NATUS EST JESUS, QUI VOCATUR CHRISTUS
iiG
Solvuntui' objecta
Omnes itaqae generationes ab Abraham iisque ad David, generationes qiiataordecim ; et a David usqiie ad transmigrationeni Babylonis, generationes quatuordecitn; et a transmigratione Babylonis usque ad Christum, generationes quatuordecim.
Christi autem generatio sic erat :
C'est donc une génération charnelle, mais c'est une génération charnelle essentiellement chrétienne.
C'est bien une génération charnelle, et qui n'est que trop charnelle ; en un sens ; à notre sens ; car elle passe par des crimes de chair, ou du moins elle reçoit le reflet le plus prochain de crimes de chair. Un voisinage, un reflet immédiat. Une alliance, une affinité, une conflnité, un mariage; une connexité; la plus immédiate. Plus que cela, à vrai dire elle passe au moins par un crime de chair. Et l'un des plus atroces sans aucun doute cpie l'histoire, qu'aucune histoire nous ait j amais laissé . Littéralement, j ustement à ne considérer que le charnel, que la filiation charnelle, charnellement elle passe exactement par ce droit fil, par la filiation, par le fil de ce plus grand crime de la chair. Car elle n'est pas seulement la génération de Ruth et de Booz, elle n'est pas même seulement la génération d'Eliacin et des crimes, du crime racinien, du guet-apens de Joad; elle passe, ou tout près, si près que réellement elle y passe, elle passe par les crimes des rois. Matthieu, dans sa grande loyauté, dans cette sorte de probité propre paysanne qu'il a, de simplicité rustique et posée, Matthieu ne nous le cache pas. Il ne s'agit pas seulement du roi Salomon. Ex ea quae fait Uriae. Cette
117 objecta. — j.
Charles Péguj^
lignée de rois généralement criminels, charnellement criminels, criminellement charnels, incessamment recommençants criminels, contre qui, pour qui Dieu n'avait pas trop, s'il avait assez, de tous ses prophètes. On n'y fait généralement pas attention. Cette lignée, cette génération charnelle est si simple dans Matthieu, cette génération linéaire, si simplement exposée, si simplement comme déroulée, comme défilée, que dans cette série linéaire l'esprit ne s'arrête point à certains noms, à des noms près de qui on passe, à des noms par lesquels on passe. Et ce n'est point seulement. Ce n'est point seulement Eliacin (et Joad). Ce n'est point seulement Salomon et David. Ex ea quae fuit Uriae, l'honnête Matthieu ne nous le cache point.
Il faut l'ayouer, la lignée charnelle de Jésus est effrayante. Peu d'hommes, d'autres hommes, ont peutêtre eu autant d'ancêtres criminels, et si criminels. Particulièrement si charnellement criminels. C'est en partie ce qui donne au mystère de l'Incarnation tout son prix, toute sa profondeur, une reculée effrayante. Tout son emportement, tout son chargement d'humanité. De charnel. Au moins pour une part, et pour une grande part.
Il se place, le paysan Matthieu, si grossièrement véridique, au point d'origine, charnel, temporel, à Abraham , ce deuxième Adam , charnel , spirituel , d'élection. Partant de là il suit posément le temps, il descend posément, tranquillement le temps, il déroule, il dévide un fil, il constitue, il donne, il présente une lignée, ime race, une série linéaire. Cette série aura deux temps : David, Abraham. Elle aura trois périodes,
Solvuntur objecta
la transmigration de Babylone faisant époque. C'est une filiation, il commence tout tranquillement à l'origine et suit, et descend l'ordre du temps. Il commence au commencement, suit l'ordre, finit à la fin, aboutit à l'aboutissement, atteint au couronnement, s'achève luimême à l'achèvement. Nous suivons avec lui cette pente, cette ligne verticale, cette génération si simplement, si linéairement descendante. Mais c'est une génération charnelle chrétienne. Ce Matthieu était chrétien. C'est-à-dire une génération charnelle spirituelle; charnelle d'élection; temporelle éternelle.
Luc fait au contraire une extraction. Au contraire, je veux dire qu'il marche, qu'il va dans le sens contraire. L'un procède, l'autre recède. Se plaçant à Jésus, et même à Jésus âgé, commençant comme de trente ans, il fait une remontée verticale, comme encore plus linéaire, une remontée de race, une remontée d'extraction de filiation charnelle. Partant de Jésus, il va rechercher Jésus, la race temporelle de Jésus, jusque dans le premier Adam, l'Adam de chair. Il remonte le temps. Il remonte la race temporelle. Il effectue comme une recherche, une requête, une remontée charnelle verticale :
Et ipse Jésus erat incipiens quasi annorum triginta; ut putabatur, filius Joseph, qui fuit Heli, qui fait Mathat,
Qui fuit Levi, qui fuit Melchi, qui fuit Janne, qui fuit Joseph,
Charles Péguy
Qui fuit Mathathiae, qui fuit Amos, qui fuit Nahum, qui fuit Hesli, qui fuit Kagge,
Qui fuit Mahath, qui fuit Mathathiae, qui fait Semei, qui fiiit Joseph, qui fuit Jada,
Qui fuit Joanna, qui fuit Resa, qui fuit Zorobahel, qui fuit Salathiel, qui fuit Neri,
Qui fuit Melchi, qui fuit Addi, qui fuit Cosan, qui fuit Elmadan, qui fuit Her,
Qui fuit Jesu, qui fuit Eliezer, qui fuit Jorirn, qui fuit Mathat, qui fuit Levi,
Qui fuit Simeon, qui fuit Juda, qui fuit Joseph, qui fuit Jona, qui fuit Eliakim,
Qui fuit Melea, qui fuit Menna, qui fuit Mathatha, qui fait Nathan, qui fuit David,
Qui fuit Jesse, qui fuit Obed, qui fuit Booz, qui fait Salmon, qui fuit Naasson,
Qui fuit Aminadab, qui fuit Aram, qui fuit Esron, qui fait Phares, qui fuit Judae,
Qui fuit Jacob, qui fuit Isaac, qui fuit Abrahae, qui fuit Thare, qui fuit Nachoj\
Qui fuit Sarag, qui fuit Ragau, qui fiiit Phaleg, qui fuit Heber, qui fuit Sale,
Qui fuit Caïnan, qui fuit Arphaxad, qui fuit Sem, qui fuit Noë, qui fuit Lamech,
Qui fuit Mathusale, qui fuit Henoch, qui fuit Jared, qui fuit Malaleel, qui fuit Caïnan,
Qui fuit Heno$, qui fuit Seth, qui fuit Adam, qui fuit Dei.
Ex ea quae fuit Uriae; Adam qui fuit Dei, il faut
avouer que le verbe siim a de singulières fortunes; en ce latin; surtout en la troisième personne du singulier de sou prétérit de son indicatif. Adam qui fait Dei. Je ne sais rien de plus poignant que cette longue lignée verticale, ce défilé singulier de noms et de Juifs dont en mémoire, et même en réalité nous ne connaissons que quelques-uns; et j'ai eu tort de marquer ces quelques-uns par des typographies; il faut qu'on les ignore dans cette suite charnelle, il faut qu'ils soient comme les autres, qu'on les confonde, qu'on n'y voie rien. Ce qui fait l'unique beauté de cette liste, c'est précisément cette modeste, cette obscure homogénéité; tous au même rang, qui est le rang de père et le rang de fils; paternité, filiation; père, fils, père, fils, tous la même chose ; tous la même obscure grandeur ; tous les uns comme les autres ; ce long défilé de noms et d'hommes où nous ne pouvons en saluer que quelques-ims, les célèbres, qui intellectuellement, spirituellement emplissent, ont l'air d'emplir la mémoire et l'histoire. Quelques très grands personnages, (historiques pour ainsi dire), deux ou trois rois, ou plus,
Un roi chantait en bas, en haut mourait un dieu.
Quelques demi-célèbres, et emplissant tout la foule innombrable des obscurs. Mais comme il s'agit d'un lien charnel, d'une descendance, d'une génération charnelle tous ces obscurs ne sont pas moins nécessaires, ne sont pas moins indispensables, ne comptent pas moins que les célèbres , les chaînons obscurs ne comptent pas moins que les chaînons célèbres, que les
Charles Pégwy
chaînons illustres, puisqu'il s'agit d'une chaîne charnelle,
Une race y montait comme une longue chaîne.
Cette chaîne charnelle, cette chaîne de race, Luc la prend, le médecin Luc, au contraire de Matthieu, mais c'est la même chaîne. Il la prend au contraire, c'est-àdire dans le sens contraire, Matthieu la descend, Luc la (re)monte, mais c'est la même chaîne.
Matthieu descend le temps, Luc le monte. Mais c'est le même temps. Matthieu commence par poser le Livre de la génération de Jésus-Christ, fils de David, fils d'Abraham. Il se place en Abraham. Puis il descend de cascade en cascade, de grade en grade, il déduit de père en fils, de génération charnelle en génération charnelle. Luc au contraire se place en Jésus, et non pas seulement en Jésus, mais en Jésus commençant environ ses trente ans, et se situant de là, partant de là, remontant de fils en père, qui fuit, qui fuit, de génération charnelle en génération charnelle, de grade en grade il remonte jusqu'au premier Adam, qui fuit Dei. Ce qu'il y a de mystérieuse filiation charnelle dans le premier Adam même, dans la création du premier Adam, dans la création charnelle de l'Adam charnel, ce qu'ainsi il y a de charnel dans le Pater Noster même, dans le Notre Père, et qu'il y s'agit bien d'un vrai père, d'un père pour de bon, tout ce mystère est déjà, merveilleusement ^ramassé, dans ce qui fuit venant continûment, sans que rien le distingue, sans que rien le sépare, en série continue, en série homogène après ces innombrables qui fuit, sans que rien l'en distingue.
Solvnntur objecta
sans que rien l'en sépare, par ce terme identique, homogène venant en série continue après tant d'autres termes, après tant de mêmes termes, après tant d'autres mêmes termes, par ce qui fuit identique aux autres et venant en couronnement continu de la série continue de tous ces autres. Rien ne le distingue, sinon qu'il est le dernier, qu'il est le suprême; qu'il n'y en a pas après. La génération de Matthieu est comme posée. Placée d'abord en Abraham elle en descend de grade en grade comme suivant les lois de la pesanteur. D'une pesanteur matérielle, d'une pesanteur charnelle. D'une pesanteur naturelle. EUe est histoiùque. Elle suit le fil de l'événement, le sens de l'événement, le fil de la race. Elle suit le mouvement de l'histoire. Elle prend son temps. L'histoire l'a bien pris. Elle suit le fil du temps. Elle est à deux temps. Chaque nom y figure deux fois. Comme fils, comme père. Qui filius, idem pater. Qui genitus, idem genuit. Il procède, il décède. Luc recède. Luc remonte. Luc régresse. C'est comme une enquête judiciaire qu'il poursuit. Il fait comme une enquête, une opération de justice, une remontée de justice. Une requête. 11 remonte; il poursuit comme une inquisition, une perquisition remontante de proche en proche. Une réquisition. Partant de Jésus, qu'il a, il remonte le fil jusqu'au dernier terme, au premier, jusqu'au premier auteur, jusqu'au premier père. C'est une recherche, une requête, une réquisition remontante. C'est une requête de la paternité. Partant de Jésus, qu'il tient, il remonte au point d'origine. Il est plus pressé. Il monte. Il (re)grimpe de grade en grade, saluant des grands, des connus, passant par des inconnus, les traitant tous également, les princes et les pauvres gens, les rois et
Charles Péguj-
les bergers, les criminels et les pauvres honnêtes gens, saluant les uns, saluant les autres, d'un seul coup de tête également, d'un seul, d'un simple qui fuit, car il est à un temps. Remontant cette échelle de Jacob d'une série linéaire;
Comme dormait Jacob, comme dormait Judith.
Il est à un temps. Chaque héritier n'est cité qu'une fois, par le ministère de ce qui fuit. Chaque héritier du sang. Chaque prince du sang. Chaque héritier de la race temporelle. Du sang temporel, du sang charnel et du sang éternel. Vt pulabatur filius Joseph, du même un seul coup de tête, comme sec, il saluera donc les illustres et les obscurs.
Les rois et les bergers y sont d'un même rang,
Eliacin, sous l'ombre, sous le bras, sous l'ombre du bras de ce sinistre Joad, sous l'ombre du manteau, Eliacin qui roi, devenu roi, devait, je pense, assassiner le fils du grand-prêtre, son petit ami, son petit camarade Zacharie, alors devenu grand-prêtre lui-même ; ce petit enfant de chœur, ce petit futur, ce petit déjà criminel racinien; les crimes de David, les grandeurs de David, David roi criminel, David roi adultère, David le roi psalmiste, et roi victorieux; la race de David; le sang de David; il naîtra de la race de David; il est né de la race de David. Et avant David Salomon, les crimes et les splendeurs de Salomon, et le temple. Les somptuosités orientales. Booz, qui fut une sorte de grand propriétaire. Abraham, Isaac et Jacob, c'est-à-dire, en
Solviintiir objecta
remontant, avec lui, et comme à l'envers, Jacob, Isaac, Abraham. Sem et Noé. Mathusalem, Enoch. Seth, Adam .
A deux temps, à un temps, descendant, montant, et bien qu'ils ne passent généralement point par les mêmes noms, sauf quand ce sont des noms illustres, et encore, (et ça nous est tellement égal, et même de savoir s'ils passent par le même nombre de noms pour la partie correspondante), c'est tout de même la même route qu'ils suivent tous les deux. En ces deux sens, en ses deux sens contraires. C'est une route charnelle, c'est une filiation charnelle, mais c'est une route charnelle chrétienne, c'est une filiation charnelle chrétienne. Que ce soit une remontée, que ce soit une descente, c'est toujours le livre de la génération de JÉSUS-CHRIST. C'est toujours l'avènement charnel spirituel, temporel éternel, chrétien de Jésus-Christ. Ce sont toujours, ce sont déjà deux chrétiens qui placés après Jésus, faisant leur office considèrent, contemplent l'incarnation du côté du miracle, du côté de l'éternité; cette insertion de l'éternel dans le temporel, du spirituel dans le charnel, ce sont deux chrétiens qui la considèrent, qui la contemplent du côté de l'éternel, du côté du spirituel, se situant dans l'éternel, dans le spirituel, venant de l'éternel, du spirituel ; faisant en un mot leur métier, leur office de chrétiens. C'est toujours une histoire arrivée à Jésus.
Charles Péguy
Et c'est toujours de l'avènement beaucoup plus que de l'événement.
Dans le seul Hugo c'est une histoire arrivée à la terre. Une histoire arrivée à la chair, un aboutissement, un couronnement de la chair. Les chrétiens, par office même, considèrent, contemplent l'incarnation. Mais par office même aussi ils ne la considèrent, ils ne la contemplent naturellement que d'une considération, d'une contemplation chrétienne. Les païens, (les Juifs), par leur office même ne la considèrent pas, naturellement, ne la regardent pas, ne la voient pas, l'ignorent. Nous n'avons donc pas la contre partie. Pour avoir la contre partie, (à la considération, à la contemplation chrétienne, une considération, une contemplation païenne de l'incarnation), il faudrait qu'un païen, rompant son office, eût l'idée imprévue, l'idée incroyable de considérer, de contempler l'incarnation, de son côté, du côté païen. Il faudrait que par une exception, par un miracle, un païen, faisant exception, restant païen tout de même, rompant son office mais ne le rompant que sur ce point particulier, sur un point unique, sur ce point, eût l'idée invraisemblable de considérer, lui païen, restant païen, de contempler le mystère de l'incarnation. Si un païen faisait , cela, restant du côté païen, venant du côté païen, restant dans une situation,
Solvuntur objecta
venant d'une situation païenne, alors, mais seulement alors, par on ne sait quel coup de fortune, alors nous aurions peut-être une contre partie, la contre partie.
C'est cette gageure invraisemblable que Hugo a tenue; c'est cette gageure qu'il a gagnée. Qu'il a naturellement tenue; qu'il a naturellement gagnée; sans efforcement; sans tirer; dans une amplitude, dans un mouvement, dans un style, dans une plénitude unique, elle-même invraisemblable, dans une sorte de balancement d'un rythme, d'un bonheur inouï, d'une fécondité incroyable. Elle-même unique et tout à fait invraisemblable. Dans une courbe d'ime plénitude, d'un mouvement unique. Inouï. Une fois atteint, une fois réussi, une fois obtenu, on ne sait comment; qui ne s'était jamais produit, qui ne recommencera jamais. Il y fallait en effet, premièrement un païen, deuxièmement un grand païen, et troisièmement que ce païen et que ce grand païen, venu après Jésus, vivant plus ou moins dans un monde chrétien, se croyant peut-être luimême plus ou moins sincèrement plus ou moins chrétien, eût l'idée, reçût la vocation, témoin de l'extérieur, témoin extrinsèque, de considérer, de contempler, comme païen, l'un des mystères centraux du mystère chrétien.
C'est ce défi qu'il a porté, c'est cette gageure qu'il a emportée d'un coup.
