Du caractère postiche de ces idées
Julien Ben cl a
de l'extérieur : que, par exemple, dans l'antiscmitisme, ce qui définit le sujet c'est le besoin sentimental que « quelque chose soit haïssable » & non point l'idée formelle que « les Juifs sont haïssables », laquelle lui est fournie par l'extérieur & eût été aussi bien une autre idée de haine (l'anticléricalisme, par exemple) s'il eût subi un autre milieu. — D'où il suit qu'un classement naturel & solide des hommes consiste à les classer, non pas suivant les objets de leurs sentiments, mais suivant leurs sentiments mêmes, dont ces objets ne sont qu'une occasion; à les classer, non pas suivant qu'ils aiment telle chose ou telle autre, mais suivant qu'ils aiment ou qu'ils haïssent; car l'objet de leur amour ou de leur haine changera, mais guère leur besoin d'aimer ou de huïr. (3)
Tout ce qu'on vient de dire sur ce qui fonde les idées politiques & religieuses des hommes revient
(3) Ce n'est là, cvidemmenl, qu'un classement «naturel & solide », un classement de philosophe «Se qui n'est guère valable que pour l'Éternité. Le classement pratique, c'est, bien entendu, de classer les hommes suivant les objets de leurs sentiments. On ne voit pas bien un gouvernement qui classerait les électeurs en « avides de surprise » & « avides de sérénité ».
MON PREMIER TESTAMENT
à dire encore que les vrais éléraeuts de leurs luttes ne sont point leurs idées, mais sont les volontés qu'ils ont de les avoir : que, par exemple, l'élément de combat appelé a catholicisme » — ce proprement par quoi il est dans les histoires un phénomène de force & de bataille — ce n'est pas que certains hommes croient à une nativité merveilleuse, c'est qu'ils veulent y croire.
D'où il suit en ce qui concerne le succès de ces luttes : que d'attaquer une croyance — celle, par exemple, dite du miracle chrétien — en tant seulement que croyance & hors du besoin ou de la volonté qui s'y contente, comme on le fait, c'est donc seulement attaquer un symptôme de ce qu'on croit un mal & laisser tout intact le mal lui-même (qui est ici le besoin de l'irrationnel). Il est vrai que la ruine d'un symptôme est la seule forme de victoire ijue puissent d'ordinaire concevoir ceux qui font ces sortes d'attaques. — Reste à savoir si d'atteindre en lui-même, ailleurs qu'en ses symptômes, dans sa vraie nature de besoin, un besoin d'une âme (comme le besoin de l'irrationnel), cela est possible? Mais ceci n'est point notre partie, & relève peut-être de la médecine.
Disons pourtant qu'il nous semble qu'on pourrait par la seule éducation approcher de celte atteinte plus qu'on ne fait : d'abord en définissant clairement le besoin à atteindre; ensuite eu dénonçant ce besoin sous toutes les formes qu'il revêt, ce que nous montrerons qu'on ne fait pas. Seulement cette méthode suppose une faculté de
Julien Benda
définir clairement l'abstrait «S: une puissance à discerner le semblable sous les dissemblables qu'on ne saurait attendre de beaucoup de maîtres.
Les idées étant adoptées en tant qu'elles satisfont des sentiments, & adoptées d'autant ,. De la dé- plus éperdument qu'elles les satisfont davanjormation de ces tage, il arrive souvent que certaine idée, quoique déjà propre à satisfaire certain sentiment, soit ensuite déformée pour le satisfaire mieux encore : c'est ainsi que l'Évolutionnisme de Darwin, où les transformations de la matière vivante tolèrent un premier terme « auquel la vie a été insufflée par le Créateur » (de VOrigine des Espèces, péroraison), fait place à im Evolutionnisme de réunion publique, négateur de toute création; (b) que le Christianisme de Jésus-Christ, où l'idée de diffusion universelle est limitée par « tu ne tueras point » & « mon royaume n'est pas de ce monde », fait place à un Christianisme libéré de ces contraintes ; que l'Égalitarisme de la Constituante, qui pose l'égalité des hommes seulement devant la loi, se transforme en un autre qui veut l'égalité totale, des besoins, des
MON PREMIER TESTAMENT
mérites, des joies, des douleurs (c)... Naturellement, c'est la seconde forme, en raison de sa plus grande vertu affective, qui seule est adoptée par de grands ensembles humains; (d) en sorte que, pour l'historien des idées des hommes, la réalité ce, n'est point ce qu'ont été les idées dans l'esprit de ceux qui les ont inventées, mais ce qu'elles ont été dans l'esprit de ceux qui les ont trahies. 1
Ce qui me fit croire que les idées politiques
& religieuses ne sont guère adoptées en tant
qu'elles semblent vraies, c'est d'abord, pour Raisons de cette
quelques-unes, leur in-vrai-semblance (idée croyance sur le
d'une femme fécondée par un esprit, d'un dieu fondement des
, ,, , T T • ^ , idées politiques &
réellement présent dans du pain, etc.): — c est, ,. .
'^ i- ' / ' religieuses.
pour d'autres, de les voir se former «& vouloir se former en dehors de toute vue sur les choses A'érifiables (idées de substance absolue, infinie, inconditionnée, etc...); — c'est, pour d'autres, de les voir cohabiter paisiblement avec leurs contradictoires : de voir, par exemple, l'idée que le corps est méprisable & l'âme seule précieuse cohabiter chez un chré-
Julien Benda
tien avec lidée que le coi'ps est sacré (réprobation de l'enterrement non-religieux, de lincinération ...); — c'est aussi, pour d'autres, de les voir demeurer inentamées à côté des preuves les plus nombreuses, les plus fortes & parfois les moins sérieusement contestées de leur non-Aérité (au point que la fausseté d'une idée peut être admise & en même temps cette idée conservée, comme il arrive dans la doctrine dite « néo-catholique », où l'on paraît clairement trouver que la plupart des dogmes sont contraires au bon sens & où l'on travaille seulement à les « moderniser » pour ne les point perdre); (4) — & c'est encore, pour d'autres, de voir qu'elles ne sont même pas réellement des idées, une représentation d'elles devant l'esprit n'ayant pas vraiment lieu & le sujet se boi*nant en somme à « croire qu'il croit » (ce qui d'ailleurs suffit pour satisfaire un sentiment, comme de croire qu'on se croit malade suffit pour déclencher l'inquiétude) : telles les idées qui disent que « quelque chose
(4) Comnle il arriva aussi, semble-tU, aux Protestants du xvii« siècle, lesquels, après la publicatiou de l'Histoire des Variations, reconnurent assez bien Tincohérence de leur doctrine (voir i'Hisloire des Variations, avertissement sur les lettres de M. Jurieu, 1 & Vi)... & la conservèrent.
