‹ Cahiers de la quinzaine (volume 4)Chapitre 13 sur 18 · XI · texte numérisé non relu

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Ainsi notre histoire est la suivante : Il y a douze et treize ans nous avons fait un statut par lequel nous nous engagions moralement si je puis dire à donner, pour le pris d'un abonnement ordinaire de vingt francs, vingt cahiers de [^2 pages, soit sensiblement i.44opâ^g6s. Depuis ces douze et ces treize ans l'événement économique a joué de telle sorte et en un tel sens et avec une telle rapidité que vingt francs aujourd'hui n'en valent plus que quinze ou seize. D'autre part nos 1.440 pages se sont gonflées jusqu'à en devenir généralement au moins deux mille. Et le premier cahier de cette douzième série avait déjà 268 pages.

Telle est dès lors notre situation : Ou bien d'un côté le prix de notre abonnement ordinaire est devenu d'un quart ou d'un tiers trop faible. Ou bien de l'autre côté ou plutôt en outre de l'autre côté nos séries sont d'im quart ou d'un tiers trop épaisses.

Et le résultat est enfin le suivant : Sans parler du capital d'animosités que j'ai accumulées sur ma seule tête : Je travaille et je produis depuis quinze et seize ans. J'ai écrit quatre ou cinq mille pages. J'en ai publié deux ou trois mille. J'ai lu et mis en pages vingt ou trente mille pages d'épreuves. J'ai fabriqué, publié, géré, rais en vente vingt ou trente mille pages d'impression. Je me suis complètement ruiné une première fois, les miens et moi, pour la fondation de ces cahiers. Je m'y suis ruiné constamment à mesure que je me refaisais. Je m'y suis ruiné définitivement la santé. Aujourd'hui encore je verse intégralement dans la caisse des cahiers le peu de droits d'auteur que je

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Charles Péguy

touche pour le Mystère chez Pion et pour notre jeunesse chez Ollendorff. Moyennant quoi je suis infiniment moins sûr du lendemain que quand j'avais vingtcinq ans. Il faut que je monte autant d'escaliers. Mais je n'ai plus mes jambes de vingt-cinq ans.

Ce qui rend cette situation tragique, c'est que nous avons une si haute situation dans l'estime, dans le jugement de tout le monde que tout le monde est convaincu que ça va très bien, que notre situation est prospère, et que je suis content. On veut que je sois content. On me condamne, on me force à être content. Nous avons avec nous l'amitié de tous nos confrères. Nous avons sur nous une estime générale telle que je ne puis qu'en remercier l'opinion.

Et pourtant cette entreprise est une entreprise commune et d'intérêt commun. Et elle est sans aucune hésitation reconnue comme telle. On me demande de faire seul pour une entreprise commune une dépense de moi comme on n'en demanderait pas une à un ambitieux pour le compte de son ambition personnelle. Je sais que c'est la règle. Je sais aussi que c'est une grande injustice et une grande barbarie. Ce n'est peutêtre pas à moi de le dire. Je l'ai dit en vain plusieurs fois. Ce que j'ai le droit, et peut-être le devoir de dire, c'est que c'est aussi une grande maladresse. Quand je me retourne sur ma vie, je trouve qu'on m'a bien mal utilisé, qu'on a bien mal tiré parti de moi. Quand un homme vaut ce que je valais, c'est l'utiliser bien mal que de le laisser s'épuiser de soucis et de détresses.

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Nous ne pouvons pas augmenter le prix de notre abonnement. Il y a là une sorte de contrat que nous avons passé une fois pour toutes, qui doit demeurer. Toute augmentation du prix de notre abonnement atteindrait précisément ceux de nos abonnés qui nous sont le plus chers, le plus dévoués, à qui nous coûtons le plus. De l'autre côté nous ne pouvons pas songer à diminuer notre épaisseur. Il faudrait l'accroître au contraire, l'accroître encore. Je ne suis que trop forcé tous les jours de ne pas pouvoir accepter de la très bonne copie parce que nous n'avons jamais de place. De toute façon ce n'est point dans des appauvrissements qu'il faut chercher les solutions.

Ce qui rend cette histoire vraiment tragique, c'est l'effroyable quantité d'argent que depuis seize ans j'ai vu gûspiUer autour, de nous, pourvu qu'il fût perdu. Des dizaines et des dizaines de milliers de francs dans les Universités Populaires. Des centaines et des centaines de milliers de francs, des millions dans les revues et dans les journaux. Sans parler de la politique. (Et sans parler du théâtre). N'est-il pas effrayant de penser qu'hier encore M. Francis de Pressensé avouait avoir manié pendant des années un budget de beaucoup supérieur à cent mille francs par an. Il est vrai que pour cet énorme budget il refusait de subir, même de ses ligueurs, un contrôle insidieux. Faut-il parler aussi des finances de l'Humanité.