C'est en eflet sans aucun efforcement, sans aucun exercice, sans aucune truquerie qu'il était païen. II était
Charles Pégii)-
doublement païen. C'était sa nature même, son génie. Négativement et positivement. Premièrement, (et c'est utile à dire, il faut le dire pour un moderne, pour un homme qiii %'ivait en un temps moderne, où tant de gens le sont qui ne le croient pas, pour un homme qui vivait dans le temps moderne, dans le monde moderne, temporellement chez les modernes), premièrement en ce qu'il n'était nullement chrétien. Deuxièmement en ce qu'il était païen. Naturellement, de race païen.
Hugo ne fut jamais chrétien. Il ne l'était pas. Et naturellement moins encore, si c'est possible, dans la première période de sa vie, dans la période légitimiste, orléaniste, royaliste, officiellement catholique, (officiellement chrétienne), que dans le restant de sa vie, dans la deuxième période, dans la période napoléonienne, césarienne, (révolutionnaire), démocratique, républicaine. Vaguement panthéiste, si l'on voulait. C'est toujours ainsi. D'une part, chrétien c'est ce qu'il fut certainement le moins. Il ne le fut pas du tout. On se demande même presque comment il réussit, comment il a pu à ce point ne pas l'être du tout. D'autre part, ainsi il le fut moins je crois que personne dans les temps modernes, (où tant d'hommes l'ont été plus ou moins, qui ne le croyaient pas, où tant d'hommes ne l'ont pas été, qui croyaient l'être, ou qui le disaient.) Il n'a même reçu aucune de ces innombrables infiltrations chrétiennes, presque inévitables même encore aujourd'hui, il n'a été éclairé d'aucun de ces clairs-obscurs, d'aucune de ces lueurs éparses, d'aucun de ces éclairements chrétiens qui vaillent que vaillent maintiennent dans le monde moderne, vaille que vaille, dans le temps moderne, sinon le règne du règne de Dieu, du moins
Solciintur objecta
ridée du règne de Dieu, le maintien, la tradition, l'idée, la conservation de l'idée du règne de Dieu. Il n'était aucunement chrétien. Moins encore qu'on ne pourrait raisonnablement le supposer. Et pour ainsi dire intellectuellement le calculer. Il n'avait nullement le cœur chrétien, (lui qui professionnellement pour ainsi dire a fait tant de prières, (en littérature). (Il est vrai qu'il n'avait pas non plus le cœur païen, vu que sans doute il n'avait pas de cœur du tout, mais il avait le génie païen). Il avait le cœur moderne, ce qui est une deuxième façon de dire qu'il n'en avait pas. Et il avait le génie païen. Antique, naturel, (mythologique et panthéistique); antiquement, naturellement païen.
Deuxièmement il fut un très grand païen. J'entends par là pour ainsi dire techniquement, (et ce fut, c'est ime deuxième gageure coupant sur la première, montant sur la première, chevauchant, ce fut comme un deuxième miracle, comme un miracle charnel montant, renforçant sur le premier miracle), j'entends par là un poète placé, temporellement, charnellement situé aussi près de la source charnelle de la création que les plus grands poètes de l'antiquité païenne. Là est proprement le deuxième miracle, le miracle charnel, chevauchant sur le premier. Rabattant sur le premier. Qu'un homme que nous avons presque connu, si nous n'étions pas né en province, que nous pouvions connaître, que nous pouvions toucher, dont nous voyons encore la grande barbe blanche dans les dernières images, dans les images de la fin, dans des apothéoses aux murs des chambres de toutes les maisons, et les grosses paupières, surtout les deux paupières inférieures, comme un peu gonflées, (il avait
Charles Péguy
tant regardé le monde), un homme que nous avons suivi pendant onze ans, pendant douze ans, je veux dire que nous avons historiquement, biographiquement, chronologiquement doublé pendant douze ans, que nous avons vu censément enterrer sous la troisième République, (les journaux étaient pleins de son enterrement; nous étions déjà au lycée, en sixième, et je me vois encore discutant gravement en cour, comme un gamin sérieux, sur ce qu'il valait: déjà j'étais un gamin sérieux; un enfant pauvre et sérieux; soucieux; il faut me le pardonner sur ce que je suis un gamin encore, mais que je ne suis plus sérieux; déjà j'en étais fou fanatique, surtout encore plus je crois parce que je venais d'apprendre pour l'excellent M. Guerrier Moïse sur le Xil, en entrant en sixième à Pâques :
« Mes sœurs, l'onde est plus fraîche aux premiers
[feux du jour !
déjà je le défendais toujours; nous n'étions pas encore dans la bonne cinquième de notre maître M, Simore ; et il y a déjà vingt-cinq ans, et les droits d'auteur ne courront plus que vingt-cinq ans, pas même) ; vingt-cinq petits vingt-cinq ans ; (et ces deuxièmes vingt-cinq ans diminuent hélas tous les jours, et les autres augmentent) ; qu'un homme que nous avons vu (Fit, nous l'avons tous vu), que nous avons tous vu garder, veiller des nuits et des nuits par des cuirassiers armés de torches dans cette inoubliable veillée funèbre, dans cette inoubliable veillée des armes, dans cette inoubliable veillée, (païenne), dans celte inoubliable cérémonie (païenne) de l'Arc de Triomphe, par ces soirs inoubliables, par
Sohiintur objecta
ces soirs sereins de mai ou de juin, de un mai ou du commencement de juin, et il n'y a jamais eu d'aussi beaux soirs.
J'aime les soirs sereins et beaux, j'aime les soirs,
qu'un homme que nous avons vu enterrer au Panthéon (et enfin nous avons au moins vu Leconte de Lisle, qui fut son successeur), et hii-même, si nous avions été à Paris seulement, par hasard, au lieu d'être à Orléans, né à Paris, grandi, élevé à Paris, lui-même nous le voyions, lui et son enterrement, fût un des plus grands poètes païens qu'il y ait jamais eu dans le monde ; et sinon par le cœur du moins par le génie un des plus grands poètes, un des plus grands païens qu'il y ait jamais eu ; qu'un homme qui était sénateur de la troisième République, qui portait un haut de forme comme tout le monde, quand il fallait, et un parapluie quand il pleuvait fût en même temps dans les temps modernes un homme situé aussi près de la source charnelle, sinon plus près, un homme qui buvait dans le creux de sa main, à la source de la création charnelle, d'aussi près, sinon de plus près que les plus grands des Anciens, que les plus anciens des païens, et que les premiers des Premiers, c'est là un de ces défis que la France tient, et que seule elle peut tenir, que seule elle peut porter, c'est là un de ces cadeaux que de temps à autre elle apporte à.l'univers, que seule elle peut apporter; qu'elle fait au monde, pour l'ébahissement du monde ; on aurait presque la tentation, on serait presque tenté de dire : C'est ime de ces fantaisies qu'elle se passe de temps à autre, et que seule dans le monde, seule dans l'univers
Charles Pégiij'
elle peut se passer. C'est une de ces gag-eures, c'est un de ces défis. Que nous autres Français nous tenons. C'est là un de ces apports que de temps à autre nous faisons dans le régime dotal de l'humanité. Ce sont là nos apports, nos dotations royales. C'est là mi de ces coups de fortune, un de ces coups du génie, (un de ces coups de la grâce), que nous Français nous ne réussissons pas seulement, que nous obtenons ; que de temps à autre nous mettons dans le commun de l'univers. Il faut se faire à cette idée que quand Hugo regardait le soleil et la lune, la lune et les étoiles, le ciel et la mer, le ciel et la terre, la terre et la mer, la mer et la côte, les sables de la dune,
Fleurir le chardon bleu des sables,
quand il regardait l'homme et la femme, l'enfant ; la plaine et la forêt; le mur et la maison ; la plaine et la moisson ; la maison et la treille ; la vigne et la maison : le blé et le pain ; la roue et la voiture ; le pain sur la table et le vin dans les verres, (sa compétence allait jusqu'aux limites du pain charnel, du vin temporel ; quel poète chrétien il eût été, s'il eût été chrétien), quand il regardait passer le mendiant sur la route, quand il voyait passer n'importe quels soldats il en jouissait autant, il en saisissait autant, il en prenait possession autant, il regardait, il voyait d'un regard aussi jeune, aussi frais, aussi non usé, aussi neuf, aussi non émoussé, aussi inhébété, aussi non âgé temporellement, aussi non âgé dans le monde, temporel, (malgré ses grosses paupières), il étreignait d'une étreinte aussi neuve, il saisissait d'une saisie aussi neuve, il embrassait l'univers, charnel, d'un embrassement charnel,
Solviintur objecta
d'un embrassement aussi neuf, la terre entière, orbem terrarum, et le fleuve Océan, qui lui-même embrasse le monde, d'une sorte d'étreinte première aussi neuve, aussi inexpériente que Hésiode et qu'Homère, que Eschyle, plus inexpériente, plus inéprouvée que Pindare. Il mangeait son pain, (le pain du corps), d'un meilleur appétit, et sa cuisse de bœuf, il buvait son vin d'un meilleur cœur qu'un compagnon d'Achille, (à plus forte raison qu'un compagnon d'Ulysse). C'est là un de nos tours à nous autres Français. Il voyait le clos et l'espalier. 11 savait voir un arbre. Tout vaisseau, tout bateau, à vapeur, lui était une nef. Et il savait directement que la mer est inlabourable. Ce qui veut dire qu'on ne peut pas la labourer. Je sais bien que tout cela, que ce don unique, que ce génie était généralement noyé dans des monceaux de liltérature(s), dans des accumulations de talent. Cette mystique païenne était rongée de politique, dévorée d'une, de plusieurs, au moins de deux, d'une double politique. Cet antique, ce génie unique, ce païen unique, cet homme d'un génie unique était ravagé d'au moins un double politicien : un politicien de politique, qui le fit démocrate, et un politicien de littérature, qui le fit romantique. Ce génie était pourri de talent(s). Mais il est bien difficile à un homme qui a reçu (en dépôt) un tel génie de ne pas s'échapper quelquefois ; et de ne pas quelquefois rendre compte. Il avait reçu ce don unique, entre tous les hommes il avait reçu ce don, plus jeune que les anciens avant les anciens il avait reçu ce don de voir la création comme si elle sortait ce matin des mains du Créateur. Il faut avouer qu'il ne s'est jamais échappé, qu'il n'a jamais rendu compte comme dans Booz endormi. Il était dit que le peuple
l33 objecta. — 8
Charles Péguy
qui avait donné tant de héros et tant de saints, innombrables, tant de citoyens et tant de chrétiens, tant de justes, tant de martyrs,
Et Vonde aux plis infranchissables,
tant de poètes et tant d'artistes, tant d'inventeurs, (tant de savants), et qui infatigablement en donnerait, en devait donner, en allait donner infatigablement tant d'autres, une sève infatigable, une race montante et remontante infatigable, tant de guerriers et de victimes serait celle aussi, tant de penseurs et de philosophes; le plus grand poète tragique ; le plus grand penseur ; le plus grand philosophe, (pour ne point parler du siècle présent); serait aussi celid qui à quarante siècles de distance, hors de son temps, hors de son lieu; hors de son propos ; à quarante siècles d'écart, à trente et quarante siècles de retard donnerait un des plus grands poètes païens qu'il y ait jamais eu dans le monde créé.
Tout ça, mon clier Halévy, c'était pour vous dire. Que dès la première fois qu'on entre en contact avec ce texte extraordinaire, ce Booz endormi, dès les plus anciennes années, dès les plus basses premières classes du lycée, et ensuite toutes les fois qu'on le relit, qui est toujours la première, la première fois qu'on le lit, (précisément pour ime part, pour une grande part, à cause de cette nouveauté que nous disions, à cause de cette premièreté), toutes les fois surtout qu'on le relit, qu'on le lit dans sa mémoire, (où il demeure intact, où il demeure
Solviintiir objecta
neuf, où il demeure entier, premier), toutes les fois qu'on le récite et qu'on se le récite et que je vous le récite on est immédiatement averti par un avertissement secret, on est saisi instantanément par un saisissement, d'un saisissement sourd, soudain, d'une révélation soudaine, on est instantanément pénétré, d'une évidence soudaine, on sent instantanément que c'est tout autre, que c'est beaucoup plus et infiniment autre qu'un texte. Je vous crois, mon ami. C'est la seule contre partie que nous ayons. C'est le seul report que nous ayons. C'est la seule réplique que nous ayons dans le inonde païen de ce que sont dans le monde chrétien les considérations, les contemplations de l'incarnation. C'est le seul exemple que nous ayons, et que sans doute nous aurons jamais, le seul cas de ce que serait une prophétie païenne, si ces deux mots pouvaient aller ensemble.
Comme communs dreyfusistes, Halévy, nous nous rappelons fort bien les sentiments que nous eûmes pour la loi de dessaisissement. Nous savons très bien, comme au premier jour, bien que nous ne le disions plus, qui était pour et qui était contre, qui s'est déshonoré pour (tous les radicaux notamment, moins trois ou quatre, moins un peut-être au fond seulement, qui était Vazeille), qui s'est honoré contre, qui en fut rapporteur à la Chambre et au Sénat, quels deux grands sénateurs entre autres s'honorèrent contre, Bérenger, Waldeck- Rousseau. Mais vous avez raison, Garnier, cette loi de dessaisissement ne fut rien, n'était rien, en compa-
Charles Péguy
raison de cette loi du désaisissement universel de la mystique par la politique.
Un poète aussi, un poète dedans, un poète Inclus peut être dessaisi par sa politique, par une ou plusieurs politiques. Par sa politique de politique. Par sa politique de littérature. Un génie peut être non pas seulement rongé, non pas seulement ravagé, mais dessaisi par un talent, par le talent qui le parasite, par le talent qui le ronge. Par le misérable talent qui le dévore. Par l'ordinaire talent qui l'accompagne. Qui l'entoure. Qui le circonvient, l'envahit et l'inonde. Par son talent ordinaire. Ce qu'il y a de plus prodigieux peut-être dans Corneille, ce qui en fait non pas seulement le plus grand (poète) tragique, mais un cas unique, c'est peutêtre cette pureté unique du génie, cette incapacité totale de talent qui le faisait retomber parfaitement à plat quand le génie n'était pas là. C'est peut-être ce qu'il y a de plus beau en un sens et de plus grand dans ce plus grand de tous les tragiques. Cette incapacité, quand le génie n'y était pas, cette involonté totale, organique, cette inorganisation de savoir y faire, d'avoir un talent, d'avoir du talent, de substituer au génie les insubstituables moyens du talent..
Même dans un homme comme Hugo, politicien fini, pourri de politique, le génie se défend quelquefois. Il se défend souvent. La politique même y aide, le calcul, par un curieux aboutissement, par un curieux retour.
Sohimtnr objecta
Un homme comme Hugo, un vieux politicien, poète, politicien, s'aperçoit très bien, au moins de temps en temps, moitié instinct, moitié intelligence, moitié compréhension; moitié entente; que c'est encore le génie qui rapporte le plus, et même au fond qu'il n'y a peutêtre que le génie qui rapporte; que c'est le meilleur placement, peut-être le seul; que c'est le génie en définitive qui donne le volume, la surface de base, la base d'appui ; que le parasite ne serait rien sans le parasité ; que les pièces fausses ne prendraient pas, s'il n'y en avait de vraies.
Que ce sont les bonnes pièces en un sens qui authentiquent les mauvaises, que ce sont les pièces vraies pour ainsi dire qui garantissent les fausses. Qui font toute la valeur, si l'on peut dire, la valeur de circulation, des fausses.
On a commencé de saisir ce que c'est un peu que ce texte extraordinaire, Booz endormi, quand on a vu qu'il est essentiellement un ressaisissement. Un texte, une oeuvre du ressaisissement du génie sur le talent, hors du talent. Le fruit unique du ressaisissement, d'un ressaisissement unique, d'une opération unique du ressaisissement. Un ressaisissement si souverain, si maître, si sûr de soi qu'il n'ignore pas même le talent, qu'il n'en fait pas même abstraction, qu'il ne tombe même pas à plat, dans ses propres absences, conmie dans la grande honnêteté de Corneille, mais qu'il en
13; objecta. — 8.
Charles Péguy
joue, au contraire constamment, qu'il en joue comme souverainement, avec une sûreté, avec une aisance, avec une impudence incroyable. Qu'il s'(en) amuse. Le roi s'amuse. Le roi fait une opération unique de ressaisissement. Une sorte de confiscation. Il ressaisit le droit régalien. Booz endormi est plein de talent. Mais en quel état ce talent est réduit. Dans un état d'exercice, dans un état de souplesse, dans un état de servitude. Presque dans un état de mépris par trop de réussite. Il est joué, constamment joué, retourné, tourné, détourné; roulé, enveloppé, développé. C'est proprement plus que la libération. C'est la vengeance, c'est la souveraineté du génie. Le talent y est constamment un jouet. Une balle, un jouet dont le génie jongle.
Le génie en jongle à un point, à tel point qu'on prendrait en pitié ce pauvre talent.
