain, et de l'Orge, et du Cousin, et de l'Armançon, et du Petit et du Grand Morin on traîne lamentablement, raidement les premières poses. Les pieds vous font mal, vous cuisent, vous brûlent, toute la peau est excoriée. Mais une fois dérouillé, une fois décrassé, tout cela n'empêchera pas de chanter au soleil de midi. Car il s'établit une sorte d'équilibre de marche. Et on ne sait comment : les pieds ne sont plus excoriés. Ainsi vont les étapes journalières d'écrire à la table de travail. Il s'établit un certain équilibre de travail. La fatigue ne revient que le soir, au gîte d'étape, juste au moment de quitter.) l'inclinaison de la nuque sur les épaules dans le milieu entre les deux épaules, la plantaison de la tête sur les épaules par l'intermédiaire, par le ministère de la nuque, toute l'inclinaison (générale) du corps en avant dénonce, trahit ce que je suis, car je le deviens, puisque je le deviens : un paysan (non) égaré. L'inclinaison commençante générale vers la terre nourricière, vers la terre mère, vers la terre tombeau. L'inclinaison générale en avant. C'est ainsi qu'on finit par se ramasser par terre. Je sens déjà l'incurvation, l'incurvaison générale, latérale, transvers(al)e, horizontale aux épaules, verticale aux reins. Il faut dire aussi que c'est le courbement, la courbure, la courbature, l'inclinaison de l'écrivain sur
Solviintiir objecta
sa table de travail. Je sens déjà mes épaules se courber. Je vois bien. Je vols que je ne finirai pas comme ces messieurs de la ville, qui se tiennent droit jusqu'au bout, debout jusqu'au bout, et même un peu plus droits quand ils sont vieux que quand ils sont jeunes. Je finirai comme le général; vous savez bien, le célèbre général; mais oui, le général qui passe; enfin le général commandant le cinquante-cinquième corps d'armée; v(oi)là le général qui passe; tout cassé, tout bancal, tout bossu, tout malfichu. Je serai un vieux cassé, un vieux courbé, un vieux noueux. Je serai un vieux retors. Je serai peutêtre un vieux battu (des événements de cette gueuse d'existence). Je serai un vieux rompu, un vieux tordu, un vieux moulu, un vieux tortu, toutes les rimes (populaires) en u, sauf deux (ou trois) dont l'une est que je ne serai certainement pas un vieux cossu. En quoi je me distinguerai de quelques fermiers de la Beauce. Et de quelques-uns, moins nombreux, du val de Loire. Qui ont plus d'écus au Comptoir d'Escompte que leurs aïeux n'en eurent jamais à quatre pieds de profondeur sous la cinquième dalle à gauche en partant du mur de refend qui jointe le bout de la cuisine et jouxte la belle chambre, la chambre à coucher, la chambre des maîtres. Je serai un vieux tassé, un vieux chenu. On dira : c'est le pè/'e Péguy qui s'en va. Oui, oui, bonnes gens, je m'en irai. Rêve des jeunes ans, qu'êtes-vous devenu? Ces lèvres suaves, ces gestes courtois. Cette suavité, cette courtoisie bien française. A peine allemande. Je serai un vieux rabougri, ma peau sera ridée, ma peau sera une écorce, je serai un vieux fourbu, un raccourci de vieux pesan. Exactement paisan, en appuyant sur pal, en écrasant pal d'une seule émis-
25 objecta. — a
Charles Péguy
sion de voix très ouverte, large ouverte, nullement une diphtongue mouillée. Non point en traînant sur pai, en traînant paî, mais en le nourrissant au contraire. Trop de vieux derrière moi se sont courbés, se sont baissés toute la vie pour accoler la vigne. Avec cet osier rouge tendre brun que l'on vend au marché, cueilli, coupé des bords de la Loire, des fausses rivières, des îles longues de sable, des sables mouvants, des sables fixés, des mares courantes, des retours d'eau. Des mortes rivières. Des mortes eaux. Cet osier flexible, au bout flexible, au bout vimineux, à l'extrémité viminale, à l'extrémité de coulem^ de plus en plus ardente, de plus ^vTf^^uf^^'^ et flexible jusqu'au bout; encore comme tout mouillé intérieurement, dans sa sève même, dans sa sève qu'il garde, de l'eau de la rivière. Peuple laborieux. J'en ai trop derrière moi. Je crois que c'est pour ça que j'ai ce vice de travailler. Puissé-je écrire comme ils accolaient la vigne. Et vendanger quelquefois comme ils vendangeaient dans les bonnes années. Puissé-je écrire seulement comme ils causaient. Trop de vieux, \.^ (et de vieilles), ont vécu sur la vigne, sur la délicate
vigne, penchés comme sur une enfant, penchés toute la vie, (ce qui donne des courbatures quelquefois même à ceux qui sont habitués, qui ont l'habitude, (il n'a pas l'habitude), penchés, courbés, plies, en deux comme le disait ma grand mère (on est toute en deu.\) pour tailler, sarcler, biner, choyer, désherber, cajoler, regarder, (regarder croître, regarder pousser, regarder mûrir, encourager ; pousser du regard), (faire réellement pousser du regard), vendanger d'ingrates et de reconnaissantes vignes. Ils disaient plus simplement : J'va travailler la vigne. Tout ce qu'on faisait à la vigne
SoUmntur objecta
s'appelait travailler. Excepté toutefois vendanger, parce que c'est la récompense et le gain, qui s'appelait /air» la vendange. Et bien qu'on y attrape des rudes courbatures, ce n'était censément pas travailler. C'était la plus grande fête chômée de l'année religieuse et civile.
Par exemple je vois bien que je n'apprendrai jamais l'escrime. Je ne saurai jamais, je n'aurai jamais cette pointe, aristocratique et bourgeoise, ce point, cette pointe uniponctuée. Ce battant, ces battements, ces repiquements incessants, infatigables dans un cercle idéal, (imaginaire), qui n'est pas si grand seulement qu'im anneau. Ces demandes et ces réponses si précipitées, si battantes, si instantanées. Si déliées, si fines. Cette conversation. Je sais très bien la baïonnette, au contraire, parce qu'elle est triangulaire, quadrangulaire, (c'est un tiers-point d'acier tout neuf, tout étincelant), parce qu'elle est au bout d'un fusil. Ça c'est une arme. Tous les bons souvenirs de cette année où nous en avons fait. C'en était ça une escrime. Quels commandements. Quelles voltes et virevoltes. Quel(s) assouplissement(s). Nous en avons respiré, de l'air. Quelles passes d'armes. Nous en avons encore le souvenir dans la mémoire des muscles des cuisses. Et je me serais si bien battu avec des armes du quinzième siècle. Ces armes étaient des outils, en effet, à peine dissimulés, à peine déguisés, à peine adaptés. Je ne saurai jamais
Charles Pégiiy
faire des armes. Je me serais si bien battu avec ces anciennes armes. C'étaient des outils d'ouvriers et même de paysans, à peine habillés, les habillements de guerre, des bêches, des pelles et dies pioches, des piques et des pics, des haches et des crocs, (au bout d'un bâton ça faisait la hallebarde), des cognées, des hachettes, des marteaux, (des masses d'armes), (c'était l'homme d'armes qui était l'enclume, et c'était l'homme d'armes qui était le forgeron). (Et c'était quelquefois l'homme d'armes qui était le marteau (dans Eviradnus). Il s'agissait en effet d'entrer dans le fer comme le paysan entre ^,:ë«ms la terre, et dans le bois, le bûcheron, comme l'ouvrier entre dans le bois et dans le fer. Ou il s'agissait d'écraser le fer comme l'ouvrier assomme, comme l'ouvrier martèle, comme l'ouvi-ier écrase le fer. On se forge, comme dit l'autre, et ce n'était point seulement pour les besoins de la rime :
On se forge.
On s'égorge.
Par saint George!
Par le roi!
La cuirasse et le heaume était de fer et de cuir. De part et d'autre, ouvrier, paysan, homme d'armes, la peau même était de cuir. Les armes étaient des faux emmanchées. Un ouvrier valait un homme d'armes. Un homme d'œuvre valait un homme d'armes. Un homme valait un homme. Un paysan qui prenait sa faux, un artisan qui prenait son marteau n'était pas sensiblement inférieur à l'homme d'armes qui prenait sa masse d'armes. La masse de
Solçiintur objecta
travail valait, pesait la masse d'armes. Un homme pesait un homme. Aujourd'hui un ouvrier ne travaille pas avec un fusil Lebel ou un canon de 9-5.
Ainsi par cette courbure, par ce courbement général déjà la terre penche mon front vers la terre. Quand je m'en vais déjà, les mains derrière le dos, mon parapluie sous le bras, le dos rond, je sens monter la courbure, sui^'ant la terre, pensant à la terre. Je marcherai avec un bâton, comme les vieillards thébains, (ces autres paysans). Il ne faut pas m'en défendre. Il ne faut donc pas non plus que l'on m'en défende. Comme je ne m'en défends pas, ainsi que l'on ne m'en défende pas. Il y a deux bonnes raisons, au moins, pour que je ne m'en défende pas, pour que l'on ne m'en défende pas. Sans compter la troisième d'abord, c'est que d'être peuple, il n'y a encore que ça qui permette de n'être pas démocrate. La première suffit, c'est que ce serait parfaitement inutile. De telles défenses ne sont pas seulement impies, elles ne sont pas seulement fausses, elles ne sont pas seulement ingrates, elles ne sont pas seulement des défenses d'ingratitude, de telles défenses n'ont jamais servi à rien. Et elles ne sont pas seulement inutiles, elles ne sont pas seulement vaines. Elles sont sottes.
Elles sont doublement sottes. Sottes parce qu'elles sont inutiles. Et c'est déjà beaucoup. Sottes parce qu'elles sont condamnées. C'est plus que suffisant,
29 objecta. — 2.
Charles Péguy
c'est tout. Sottes aussi, en deuxième, et ce sera la deuxième raison, bien que la première suffise, et au delà, sottes aussi parce qu'elles sont sottes. Parce qu'elles sont gauches. Dans de telles défenses on voit bien ce que l'on perd, on ne voit nullement ce que l'on gagnerait. On ne de\'ient jamais qu'un bourgeois manqué, un bourgeois feint, un faux bourgeois, un bom-geois faux. Et on perd d'être un authentique paysan. On ne gagnerait jamais des qualités qui manquent, des vertus que l'on n'a pas. Et l'on perd ce que l'on a de meilleur, mettons que je veux dire le peu que nous avons de bon.
Je ne vous parle pas des autres avertissements que j'ai reçus, des avertissements que j'ai reçus de toutes parts; des sourds avertissements profonds intérieurs; des inclinaisons, des courbures, des pentes intérieures ; des courbatures intérieures; et de ces singuliers, de ces profonds avertissements intérieurs qui nous viennent du dehors; de ces admonitions sévères et justes. Quelqu'un récemment m'a reconduit proprement dans ma catégorie, m'a ramené \'ivement dans ma classe de paysan. II a eu raison. Le monde bourgeois, qui se tient, qui existe, est bon, mon cher Halévy, le système bourgeois qui se tient, le langage bourgeois, le monde bourgeois. Et le monde ouvrier aussi, (à part), qui se tient, qui existe, le système ouvrier, le langage ouvrier; et aussi le monde paysan, (à part), qui se tient, qui existe, le système paysan, le langage paysan. Le monde pauvre, le système pauvre, le langage pauvre. Qui se tient, qui existe. Il n'y a de mastics que quand on veut mêler l'un de l'autre, l'un dans
Solçuntur objecta
l'autre, les deux mondes, le monde riche et le monde pauvre, les deux systèmes, les deux langages. Sentimentalement, arbitrairement, gratuitement. Mêler. Tout ça l'un dans l'autre. Alors U y a de ces contaminations que nos typographes nomment si savamment, si opportunément des mastics. La vieille distinction des genres avait du bon dans la société. Faux riches, faux pauvres, également manques, également malheureux, également inexistants, également méprisables. Également dangereux peut-être, qui rendent malheureux tout le monde, également les uns et les autres, qui involontairement trompent tout le monde, également les uns et les autres, qui font, qui involontairement font de fausses ententes, de faux accords, de fausses pénétrations, de fausses intelligences, tout ce qu'il faut pour aller mal, des mastics enfin. Des paix boiteuses, des paix fourrées.
Je serais un grand sot de ne pas me laisser faire, de ne pas me laisser redevenir, reconquérir paysan. Plus que tout autre je serais un grand sot. Plus que jamais en ce moment même je serais un grand sot. Cette année même il m'a été donné en plein ce que je demandais, en vain, depuis dix ans et plus, ce qui m'avait été donné une fois, une première fois. Il m'a été donné de commencer, de mettre tout ce qu'un homme peut
Charles Péguy
mettre de son être à représenter les quatorze ou quinze mystères, le mystère unique de la \de et de la vocation et de la sainteté et du martyre de la plus grande sainte je crois qu'il y ait jamais eu. On m'a généralement accordé que c'était une entreprise difficile, et en un certain sens, en ce temps moderne, comme une gageure. Pour achever cette entreprise, pour tenir cette gageure, au sens où en effet elle est une gageure, dans le sens et dans la mesure où en effet, dans ce temps moderne, elle est une gageure, (à quatre et cinq siècles temporels de nos authentiques chroniqueurs), sans parler des secours spirituels dont j'ai si évidemment besoin, il faut aussi que moi aussi je pense à mon temporel. Or mon temporel dans la représentation de cette grande histoire ce n'était pas seulement que cette histoire, la plus grande histoire, ce n'était pas seulement que cette grande histoire éternelle avait la plus grande inscription temporelle, mais mon point d'appui temporel si je puis dire à moi-même, c'était que cette histoire temporelle, c'est que cette inscription temporelle est une histoire, une inscription de chez nous. C'est mon seul atout, (temporel), dans ce terrible jeu. Je serais un grand sot de le jeter, ou de le négliger, ou de le diminuer, ou de le laisser diminuer en mes mains. De le laisser tomber. Dans ce terrible jeu, dans ce terrible engagement je n'ai pas une chance à négliger, pas une chance, (temporelle), à perdre. Dans la mesure, dans le sens, au sens et dans la mesure où il y a du temporel sous tout cela, au sens et dans la mesure où l'éternel même est inséré, racine dans tout ce temporel. Cette avarice sordide, cette âpreté paysanne même qui se réveille, qui me remonte me fait un engagement elle-même, un commandement, exige,
Solvuntur objecta
me fait une recommandation, une exigence de ne rien laisser perdre de ce faible, de cet immense avantage temporel. Vraiment je serais un grand sot d'y manquer. Ma propre infirmité me fait un devoir de ne rien laisser échapper. Je serais plus qu'un sot, plus et moins, je serais un certain coupable d'y manquer. De ne pas me laisser refaire, de ne pas me laisser redevenir un paysan de chez nous. Tout éternel est tenu, est requis de prendre ime naissance, une inscription charnelle, tout spirituel, tout éternel est tenu de prendre une insertion, un racinement, plus qu'une infloraison : une placentation temporelle. J'entends tout éternel humain. Mais cette grande histoire éternelle, cette histoire d'éternelle sainteté est venue au monde dans notre pays, cette grande histoire éternelle est une histoire de chez nous. Le temporel est la terre et le temps, la matière, le terroir, le terreau de l'éternel. Mais cette grande sainte était une fille de chez nous; une fille de France; une fille de la campagne ; une fille de paysans. Avouez qu'ayant entrepris cette difficile entreprise, que l'ayant commencée, qu'ayant reçu de la commencer, à présent je serais un grand sot, moi-même de ne pas me laisser redevenir (ce) paysan. Je me priverais moi-même, je m'enlèverais mon principal, mon seul atout, temporel. Quelque sot. Pensez, mon cher Halévy, n'est-il pas effrayant de penser que son père et sa mère, son oncle Durand Lassois, ses trois frères, sa grande sœur, ses amies, Mengette, Hauviette, madame Gervaise étaient des gens comme nous en avons tant connus étant petits, comme nous eussions été nous-mêmes, comme nous allions être nous-mêmes, (or si nous pouvions tranquillement le redevenir), étaient exactement, étaient identi-
Charles Péguy
quement des gens comme tous ceux où nous avons vécu étant petits. Et que toute cette grande histoire est sortie de là.
Tout ça, monsieur, c'était pour vous dire. Vous reconnaissez là leur formule habituelle. Tout ça, mon cher Halévy, c'était pour vous dire que ce malentendu qui s'est ému entre nous vient premièrement et pour une bonne part de ce que je ne me suis point méfié de vous, ^'oici ce que je veux dire. J'ai beau me sentir et sentir que je redeviens paysan, ou plutôt à cause même et par cela même que je me sens redevenir paysan, je n'ai jamais aucune affaîire, aucun malentendu avec les messieurs proprement dits. Avec les bourgeois bourgeoisants. Car alors, le sachant, je me méfie. Je me méfie même doublement. Je me méfie d'eux et je me méfie de moi. Je me méfie d'eux sachant qu'ils sont bourgeois et je me méfie de moi sachant que je -suis paysan. Je me méfie de part et d'autre, pour eux et pour moi, pour le point de départ et pour le point d'arrivée. Je respecte très bien, quand il faut; quand je veux, quand je sais qu'il faut, quand je suis averti, quand je me méfie; les compartiments sociaux, les catégories sociales. Je respecte très bien. Je sais très bien; respecter. Je ne suis pas suspect d'oublier les classements sociaux, ni d'en oublier ni d'en méconnaître
Solçiintur objecta
l'importance. Dans le monde moderne. J'en ai parlé, j'en ai traité plusieurs fois dans les cahiers, je viens d'en parler, non sans une certaine amertmne. Je fais presque trop profession, métier d'en parler, d'en traiter dans les cahiers. C'est devenu un peu trop mon métier. Mettons que c'est ime pièce essentielle, un gond, un genou, une articulation de ma philosophie sociale. Je sais très bien quand il faut garder les distances, garder mes distances, garder mes distances de pauvre. J'ai appris. Ou pour mieux dire, pour dire juste, je n'ai pas appris, je n'ai pas eu à apprendre. C'était mon instinct, je n'ai eu qu'à revenir à mon instinct profond. Moi aussi mon instinct, mon malheureux instinct est de me méfier. Moi aussi je ne tiens pas à me mêler avec les riches. Surtout quand ils sont libéraux, quand ils appartiennent à la bourgeoisie libérale. On s'entendrait encore mieux, je dis uniquement pour le propos, avec les propres réactionnaires. Il n'en revient, on n'en récolte jamais rien de bon. Ni pour le riche, vous en êtes la preuve. Ni pour le pau-vTe, vous m'en faites la preuve. C'est l'instinct du paysan que de respecter le monsieur. Gomme le paysan avait raison.
