‹ Cahiers de la quinzaine (volume 4)Chapitre 12 sur 18 · LES ADIEUX · texte numérisé non relu

LES ADIEUX

de police est venu me demander mon passeport, que j'ai exhibé. L'agent m'a invité à le suivre au bureau de la police d'où l'on m'a renvoyé au bureau central. Là on m'a signifié de filer au plus vite. J'ai bien fait quelques objections, mais ces messieurs n'entendent pas le français. Comme on ne m'avait pas rendu mon passeport ni le certificat du docteur de Berne, j'ai cru qu'on allait venir me chercher pour me conduire soit au bateau, soit au chemin de fer, voire même en prison. Mais comme j'étais occupé à prendre une tasse de chocolat, deux agents, cette fois, dont l'un savait un peu de français, m'ont rapporté mon passeport en m'invitant très poliment à partir ce soir, et plus poliment encore à leur ouvrir ma malle, qu'ils ont visitée de fond en comble dans l'espoir d'y trouver, m'ont-ils dit, quelques brochures ou papiers dangereux. Comme j'étais parfaitement tranquille à cet égard, je n'ai pu m'empècher de rire dans ma barbe, à deux reprises : la première, c'est lorsque ce brave agent a mis la main sur le volume des chansons de Désaugiers que tu avais placé dans ma malle ; il s'est mis à lire ce livre dangereux pendant plus de dix minutes. A peu près convaincu qu'il n'avait pas sous les yeux une œuvre socialiste, il a repris sa fouille, et juge de sa joie en découvrant... une boîte de couleurs. Sa déception a été prompte et grande. « Vous êtes peintre? » m'a-t-il dit. « — la, mein Herr. » Et voilà pourquoi je prends ce soir à huit heures le bateau à vapeur pour Dusseldorf, d'où je repartirai demain pour Rotterdam... Le temps me dure d'être à Londres, car c'est là seulement que je pourrai recevoir sans crainte de tes nouvelles et de celles de mes chers enfants, ainsi que de mes bons amis de Genève.

Je n'ai guère l'esprit disposé à te parler des bords du Rhin qui sont pourtant très beaux. Je n'ai qu'une préoccupation sérieuse, c'est de pouvoir fixer approximativement l'époque où vous pourrez venir me rejoindre. Je la sens encore bien éloignée, mais qu'y faire? J'ai bon courage et je t'aime de loin comme de près. J'engage les enfants à bien travailler, je les embrasse tous trois. Adieu, chère femme, sois forte et aime-moi toujours comme je t'aime.

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Charles Péguy

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Charles Péguy

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C'est avec une très grande tristesse que recensant avec M. Bourgeois au commencement de cette douzième série la liste de nos abonnés, comme nous le faisons tous les ans pour asseoir le départ de cette nouvelle série, j'ai compté que nous n'avions pas un abonné de plus que l'année dernière à la même date. Et il en est ainsi depuis douze ans. Tous les ans au premier septembre nous partons à neuf cents abonnés. Tous les ans par des efforts et par des dévouements incroyables nous montons à onze ou douze cents. Et tous les premiers septembres suivants nous repartons à neuf cents. Or il est de toute é\'idence que nous ne pouvons pas vivre avec neuf cents abonnés. Ni même avec les onze ou douze cents que nous atteignons régulièrement en fin d'année. Notre budget ne commence à devenir sain qu'aux environs de quinze ou seize cents abonnements.

Si nos cahiers étaient une entreprise avortée, il n'y aurait rien à dire. Les quelques amis qui suivent mon existence savent que nulle retraite ne me ferait la vie aussi dure que le métier que je fais. Si nos cahiers

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étaient une entreprise querellée, il y aurait du pour et du contre, il y aurait à dire. Ce qui fait le tragique de notre situation, c'est que d'une part nous avons réussi, et que d'autre part après douze ans de cette réussite nous ne sommes pas assurés du lendemain.

Dans la mesure où une entreprise humaine réussit on peut dii-e que nous avons réussi presque pleinement. Nous n'avons pas empli seulement la plupart de nos attentes. Sur beaucoup de points nous les avons débordées. Nous avons derrière nous une œuvre dont nous n'avons pas seulement lieu d'être fiers, dont le monde est fier pour nous. Non seulement nous avons presque généralement réussi, mais tout le moijde reconnaît, et avec amitié, que nous avons presque généralement réussi.

Ainsi notre situation est la suivante et je suis forcé d'avouer qu'elle est poignante. Nous avons derrière nous une œuvre de douze ans ; cette œuvre est considérable; elle est en plein accroissement; tout le monde reconnaît, avec beaucoup d'amitié, qu'elle est considérable et qu'elle est en plein accroissement ; nous vivons dans une estime unanime, dans une amitié générale, dans une attention qui devient totale. Et nous ne pouvons pas vivre parce que nous n'avons que neuf cents abonnés fermes.