Soyez persuadé que quand Hugo voyait le mendiant sur la route, (je dis Hugo dans ses temps de ressaisissement), il le voyait ce qu'il est, réellement ce qu'il est réellement, le mendiant antique, le suppliant antique, le suppliant parallèle sur la route antique. Quand il regardait la plaque de marbre de l'une de nos cheminées, ou la brique cimentée de l'une de nos cheminées modernes, il la voyait ce qu'elle est : la pierre du foyer. L'antique pierre du foyer. Quand il regardait la porte de la rue, et le pas de la porte, qui est généralement mie pierre de taille, sur cette pierre de taille il dislin-
Solviintur objecta
guaît nettement la ligne antique, le seuil sacré, car c'est la même ligne. C'est le même seuil. Glytemnestre vient d'y poser le tapis de l'Odéon. Et les pieds d'Agamemnon ne toucheront point le seuil. Soyez persuadé que sénateur quand il assistait aux séances du Sénat n le voyait ce qu'il était, ce qu'était cette assemblée : le conseil des vieillards : Créon vient de le convoquer. Et il y a eu sur la cité un grand malheur : la Guerre, la Commune. Suivons ce saisissement qui nous prend à toute lecture de Booz, à toute récitation, qui est toute une lecture première, qui est toute une récitation première. Suivons cette prise. Instantanée. Laissonsnous prendre à cette prise. Écoutons, suivons cet avertissement qui ne trompe pas, ce saisissement qui ne trompe jamais. Il y avait eu, et c'était déjà une grande merveille, une de nos plus grandes merveilles françaises, il y avait eu plusieurs très grands poèmes bibliques, littéralement bibliques, très réellement bibliques, de la toute première grandeur biblique effectués, conduits jusqu'au plein accomplissement de la grandeur biblique non point par des Juifs mais par des Chrétiens, enfin par des Français. Et non pas seulement Moïse. Et non pas seulement Samson. Et non pas seulement Dalila. Vigny, Lamartine. Je ne parle pas de Leconte de Lisle, constamment écrasé sous son archéologie, constamment perdu, constamment serré, constamment traqué dans son archéologie. Mais par le ministère de Hugo, en ce jour unicjue, en ce poème plus que poème, puisqu'il y a plus que poème, nous avons ce miracle (au moins temporel) unique, ce double miracle unique : Premièrement, au premier degré, trente et quarante siècles après Homère et les origines d'Homère un des plus grands
Charles Péguj-
poèmes païens (et bibliques) charnels qu'il y ait jamais eu. Trente et quarante siècles après Moïse et les antécédents de Moïse. Et comme cet homme vivait tout de même en son temps, vivait tout de même vingt siècles après Jésus-Christ, post Christum natum, comme il vivait plus ou moins dans un monde chrétien, comme il croyait plus ou moins sincèrement être ou avoir été chrétien, deuxièmement, au deuxième degré ce poème païen entre tous, temporel, charnel entre tous, (mais peut-être, mais surtout pour quelle raison mystérieuse), cet éminent poème éminemment païen, éminemment temporel, éminemment charnel, tout plein de la moisson, du blé charnel, de la vigne et du vin charnel, tout plein de la terre et du ventre porte précisément, revient, recoupe précisément à faire, à être la seule vue païenne que nous ayons du mystère de l'incarnation, du mystère de l'insertion charnelle et temporelle, enfin le seul regard venu du côté païen, de la situation païenne, la seule considération, la seule contemplation charnelle païenne, antérieure, terrienne, toute terreuse et toute antique. Végétale comme un tronc. Toute pleine comme d'un accomplissement, d'un couronnement de l'épanchement temporel.
Un regard tout plein du blé des granges.
Il en suit que ce poème, plus que poème, se rabat au deuxième degré, recoupe à être un témoignage antérieur
Solviintiir objecta
ultérieur, un témoignage en avance en retard de vingt siècles, le seul témoignage païen que nous ayons de cette opération essentiellement, centralement chrétienne. Et à être non plus seulement à vingt siècles de distance mais à trente et quarante un témoignage biblique, une prophétie (biblique). Et ainsi à être enfin aussi ensemble littéralement la seule prophétie païenne que nous ayons ; la seule vraie, la seule réelle prophétie païenne que nous ayons; non plus, non pas seulement une prophétie juive, ce qui est l'état, Vhabitus des prophéties, leur place; mais une prophétie antique, latine et grecque et antique de la centrale opération chrétienne. Le seul regard que nous ayons du monde de la cité sur le monde du salut. Et la seule fois même rigoureusement que Ton puisse mettre ensemble sans qu'ils jurent, sans qu'ils se contrarient invinciblement, sans qu'ils se battent l'un contre l'autre ensemble, sans qu'ils hurlent d'être accouplés, ces deux mots : prophétie — païenne.
Il est impossible, il est indéniable, je plains celui qui ne sentirait pas instantanément que ce jour-là il s'est passé dans la tête de Hugo, (d'une sourde instantanéité, profonde, immédiate, directe), dans la tête temporelle de Hugo une tout autre opération, infiniment autre, infiniment plus que la facture, que la fabrication, (ou la fiction), que la confection même d'un très grand poème. (Et naturellement j'avoue, je suis prêt à être le premier
Charles Pégiiy
à avouer que nous sommes naturellement fort loin d'en avoir épuisé les reculées profondes), (d'en avoir approfondi, épuisé le mystère). (Car ce que nous venons de faire, mes pauvres enfantSj^ ce n'est jamais qpi'une analyse et plusieurs fois nous avons senti passer le halètement de l'analyse). Je plains celui qui ne sentirait pas le coup, qui ne recevrait pas en creux le coup porté par ce poème. Entendons-nous, je ne le plains pas seulement comme criticpie littéraire, comme historien littéraire, comme lecteur littéraire, ce qui n'a en effet qu'une importance relative. La question est précisément non pas de savoir si, mais de savoir que ce poème ne dépasse pas seulement l'histoire de la littérature, qu'il ne dépasse pas seulement l'histoire des lettres. Il est une référence, ime reportée unique du païen sur le chrétien, du plus grand païen sur le central chrétien. Je le plains conmie chrétien, comme n'ayant aucunement le sens du sacré. Je suis très frappé qu'un des plus profonds chrétiens que je connaisse, un des catholiques de la plus authentique Ugnée, ayant cette année même à parler dans le Journal de Coutances d'un mjstère qui était paru en chrétienté, et voulant en parler non point tant en critique et en historien littéraire qu'en catholique et en chrétien, ce qui est la seule façon que je reconnaisse d'en parler, ait été conduit directement à faire une référence pour ainsi dire préliminaire à ce Booz endormi. Non poLut une référence littéraire. Mais une référence de l'ordre du sacré. Il est vrai que je connais cet ami de vingt ans; et que les sacrements lui sont, lui font une nourriture, (comme le pape vient si judicieusement de le rappeler); et non les dévotions un hébétement, un émoussement, un abru-
Solvuntiir objecta
tissement de la pointe du bourgeon de la vie intérieure.
Que Hugo lui-même, l'auteur, ait senti lui-même cpiece qui se passait dans sa tête ce jour-là était quelque chose de pas ordinaire, c'est ce qui ne fait aucun doute quand on sait seulement regarder un texte. Cette courbe, cette aisance d'orgueil païen. Celte plénitude aisée. Ce gonflement de sa puissance. Ce ton comme avantageux. Et presque provocant. Cette courbe d'orgueil. Cet avantage pris, enlevé. Cette sorte de ton tout particulier. Ce mouvement de fleuve aisé, de Loire et de Rhin victorieux. Comme il n'avait aucun sentiment chrétien, lui la contre partie il n'avait point de contre partie. Aussi l'orgueil païen, l'orgueil d'une domination ^dctorieuse coulait-il ce jour là dans un lit de plénitude, dans un lit d'aisance, dans un lit de facilité. Qu'il ait senti ce jour là qu'il balançait tout un monde, lui Hugo, (il n'était pas si bête, quand il s'agissait de sa carrière, de ses réussites, de son talent, de sa gloire, et surtout quand il y allait de son génie), que ce jour là était pour lui un jour d'élection certainement unique, qu'il s'était produit ce jour là, ce jour unique, pour lui Hugo, à l'avantage de lui Hugo, (on ne sait pas pourquoi, mais c'est toujours ainsi), on ne sait quelle contamination entre le royaume du génie et le royaume de la grâce, on ne sait quel écoulement, quel épanchement (charnel spirituel), quelle dérivation, quel déversement du royaume de la grâce dans le royaume
Charles Péguj-
du génie; qu'il s'était passé ce jour là dans sa tête quelque chose d'extraordinaire; qu'il avait peut-être été choisi pour on ne sait pas bien quoi; par un décret nominatif; en tout cas pour quelque chose de sérieux; pour quelque chose d'unique; pour quelque chose de grand; et sûrement pour quelque chose de réussi; pour une unique, pour une grande, pour une sérieuse réussite; qu'il fallait en profiter; que c'était toujours ça de pris; que ce jour là il atteignait un faîte ; qu'il n'eût peut-être pas, certainement pas atteint tout seul; que de pareils bonheurs n'arrivent pas toujours ; qu'ils n'arrivent peutêtre même qu'une fois ; qu'ils n'arrivent peut-être même jamais; qu'il faut donc en profiter, et s'en donner; qu'ensuite on verra bien; qu'après on ne sait pas ce qui peut arriver ; qu'après on ne sait pas de quoi la vie est faite : je n'en veux pour preuve, je n'en veux pour signature. Je n'en veux pour preuve que cet orgueil païen, dont ce poème est plein, dont ce poème déborde, dont ce poème regorge, cette aisance, cette plénitude charnelle, ce jeu, cette sorte d'amusement, ce défi constant dans l'expression même. Jamais un fleuve ne s'était autant amusé. Jamais autant il n'avait été un fleuve aux flancs pleins. Cette sorte d'impudence et de gouvernement et de hauteur dans l'aisance. Et je n'en veux pour signature que ce Jérimadeth même, cette blague énorme, cette insolence admirable; cette signification faite à tous, présents et à venir, que cette fois il était entré dans la plénitude et dans les droits de la création. Jusqu'à ce qu'on m'ait montré Jérimadeth sur une carte dans un atlas authentique de la Terre Sainte, je vois dans la forgerie de ce nom une de ces insolences, une de ces significations, une de ces audaces
Solvuntur objecta
qui dépassent tout. Et qui par conséquent signifient plus que tout. Et comme il avait toutes les chances ce joiu-'là, les deux premières syllabes étaient très hébraïques, car elles étaient aussi les deux premières syllabes de Jéricho, qui est, je pense, authentique. Son mot, son nom partait comme Jéricho. Eh quoi, choisir péniblement un nom parmi ceux qui existent, laborieusement, quelle servitude, quel aplatissement, quelle soumission à l'histoire et devant la géographie. Quelle bassesse. Et puis c'est pas commode. Les noms qui existent ne sont pas toujours justement ceux qu'il faudrait, ceux qu'on voudrait, ceux qu'on aurait besoin. La géographie est si mal faite. La preuve c'est que Blanchard n'ose plus venir me voir. Et puis, chercher un nom réel qui aille bien, qui fasse la rime d'avance dans les atlas, au fond c'est aussi truqué, (sinon plus), et en somme c'est beaucoup plus de mauvaise foi que de forger tout tranquillement pour la rime un nom à la rime. Et pendant qu'on forge de le forger tout entier. Quand on est Danube, il ne faut pas se gêner. Il y a plus de mauvaise foi à tricher, à truquer pour prendre un nom vrai, puisque en somme ce nom on ne le prend point naturellement, on ne le prend point à la bonne franquette, comme il -vient, comme il se présente, on ne le prend point au hasard, mais on le recherche insidieusement avec l'arrière-pensée de le trouver justement comme on a besoin qu'il soit. Puisqu'il faut choisir, étant donné qu'il faut choisir, on ne prend pas même le nom essentiel, celui qui représenterait le plus, celui qui représenterait au centre. Mais on prend celui qui rime. Alors autant le faire. Mieux vaut le faire. C'est plus simple. C'est plus franc. C'est plus droit. Ne descendons
I^O objecta. — 9
Charles Péguy
point à ces bassesses. Marquons, signifions notre volonté souveraine. Nous ne sommes pas seulement les maîtres de cette heure. Nous sommes les maîtres de ce mot. Jouissons en plein, donnons en plein de cette fortune qu'aujourd'hui nous avons. Ne nous laissons pas faire par la géographie, qui n'a pas les noms qu'on veut. Aujourd'hui nous commandons, nous dominons, (puisque nous produisons), la réalité même. D'ailleurs n'avonsnous pas entendu dire que les géographes mêmes aujourd'hui méprisent totalement la nomenclature. Nous avons bien le droit de faire au moins comme les géographes. Ne soyons pas, qu'on ne nous fasse pas plus géographes que les géographes.
Victoj'-Marie, comte Hugo. Pair de France. Membre de l'Institut. Il savait ce que pèse une réussite. Il savait ce que vaut un tel triomphe. Combien il était précaire, momentané, instantané ; que c'était le triomphe d'un jour; d'autant plus uniquement précieux; et qu'il fallait en profiter pendant qu'on y était. Car on n'y est pas deux fois. Une telle fortune n'est pas donnée deux fois dans une vie. Il était payé pour le savoir. D'autant qu'il avait tant de fois manqué, qu'il manquerait tant de fois ce que ce jour là il avait peut-être fortuitement obtenu. Fortuitement, par forte fortune, par un coup de fortune. Il savait bien ce que c'est que de manquer son coup, et ce que ça coûte, et ce que ça fait. Une dure expérience le lui avait souvent appris, le lui avait souvent fait sentir. Il avait trop d'instinct, et même trop d'intelli-
VICTOR-MARIE, COMTE HUGO
gence, surtout trop de main pour ne pas avoir senti, pour ne pas savoir toutes les fois qu'il manquait, qu'il avait manqué. Mais il en avait trop aussi pour ne pas sentir, pour ne pas savoir que cette fois ça y était, qu'il ne manquait pas. Puisque ça y était, dans cet inespéré coup de fortune, si longtemps espéré, si longtemps attendu, (si âprement peut-être, si anxieusement dans le secret du cœur, du cœur païen, du cœur charnel, du cœur ambitieux), puisque celte fois enfin on ne manquait pas eh bien on en prendrait, pour toutes les autres fois, pour toute la vie, et on ferait bien voir au monde, par le ministère de ce Jérimadeth, par la plus grande licence qu'un poète se soit peut-être jamais donnée, par cette souveraine, par cette inouïe insolence, par la signification, par la déclaration, par la proclamation de ce Jérimadeth on ferait savoir au monde qu'aujourd'hui en effet on s'en payerait et que l'on dominait, que l'on tenait le monde. Qu'on en prendrait et qu'on s'en donnerait. O cruel souvenir de ses gloires passées. Mauvais souvenir, impérieux souvenir des gloires tant de fois manquées, souvenir en avant des gloires qu'il manquerait, qu'il allait peut-être manquer tant de fois encore (moins de fois). Notamment ces deux fois qu'il avait manqué, ou qu'il allait manquer dans la même veine. Car ce Booz était bien décidément un faîte entre des affaissements de littérature. Cette première fois, dans le Sacre de la Femme, pour le premier Adam il avait bien cru toucher, entrer, il avait bien cru sentir passer la veine, la même veine. Ce n'avait été qu'un éclair :
Pourtant, Jusqu'à ce jour, c'était Adam,, Velu Et il était retombé à des fatras, à des monceaux de litté-
Solçiintur objecta
rature jusqu'au dernier vers exclus. A des habitudes, à des abondances, à des facilités. Son Dieu invisible au philosophe, qui suit immédiatement Booz-, est grotesque. Sa première rencontre du Christ avec le tombeau, qui suit immédiatement après, n'est généralement qu'une épigramme anticléricale. Comme dans tout ce désert, dans toutes ces pierres de littérature, dans toutes ces pierrailles, dans tout ce jeûne, dans ces jours et ces jours de jeûne dans le désert cette soudaine, cette pleine ivresse du Booz s'explique, éclate. Dans le païen même, dans le pur païen, à ne considérer même purement que la veine païenne et non pas même cette insertion, cette référence du païen sur le chrétien, dans la pure veine païenne même il ne devait jamais retrouver • un Booz, (à ne considérer que ce qu'il y a de païen dans Booz, à ne considérer que la veine païenne), pas même dans ses grands poèmes officiellement, professionnellement païens, pas même dans le Géant, le Titan, le Satyre.
Dans cette indécence, dans cette insolence, dans cette auguste nudité, dans ce dépouillement on peut voir, comme un géologue voit, les différentes couches, les différentes assises de son poème. Il se sentait si fort, il n'a rien dissimulé de cette disposition. De cette déposition. Les soudures sont apparentes, et on voit très bien comme il avait besoin de celte rime en dait. La première couche, la base, la barre d'appui horizontale est certainement le vers d'aboutissement, le vers de couronnement, le dernier vers,
Cette faucille d'or dans le champ des étoiles.