Là est exactement le point, le nœud du débat, le nœud ponctuaLre, il ne faut pas se le dissimuler. Je faisais exception pour vous. Avais-je tort, avais-je raison, nous ne le saurons que quand nous ne serons plus. Nul homme, disaient les anciens, ne peut être estimé heureux (avoir été heureux, beatus fuisse,) tant
Charles Péguy
qu'il n'est pas mort. Nul homme aussi peut-être ne peut être estimé sage, avoir été sage, sapiens fuisse. Ces quelques propos, ces quatre mots que vous avez jugés, que de bonne foi vous avez trouvés offensants, vous ne les avez jugés, vous ne les avez trouvés offensants que parce que vous les avez entendus dans le sens bourgeois, sur le plan bourgeois, dans le langage bourgeois. Et moi je n'ai cru pouvoir vous les mettre, je ne me suis cru permis de vous les dire que parce que je vous les disais dans le sens peuple, sur le plan peuple, dans le sens, dans le langage peuple. Vous avez raison. Si ce sont des mots de salon, dits au coin de la cheminée, savamment placés, poussés, pointés, ils sont offensants. Ils ne sont pas, ils ne font pas seulement des offenses, ils sont méchants, et bien gratuitement méchants. Alors, c'est bien. Je vous en demande pardon. Sans arrièrepensée. Je vous en apporte caution bourgeoise. Je vous en dois, je vous en fais réparation bourgeoise. Mais moi je vous avais dit, je vous avais lancé ces quatre mots comme des mots peuple; peuple au point de départ; peuple aussi, je le pensais, au point d'arrivée; de peuple à peuple; il fallait me répondre du même ton; je m'attendais à tout, mais du même ton; je vous avais mis ces quatre mots comme des mots d'atelier, entendonsnous bien, non pas comme des mots d'atelier de peintre et de Montmartre, (qui ne sont déjà souvent pas si mal, mais enfin c'est (aujourd'hui) un tout autre monde), mais comme des mots d'atelier d'ouvrier (j'en ai tant entendu dans mon enfance, de ces cordialités rudes, de ces feintes brusqueries, de ces bourrades parlées, dits d'un si bon cœur, entendus, reçus d'un si bon cœur), (et qui rebondissaient si bien, c'est-à-dire si
Solvuntur objecta
juste, si dans le même ton qu'ils étaient partis, dans le même ton qu'ils avaient été lancés, à moins d'un comma près, à zéro près), (zéro virgule zéro), comme des mots de travail, comme un mot qu'on lance, comme un forgeron, comme le maréchal- ferrant, comme un mot qu'on lance dans l'intervalle que le lourd marteau sonne sur la lourde enclume. Comme un mot à rebondissement, une balle, un mot (bien) rebondissant. Je vous l'ai dit aussi, donc, aussi comme un mot de régiment. Gomme un mot de frère d'armes, comme un mot de mess et de chambrée. Gomme un mot de camarade, de compagnon, (d'atelier); de camarade (d'atelier) à camarade (d'atelier); de compagnon à compagnon ; presque comme un mot de compagnonnage. Vous ne l'avez pas entendu ainsi. Donc j'ai eu tort. Je me rends bien compte que pour jouer il faut être deux, même aux rudes jeux du travail, et qu'il faut être d'accord, profondément, avoir posé un statut profond, fût-il tacite. Ainsi ce n'était plus, ce n'était pas une offense. Exactement ce n'était pas encore une offense. G'était une rude cordialité. L'offense est née très précisément au changement de sens, au changement de plan, au changement de langage. Au changement de registre. La balle, partie d'un certain jeu, a été reçue dans un autre jeu. Malencontreusement. J'ai donc eu tort. Un mot, un propos, commencé, lancé dans un certain sens, dans et sur un certain plan, dans un certain langage, a été continué, reçu dans un autre sens, tout autre, dans et sur un (tout) autre plan, dans et sur un (tout) autre langage. J'ai eu tort de ne pas le prévoir, de ne pas compter, de ne pas prévoir qu'il en pouvait être ainsi, qu'il en devait peut-être être ainsi, qu'en fait il en sersiil
37 objecta. — 3
Chai'les Pégiij'-
ainsi. Qu'il y aurait, qu'échappé de mes mains il serait créé ce malentendu par changement de mains, qu'il serait créé cette offense, fausse, réelle, par changement de sens, par changement de plan, par changement de langage. Par changement de registre. Par une discontinuité, par une rupture de transmission. J'ai tort.
C'est celui qui met le jeu en train qui doit prévoir les accidents du jeu. Celui qui engage la. partie doit penser à tout. Mais est-ce bien moi seulement qui ai engagé la partie.
Vous faites de grands voyages, Halévy. Non pas seulement par chemin de fer et bateaux. Mais pour découvrir ce pays de France, (et même découvrir, une fois de plus, une fois encore, une fois après tant de fois, ce que l'on connaît déjà, ce que l'on connaît si bien, ce que l'on a déjà découvert tant de fois), mais pour découvrir ce pays de France sur les routes de France vous faites de grands voyages à pied. Comme le vieux Quinet, rentrant d'exil, reprenait possession du sol de France, battant sur toutes les routes de France, Français Juif errant, ainsi vous jeune, et déjà moins jeune, vous prenez possession de tant de terre et de tant de route, de cette terre toujours nouvelle. Et nous sommes bien en effet, en tant de sens, les élèves du vieux
Solçuntur objecta
Quinet, des jeunes Quinet renaissants, si je puis dire, renés, comme lui, comme ces vieux républicains des républicains nationalistes, (ces mots, ce mot ne jouant ici aucunement dans le sens politique, naturellement, dans et sur le plan politique, dans le langage politique), enfin des républicains patriotes, foncièrement, profondément, essentiellement, je dirai substantiellement français. Vous avez écrit, vous avez pour ime part publié, vous pensez, vous construisez, vous écrirez encore des relations de ces voyages, de ces grands voyages, dont nous finirons bien par faire un cahier. Vous avez écrit, vous avez publié sur la marche même une ou deux pages admirables que nous finirons bien par mettre en tête de ce cahier. Si marchantes à la fois et ensemble si considérantes. Si marchantes et si méditantes. Vous aimez surtout, vous me l'avez dit cent fois, vous me l'avez écrit, vous avez dû l'écrire quelque part, vous aimez surtout aller voir, visiter, aller causer dans cette vallée de la Loire. Vous allez y retourner. Vous aimez faire causer les vignerons au bord de la vigne, (et non pas seulement les chemineaux au bord de la route, au bord du chemin, à l'orée du bois, au débouché du sentier, de la route, au défilé du chemin creux), vous aimez causer avec eux, faire causer les garçons de ferme, les moissonneurs, qui ne sont pas tous Belges, vous ne redoutez point, au contraire, d'entrer jusque dans les auberges. Vous aimez, notamment, vous aimez faire ce grand voyage de remonter jusqu'à ce Bourbonnais, qui est précisément le pays de ma grand mère. Vous allez y retourner. Vous direz bonjour en passant pour moi à ce petit pays de Gennetine(s), que je n'ai jamais vu, d'où je viens, que je ne sais pas
Charles Pégiij'
même écrire, et à Dornes, qui lui au moins est dans le dictionnaire. Eh bien, Halévy, ce que je vous demande c'est précisément de faire un autre grand voyage, c'est de faire aussi le grand voyage de venir jusqu'à moi, jusque dans mon pays. C'est à dire. Quand vous êtes avec moi, Halévy, quand vous êtes dans mon pays, dans mon pays de pensée et dans mon pays de parole, dans mon pays de langage ce que je vous demande c'est de bien savoir malgré les apparences, malgré les aspects, c'est de bien vous rappeler, c'est de n'oublier point, malgré des apparences trompeuses, malgré de trompeuses ressemblances, malgré l'École Normale et tant d'apparences, d'autres apparences, malgré un voisinage, des voisinages trompeurs c'est de bien faire attention que quand vous êtes avec moi c'est que vous avez en réalité fait le même voyage. C'est que vous êtes rendu au même point. C'est que vous êtes en réalité rendu au point d'aboutissement du même voyage. Vous avez effectué le même déplacement. Quand vous êtes avec moi, Halé\^', vous êtes dans une maison de paysan ; vous êtes dans une de ces fermes de Beauce, (j'y suis comme garçon de ferme, hélas, comme laboureur, non comme fermier), dans une petite maison de culture de Saint-Jean-de-Braye, de Vaumainbert, (lui aussi je ne sais pas comment il s'écrit; et pourtant ce que j'y suis allé des fois. Cela prouve qu'il y a une grande distance entre la réalité et l'enregistrement de la réalité.) dans une petite maison de vigneron de la Barrière-Saint-Marc et de Fleuryaux-Choux, de Saint-Jean-de-Braye et de Gombleux, de Chécy, de Vennecy, de Bon, de Mardié. Loury, Boigny, qu'il faut prononcer Bôgny, avec un ô très bref. Don-
Solçiintiir objecta
nery, qu'il faut prononcer Deaunnery, avec un ô très long, un eau c[ui n'en finit pas, qui devant le double n résonne comme un tonnerre grave très long. Pourquoi l'un et l'autre, je ne sais pas. C'est la règle. Ces choses-là sont plus anciennes que la grille de l'octroi. J'y pensais encore, je pensais justement à vous à mon dernier voyage à Orléans, pour la Foire du Mail. Je pensais que dans ces faubourgs d'Orléans, (ils ne disent pas la banlieue, dans le pays, c'est Paris qui a une banlieue), dans ces grands faubourgs d'Orléans, dans ces communes faubourgs je connais, après vingt ans d'absence, (ou la vie d'un joueur, c'est le cas de le dire), (beaucoup plus même que vous ne pouvez le penser, beaucoup plus que vous ne pouvez le savoir), il y a peut-être bien encore quinze ou vingt maisons de paysans, vignerons, où je suis reçu comme un vieil ami, comme un déjà vieux camarade, où les vieux et les femmes me reçoivent, m'accueillent, me traitent, me causent comme un fils, où les enfants déjà vieux m'accueillent comme un frère. C'est à moi qu'on dit si les filles sont mariées, et à qui, et comment, et si elles ont déjà des enfants, (ça vient plus vite que des rentes), et si la récolte sera bonne cette année, (a n'sra pas ben bonne core c't année). Ce qu'il y a de plus fort c'est que c'est vrai ; généralement vrai ; et que cette année pour ainsi dire c'est encore malheureusement plus particulièrement, tout singulièrement vrai. Ils n'ont littéralement rien. Ils ont été noyés d'eau. Toute journée d'eau qui vient, (et Dieu sait s'il en vient), leur enlève le peu qui leur reste. Il n'y a pas de fruits, (à vendre aux gens d'Orléans, aux gens de la ville, et surtout aux enleveurs, (c'est-à-dire aux commission-
Charles Péguy
naires qui envoyent ça à Paris, et on dit que ça va jusqu'en Angleterre. Du reste je vous dis ça, vous le savez mieux que moi. J'sais pas pourquoi que j'vous dis tout ça, vous d'ves voir tout ça, vous aut'es, à Paris. Ils ont été noyés d'eau. On n'avait jamais vu ça. Et pourtant j'commence à (n') pas être jeune. Il n'y a pas de fruits. Les bêtes mangent tout; tout le peu qui reste; les limaces; les vers. Toutes sortes de bêtes. Il y a pas d'danger qu'i se noyent, eux. La vermine, ça se retrouve toujours, ça se reconnaît toujours, ça fait toujours son affaire, ça retrouve toujours son compte. Il a beau tomber de l'eau. Il y a pas d'danger qu'i se noyent, eux. Ah si c'était utile, ça n'réussirait pas comme ça. Mais il n'y a de prospérité que pour la vermine. Vous pensez, avec toute c'Veau qu'il y a tombé. Il y a pas eu de légumes, tout a coulé. Il y a pas eu de fruits, tout a coulé, tout est dévoré. Il y a même pas de salade. Il y a pas de raisins. Toute la force de la vigne a tourné en vrilles. Et en vert. Et encore. Tout ça c'est sec, tout ça c'est pourri. Et puis il y a partout la maladie. Ils vous disent de mettre du soufre. On en mettrait ben , autant comme autant. Il en faudrait pus que le bon Dieu pourrait en bénir. Et pis des ingrédients, des saletés, de la chhme, des cochonneries, des poisons. Des sulfates. Ça coûte encore cher, c't' affaire-là. On peut pas dire que ça empoisonne la vigne, mais ça n'empoisonne pas non plus la maladie. Vous comprenez, il tombe trop d'eau. Pour sûr il y aura encore rien c't'année.
Après quoi ils vous invitent à venir faire la vendange
Solvuntur objecta
Ce n'est pas une ironie, vous les connaissez. Ils ne savent pas, mais ils savent plus que s'ils le savaient, ils sentent que l'ironie est grossière, que la dérision est grossière, que l'ironie est tout ce qu'il y a de plus grossier, qu'elle a le grain grossier, discourtois, qu'elle est tout ce qu'il y a de plus contraire au fin génie français. Ils ont trop de profonde allégresse intérieure invincible, trop de joie secrète insurmontable dans la douleur même, trop de vaillance pour être ironiques. Ils sont trop bons Français, trop vieux Français pour être ironiques. Ils vous parlent donc sérieusement. On dit qu'on vend plus cher. Mais quand il y a rien, on ne vend pas plus cher. On ne vend pas du tout. Tel est leur bon sens. Je pourrais vous tenir tête jusqu'à demain matin, Halévy, je pourrais jusqu'à demain matin vous tenir des propos de paysan(s), des propos vrais, où vous ne saisiriez pas l'ombre d'une paysannerie. J'ai wi cette année, sur notre plateau même, sur notre plaine, ce que je n'avais (encore) jamais vu de ma vie. Ce n'est plus eux qui vous parlent, par moi, c'est moi-même qui vous parle à mon tour. Enfin c'est eux moi. J'ai vu cette année, devers Saclay, ce que je n'avais jamais vu de ma vie. Et pourtant, comme ils disent, je ne suis plus jeune. J'ai vu ce qu'on n'a(vait) peut-être jamais vu. Un chaume de blé qui était une prairie naturelle. Je ne sais pas si vous me comprenez bien. Vous savez ce que c'est qu'mi chaume. Dans les anciennes grandes manœuvTCS, n'estce pas, un chaume c'était une espèce de grande brosse à l'envers sur laquelle on marchait, une brosse immense, à perte de vue, couchée sur le dos, sur laquelle on marchait, (comme on pouvait). Le dos, la planche, le bois de la brosse était la terre même, argileuse, forte,
Charles Péguy
durcie, horizontale, elle-même posée à plat, dure comme un bois, raide comme un bois. La terre posée sur le dos. Supina, supinata, resiipina. Et de toutes parts jusqu'à l'horizon on ne voyait que cette immense brosse. Et les poUs de cette brosse étaient les chaumes innombrables, les durs chaumes de blé, les durs chaumes secs. Et cette râpe, cette brosse aux poils durs vous entrait très proprement dans les pieds. Traversant, censément, se faisant sentir à travers les plus authentiques semelles des lourds godiUots. Les godillots sont lourds dans le sac. Ces pointes, d'apparence presque inofFensives, passaient comme au travers du pFus épais godillot. A travers le cuir et malgré les gros clous réglementaires. Gomme à travers les clous mêmes. Et ça faisait un certain bruit propre, très particulier, un bruit que l'on n'oublie plus une fois qu'on l'a entendu une fois. Sous une troupe en marche ce crépitement sec immense, ce bruit sec, raide de quelque chose de sec et de raide et de droit et d'inplié que l'on casse, que l'on plie pour la première fois, qui donc ne se redressera plus jamais parfaitement. Qui ne sera plus jamais comme avant. VoOà ce que l'on voyait dans le temps. De notre temps. On voit bien que c'était l'ancien temps. Aujourd'hui moi Péguy, témoin, voici ce que j"ai vu, pas plus tard qu'hier dimanche i4 août 1910, à trois cents mètres de Saclay, à mi chemin, juste à moitié chemin suivant, pensant à vous, un sentier mince, un fil de sentier entre Saclay et sensiblement le milieu de la belle, de la grande levée latérale qui barre l'écoulement de l'étang. J'ai "nti un chaume qui était une prairie naturelle. Je ne sais pas si vous saisissez. Il y avait de l'herbe comme dans un pré. Il aA'ait poussé tant d'herbe(s) dans ce blé,
des mauvaises herbes, des herbes folles, (dans le blé toutes les herbes sont folles, toutes les herbes sont des mauvaises herbes, même celles qui autrement ne seraient pas mauvaises, même celles qui en elles-mêmes et naturellement, ailleurs (ne) seraient (que) sages ; même celles qui en elles-mêmes sont innocentes; car elles ne devraient pas y être.) (Elles ne sont pas à leur place, elles ne sont pas dans l'ordre.) (Dans le blé toutes les herbes sont de l'ivraie, c'est-à-dire de la zizanie.) que c'était au contraire comme si on avait par erreur laissé tomber quelques épis, quelques grains de blé, dans une prairie naturelle, qui auraient poussé. Et alors, je ne sais pas si vous me suivez bien, on voyait un immense tapis vert; et quelques chaumes mal secs dedans, comme des spécimens perdus, comme des raretés, de collectionneur. Et alors, et vous ne m'en croirez que parce que vous avez confiance en moi, comme enfin il ne faut rien -perdre, et c'est cela qu'on n'a jamais vu, dans le même champ vous aviez côte à côte des raeulettes de blé, (comme d'habitude), rares, et à côté de bons petits tas d'herbes moitié sèche, ma foi, de belles petites meulettes de foin. Voilà ce qu'ils avaient récolté c't année dans la même terre. Du foin et du blé. Je ne dis pas du blé et du foin. Ils avaient fait deux moissons dans la même terre. Les malheureux. Une moisson de foin et une moisson de blé. Ils eussent mieux aimé n'en faire qu'une. C'est ça, qu'on n'avait jamais vu, du foin et du blé dans le même carré. Et comme il ne faut rien laisser perdre, la terre sera peut-être ben très bonne l'année prochaine. Car quand ils vont labourer leur terre, ils enterreront, ils enfouiront de l'engrais vert.