Nous n'avons qu'un moyen d'assainir notre situation ; et peut-être de me faire une fin de vie où je n'aurais plus qu'à travailler beaucoup. Depuis quelques années

Charles Pégwy

un certain nombre de nos amis et de nos abonnés pour nous aider à vivre nous faisaient, en plus de leur abonnement, un et quelquefois plusieurs deuxièmes abonnements à servir à des Bibliothèques publiques. C'est un système qui présentait beaucoup d'avantages. Premièrement il nous apporterait les ressources qui nous sont nécessaires. Deuxièmement c'est un système qui se contrôle lui-même. Toute entrée d'argent correspond à une sortie de matière réellement servie. Troisièmement cet envoi de cahiers a les conséquences de diffusion les plus heureuses.

C'est cet effort qu'il faut étendre et généraliser, organiser. Là seulement est notre salut. Puisqu'une entreprise aussi saine, aussi vigoureuse, aussi organique, aussi pleine des plus réelles promesses n'a jamais pu trouver de commanditaire et puisqu'il paraît qu'elle n'en peut pas trouver, nous ne pouvons compter que sur nous. Nous avons fondé le premier novembre une société que nous avons nommée les Ami» des Cahiers. Comme il y a les Amis du Louvre et les Amis du Muséum, les Amis de Versailles et les Amis de Fontainebleau. J'entends que c'est une société purement amicale. C'est un Livre d'Or des cahiers que nous ouvrons à cette date du i^"" novembre 1910. M. Bourgeois a pris un registre et y a porté les premières inscriptions.

Nous fondons une Société des Amis des Cahiers. Fera partie de cette Société, sans aucun autre engagement de part et d'autre d'aucune sorte, toute personne qui nous aura demandé de l'mscrire au moins pour un deuxième abonnement.

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C'est dire que nous ouvrons simplement un registre, un livre d'or où nous inscrivons d'une part les noms des souscripteurs, d'autre part les noms des abonnements servis. C'est un mécanisme de la plus grande simplicité.

Ce système offre d'abord cet avantage qu'il est d'une entière sincérité. Un deuxième abonnement est souscrit. Ce deuxième abonnement est servi réellement, en matière, à une destination elle-même inscrite. Ainsi ce système se vérifie, se contrôle automatiquement. Tout souscripteur suit sa souscription sans aucune interférence de gouvernement, sans l'interférence de personne. Il en fait ce qu'il veut, lui-même, la dirige ici ou là, la diminue ou l'accroît, la supprime ou la continue. Il en fait ce qu'il veut, lui-même, lui seul, sans l'ombre d'une intervention de forme parlementaire. Il administre, il gouverne, il distribue lui-même le deuxième abonnement qu'il a souscrit.

Je me permets de recommander tout particulièrement à ceux de nos abonnés qui n'auraient point de préférences les abonnements à servir à des Universités étrangères. Nous avons établi, en partant de la Minerva, un relevé très complet des Universités étrangères qui sont intéressantes. Quand on nous laisse le choix des destinataires, nous servons ces Universités étrangères dans un certain ordre et nous en rendons compte aux souscripteurs. Ces abonnements servis à des Universités étrangères donnent les résultats les meilleurs. Les lettres de remerciements que nous avons reçues d'un certain nombre d'Universités ne nous apportaient point seulement des remerciements officiels ; elles nous

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Charles Péguy

apportaient des remerciements très circonstanciés ; très dévoués pour ainsi dire; elles témoignaient que nos cahiers étaient lus à l'étranger avec profit. AVec fruit et avec respect. Il ne fait aucun doute pour tous ceux qui ont quelque souci de la culture française et du sort qui lui est l'éservé en France et à l'étranger que depuis plusieurs années, peut-être depuis huit ou dix ans nous assistons à une renaissance, non point seulement à une renaissance à l'intérieur, mais aussi à une renaissance à l'extérieur, à une forte remontée je ne dis pas seulement de l'influence, mais de l'audience française à l'étranger. Tout est prêt et il n'y aurait presque rien à faire pour que le monde je ne dis pas hélas recommençât à nous suivre, mais au moins pour qu'il recommençât à nous entendre. Quelques milliers de francs, sagement dispensés, suffiraient. C'est pour cela que c'est une grande tristesse de voir gâcher partout des centaines de milliers et des centaines de milliers de francs. Le monde est prêt. Le monde n'attend qu'un signe pour accueillir la culture française comme aux beaux temps du dix-huitième, du dixseptième, du dix-neuvième siècle. Quand je pense à tout ce que nous avons fait, nous petits, nous personnellement, quand je vois tout ce que nous avons fait, sans ressources, avec rien, pour nous faire des amis dans tous les pays du monde, notamment en Italie, je vois combien on pourrait faire avec peu, et je me surprends à souhaiter que nos amis nous aident enfin à compléter cette œuvre que nous avons si petitement commencée. Je le répète. Nous avons établi un relevé très bien fait des Universités qui seraient à servir dans un certain ordre. Et il est d'un intérêt si capital,

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non pas tant pour nous que pour le monde même, que le monde revienne encore, une fois de plus revienne à écouler la parole française. Et le monde est tout prêt, le monde n'attend que ça.

