JULIEN BENDA
mon premier testament
CAHIERS DE LA QUINZAINE périodique paraissant tous les deux dimanches
PARIS 8, rue de la Bonbonne, au rez-de-chaussée
U->.h:illCl!l. — I
mon premier testament
MON PREMIER TESTAMENT
A u sortir de l'affaire Dreyfus je demeurai XjL à considérer les idées politiques et religieuses des hommes... J'en vins assez vite à penser que, en général, ces idées sont adoptées, non pas en tant qu'elles paraissent justes ou vraies ou même conformes à l'intétêt, mais Q„g i^g i^^^g en tant qu'elles viennent satisfaire le besoin politiques et reli-
qu'a le sujet pensant d'éprouver tel ou tel sen- ^■''^"*'<''^" 'satisfont
surtout des sentitiment : que si, par exemple, certams adoptent ^ .^
l'idée que les Juifs sont mauvais et méprisables, ils l'adoptent, non pas en tant qu'elle leur jjaraît vraie (par suite de connaissances historiques, ou d'épreuves personnelles, ou de confiance en ceux qui l'affirment), mais en tant qu elle vient satisfaire le besoin qu'ils ont de
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haïr et de mépriser; que si, encore, les uns pensent que le monde sest fait d'une manière soudaine «& les autres qu'il s'est fait d'une manière continue, ils le pensent, non pas en tant que cela leur paraît vrai (par suite d'expériences, ou de raisonnements, ou de cette adhésion sans preuves qu'on appelle la foi), mais en tant que l'idée d'une discontinuité contente chez les uns le besoin de surprise & que l'idée d'une continuité contente chez les autres le besoin de sérénité.
[ On voit qu'ici ce ne sont point les idées qui
Remarques : provoquent les sentiments, mais au contraire
i. — Siw l'ordre ^^^ sentiments qui provoquent les idées; que,
de ces idées ci de plus exactement, ce sont les sentiments —
tes senhmenls. préexistants à l'état de sentiments purs c'est-
à-dii'e privés de tout complément intellectuel
(idée ou image) & par conséquent avides d'un
tel complément — qui happent au passage, «&
au besoin inventent, des idées ou images
capables de les satisfaire; comme certains
radicaux chimiques, essentiellement inquiets
à Téliit de pureté, a'cmpai'ciit gloutonnement
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d'un élément capable de leur donner le repos : que, par exemple, ce n'est pas l'antisémitisme (i) qui provoque la haine, mais au contraire la haine, — préexistante à l'état de haine sans objet ou besoin de haïr, — qui se jette sur une idée d' « objet haïssable » qu'elle trouve toute faite dans le commerce ; comme on voit, dans certains états mentaux, un sentiment préalable de peur sans objet ou besoin d'avoir peur se jeter sur la première venue des idées de danger.
La thèse ici soutenue est opposée à celle de la plupart des hommes. Ceux-ci, en effet, quoi qu'ils en disent, pensent que c'est la raison qui leur dicte leurs idées, & ils le pensent non seulement pour eux mais pour leurs adversaires. On peut même dire que c'est la chose sur quoi tous les partis s'entendent : ainsi les uns prétendent faire délaisser l'idée dite de miracle en montrant qu'elle est fausse, tandis que de jeunes
(i) Il y a, au cours de cet écrit, deux doctrines que Ton trouvera sans doute trop souvent invoquées : c'est l'antisémitisme et le spinozisme. Ce n'est pas notre faute si la première est la plus consacrée des haines politiques, et si la seconde est la seule populaire des thèses infinitistes.
9 lestitiiu-nl. — i.
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penseurs espèrent faire adopter l'idée que le monarchisme est le meilleur régime en montrant qu'elle est juste.
Les idées politiques et religieuses étant adoptées comme on vient de le dire, il suit 2. — Sur la que ce qui cause la nature des idées politiques cause de ces ^'^n sujet, c'est au fond ce qui cause le besoin qu'il a d'éprouver tel ou tel sentiment. Or, ce qui cause le besoin d'éprouver tel ou tel sentiment, c'est souvent sans doute une disposition native, (a) mais c'est plus souvent encore Y habitude d'éprouver ce sentiment ; habitude que peut causer elle-même l'idée fixe d'une certaine situation. Ainsi le besoin de haïr, par exemple, peut être causé par l'habitude de haïr, que peut causer elle-même (chez les âmes stables, en qui l'idée persiste de tout 'ce qui leur arrive) la persistante idée d'une situation inférieure... C'est ainsi que les « doctrines » ethniques, par exemple, de tel grand peuple sont causées en fin de compte par la persistante blessure d'une ancienne défaite, & que les « théories » de tel & tel acharné l'éacteur, que tout le monde nommera, plongent leur première raison dans une inoubliable infor-
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tune conjugale, dans un état de fortune précaire ou dans un physique malheureux.
hors des scnti-
Les idées politiques & religieuses n'étant que des objets de sentiments, on voit que \ — De ces considérer ces idées hors des sentiments '^'^^* considérées qu'elles satisfont, c'est considérer des signes hors des choses signifiées. Faire l'histoire des idées politiques & religieuses des hommes en tant qu'idées (Histoires de la Philosophie), cela équivaut à étudier les signes d'une maladie hors de cette maladie & la « vie des mots » hors de leur sens. (2)
Dire que les sentiments happent au passage des idées politiques capables de les satisfaire, c'est dire que ce qui définit proprement le sujet pensant ce sont les sentiments que contentent ses idées & non point ses idées elles-mêmes, lesquelles lui viennent
(a) Croire que les Philosophies sont adoptées en tant qu'elles satisfont des sentiments ce n'est croire en aucune sorte (comme quelques-uns le veulent) qu'elles soient ellesmêmes des sentiments & qu'elles agissent comme tels. Les Philosophies dignes de ce nom ont été des idées ou ont tâché à l'être; & c'est en tant qu'idées, non en tant que sentiments (qu'est-ce qui lit les auteurs?) qu'elles sont présentées à des milliers d'esprits, qui alors les adoptent pour des raisons sentimentales.