45 objecta. — 3.
Charles Péguy Beaucoup d'engrais vert.
Ils savent trop combien l'ironie est contraire à leur génie, au génie français. Ils vous parlent très sérieusement. Il n'y a rien cette année. Ils pensent, continûment, du même mouvement ils pensent à la vendange de l'année prochaine. On ne sait pas. Ça sera peut-être bien meilleur. Ce n'est pas eux qui parleraient, qui penseraient d'abandonner les vignes. Leurs vignes. Ils pensent qu'il y aura une année prochaine, des années prochaines innombrables, que peut-être le sort se lassera (le même qui vous disait, qui vous dit en même temps : J'suis ben vieux à présent. J'suis pas guère bon à rien. J'ia ferai pus guère à présent la vendange.) Voilà cinquante ans que je les vois attendre l'année prochaine, qui sera peut-être ben meilleure. Je les ai vus traverser ainsi, silencieux, tenaces, invincibles, cette énorme vague de désastre du phylloxéra, que nul autre peuple n'eût porté.
Que nul autre peuple n'eût passée.
Il n'y aura pas de raisin. Ils vous invitent à venir faire la vendange. Ils parlent très sérieusement. C'est là que l'on voit ce que c'est qu'un rite, chers sociologues.
Solçuntur objecta
Ils vous invitent rituellement, c'est une cérémonie, comme ils vous ont invité tant de fois toutes les autres années précédentes, exactement ainsi, comme ils vous inviteront encore d'innombrables années ultérieures. C'est là que l'on voit que ce n'est pas la vendange qui est faite pour les raisins, mais que ce sont les raisins qui sont faits pour la vendange. Que ce n'est pas la vendange qui est faite, comme on pourrait le croire, quelque grossier, quelque terre à terre, pour couper les raisins, mais que c'est au contraire la vendange qui est une institution, une cérémonie, rituelle, annuelle, un anniversaire, jDour emplir laquelle les raisins sont faits, cette matière, et la coupaison des raisins. En un mot c'est la vendange qui est la fin, et ce sont les raisins qui sont les moyens. Kant, Kant, immortel Immanuel, tu tâcheras d'arranger ça avec les principes de la Raison pure pratique. Texte de l'édition de iy88, (A), sous revision de la deuxième édition 1^92 (B) et de la quatrième édition lygy (D). 1788, 1792, 1797; quelles grandes dates. Il faut d'abord vendanger. On verra ensuite s'il y a quelque chose à vendanger. Puissent des chrétiens fêter un Dieu présent, être fidèles à un Dieu présent comme ces incorrigibles païens (de paysans) fêtent, célèbrent, chôment un dieu généralement absent, comme ils restent fidèles à un dieu infidèle, généralement absent. Quinze ou vingt maisons où je sais depuis trente ans les deuils et les joies, les deuils fréquents, les deuils nombreux, les longs deuils, les deuils répétés, crebri, fréquents; et les brèves, les courtes joies. Je sais qui est au cimetière et qui n'y est pas. Pas encore. Quinze ou vingt maisons où je suis reçu de plain pied, de piano,
Charles Péguy
sans interférence de rien. Quinze ou vingt maisons où, quand je passe le pas de (la) porte, il n'y a pas l'ombre du déplacement de rien; ni dans les esprits, ni dans les meubles, ni dans les cœurs. C'est à peine si on m'appelle monsieur Charles, — parce qu'enfin je vas tout de même avoir quarante ans. Et il faut bien que je boive un petit verre de vin, parce que c'est le grand rite, ou qu'alors, quoi, c'est que je ne serais plus de la maison, et que Paris m'aurait décidément corrompu; (ou alors c'est que je serais (vraiment) bien malade). Ils me parlent quelquefois, quelquefois ils se hasardent à me parler de Gallouédec, qui est depuis plusieurs années leur conseiller général, (et même ainsi le mien, mon conseiller général natal si je puis dire ; du moins il l'était avant les dernières élections, avant le renouvellement de la semaine dernière; je suis sûr, je veux croire qu'il l'est encore), parce qu'ils soupçonnent que je dois le connaître à Paris. C'est aussi un professeur. Pour eux je suis un professeur. Et c'est tellement vrai. Ils appellent cela parler politique. Parler politique, pour eux, c'est toujours un peu anormal, un peu compromettant, un peu singulier. Un peu dangereux. C'est toujours une opération de grand risque. Il faut se lancer. On se risque. (Et on risque.) (Et le plus fort c'est qu'avec les mœurs (politiques) actuelles dans les campagnes, dans les petites colles, et même dans les grandes, c'est vrai.) Aussi on n'est tout à fait bien à l'aise, bien hardi, pour parler poUtique, que dans le Lieu de toutes les hardiesses, de toutes les audaces, quand on est bien à l'abri, dans la chaleur, dans la fumée, dans la douceur, dans la tiédeur, dans les pipes, derrière la porte et les fenêtres familières, dans l'abri, dans l'atmosphère familière, abri-
Solviintiir objecta
tante, d'un vieux familier cabaret. Alors là on peut se lancer. Là ou est hardi, on est couvert, on ne craint rien. On est à l'abri d'on ne sait quoi. Et ils en parlent gravement comme des papes, et en même temps éperdûment, et en même temps laborieusement. Ils sont hardis. Et en même temps ils s'appliquent. Et ils s'appliquent en même temps à être hardis. Il en résulte une énorme dépense de travail cérébral. Jamais ils ne (se) travaillent, jamais ils ne fatiguent tant de tête que quand ils sont un peu soûls. Ils sont graves alors, ils sont sérieusement émus, (et en même temps, par une délicieuse, par une désarmante ironie (sm* eux-mêmes), par un amusant retour sur soi-même ils appellent en effet cela, souriants de connivence, ou sérieux apparemment, être (un peu) émus.) ils sortent, non sans peine, des raisonnements serrés, des raisonnements invincibles, (alors tu vois ben), des raisonnements victorieux, des raisonnements généreux, des raisonnements sévères, des raisonnements éloquents sur le gouvernement des peuples, des raisonnements logiques, en tenant la rampe, des raisonnements prodigieux. Ils sont alors dans une sorte de béatitude, dans un autre royaume. Ils se rendent parfaitement compte en effet instinctivement qu'ils sont dans un autre langage, dans un autre royaume, dans un autre État que le royaume ordinaire du travail et de la maison, que le royaume de la semaine. Ils sont dans une sorte d'extase. A la fois d'excitation et ensemble d'hébétement. Alors ils parlent, autant pour se sortir que pour s'encourager. Ça sert à donner du courage. A ceux qui n'en ont pas du tout. Les femmes connaissent très bien ce phénomène, cet état particulier. Une femme dit couramment
Charles Péguy
dans ce pays-là, (et je pense un peu dans les autres) : Mon homme doit être un peu soûl, à c't'heure : il parle politique. Ils en parlent quelquefois, rarement, à la maison, et généralement seulement quand ils ont bu un petit verre du bon. Or moi je ne vais pas au cabaret. Quelle ne faut-il pas que soit leur confiance en moi, et notre intimité, pour qu'ils se livrent à cette opération hasardeuse, pour qu'ils me parlent, pour qu'ils osent me parler de Gallouédec à jeun. Non sans une certaine crainte. Et un certain espoir. Je dois savoir. Je dois m'y connaître. A Paris je dois tout de même connaître du grand monde, des députés, tout ça. Ils me demandent si il fera du bien au pays.
Je pensais à vous, Halévy, tout en contemplant les splendeurs de la Foire du Mail, dans cette immense solitude soudaine, dans ce silence que sont quarantehuit heures d'Orléans. Vous allez voir les mêmes. Mais ils ne peuvent pas vous recevoir le même. Vous avez beau faire. Et ils auraient beau faire. Il y a quelque chose. Il y a une paille. Vous pouvez faire que vous les alliez voir les mêmes. Vous ne pouvez pas faire qu'ils vous reçoivent le même. Eux-mêmes ils ne le peuvent pas faire. Vous ne pouvez même pas faire que vous les alliez voir le même. Pour eux vous êtes toujoiu's un monsieur de la ville. Un monsieur qui passe, un monsieur qui vient. Un monsieur qui entre. Qui au fond a bien de la bonté, qui leur fait l'honneur de venir les voir, en passant, qui leur fait bien de l'honneur. Ce que
Solçuntur objecta
je ne suis jamais ; ce que pour eux (et même et surtout pour moi, et pour tant d'autres) je ne serai jamais. Quoi que vous fassiez, quelque confiance que vous leur inspiriez, quelque confiance qu'ils vous fassent, pour eux vous êtes toujours un visiteur (je ne dis certes pas un étranger), un voyageur, comme le voyageur antique, un visiteur, je dis un hôte. C'est un fin peuple, Halévy, vous le connaissez, et qui entend merveilleusement l'hospitalité. Les convenances, les devoirs de l'hospitalité. Mais les distances de l'hospitalité. Soyez sûr qu'il vous reçoit avec une interférence totale de respect, avec une interférence totale d'hospitalité. Ces jardins propres, ces vignes flères, ces treilles; ces allées sarclées, bien ratissées, ces maisons merveilleusement nettes, ces meubles bien essuyés, polis, luisants d'avoir été essuyés pendant des siècles, ces mées luisantes, bien cirées, ces vitres claires conune jour, ces carreaux par terre lavés comme neufs, (on nous parle des Hollandais), et pourtant si vieux, si usés, si poreux, comme des éponges rouges, si usés par les pas de tant de générations, par les pieds des grands pères, par les sabots, (par les souliers, par les clous des souliers), parles pieds nus des ancêtres aujourd'hui disparus, ces carreaux de vitres claires, parfaitement transparentes, ces carreaux rouges de brique par terre, si délavés, spongieux, usés par les pas des aïeux, cette vieille horloge séculaire en noyer ciré, cette vieille (bonne) femme d'horloge, inflexible mais vieille, vigilante mais vieille, soigneuse et peut-être soupçonneuse mais vieille, tout ce ménage bien fait est en lui-même pour lui, pour eux, mon cher Halévy, (et aussi, en dedans aussi pour moi), ce jardin bien tenu, cette vigne bien tenue, ces champs bien tenus, cette maison bien
Chai'les Péguy
tenue; ce ménage du jardin, ce ménage de la vigne, ce m.énage des champs, ce ménage de la maison bien tenue; et aussi ce chèvrefeuille quelquefois au coin d'un mur, montant, grimpant à la grille d'une porte, ce vieux puits, si feuillu, si moussu; mais qui dans la réalité sert encore, sert toujours à tirer de l'eau; tout cela vous reçoit comme un hôte, Halévy, comme un hôte respecté. Tout cela ne vous reçoit pas comme l'enfant de la maison. Peut-être n'oseraient-ils pas vous offrir le verre de vin. Vous savez, le vin de l'année, comme par hasard, eh bien j'aime mieux vous le dire : eh bien non ça n'est pas ça. Mais celui d'il y a deux ans. Et ils claquent la langue. Mais comme par ce même hasard il y a toujours une bouteille d'il y a cinq ans dans un coin de la cave. Et leur belle malice d'il y a des siècles : Vous savez, il y a un peu de poussière dessus, mais il est bon tout de même.
Je voudrais n'offenser personne. Il faut pourtant bien que je déclare que nous les gars de la Loire, c'est nous qui parlons le fin langage français. Les tables ne sont point cirées, les chaises ne sont point rempaillées, les carreaux ne sont point lavés pour vous comme pour moi. Pour vous les maisons sont accueillantes. Mais pour moi elles sont toutes ma maison. Elles- sont toutes la maison de mon cousin.
C'est nous les gars de la Loire qui ne savons pas seulement, qui parlons le fin parler français. Ils savent bien tous que pendant les années innombrables de
Solçiintiir objecta
l'enfance, innombrables dans la mémoire, et par conséquent en réalité, dans la réalité, si pleines, si neuves, si inépuisables, si inusables dans la mémoire et dans la réalité, qui forment un point d'appui, un volume d'appui eu quelque sorte si inépuisable dans la mémoire et dans la réaUté, ils savent bien que moi aussi, que moi comme eux, que moi parmi eux pendant des heures innombrables tous les matins à la même heure enfant j'ai infatigablement rituellement essuyé les mêmes meubles cirés avec un torchon de laine, jusqu'à s'y mirer parfaitement, jusqu'au parfait mirouër, jusqu'à épuisement parfait de la poussière et de la buée. Ils savent ainsi que je connais comme eux, avec eux, parmi eux, que j'ai comme eux en eux éprouvé cette plus grande joie qu'il m'ait jamais été donné, qu'il ait été donné à l'homme de connaître. Une joie parfaite, close, totale; un maximum; sans retour, sans regret, sans remords ; sans un point de poussière, sans Tin atome de regret, sans une ombre d'ombre. Une plénitude, une perfection, un total. Un plein. Un rassasiement parfait. On en avait plein la tête et plein le cœur. On en était gorgé. Puissé-je écrire jamais comme on essuyait les meubles, la mée, le buffet, le Ut, (il n'y avait même pas d'horloge), puissé-je avoir jamais cette impression de victoire et de calme, cette certitude, cette plénitude, cette solitude, cette impression de possession définitivement, irrévocablement acquise, au moins pour un jour, puissé-je devant une phrase fouillée comme un buffet avoir cette vivante, cette laborieuse, cette ouvrière certitude, être sûr qu'au plus creux des fines, des délicates, des droites, des robustes moulures, pas plus qu'au plat le plus plan, au plat du plus large
Charles Péguy
plan, au plus beau plat de bois luisant, au plus beau panneau, être plus que mathématiquement sûr qu'il ne reste pas pour aujourd'hui un grain de la poussière d'hier, sur le bois luisant, sur le noyer ciré d'avoir été ciré, d'avoir été frotté tant de fois tant de jours que derechef il ne reste pas un atome de poussière.
Être plus que mathématiquement sûr. Être laborieusement, ouvrièrement sûr.
Le singe avec le léopard
Gagnoient de l'argent à la foire. On a beaucoup perfectionné la foire. Le monde fait tant de progrès, à présent. Les modestes chevaux de bois, gloire de nos enfances, sur lesquels je n'osais pas monter, sont devenus de somptueux manèges, tout rutilants d'or et de Cosaques (avec des lances d'oi') (à cause de l'alliance russe) (est-ce pour symboliser les emprunts), de somptueux, mirifiques, de superbes, d'éblouissants manèges, tous plus éblouissants les uns que les autres, (car il y a la concurrence), (ça a d'abord été des chevaux merveilleux, (qui jetaient loin dans l'ombre nos pauvres anciens chevaux), des chevaux aux couleurs éclatantes, des chevaux ruisselants de lumières; avec des crinières emportées; puis des animaux fantastiques, toutes les bêtes de la création, et même d'autres qui n'ont jamais été de la création, des éléphants comme pour le roi des Indes, (à l'école primaire ils savent déjà que c'est le maharajah de Çapour-Tala (je mets deux h absolument
Solçuntar objecta
au hasard); des girafes; des cochons, beaucoup de gros cochons qui font rire les peuples; mais à présent) aujourd'hui les manèges ce sont des automobiles, d'on ne sait combien de chevaux; des ballons, des sphériques, des sous-marins; demain des aéroplanes; des montagnes russes, (aussi); des mais de mer à la portée des bourses les plus modestes. On n'a même pas besoin d'aller à Plouescat. Des manèges à vapeur et à l'électricité. Tout battants, tout ronflants du bruit des moteurs. De ce bourdonnement, de ce ronronnement d'énorme insecte. Où est le vieux cheval aux yeux bandés qui du matin au soir tournait, tournait le manège comme pom? faire monter l'eau d'un puits. Mais rassurez-vous, Halévy, il est plus facile de changer le dessus que le dessous, que le dedans. Il est heureusement plus facile de modifier les aspects que d'altérer les réalités profondes. On n'a point changé le singe avec le léopard, qui gagnent de l'argent à la foire. On ne changera point davantage la foire elle-même, ce qui fait la foire, les populations, le bon peuple qui se presse au long devant les baraques. Il marche d'un certain pas rituel, d'un certain pas de procession, d'un certain pas cérémonieux, d'vm certain pas content, lent et pressé, un pas de foule, un pas de province, affecté pressé, qui sait bien qu'il arrivera toujours (où sont nos pas, nos hâtes de Paris), (un pas de foule, affecté foule, officiellement de foule; conscient, content, se sachant, se sentant foule; il faut bien qu'on sache qu'il y a foule à Orléans) défilant sous les auvents des petites baraques, pour les petits marchands, (aujourd'hui si gros, apparemment si cossus), s'attroupaut, sérieuse et pressée, sage et s'amusant, sagement, (follement), devant les boniments, que
Charles Péguy
dis-je, devant les parades des grandes baraques, des vraies baraques, des baraques proprement dites, et pai'tout aussi hélas, un peu partout s'arrêtant devant les pavillons des phonographes. Ces trompettes, hélas, à la voix prétendue articulée. Mais vous verrez qu'ils vaincront le phonographe même. Un peuple un peu plus endimanché peut-être seulement. Qu'autrefois. Sottement à la mode; à l'instar de Paris. Mais le même peuple d'ouvriers et de (petits) boui'geois tous les soirs (et même de grands); et leurs femmes et leurs enfants, (ils en ont encore un peu); et les dimanches le même peuple des campagnes, tout le peuple des campagnes environnantes, à dix lieues à la ronde, venus à pied, dans toutes les voilm'es, comme mobilisées. Les hommes, les femmes, belles, les enfants. (Quand on dit d'une femme qu'elle est belle, Halévy, dans ce pays-là, ça veut dire (très exactement, comme techniquement) qu'elle (s')est habillée, qu'elle est en dimanche (et fêtes), (dans le sens où nous-mêmes nous disons encore : elle s'est faite belle, elle s'est mise belle.) Notamment le beau dimanche, qui est, comme vous savez, le dimanche du centre, le dimanche du milieu. Alors ce sont les belles cohues, les grandes cohues, (si sages, si ordonnées, si (bien) organisées), qu'on obtient comme un (grand) résultat. — Il y en avait un monde à la Foire aujourd'hui. Une poussière. J'ai un mal de tête. — Ah dame c'était le beau dimanche.