iG
MON PREMIER TESTAMENT
s'est fait du néant », l'idée de néant étant, comme l'ont montré des analyses connues, (5) proprement impensée ; telle l'idée (cartésienne) d'un Dieu qui se cause lui-même, l'idée de cause étant ici, comme l'a montré une analyse célèbre, proprement impensée. (6) — Ce qui me fit croire que ces idées ne sont pas davantage adoptées par le sujet en tant qu'elles lui paraissent conformes à son intérêt, c'est d'abord de voir qu'elles sont souvent adoptées contre cet intérêt : de voir, par exemple, les idées de militarisme, de régime absolu, parfois même de socialisme, adoptées de bonne foi par des personnes qui ne sauraient sincèrement ignorer que de ces régimes elles seraient les premières victimes ; — «& c'est aussi de voir le peu de succès des idées qui parlent strictement intérêts, chilTres, statistiques, «& la nécessité où elles sont, pour se populariser, de se sentimentaliser : de voir, par exemple, l'isolement de ce socialisme
(3) II. Spencer, Principes de Biologie, I, p. ^oS. — II. Berg'son, VEvolulion créatrice, p. 298 sqq.
(6) Telles encore certaines idées politiques modernes cotnme celle de « l'État voleur » ou du « ministère vendu à l'étrang-cr ». dont j'ai peine à croire qu'elles correspondent à d»' véritahles représentations. îV'csI-ce pas encore qu'on croit qu'on croit?
Julien Benda
fait de considérations purement économiques (qu'on pourrait appeler àe formation savante), & sa nécessaire dérivation en un autre (de formation populaire) où il est parlé du caractère « sacré » de l'ouvrier, de la « violation )) qu'il y a à séparer le travailleur de l'instrument de travail, & autres poésies... D'ailleurs, ne serait-il pas surprenant que les hommes, qui en toutes choses adoptent non pas ce qui leur est bon mais ce qui leur est agréable, se livrant à l'alcool, aux excès de table & d'amour, qu'ils savent meurtriers mais qu'ils aiment, changeassent subitement de nature en face des idées politiques & se missent à opter ici selon leur intérêt & non plus selon leur sensibilité ?
Quant à ce qui me lit croire que telle idée politique ou religieuse est adoptée en tant surtout qu'elle satisfait un sentiment, c'est d'abord la passion dont elle est adoptée; — cest aussi de voir que, si elle vient à être supplantée chez le sujet pensant, elle l'est par une idée précisément capable de satisfaire le même sentiment, l'antisémitisme par exemple n'étant guère l'emplacé que par une autre occasion de haïr (l'anticléricalisme, ou inver-
MON PREMIER TESTAMENT
sèment), (7) la croyance au miracle chrétien ne s'échangeant guère, quand elle s'échange, que contre la croyance à un autre miracle (miracle de 89, miracle de la Science...); — c'est aussi & surtout de voir ceux qui adoptent telle idée politique ou religieuse adopter par ailleurs quantité d'idées, politiques ou non, parfaitement distinctes de la première au point de vue du contenu intellectuel, mais précisément identiques à elle au point de vue du sentiment qu'elles peuvent satisfaire : de voir, par exemple, ceux qui adoptent l'idée que leur nation est supérieure adopter presque infailliblement les idées qui confèrent une supériorité à leur espèce zoologique (seule pensante, seule faite à l'image de Dieu...) & aussi l'idée que supérieurs sont leur classe, leur race, leur « monde », etc., toutes idées parfaitement distinctes du « nationalisme » en tant que pures idées, mais identiques à lui en tant qu'elles peuvent, comme lui, satisfaire l'orgueil de celui qui les pense ; de voir encore ceux qui admettent que le monde s'est lait d'une manière soudaine être souvent
(') Voir certaines conversions politiques de ces dernières années (U. Gohier, J. Soury...)
Julien Benda
ceux-là qui veulent que soudaine fût l'apparition des montagnes sui' la terre, soudaine l'apparition de la vie, soudaine l'apparition de la charité, etc., & être souvent ceux-là aussi qui, dans les œuvres d'art & dans la vie courante, désirent l'accidentel, l'imprévu, le « coup de théâtre », le scandale, tout ce qui peut donner de la surprise... Ces idées distinctes les unes des autres & qui satisfont un même sentiment peuvent même, en tant qu'idées, être contradictoires, & c'est ainsi que les idées d'une même personne, apparemment incohéx^entes, se mettent à présenter une subite unité si l'on s'avise pour les juger de passer du point de vue de leur contenu intellectuel à celui de leur A^ertu affective : c'est ainsi, par exemple, que l'idée que le corps est méprisable «& l'idée que le corps est sacré présentent de l'unité de ce point de vue que l'une & l'autre satisfont l'orgueil, la première en disant au sujet sa supériorité sur l'animal & la seconde en lui disant la suprême importance de tout ce qui est lui ; & c'est ainsi encore que la contradiction, tant signalée chez les Français, de l'esprit de discipline & d'un certain esprit révolutionnaire cesse
MOX PREMIER TESTAMENT
d'être contradiction si l'on remarque que l'un & l'autre satisfont encore l'orgueil, le premier en disant au sujet qu'il y a de la grandeur dans l'obéissance & le second en lui disant qu'on est supérieur à ce qu'on déti'uit.