VICTOR-MARIE, COMTE HUGO
La deuxième couche, le coup de génie mais non plus déjà peut-être de vision c'est l'autre vers posé ; posé dans toute sa grandeur; la trouvaille, non plus peutêtre autant la première vision, la vision directe; la vision nue; dépouillée; la trouvaille ensemble, à la fois faite et jaillie :
Quel dieu, quel moissonneur de l'éternel été
Et ensuite, en deuxième, en subsidiaire :
Avait, en s'en allant, négligemment jeté
Les différents terrains, les différentes couches, les différentes strates apparaissent très nettement, comme dans ime coupe géologique honnête. Il était si fort ce jour là qu'il pouvait être même honnête. Le reste il ne faut pas dire que c'est du remplissage, (du remplissage de lui), mais ce n'est plus de l'articulation, de la charpente. Ce n'est plus de l'organisation et de l'organe. Il faut donc dire que c'est du remplissement. Et non pas de la plénitude, mais de la mise en plénitude. C'est presque un foisonnement, c'est une sédimentation, cette sorte de sédimentation qui lui était propre. Enfin des vers comme il en faisait tant qu'il voulait, quand ça n'allait pas mal. Il vous en eût fait jusqu'à demain matin :
Les astres émaillaient le ciel profond et sombre; Le croissant fin et clair parmi ces fieurs de l'ombre Brillait à l'occident.
Immobile, ouvrant l'œil à moitié sous ses voiles.
Dans ce sédiment, dans ce gras limon et Ruth se demandait, en fin de strophe, annonçant la strophe
Solvuntur objecta
décisive, la strophe coronale, l'isolant, la coupant aussi, la laissant en suspens, suspendue sui" notre tête comme un bloc, comme une montagne carrée, était ellemême sa pierre angulaire indispensable, rectangulaire, quadrangulaire, sa pierre de taiUe, sa pierre qui ne bouge pas. Il fallait qu'elle fût ainsi, et ainsi à la rime en fin de strophe. C'est la pierre du gond. Tout tient à elle. Il fallait donc qu'il y eût cette autre rime en dait.
Il faudrait avoir en typographie comme en géologie des couleurs pour marquer les différentes couches d'une telle construction, les assises; la structure; ce qui est primaire, secondaire, tertiaire; ce qui est plan et ce qui est courbe; ce qui est horizontal et ce qui pUe; les courbes de niveau et les courbes de terrain; les isométries et les planimétries ; ce qui est du roc et ce qui est un humus, un dépôt, une courbe, une tourbe, une vase féconde.
Tout reposait dans Vr et dans Jérimadeth; Les astres émaillaient le ciel profond et sombre ; Le croissant fin et clair parmi ces fleurs de l'ombre Brillait à l'occident, et Ruth se demandait,
Immobile, ouvrant l'oeil à moitié sous ses voiles. Quel dieu, quel moissonneur de l'éternel été Avait, en s'en allant, nég'ligemment jeté
Un temps.
Cette faucille d'or dans le champ des étoiles.
VICTOR-MARIE, COMTE HUGO
Nous aussi, à défaut de couleurs, nous avons nos hachures. Mais il nous en manque. Il nous faudrait notamment un degré plus fort pour le dernier vers. Pour la plénitude souveraine, pour le calme horizontal de ce dernier vers.
Faut-il noter, quand on analyse un peu dans le détail, que quand les vers ne sont pas tout à fait pleins et que même dans les vers pleins toute la force vient à la rime, comme il faut.
Faut-il entrer enfin dans le fin du travail, dans le dernier métier, dans le dernier détail, signaler ce parallélisme poussé, cette singulière conformité, plus que conformité, identité de construction entre cette avant-dernière strophe et une autre strophe lançante, une autre avant-dernière strophe du milieu du poème. Une identité de structure, d'ossature saisissante. Oh oh est-ce que nous aussi nous allons instituer un laboratoire de littérature française rue de la Sorbonne. Je pose les deux strophes sur la table de mon laboratoire. Voici la première, celle de la lin, l'avantdernière; on commence peut-être à la savoir :
Tout reposait dans Ur et dans Jérimadeth; Les astres émaillaient le ciel profond et sombre ; Le croissant fin et clair parmi ces fleurs de l'ombre Brillait à l'occident, et Ruth se demandait.
Et tout reste en l'air.
Solçnntiir objecta
Voici à présent la première des deux, le premier essai, le premier modèle de la même structm'C, de la même charpente exactement; Vautre avant-dernière, la première avant-dernière :
Comme dormait Jacob, comme doj'mait Judith, Booz, les yeux fermés, gisait sous la feuillée ; Or, la porte du ciel s'étant entre-bâillée Au-dessus de sa tête, un songe en descendit.
Et tout reste aussi en l'air. C'est aussi une strophe qui annonce, une strophe qtu ouvre. Une entrée. Un appariteur, une huissière de strophe.
Tout y est. C'est une symétrie de construction, d"usage, d'emploi, de destination parfaite. Poussée jusqu'au dernier détail. Ce sont deux strophes jimielées, geminatae, qui se répondent parfaitement. La première annonce la deuxième, pour qui a quelque sens de la structure, la deuxième rappelle la première. La première prépare la deuxième, est une image anticipée de la deuxième. C'est bien la même résonance, la même frappe donnée à deux temps.
Tout y est. Le premier vers horizontal, grand, balancé sur deux noms propres, les deux noms propres à l'hémistiche ; l'un à l'hémistiche, l'autre à la rime :
Tout reposait dans Ur et dans Jérimadeth;
Comme dormait Jacob, comme dormait Judith,
(et alors il est impossible de ne pas voir comme Jérimadeth, ainsi placé (je ne parle pas de Judith) est hébraïque, quand on y pense. Non seulement il a le
VICTOR-MARIE, COMTE HUGO
même départ que Jéricho. Mais il a ce même grand / initial que Judith. Rien n'est Juif comme un J de grande capitale. Et il rime si merveilleusement avec tous ces beaux noms juifs : (Josabeth), Japhet, (que de J; comme j'avais raison), Nazareth, Génésareth, Seth. (Comme on voit bien qu'il est de la même famille.)
Le deuxième vers quelconque : (du quelconque de Victor Hugo) :
Les astres émaillaient le ciel profond et sombre;
Booz, les yeux fermés, gisait sous la feuillée ;
les rimes féminines. Lourdes et longues; traînantes, traînées. Puis de part et d'autre un morceau d'un vers et demi qui de part et d'autre crée une première suspension, un premier degré, dans la suspension, une première attente :
Le croissant fn et clair parmi ces fleurs de l'ombre Brillait à l'occident,
Or, la porte du ciel s'étant entre-bâillée Au-dessus de sa tête.
Enfin la pierre angulaire d'un demi-vers qui crée une
lo3 objecta. — 9.
Solçuntur objecta
nouvelle attente, qui met, qui tient, qui laisse tout en suspens, en attente au deuxième degré :
et Ruth se demandait,
un songe en descendit.
enfin le fln du fin, la rime riche d'un nom commim avec un nom propre, avec consonne d'appui; sur consonne d'appui ; et la rime avec ce nom propre, ce qui est le dernier des derniers, le dernier raffinement, pour un maître rimeur, la rime avec ce nom propre d'un temps personnel de la conjugaison d'un verbe : Judith, descendit; Jérimadeth, demandait. Dans les deux cas, (avec un nom propre), troisième personne du singulier (du parfait ou de l'imparfait) de l'indicatif. De l'imparfait ou du prétérit. La rime non attendue, ou enfin attendue à force de n'être pas attendue, la rime attendue doublement inattendue ; nullement cette rime paresseuse attendue, cette rime toute allante qui fait rimer le nom avec le nom, l'adjectif avec l'adjectif, le verbe avec le verbe, l'adverbe avec l'adverbe.
Qui vous dira la vérité. Qui vous révélera désormais les secrets de la facture. Car tels étaient nos sérieux Délassements Comiques. Il en est de moins graves. Il en est de moins sages. Il en est de moins fous. Qui vous dira sur la plaine, devant un autre coucher de soleil, (il en est tant), triste et rouge et grand sur l'étang de Saclay, triste et long sur la plaine, sur le chaume et sur
VICTOR-MARIE, COMTt riUGO
le blé, devant, sous un ciel de nuages qui vous récitera les grands vers de la pluie et du beau temps; du temps qu'il fait et du temps qid passe ; du temps temporel et du temps climatérique ; das Wetter et die Zeit; — tempus, tempestas atque temperies :
Le soleil s'est couché ce soir dans les nuées ; Demain viendra l'orage, et le soir, et la nuit; Puis l'aube, et ses clartés de vapeurs obstruées. Puis les nuits, puis les jours, pas du temps qui s'enfuit!
Tous ces jours passeront; ils passeront enfouie Sur la face des mers, sur la face des monts^. Sur lesjleuves d'argent, sur les forêts où roule Comme un hymne confus des morts que nous aimons.
Et la face des eaux, et le front des montagnes. Ridés et non vieillis, et les bois toujours verts S'iront rajeunissant ; le Jleuve des campagnes Prendra sans cesse aux monts le jlot qu'il donne aux
[mers.
Mais moi, sous chaque jour courbant plus bas ma tête.
Je passe, et, refroidi sous ce soleil joyeux.
Je m'en irai bientôt, au milieu de la fête.
Sans que rien manque au monde immense et radieux!
Avril 182g. Il avait 27 ans. Il n'était pas tout à fait près de s'en aller au milieu de la fête. Il passait, mais il passait lentement. Il ne se refroidissait heureusement que graduellement sous ce soleil joyeux. Vous me disiez : Ces vers, ces poèmes sont précisément les poèmes de ce pays-ci, de cette Ile de France. Ils ont été faits pour ce
Solçiintiir objecta
pays-ci même. Ils sont nourris de ce pays-ci. De ces paysages. De ces horizons. C'est ce pays-ci- qu'il traversait à pied quand il allait voir madame Drouet. Elle demeurait ici ou à vingt lieues près dans tel pays, dans tel château, dans telle maison. Car je sais plus de vers et vous savez plus d'iiistoire. Et ainsi nous jouons l'aveugle et le paralytique. Nous remarquions en effet que le poème précédent, (dans les mêmes Feuilles d'automne; on ne remarque pas assez ce titre, les Feuilles d'automne; c'est à vingt-sept ans qu'il faisait tomber ses Feuilles d'automne, celui-là, à vingt-six ans. Il a toujours su s'y prendre. Il a toujours été précoce. Il a toujours été le roi des malins.) à mademoiselle Louise B., était intitulé Bièvre. Il n'est pas très réussi. Il n'est même pas réussi du tout. C'est une excitation à blanc de littérature, à faux, un fatras, un fouillis, un amoncellement de littérature. Une excitation à froid. D'abord ça commence par les rimes en ombre, ce qui est toujours mauvais signe dans Hugo. Nous remarquions là dessus que Hugo réussit généralement beaucoup moins quand il décrit pour décrire, ou enfin quand il veut décrire, surtout un paysage, que quand il décrit sans le faire exprès, et peut-être sans s'en apercevoir, en un certain sens, autant qu'un homme comme Hugo peut ne pas s'en apercevoir. Et qu'il n'est peut-être pas le seul. Je veux dire qu'il décrit beaucoup mieux, ou enfin qu'il décrit bien, si c'est décrire, quand sans y penser, sans se diriger pour ainsi dire vers la description, vers le paysage il situe dans un pays, involontairement, presque, peut-être inconsciemment, parce qu'il le faut bien, un sentiment qpii alors paraît fixer toute son attention, (Entre mille exemples la Tristesse d'Olympio).
VICTOR-MARIE, COMTE HUGO
(Mon Dieu comme ces bonnes gens des campagnes, comme ces vignerons des coteaux d'Orléans ont raison de savoir que je suis un professeur). Je vous rétorquais qu'il avait voué son poème aux pires désastres en le plaçant sous l'invocation de Fénelon. Que tout ce qui venait de Fénelon portait malheur. Que c'était un propre encouragement au bafouillage, une garantie de bafouillage, et qu'il avait suivi ce propre encouragement. Qu'au surplus ces paysages, (dans la nature), étaient infiniment plus beaux que pour du Fénelon. Que c'était un rude contresens que de les avoir mis sous l'invocation de Fénelon. Que c'était un sinistre patron. Qu'au demeurant cette phrase montée en épingle, et sur laquelle on s'extasie dans les pensionnats : Un horizon fait à souhait pour le plaisir des yeux était la phrase que je haïssais le plus de toute la littérature française; et de toutes les littératures que je connais ; et de celles que je ne connais pas. Qu'elle m'agace; et en elle-même; et parce qu'elle est de Fénelon; et parce qu'elle est je crois de Télémaque. D'abord on la cite toujours. Et moi je n'aime pas les citations.
Des vers connus; des vers trop connus; des vers inconnus; des vers méconnus. Ils n'étaient peut-être pas tous de Victor Hugo. Qui passant devant le Sénat qu'on répare, (lui aussi il se refroidit sous le soleil joyeux), palais du Luxembourg, côté du Luxembourg, et voyant de joyeux maçons syndiqués, (à moins que ce ne soit de joyeux maçons fonctionnaires; ou plutôt c'est certainement les deux ensemble), monter allègre-
Solvuntiir objecta ,
ment sur d'invraisemblables échelles, (en France nous avons toujours très bien su faire les échafaudages), qui vous dira sourdement comme en lui-même et malgré lui-même l'inévitable
De hardis compagnons sifflaient sur leur échelle.
Qui vous dira ce que vous savez beaucoup mieux que moi. Mais dire à celui qui sait beaucoup mieux que vous, voilà ce qui me plaît, voilà l'enseignement que je • distribue, n'est-ce pas là le véritable enseignement. Le principe du véritable enseignement. Dire à celui qui sait beaucoup mieux que soi. Cette distribution toutefois ne serait point complète, car elle ne serait point savante, car eUe ne serait point scientifique, cette édition ne serait point savante si nous n'y mettions pas des notes. Avez-vous jamais vu une édition savante, où il n'y avait pas des notes. Nous prendrons donc nos notes, et pêle-mêle nous les alignerons ici. Mais pour qu'elles soient plus savantes, pour même qu'elles soient savantes, nous les disposerons en paragraphes. Nous les classerons censément par paragraphes. Et pour que ces paragraphes soient plus savants, pour qu'ils soient véritablement scientifiques nous les numéroterons. Tout le monde sait que la numérotation c'est la numération, et que la numération, que le numéro fait le commencement de la science. Car le numéro en bon français n'est-il pas le nombre et le nombre ne fait-il pas l'ime partie, n'est-il pas l'une matière des deux de la mathématique.
VICTOR-MARIE, COMTE HUGO
§ 1. — Sur le calcul (encore de la science) que nous avons fait sur quarante ans. — Encore un calcul, ou le même, sur quarante ans. Quarante ans peut être quarante ans d'âge ou quarante ans de durée. Sous cette réserve que c'est la durée qui amène l'âge. (Il pleut des vérités premières.) Ainsi cet âge que nous avons, ces quarante ans, un rien, ce rien de dm-ée qui nous sépare de la première enfance, ces quarante ans qui tiennent dans le creux de la main, d'une part c'est tout ce qui nous sépare de 70, qui est si loin, et également, aussi long, d'autre part c'est ce qui séparait les Châtiments de Waterloo, le Hugo des Châtiments du Napoléon de Waterloo.
D'autre part quand nous étions enfants nous étions comme infiniment plus près des Châtimeuts qu'il n'était près de Waterloo. Car nous touchions pour ainsi dire aux Châtiments. Nous les touchions de la main. Quand j'étais jeune et que Boitier me les faisait lire, en somme c'était un livre qui venait de paraître. La République aussi venait de paraître. Était un livre qui venait de paraître. Et que nous lisions, de quel cœur. Nous étions à vingt ans des Châtiments, trente ans, et lui il était à quarante ans de Waterloo. Emportés par le courant, tout occupés, tenus par l'astreinte et par le foisonnement de la vie nous ne nous sommes pas aperçus que c'est vers 1895, (nous a\'ions \ingt-cinq ans), que nous passâmes le point critique. 1894; 1895; 1898. L'affaire Dreyfus déjà fermentait. Au moins en dedans. Secrètement pour nous. Non pas secrètement pour tout le monde. Depuis un an elle était comme décrétée. Elle avait été ouverte. Officiellement ouverte. Ouverte comme par un décret de (la) destination. Un an, deux ans elle allait fermenter,
Solviintur objecta
couver, gagner, gagner. Trois ans, et elle allait éclater pour la sacrification de nos jeunesses.
Ainsi nous ne nous aperçûmes pas que vers ce 1895 nous passâmes le point critique, c'est-à-dire que nous fûmes, que nous vînmes distants des Châtiments exactement comme les Châtiments étaient distants de Waterloo. Hugo était alors bissecteur, passa un instant bissecteur entre Napoléon et nous. Mais nous avions bien autre chose en tête, nous avions bien autre chose à faire, une folie nous dévorait, qu'à voir que nous passions par-dessus des points critiques. Deux longueurs de temps étaient égales : Napoléon à Hugo, Hugo à nous. Un déséquilibre s'établit ce jour et l'équilibre ne s'établii'a plus. On ne sait pas comment ça se fait, de ces deux longueurs de temps, l'une n'a plus bougé, ne bougera plus. L'autre prend un jour tous les jours. Le temps passe. La date s'arrête. Le temps passe. La date reste. La date est tme inscription du temps. Dans quelques années nous serons une fois et demie plus loin de Hugo, de ce Hugo, qu'il n'était loin de ce Napoléon. Mais toute la vie nous continuerons de croire que nous touchons aux Châtiments et de savoir que les Châtiments ne touchaient pas à Waterloo. Les comptes obscurs que nous établissons inconsciemment en venant au monde pour savoir où nous en sommes, pour voir en nous-mêmes à quel moment du monde nous venons au monde, à quel moment, à quelle date nous apparaissons, nous autres à notre tour, les calculs globaux, sommaires que nous faisons sans même nous en apercevoir quand nous arrivons à l'âge de raison pour savoir où nous en sommes, comment placés nous sommes, (c'est-à-dire en somme un peu qui nous sommes), sont invincibles. Ils sont indéfaisables. Et comme dit
VICTOR-MARIE, COMTE HUGO
l'autre indéfectibles. Ils comptent pour toute la vie. Nous ne pouvons jamais nous en dépouiller. Ils demeurent toujours. Au fond nous ne cherchons pas même à nous en dépouiller. Nous ne tenons pas du tout à nous en dépouiller, à refaire, à recommencer nos calculs. Nos comptes. Plus au fond, plus profondément nous sommes si heureux de ne pas les recommencer, de ne pas chercher à les recommencer, de ne pas en avoir envie, de ne pas même avoir l'idée de les recommencer. Un sentiment plus profond encore et plus cher que la paresse nous y pousse et nous y retient. Nous y tient et nous y entretient. Nous aimons mieux les tenir valables, nous les tenons valables pour l'existence; pour toute notre vie; pour tout notre temps. Au fond, sans trop y penser, sans bien vouloir y penser, nous les tenons valables pour notre éternité même.