Os homini, comme eux je m'en irai la tête basse, les yeux par terre, le front par terre. El alors, Halévy, je
Solviintiir objecta
vous le demande, faites-y bien attention. Puisque je suis eux, faites-moi au moins la grâce que vous leur faites. Quand vous adressez ainsi la parole à un garçon de ferme, à quelque varlet de ferme, quand vous entrez en propos avec lui, il ne vous vient point à l'idée qu'il peut vous offenser, mais connaissant ce fin peuple, et sachant que c'est lui qui parle français, qu'il est la fine fleur du langage français, vous êtes résolu à prendre tous ses propos comme des propos d'amitié, d'hospitalité, de cordialité, comme des propos cordiaux, comme des propos peuples. Sans un soupçon de cette odieuse, de cette basse, de cette grossière, de cette vulgaire, de cette populacière jovialité, que je hais. Souvent cordial, toujours cordial, jamais jovial, tel est ce fin peuple. Il ne vous vient pas à la pensée qu'il vous offense. Vous savez même très bien qu'il ne peut pas vous offenser. Et alors vous ne lui dites pas : Pardon, je suis monsieur Halévy. Je suis ce même peuple, Halévy, je suis ce même garçon de ferme, appuyé sur la même charrue, dessus cette même plaine de Beauce. Je ne vous dis donc pas même : Faites-moi l'amitié. Je vous dis : Faites-moi aussi la grâce; faites-moi l'égalité, faitesmoi l'équité ; traitez-moi comme eux ; puisque en somme vous êtes venu me voir ; faites-moi la justice de croire non seulement que je ne vous offense pas, mais que je ne peux pas vous offenser. Faites-moi l'égal traitement de me traiter comme eux. Puisqu'en somme vous êtes venu chez moi.
Mieux encore, et plus, faites-y bien attention, Halévy,
Charles Péguy
prenez-y garde. Je suis, j'étais la seule maison de paysan qui vous fût ouverte comme à un frère, et non pas seulement comme à un hôte. Plus outre, j'étais, absolument parlant, la seule maison de paysan qui vous fût ouverte. Voulez-vous, de vos propres mains, vous la fermer. J'étais la seule maison de paysan qui vous accueillît au fond comme un autre paysan. Sans aucune interférence de respect ni d'hospitalité, sans l'ombre d'tine interférence. Je ne parle plus de l'amitié, à défaut de l'amitié j'étais ainsi pour vous la plus précieuse référence, une référence unique. Cette cordialité amère que nous avions, cœur à cœur, si profondément triste, si profondément nourrie de tristesse, c'était la seule fréquentation paysanne que vous ayiez. Vous exposez-vous à perdre, allez-vous perdre au moins cette référence unique.
Cette confidence sombre que nous avions. Ce propos de l'immense, de l'universelle conspiration des grandes personnes. Si parfaitement secrète, si parfaitement gardée. Ayant parcouru ensemble une si longue route, si sombre, allons-nous à présent nous séparer. Allonsnous désormais nous séparer. Allons-nous donc, allonsnous nous séparer. Pour la longue route qui nous reste, si sombre, allons-nous, nos voies vont-elles pour éternellement se séparer. Nous étions l'un à l'autre de précieuses, peut-être d'uniques références. Tout ce que nous avions de différence, d'écart entre nous domiait
Solçiintiir objecta
précisément, était précisément ce qui donnait mie valeur, peut-être unique, à cette perpétuelle référence mutuelle, ce qui la rendait peut-être uniquement précieuse ; fructueuse , renseignante ; cette grande distance de classe et de situation sociale; distance extérieure, mais intérieure, devenue intérieure depuis des générations, entrante intérieure, entrée intérieure, pénétrée intérieure, entrée dans le sang, teinture entrée dans le sang de la race ; et cette grande distance de caractère, de tempérament, d'âme (non de cœur), cette grande distance intérieure, devenue extérieure, sortante extérieure, qui sort par la peau, par (tous) les pores de la peau, qui se manifeste socialement même, qui fait de vous un optimiste si profondément triste, et de moi un optimiste, im pessimiste quelquefois courageux. Vous êtes un doctrinaire. Plus nos tempéraments et nos sociétés sont différentes, plus nous avons de distances de base, plus nous nous sommes l'un à l'autre, plus nous nous sommes mutuellement des témoins précieux; uniques, je crois irremplaçables; mutuellement irréversibles, si ces deux mots peuvent aller ensemble. Plus nous différons, plus nous avons de distances de base, plus nos pesées, plus nos visées sont bonnes, plus nos triangulations ont de pied. Nous nous sommes ainsi des témoins, des lecteurs sans doute inremplaçables. Qui autant que moi a su lire, a su mesurer du premier coup votre merveilleuse Histoire de quatre ans, qui autant que moi en a vu, en a proclamé du premier coup la vertu comme singulière, les approfondissements mystérieux, les reculées presque invraisemblables, les troubles horizons d'inquiétude, les avenues infinies, les avancées, les détresses, les grandeurs
Charles Pégiij'
souvent uniques. Qui autant que moi est votre bon lecteur, un bon lecteur de vous. Et vous-même combien de fois n'ai-je point écrit pour vous. Combien de pages ne vous étaient-elles point directement, personnellement adressées, envoyées. Vous étiez, je crois, un de mes bons lecteurs. Il suffit de voir le texte et de nous connaître. Allons-nous renoncer à cette sourde collaboration, la meilleure de toutes, la seule peut-être, de penser quelquefois l'un à l'autre quand on est devant sa table. ^le trouverez-vous un remplaçant, hélas, un deuxième, je le dis hautement, quelqu'un qui me vaille. Pour moi je ne vous en chercherai point. Je n'ai aucun goût pour ce genre d'opération. Il y a une telle bassesse dans le remplacement, une infamie. Un deuxième n'est jamais un premier. On ne remplace personne. On ne remplace rien. Tout est irréversible. Ce n'est point à quarante ans qu'on se refait une vie. J'ai dans mes boîtes peut-être deux mille pages de copie, des dialogues, des paysages où vous êtes mon interlocuteur, mon Prince pour mes envois, où je m'adresse à vous, où je vous tiens le propos, des essais, des propos, des cahiers, des histoires où c'est votre nom qui passe, où c'est vous qui êtes au vocatif. Où c'est à vous que je m'adresse. Vais-je faire cette indignité, indigne de vous, indigne de moi, vais-je mentir en arrière, pour en avant ; j'ai deux mille pages que je finirai peut-être bien par publier dans ces cahiers. Vais-je raturer votre nom, sur copie, sur épreuves ; deleatur; vais-je rayer, gratter. Effectuer, hélas, une radiation, solennelle. Remplacer par vm autre nom. Mettre un autre vrai nom, forger, feindre un nom fictif.
Solçuntiir objecta
Vais-je vous chercher un substitut. Je vous avoue que je ne m'en sens pas le goût, que je ne m'en sens pas le cœur.
La confidence intime de toutes, la confidence des projets. La confidence la plus profonde, la plus secrète. Nous tous qui écrivons, Halévy, qui commençons à être un peu versés dans cet art difficile, nous qui tâchons, qui nous proposons d'être des écrivains propres, des écrivains probes, vous le savez, Halévy, nous ne faisons pas les malins. Nous laissons ça au parti intellectuel, de faire les malins. Nous ne sommes pas fiers. Pour moi je ne m'en cache pas. J'ai toujours le tremblement comme au premier jour. Je devrais pourtant commencer à savoir ce que c'est que de donner des bons à tirer. Je devrais commencer à être blasé sur ce que c'est que de donner un bon à tirer. Vous le savez, Halévy, je ne m'en cache pas. Je ne donne jamais un bon à tirer que dans le tremblement. Je ne m'attaque jamais à une œuvre nouvelle que dans le tremblement. Je vis dans le tremblement d'écrire. Et plus on va, je crois, plus on a peur. J'admire cette grande assurance de nos intellectuels. Tout ce qu'on a fait, tout ce qu'on a derrière soi, (et pourtant on dit que ça commence, que ça en fait un peu), est derrière soi comme rien, comme une immense plaine. Et tout ce qu'on a encore à faire, tout ce qu'on voit, tout ce qu'on a devant soi (y compris ce qu'on ne fera jamais) est
6l objecta. — 4
Charles Pégiij'
devant soi comme d'immenses montagnes, fait devant soi des montagnes infranchissables. Tout ce qu'on a dit est comme rien. Une eau qui s'écoule, un creux, un rien dans le creux de la main. Une eau qui s'est déjà écoulée, dont il n'est plus question. Tout ce qu'on n'a pas dit (encore, et tout ce qu'on ne dira jamais) fait devant vous des montagnes infranchissables. Des montagnes et des montagnes. Tout ce qu'on a passé n'est rien. Devant tout ce qui reste à passer. Et on se sent tout petit. On est si petit devant la réalité, si petit bonhomme. J'admire ces grands intellectuels qui du fond de leur moleskine mènent la réalité à coups de bâton. Ça a beau être un bâton de commandement. On se sent si petit, si totalement insuffisant. On voit si bien que Péguy c'est tout petit, on mesure si bien la vie, la carrière (de travail) de Péguy. On en voit si bien le bout, tous les bouts, la largeur, le lai. (ou le lé). Et que ce n'est rien. Comme le disaient les bonnes femmes, ce n'est pas du drap dans les grandes largeurs. Alors dans cette détresse pour se rassurer on parle de ses projets. On aime avoir quelqu'un à qui on parle de ses projets. Une oreUIe amie, (un cœur ami), une entente, une audience amie. On ne le fait pas seulement pour se donner du courage. Et de la consolation. Une sorte de consolation anticipée, prématurée. Une consolation d'avant. D'autant meilleure. D'autant plus chère. Ce que l'on veut se donner, ce que l'on se donne ainsi, plus profondément c'est une autre sorte d'anticipation, l'anticipation de l'insertion dans la réalité, produite, de cette œuvre que l'on tient toute, que l'on croit tenir toute, que pourtant l'on ne tient pas, puisqu'elle n'est pas produite, qui n'est pas produite, qui n'est pas
Solçuntur objecta
réelle, au moins en ce sens, qui n'est pas inscrite, qui n'est pas entrée dans (l'ordre de) la réalité, dans (l'ordre de) ^é^^énement, puisqu'elle n'est pas écrite. Vous connaissez cet état, Halévy. Quand on a une oeuvre en tête on croit que ce n'est rien, poui' la grandeur, pour les dimensions, qu'on la tient dans le creux de la main, in cava manu, on la voit comme un noyau, on ne voit qu'elle, on la voit toute en un point (organique), en lui petit volume, on en voit tout de suite le bout, le dedans et le dehor^, tous les tenants et les aboutissants, tous les morceaux, tous les membres, tous les organes, tout le tout, ce n'est rien, c'est fini, on la tient là sous la main. On aura sûrement fini ce soir. Et quand on la développe, quand on la déroule sur le papier, sur le plan du papier, dans ce développement, dans ce déroulement linéaire qui est la condition même, qui fait l'institution, qui est la constitution de l'art d'écrire, qui fait la loi, on ne sait plus où l'on va, (si on est loyal, si on est probe, si on veut suivre, si on suit fidèlement les modalités, les modulations, les ondulations de la réalité). (Les courbes géologiques.) (Les courbes, les plis du terrain.) Si on ne truque pas, fût-ce pour des raccourcis (artificiels). On est constamment épouvanté des exigences de ce développement, de ce déroulement. C'est exactement comme en montagne. Cette cime, que l'on avait, que l'on tenait sous la main, il faut des jours et des jours de ce travail, de cette marche forcément Unéaire, (et forcément par étapes), pour en atteindre seulement les premières avancées. En verra-t-on seulement jamais la fin. La vie est brève. Atteindra-t-on seulement ce premier contrefort. On voit très bien la fin de la vie de Péguy. Sur-
Charles Péguy
tout celui qui est dedans. On voit, on distingue nettement la portée, la retombée de cette trajectoire. Alors on dit, d'un air à qui nul ne se fie : J'ai commencé ma réponse à Halévy. — J'ai déjà trois cents pages de faites de mon dialogue charnel. — Ces propos seraient odieux, si tout le monde n'y sentait la lamentable inquiétude, la sourde détresse. C'est une pauvre, ime pitoyable anticipation que l'on veut faire, que l'on se donne, on veut toucher la cime et n'avoir pas fait le chemin, on veut s'appuyer, on s'appuie sur et dans la réalité d'une mémoire amie, on veut prendre, on prend ime inscription de réalité, de production, de sortie, pour un projet, pour une œuvre en travail, dans la réalité d'une mémoire amie, d'une attente, d'une audience amie. On veut toucher la cime de la main. C'est certainement une tentation, un désir charnel. Un désir corporel, temporel. On veut vraiment, par ce biais, par ce détour, par cette avancée, par ce coup de force et d'anticipation, donner corps avant l'heure à une œuvre qui légitimement, naturellement n'en est encore qu'à la période de travail, n'est encore organiquement qu'en travail. Et on n'en veut rien laisser perdre. Et on ne veut perdre aucun temps. Pas une miette, pas un temps. Avare on serre les doigts de la main. On tient tout ça nerveusement ramassé d'avance dans le creux de l'esprit. Or vous savez que c'est notre état constant, puisque les œuvres passées ne pèsent rien, puisque les œuvres futures, éventuelles, rêvées, impossibles, pèsent sur nous éternellement.
Toutes ces montagnes qu'on a devant soi vous pèsent devant sur les épaules. 11 faut les surmonter. Les re-
Solçiintiir objecta
monter des épaules. Y entrera-t-on seulement. Représenter, rendre ce monde, ces trois dimensions, avec cette plume qui gratte régulièrement, qui court sur le papier. Quand on est à sa table on trouve, on voit bien que la main ne rame pas, la main n'avance pas, la plume n'avance à rien, la main ne rend pas. Ah non vous n'êtes pas en automobile. Vous ne roulez pas. Telle est notre misérable condition. La main ne paraît pas avancer. Et il semble toujours qu'on n'a jamais rien dit.
Il n'est pas besoin d'aller jusqu'à Saclay, il n'est pas nécessaire de faire un grand voyage. A Lozère même, dans les bas du moulin, en face M. Poincaré, dans les champs tout au bord de l'Yvette, dans les assez petits champs en pente qui remontent doucement, (ce ne sont plus les grands champs, les champs immenses de la plaine, mais il n'est pas nécessaire de faire un long voyage), à cinq cents mètres du chemin de fer je vous montrerais des champs, de blé, coupés, des chaumes tout verts, d'herbe, où seulement ils n'ont pas séparé la paille etje foin. Alors vous voyez dans un coin de champ de rares, de vagues gerbes informes, (alignées tout de même, parce que le métier ne perd jamais ses droits), (et c'est ce qui est beau), des gerbes sans nom. Vous vous approchez, vous ne pouvez seulement pas les reconnaître. Herbe et avoine. Herbe et seigle. Herbe et blé. Tout cela sèche ensemble, parce que, heureusement,
65 objecta. — 4.
Charles Pégiir
encore, il fait beau, enfin assez beau, depuis ime semaine, et on rentre les blés dans de bonnes conditions. On demande seulement, quand ils vont battre, comment le bon Dieu reconnaîtra les siens.
Qui à toute requête, à toute réquisition, au premier mot, sans un mot, si je puis dii'e au premier silence vous récitera, vous dira des vers de Hugo, n'importe lesquels, à toute requête, tous ceux que vous voudrez. Quarante ans sont passés. N'est-il point frappant, Halévy, n'est-il point saisissant que c'est ce mot, que c'est ce nombre qui revient partout cette année, et que c'est le mot, le nombre des Châtiments, un demi- vers de l'Expiation. Ainsi quand Victor Hugo écrivait ses Châtiments, il était juste loin de Waterloo comme nous sommes loin de 70. Qui le croirait. Il y avait la même distance, de temps, le même espace, le même parcours, entre Napoléon et lui, qu'entre 70 et nous, entre Waterloo et les Châtiments, qu'entre l'Année terrible et nous. Il était, dans le temps, à la chute du premier Empire comme nous sommes à la chute du Second. Singulières erreurs, singulières tromperies de la perspective temporelle. Comme on a bien raison de le dire, que ces plaines et ces montagnes du temps sont comme les plaines et les montagnes du lieu, aussi incertaines, aussi trompeuses. Singulières perspectives. Singulières optiques. Singulières erreurs, illusions d'optique. Il y a des pays qui sont grands et qui paraissent petits. Il
Solviintiiv objecta
y a des pays qui sont petits et qui paraissent grands. Tout ainsi et du même regard il y a des périodes, des temps qui sont grands et qui paraissent petits, qui sont longs et qui paraissent ^courts. Et il y a des temps qui sont petits, qui sont courts, et qui paraissent longs, qui paraissent grands. C'est une question de grandeur, (et non point seulement de dimension, de longueur). C'est une question non pas seulement de plus et de moins. C'est une question de plein et de fouillé. De plat et de recreusé. C'est aussi une question de la destination temporelle des temps et des lieux. Tout cet immense massif entre Waterloo et les Châtiments, ce temps creusé, ce temps fouillé, cinq règnes, sans compter celui qui tombait, deux révolutions, une restauration, une invasion, trois ou quatre régimes, deux rois, trois rois, une (deuxième) République, un prince -président, un deuxième, (un troisième) empereur, un coup d'État, une réaction, quatre ou cinq réactions, cinq ou six guerres, faites ou à faire, ime grande conquête, tant de mouvements, de remouvements et de contremouvements, — et d'autre part ces quarante ans de plaine, de grande plaine de cette troisième République, c'est le même espace, pour les horloges, c'est la même heure. C'est la même longueur de temps.