La réputation, l'estimation des cahiers dans le public est devenue si grande, l'audience que nous avons obtenue dans le public est devenue si grande et telle, nous sommes non seulement si estimés, si considérés

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mais si lus que si l'on demandait à quelqu'un qui ne sait pas : Combien les cahiers ont-ils d'abonnés? il répondrait sans hésitation : Deux mille. Telle est notre amplitude. Quelques-uns ont dit cinq mille. Nous sommes loin de compte.

Cette bassesse de notre étiage, et cet écart formidable qu'il y a entre notre audience et notre étiage s'expliqueraient par un très grand nombre de causes. On me permettra de ne point les rechercher ici. Beaucoup de ces causes engageraient toute l'histoire économique, politique et sociale de ce temps. Je n'ai point le cœur à effectuer une recherche des causes; ni des responsabilités. La plupart de ces causes tiennent trop profondément à la nature même de l'homme pour pouvoir figurer ailleurs que dans des Confessions. Il est certain que si tout le monde avait fait son devoir depuis douze ans nous aurions ces trois mille et ces cinq mille abonnés, et je ne serais pas contraint de mener la vie que je mène. J'ai honte à le dire, (tant il est vrai que celui qui est l'objet d'une ingratitude est en un sens plus atteint, plus déshonoré que l'ingrat luimême, et que dans le crime, dans le péché d'ingratitude la victime est comme plus coupable, se sent plus coupable que le criminel et que l'autre pécheur), j'ai honte à le dire : Il suffirait que tous nos collaborateurs fussent abonnés aux cahiers pour que notre situation fût aisée. Je ne dis pas : qu'ils nous fissent des souscriptions, additionnelles, extraordinaires. Je dis : Il suffirait que tous ceux qui nous ont apporté depuis douze ans de la copie, d'ailleurs boime, que nous avons publiée, fussent encore abonnés aux cahiers pour que notre

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situation fût prospère. C'est-à-dire : consentissent à nous faire encore vingt francs par an régulièrement et à recevoir en échange les excellentes séries que nous continuons de donner pour que notre situation fût saine.

Un homme vient, quelquefois une femme, un camarade, il apporte un gros paquet de copie, qui est bonne, et par conséquent qui ne passerait nulle part. On la lui prend d'emblée. On la lui publie. Nous la lui publions. C'est-à-dire que nous prenons sur notre maigre budget cinq, sept cents francs, douze cents, dix-huit cents francs pour le faire parvenir, pieusement imprimé, à douze cents abonnés comme il n'y en a pas d'autres au monde, choisis par une sélection de douze ans. Quand c'est fini, l'auteur commence à trouver que la nouvelle série n'est guère intéressaiite. Il se rappelle que d'ailleurs je l'ai beaucoup fait attendre avant de publier sa copie. Enfin le devoir l'emporte. Il écrit à M. Bourgeois. Et ce n'est pas seulement parce que ça fait toujours vingt francs de gagnés par an, une rente de vingt francs. Mais je crois que c'est surtout parce qu'enfin on a pu faire souffrir. On a pu faire une blessure à quelqu'un qui ne vous avait jamais fait que du bien. Il faut croire que les voluptés de l'avarice, un peu sèches, ne sont rien encore en comparaison des voluptés de l'ingratitude. Seulement moi, quand cet accident vous est arrivé cinquante fois, on est vieux. Ce qui est pire, on est \'ieilli. Et que les jeunes gens me le pardonnent, on manque un peu d'enthousiasme, on est défraîchi pour recevoir les nouveaux jeunes gens.

Que dire alors de ceux qui ne paraissent point. Géné-

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ralement ils sont convenables. Mais il y a des exceptions terribles. Il y a quelques mois un ami que j'ai dans la vallée de la Bièvre me fit quelques propositions de réunir en un cahier un très grand nombre d'articles, et de gros articles, qu'un jeune homme venait d'achever de publier dans les Annales de la Jeunesse laïque. Je ne crois point trop m'avancer en disant que cette démarche était officielle, qu'il venait directement de la part de ce jeune homme. Je ne pouvais prendre cette copie pour vingt raisons. Elle eût fait un cahier énorme, qui nous eût coûté deux ou trois mille francs. Je répondis, ce qui est la vérité même, la première vérité, que nous avons de la copie pour deux et trois ans devant nous. J'avais senti en outre dans cette copie, dans les articles eux-mêmes que je lisais à mesure qu'ils paraissaient, une certaine bassesse d'âme, je ne sais quelle hâte primaire qui m'inquiétait étrangement.