C'est une des plus grosses difficultés, disons le mot c'est une des plus grosses, des plus graves contrariétés intérieures, sinon la plus grave, (aussi je ne suis pas surpris que l'on ne nous en parle nulle part), de la pédagogie, — je veux dire naturellement de la paternité, — de la paternité spirituelle et de la paternité charnelle, — que cette tendance invincible que nous avons, que cette tentation de faire servir, de faire compter notre compte aussi pour nos enfants, pour les générations suivantes. Un compte qui ne devrait pas même nous servir à nous-mêmes, qui ne devrait même pas compter pour nous-mêmes, si nous savions vieillir, si nous consentions à vieillir. On ne s'installe qu'ime fois dans la vie. On a déjà eu tant de mal à s'installer. D'abord alors on veut que cette installation compte pour toute la vie. Serve pour toute la vie. Et on y
SoWiintur objecta
réussit tant bien que mal. On ne veut pas recommencer la vie. Puis on aime les enfants. On les aime mal. Donc on les aime mal. On croit que c'est de Famour et de la paternité, on croit que c'est de l'amour paternel que de vouloir, que de leur faire que leur vie soit la prolongation de la nôtre. Que notre installation compte pour eux. Serve pour eux. Que notre compte compte pour eux. Laissons nos enfants s'installer pour eux, compter pour eux, commencer pour eux. Ils ont sept ans. Ils ont douze ans. Laissons-les faire leurs comptes, qui nous chassent.
§ 2. — Poussons nos merveilleuses, nos mystérieuses recherches. La véritable ode à la Colonne, tout court, n'est pas dans les Odes; elle n'est pas ime ode; enfin elle n'est pas intitulée une ode. Elle est dans les Chants du Crépuscule, le deuxième chant. Les Chants du Crépuscule, au moins leur début, leur départ, sont tout entiers sous l'influence, on pourrait presque dii-e sous l'inspiration, au moins temporaire, au moins provisoire, de la révolution de i83o. Il avait fort bien vu naturellement, ou plutôt, ce qui vaut mieux, il avait très bien senti que ces trois journées n'étaient pas, ne pouvaient pas être un simple recommencement, un recommencement pur et simple, mie imitation plus ou moins traditionnelle des grazides journées révolutionnaires de la grande Révolution; qu'elles étaient, qu'il fallait qu'elles fussent tout autre chose; car l'Empire s'était produit depuis, l'Empire s'était mis entre, l'épopée impériale, il y avait eu l'Empire entre les deux. Il avait bien senti tout ce qu'il y avait, tout ce
VICTOR-MA.RIE, COMTE HUGO
qu'il y avait eu dans ces nouvelles journées de napoléonien, de gloire impériale, de guerre impériale, d'épopée impériale. Ce n'est point dans sa préface qu'on le voit, dans sa préface sans titre ni mention de préface, datée du 25 octobre i835, et qui, comme toutes ses préfaces en prose, est un chef-d'œuvre de bafouillage. C'est déjà dans le Prélude, qui est beau, étant en vers, daté du 20 octobre i835, et après lequel en effet il n'avait plus rien à mettre en préface :
De quel nom te nommer, heure trouble où nous
[sommes ?
où sont précisément les trois ou quatre grands vers de cette strophe :
« C'est peut-être le soir qu'on prend pour une aurore! Peut-être ce soleil ver^s qui l'homme est penché. Ce soleil qu'on appelle à l'horizon qu'il dore. Ce soleil qu'on espère est un soleil couché ! »
Cette liaison de guerre, cette liaison napoléonienne est marquée au seuil du recueil, dans le premier poème du recueil, Dicté après Juillet i83o, en vers dont les xms sont bons et les autres mauvais :
Frères ! et vous aussi vous avez vos journées ! Vos victoires, de chêne et de Jleurs couronnées. Vos civiques lauriers, vos morts ensevelis. Vos triomphes, si beaux à l'aube de la vie. Vos jeunes étendards, troués à faire envie A de vieux drapeaux d'Austerlitz!
Mais on ne peut pas dire que cette parenté, que cette liaison lui ait échappé.
Solvuntur objecta
Soyez fiers ; vous avez fait autant que vos pères. Les droits d'un peuple entier conquis par tant de
[guerres, Vous les avez tirés tout vivants du linceul. Juillet vous a donné, pour sauver vos familles,...
Vous êtes bien leurs fils ! c'est leur sang, c'est leur âme.. .
Ils ont tout commencé : vous avez votre tour.
C'est pour vous qu'ils traçaient avec des funérailles Ce cercle triomphal de plaines de batailles. Chemin victorieu.x, prodigien.x travail.
Qui de France parti pour enserrer la terre. En passant par Moscou, Cadix, Rome et le Caire, Va de Jemmape à Montmirail!
§ 3. — On ne saurait trop lire Hugo potir prendre des leçons de constance. On ne saurait croire combien de fois il a manqué, tenté, essayé, recommencé certains morceaux, certains vers et certaines strophes, avant d'atteindre, en un jour de bonheur, à la forme défmitive, à la plénitude. Combien de fois il a lancé dans tous les sens des essais, avant d'obtenir une fois le morceau. Des essais qui ne lui revenaient jamais, qui ne lui restaient jamais sur la conscience, puisqu'il les pubHait, puisqu'il publiait tout. Il y aurait tout un travail à faire, ou plutôt une multitude de ti'avails, à prendre toutes ces familles, toutes ces parentés, toutes ces filiations, toutes ces contaminations, les bons enfants et les mauvais, les bien venus et les mal venus, les apolliniens et les avor-
VICTOR-MARIE, COMTE HUGO
tons, les chevalier Phœbus et les Quasimodo, suivre toutes ces traces, noter les essais, les glorieux et les inglorieux, mesurer les pas, parvenir enfin avec lui au triomphe. Il avait un don unique entre tous, un don particulièrement précieux pour le travailleur, pour le producteur, pour im bourreau de travail comme lui, pour un gros abatteur de besogne : ce cynisme particulier, si parfait, cette impudence païenne, cette impudeur qui lui faisait donner presque indistinctement au public, et sensiblement aussi honorablement les uns que les autres tout ce qu'il produisait; le bon et le mauvais; sachant bien que dans le tas il y (en) avait du très bon; et que si ce n'était pas pour aujourd'hui ce serait pour demain.
§ 4. — Il disait lui-même qu'il ne faut jamais corriger un Uvre qu'en en faisant un autre. Notamment Odes et Ballades, préface de 1828 : car, sa méthode — (il adorait parler de lui à la troisième personne, l'auteur, l'auteur de ce livre) — consistant à amender son esprit plutôt qu'à retravailler ses livres, et, comme il l'a dit ailleurs, à corriger un ouvrage dans un autre ouvrage, on conçoit que chacun des écrits qu'il publie...
§ 5. — La dernière strophe que nous venons de citer est par exemple, in fine, un essai malheureux d'enfer-
Soh'iintiir objecta
mer en une strophe, en un vers, en quelques vers, tout l'espace, toute l'étendue de la conquête napoléonienne.
Chemin victorieux, prodigieux travail, Qui de France parti pour enserrer la terre, En passant par Moscou, Cadix, Rome et le Caire, Va de Jemmape à Montmirail !
n'est autre, n'est que l'essai laborieux, contourné, linéaire, pénible, plusieurs fois maladroit, qui dans le même recueil, deux ans plus tard, dans Mil huit cent onze! — (lo août i83o — août i832) — devait éclater en ce vers d'une évocation prodigieuse; réussie, totale, d'une grandeur égale à la grandeur de son objet :
Ce n'était pas Madrid, le Kremlin et le Phare, [La diane au matin fredonnant sa fanfare,]
§ 6. — Ce qui prouve qu'un vers est toujours plus grand que plusieurs vers.
§ 7. — Gomme aussi un mot est toujours plus grand que plusieurs mots.
§ 8. — Aussi je ne peux pas souffrir les personnes qui mettent plusieurs mots.
<$ 9. — Nos enfants n'ont pas à reprendre (le fil) du même endroit, du même point que nous. Nous n'oublions que cela. C'est tout.
§ 10. — Nos enfants n'ont pas notre âge. Un point, c'est tout. Ils n'ont pas notre âge de l'humanité.
VICTOR-MARIE, COMTE HUGO
§11. — Un mot n'est pas le même dans un écrivain et dans un autre. L'un se l'arrache du ventre. L'autre le tire de la poche de son pardessus.
§ 12. — Les blessures que nous recevons nous les trouvons dans Racine. Les êtres que nous sommes nous le trouvons dans Corneille.
§ 13. — Suite de Dicté après Juillet 1830. — Vous êtes
Vous êtes les enfants des belliqueux lycées ! Là vous applaudissiez nos victoires passées ; Tous vos jeux s'ombrageaient des plis d'un étendard. Souvent Napoléon, plein de grandes pensées, Passant, les bras croisés, dans vos lignes pressées, Aimanta vos fronts d'un regard!
Aigle qu'ils devaient suivre, aigle de notre armée
§ 14. — C'est aussitôt après que vient //. — A la Colonne. — La liaison n'est pas marquée dans le texte seulement, elle est marquée dans l'ordre même des poèmes. L'épigraphe nous apprend, une épigraphe qui n'est plus une vieille chanson et qui n'est plus de Du Bellay, rme épigraphe nous apprend que Plusieurs pétitionnaires demandent que la Chambre intervienne pour faire transporter les cendres de Napoléon sous la colonne de la place Vendôme.
Solvuntur objecta
Après une courte délibération, la Chambre passe à l'ordre du jour.
(Chambre des députés, séance du j octobre i83o.)
C'est le poème
Oh! quand il bâtissait, de sa main colossale, Pour son trône, appuyé sur l'Europe vassale.
Ce pilier souverain, Ce bronze, devant qui tout n'est que poudre et sable, Sublime monument, deux fois impérissable,
Fait de gloire et d'airain;
Quand il le bâtissait, pour qu'un jour dans la ville Ou la guerre étrangère ou la guerrç civile Y brisassent leur char,
Ça c'est pour la Commune. Et aussi pour la Guerre. Pour les deux Guerres conjuguées.
^15. — Si une note est savante, une note sur une note est savante au carré. Ceci est donc une note sur la note précédente. Pareillement, parallèlement appuyé sur l'Europe vassale est aussi mi essai, un pâle essai du grand commencement de Mil huit cent onze! —
O temps où des peuples sans nombre Attendaient, prosternés sous un nuage sombre. Que le ciel eût dit oui!
VICTOR-MARIE, COMTE HUGO
Sentaient trembler sous eux les États centenaires. Et regardaient le Louvre entouré de tonnerres, Comme un mont Sindi!
Courbés comme un cheval qui sent venir son maître.
§ 16. — Ceci n'est plus une note sur une note. C'est une autre. Dans Hugo la Colonne, l'Arc de Triomphe et les Invalides marchent ensemble, si je puis dire. Il y a une liaison historique, politique; réelle, littéraire entre ces trois monuments. Aujourd'hui, par un événement historique et politique qu'il y aurait Heu d'approfondir, par un événement réel et littéraire la position de ces trois termes a changé, la liaison a changé. La Colonne s'est comme effacée, malgré Vuillaume. Et c'est le Panthéon qui est comme venu la remplacer. Surtout depuis que Hugo y est venu et l'a fait rendre, s'il est permis de parler ainsi, aux grands hommes. Aujourd'hui la trilogie des monuments c'est l'Arc-de Triomphe, le Panthéon et les Invalides.
§ 17. — Les blessures que nous recevons, nous les recevons dans Racine ; les êtres que nous sommes, nous le sommes dans Corneille.
§ 18. — Quoi qu'ils en disent, quoi qu'ils en pensent même peut-être, les Français sont généralement cornéliens. Et d'autre part comme il n'y a que les Français
169 objecta. — 10
Soiviintiw objecta
qui soient assez fins pour être raciniens, il suit qu'en réalité il y a beaucoup moins de raciniens que de cornéliens.
§ 19. — Quand nous ferons, à notre tour, quand nous referons après tant d'autres le célèbre parallèle (si inégal) de Coimeille et de Racine, nous reconnaîtrons aisément, ce sera une de nos premières constatations, une de nos reconnaissances capitales, mais une de nos reconnaissances pour ainsi dire préliminaires, sur le seuil, avant le seuil, que Corneille ne travaille jamais que dans le domaine de la grâce et que Racine ne travaille jamais que dans le domaine de la disgrâce. Corneille n'opère jamais que dans le royaume du salut, Racine n'opère jamais que dans le royaume de la perdition. Corneille n'a jamais pu faire des criminels et des pécheurs, (ses plus grands criminels et ses plus grands pécheurs), qui ne fussent éclairés de quelque reflet de quelque lueur de la grâce, qui ne fussent nourris de quelque infiltration de la grâce ; abreuvés ; qui ne se sauvassent en quelque point, en quelque sorte. De quelque manière. Et même les sacrés de Racine sont pétris de disgrâce. Ce n'est pas seulement Phèdre qui est une païenne, et une chrétienne, et une janséniste à qui la grâce a manqué. Non seulement toutes ses femmes et toutes ses victimes et tous ses hommes. Mais ses enfants même, ce qui est infiniment pire, mais ses sacrés mêmes, ses exécrables prêtres, Joad, Eliacin, Josabeth; Esther, Mardochée; son prophète même, ou ses prophètes. Ils sont tous irrévocablement pétris de disgrâce, (serait-ce donc de la disgrâce janséniste ; qui placée comme un germe, comme un virus à l'origine
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même, au point d'origine de l'homme et de l'œuvre, se serait ensuite et lentement et patiemment diffusée jusqu'aux membres les plus éloignés ; comme naturellement; par une diffusion naturelle; sans compter les contaminations auxiliaires d'une amitié seulement interrompue), (et peut-être seulement ajjparemment interrompue), ils sont tous quelqu'un à qui la grâce a manqué. Non seulement des chrétiens à qui la grâce a manqué, mais tous, des païens pour ainsi dire à qui la grâce a manqué, des Grecs, des Romains ; des Infidèles à qui (on peut le dire, si étrange que cela paraisse), à qui la grâce a manqué; des Turcs; enfin des Juifs mêmes, des prophètes à qui la grâce a manqué, autant qu'on peut le dire, au moins la grâce précisément de prophétie.
Par contre il y a quelque chose de désarmant, de vraiment touchant à voir l'opiniâtreté forcenée, frénétique, l'entêtement, l'efforcement, la persévérance, l'endurance, la force d'iUusion sur soi, la méconnaissance de soi, la constance extraordinaire, l'application, le studieux, le sérieux, la patience, le scolaire avec lequel Corneille s'est efforcé pendant toute l'immense deuxième moitié de sa carrière.
Le sort, qui de l'honneur nous ouvre la barrière, Offre à notre constance une illustre matière;
s'est appliqué laborieusement à faire des criminels extraordinaires, plus noirs que le noir de fumée, sans jamais parvenir, le vieux et le maître, avec tout ce labeur, malgré tout ce labeur, à faire un seul être disgracié. Racine n'a jamais pu faire un être gracieux, non pas même Bérénice.
SoUnintnr objecta
Corneille n'a jamais pu faire que des êtres gracieux, Racine n'a jamais pu faire que des êtres disgraciés, et ce qu'il y a de tragique c'est qu'il est impossible de nier qu'il les faisait tout naturellement, qu'ils sortaient de lui, qu'Us lui venaient naturellement ainsi.