On le sent plus vivement encore sous cette forme, sous la forme contraire, inverse : Nous sommes, dans le temps, à la chute du Second Empire comme il était à la chute du Premier.
Qui, débouchant brusquement de l'immortelle rue
Charles Péguj'-
Victor-Cousin, prolongement de notre rue de la Sorbonne, pressé pour aller prendre le train avec vous à cette gare du grand-duché, de Luxembourg, comme disait un réserviste de Palaiseau, ce qui prouve que Palaiseau n'a point dégénéré depuis Bara, et ce qui prouve aussi que la réserve n'a point dégénéré, n'est point devenue indigne de l'active, le même train, je pense le train de cinq heures 53, qui est votre train, parce qu'il s'arrête à Massy-Palaiseau, qui débouchant brusquement rue Soufïlot vous dira, au premier mot de vous, sans autre sommation les vers du Panthéon qui est au bout de la rue Soufflot :
Ceux qui pieusement sont morts pour la patrie Ont droit qu'à leur cercueil la foule vienne et prie. Entre les plus beaux noms leur nom est le plus beau, Toute gloire près d'eux passe et tombe éphém.ère;
Et, comme ferait une mère, La voix d'un peuple entier les berce en leur tombeau!
Gloire à notre France éternelle!
Gloire à ceux qui sont morts pour elle! Aux martyrs! aux vaillants! aux forts!
A ceux qu'enflamme leur exemple, Qui veulent place dans le temple.
Et qui mourront comme ils sont morts!
C'est pour ces morts, dont l'ombre est ici bienvenue, Que le haut Panthéon élève dans la nue,
Solvuntur objecta
Au-dessus de Paris, la ville aux mille tours, La reine de nos Tyrs et de nos Babylones,
Cette couronne de colonnes Que le soleil levant redore tous les jours!
Gloire à notre France éternelle!
Gloire à ceux qui sont morts pour elle! Aux martyrs! aux vaillants! aux forts!
A ceux qu'en/lamme leur exemple, Qui veulent place dans le temple, Et qui mourront comme ils sont morts!
Ainsi, quand de tels morts sont couchés dans la tombe, En vain l'oubli, nuit sombre où va tout ce qui tombe. Passe sur leur sépulcre où nous nous inclinons^, Chaque jour, pour eux seuls se levant plus fidèle
La gloire, aube toujours nouvelle, Fait luire leur mémoire et redore leurs noms!
Gloire à notre France éternelle!
Gloire à ceux qui sont morts pour elle! Aux martyrs! aux vaillants! aux forts!
A ceux qu'enflamme leur exemple, Qui veulent place dans le temple.
Et qui mourront comme ils sont morts!
Je ne sais pas par cœur seulement que ce fût de Juillet i83i , ni que le titre fût Hymne, Que ce fût un ou une hymne. Il avait vingt-neuf ans. Vous avez remarqué. On ne sait jamais les titres de Victor Hugo.
Charles Péguj-
Sauf pour l'Expiation. Le mouvement est tel que c'est toujours le premier vers, ou les vers conducteurs, qui mangent le titre, qui deviennent le titre. Ainsi celui-ci n'est pas Hymne. C'est Ceux qui pieusement sont morts pour la patrie, ou Gloire à notre France éternelle! Gloire à ceux qui sont morts pour elle! — L'Expiation même, c'est beaucoup plus souvent, c'est beaucoup plus Waterloo! Waterloo! Waterloo! morne plaine! ou II neigeait. On était vaincu par sa conquête. Lui-même en a beaucoup nommé par les premiers vers, et ce sont souvent les mieux nommés : Oh! je sais qu'ils feront des mensonges sans nombre. Vicomte de Foucault, lorsque vous empoignâtes. Le plus haut attentat que puisse faire un homme. Sonnez-, sonnes toujours, [clairons de la pensée.] Nous parlions de Hervé, je crois. Qui vous fera remarquer non point sans doute que Hugo n'était point hervéiste. Gela on le sait de reste. Et on serait \xh. sot de le faire observer. Quelque pédant. Un pédant d'un nouveau genre. Du même genre. Un pédant tout de même. Mais qui vous fera remarquer cette curiosité, cette rareté, de collectionneur, après que Hervé, après Napoléon, et après les soldats de Napoléon, et après les maréchaux de Napoléon, a justement fait un sort, et à Wagram, et au drapeau de Wagram, qui tiquera sur ce nom de Wagram et vous fera tiquer, qui s'amusera à vous faire observer, qui vous fera remarquer cet amusement, cette rencontre si amusante, cette coïncidence si curieuse que de tant de jDatailles, de toutes ces batailles militaires, (et Dieu sait s'il en sait. Voyez plutôt, voyez par ailleurs : Alors la Gaule, alors la France, alors la gloire.) de toutes ces batailles c'est précisément une que Hugo
Soloiintur objecta
prend dans les Châtiments contre toutes les autres, entre toutes les autres pour symboliser, pour nous représenter, pour nous signifier la bataille française, la victoire française, l'honneur militaire, l'honneur français (contre le deuxième Empire, je n'ai pas besoin de vous le dire, et contre le troisième Napoléon), et c'est précisément la bataille de Wagram. Et dans cette bataille ce qu'il prend, c'est précisément le drapeau. Il en fait le drapeau même, comme symbolique, comme représentatif, comme significatif, de la France même, de la France militaire, de l'honneur de la France, de l'histoire militaire de la France. Une sorte de drapeau central et culminant :
O drapeau de Wagram ! ô pays de Voltaire !
Vous me direz que ça faisait bien le vers. Je le crois aussi. Ce n'est qu'un hasard. Mais avouez qu'il est merveilleux. Et encore. Nous disons que ce n'est qu'un hasard. Nous n'en savons rien. Il avait tout de même lu Wagram :
O drapeau de Wagram! ô pays de Voltaire! Puissance, liberté, vieil honneur militaire,
Hein, vieil honneur militaire. C'est Wagram. Il est vrai que ça rime avec Voltaire. Il faut avouer aussi que Voltaire est bon ici :
Puissance, liberté, vieil honneur militaire. Principes, droits, pensée, ils font en ce moment De toute cette gloire un vaste abaissement.
Charles Péguy
Tonte leur confiance est dans leur petitesse.
Ils disent, se sentant d'une chétive espèce :
« Bah! nous ne pesons rien! régnons. » Les nobles cœurs!
Ils ne savent donc pas, ces pauvres nains vainqueurs,
Sautés sur le pavois du fond d'une caverne,
Que lorsque c'est un peuple illustre qu'on gouverne,
Un peuple en qui l'honneur résonne et retentit...
L'honneur c'est Wagram. Qui devant un soleil coucheint, un beau soleil couchant sur le Luxembourg, vu au contraire du Panthéon, vu toujours de la l'ue Soufïlot, toujours à l'heure du train, ou autrement, à une autre heure, qui devant un de ces merveilleux soleils couchants sur les quais, sur les ponts, par l'entrée de votre place Dauphine, ou derrière Notre-Dame, derrière les monuments, derrière le troupeau des monuments, derrière les simples maisons, derrière les collines suburbaines, et aussi derrière les collines urbaines, derrière les collines vaporeuses, derrière les collines plantées, derrière les collines vêtues, derrière les collines chaudement vêtues de monuments et de maisons, qui devant un de ces couchants de soleil sur l'infini de la plaine, devant un de ces ciels de Paris et de l'Ile-de-France, devant un de ces merveilleux couchers de soleil comme l'Ile de France en a le secret, et Paris en Ile de France, qui allumé seulement par ce mot de soleil couchant partira instantanément sur ces vers :
Au soleil couchant.
Toi qui vas cherchant Fortune,
Solvuntur objecta
Prends garde de choir.
La terre, le soir, Est brune.
Qui à ce seul mot coucher de soleil, ou plus pleinement au spectacle d'un coucher de soleil vous rendra la grande, la haute brutalité de ce vers :
Ce soleil qu'on espère est un soleil couché!
« C'est peut-être le soir qu'on prend pour une aurore! Peut-être ce soleil vers qui l'homme est penché. Ce soleil qu'on appelle à l'horizon qu'il dore, Ce soleil qu'on espère est un soleil couché! »
Qui accroché au seul mot de demain, à tout propos, hors de propos, partira d'un seul trait, jaillira sans même s'en apercevoir :
Oh! demain, c'est la grande chose!
De quoi demain sera-t-il fait?
L'homme aujourd'hui sème la cause, Demain Dieu fait mûrir l'effet.
Demain, c'est l'éclair dans la voile, C'est le nuage sur l'étoile, C'est un traître qui se dévoile, C'est le bélier qui bat les tours.
C'est l'astre qui change de zone, C'est Paris qui suit Babylone ; Demain, c'est le sapin du trône.
Aujourd'hui, c'en est le velours!
73 objecta. — 5
Charles Péguy
Demain, c'est le cheval qui s'abat blanc d'écume. Demain, ô conquérant, c'est Moscou qui s'allume,
La nuit, comme un flambeau.
C'est votre vieille garde au loin jonchant la plaine. Demain, c'est Waterloo! demain, c'est Sainte-Hélène!
Demain, c'est le tombeau!
Vous pouvez- entrer dans les villes Au galop de votre coursier, Dénouer les guerres civiles Avec le tranchant de l'acier; Vous pouvez-, ô mon capitaine.
Barrer la Tamise hautaine.
Rendre la victoire incertaine Amoureuse de vos clairons, Briser toutes portes fermées, Dépasser toutes renommées.
Donner pour astre à des armées L'étoile de vos éperons!
Dieu garde la durée et vous laisse l'espace; Vous pouvez sur la terre avoir toute la place. Être aussi grand qu'un front peut l'être sous le ciel; Sire, vous pouvez prendre, à votre fantaisie, L'Europe à Gharlemagne, à Mahomet l'Asie; Mais tu ne prendras pas demain à l'Éternel !
O revers! ô leçon! — Quand l'enfant de cet homm,e...
Nous avons appris cela en quatrième, sous l'excellent M. Doret, en leçon facultative, qui étaient à vrai dire
Solvnntiir objecta
une sorte de récompense. Aussi nous le savons. Qui vous dira le même, car c'est le même, en partant du pied ; Mil huit cent onze! — O temps où des peuples sans nombre. C'est ainsi que nous le nommons, que nous l'avons toujours nommé. Personne ne sait que ça s'appelle Napoléon II. Ça s'appelle Mil huit cent onze! — O temps... et quelquefois dans les mémoires Dixhuit cent onze :
Mil huit cent onze! — O temps oii des peuples sans nombre Attendaient, prosternés sous un nuage sombre,
Que le ciel eût dit oui!
Sentaient trembler sous eux les États centenaires, Et regardaient le Louvre entouré de tonnerres,
Comme un mont Sinaï!
Qui passant devant les Invalides reprendra brusquement le même par le milieu, car c'est encore le même :
Au souffle de l'enfant, dôme des Invalides, Les drapeaux prisonniers sous tes voûtes splendides Frémirent, comme au vent frémissent les épis; Et son cri, ce doux cri qu'une nourrice apaise. Fit, nous l'avons tous vu, bondir et hurler d'aise Les canons monstrueux à ta porte accroupis!
J'ai fait une découverte, Halévy. Ne riez pas. Elle est, je crains qu'elle ne soit une découverte bibliographique, qu'elle ne soit de l'ordre de la bibliographie. Ne riez pas. J'ai fait une découverte de bibliographie. Elle est bonne? Ne riez pas. C'est ma découverte qui est bonne. EUe est même plus bonne, vous allez voir qu'elle est
Charles Pégu}^
(encore) plus bonne que vous ne le pensez. Ma découverte entre, comme partie intégrante, dans l'histoire de la littérature, et même dans l'histoire des lettres françaises. Ou alors il n'y a plus de justice. (Et surtout il n'y a plus de système.) Hugo était un faiseur. Ménagezmoi, je vous en prie, ne vous riez pas de moL Ma découverte n'est pas que Hugo était un faiseur. Ce ne serait pas une découverte. Mais nous disons qu'il était un faiseur mais nous ne savons point jusqu'à quel point il était un faiseur. Ce sont de ces choses que l'on dit, que l'on a pris l'habitude de dire, et on ne sait pas soi-même jusqu'à quel point c'est vrai. Voici un monument. Au commencement de sa carrière, et même pendant toute sa carrière, (car il (re)commençait toujours, il trouvait qu'il n'en avait jamais assez, il savait bien qu'on est toujours dans l'attitude d'un débutant, que l'on débute toujours pour la fortune, et peut-être pour l'art), mais surtout pendant la première moitié de sa carrière il affectait de mettre au moindre de ses poèmes des épigraphes extraordinaires pour bien nous convaincre qu'il avait, comme on dit, une littérature inépuisable. Gela commençait dès les Odes et Ballades. On sait aussi que c'était l'habitude de son temps, je veux dire depuis Chateaubriand et dans toute cette première grande moitié du romantisme. C'était le commencement du romantisme. Dans le romantisme c'était le commencement de l'archéologie. Mais ce n'était pas seulement le commencement de l'archéologie romantique. C'était aussi et surtout déjà le commencement de toute notre archéologie scientifique. Or c'est presque un fait important de l'histoire littéraire, au moins de son histoire et de son histoire littéraire que ce soin qu'il avait, qu'il mettait,
SohuntuT' objecta
cette complaisance, cette docilité, cette inquiétude à suivre tout ce qu'on faisait de son temps, tout ce qui se faisait, tout ce qui faisait bien. En voilà un qui voulait faire une carrière (il semble bien qu'il l'ait faite), et qui ne croyait pas qu'une carrière se fait toute seule. La docilité inquiète et attentionneuse, la suivance de ce grand révolutionnaire aux gens de son temps, aux modes de son temps, aux mouvements de son temps, à ce qui réussissait, est im spectacle d'autant plus réjouissant qu'on peut le goûter sans arrière pensée : ça a tellement réussi. Or la ballade quatrième, — à Trilby, — le lutin d'Argail, — porte cette épigraphe :
A vous, ombre légère.
Qui d'aile passagère Par le m.onde volez.
Et d'un sifflant murmure L'ombrageuse verdure Doucement esbranlez;
J'offre ces violettes,
Ces lys et ces fleurettes, .
Et ces roses ici,
Ces vermeillettes roses.
Tout fraischement escloses,
Et ces œillets aussi!
Or il attribue gaillardement ces deux strophes comme une Vieille chanson. C'est à n'y pas croire. Vous verrez vous-même dans une édition. Ces deux strophes que tout le monde connaît, que depuis nos premières enfances nous saluons tous comme un vieux souvenir, comme un
Charles Péguy
des plus admirables jeux de notre très grand Du Bellay. J'entends bien. Vous me direz : Il n'est pas moins grand poète pour cela. J'y consens. C'est même un peu ce que nous disons. Un poète n'est pas forcé de savoir l'histoire de la Littérature, au contraire, ni même l'histoire des lettres. — Vouer e. Enfin il faudrait savoir. — Un grand poète n'est pas forcé d'avoir des références. — J'y entends, mais alors il n'est point forcé d'en mettre. Moi je veux bien qu'il n'y ait pas de référence. Au contraire elles m'ennuient. Elles m'obsèdent. Et elles ne réussissent point. Vous comprenez j'ai beau être bête, elles ne m'en imposent pas. Elles ne me donnent point le change. Ni sur la solidité de son savoir, ni sur l'universalité de ses connaissances. Il est vrai que moi aussi ce n'est point cela que je lui demande. Pourquoi alors seulement fait-il semblant de me l'offrir. Pourquoi me met-il des épigraphes, que je ne lui demande pas, et cela étant, pourquoi me les met-il fausses. Presque plus que fausses, ignorées. Tout Hugo est là-dedans. Qu'il ne me donne pas de références (j'aime mieux ça), ou qu'il me les donne exactes. Comme tout le monde. Mais non il m'abrutit, moi public, dans toutes ces ballades, dans tout son commencement d' œuvre, dans tout son commencement, dans toute sa première moitié de vie et d'oeuvre, dans toute sa première moitié de carrière, et même dans tout le reste, il m'abrutit des références les plus extraordinaires, qui ne me laissent aucun doute sur son érudition. Des noms qu'on n'a jamais ni vus ni connus. Rien que dans ces ballades, (pour ne pas citer les Odes, qui n'en craignaient déjà point), ensemble Emile Deschamps; La Fontaine, Imitation d'Anacréon; Shakspeare; Monlenabri; Gonzalo Berceo, la Bataille
Solvuntur objecta
de Simancas ; Ancienne chronique; Reproches al rey Rodrigo; Avienus; André Ghénier. Les références que je ne peux pas vérifier sont certainement bonnes. Quel mallieur qu'il n'y en ait qu'une d'incomplète, de vague, au point d'en être littéralement fausse, et que ce soit ce délicieux poème, connu de tout le monde, cette chanson délicieuse de notre très grand Du BeUay, que nous avons toujours trouvée dans les éditions dans les Jeux rustiques, comme venant, comme adressée. D'un Vanneur de Blé aux Vents. Montenabri, Gonzalo Berceo, Avienus, et il ignore, ou enfin il ignore de reconnaître un gros morceau de Du Bellay, un des plus connus. Ce qu'il y a de plus extraordinaire, c'est que ces Ballades, et tout l'ancien, le premier Hugo, sont pleins de références prises à Ronsard et à la Pléiade. Ou enfin à la Renaissance française. Rien que dans ces Ballades : Desportes, Baïf, Ronsard, (Segrais), et il n'y a que quinze ballades. Et ce qu'il y a de plus fort, que tout, c'est que ce Du Bellay, auquel on n'attribue pas dans le livre un texte que tout le monde sait être de lui, c'est précisément à lui que tout le livre est dédié, ou enfin c'est une référence à lui qui est, qui fait l'épigraphe de tout le livre :
Renouvelons aussi Toute vieille pensée.
JoACHiM DU Bellay.