De ce que le sens des idées politiques ou „ •- 1 j. n Remarques :
religieuses d'un suiet se retrouve, comme on ,
^ •' I. — Inipor-
vient de le dire, en des états d'esprit de sa \ie tance des états ■ courante, on voit de quel intérêt est l'obser- d'esprit de la vie vation de ces derniers états d'esprit. — Tantôt ^'^"''"" ^• cette observation permettra de prévoir la nature des idées politiques ou religieuses d'mi sujet : c'est ainsi que d'une créature dont tous les états d'esprit de la vie courante, — à la ville, au spectacle, aux alcôves, — signifient croyance en sa supéx*iorité on peut prévoir qu'elle n'admettra guère que son espèce ne soit qu'un singe perfectionné, ou qu'en d'autres termes dans les pays où régnent les femmes le catholicisme est éternel. — Tantôt, en présence d'une idée politique ou religieuse aux sens multiples, l'observation de la vie courante permettra de discerner dans quel sens l'adopte le sujet : c'est ainsi que du catholi-
Julien Benda
cisme de celui-ci (comme du républicanisme de ceJui-Ià) on pourra dire s'il signifie orgueil ou amour, enseignement ou sympathie, suivant la nature de ses états d'esprit dans ses rapports courants avec ses enfants, avec ses serviteurs, avec les animaux... Bien plus, ces états d'esprit de la vie courante étant adoptés avec autrement d'inattention — & donc d'indépendance — que les idées politiques ou religieuses, on peut dire qu'ils sont du besoin affectif qu'ils révèlent des signes autrement fidèles, en sorte que, du seul fait qu'elle est opposée aux états d'esprit de la vie courante, on peut presque affirmer d'une idée politique ou religieuse qu'elle est adoptée hors de tout besoin aff'ectif, c'est-à-dire tout intellectuellement, prête à se détacher du sujet au premier souffle de sa vraie nature : c'est pourquoi nous laisserons de compter sur 1' « humanitarisme » de celuici qui, dans la vie journalière, ne se plaît qu'à « humilier » soit les femmes, soit les subalternes, soit son meilleur ami par un « bon mot »; ou sur 1' « égalitarisme » de celui-là qui, dans son milieu, n'a de considération que pour les « arrivés »; ou sur le « l'elativisme » de cet autre dont les jugements
MON PREMIER TESTAMENT
courants sont que « rien au monde n'est plus beau que... », « personne au monde n'est plus grand que... », etc.. (e) — Enfin cette observation des états d'esprit de la vie courante est indispensable à qui prétend, nonseulement combattre des idées, mais réformer des esprits : que dire de celui-là qui, prétendant atteindre l'esprit dit de miracle, proscrit les Evangiles & permet le roman-feuilleton !...
Enfin, il existe sur les besoins affectifs d'un sujet & par suite sur la nature possible de ses 2. — Imp oridées politiques, & sur leur sincérité, d'autres tance des expres-
. 1 . • 1 sions physiolo-
renseignements plus certams encore, en cela '^ -^
gigues.
qu'ils ne sont plus des signes des besoins affectifs, mais qu'ils sont ces besoins euxmêmes, du moins dans leur portion organique : nous voulons parler des gestes ou mouvements du corps — proprement des tendances — auxquels se complaît le sujet... C'est ainsi qu'il suffit de regarder tel xénophobe de marque (fils des oeuvres de son père) avec ses poings naturellement crispés, ses dents serrées, son geste spasmodique, tout son corps disposé en rage & en violence pour se douter qu'il
croyance.
Julie n Benda
n'allait point choisir une doctrine d'amour; & de regarder tel « libellai » fieffé (poète & girondin) qui sans aucune raison s'avance la jambe tendue, le masque grave, dont pas un muscle ne joue librement, pour se méfier grandement de son libéralisme. 1
Un premier effet pratique de la croyance Effets prn- ici confessée fut que, — comme je pensais tiques de cette que j'avais adopté mes idées politiques & philosophiques non point parce que je les trouvais y MS<es mais parce que je les trouvais agréables — , je m'épargnai assez vite l'effort de me les justifier, (notamment par ces longues enquêtes auprès de l'histoire ou de la nature). D'où ce double avantage que, d'une part, j'eus de mes idées une jouissance bien moins tourmentée & bien plus immédiate; & que, d'autre part, regardant l'histoire & la nature sans y chercher la justification de mes idées (puisque je les aimais sans cela), je les regardai bien plus librement.
Un autre effet pratique de cette croyance fut que — considérant que je penserais gauchement les idées que j'adopterais hors de
MON PUEMIKR TESTAMENT
ma tendance — je pris le parti de commencer par connaître ma tendance & de choisir seulement ensuite les idées qui la contentaient; qu'en d'autres termes, (comme ma tendance ne m'était connue que par mes actes), je pris le parti, non pas, comme on m'y conviait, de conformer mes actes à mes paroles, mais bien mes paroles à mes actes.
Enfin, un autre effet pratique fut encore que, — comme je pensais que les idées politiques & religieuses de la plupart des gens sont adoptées non par leur intelligence mais par leur besoin affectif, — je cessai assez jeune, pour changer leurs idées, de chercher à leur prouver que les leurs étaient fausses & que d'autres étaient justes (ce qui me valut un bon renom de tolérance), mais me bornai à attendre ce changement soit d'un changement d'objet de la part de leur besoin affectif, soit d'un changement de ce besoin lui-même : que je cessai, par exemple, de représenter à un antisémite les mérites du peuple d'Israël ou à un fier bourgeois les défauts du régime capitaliste, mais m'entraînai à espérer du premier qu'un autre objet de haine lui masquât Israël ou qu'un peu plus de santé le
Julien Benda
rendît moins haineux & du second que quelque inclination vînt fléchir son orgueil... Persuadé encore que d'illustrer la pauvreté intellectuelle d'une idée ne sert qu'à flatter l'auteur de cette illustration, à réjouir les adversaires de cette idée & à en irriter les adeptes en les attachant davantage ; que d'avoir trouvé par exemple que le dieu des chrétiens est en dernière analyse un « vertébré gazeux » n'a d'autre eftet que de faire grand honneur à l'esprit d'Ernest Heeckel, d'amuser certaines personnes & d'irriter les amis du Christ en accroissant leur foi, je laissai assez vite de m'arrêter a^ux bizarreries & aux contradictions d'un système, mais jugeai plus pratique de rechercher en quoi consiste son unité & sa gravité... Enfin, croyant à une action plus large encore des besoins afl'ectifs, croyant que c'est eux encore & point l'intelligence qui dictent aux hommes par exemple leurs jugements des choses d'art, qu'en d'autres termes si les uns admirent ceci & si les autres dénigrent cela, c'est siu'tout que les uns ont le besoin préalable d'admirer & les autres celui de dénigrer, je m'attachai à rechercher les uns pour leur nature aimante & à
MON PREMIER TESTAMENT
fuir les autres pour leur nature haineuse, sans tenter de montrer aux premiers que parfois ils admiraient le mauvais «& moins encore aux seconds qu'ils dénigraient le bon...; & croyant encore que ce sont les besoins affectifs & point l'intelligence qui dictent aux hommes leurs jugements sur les autres hommes, (8) •& le croyant en particulier de leurs jugements sur ma propre personne, je laissai d'espérer que ceux qui me haïssaient me rendissent justice en cessant de me refuser certaines qualités que j'avais, & de craindre que ceux qui m'aimaient me la fissent en cessant de me trouver certains mérites que je n'avais pas.