Les vieux criminels censément les plus endurcis de Corneille ont le coeur plus pur que les plus jeunes adolescents (et surtout adolescentes) de Racine. L'impmssance à la cruauté des cornéliens est désarmante. La cruauté naturelle, profonde, des raciniens est sans limite. Et cela sans aucune exception. Cette Iphigénie même, par exemple, pour nous en tenir dans ces notes et dans cette inscription à un seul exemple, cette Iphigénie même par exemple dont on nous parle tout le temps, comme elle est déjà foncièrement cruelle, (la cruauté des jeunes, la pire de toutes, la seule peut-être irrévocable, implacable, infernale, irrévocablement condamnée, irrévocablement perdue), (inguérissable et d'ailleurs littéralement monstrueuse), comme sa soumission à son père a un fond de cruauté, comme elle est bien déjà la fille d'Agamemnon et de Clytemnestre. Cette réponse terrible à son père, d'une sourde cruauté tragique :
Mon père, Cessez de vous troubler, vous n'êtes point trahi. Quand vous commanderez, vous serez obéi. Ma vie est votre bien. Vous voulez- le reprendre : Vos ordres sans détour pouvaient se faille entendre. D'un œil aussi content, d'un cœur aussi soumis Que facceptois l'épou.x que vous m'aviez promis, Je saurai, s'il le faut, victime obéissante, Tendre au fer de Calchas une tète innocente,
VICTOR-MARIE, COMTE HUGO
Et respectant le coup par vous-même ordonné, Vous rendre tout le sang que vous m'avez donné.
Il n'y a pas un mot, pas un vers, pas un demi-vers, pas un membre de phrase, pas une conjonction, il n'y a pas un mot qui ne porte pour mettre l'adversaire, (le père), dans son tort. Le dialogue racinien est généralement un combat, (on pourrait dire constamment un combat); dans le dialogue racinien le partenaire est généralement, constamment un adversaire ; le propre du personnage racinien est que le personnage racinien parle constamment pour mettre l'adversaire dans son tort, ne se propose que de mettre l'adversaire dans son tort, ce qui est le commencement même, le principe de la cruauté. Les personnages cornéliens au contraire, qui sont la courtoisie, la générosité même, même quand il ne veut pas, même quand ils ne veulent pas, ne parlent jamais que pour mettre l'adversaire, le partenaire, l'ennemi même da7^s sa raison, et ensuite vaincre libéralement cette raison.
Tout est adversaire, tout est ennemi aux personnages de Racine, ils sont tous ennemis les uns des autres et ils ne parlent jamais que pour mettre l'adversaire dans son tort et ainsi justifier d'avance ensemble, en dedans, les cruautés qu'ils exerceront sur lui, comme lui-même a déjà justifié les cruautés qu'il exercera sur eux.
Les victimes de Racine sont elles-mêmes plus cruelles que les bourreaux de Corneille. Ces pauvres bourreaux de Corneille ne réussissent point à être réellement cruels. Ils ne le sont point naturellement, sincèrement. Ils ignorent le raflînement, qui est toute la cruauté. Le raffinement ne leur vient point. Ils n'en ont pas le goût,
1^3 objecta. — lo.
Solvuntur objecta
ils n'y ont point de compétence. Nulle maîtrise. Ils n'y sont point inspirés. Ils ignorent la douceur, qui est toute et plus que la cruauté. C'est un genre où ils ne réussissent point.
Esther même ne vaut pas mieux. Elle a, on verrait aussitôt qu'elle est aussi cruelle, sinon plus ; elle a toute la perfidie de cruauté plus que d'une femme du monde, d'une femme de cour, et en plus, en outre, ce qui achève tout, comme Joad elle l'a sacrée.
Mais où cette Iphigénie est surtout redoutable, c'est dans la tendresse. Où elle est invincible, c'est dans la cruauté de tendresse. Alors il n'y a pas un mot qui ne porte :
Si pourtant ce respect, si cette obéissance Paroît digne à vos yeux d'une autre récompense,
(Au fond il n'y a pas un mot qui ne soit meurtrier). (Et
il faudrait les marquer tous).
Si d'une mère en pleuT's vous plaignez les ennuis, J'ose vous dire ici qu'en l'état où je suis Peut-être assez d'honneurs envirônnoient ma vie Pour ne pas souhaiter qu'elle me fût ravie. Ni qu'en me l'arrachant un sévère destin Si près de ma naissance en eût marqué la fin. Fille d'Agamemnon, c'est moi qui la première, Seigneur, vous appelai de ce doux nom de père; C'est moi qui si longtemps le plaisir de vos yeux. Vous ai fait de ce nom remercier les Dieux,
(Quels vers; une douceur unique; et il n'en reste qu'un arrière-goût de cruauté filiale pour ainsi dire; un goût, une sorte de cruauté filiale de jeune Atride, d'on ne sait quelle jeune Atride, avec tous les raffinements, comme
VICTOR-MARIE, COMTE HUGO
en germe, en filial, en jeunesse, en jeune bourgeon. Quels vers incroyables, dépensés à cela. Lui aussi quel poète chrétien il eût été, mais s'il eût été chrétien.
Et pour qui tant de fois prodiguant vos caresses. Vous n'avez point du sang dédaigné les faiblesses. Hélas! avec plaisir je me faisois conter Tous les noms des pays que vous allez dom.pter;
(Comparez la dure, la rude et presque insolente réponse, on oserait presque dire la mise à sa place, la rétorquation, le retorquement, la réfense, la remise en place de Rodrigue à son père, après, quand il s'est revêtu du droit de la faire, quand il a commencé par faire son devoir, presque insolente, si ensemble, si fondu, si loyalement respectueuse et presque insolente. C'est comme une prise de commandement, et qui sonne quelle virilité. Il n'y a pas de plus grande innocence. Quelle innocence dans cette révolte du Cid. Quelle impuissance de cruauté, d'offense dans ces cornéliens. Il n'y a pas de danger que Iphigéuie soit insolente. Elle est infiniment pire. Sous chacune de ses paroles, sous ses silences même, encore plus, sous chacun de ses silences couve ime insolence qu'elle veut bien ne pas dispenser, une impertinence volontairement restreinte, réduite, reconduite, tenue en main, tenue en guide, une insolence, une impertinence royale, fille de roi, quel roi, (secrètement fille d'Atride); ou le dernier, le pire de tout, ime insolence de tendresse, une impertinence tendre.
Et déjà, d'Ilion présageant la conquête, D'un triomphe si beau je préparois la fête.
Solvuntur objecta
Je ne m'attendais pas que pour le commencer, Mon sang fût le premier que vous dussiez verser.
Non que la peur du coup dont Je suis menacée Me fasse rappeler votre bonté passée.
Ne craignez l'ien : mon cœur, de votre honneur Jaloux, Ne fera point rougir un père tel que vous; Et si Je n'avois eu que ma vie à défendre. J'aurais sa renfermer un souvenir si tendre. Mais à mon triste sort, vous le savez, Seigneur, Une mère, un amant attachaient leur bonheur. Un roi digne de vous a cru voir la Journée Qui devait éclairer notre illustre hyménée. Déjà sûr de mon cœur à sa flamme promis. Il s'estimait heureux : vous me l'aviez permis. Il sait votre dessein; Jugez de ses alarmes. Ma mère est devant vous, et vous voyez ses larmes. Pardonnez aux efforts que Je viens de tenter Pour prévenir les pleurs que Je leur vais coûter.
AOAMEMNON
Ma fille, il est trop vrai. J'ignore pour quel crime La colère des Dieux demande une victime; Mais ils vous ont nommée. Un oracle cruel Veut qu'ici votre sang- coule sur un autel. Pour défendre vas Jours de leurs lais meurtrières Mon amour n'avait pas attendu vas prières. Je ne vous dirai point...
Il faudrait citer tout le poème, toute la tragédie. Agamemnon, et Clytemnestre. Achille seul, qui est bête, en est moins méchant. Il n'est pour ainsi dire pas cruel.
VICTOR-MARIE, COMTE HUGO
Mais c'est par dégradation, par effacement. II voudrait peut-être bien. Mais il ne peut pas. Il ne sait pas.
Tout ce que je veux retenir pour aujourd'hui, tout ce que nous pouvons retenir dans cette note c'est que Iphigénie parle, pense et sent dans le même registre qu'Agamemnon et que Clytemnestre. Et sa cruauté, cette sorte de cruauté native est encore aggravée, infiniment, de ce qu'elle a d' (apparemment) innocent, de ce qu'elle est une cruauté innocente, une cruauté de (grande) enfant. La cruauté est partout dans Racine. Elle est, elle fait le tissu même de son œuvre, la texture. Ses enfants (Eliacin) au fond sont plus cruels que ses femmes, avec l'aggravation de l'enfance, de l'apparente, de la prétendue innocence de l'enfance. Et ses femmes sont naturellement plus cruelles que ses hommes, ce qui n'est pas peu dire. Ou pour aller plus profondément peut-être, ses hommes sont femmes, ils ont tous souffert de la contamination féminine, de quelque contamination féminine. Ils sont tous dévirilisés, et c'est la cruauté féminine même que l'on retrouve en eux.
§ 20. — Cf. cette grande ignorance du mal de Corneille, cette grande inexpérience, cette grande incompétence, cette souveraine maladresse, notamment de la cruauté, qui est peut-être tout le mal. Ses grands criminels. Ses traîtres ne trahissent point. Ils voudraient bien. Mais ils ne savent pas. Ils ne peuvent pas. Cette grande impuissance du mal. Notamment de la cruauté. Ce manque d'invention du mal, de la cruauté ; ce manque total d'imagination. Et au contraire la terrible invention de Racine, cette terrible invention de mal, de cruauté; cette prodigieuse imagination racinienne.
SoU'iintur objecta
§ 21. — Les cornéliens ne se blessent jamais, même et surtout quand Us se tuent; leur honneur alors est précisément de ne point se blesser, en un sens de ne point se faire de mal. Plus ils sont ennemis, plus ils se battent, moins aussi, moins donc ils se veulent du mal, moins ils se veulent de mal, moins ils se blessent et ils veulent se blesser. C'est l'idée cornélienne même, on pourrait dire le système cornélien, le grand honneur cornéUen. Au contraire ces malheureux personnages de Racine, ils ont tellement la cruauté dans le sang, dans le sang charnel, que même quand ils ne sont pas eimemis, même quand ils ne se battent pas, ils se blessent toujours. Ils sont naturellement blessants. Ils blessent par métier, par office, par nature. Par attitude. Ils blesseraient pour se donner une contenance. Ils sont venus au monde blessants et un constant exercice aiguise leur cruauté, maintient l'aigu, la pointe de leur cruauté. De leur blessement. Même quand ils ne se veulent pas de mal, ils s'en font. Par natm-e, par entraînement; par habitude, par exercice; par maintien, par cette contenance; par désœuvrement, le pire de tout ; par attitude prise, gardée ; par une attitude de cœur. Par goût acquis, gardé. Et ils linissent toujours par se vouloir du mal, ne fût-ce que de s'en faire et de s'en être fait.
§ 22. — La libéralité est une certaine grâce dans les questions d'axgent. L'avarice au contraire y est une certaine rétractilité.
§ 23. — Il y a aussi et généralement, (et c'est la
VICTOR-MARIE, COMTE HUGO
même), une certaine libéralité du cœur et une certaine avarice de cœur.
§ 24. — Corneille est plein de toute libéralité. Il y a constamment dans Racine une avarice perpétuellement intelligente.
§ 25. — Corneille est gonflé d'un perpétuel pardon. Ils se pardonnent d'avance, par nature, tout ce qu'ils se feront. Dans Racine c'est diamétralement le contraire. Ils ne se pardonnent pas même ce qu'ils ne se sont pas fait.
§ 26. — Quand nous ferons notre Polyeucte, (vous n'avez jamais douté que nous le ferons), ce sera peutêtre le temps non point d'essayer de donner une idée de la grandeur de Corneille, mais de se proposer d'entrer un peu dans le détail de l'organisation de cette grandeur.
§ 27. — Par son impotence même de mal, de cruauté Corneille va plus profond que Racine. Car la cruauté n'est point, tant s'en faut, ce qu'il y a de plus profond. Elle n'est point le profond du cœur, elle n'est point le profond de l'homme. Il y entre souvent beaucoup de vanité. La charité va infiniment plus profond. Elle est si je puis dire un vice pire, infiniment pire, (une inhumanité, surhumanité, sous-humanité infiniment pire). Plus mordante, infiniment plus profond, plus dominante, plus attachée, à sa proie. Les saints et les martyrs
Solviintur objecta
sont infiniment plus pétris, tenus par la charité, infiniment plus pétris de (la) charité, infiniment plus mordus de charité que les criminels, que les cruels ne sont mordus de cruauté. L'empreinte, plus que l'empreinte, la blessure, la morsure, la nourriture est infiniment plus profonde, plus ineffaçable. (Plus grave). De la charité que de la cruauté. Le saint est infiniment plus marqué que le cruel. Il est infiniment plus dévoré de charité que le cruel n'est mordu de cruauté. Son cœur consumé d'amour. Son cœur dévoré d'amour. On pourrait presque dire que le saint est plus irrécusablement victime de sa charité que le criminel, que le cruel n'est victime de sa cruauté.
§ 28. — C'est pour cela que Corneille était tiré de toutes parts vers Polyeucte. Il était conduit, il montait de toutes parts vers Polyeucte. Par toute cette grâce, dont son œuvre est pleine; par toute cette charité, dont son oeu^Te est pleine; par tout son héroïsme; par vingt autres montées.
§ 29. — On parle toujours de l'ordonnance de Racine. L'opinion commune est qu'une ordonnance règne dans la vie et l'œuvre de Racine et qu'elle ne règne pas, au même titre et tant s'en faut, dans la vie et l'œuvre de Corneille. Qu'il y a une ordonnance dans la vie et l'œuvre de Racine. Il faut s'entendre. Sur ce mot. Sur le sens de ce mot. Racine est administré avec ime certaine ordonnance impeccable intelligente qui règne sensiblement dans la construction de la vie, presque souverainement dans la construction de l'œuvre, qui se poursuit, (mais alors souverainement), jusque dans le moindre
VICTOR-MARIE, COMTE HUGO
détail. Il faudrait beaucoup s'entendre sur cette ordonnance. Elle est réelle, et souveraine, dans le dialogue, dans le détail, dans le détail du dialogue. Le peu que nous avons donné (ï Iphigénie est saisissant d'ordonnance, merveilleux de cette ordonnance. Mais aussitôt qu'on pousse un peu plus loin on s'aperçoit presque aussitôt que celte ordonnance n'est pas toujours un ordre, et que vite, et que bientôt il s'en faut de beaucoup; que cette savante, que cette parfaite, que cette intelligente, que cette harmonieuse, que cette presque trop intelligente, que cette admirable ordonnance, (presque un peu fatigante), (et qui par une sorte de tension fatiguerait), (par une application comme trop tenue, soutenue, maintenue, que l'on donne et que l'on reçoit, qui ferait crier), bien tôt on s'aperçoit que cette impeccable ordonnance, loin d'être toujours im ordre, recouvre souvent les pires désordres, organiques. Tout le monde est forcé de s'apercevoir du désordre organique qu'il y a dans Phèdre, (je dis organique de tragique, je dis ici organique d'art seulement, je ne parle pas des autres, des autres organiques); non seulement un désordre (intime) de vie ; mais un désordre d'art ; un désordre organique croissant d'art. Ce désordre éclate dans Phèdre, où par ailleurs pullulent non pas seulement les beaux vers, mais des vers d'une profondeur, (d'humanité, de disgrâce), d'un retentissement, d'une beauté incroyable ; et tant des plus beaux vers qu'il y ait en français. Ce désordre éclate, à tous les yeux, dans Phèdre, mais il est partout, mais il était fréquent, luimême le sentait, lui-même le savait. Et il allait croissant, depuis longtemps, presque depuis toujours, quand il éclata dans Phèdre et quand lui-même le sachant
loi ohji'cta. — n
Sohmntiij' objecta
coupa court à sou œuvre, à la production de son œuvre par le plus audacieux arrêt qu'il y ait peut-être dans l'histoire des lettres, par le plus mystérieux, par le plus secret, lui-même par le plus tragique. Par le plus éminemment, par le plus profondément, pour ainsi dire par le plus techniquement tragique. Plus que tout autre, lui seul peut-être tout à fait ce grand psychologue connaissait son mal secret; cette impuissance intime d'ordre; cette singulière infirmité propre; son mal mystérieux; sa propre disgrâce. Plus le don du vers lui venait, lui montait, du vers profond, du vers sourd pour ainsi dire, du vers à retentissement illimité, à retentissement d'une profondeur infi^nie, par contre plus l'ordre lui manquait, l'ordre intérieur, l'organisme profond, la charpente organique; l'organisation de l'organique; l'ordre de l'organisation; l'organisation du tragique; un ordre plus profond. Singulière contrariété. Lui-même le sentait bien, l'analyste implacable. Croyons qu'il le sentait, qu'il le voyait, qu'il le savait plus que nous. Lui le cruel analyste, le maître de cruauté il sentit mieux que personne cette cruauté suprême, la seule irréparable peutêtre, la cruauté du don. Une interruption, un silence de douze et quatorze ans, une diète, un jeune de quatorze ans ne lui apporta aucim soulagement, s'il est vrai que le même désordre n'éclate jamais, n'éclate nulle part autant que dans Esther et Athalie : avec cette aggravation qu'il y devient le pire de tous, un désordre de sacristie, le plus incohérent de tous. Car quand on nous parle de V ordonnance éC Athalie, d'abord il ne faut pas confondre somptueux avec grand, et alors on a le droit de parler de somptueuse ordonnance, à condition qu'il soit bien entendu et qu'il demeure entendu que l'on sait
que ordonnance ne veut point dire ordre. Ordre profond, ordre organique.