Un autre avantage de ce système est qu'il permet de graduer l'effort, de doser exactement la souscription. Une souscription annuelle de vingt francs fait, constitue un abonnement à servir à une bibliothèque française. (Et en France même combien l'esprit public, soit dit sans éloquence, combien l'esprit public n'a-t-il pas besoin d'être assaini; et les esprits; (et les cœurs); et les mœnrs publiques et privées). Une souscription annuelle de vingt-cinq francs fait uh abonnement à servir à une Université étrangère. Les personnes qui voudront et pourront souscrire un peu plus pourront ainsi régler leur souscription annuelle par coupures de vingt ou de vingt-cinq francs.

Aux personnes qui pourront et voudront faire plus encore nous demanderons non plus seulement de s'inscrire pour une souscription annuelle, mais de remplacer cette rente, ce revenu d'une souscription annuelle par le capital correspondant. Nous nommerons ces personnes non plus seulement des souscripteurs, mais des fondateurs, non point pour créer des grades dans notre société, des honneurs et de vaines autorités de commandement, mais parce qu'en réalité ces fondateurs seront des personnes qui auront en effet fait des fondations. 11 faut compter qu'une souscription en capital de quatre cents francs fonde un abonnement perpétuel à servir à une bibliothèque française et

Charles Pégu)'

qu'une souscription en capital de cinq cents francs fonde un abonnement perpétuel à servir à une Université étrangère.

Souscriptions en rente, en revenu ou souscriptions en capital; souscriptions annuelles ou fondations; souscriptions sous l'une ou l'autre forme; abonnements annuels ou abonnements perpétuels; abonnements souscrits ou abonnements fondés ce que nous demandons c'est que de nos neuf cents abonnés il s'en lève trois ou quatre cents qui nous fassent au moins un deuxième abonnement. Ce que je demande aussi, personnellement, c'est que les amis des cahiers veuillent bien s'inscrire tout de suite, en suivant leur premier mouvement, qu'ils envoient d'abord à M. Bourgeois leur inscription, pour que nous puissions régler notre tirage. Ils régleront ensuite naturellement comme ils voudront.

On voit que ceci est un appel. Je me rends compte qu'il n'est guère entraînant. C'est que je suis très fatigué. Et il y a peut-être de quoi. Si j'étais en état de faire un appel entraînant, je n'aurais pas besoin d'appeler. C'est aussi un métier difïicile que de demander de l'argent, et d'autant plus dur que l'on vieillit. J'ai en moi, j'ai gardé ce vieil orgueil de l'ancien ouvrier français, la plus grande noblesse qu'il y avait, de ne jamais rien demander à personne. Quand j'étais petit ma mère me disait : Celui qui travaille n'a besoin de rien demander à personne. J'avais été élevé làdedans. Depuis que je me connais je travaille et je

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produis et j'ai toujours besoin de tout demander à tout le monde. C'est un dur métier, quand on vieillit.

Ce que je demande précisément c'est que par une sorte de statut de fait on me fasse un peu de situation, une fin de carrière où je n'aie plus qu'à travailler beaucoup; à travailler et à produire. Une charge qui m'écrase ne serait rien portée sur trois ou quatre cents tètes.

Cet appel, qui n'est pas entraînant, est sérieux. Je crois que je ne serais pas en mesure de le recommencer. Rien ne peut nous être aussi funeste que cette croyance que je sais que l'on a généralement que ça ira toujours bien, que je m'en tirerai toujours, que l'on peut se fier à moi, que l'on peut s'en rapporter; que j'ai les reins solides. Qu'il y a trop longtemps que ça dure pour ne pas durer toujours. Que puisque j'ai bien duré jusqu'ici je durerai bien toujours. C'est comme si l'on disait que parce qu un homme n'est jamais mort jusqu'ici, sans doute il ne mourra point. Nous entrons dans une zone où cette croyance commune est sur le point de devenir mortelle. Je suis forcé de déclarer que je n'ai point les reins solides. Les plus sérieux avertissements de santé me font croire que je ne pourrai pas donner, pendant les années qui viennent, l'effort que l'on m'a demandé pendant les années passées.

Péguy

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