ESSAYANT alors d'interpréter & de classer les principales idées politiques & religieuses suivant les sentiments qu'elles satisfont,
je discernai d'abord un ensemble d'idées qui disent au sujet quelque méchanceté ou
(8) Il y a bien là quelque esprit de système. 2:
Julien Benda
quelque nuisance à son égai'd «& satisfont Idées qui satis- ainsi un besoin de haine ou de méfiance ou font la home; i'^q ^ l'autre : telles les xénophobies, telles les idées qui posent la méchanceté de telle race, de telle classe, la nuisance de telle religion... — Je rangeai dans la même classe, comme également propres à contenter le besoin de haïr (par le spectacle qu'elles donnent de choses qui se haïssent), les idées qui disent essentiellement quelque opposition (de THomme & de la Nature, de la Science & de la Religion...). — Enfin je rangeai encore dans cette classe, comme satisfaisant des sentiments voisins de la haine en ce qu'ils sont, comme elle, une rétraction de l'organisme, savoir le sentiment de la peur & celui du respect, les idées qui disent quelque terrificité ou imposent quelque respectabilité : terrificité de l'Enfer, respectabilité de Dieu, des pai^ents, de l'ollicier. ..
En regard de cette classe, je rangeai un
Idées qui satis- ensemble d'idées qui disent au sujet quelque
font la sympa- bonté OU quelque in-nocence & satisfont ainsi
"^" un besoin d'amour ou de confiance : telles le
cosmopolitisme, telle certaine tolérance (celle
>to.\ raF.MiEn testament
qui s'applique à nier quelque nuisance d'autrui, par distinction d'une autre tolérance qui admet cette nuisance, mais veut quon la supporte), (9) & ces doctrines sociales qui supposent la bonté native ou possible de l'homme... — J'y ajoutai ces doctrines qui proposent quelque spectacle d'amour, celles par exemple qui veulent (plutôt qu'elles ne démontrent) quelque « réconciliation »... — J y ajoutai enfin, comme satisfaisant des sentiments voisins de l'amour en ce qu'ils dissipent, comme lui, (10) la rétraction de l'organisme, savoir le sentiment de la sécurité & celui de ï irrévérence, ces idées qui nient quelque terrificité ou discutent quelque respectabilité (tle Dieu, des parents, de l'officier...), (f)
Je discernai ensuite un ensemble d'idées qui disent au sujet une sienne supériorité ou primauté ou un sien privilège et satisfont ainsi un
(9) La première dit, par exemple : « La nuisance des Juifs (ou des Chrétiens) est un fantôme. » L'autre dit : « Elle existe, mais il faut la supporter. » La première seule satisfait un sentiment. La seconde semble bien un pur état de l'esprit. (A moins qu'elle ne satisfasse le plaisir de la douleur.)
(10) Il s'agit, bien entendu, d'amour & non de passion d'amour.
'^\) U'siuineiil. - • .
Julien Benda
besoin d'orgueil : supériorité de sa nation, de sa religion, de sa race, primauté de sa classe Idées qui satis- (bourgeoise OU ouvrière), privilège de son jon orgiiei , espèce zoologique en ce qu'elle serait l'objet d'une place d!exception dans la nature, d'un tour de faveur dans la création ; (g) — je discernai encore & rangeai dans la même classe, comme satisfaisant encore le besoin d'orgueil (plus exactement d'affirmation du moi), ces idées qui disent au sujet qiïil existe; — qxiil existera toujours: — celles qui lui assurent Videntité de son moi sous ses aspects changeants; — celles qui lui disent l'importance de son existence (en en solennisant les principaux moments, la naissance, le mariage, la mort);
— celles qui lui parlent de sa dignité (christianisme, démocratisme) ; — de ses droits : droit de l'homme, du citoyen, du père de famille, droit à la vie, « droit au bonheur »; — de sa grandeur : grandeur de l'Homme, grandeur du sacrifice, de l'humilité, de la tolérance, de la « mort au champ d'honneur »; (ii)
— j'y rangeai encore, comme satisfaisant
(il) Je dis « (jui parlent de la grandeur du sacrifice, de l'humilité... », & non « qui parlent du sacrifice, de l'humilité, etc.. ».
MON PREMIER TESTAMENT
encore l'orgueil, l'idée vulgaire de liberté, en tant qu'elle dit au sujet un sien accroissement, une dilatation de son moi, un avancement de sa frontière personnelle [par opposition à une autre liberté (stoïcienne) qui lui en dit l'abolition]; l'idée de famille, en tant qu'elle lui dit un sien prolongement dans l'espace & le temps; l'idée de propriété, en tant qu'elle identifie le possesseur à la chose possédée (au point que souvent il s'appelle comme elle : Enghien, Montmorency...) & le grossit d'autant; (h) — j'y rangeai encore les idées qui disent au sujet une sienne victoire : victoire sur ses passions, victoire sur l'hérédité (« évasion »)...; — celles qui lui disent une sienne indépendance : indépendance de sa volonté (libre arbitre), de sa personne politique (régimes modernes)...; — celles surtout (que d'orgueil s'y contente !) qui lui disent quil est cause, qui lui disent par exemple qu'il « transforme la nature » ou qu'il « crée son milieu » & (au monde ouvrier) qu'il arrête la vie sociale par son immobilité. — Enfin, je rangeai dans la même classe, comme satisfaisant encore (par des manières que je dirai plus loin) l'orgueil du sujet qui
Julien Benda
les contemple, un ensemble d'idées qui posent, non plus le sujet lui-même, mais quelque élément affecté d'une de ces qualités ou d'un de ces mouvements dont la conscience s'accompagne naturellement d'orgueil : ces idées par exemple qui posent quelque élément affecté àe primauté, quelque é\évs\exi\. premier (idées d'ordre, hiérsivchies, principes d'où tout découle); — celles qui posent quelque existence : existence de Dieu, de la matière, du monde extérieur; personnifications (de l'Empire, de la République, de la Société, etc.), & ces idées qui veulent que les causes soient des êtres (explications « théologiques », « métaphysiques »); — celles (empirisme, positivisme) qui ne font état que du déterminé, que du sensible; — celles où paraît quelque identité, soit où quelque élément réussit à maintenir sous ses aspects changeants l'identité à luimême : l'Idée platonicienne sous ses « formes terrestres », i'Hypostase sous ses « espèces », la Substance sous ses « modes », (12) & de
(12) On sait que, pour Spinoza, la Substance n'est point du tout « identique à elle-même » sous ses Modes, puisqu'elle est « indéterminée ». Mais, encore une l'ois, ce que furent les systèmes dans l'esprit de leurs inventeurs, cela n'a ici aucune importance.