§ 30. — L'appareil n'est point l'ordre. Ou plutôt tantôt il peut être un vêtement du désordre, intérieur, tantôt un appareil, un mécanisme extérieur, un mécanisme de levier, un simple outil, une traduction extérieure fidèle, pieuse, déférente, obéissante, de l'ordre, d'un profond ordre intérieur. Une manifestation, une représentation de l'ordre. Il peut être un pardessus jeté sur du désordre. Il peut être un vêtement fidèle qui porte au dehors le secret des articulations, de l'articulation, d'un ordre intérieur.
§ 31. — Ainsi une fois de plus ce que l'on croit communément, ce que l'on croit d'abord est tout simplement diamétralement le contraire de ce que recèle une réalité plus profonde. L'ordonnance est dans Racine, une ordonnance presque à ce point impeccable ciu'eUe nous pince au cœur et nous fait nous récrier. Qu'elle nous ferait crier. Mais un ordre profond, un ordre de race, un ordre de chair même est dans Corneille. Non seulement les tragédies de Racine ne sont pas toujours organisées dans le secret de leur corps, (mais au contraire machinées), mais généralement elles ne sont point organisées entre elles. Je dirais volontiers qu'elles sont comme en série numérique. Je veux dire qu'en un certain sens l'une recommence l'autre, comme un nombre recommence un nombre. Ce sont des nombres ordinaux qui se succè-
Solviintiiv objecta
dent, et par suite des nombres cardinaux. Lui-même le sentait bien et quand il rompit la série, on n'eut pas d'autre impression que celle d'une série linéaire qui s'arrête, qui s'interrompt, que l'on interrompt, d'une série arithmétique qui fortuitement s'arrêterait; que l'on rompt; d'une série homogène et unilinéaire en un certain sens; on n'a que l'impression d'une interruption ; on n'a nullement l'impression d'un découronnement ou d'un incouronnement, d'un inachèvement ou d'un désachèvement, d'un organisme qui ne parviendrait point à son achèvement, à son couronnement; d'un manque; ou si l'on veut d'un manque en quantité seulement; nullement d'un manque en qualité, en forme, en achèvement, en chef et en couronne.
Ils ont tous le même m,érite. 11 eût fait une tragédie comme tant d'autres (tragédies), comme tant d'autres les siennes, après tant d'autres, un chef d'oeuvre incontestablement; comme tant de chefs d'oeuvre, après tant de chefs d'oeuvre. Une Iphigénie en Tanride. Quoi encore, quel chef d'œuvre, voué d'avance à être un chef d'oeuvre. Mais un chef d'œuvre pom' ainsi dire en série linéaire homogène de chefs d'oeuvre. Un chef d'œuvre sans étonnement. Au fond il faisait toujours la même tragédie, qui était toujours un pur chef d'œuvre, en en variant, en en faisant varier constamment les données (presque arbitrairement et comme intellectuellement, comme on fait varier, à titre d'exercice, les données d'un problème de géométrie ou d'arithmétique, généralement d'un problème de mathématiques). Une tragédie racinienne est en un sens toujours la même tragédie. Qui est proprement la tragédie racinienne. Ainsi la série de ses tragédies est en un sens comme une
VICTOR-MARIE, COMTE HUGO
série mathématique, comme une série arithmétique, comme une série linéaire de chefs d'œuvre. Nullement une construction, mie structure organique. Lui-même le sentait bien et pour ne pas faire la même il faisait varier constamment les données, comme pour faire à chaque fois un autre problème; mais nullement les données intérieures, la race et le sang, les racines charnelles de la race et le cœur; cela, nul homme, fùt-il un homme du plus grand génie, et du plus rare, nul homme ne peut les faire varier; nul homme ne les peut reviser; car c'est plus profond que le génie même, c'est la source même, la souche et l'origine du génie; et de tout; nul homme ne les peut faire varier quand il veut; quand il lui est commode; à son gré; nul homme ne les peut commodément faire varier intellectuellement et arbitrairement. C'était tout de même une répétition. Lui faisait des répétitions, ou plutôt il continuait, il répétait une profonde répétition intérieure. Il manifestait, il représentait une sorte d'inciu-able répétition intérieure. Pour y échapper, pour s'en évader il faisait constamment jouer les personnages, il faisait varier les conditions. Mais il ne pouvait que les faire varier extérieurement, il ne pouvait que faire varier les conditions extérieures et pour ainsi dire géographiques; topographiques, chronographiques. Historiques. L'événement. Et encore au fond l'événement était toujours le même. D'une première part, moins extérieure, il faisait constamment varier les situations tragiques mêmes de ses personnages, (et les situations scéniques), les situations passionnelles réciproques de ses amants et de ses maîtresses; (mais tout cela était déjà donné, indiqué, limité, mesuré dans Andromaque, une fois
Soloiintiir objecta
pour toutes, une fois pour toutes ses tragédies, une fois pour toute sa carrière, le jeu maximum était donné dans Andromaque, le jeu à quatre, avec maximum d'irréversibilité (dans la passion, chacun des quatre, (ou des cinq, exactement, car il faut y mettre Hector), chacun des cmq aimant qui aime un(e) autre, (et le circuit ne s'arrêtant que parce qu'Hector est mort), (et (ainsi) (ou peut-être même non ainsi, non pour cela) parce qu' Andromaque et lui, (seuls), forment un couple clos), (et ce couple clos seul peut arrêter le circuit, un tel circuit, y mettre un terme). Et ce n'est point par hasard que nous sommes conduits à parler de maximum et par maximum. Ce nest point fortuitement que nous sommes contraints à faire intervenir cette expression venue des mathématiques. Il est certain que toute tragédie de Racine repose sur une sorte de jeu arithmétique, de combinaison arithmétique. Sur une combinaison de nombres, d'un certain nombre pour chaque. Andromaque par exemple au départ est une combinaison à quatre (ou cinq); elle donne sensiblement le maximum de nombre, le nombre maximum. Des formules arithmétiques très simples donnent (aussitôt) le nombre d'événements qui peuvent surgir de ces quatre (ou de ces cinq), le nombre maximum d'événements qui peuvent surgir d'un nombre déterminé de personnages interférant au maxitnum entre eux. C'est un nombre lui-même limité. Sous toute tragédie de Racine il y a, on distingue cette trame arithmétique. Bérénice même n'est point purement, uniquement une tragédie à deux. Elle est même elle aussi une tragédie à quatre, si l'on compte, comme on le doit, la raison d'État, personnage assurément plus important, personnage
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moins pâle, personnage plus personnage que ce pauvre Antiochus.
Toute tragédie racinienne ou plutôt la tragédie racinienne se présente toujours comme ayant une trame arithmétique. Et pour faire une tragédie par an, nouvelle, la même, pour renouveler sa même perpétuelle tragédie, son même chef d'œuvre, Racine est forcé, Racine en est réduit à faire varier arithmétiquement les données, les conditions arithmétiques de cette trame arithmétique, le nombre et la situation, les situations réciproques (arithmétiques et comme géométriques) de ses personnages, de ses passionnels.
§ 32, — Réparation à Racine et rectification pour le même. — Vous m'entendez bien, Halévy, heureusement vous me pardonnez à mesure que j'avance. Vous sentez combien moi-même je me sens grossier, combien je me fais l'effet d'un barbare, combien je me demande pardon quand je pousse dans l'œuvre de Racine une analyse aussi grossière. Des centaines, des milliers de vers m'assaillent de toutes parts, si purs, si beaux, si harmonieux; plus que virgiliens; si mélodieux même; d'une telle ligne, d'une telle plénitude, d'une telle beauté ; d'une telle courbe ; si paj'faits ; d'un tel accomplissement; si parfaitement purs, si parfaitement beaux, si parfaitement harmonieux; dune telle ligne, d'une telle coupe; d'un tel couronnement; si plastiques; si statuaires; d'une telle évocation; d'vm tel marbre; tant de vers inimitables, d'une beauté, d'ime pureté parfaite; aux profondeurs, aux reculées d'humanité infinies. Et entre tous assurément quand ce ne serait que ces quatre
Solçiintiir objecta
vers, les quatre vers culminants, les quatre vers de Bérénice font entendre une protestation éternelle; ils sont même sept :
Pour jamais! Ah! Seigneur, songez-vous en vous-
[même Combien ce mot cruel est affreux quand on aime? Dans uîi mois, dans un an, comm,ent souffrirons-nous. Seigneur, que tant de mers me séparent de vous? Que le jour recommence, et que le jour finisse, Sans que jamais 'Titus puisse voir Bérénice, Sans que de tout le jour je puisse voir Titus ?
Mais nous avons quarante ans, je crois l'avoir dit. Nous savons de la vie, nous connaissons, nous avons éprouvé de la vie. Nous sommes plus exigeants. Il ne nous suffit plus qu'un marbre soit impeccable. Il ne nous suflit plus qu'un vêtement de marbre. Nous voulons, nous devons rechercher plus avant. Plus outre. Sous le grain parfaitement fin, parfaitement pur de ce marbre, sous les plis impeccables, parfaitement harmonieux de ce vêtement, de ce revêtement, sous les plis antiques, inimitables, sous la draperie antique nous voulons savoir si un cœur bat pur, ou si ce ne serait pas un cœur cruel ; sous cette patine invinciblement dorée nous voulons savoir quel sang coule dans ces veines ; et si ce sont des veines pécheresses, au moins de quel péché ; tâche ingrate, pi'oposition ingrate, propos ingrat ; exigence ingrate, exigence virile ; requête ingrate, réquisition ingrate ; exigence quarantenairc nous voulons savoir comment sont articulés ces muscles de marbre, comment ils sont insérés dans l'épaule et dans la hanche, comment on leur a mis le bras dans
VICTOR-MARIE, COMTE HUGO
l'épaule. Pour parler assez grossièrement. Sous ces plis harmonieux, sous ces plis de vêtement incomparables, il faut, nous voulons savoir si la construction organique est correcte, s'il y a une construction organique, si l'être est correct, s'il est organisé, organique.
Et nous sommes conduits à nous demander s'il n'y a pas une tout autre sévérité, une tout autre organisation dans la rude pierre de Corneille.
§ 33. — Ce que nous nous demandons seulement ici, ce que nous constatons précisément en ce moment, ce n'est point ce que vaut la tragédie racinienne, ce que nous étudions, ce que nous voulons un peu considérer, c'est la relation que soutiennent entre elles les successives tragédies de Racine. Cette relation est qu'elles constituent, qu'elles sont la même, qu'elles sont toutes ensemble, à leur tour, année par année, la tragédie racinienne, déplacée seulement, comme glissant sur un registre annuel, sur un registre annuaire, je veux dire sur un registre par années ; ou, si l'on veut, que la tragédie racinienne passe d'année en année par (toutes) les tragédies de Racine. Que vaut ensuite la tragédie racinienne, ce qu'elle est, quelle elle est, comme elle est, cela, mes enfants, il y faudra un peu plus que des notes. Ce qu'elle est elle-même en elle-même précisément sous ces transformations, à travers ces déplacements. Dans tous ces cas, sous tous ces revêtements,
§ 34. — Note sur note. — Les querelles elles-mêmes de Racine avec ses maîtres jansénistes, si acres, si cruelles elles-mêmes, les ingratitudes de ce cœur ingrat ne prouvent nulleirent qu'il ne fût point janséniste,
189 objecta. — 11.
Solvnntur objecta
qu'il ne l'eût pas été originairement, qu'il ne le fût point demeuré, qu'il ne le fût point naturellement. C'est un des cas les plus fréquents, les plus connus non pas seulement de l'histoire littéraire mais de toutes les histoires. De toute histoire. On ne querelle souvent aussi bien, à ce point d'âcreté, à ce poiat de cruauté, à ce point de volonté, et en même temps d'instiact, à ce point de pénétration, à ce point de sûreté, à ce point de pointe, que ce que l'on est (demeuré) soi-même.
§ 35. — Nous savons très bien ce que nous voulons dire quand nous parlons d'un païen, d'un infidèle, d'un Juif à qui la grâce a manqué.
§ 36. — Sur les gracieux et les disgracieux, il faut évidemment quelque résolution pour avouer, pour convenir, pour voir que Bérénice même est un être disgracieux. Il faut évidemment rompre pour cela avec beaucoup d'habitudes mentales. Il faut refaire beaucoup de faux plis. Mais lorsqu'on va, lorsqu'on atteint à l'organisation même il faut bien reconnaître qu'elle n'est pas un être gracieux. Au sens de la grâce elle n'est pas un être heureux. EUe est, il faut le dire, une malheureuse.
§ 37. — Le labeur de Corneille au contraire pour ne pas arriver à faire des êtres malheureux, c'est-à-dire, au fond, des êtres disgracieux, disgraciés, est admirable. Au fond il n'y a pas une femme de Corneille dont on puisse dire : C'est une malheureuse ; et il n'y a tout de même pas un homme de Corneille dont on puisse dire : C'est un malheureux.
VICTOR-MARÎE, COMTE HUGO
§ 38. — Dans le dialogue racinien il n'y a pas un mot qui ne porte. Non pas seulement pas un mot, mais pas un oubli, pas mi silence qui ne vaille, qui ne soit habile, voulu, fait. Qui ne porte, c'est-à-dire qui ne porte un coup. Qui ne fasse mal, qui ne serve à faire du mal à quelqu'un. Les personnages de Corneille n'of- 'fensent pas. Ils ne savent pas, offenser, même et surtout quand ils se le proposent solennellement, quand ils sont venus exprès pour ça de derrière les portants. Don Gomès, comte de Gormas, fait tout ce qu'il peut pour offenser don Diègue. Il est venu exprès pour lui chercher une grande querelle. Il accumule les mots blessants, (preuve de son impuissance), les parodies, les imitations de mots, les allusions blessantes, les rappels, les reprises de mots, les traits, les pointes et les coups de marteau (d'armes). Tout cet appareil (lui) réussit si peu que pour en finir il est forcé de lui donner un soufflet. Alors c'est rituel. Il se reconnaît. Don Diègue aussi se reconnaît. Tout le monde se reconnaît. Tout le monde est content. Don Diègue. Rodrigue se reconnaîtra. Ghimène. Le comte est bien content d'être enfin entré dans la règle. Il est à son affaire. 11 est dans son état, dans son habitude, dans sa sûreté. Dans ses plis. Il est sûr de son affaire. Tout le monde est sûr (avec lui, et avec don Diègue) qu'il y a eu ime offense. Elle est commise. On a eu assez de mal à l'obtenir. Elle est déclarée. Décrétée. Elle est officielle. Elle est accomplie. Enfin. Il était temps. Au fond tout le monde en reçoit un grand soulagement. Enfin on voit où l'on va. Les personnages de Racine n'ont pas besoin d'une cérémonie rituelle, d'un rite et d'une grossièreté pour offenser. Ils offensent tout le temps. Ils n'ont pas besoin de donner un soufflet
Solviintur objecta
pour trouver des mots qui percent le cœur. Les personnages de Racine offensent constamment, et au fond même Us ne font que cela. Ce n'est point ce soudard iimocent qui offense, mais c'est l'innocente, c'est la douce, c'est la tendre Iphigénie qui sait offenser, c'est la fine et malheureuse Bérénice elle-même :
Hé bien, il est donc vrai que Titus m'abandonne? II faut nous séparer; et c'est lui qui l'ordonne.
Ah ! cruel, est-il temps de me le déclarer ?
Hé bien ! régnez, cruel ; contentez voire gloire :
Vous ne comptez pour rien les pleurs de Bérénice.
Vous êtes empereur. Seigneur, et vous pleurez!
§ 39. — C'est là qu'on le voit, combien la grossièreté, surtout cette grossièreté voulue et comme innocente, est autre que l'offense et que la cruauté. Autre que la disgrâce et que l'ingratitude.
§ 40. — On voit aussi, on sait assez combien ce mot de cruel(le) et même de cruauté revient dans Racine. Combien de fois il y figure. C'est là un véritable mot conducteur, motif conducteur, c'est-àdire non pas im appareil, une applique extérieure mais un mot, un mouvement réellement central, réellement, profondément intérieur qui revient toutes les fois qu'il est réellement nécessaire. Ce mot est partout dans Racine, toujours si juste, si central, si justement appliqué, si intérieur, si réellement nécessaire. Il est dans Racine presque im mot technique, certainement un mot rituel, le mot même de la révélation du cœur.
VICTOR-MARIE, COMTE HUGO
Aussi nos historiens de la littérature et nos critiques nous enseignaient-ils que c'était un mot emprunté au jargon du temps, au jargon amoureux. Les historiens sont bien précieux.
§ 41. — Ce mot est à tel point un mot conducteur que dans les deux citations de Bérénice que nous avons données il commence, en même place, deux couplets qui se suivent, immédiatement. Ces deux emplois du mot, ces deux mots ne sont pas seulement dans la même scène, dans la même page ; ils donnent le ton à deux répliques qui se succèdent immédiatement. Ils sont parallèles, parallèlement employés. En couple. Ils repartent de l'un sur l'autre. Ils invoquent, ils sont comme deux invocations au seuil de deux couplets, une double invocation au seuil d'im double couplet.