La conséquence? Deux mois ne s'étaient point écoulés que paraissait, dans les mêmes Annales de la Jeunesse laïque, un article du même, jeune homme, où mon ami de la vallée de la Bièvre et moi, (mais surtout moi), nous étions traités comme les derniers des électeurs. Uapologie pour notre passé et notre jeunesse, et les deux auteurs, (mais surtout notre jeunesse), nous étions traités comme évidemment nous le méritons. Quelques jours après un ou deux désabonnements lyonnais m'avertirent que les Turcs avaient passé là. Et aujourd'hui j'ai le plaisir de savoir que nous avons dans la ville de Lyon un jeune homme acharné à la sacriûcation de nos jeunesses. Mais ce n'est pas fini. Cet homme jeune est plein d'activité. Il a même cette sorte d'activité presque imbattable que donne la bassesse d'âme. Il

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aura une haute fortune universitaire. Il veut être, il sera un des piliers du parti intellectuel et Libéral populiste. Il a des ambitions intellectuelles inexpiables. Il sera un ennemi puissant. Il ne m'oubliera jamais, dans ses prières. Les ennemis n'oublient jamais. Dieu veuille seulement c[<ie les amis aient la mémoire aussi ûdèle. Les ennemis ne pardonnent pas. Si encore les amis ne pardonnaient pas davantage.

Ainsi pour une œuvre que tout le monde aujourd'hui reconnaît être une œuvre d'intérêt commun, pour défendre, pour maintenir, pour édifier cette œuvre, pour en assurer la salubrité, la santé, le travail et la propreté, pour en assurer la floraison, la lente fructification depuis douze ans j'amasse sur ma seule tête des ressentiments inexpiables. Puissent nos amis ne pas nous oublier davantage. Veiller autant que l'ennemi. Je les y amasse pour ma ^de entière et sans rémission. Pour une œuvre qui est évidemment d'intérêt commun depuis douze années j'amasse sm' ma seule tête toutes les responsabilités de la maison de commerce, tous les soucis de l'échéance, tous les soins et tous les soucis de la fabrication, de l'établissement et de la vente, toutes les fatigues du travail et toutes celles de la responsabilité. Je ne suis pas seulement fondateur et gérant. Je suis secrétaire de la rédaction, quelquefois écrivain. Je me suis permis de dire quelquefois qu'il y avait là une certaine injustice. Je me suis permis d'ajouter : et une certaine barbarie. Je me permets d'ajouter : et une certaine imprudence. Il n'est pas prouvé qu'une santé permette de quarante à soixante ans les mêmes excès de travail et de souci qu'elle a permis de vingt-cinq à

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quarante. Et si je pliais jusqu'à rompre tout le monde après me regretterait.

Nous avons tout contre nous. Notre budget même a en lui un principe intérieur de pénurie, de misère, de détresse, de gêne constante. D'un côté nos recettes sont artificiellement, institutionnellement réduites. Et de l'autre côté nos dépenses sont artificiellement, institutionnellement exagérées.

Nous n'avons pas notre vrai prix d'abonnement. Notre prix de l'abonnement ordinaire était calculé pour le prix de la vie et particulièrement pour le prix de la fabrication industrielle comme il était il y a quinze ans. Mais tant de gens s'occupent du bonheur du peuple que depuis quinze ans le prix de la vie a raugmenté d'un bon tiers, et que les malheureux sont d'un bon tiers plus malheureux. Les pauvres et les misérables, (c'est nous), sont d'un bon tiers plus pauvres et plus misérables. Cet accroissement du prix de revient s'est notamment fait sentir dans les industries et métiers du livre, où tout a remonté, matière et main d'oeuvre, où nous avons eu notamment la grève des typographes. Toutes les revues qui étaient à vingt francs il y a quinze ans se sont mises depuis, ont été forcées de se mettre à vingt-cinq francs. Notre vrai prix d'abonnement serait vingt-cinq francs. Nous nous sommes maintenus à vingt francs. C'est pour nous une cause constante de déséquilibre.

D'autre part nos dépenses sont exagérées. Nos séries sont beaucoup trop épaisses. Quand nous avons fixé ce prix de l'abonnement ordinaire à vingt francs, (luimême depuis, aujourd'hui devenu insuffisant), nous ne

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nous engagions à donner pour le prix de cet abonnement ordinaire que vingt cahiers par an. J'entends vingt cahiers de 72 pages, qui était alors notre unité. Vingt cahiers de 72 pages par an, par série, soit environ 1.44c* pages. Tel était notre statut, l'espèce de contrat moral que nous passions avec nos abonnés. Aujourd'hui nous en sommes loin. Je crois que nous avons constamment dépassé ce nombre de 1.440 pages. Pour un très grand nombre de séries on sait que nous l'avons dépassé énormément. Même pour les séries ordinaires si je puis dire, pour les séries moins lourdes, moins chargées, pour les séries moins épaisses nos vieux abonnés savent que nous avons généralement dépassé ce nombre; qui était comme im nombre contractuel. Pour m'en tenir à cette onzième série, que nous venons d'achever, année scolaire igog-igio, les quatorze cahiers de cette onzième série se sont échelonnés ainsi. 11 faut compter que quand nous donnons un cahier de 216 pages, c'est comme si nous donnions trois cahiers :

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