MON PREMIER TESTAMEXT
nos jours la Force sous ses « manifestations »; — celles où parait quelque rigidité, soit un élément qui se raidit conti'e des tendances au changement : telles les idées de Fatalité (Eschyle, Hervieu), de Tradition, de Loi « immuable » (politique ou scientifique), de Race « indélébile »...; telles encore les idées d'Irrévocabilité (du mariage chrétien, des vœux du prêtre catholique, de l'état d'académicien); de Systématisation, en tant qu'un système est un « raidissement » contre la mobilité des faits; & cette doctrine (R. Quinton), plus aimée qu'étudiée, & précisément chère à ceux-là qui ne rient point, où la rie n'est qu'un « raidissement » (d'un état thermique, chimique, etc..) contre toute variation ; — celles où paraît quelque élément çictorieiix : les Rois, les Chefs militaires, vainqueurs des hommes; le Mystère, l'Irrationnel, l'Inconscient, vainqueurs de la Raison; & certaines victoires en sens inverse, plus récentes & moins populaires, les Peuples vainqueurs des Rois, le « bon sens » vainqueur du Mystère, la Raison victorieuse de la Superstition; — celles où paraît quelque élément indépendant, par exemple quelque volonté
Julien Benda
arbitraire (Dieu, les Rois, la Nation Souveraine...); — celles enfin où paraît quelque élément causant, par exemple quelque pouvoir créateur ou perturbateur : Dieu, créateur du monde ou perturbateur (par des miracles) ; le Roi, créateur de bonheur ou de souflrance, & perturbateur du juste cours des choses (par la peine imméritée ou par le pardon); le Génie, créateur de son époque, etc., &, plus généralement, toutes les idées de cause transitive en tant que la cause y est proprement créatrice de l'effet... Ces idées ou plutôt ces images de gestes orgueilleux donnent par plusieurs manières à l'orgueil du sujet qui les pense l'occasion de se précipiter — comme se précipite en cristaux une masse liquide par la seule présence d'un cristal de même nature — , soit que le sujet imagine entre lui-même & l'élément contemplé une identité (commimion, transsubstantiation, incarnation...), soit que, ne prenant même pas cette peine, il substitue simplement son image à celle de cet élément (tel, par exemple, qui pose quelque existence — de Dieu, de la Matière, — pose de vrai sa propre existence; tel fidèle de la Tradition s'y regarde en la place de ce qui s'y maintient
MON PREMIER TESTAMENT
contre la novalion; &. tel contemplateur des doctrines de Quinton s'y contemple en la place de ce qui s'y raidit contre la variation), soit que, plus simplement encore, l'image de mouvements d'orgueil suscite chez qui les voit des mouvements identiques en même temps que les sentiments correspondants, comme limage de mouvements d'amour suscite des mouvements et des sentiments damour ou comme le spectacle du torero vainqueur provoque des mouvements & des sentiments de triomphe.
En regard de cette classe je rangeai un ensemble d'idées qui disent au sujet, non plus une sienne supériorité ou un sien privilège, mais ime sienne égalité par rapport à autrui & peuvent ainsi satisfaire un sentiment assez difficile à faire entendre parce qu'il en est rarement fait état, qui n'est pas un sentiment purement négatif de non-orgueil, moins encore jd^es qid satisd'humilité, mais qu'on pourrait appeler de font la « détente détente du moi, soit l'évanescence du moi '^""'*'^^*dans ce qu'il a de durement défini & l'avènement d'un moi plus libre, assez mal ajusté à lui-môme, quelque chose comme ce que veulent
Julien Benda
dire les amants de la morphine quand ils parlent de la « légèreté » qu'ils éprouvent à être : telles, par exemple, les doctrines qui disent au sujet, non plus la supériorité, mais l'égalité des mérites de sa nation, de sa religion, de sa race par rapport à d'autres; celles encore qui lui disent que son espèce n'est plus dans la création l'objet d'un privilège, mais qu'elle est, comme les autres, un terme passager «S: provisoire dans une série... Je rangeai naturellement dans la même classe ces théories du connaître qui enveloppent la conscience humaine, non plus d'une ligne précise, mais d'une frange trouble & floconneuse (éloges de l'ivresse, du rêve, de l'extase, etc.), & aussi les doctrines qui invitent le sujet désireux de vraiment connaître, non plus à épouser les contours de l'objet, mais au contraire à dissiper ces contours pour se mêler à son essence intérieure (connaissance « du troisième genre », « cliimisme » hégélien, « intuitions » Je toute sorte, etc.). Et je rangeai dans la même classe, comme satisfaisant au premier chef la détente du moi, les idées qui disent au sujet la nature illusoire de son existence personnelle & le convient à une dissolution de son être partiel
MON PREMIER TESTAMENT
dans un être total, à la condition expresse (sans quoi c'est l'orgueil qui serait satisfait & non la détente) qu'elles ne lui parlent point de la grandeur de cette dissolution & surtout qu'elles ne lui fassent point retrouver dans l'être total, avec la magnitude & la pérennité en plus, précisément toute l'affirmation du moi qu'il renonce par sa dissolution : telles ne sont donc point, & malgré l'apparence, certaines doctrines sociales (Étatisme hégélien, socialisme d'Etat), lesquelles parlent bien d'une dissolution de l'individu dans l'État, mais d'une dissolution glorieuse &. dans un Etat qui reprend à son compte tous les attributs renonces par l'individu (existence personnelle, initiative, commandement, pouvoir causant...); ni certaines doctrines religieuses qui disent bien au sujet de « se nier lui-même pour connaître Dieu » (saint Ambroise), mais parlent de la grandeur de cette négation & la demandent en faveur d'un Dieu qui n'est au fond que du sublimé humain &. auquel pour comble on se « transsubstantialise » ; telle est au contraire, & éminemment, cette doctrine qui parle, non point de la grandeur, mais de la béatitude qu'il y a à se perdre dans Dieu,
3^ testament. — 3
Julien Benda