Il est vrai que les références attribuées nominativement ne sont peut-être pas meilleures que les références attribuées anonymement si je puis dire. On ne sait plus. La confiance ne règne pas. Tout notre auteur est là. Et
Charles Pégaj'.
alors comme les malheurs se suivent et se ressemblent, et d'ailleurs que ça lui est bien égal, premièrement et d'ensemble il appelle, il attribue Vieille chanson le texte, ou l'un des textes les plus connus de notre très grand Du Bellay, (lui qui faisait alors profession de restituer, de restaurer la Renaissance française, surtout contre le dix-septième siècle, et surtout je pense parce qu'il devait compter que la Renaissance c'est plus près du Moyen- Age, c'est donc plus romantique); (car il raisonnait généralement ainsi, pour ainsi dire); (je ne me dissimule d'ailleurs pas que si on lui disait qu'il a attribué du Du Bellay Vieille chanson, premièrement il dirait qu'il en a fait bien d'autres; deuxièmement et surtout il ne croirait point, dans sa pensée, lui avoir fait tort; peut-être au contraire); (car Vieille chanson dans sa pensée était certainement quelque chose de très bien. Il l'eût certainement fait affectueusement, respectueusement, honorablement et pour honorer. Il avait alors, naturellement, parce que c'était la mode, et il garda, il eut presque toujours un goût, un respect superstitieux de l'ancien, du vieux, en ce sens, ainsi entendu; il en avait une considération mystérieuse, superstitieuse affectueuse ; toujours le bon révolutionnaire; il pratiquait alors, :(il pratiqua presque toujours, même ensuite, en même temps qu'il exerçait, qu'il excellait, qu'il faisait fortune dans le nouveau, professionnel, dans le progrès, professionnel, dans le moderne), une certaine superstition, une sorte de mystique du vieux.) (Une mystique de brocanteur.)
Deuxièmement il n'en cite que deux strophes, les deux premières, au lieu de trois qui sont également connues,
Solviintiir objecta
où la troisième est indispensable, qui forment corps ensemble, où la troisième tient comme un membre, ou plutôt dans le corps même comme partie intégrante, qui ne peuvent aller l'une sans l'autre, qui se rappellent, qui se maintiennent à la mémoire aussi impérieusement les unes que les autres. L'une que les autres. (Et l'on ne dira pas que c'est pour faire des économies, puisque Ballade dixième il cite au long, il met en épigraphe toutes les quatre strophes, tous les quatre couplets de La Chanson du Fou, venue du quatrième acte de Cromwell, où je crois que c'est Cromwell luimême, quelle autorité! qui croit pouvoir l'attribuer à son fou Elespuru. (avec une variante, d'ailleurs, car les éditions de Cromwell portent :
Vois; à l'horizon
Aucune maison,
Aucune!
Et les éditions de la Ballade dixième portent à l'épigraphe :
Vois; à l'horizon, Aucune maison! Aucune!
Ce qtii fait que le texte a gagné dans l'intervalle et une virgule, et le remplacement d'une virgule par un point d'exclamation. Renforcement notable. De la pensée.
Troisièmement ces deux strophes mêmes il les cite mal. Quelles que soient les différences de graphie entre ime graphie ancienne et une graphie moderne, je ne
81 objecta. — 5.
Charles Péguy
pense point qu'elles aillent jusqu'à ce que je vois. Or qu'est-ce que je vois. Je vois qu'il a fait aussi une variante dans sa Vieille chanson. Vive la liberté. Mais il en abuse peut-être un peu. Car il n'a pas fait seulement une variante dans le titre et dans le nom d'auteur, dans l'attribution. Il a fait aussi, il a introduit une variante dans le texte. Et comme il n'était pas Du Bellay, lui Hugo, une telle variante s'appelle, pour tout autre s'appellerait une erreur de citation. Et tout Hugo est encore dans cette erreur de citation. Mettons que c'est une variante, mais qu'elle n'est pas heureuse. Le texte portait, comme on sait :
A vous troupe légère,
Tout l'humanisme était dans ce troupe légère, tout l'humanisme et tout le grec, toute la bucolique antique et renaissance, renaissante, la vraie, toute la Renaissance païenne et française, toute la tradition renaissante, toute la fleur, toute la grâce, et aussi toute la précision de l'antique et du français. Hésiode et Théocrite. C'en était même devenu comme un mot technique. Lui Hugo, il n'hésite point. Il cite, il rapporte au courant de la plume :
A vous, ombre légère,
Et tout de suite ça n'est plus ça du tout. Ça n'est plus, non seulement ça n'est plus du temps, mais ça n'est plus de la race, ça n'est plus de rien. Tout tombe. La vulgarité a passé, la pire de toutes, la vulgarité légère. Tout le romantisme est là. Un léger pouce de vulgarité a écrasé la fine moulure antique. Le commun, le mas-
SoUmntiir objecta
tique romantique a bouché l'oeil et la nervure. Et il faut dire que tout le poème, toute la pièce est comme une gageure. C'est déjà un défi, et c'est risquer gros, c'est jouer gros jeu, pour un moderne, que de se mettre, d'aller se mettre du Du Bellay en épigraphe, et im tel Du Bellay. Un texte comme celui-là, du haut de son petit coin d'épigraphe, met tout par terre. Il met notamment naturellement fort proprement par terre sa ballade quatrième, cjui est une des mauvaises. Qui est même si mauvaise que cette espèce de protection qu'il fait à cette vieille chanson en se l'épinglant comme épigraphe, en l'adoptant, pour la rendre immortelle sans doute, pour la faire passer à la postérité, cette agrégation, ce rattachement qu'il s'en fait, cette adoption, (vous suivez le mouvement : la ballade quatrième ira sûrement à la postérité, plutôt deux fois qu'une, puisque c'est du Hugo. Alors lui, bon prince, généreux, (il est jeune), en plus il sauvera cette vieille chanson, qu'il aime, il nous la gardera pour la mémoire des hommes, il va l'honorer, il attachera cette petite chaloupe sur son énorme bateau), que ça finit par faire, que ça finit par donner une des comédies les plus réjouissantes que l'on nous ait jamais montées. Les plus récents travaux de nos historiens ont mis à jour ce singulier contrat, cette sorte de bail plus que viager, cette sorte de bail éternel par lequel Victor Hugo s'était assuré la propriété exclusive, l'usage et l'emploi du mot ombre au singulier et au pluriel, surtout à la rime. Ces rimes en ombre(s) lui ont quelquefois donné de beaux effets :
Près des meules, qu'on eût prises pour des décombres. Les moissonneurs couchés faisaient des groupes sombres :
Chaj'les Péguy
Mais généralement ce bail ne lui a pas profité. Ce monopole (d'État) lui a fait faire plus de facilités que de grands vers. Ses ombres viennent généralement trop, surtout à la rime, trop quand on les attend. Encore une mesure du classique et du romantique, dans le métier. Les rimes en ombre(s) de Hugo lui servaient sensiblement comme les rimes en èbre(s) servaient aux classiques quand les classiques eux aussi s'abandonnaient, se laissaient aller au métier. Quand il y avait des trous dans le génie, ce qui s'est vu, des carences, des déficiences. Des manques. Èbre(s) était le onibre(s) des classiques comme ombre(s) était le èbre(s) non pas tant des romantiques que de Hugo (qui lui seul, pour le métier, fait tout le romantique). Funèbres, ténèbres, c'est ce qui sonne dans le classique, dans le registre classique, ce que sonnent dans le registre romantique ombres, sombres, décombres. Et comme on s'y attendait ça sonne tout de même un peu mieux. Ça sonne plus noble. Ça parle moins du nez.
Quatrièmement, et tout Hugo est encore là-dedans, pour faire du vieux, pour authentiquer comme vieille sa "vieille chanson il lui a mis une vieille graphie de fantaisie qui est bien la plus amusante qui soit : esbranlez, fraisch.em.ent escloses. Or en face d'un vieux texte il n'y a que deux attitudes à prendre : (rassurezvous, Halévy, nous allons le réciter deux fois); (c'est bien un peu pour cela que je le fais) : ou bien l'écrire tranquillement à la moderne, sans aucune aftectation. C'est ainsi que je trouve dans une petite édition anglaise internationale pubUée simultanément à Paris, Bruxelles et Lausanne : Les Chefs-d'Œuvre de la Poésie
Solvuntur objecta
lyrique française. — Les Chefs-d'Œuvre lyriques de Ronsard et de son école. — .Joachini du Bellay. — Jeux rustiques. — D'un Vanneur de Blé, aux Vents :
A VOUS, troupe légère, Qui d'aile passagère Par le monde voles.
Et d'un sifflant murmure L'ombrageuse verdure Doucement ébranlez :
J'offre ces violettes.
Ces lis et ces fleurettes, Et ces roses ici.
Ces vermeillettes roses, Tout fraîchement écloses, Et ces œillets aussi.
De votre douce haleine Éventez cette plaine, Éventez- ce séjour.
Cependant que fahane A mon blé que je vanne A la chaleur du jour.
ou bien prendre une graphie ancienne sur une édition ancienne ou sur une édition savante. C'est ainsi que je trouve dans Marty-Laveaux ; et encore il faudrait faire fondre des s anciennes montantes comme des/, (et non pas toutes des s finales comme nos s d'aujourd'hui), qui
Charles Péguy
n'existent peut-être pas naturellement chez Allaing^illaume dans nos Didots actuels :
lEVX RVSTIQVES
d'vN VANNEVR de BLE, AVX VENTS.
A VOUS troppe légère,
Qui d'œle passagère
Par le monde volez,
Et d'vn sifflant murmure
L'ombrageuse verdure
Doulcement eshranlez, Foffre ces violettes.
Ces lis & ces fleurettes,
Et ces roses icy,
Ces vermeillettes roses.
Tout freschement écloses.
Et ces œilletz aussi.
De vostre doulce halaine
Euentez ceste plaine,
Euentez ce seiour :
Ce pendant que i'ahanne
A mon blé, que ie vanne
A la chaleur du iour.
(Pendant que je copie ce Marty-Laveaux pour les imprimeurs, je m'applique tellement à bien former mon écriture, pour qu'il n'j' ait aucune coquille, que si Bédier
Solviintiir objecta
voj'ait ma copie, sûrement il m'embaucherait pour lui copier ses textes pour ses imprimeurs.)
Et jusqu'à la fin de ses jours cette citation est restée ainsi, variée, non seulement fausse, mais maquillée. Mutée. Jusque dans les éditions les plus définitives, les plus ne varietiir, jusqu'à celle qui parut, et qui paraît, chez Hetzel et chez Quantin, où la double initiale, V. H., en signature, est bouclée d'une sorte de ceinturon. Ce qui prouve qu'il n'avait pas un secrétaire. Pas un ami. Pas un lecteur. Ou qu'il avait un si mauvais caractère que personne n'osait lui mettre un mot. Et ça revient au même. C'est le même sous deux formes différentes.
Tout cela non seulement dans des ballades mais tout aussitôt après des odes où il met en référence et cite et attribue très bien (je n'y suis pas allé voir ; toutes les références qu'on n'a pas vérifiées sont toujours bormes) Rémi Belleau, Ronsard et même Jean de la Taille, mêlés d'un Daino lithuanien.
Toutes les références qu'on ne vérifie pas sont évidemment bonnes. On a bien raison d'appeler ça des éditions ne varietur. Ça ne bouge jamais. Excepté quelques différences de ponctuation, juste assez pour
Charles Péguy
montrer qu'on ne collationnaît même pas. Même pas à l'imprimerie. J'ai trouvé cette vieille chanson, à qui enfin il veut faire im sort, (digne d'elle), et qui, l'ingrate, lui fiche par terre sa ballade quatrième, dans la première édition, aux mains de de Pesloûan. Je la retrouve dans l'édition à trois francs cinquante ceinturonnée, sauf qu'on a cette fois-ci notablement adouci, diminué la ponctuation de la fin. D'où un fâcheux affaiblissement de la pensée, de toute vieille pensée. Dans le ceinturon on a supprimé les deux virgules finales des deux avantderniers vers, et on a supprimé l'exclamation du point d'exclamation final, ce qui donne, au lieu d'un des premiers textes que nous avons donné :
Ces vermeillettes roses Tout fraischement escloses Et ces œillets aussi.
Il a mis des graphies anciennes, ou même pas, ici, là, pourquoi pas là, on ne sait pas pourquoi.
Les références qu'on ne vérifie pas sont les bonnes. La preuve. Elles ne sont pas seulement les meilleures. Un ancien disait qu'elles sont les (seules) bonnes. Il était hanté de ombre(s). C'est sur ombre qu'il retombait quand il fallait bien retomber. Dans son titre même les Rayons et les Ombres. Il est vrai qu'il avait dû, ou qu'il devait devoir à cette rime, jouxtée aux profondes rimes en oir, un de ses plus profonds, un de ses plus grands enfoncements, approfondissements quadi"angu-
Solçiintur objecta
laires ; et c'est précisément dans les Rayons et les Ombres :
« La borne du chemin, qui vit des jours sans nombre, Où jadis pour m'attendre elle aimait à s'asseoir, S'est usée en heurtant, lorsque la route est sombre, Les grands chars gémissants qui reviennent le soir.
Les classiques n'avaient pas seulement les rimes en èbre(s), si je puis dire comme rimes attendues; ténèbres, funèbres, célèbres :
O combien d'actions, combien d'exploits célèbres Sont demeurés sans gloire au milieu des ténèbres.
Ils avaient entrailles, funérailles, batailles: foudre, poudre; marque(s), monarque(s) ; et dans Racine Oreste, funeste :
Qui l'eût dit, qu'un rivage à mes vœux si funeste Présenteroit d'abord Pylade aux yeux d'Oreste ?
Et tantôt c'est beau, et tantôt c'est attendu :
Je te vis à regret, en cet état funeste. Prêt à suivre partout le déplorable Oreste,
C'est même peut-être ce qu'il a fait de plus fort, que ce soit attendu, et si beau.
Et vous laissant toucher d'une pitié funeste. D'une guerre si longue entretenir le reste.
Charles Péguy
Il y a aussi encor et Hector à la rime. Il est extrêmement remarquable, dans tout Andromaqiie déjà, combien Racine met les noms propres à la rime, ce qui est une droite et grande et brave et directe façon de quarrer le vers. Grèce, Sparte, Hélène, Troie, Ulysse, Achille, Épire, Pyrrhus, Hermione, et même États. Cela donne au vers une facture délibérée, complète, un achèvement plein carré, une absence d'hésitation, une volonté d'emplir. Pylade. Troie revient deux fois, trois fois à la page, deux fois avec proie, une fois avec joie. — la Phrygie. les Troyens.
Gléone
Et qu'est-ce que sa vue a pour vous de funeste? Madame, n'est-ce pas toujours le même Oreste
Et reste. Même page :
Hé bien. Madame, hé bien, écoutez donc Oreste. Pyrrhus a commencé, faites au m,oins le reste.
Tel est de m.on amour l'aveuglement funeste. Vous le savez. Madame; et le destin d' Oreste
Je vous entends. Tel est mon partage funeste :
Le cœur est pour Pyrrhus, et les vœux pour Oreste.
Uion. Andromaque. Troyenne.
Ses yeux s'ouvroient, Pylade; elle écoutoit Oreste, Lui parloit, le plaignait. Un mot eût fait le reste.
Solvuntur objecta
Cléone même avec Hermione. Céphise.
Ah! que je crains, Madame, un calme si funeste! Et qu'il vaudrait bien mieux...
Hermione
Fais-tu venir Oreste ?
Cléone Il vient. Madame, il vient;
Agamemnon. l'État. Cléone encore avec Hermione. Et avant le vers terrible :
Non, je vous priverai de ce plaisir funeste. Madame : il ne mourra que de la main d'Oreste.
R me laisse, l'ingrat! cet embarras funeste . Non, non, encore un coup : laissons agir Oreste.
Voilà, dans ses transports, le seul soin qui lui reste.
Hermione
Le perfide! Il mourra. Mais que t'a dit Oreste?
Comment sonnent, après ces perfidies de cruautés, après cette tragédie d'enfer, les vers de GorneUle :
Je Vai vu tout sanglant, au milieu des batailles, Se faire un beau rempart de mille funérailles.
Charles Péguy
Qu'elle-même sur soi renverse ses murailles. Et de ses' propres mains déchire ses entrailles l
Même les vers à rimes attendues :
Adieu donc, puisqu'en vain je tâche à vous résoudre : Tout couvert de lauriers, craignes encor la foudre. Ou le foudre.
Honneur, bonheur viennent sans cesse à la rime, ensemble, dans Corneille, surtout naturellement dans le Cid. Mais il faut dire que honneur dans Corneille est mie sorte de nom propre. C'est un nom d'une personne, un nom de quelqu'un. Que l'on connaît très bien.
Nouvelle dignité, fatale à mon bonheur!
Précipice élevé d'où tombe mon honneur!
Digne ennemi de mon plus grand bonheur.
Fer qui causes ma peine, M'es-tu donné pour venger mon honneur ?
Et l'on peut me réduire à vivre sans bonheur, Mais non pas me résoudre à vivre sans honneur.
Puissé-Je de mes yeux y voir tomber ce foudre. Voir ses maisons en cendre, et tes lauriers en poudre;
Et, dans ce haut degré de puissance et d'honneur. Les plus grands y tiendront votre amour à bonheur.
Solvuntur objecta
Je découvrais en vous d'assez illustres marques Pour vous préférer même aux plus heureux monarques :
Quand Oreste n'est plus là, reste et funeste s'arrangent ensemble :
Vous devez présumer de lui comme du reste : Le trépas n'est pour eux ni honteux ni funeste;
La rime main(s), Romain(s); — homme, Rome est partout dans Hugo ; elle était naturellement déjà partout dans Corneille et ils se joignent profondément par ce métier. Voilà ce qu'il faudrait considérer un peu, c'est à des considérations de cet ordre qu'il faudrait docilement se livrer avant de croire que l'on peut tout fonder sur une séparation du classique et du romantique. Il y aurait tant à dire. Hugo était peut-être au fond un classique mauvaisement ambitieux qui pour arriver s'est revêtu, s'est maquillé d'un romantique. Parce que c'était la mode qui venait. D'une mode romantique. Il y aurait tout un travail à faire, qui sait, une thèse, sur toute une famille de vers chez Hugo, dans toute la première moitié de son œuvre, mais au fond dans toute son œuvre, qui est incontestablement une famille virgilienne. Et un deuxième travail, beaucoup plus considérable peut-être, sur une famille cornélienne que je crois encore beaucoup plus étendue. Plus nombreuse. Par contre je crois que l'on ne trouverait pas dans Hugo un seul vers racinien.