§ 42. — Tout est adversaire, tout est ennemi aux personnages de Racine ; les hommes et les dieux ; leur maîtresse, leur amant, leur propre cœur.
§ 43. — Nulle part autant que dans Racine n'apparaît peut-être le poignant, le cruel problème de l'innocence ou de la prétendue innocence de l'enfant.
§ 44. — La cruauté pardonne encore. La charité ne pardonne point. C'est elle qui est impardonnable.
§ 45. — Le saint est infiniment plus la proie de la charité que le cruel de la cruauté.
§ 46. — Ni l'ordonnance n'est l'ordre, ni la désordon- 19^
Solçiintiir objecta
nance n'est le désordre. Ni l'ordonnance ne fait l'ordre, ni le désordonnancement ne fait le désordre.
§ 47. — L'ordonnance règne surtout dans le détail. L'ordre règne dans le corps même.
§ 48. — L'ordonnance couvre. L'ordre règne.
§ 49. — Il est plus naturel de mettre, il est plus commode de mettre de l'ordonnance dans le détail que dans l'œuvre même, dans l'œuvre que dans la vie. C'est une progression descendante du détail vers l'œuvre, de l'œuvre vers la vie. L'ordre au contraire suit la progression contraire. Il vient de la xie même. Il va, il descend de la vie vers l'œuvre, de ^œu^Te vers tout le détail, du corps de rœu\Te vers tout le détail de l'œuvre. C'est dans la vie pour l'œuvre et dans ^œu^Te pour le détail, dans le corps de l'œuvre pour le détail de l'œuvre que l'ordre prend sa force et son origine, son point de force et son point d'origine.
§ 50. — L'ordonnance est une apprêteuse. L'ordre est un souverain. Il peut y avoir une mode dans l'ordonnance. Dans l'ordre il ne peut y avoir qu'un ordre.
§ 51. — Il faut dire aussi que cet éclatant désordre (organique) d'art de Phèdre traduit admirablement en art, sur le registre de l'art, cet incroyable désordre (organique) de vie.
§ 52. — Une tragédie par an, excepté cette extraordinaire Phèdre, qui sortant déjà par trop de la série, prit une incubation de trois ans.
VICTOR-MARIE, COMTE HUGO
§ 53. — Toutes les tragédies de Racine se couronnent chacune elle-même. Ce sont des reines séparées. Des sœurs jalouses? les sœurs de Gendrillon? Ignorant la grâce, il ignore, elles ignorent totalement la communion. Au contraire les trois tragédies de Corneille d'un seul et même et triple geste comme des cariatides se couronnent en Polyeucte.
§ 54. — Sur le même modèle, sur le même plan, artificieusement, laborieusement varié, il eût fait une tragédie par an, toute sa vie, un chef d'œuvre par an. Comme un condamné. Rien n'est triste à cet égard et rien n'est un enseignement, rien n'est désolé, rien ne sent la condamnation, l'habitude, la résignation au travail, l'habitude du travail comme ce plan en prose que nous avons de sa main du premier acte d'Iphigénie en Tauride. Aussi il arrêta.
§ 55. — Il eût fait une tragédie aussi bien qu'une autre, un chef d'œuvre aussi bien qu'un autre.
§ 56. — Toute la vie. Vingt chefs d'œuvre sans nouveauté, sans institution ; comme depuis Andromaque, une fois Andromaque donnée, il en avait fait cinq, six, il allait en faire sept sans nouveauté, sans institution nouvelle.
Rien ne donne ime impression d'arbitraire, de gratuit, comme ce plan en prose d'Iphigénie en Tauride; une impression pénible; un devoir; une tâche. Iphigénie fait ceci; le prince fait ceci; la confidente fait ceci; le peuple fait ceci; Iphigénie dit ceci; le peuple fait ceci. Ils sont tous les uns au bout des autres. Il n'éprouva pas le besoin d'aller plus loin. Il n'avait pas une santé
Solvniitiir objecta
comme un Hugo. Ce courage cynique dont nous avons parlé quelquefois. De faire n'importe quoi, poiu'vu qu'on en fasse. Il sentait bien que cette fois-ci il allait refaire tout à fait la même.
§ 57. — Il faisait varier constamment les données, comme pour se donner à lui-même à chaque fois un autre problème. Mais c'était le même.
L'illusion d'un autre problème.
§ 58. — Quand on lit ce plan en prose de son premier acte d'une Iphigénie en Tauride, on voit bien que pour lui cette expression de la magie du vers, quand on l'applique à lui, n'est plus du jargon littéraire ni du jargon de l'histoire littéraire, mais qu'elle exprime la réalité même. C'était vraiment, réellement, littéralement une magie, un charme ; et plutôt une magie noire qu'une magie blanche.
Quand le vers manque, tout manque. Le charme.
§ 59. — L'événement était toujours le même. Ça finissait toujours mal. Par des péripéties de même forme on était toujours conduit à des catastrophes de même forme ; aux mêmes désastres ; l'événement même était impur; l'événement même était malheureux, était disgracié.
§ 60. — La force de grâce de Corneille au contraire est telle qu'elle envahit l'événement même. Une tragédie de Corneille finit toujours bien. Héroïsme, clémence, pardon, martjTe elle finit toujours par un couronnement. Les palmes temporelles croissantes dans les trois premières s'achèvent, se promeuvent, se
VICTOR-MARIE, COMTE HUGO
couronnent dans Poljeacte en palmes étei'nelles. L'événement même est pur dans une tragédie de Corneille, dans les tragédies de Corneille; l'événement même est saint, l'événement même est heureux, l'événement même est plein de grâce.
§ 61. — Il faisait varier non seulement le nombre (des personnages) et les situations réciproques, l'arithmétique et la géographie, l'arithmétique et la géométrie, mais il doublait son jeu, il doublait le nombre de ses combinaisons en faisant jouer, selon qu'il faisait jouer ce cfu'il faut bien nommer l'irréversibilité ou la réversibilité. 11 avait ainsi deux registres, un double registre. C'est-à-dire selon que deux termes, que deux personnages s'aiment entre eux ou que chacun aime qui ne l'aime pas et aime un(e) autre. Dans le premier cas on a, on obtient un couple clos. Dans le deuxième cas naissent ce qu'il faut bien nommer les circuits, qui lui sont si familiers, chaque terme reportant sur l'autre. Au départ, dès Andromaqiie, le poète nous présente le plus parfait exemple, le cas maximum du plus long circuit non clos (si ces deux mots peuvent aller ensemble), du circuit non clos du plus grand nombre de termes. Et en même temps du circuit pur, je veux dire du circuit sans couple clos, sinon au dernier terme, du circuit où aucun couple clos n'est intercalé. Dès lors il n'avait plus qu'à dégrader. Et dès lors il se produit par là même une sorte de balancement quadruple, ou quintuple, fatigant à suivre.
§ 62. — Toute tragédie de Racine repose sur un plan, sur un tracé; et cela aussi devient vite fatigant.
Solçiintur objecta
§ 63. — Cette cruauté qu'il y a dans les Plaideurs. C'est dans la comédie que ça se voit bien. Justement parce qu'elle est moins sous les armes. Et cette grâce au contraire, cette noblesse qu'il y a dans le Menteur et dans la Suite du Menteur. Dans les Plaideurs la cruauté est même sarcastique et a déjà comme une résonance moderne.
^ 64. — Le drapement n'est point l'ossature et l'articulation.
§ 65. — La force de (la) grâce de Corneille est telle qu'elle n'effectue pas seulement cette célèbre pnrgation des passions que disaient, que voulaient les anciens; cette pnrgation des caractères et des mœurs. Mais elle va jusqu'à ce point qu'elle effectue la pnrgation de l'événement même.
^ 66. — Ce retard de trois ans de Phèdre, cet espacement, ce premier espacement fut la première indication qu'il y avait quelque chose de changé, quelque chose de rompu, que le rythme, annuel, était rompu; et cet avertissement lui-même était numérique, chronologique. On put comprendre après qu'il avait marqué une première détente, l'avant-dernière détente, le commencement, le premier coup de la rupture du rythme; qu'il avait signifié qu'après cet avertissement l'œuvre ellemême allait se rompre. Que la dernière détente serait la rupture même.
^ 67. — Les tragédies de Racine sont des sœurs séparées alignées qui se ressemblent. Les quatre tragédies de Corneille sont une famille liée.
VICTOR-MARIE, COMTE HUGO
§ 68. — D'une tragédie de Racine on peut faire une carte. D'une tragédie de Corneille on ne peut donner qu'un schéma, comme ceux que l'on voit dans les livres d'histoire naturelle.
j§ 69. — Sur les vers de l'intercession dans Polyeucte. — Tous les vers de l'intercession que nous avons marqués, que nous avons retenus dans Polyeucte, qui annoncent, qui introduisent, qui représentent, qui manifestent, qui déclarent, qui proclament publiquement, qui définissent pour ainsi dire techniquement l'intervention, l'intercession des saints; intercession générale des saints pour les pécheurs; applications pour ainsi dire, intercessions particulières de Néarque pour Polyeucte et de Polyeucte pour Félix et de Néarque et Polyeucte ensemble pour Pauline et les autres s'il y en a ne font qu'introduire, que présenter, quand même ils sont après, cette grande prière de Polyeucte pour Pauline en présence de Pauline qui est déjà proprement une prière d'intercession.
C'est une des plus grandes beautés de Polyeucte que cette figuration constante, partout présente, qui élargit, qui agrandit encore, si possible, qui pénètre perpétuellement, qui déborde incessamment le texte. La figuration, qui est un des mécanismes essentiels du sacré, est perpétuellement présente dans cette tragédie sacrée, elle en est aussi un des mécanismes essentiels.
§ 70. — C'est un de ces merveilleux accords intérieurs, un de ces merveilleux accords essentiels dont cette tragédie est pleine, dont elle est comme nourrie.
§ 71. — Un texte ferme et précis, parfaitement
Solviintiir objecta
(dé)limité, parfaitement dessiné, au contour ferme et net, sans un soupçon de fausse ombre, sans un soupçon de l'emploi de l'estompe, tout en hachures, un texte de toute première grandeur, parfaitement classique, et qui poui'tant on ne sait comment sans aucune dégradation baigne dans un bain de dépassement de sa propre grandeur, dans on ne sait quelle expansion, quel débordement infini, en est tout pénétré, tout infiltré dans son tissu même, sans cependant y perdre la tenue d'un seul grain, sans s'y dissoudre d'un seul de ses grains, c'est un sort, pour parler comme lui, qui n'a peut-être été donné qu'à lui. Car il ne faut même pas dire que c'est un sort qui n'a été donné qu'à de très rares œuvres; et à de très rares hommes, à de très rares poètes. C'est un sort qui sans doute n'a été donné qu'à lui, qui fait de Poîyeiicte une œuvre unique. Les autres penchent d'un côté ou de l'autre. Ou bien les agrandissements et les obscurs de l'extratexte avancent sur la pureté, sur la dureté du texte, gagnent, estompent, mordent, lui rongent quelque grain. Et ce sont, comme dirait Hugo, des conquêtes de la nuit. Ou bien la dureté du texte arrête, interdit, au moins sur quelque point, les agrandissements de l'extratexte. Ou bien le romantique (en quelque temps que ce soit), (qui est de tous les temps) envahit le classique, ou bien le classique est un peu pauvre. Ce qui fait, entre vingt causes, de Polyeucte une réussite unique, l'œuvre entre toutes éminente, c'est ce parfait équilibre. La netteté en est parfaite, et la grandeur, l'agrandissement n'en est pas moins infini. La grandeur du texte est parfaite et totale et la grandeur de l'extratexte n'en reçoit pourtant aucune limitation. Par le dedans. Aucun empêchement.
VICTOR-MARIE, COMTE HUGO
La pureté, la dureté du texte ne se laisse entamer en rien. Elle ne se laisse pas ronger d'un grain, dissoudre d'un grain. La ligne est aussi pure, la pierre est aussi nette, aussi dure, aussi exacte; aussi dure sous l'ongle; aussi parfaitement, aussi exactement dure. Et le texte et l'œuvre n'en baignent pas moins dans des obscurs, dans des ombres, dans des lumières infinies.
Tout ce classique, toute cette mesure, sans biaiser
f d'une ligne, sans reculer d'une ligne, sans se laisser
entamer, ronger, atteindre d'une ligne, n'en baigne
pas moins dans un océan de démesuré, de surmesure,
d'extramesure.
Là est la réussite rmique.
§ 72. — Un contour aussi fin; en même temps, ensemble aussi ferme; sans un écrasement; nullement dégradé.
§ 73. — Mais il y faudra revenir, autrement, ailleurs que dans ces pauvres notes. Cette communion, celle communication de toutes parts du texte avec l'exlratexte sans que sur aucun point du contour elle apparaisse ou se trahisse par quelque flottement, par quelque déperdition. Et cette communion, cette communication qui n'en est que plus parfaite, que plus totale.
§ 74. — Ceci dit, il est certain qu'aussitôt après Phèdre nous présente la deuxième réussite, (mais dans l'ordre du païen, et nous montrerons peut-être que c'est en particulier parce qu'elle est de l'ordre du païen qu'elle n'est que la deuxième), le prodige, (non plus le
Solviintur objecta
miracle), de cet enveloppement, de cette pénétration du texte par un extratexte.
§ 75. — Cette nourriture, qui chez Corneille n'est jamais une contamination (romantique) du texte par l'extratexte, par un extratexte.
§ 76. — Si l'on voulait parler leur jargon, on dirait que la figuration est précisément un des facteurs, un facteur important de cette communion, de cette communication; de cette nourriture; de cet agrandissement sans déperdition; de cette nourriture sans dissolution. Or elle ne peut jouer précisément que dans le chrétien; dans le sacré. Or elle manque beaucoup dans Athalie, bien qu'évidemment elle n'en soit point complètement absente.
§ 77. — Intercessions des saints pour les pécheurs et pour les saints (avant), communion des saints et des pécheurs, communion des saints et des saints, efficace des prières et des mérites, réversibilité des prières et des mérites, en un sens réversibilité des grâces l'es intercessions de Polyeucte, la théorie si je puis dire générale de l'intercession, plusieurs fois présentée, au moins une expressément et comme ex professa, et même plusieurs, toutes ces intercessions particulières ne sont elles-mêmes, ne sont encore que les degrés, que les préparations, que les introductions, (quand même elles sont après), que les escabeaux de cette grande intercession anticipée de Polyeucte pour Pauline présente; celle-ci, cette intercession suprême ramasse toutes les autres; toutes les autres l'annoncent, et
VICTOR-MARIE, COMTE HUGO
culminent en elle. Ce qui fait la valeur propre de cette intercession, sa valeur éminente, sa valeur propre et sa valeur de représentation, sa valeur propre et sa valeur de commandement, ce qui la dépasse elle-même, ce qui dépasse et agrandit le texte, c'est qu'elle est elle-même et qu'elle est plus qu'elle-même, elle est une prière ordinaire et en même temps, ensemble elle est déjà comme mie prière extraordinaire ; elle est une prière de la terre, une prière ordinaire de la terre et en même temps elle n'est déjà plus une prière de la terre, elle est une prière de la terre et déjà elle est une prière du ciel. Elle intervient, elle intercède au cœur même de ce trag'ique débat :
Je te suis odieuse après m' être donnée!
POLYEUCTE
Hélas!
Pauline
Que cet hélas a de peine à sortir!
Encor s'il commençoit un heureux repentir, Que, tout forcé qu'il est, fj- trouverais de charmes! Mais courage, il s'émeut; je vois couler des larmes.
PoLYEUCTE
J'en verse, et plût à Dieu qu'à force d'en verser Ce cœur trop endurci se pût enfin percer! Le déplorable état où je vous abandonne Est bien digne des pleurs que mon amour vous donne ; Et, si Von peut au ciel sentir quelques douleurs. J'y pleurerai pour vous l'excès de vos malheurs ; Mais si, dans ce séjour de gloire et de lumière, Ce Dieu tout juste et bon peut souffrir ma prière,
Solvuntur objecta
S'il y daigne écouter un conjugal amour, Sur votre aveuglement il répandra le Jour.
Seigneur, de vos bontés il faut que Je l'obtienne; Elle a trop de vertus pour n'être pas chrétienne : Avec trop de mérite il vous plut la former, Pour ne vous pas connoître et ne vous pas aimer, Pour vivj^e des enfers esclave infortunée, Et sous leur triste Joug- mourir comme elle est née.
Pa ulixe Que dis-tu, malheureux? gu'oses-tu souhaiter?
POLYEUCTE
Ce que de tout mon sang Je voudrois acheter.
Pauline Que plutôt
PoLYEUCTE
C'est en vain qu'on se met en défense ; Ce Dieu touche les cœurs lorsque moins on y pense. Ce bienheureux moment n'est pas encor venu; Il viendra, mais le temps ne m'en est pas connu.
Pa uline Quittez cette chimère, et m.'aimez.
Il faut du courage, et beaucoup de barbarie, et de la décision, et prendre sur soi, et se faire à soi-même un rude refoulement, et être résolu à se faire, à se donner à soi-même une bien triste opinion de soi-même pour couper ici, pour ainsi rompre aussi arbitrairement cette scène la plus liée qu'il y ait au théâtre, s'il est permis de parler ici de théâtre; (et pourquoi n'en parlerions-