et cela dans un Dieu qui — indéterminé, doué d'une puissance « qui n'a rien de commun avec celles des grands ou des rois », d'une Intelligence « qui diffère de celle de l'homme autant que la Constellation du Chien diffère de l'animal qui porte ce nom » — ne saurait restituer au sujet aucun des biens qu'il abandonne... — Je rangeai encore dans la même classe les idées (Hume) qui contestent au sujet l'identité de son moi; — celles qui lui disent une sienne dépendance (déterminisme philosophique, « interdépendance » sociale...) — Enfin, j'y rangeai encore, comme satisfaisant la détente chez celui qui les contemple (par la contagion affective ou sym-pathie qu'on a vu qui se fait entre lui & ce qu'il contemple), les idées qui posent quelqu'un de ces états, ou plus exactement quelqu'une de ces suppressions d'état dont la conscience s'accompagne naturellement du sentiment de détente : ces idées par exemple qui disent quelque égalité, ou quelque suppression de primauté (l'égalitarisme, lan-archie ou absence de « commencement » , l'Eternité en tant qu'elle est la suppression de l'idée d'ordre, en tant qu'elle est la suppression des caté-
MON PREMIER TESTAMENT
gories de l'avant & de l'après); — celles qui nient quelque existence : de Dieu, de la matière (Berkeley, G. Le Bon), etc.; — celles qui posent essentiellement quelque indéterminé, quelque insensible , soit quelque inexistant (l'Inconnaissable, l'Infini, la Puissance ou Virtualité, le Mouvement, l'Éther, etc..) à condition qu'elles ne viennent point subrepticement rendre quelque existence à cet inexistant, comme ceux-ci qui prennent l'Incommensurable pour un nombre, comme ceux-là (Maine de Biran, Bergson) qui « voient » la Force ou touchent le « se faisant », ou comme cet « agnostique » (Kant) qui croit « connaître » Dieu parce qu'il connaît qu'il ne le connaît pas ; — celles qui nient quelque identité (phénoménisme, ou négation d'une substance identique à elle-même sans la diversité des qualités); — celles qui nient quelque rigidité, soit qui proposent quelque fluidité : celles, par exemple, où tout « s'écoule », celles plus récentes où tout « devient », celles plus récentes encore où tout « est tendance », celles où le monde « émane » de Dieu qui « s'épand », celles où la matière « s'épanche » dans l'esprit,
Julien Benda
& ces idées morales où l'homme doit « s'extasier », celles plus récentes où il doit « constamment se dépasser », & ces idées politiques où quelque chose « se dissout », soit la puissance gouvernementale, soit la puissance paternelle, soit le mariage...; — celles qui nient quelque indépendance, celles par exemple (Plotin, Spinoza) où la volonté de Dieu n'est plus arbitraire, mais est assujettie à s'accorder avec sa définition; — celles enfin qui nient quelque pouvoir causant, soit les idées de cause immanente , c'est-à-dire où la cause est liée à l'effet comme la définition d'une figure est liée à l'une de ses propriétés, celles par exemple où Dieu n'est plus créateur & perturbateur du monde, mais est le monde luimême autrement exprimé, où le Chef d'Etat n'est qu'une expression de l'Etat, le Poète une expression de son temps...
Je discernai enfin un ensemble d'idées qui posent essentiellement une différence & satisfont ainsi un besoin de surprise. Telles sont
MON PREMIER TESTAMENT
les idées qui posent quelque pluralité ou
quelque dualité: pluralité des dieux, des Idées qni satis-
substanccs chimiques..., dualité du corps & font la surprise ;
de Tàme, du Bien et du Mal, de Dieu et du
Diable...; — telles sont encore les idées de
discontinuité ou de commencement absolu,
soit ces idées selon qui, étant donné une
succession d'états d'une même qualité, il y en
a un qui est le premier, c'est-à-dire qui veut
soutenir avec l'état zéro de cette qualité une
différence déterminée : commencement absolu
du monde, de l'homme, de chaque espèce, de
l'état actuel du globe (Vulcanisme, Gataclys-
misme), du vivant par rapport à l'inanimé, du
langage par rapport au cri des animaux, etc.;
commencement absolu des nations (Rome avec
Romulus, la France avec Francus, etc.); —
telles (c'est-à-dire posant une différence &
satisfaisant la surprise) sont encore ces idées
qu'on pourrait appeler de cause extérieure,
j'entends où les changements des choses
prennent leur cause hors de ces choses : où les
changements du monde prennent leur cause
dans des Dieux, ceux des sociétés dans des
rois, ceux du corps dans des choses extérieures
dites microbes ; (i) — telles sont encore,
Julien Benda
& éminemment, les idées d' impréçisibilité : ridée de miracle, devenue pour notre usage l'idée d'Evolution créatrice à'impréçii, & maints systèmes modernes (pi-agmatisme, intuitionnisme), tributaires ingénus du besoin de surprise, lesquels, sous les dehors d'attaquer le faux savoir, veulent ruiner toute la Science - la bonne comme la mauvaise - en tant qu'elle veut prévoir ; — telles encore les idées de cause active (Hume), en tant que l'effet y est quelque chose de radicalement différent de la cause; «& telles encore, au fond, toutes les doctrines d'action, en tant qu'une action est essentiellement la création d'une différence ; — telles enfin ces idées qu'on pourrait appeler d'eccéité (de nos jours : pluralisme), en tant quelles veulent, dans un ensemble d'objets d'un même genre, ignorer le genre & ne voir que les objets, c'està-dire les différences : ces doctrines par exemple qui ne proposent que des « faits », que des « cas » (non dans l'intérêt d'une généralisation, mais pour l'amour d'euxmêmes), qui donneraient les plus fécondes idées sur la nature d'un mal pour s'ébahir dun « beau malade » & les vues les plus
MON PREMIER TESTAMENT
vraies sui* le sens des histoires pour savoir que « Jean-sans-terre a passé par là ».
[On peut faire rentrer dans cette classe d'idées qui posent une différence & contentent la surprise les idées signalées plus haut qui disent au sujet « sa propre existence » (& Digression sur satisfont l'orgueil), en tant qu'elles lui l'orgueil. disent au fond une différence , savoir celle qu'il y a entre lui & le monde extérieur... D'où, latéralement, cet aspect de l'orgueil : l'orgueil c'est la surprise provoquée par l'idée de la différence du moi & du non-moi.]