Hélas! c'était lui-même; et jamais notre Rome
N'a produit plus grand cœur ni vu plus honnête homme.
Que Je me prive ainsi du seul bien qui me reste!
Charles Péguy
Pa ulixe Sauvez-vous d'une vue à tous les deux funeste.
J'abhorre les faux dieux.
POLYEVCTE
Et moi je les déteste.
XÉ ARQUE
Je tiens leur culte impie.
POLYEUCTE
Et je le tiens funeste.
Mais ce même devoir qui le vainquit dans Rome, , Et qui me range ici dessous les lois d'un hom,me.
Un des plus beaux exemples, je ne dis pas seulement un des plus curieux, mais un des plus frappants de ce qu'il y a ime fortune pour les rimes aussi, une destinée, c'est le sort des rimes en ort dans Corneille; mort, sort, effort, port; surtout ?nort et sort. Ces rimes servent à faire des vers ordinaires, des vers de tous les jours; (des vers ordinaires de Corneille) :
Allons-y par nos pleurs faire encore un effort; Et n'employons après que nous à notre mort.
Sur mes pareils, Néarque, un bel œil est bien fort; Tel craint de le fâcher qui ne craint pas la mort :
Et toute la rigueur de votre premier sort Contre votre mérite eût fait un vain effort.
Solviintur objecta
Puis dans Polyeucte elles montent; elles montent peu à peu :
Si toutefois, après ce coup moi^tel du sort, J'ai de la vie assez pour chercher une mort.
Elles montent, elles montent encore :
Que d'épouser un homme, après son triste sort. Qui, de quelque façon, soit cause de sa mort;
Dans Polyeucte il monte encore, U atteint un premier faîte de grandeur spirituelle, de sainteté :
Du premier coup de vent il me conduit au port. Et, sortant du baptême, il m'envoie à la mort.
Pendant ce temps dans les Horaces il avait atteint à un faîte plus élevé encore, à plus de grandeur, mais à une grandeur temporelle, à un faîte de grandeur temporelle, à un faîte d'héroïsme :
Mourir pour le pays est un si digne sort. Qu'on hrigueroit enfouie une si belle mort.
Alors dans Polyeucte la sainteté recoupant juste dans l'héroïsme nous parvenons d'un dernier coup, d'une dernière montée à un deuxième faîte, d'un deuxième pas, d'un dernier pas, au faîte suprême; à une grandeur, à un faîte de grandeur d'une grandeur suprême, d'une grandeur unique; car c'est pour ainsi dire à un
Charles Péguy
faîte spirituel comme d'une grandeur temporelle. C'est un recoupement. Dans les Horaces, (que l'on nous dit qu'il nommait lui-même Horace), il avait déjà dit :
Que. les hommes, les dieux, les démons et le sort Préparent contre nous un général effort;
Dans Polyeucte c'est un recoupement. Car il atteint à une grandeur comme temporellement spirituelle, à un faîte comme temporellement spirituel; à un faîte unique d'héroïsme dans la sainteté, (mais qui est peutêtre en un sens aussi, vu de l'autre côté, un faîte de sainteté dans l'héroïsme ; je veux dire qu'un tel héroïsme de sainteté ne se produit peut-être que dans un monde naturellement héroïque, dans le monde cornélien; il y a là encore une insertion du spirituel dans le temporel, du surnaturel dans le naturel; de la sainteté dans l'héroïsme ; une nourriture temporelle du spirituel par le temporel, dans le temporel, ime nourriture, une prise de départ de la sainteté par et dans l'héroïsme; de là ce faîte unique de sainteté héroïque) ; ces deux vers dont il est impossible de ne pas voir la correspondance et organique et volontaire aux deux pénultièmes vers des Horaces, je veux dire à nos deux pénultièmes, à ceux que nous avons cités en avant-dernier, ces deux vers culminants dont la correspondance et organique et volontaire aux deux vers culminants des Horaces est saisissante; infiniment plus qu'évidente; au point que ces deux vers et ces deux forment, font dans les deux œuvres (en un sens correspondantes) une symétrie, une réponse, une correspondance capitale d'aboutissement, de couronnement; sur laquelle, de laquelle nous nous
Solçiintur objecta
expliquerons quelque jour, que nous chercherons quelque jour à approfondir; en ce sens que j'espère que nous montrerons que le Cid et Horace représentent deux héroïsmes temporels qui, portés à l'éternel, donnent Polyeiicte, qui transférés sur le plan de l'éternel, dans le registre de l'éternel, avec tous leurs racinements temporels, se recoupent et en même temps ainsi aboutissent ensemble, s'achèvent, se couronnent en Poljeucte, y produisant ainsi, y montant ainsi, y achevant ainsi comme naturellement non point un surnaturel antinaturel ni surtout extranaturel, (ce qui est le grand danger), mais un surnaturel naturel et supranaturel, littéralement surnaturel; y représentant en achèvement, en couronnement non point un héroïsme éternel, un héroïsme du salut, un héroïsme de la sainteté en l'air, (ce qui est l'immense danger), mais un héroïsme éternel encore pourvu précisément de toute son origine temporelle, de toutes ses racines temporelles, de toute sa race, de tous ses racinements temporels; un héroïsme de sainteté qui monte de la terre mais qui n'est point préalablement déraciné de la terre; qui n'est point préalablement lavé à l'eau stérilisée; qui même on pourrait dire ne s'en déracine point; qui s'en arrache mais au fond ne s'en déracine point; qui n'est donc pas intellectuel mais charnel; qui est, qui est donc réel; qui est, qui reste charnel non pas seulement par son origine, par son départ, par sa race, par tout son goût, par toute sa sève, mais encore au moins par le ministère de la prière, de la double prière, toutes les deux montantes; de la prière de ceux qui restent à ceux qui sont partis, à ceux qui sont déjà partis, qui sont partis les premiers; pour leur demander leur intercession; de la prière, de
97 objecta. — 6
Charles Péguy
l'intercession de ceux qui sont partis pour ceux qui restent. Ainsi cet héroïsme éternel est éternellement de provenance temporelle, cet héroïsme de sainteté est éternellement de provenance, de production charnelle. C'est ce qui en fait le prix, infini. C'est le mystère même de l'incarnation. C'est ce qui en fait aussi l'exactitude. Non seulement c'est ce qui le fait humain, mais c'est ce qui le fait, exactement, chrétien. Cette insertion, cette articulation de l'éternel dans le temporel, du spirituel dans le charnel, du saint dans le héros. Autrement non seulement il n'y a plus d'homme, mais exactement, techniquement pour ainsi dire il n'y a plus de chrétien. Plus de saint. Cette articulation, cette insertion fait la pièce capitale du christianisme, de la sainteté. Tout autre agencement n'est, ne donne qu'une construction littéraire, ou ce qui revient sensiblement au même tme construction intellectuelle. Il faut qu'une sainteté vienne de la terre, monte de la terre. Il faut que la sainteté s'arrache de la terre, qu'elle s'en arrache laborieusement, douloureusement, saintement. Il faut qu'elle s'en arrache avec tous ses racinements. Autrement non seulement elle n'est pas humaine, mais elle n'est pas chrétienne. Il ne faut pas qu'elle en soit préalablement, arbitrairement, intellectuellement déracinée, déplantée. Alors on n'a plus que des miracles de pacotille. Si je puis dire la sanctification n'est pas une assomption; elle est beaucoup plutôt 9m. un certain sens une imitation de l'Ascension. Les vers de l'intercession sont partout dans Polyeiicte :
Et toi qui, tout sortant encor de la victoire, Regardes mes travaux du séjour de la gloire,
Solvuntur objecta
Cher Néarque, pour vaincre un si fort ennemi, Prête du haut du ciel la main à ton ami.
Et c'est là que bientôt, voyant Dieu face à face. Plus aisément pour vous j'obtiendrai cette grâce.
Polyeucte m'appelle à cet heureux trépas : .Je vois Néarque et lui qui me tendent les bras.
Voici la formule même de l'arrachement racine; comme on devait s'y attendre elle est dans les stances et tout le monde la sait :
Honteux attachements de la chair et du monde. Que ne me quittez-vous quand je vous ai quittés/
Voici l'avant-avant-dernière fortune des rimes en ort :
Après m' avoir fait voir Néarque dans la mort. Après avoir tenté l'amour et son effort,
En voici l' avant-dernière fortune :
Néarque Dieu même a craint la mort.
Polyeucte Il s'est offert pourtant : suivons ce saint effort;
Et on sait qu'en voici la dernière ; ce sont littéralement les deux vers d'Horace transférés dans le registre
Charles Péguy
éternel, par une opération organique et ensemble par une déliiiération volontaire :
Si mourir pour son prince est un illusti^e sort, Quand on meurt pour son Dieu, quelle sera la mort ?
Telles étaient, Halévy, nos trouvailles, les découvertes cjue nous nous communiquions, nos découvertes sensationnelles. Prouvant ainsi que nous étions très capables, nous aussi, quand il fallait, de faire « du travail » comme eux. Saviez-vous par exemple qu'il ne s'était pas seulement glorifié
... de son père lorrain, sa mère vendéenne,
mais qu'il s'est une fois glorifié d'avoir un nom saxon. Je parle de Hugo, je ne parle plus de Corneille. Oui, oui. Il est vrai qu'il était jeune. C'était dans les commencements. — Et puis, comme disait Ghéon, (c'était peut-être Copeau, chez Croué), de quoi Hugo ne s'est-il pas félicité. 11 avait raison. Il faut se féliciter. Tout de même il ne s'est pas toujours félicité d'avoir un nom saxon. C'est à la fin de Yode septième du livre troisième. (III-7). C'est dans l'ode que nous nommons communément, que nous croyons connaître sous ce nom de l'ode à la Colonne. (Tout court). Hugo l'avait nommée plus au long, tout au long, plus naïvement, avec une sorte de naïveté de plan de Paris désarmante qui au fond fit sa force toute sa vie : Ode septième. — à la Colonne. —
Solçiintiir objecta
DE LA PLACE Vea'dôme. — Purva magnis. Il est vrai que du temps de cette ode il fallait peut-être préciser. La « colonne de la place Vendôme » n'était peut-être point encore la colonne. II n'y avait encore que Napoléon qui l'avait faite, (un souffle),. et le revêtement du bronze des canons pris aux Autrichiens, des douze cents canons pris à l'ennemi, je pense en une seule campagne. Elle n'avait encore que ce revêtement de bronze de la plus grande histoire, de la plus grande gloire militaire, elle n'avait encore, que ce revêtement de i8o5. La politique n'y était point encore passée, la toute-puissante politique, je veux dire la seule omnipotente, la politique intérieure, celle où les Français se battent les uns contre les autres ; parce que n'est-ce pas, se battre contre les Autrichiens tout le monde fait ça, tout le monde peut en faire autant. C'est pas maUn. Ce qui est malin, c'est de se battre entre nous. Il ne pouvait pas non plus la nommer la colonne Vendôme, c'eût été trop familier. Ensuite il y a eu la concurrence de l'autre colonne. Pendant tout Louis-Philippe et la deuxième République et le deuxième Empire ça a marché très bien. Il y avait cette dualité parfaite, les deux colonnes du Temple, Dieu dit : — Il en faut deux; et dans le sanctuaire... L'un sculptait l'idéal et l'autre le réel... On en oubliait les deux colonnes, ensemble, jumelles, de la place, de la barrière du Trône. C'était parfait, celte concurrence, la colonne Vendôme, la colonne Juillet ; deux sœurs ; l'aînée, la cadette ; devenues aussi grandes l'une que l'autre ; un bonhomme sur l'une, un bonhomme sur l'autre ; sur l'une un bonhomme habillé ; plus qu'habillé ; vêtu ; drapé ; ou armé ; sur l'autre un jeune bonhomme inhabillé. Tout allait bien. L'un, dit-on, était le génie de la Liberté. On m'accordera
lOI objecta. — 6.
Charles Pég-iiy
que l'autre était peut-être bien le génie de la Guerre; le parallélisme de ces deux verticales avait été poussé si loin dans les esprits que Vendôme avait fini par devenir une espèce de nom de mois. Merveilleuse correspondance, antithèse toute faite pour Hugo : la colonne de la Victoire, la colonne de la Liberté ; la colonne de la Gloire militaire, la colonne de la Gloire civile. Entre nous cette antithèse était un peu factice, tout à fait faite par conséquent pour Hugo. Car la colonne de la Liberté était aussi une colonne de la Victoire, au moins sur les Suisses et sur quelques bons Français, et j'ai entendu dire que cette Gloire civile avait surtout été procurée à coups de fusils. Enfin, avec tout ça, c'est-àdire avec Napoléon et les Autrichiens, la Colonne n'était pas encore la colonne. Elle n'était encore, comme la nomme, comme l'invoque très bien Hugo, que la Colonne de la place Vendôme. Ce cfu'il lui fallait, à cette Colonne, pour devenir la colonne, c'était d'avoir été préalablement fichue par terre et ensuite remontée ; ce qui lui manquait (c'est un peu cette sorte de gloire, il faut le dire, de publicité que Hervé a faite au drapeau de Wagram), ce qui lui manquait, c'était la Commune, Courbet, (Vuillaurae comme chroniqueur). Les gouvernements réactionnaires ayant pris soin de ne pas fiche par terre la colonne de Juillet, la concurrence est tombée. C'est à cause de Vuillaume que nous pouvons dire : la colonne. C'est à cause de la tradition de l'opposition républicaine. C'est à cause de Vuillaume que Hugo à quatre-vingts ans pouvait dire la colonne. Mais il ne le pouvait pas à vingt ans, à cause de l'absence de Vuillaume. Il lui fallait une histoire propre, à cette colonne, une affaire. Une gloire propre. Les républicains la lui ont faite.
Solçiintur objecta
Voici le nom saxon. C'est justement dans la Colonne. Vous n'êtes peut-être pas comme moi. Je trouve que ce saxon est prodigieux. Mais dans une ode à la Colonne, ça dépasse tout. C'est particulièrement bien placé. C'est prodigieux au deuxième degré. C'est comme pour Du Bellay, il n'a certainement plus pensé aux Saxons. Aux vrais. Il avait oublié les 14.000 Saxons de Leipzig et la cavalerie wurtembergeoise. Février 182J, il avait vingt-cinq ans ; il n'y avait pourtant que quatorze ans :
C^est moi qui me tairais/ Moi qu'enivrait naguère Mon nom. saxon, mêlé parmi des cris de guerre! Moi, qui suivais le vol d'un drapeau triomphant! Qui, joignant au.x clairons ma voix entrecoupée, Eus pour premier hochet le nœud d'or d'une épée! Moi, qui fus un soldat quand J'étais un enfant!
Il ne fut malheureusement pas un soldat quand il était im homme.
Non, frères ! non, français de cet âge d'attente!
Dans les anciennes éditions ce vers s'écrivait ainsi :
Non, frères! non, Français de cet âge d'attente!
Ce qui était évidemment la bonne graphie. Français, et non français. Grande capitale et non pas bas de casse. C'est dans l'édition définitive qu'on lui a fait la faute, qui n'était pas dans les premières, dans les anciennes
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Charles Péguy
éditions. C'est tout à fait contraire au dicton. C'est tout ce que ses secrétaires ont pu trouver pour lui. Comme toute sa vie est là. On a pu lui faire, on lui a fait des éditions de luxe; innombrables; très cher; très laides : on ne lui a pas fait une édition correcte. Dans cette indifférence glaciale, dans ce total manque de soin(s), dans cette pauvre, dans cette froide négligence comme éclate bien sa réelle indigence de parents et d'amis. A défaut de soi il n'avait pas un ami, pas un fidèle pour travailler proprement pour lui. Cet homme réellement sans amis, sans secrétaire, sans famille. Plein d'histoires de famille invraisemblables. A défaut de lui-même il n'avait personne capable de lui lire proprement mie épreuve. Et pourtant d'une part il gagnait de l'argent, ces livres mal étabUs se vendaient comme du pain, et d'autre part il payait, comme Napoléon il a payé sa famille assez cher.
Non, frères! non, Français de cet âge d'attente!
Il est même certain, pour quelqu'un qui a un peu l'expérience des typographies, typographiarum cuidam perito, que c'est 1'/ bas de casse de frères qui a amené Vf bas de casse de français. C'est un phénomène très connu. C'est même peut-être le cas le plus fréquent. Un recommencement apparemment identique entraîne en fait, en résultat, dans la composition un recommencement réellement totalement identique. Non, fr la première fois entraîne inévitablement non,fr la deuxième fois. La mémoire, dans ce cas, continue. La mémoire, le rappel de mémoire, alors, joue à plein, joue à bloc. La deuxième fois alors se passe, se compose inévita-
Solviintiir objecta
blement comme la première. C'est mi des phénomènes les plus connus, les plus communs de la psychologie courante qui s'apprend dans les ateliers et non point dans les laboratoires de psychologie pratique($) plus ou moins expérimentale.
Non, frères! non, français de cet âge d'attente! Nous avons tous grandi sur le seuil de la tente. Condamnés à la paix, aiglons bannis des deux. Sachons du moins, veillant aux gloires paternelles, Garder de tout affront, jalouses sentinelles. Les armures de nos aïeux!
Une édition qui respire le manque de soin, voilà ce qu'on lui a fait pour son édition ne varietur et pour sa boucle de ceinturon serrée au dernier cran.