En regard de cette troisième classe, je rangeai un ensemble d'idées qui posent essentiellement une in-différence , une monotonie, & satisfont ainsi un besoin de non-surprise, de non-dérangement (a-taraxie), soit — positi- idées qui satisvement — de sérénité, (j) Telles sont les idées -^'^"' '" sérénité. qui dissolvent quelque pluralité ou quelque dualité et posent essentiellement quelque unicité : telles ces idées qui disent l'unicité
Julien Benda
de Dieu, de la substance, de la matière chimique, etc.. ; telles ces doctrines (Aristote, Descartes) où le Bien est l'unique Etre, où « tout ce qui est est bien, dans la mesure où il est », où le Mal n'est donc pas un autre Etre opposé au premier, mais l'illusoire limitation de ce qui seul existe; telle surtout cette philosophie (Plotin) qui définit son dieu par l'extinction progressive & suprême de toute dualité d'attributs; (k) — telles (c'est-à-dire posant une in-différence, ou du moins la voulant) sont encore les idées de continuité, soit ces idées selon qui certaine différence veut être rendue plus petite que toute grandeur donnée si petite soit-elle, c'est-à-dire selon qui cette différence tend à n'exister point (en tant que exister veut dire être déterminé, du moins déterminable) : telle par exemple, & parfaitement, l'idée de « continuité mathématique »; telle l'idée de l'origine indéfinie du monde; telles, mais moins parfaitement, ces idées (évolutionnistes) (i3) où Ton passe d'une espèce à
(i3) L'Évolutionnisme, en tant qu'il croit pouvoir par des changements de plus eu plus petits atteindre rinfinimenl petit (Evolulionnisnie populaire, rien de couiiuuii avec
MON PREMIER TESTAMENT
une autre, d'un état du globe au suivant, & du pire au meilleur par de petites différences qui semblent comme souflVir d'être toujours trop sensibles; (l) — telles encore les idées de cause intérieure, j'entends où les changements des choses (du monde, des sociétés, du corps) prennent leur cause dans ces choses elles-mêmes ; (m) — telles encore les idées de préçisibilité (idée de loi scientifique, c'està-dire selon qui les relations de conséquent à antécédent sont in- différentes les unes des autres); — telles encore les idées de cause immanente, en tant cette fois que l'effet y est en quelque sorte in-différent de la cause, où par exemple « l'idée du fils peut être assez vive dans l'esprit du père pour ne former qu'un avec lui »; — telles enfin ces idées qu'on pourrait appeler de quiddité, en tant qu'elles veulent, dans un
celui de Spencer) est un bon exemple d'idée adoptée par affection (de la continuité) & proprement impensée : qu'on puisse passer du Uni à l'infini, c'est ce que nul ne pense quand il pense. — Ce qui est curieux, c'est que les adversaires de cette doctrine proposent exactement la même erreur, seulement en seiis inverse : ils s'installent, eux, dans le « se faisant », & c'est de là qu'ils redescendent au monde sensible (Bergson, Int. à la Métaphysique, p. 20, etc.)... Tout cela tient au refus du cœur humain d'accepter la solitude logique de l'Infini.
45 testament. — 3.
Julien Benda
ensemble d'objets d'un même genre, ignorer les objets & ne connaître que le genre, c'està-dire Yin-différence : telles ces idées qui parlent de définir au lieu de décrire, qui substituent aux malades la maladie et adorent par-delà les hommes différents l'indifférente essence de ce qui est humain.
[ Il est entendu que la plupart de ces idées
peuvent être adoptées hors de tout besoin
affectif préalable : que l'idée, par exemple,
De ces idées de la supériorité de sa nation, de sa race, ou
adoptées hors des ^^ ^^^ espèce peut être adoptée par le sujet
sentiments cor-
resDondants hors de toute satisfaction d orgueil — comme
une information, (n) — l'idée de l'opposition de la Science et de la Religion hors de tout besoin de haïr, & l'idée de transformisme hors de toute sérénité... Elles peuvent même être adoptées alors que, pour la satisfaction de ses sentiments, le sujet préférerait les idées contraires : tel le cas de ces penseurs du grand siècle qui adoptèrent l'idée que « les individus seuls existent », alors que leur volonté était
MOX PREMIER TESTAMENT
visiblement que ce fussent les genres qui existassent, tellement qu'ils ne purent leur refuser d'exister au moins dans l'esprit de celui qui les conçoit, & qu'à certains d'entre eux (l'Étendue et la Pensée) ils ne résistèrent pas à accorder la pleine réalité; tel encore le cas de ce penseur moderne qui institua l'idée de la « lutte pour la vie », alors que tout ce que nous savons de son cœur raconte sa tendresse & son touchant besoin de spectacles heureux; (o) & de cet autre qui adopta l'idée que le peuple se gouvernât lui-même alors que son agrément était qu'un « bon despote » le dispensât de ce soin... (p) Nous disons seulement qu'adoptées ainsi — intellectuellement — ces idées n'occupent guère que le monde raisonnable; que, si elles occupent le monde, c'est adoptées sentimentalement, (q)
On voit que, aussi bien qu'un même sentiment peut se signifier dans des doctrines différentes & politiquement opposées (la haine
Julien Benda
dans l'anticléricalisme et l'antisémitisme, la
Homonymies surprise dans le miracle chrétien & le miracle
politiques et reli- > y ^- • ^ ^ • i .
' révolutionnaire, etc.), aussi bien une même
gieuses. '
doctrine peut satisfaire des sentiments différents & même contraires : tel le militarisme, tel le catholicisme, etc., entant qu'ils sont commandement ou obéissance (omission faite, bien entendu, de la grandeur de l'obéissance) ; tel le démocratisme, en tant qu'il est amour (du peuple) ou qu'il est haine (de toute élite) ; tel l'anarchisme, en tant qu'il est suppression de différences ou exaltation de l'individu. (i4) On peut même observer que les formules les plus expresses & qu'on croirait le mieux garées contre la pluralité des significations n'échappent point à ce sort : le besoin de gouverner les âmes — notamment d'enseigner — se réclame de la « liberté », comme si la liberté n'était pas par essence la négation de tout enseignement, (i5) & le besoin d'aimer réussit à trouver un sens conciliateur (Lacordaire, Gratry) à la l'eligion qui pose : « hors de moi point de salut ». — Cette équivocité des
(i4) Tel le « dreyfusisme » en tant qu'il l'ut défense des lois de l'esprit ou romanlismc républicain. {i5) Il s'agit, bien entendu, de la liberté de l'enfant.