Telles étaient les trouvailles que nous] nous communiquions, Halévy, les découvertes dont nous nous faisions part; telles et telles. Une poussait l'autre, une amenait l'autre, incontinent l'une conduisait à l'autre. Une poussait, l'autre tirait. Ou au contraire l'une barrait l'autre, empêchait de passer, quand il y en avait trop. Tels étaient nos rares délassements. Il en est de moins innocents. Il en est de moins purs. Nous aussi nous savons analyser. Nous aussi nous savons travailler dans le détail. Mais nous ne croyons pas que le détail épuise ni l'œuvre ni toute autre réalité, nous croyons au contraire qu'il s'en faut infiniment. Nous aussi nous
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Charles Péguy
savons faire de la bibliographie. Nous n'en avions pas seulement de bien bonnes; nous n'en a\'ions pas seulement de bonnes, ce qui est le grade au-dessus; nous en eûmes quelquefois d'heureuses.
Un soir, t'en souvient-il? c'est moi qui vous ai conté la suave histoire, l'histoire de Jérimadeth. Ce soir là donc nous ne voguions pas en silence. Vous savez, vous vous rappelez quel était le problème :
Tout reposait dans Ur et dans Jérimadeth; Les astres émaillaient le ciel profond et sombre; Le croissant fin et clair parmi ces fleurs de l'ombre Brillait à l'occident, et Ruth se demandait,
Im,mobile, ouvrant l'œil à moitié sous ses voiles. Quel dieu, quel moissomieur de l'éternel été Avait, en s'en allant, négligemment jeté Cette faucille d'or dans le champ des étoiles.
Saluons ici un des plus beaux poèmes que l'on ait jamais fait en français, et en grec, et en européen. Saluons huit, en deux strophes, des plus beaux vers de ce plus beau poème. Saluons d'abord nos vieilles connaissances les rimes en ombre, qui intervenant pour la deuxième fois dans ce poème lui ont, ici, couronné, permis de couronner deux de ses plus beaux vers. Mais
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Solçiintur objecta
restait non pas cette redoutable infanterie espagnole, mais la question de Jérimadeth.
De tous les noms hébreux que Hugo pouvait choisir pour couronner un vers, il faut avouer qu'il n'y en avait certainement aucun qui sonnât aussi bien, aussi beau que Jérimadeth, et surtout qui sonnât aussi hébreu; qui fût à ce point du temps et du lieu, du pays; aussi couleur locale et couleur temporelle. Il faut lui rendre cette justice, non seulement à Jérimadeth mais à Hugo, que de tous les noms hébreux qui se présentaient, qu'il pouvait choisir, qui demandaient, qui imploraient, qui étaient à ses pieds, il n'y en avait certainement aucun qui rendît à ce point, par sa forme même, par son énoncé, et aussi par sa phonétique, si je puis dire ; par sa configuration, surtout par sa graphie, qui était une vraie g-^o-graphie ; cette h notamment qu'il y avait à la fin, les deux jambages, les deux tours de Notre-Dame, et qui déjà inaugurait si solennellement le nom même de Hugo ; le nom saxon ; qui fît à ce point qu'on y fût ; qu'on y était; que c'était bien Ruth qui était couchée , aux pieds de Booz. Tel était l'état de la question, le célèbre état de la question. Tel fut le premier temps.
Le deuxième temps fut que des hébraïsants, (cet âge est sans pitié), furieux, en dedans, vexés intérieurement de ce qu'en dedans ils ne comiaissaient pas ce nom hébreu, le cherchèrent dans un atlas allemand. Il parait qu'il n'y était pas. Quand un nom hébreu n'est pas dans un atlas allemand, il est perdu. On déclara qu'il n'existait pas, que c'était un nom forgé. On se forge, comme dit l'autre. Comme on avait admiré le choix, ainsi on admira la forge. Pour les mêmes
Charles Pégiij'
raisons. Il n'avait pas choisi un nom bien hébreu, mais il avait forgé un nom bien hébreu. En y pensant, c'était encore plus fort. Trouver un nom qui existe, tout le monde peut en faire autant. Trouver un nom qui n'existe pas, ça c'est le fin jeu. Et ce fut le deuxième temps.
Deux ans passèrent. Il n'y aurait jamais eu de troisième temps si un jeune homme avisé n'avait un jour écrit au crayon sur un morceau de papier cette phrase que je livre à vos méditations :
J'ai rime à dait.
Et aussitôt ce fut un grand éblouissement dans les esprits et beaucoup d'yeux se dessillèrent. Les écailles leur tomberont des yeux. C'était peut-être ça un peu je pense ce que nos bons maîtres nommaient renouveler la question, renouveler l'état de la question. Vous me demandâtes, mon ami, si c'était moi qui avais fait cette invention, (cette découverte?) Il était évident que ce n'était pas moi. Un jeune homme, ce n'était pas moi. Avisé, ce n'était pas moi. Si j'avais jamais été un jeune homme avisé, mon cher Halévy, quelle ne serait pas aujourd'hui ma fortune. Je n'usurperai point une gloire vaine. Je ne me parerai point d'une vaine perspicacité. Je vous répondis que j'avais trouvé ce tuyau il y a déjà quelques années dans une jeune petite revue que l'on m'envoyait, et que l'article, autant que je me souvienne, était signé d'un nom aujourd'hui déjà beaucoup plus connu, car il était, je pense, signé du nom de M. Eugène Marsan, attaché aujourd'hui à la Revue
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Solvuntur objecta
critique des Idées et des Livres, — Nouvelle librairie nationale, — 85, rue de Rennes, Paris sixième. Pas très loin du 149, comme vous voyez. Ce qui prouve, Halévy, qu'il faut toujours être bien avec les jeunes gens. Et qu'il faut toujours les lire. Pour moi j'avoue que j'admire en plein ce toupet qu'il a eu ce jour-là. Je l'admire à bloc. Pensons-y, c'était le jour où il avait fait Booz endormi. Il avait couché avec Dieu. Avec Dieu créateur :
ff Voilà longtemps que celle avec qui j'ai dormi, O Seigneur! a quitté ma couche pour la vôtre; Et nous sommes encor tout mêlés l'un à l'autre. Elle à demi vivante et moi mort à demi.
On a tellement l'impression, on a tellement l'évidence que jamais peut-être créature, que lui-même il avait conscience, que lui-même il avait connu d'un brusque éclair, d'un coup, dans un brusque éclair que jamais homme peut-être, que dans un saisissement de triomphe il avait senti que jamais homme peut-être, pas même les anciens, Grecs, pas même les antiques païens, Homère, Hésiode, Eschyle n'étaient entrés aussi à plein, aussi à bloc dans le plein de la création charnelle, dans le ventre de la création, qu'il n'avait je ne dirai pas seulement qu'il n'avait pas seulement atteint une cime, (ce serait parler son langage, son propre langage, mais son langage ordinaire, son langage de tous les jours), mais que d'un coup, (non pas d'un coup d'aile), il dominait toute la création charnelle, tout le monde temporel et charnel, (que jamais créature), que jamais homme peut-être, pas même les antiques païens n'était entré aussi avant, aussi à plein, aussi d'un coup
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dans le secret, dans l'opération même de la création (charnelle); et même littéralement de l'incarnation, c'est-à-dire littéralement de la mise en chair, de l'insertion de l'éternel dans le temporel. Il a bien senti que d'mi coup, par un coup de maître il saisissait, il étreignaît, il dominait tout ce monde charnel, temporel et charnel, tout ce monde de la fécondité, de la perpétuité charnelle, de la race charnelle, et même, par là, même l'entrée, l'inscription, l'insertion de l'éternel dans le temporel, de l'éternel dans le charnel, de la vie éternelle dans la vie charnelle.
Et HOMO FACTUS EST. Lcs païens et les Juifs ne considèrent généralement pas l'incarnation. Les chrétiens la considèrent (moins qu'ils ne devraient, mais enfin ils la considèrent, au moins professionnellement, beaucoup politiquement, beaucoup habituellement, usagèrement, quelques-uns, (autrefois tout le peuple), mystiquement), mais professionnellement même pour ainsi dire, justement, par un effet de leur discipline même et de leur orientation, je veux dire très exactement du sens où ils sont tournés, où ils ont l'esprit tourné, où ils ont l'âme tournée, où ils ont le cœur tourné habituellement, usagèrement et même mystiquement ils ne la considèrent guère que venant de l'éternel, du côté de l'éternel, procédant de l'éternel, ah aeterno, ah aeternitate. Ce qui fait la valeur unique de ce poème, (et ce qui en fait infiniment plus qu'un poème, (et Hugo le sentait bien, le gueux, le vieux, le savait bien), c'est que c'est peut-être la seule fois que nous ayons aussi purement, aussi à plein, et sans doute même absolument la seule fois que nous ayons tui regard païen, (et
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un regard jiiiO» de l'incarnation, une incarnation vue, venue du monde juif et du monde païen, une incarnation venue comme un couronnement charnel, comme un aboutissement charnel, comme un accomplissement, comme un emplissement charnel, comme une mise en plénitude charnelle d'une série charnelle.
L'incarnation n'est qu'un cas culminant, plus qu'éminent, suprême, un cas limite, un suprême ramassement en mi point de cette perpétuelle inscription, de cette (toute) mystérieuse insertion de l'éternel dans le temporel, du spirituel dans le charnel qui est le gond, qui est cardinale, qui est, qui fait l'articulation même, le coude et le genou de toute création du monde et de l'homme, j'entends de ce monde, le coude et le genou, l'articulation de toute créature, (de toute créature humaine, matérielle, de toute créature de ce monde), le coude, le genou, l'articulation de tout homme, le coude, le genou, l'articulation de Jésus, le coude, le genou, l'articulation de l'organisation de toute vie, de toute vie humaine, de toute vie matérielle, de toute vie de ce monde. Nous rejoignons ici ce que nous disions de Polyexicte, que toute sanctification qui est grossièrement abstraite de la chair est une opération sans intérêt. Mais et homo factus est; il y a deux moyens de considérer cette inscription, cette mystérieuse insertion, perpétuelle. Ou plutôt il y a deux lieux d'où la considérer. Les chrétiens la considèrent généralement du côté de l'éternel, du lieu de l'éternel, venant de l'éternel, se plaçant de l'éternel, (et mon Dieu c'est bien un peu leur office). C'est leur métier. C'est de là qu'ils contemplent cette insertion culminante, ce point
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de reconcentration, ce ramasseraent en un point de tout l'éternel dans tout le temporel. Tel est généralement leur point de vue, leur propre point, leur angle de vue, leur côté de voir, et mon Dieu c'est assez naturel. Eu un mot ils considèrent cette grande histoire, cette histoire unique, ce cas suprême, ce cas limite, cette culmination, cette infloraison, cette culminaison, ce couronnement, cette inscription charnelle, cette temporelle inscription, ce point d'achèvement, (et de tout commencement), surtout comme une histoire qui est arrivée à Jésus. Et hotno factiis est. L'éternité a été faite, est devenue temps. L'éternel a été fait, est devenu temporel. Le spirituel a été fait, est devenu charnel. C'est (surtout) luie histoire qui est arrivée à l'éternité, à l'éternel, au spirituel, à Jésus, à Dieu. Pour avoir la contre partie, la vue de l'autre côté, la contrevue pour ainsi dire, cette histoire comme une histoire arrivée à la terre, d'avoir enfanté Dieu, il faudrait que nous eussions le contraire, il faudrait que les terrestres, il faudrait que les charnels, il faudrait que les temporels, il faudrait que les païens (et il faudrait aussi que les mystiques de la première loi, que les Juifs) de leur côté considérassent l'incarnation. Mais c'est ce qu'ils ne feront pas. Et mon Dieu c'est aussi tout naturel. Et on ne peut pas leur en faire un reproche. On ne peut pas leur en faire un grief. Ce n'était point, en un sens, leur office. Ce n'était point, en un sens, leur destination. Leur métier. 11 eût fallu, que de leur côté, de leur point de vue ils considérassent l'incarnation. Pour ique nous eussions l'autre partie, la contre partie. Pour que contrairement, (conjointement), cette incarnation, ce point d'incarnation vînt, se présentât dans l'ordre de l'événe-
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ment temporel comme une flenr et comme un fruit temporel, comme une fleur et comme un fruit de la terre, comme un aboutissement, comme un couronnement temporel, comme un coup suprême de fécondité temporelle, pour ainsi dire, littéralement comme une réussite extraordinaire de fécondité charnelle, comme une infloraison, comme tme implacentation charnelle, comme une culminaison, comme ime fructiflcation de cime, comme une forcerie, pourtant naturelle, comme un couronnement charnel, comme une histoire (culminante, suprême, limite) arrivée à la chair et à la terre. Mais enfin, par déficience, par carence nous ne pouvons peut-être pas demander aux païens, (aux Juifs), de considérer, de contempler l'incarnation. Ce n'était peutêtre pas leur destination naturelle. Ce n'est peut-être pas leur office. Alors toute la contre partie nous manquait. Quand il s'est trouvé un païen, un seul, (et un Juif, un biblique), pour considérer l'incarnation du côté charnel; de l'autre côté; pour contempler, pour considérer l'insertion de l'éternel dans le temporel, du spirituel dans le corporel, dans le charnel, du côté du temporel, du côté du corporel, du côté du charnel. Pour considérer, pour contempler de l'autre côté, venant de l'autre côté, situé de l'autre côté. Pour considérer l'éternité venant du siècle, lui venant du siècle l'éternité entrante dans le siècle, et conjointement, complémentairement le siècle accueillant l'éternité. Pour *considérer, pour contempler Dieu du côté de sa créature, venant du côté de sa créature, situé comme sa créature et du côté de sa créature. Dieu entrant dans sa créature, la créature accueillant (son) Dieu, une série de créatures, la lignée de David, aboutissant à Dieu comme
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à un fruit charnel. L'incarnation, vue de ce côté, l'insertion, cette insertion cardinale, apparaît ainsi comme un accueil, comme un accueillement, comme un recueillement de l'Éternel dans la chair, comme un achèvement d'une série charnelle, comme un couronnement d'une race charnelle, et non seulement comme une histoire arrivée à la chair, et à la terre, mais comme le couronnement, comme l'aboutissement d'une histoire arrivée à la chair, et à la terre.
Dans cette vue la race elle-même, la race d'Israël culmine, comme un arbre de vie, s'achève, culmine à produire elle-même charnellement Dieu :
Et ce songe était tel, que Booz- vit un chêne Qui, sorti de son ventre, allait Jusqu'au ciel bleu; Une race y montait comme une longue chaîne ; Un roi chantait en bas, en haut mourait un dieu.
Sans doute il a mis dieu avec un petit d : un dieu. Mais ne nous frappons pas. C'est beaucoup moins peutêtre l'aboutissement d'un paganisme que un hommage rendu à la libre-pensée. Il fallait être libre-penseur en 1860 et quelques. Ou il ne fallait pas être libre-penseur. Il fallait être libre-penseur ou clérical. La politique voulait que l'on fût l'un, ou l'autre. La politique de Hugo voulait notamment qu'il fût l'un. Il fallait que Hugo fût, pour Hugo il fallait être libre-penseur. Ce un dieu, ce petit d est un bon point, une surveillance que la politique de Hugo exerçait sur son génie. Le génie, lui, était naturellement mystique. C'est un mauvais tour, un mauvais (très) petit tour petit que la politique a voulu jouer ail génie, la politique à la mystique, le politicien
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à l'homme de génie, au poète et au mystique. Ou ne nous frappons même pas autant, même pas cela : c'est peut-être simplement un coup de la typographie, un petit tour de la typographie, c'est peut-être simplement une coquille .• il y en a tant.
Un roi chantait en bas, en haut mourait un Dieu.
Ce Hugo, qui dans sa carrière a mis tant de Grandes Capitales où il n'en aurait pas fallu : Liberté, Egalité, Fraternité, Raison, Justice, Droit et le reste, pour une fois qu'il en devait mettre une, le politicien s'est effrayé, il a renâclé devant cette grande capitale. Il s'est cabré.
Matthieu prend non point la généalogie mais la génération même de Jésus pour ainsi dire par le pied. Par la base. Depuis Abraham, qui fut le deuxième Adam. Non plus seulement un Adam charnel, créé, tenté, perdu, chassé, père de tout homme, mais un deuxième Adam charnel, enfanté, élu, choisi père d'un peuple élu. Matthieu se place à ce point d'élection, à ce point d'origine, d'une origine à la fois, ensemble charnelle et spirituelle. Le livre de la génération de Jésus-Christ, Jils de David, fils d'Abraham. Partant de ce point d'origine; d'origine charnelle; d'origine spirituelle; d'origine d'élection il redescend le temps :
Liber generationis Jesu-Christi, filii David, filii Abraham.
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Abraham gênait Isaac. Jsaac autem geniiit Jacob. Jacob autem genuit Judam,, et fratres ejus.
Judas autem. genuit Phares et Zaram de Thamar. Phares autem genuit Esron. Esron autem genuit Aram.
Aram autem genuit Aminadab. Aminadab autem genuit Naassoji. Naasson autem genuit Salmon.
Salmon autem genuit Booz de Rahab. Booz autem genuit Obed ex Ruth. Obed autem genuit Jesse. Jesse autem genuit David regem.
David autem rex genuit Salomonem ex ea quae fuit Uriae.
Salomon autem genuit Roboarn. Roboam autem genuit Abiam. Abias autem genuit Asa.
Asa autem genuit Josaphat. Josaphat autem genuit Joram. Joram autem genuit Oziam.
Ozias autem genuit Joatham. Joatham autem genuit Achaz. Achaz autem genuit Ezechiam.
Ezechias autem genuit Manassen. Manasses autem genuit Amon. Amon autem genuit Josiam..
Josias autem genuit Jechoniam, et fratres ejus in transmigratione Babjlonis.
Etpost transmigrationem Babjlonis, Jechonias genuit Salathiel. Salathiel autem genuit Zorobabel.
Zorobabel autem genuit Abiud. Abiud autem genuit Eliacim. Eliacim autem genuit Azor.
Azor autem genuit Sadoc. Sadoc autem genuit Achim. Achim autem genuit Eliud.
Eliud autem genuit Eleaz-ar. Eleazar autem genuit Mathan. Mathan autem genuit Jacob.
Jacob autem genuit Joseph virum Mariae, de qua