MON PREMIER TESTAMENT
idées les sert beaucoup dans leur défense : attaquée dans Borgia, l'Eglise répond par Vincent de Paul; attaquée dans ses nivellements, la République répond par son amour des humbles; attaquée dans i'égoïsme des chefs, l'Armée répond par l'abnégation des troupiers. Elle les sert aussi dans leur propagande, car il est clair qu'une doctrine se propage d'autant plus largement qu'elle est apte à satisfaire un plus grand nombre de sentiments divers : tel le socialisme qui, pour son bonheur, n'a point encore su se préciser ; tel le féminisme qui conquiert tout ensemble les fiers libérateurs & les hommes tendres ; tel le « nationalisme » qui contente à la fois le grave patriotisme & le goût des légendes ; tel surtout le christianisme qui non seulement peut, en choisissant sa pose, satisfaire la haine ou l'amour, l'orgueil ou la détente, la surprise ou la sérénité, mais encore a cette chance presque unique entre toutes les religions de pouvoir olfrir, par le martyre de son fondateur, une image avec une idée : aux romantiques l'image d'une mort violente, aux coquettes l'image d'un jeune homme mort pour elles, aux artistes
Julien Benda
l'image esthétique d'une mise en croix. Si seulement Jésus, au lieu d'avoir été crucifié, avait été acquitté, quel changement dans la fortune du christianisme ! (r) 1
Ces significations & vertus affectives trouvées dans les idées politiques & religieuses, je les retrouvai nécessairement dans maint États d'esprit état d'esprit de la vie courante : je retrouvai, de même sens aj- p^^j, exemple, l'idée que l'on est cause (& donc fectif pris dans , ,. ., -, , . -,
la vie courante contentement de 1 orgueil) dans les idées
qui supportent ces actes courants dits d'altruisme, d'assistance, de charité & de bonté..., idées qui consistent essentiellement en ce que le sujet pense que par lui la misère est changée en bonheur (comme on s'en convaincra en remarquant combien l'idée du même soulagement des autres obtenu hors de son action laisse le même sujet indiff'érent) ; — je retrouvai encore l'idée que l'on est cause, que l'on est supérieur, que l'on est important, dans les idées qui président à l'éducation, au prosélytisme, aux « influences » & aux « conseils », bien plus que je n'y trouvai l'idée que
MON PREMIER TESTAMENT
ceux que l'on éduque ou que l'on conseille seront meilleurs ou plus heureux ; — le besoin de solenniser les étapes de la vie, honnêtement avoué dans les religions, je le retrouvai à ces mariages & enterrements dits civils qui disparaissent sous les fleurs & sous les discours; — le besoin de considérer des privilégiés, des vainqueurs, desquels on se croit être par l'eifet de cette considération, je le retrouvai dans l'incroyable attention accordée aux comédiens, aux « maîtres » de toute sorte, aux personnes à la mode; — je retrouvai le besoin de croire que l'on existe dans le goût du théâtre (en tant qu'il ne parle à l'homme que de lui-même); le besoin de se sentir victorieux, dans le goût du sport; le besoin de croire à une différence, dans le goût de l' « actualité » ; — le plaisir de ne voir que des oppositions je l'aperçus dans la plupart des « comparaisons » que font les hommes, comme je reconnus la joie de se baigner dans V accord en ce geste immortel qui enveloppe une amie et l'invite au voyage en un pays « qui lui ressemble » ; — le besoin de la surprise, je le trouvai dans la vogue de ceux-là qui ont « de l'invention » , qui ont
Julien Benda
« beaucoup d'idées » , tandis que je reconnus l'amour de l'Eternel dans l'amour de ces maîtres (Stendhal, Comte, Wagnei") qui demandent surtout leurs effets à la puissance interne d'idées très peu nombreuses, point forcément nouvelles; — dans le goût de la peinture, de la sculpture, de la littérature, je retrouvai le besoin de croire à des existences (& donc à sa propre existence), tandis que je retrouvai la tendance à lévanescence dans le goût de la musique & de la philosophie, ces premiers arts consistant essentiellement en images, c'est-à-dire en déterminations (ou existences) de choses que les seconds peuvent laisser dans leur profondeur inconditionnée, les premiers ne pouvant dire par exemple que le calme d'un bois, la tristesse d'une figure, le mouvement d'un ruisseau, tandis que les seconds diront le calme, la tristesse, le mouvement...; — enfin je retrouvai la volonté de se crou'e cause, distinct, victorieux, important, etc., en même temps que le goût de laccidentel, dans un certain amour qui ne parle que de faveurs, de possession, de surprise, de conquête, de défaite & autres termes militaires, & aussi de péché, de crise,
MON PREMIER TESTAMENT
de démence..., tandis qu'un autre amour dit l'abolition d'une dualité dans un baiser « sans fin, sans trouble, sans réveil ».
DIRE que certaines idées satisfont la haine, l'orgueil, la surprise, & que d'autres satisfont l'amour, la détente, la sérénité, c'est dire que les premières satisfont le besoin qu'ont certains hommes d'une circulation sursautante, d'une respiration haletante, d'une gesticulation empêchée..., bref d'un fonctionnement vital difficile ou pathétique, & que les secondes satisfont le besoin qu'ont d'autres Réduction de
hommes d'une circulation douce, dun souffle ^^^^^ triple oppo-
• , ■,, i-i 1/.1. n • sition à l'opposi-
aise, d un geste libre..., bref d un fonctionne- ^^^^ ^^^ ^^^^.„ ^^
Txxenl facile ou heureux; &, comme l'habitude pathétique & du
(& par suite le besoin) d'un fonctionnement besoin de facilité.
difficile est essentiellement liée aux conditions
d'une vie à faire, tandis que l'habitude d'un
fonctionnement facile est liée aux conditions
d'une vie moins incertaine & en quelque
Julien Benda
mesure déjà faite, (s) c'est dire enfin que les premières idées conviennent surtout aux formes élémentaires de la vie lesquelles en sont comme les racines, & les secondes aux foi'mes évoluées qui en sont comme les fleurs. [Ce qui se vérifie : on sait l'attrait de l'affirmatif pour les enfants, pour les femmes, pour le peuple, leur aversion pour l'indéterminé, pour le doute, pour l'ironie, dont on sait l'attirance pour de moins naturels.] De là — de leur convenance à la vie radicale — l'indesti'uctibilité des premières doctrines, sinon dans leurs formres actuelles du moins dans leur esprit; &, de leur convenance à la seule vie fleurie, l'extrême fragilité des secondes. — De là encore, pour les secondes, une constante impureté, en tant qu'elles gardent comme un relent des premières dont elles sont mal évadées : telle l'idée républicaine, si naïvement relapse dans l'autoritarisme & dans le goût des icônes; tels tous ces Inflnis qui ne peuvent se sortir du nombre terminé, ni se résoudre à comprendre sans imaginer; tels tous ces Eternels dont pas un ne consent à n'être qu'éternel & qui tous savent tourner leur essence de manière à garder quelque
MON PREMIER TESTAMENT
réalité, soit ce dieu Spirituel qui s'incarne en son Fils, soit cette Idée Universelle qui entend être aussi quelquefois la Nature, soit enfin cette Substance — qu'on croyait pure de telles faiblesses — & qui signe en ses Modes ses « déterminations »..., sincères amours de l'Infini
Mais qui sachant l'aimer n'en ont pas su mourir;
— Et de là encore, pour ces secondes idées, une incroyable rareté, non-seulement en tant que systèmes constitués (combien nous en avons trouvé moins d'exemples que des autres !), mais en tant que plus humbles manifesta- ,tions : alors que la vie pathétique a couvert le monde d'images où elle se contemple et de morales où elle s'honore, la vie facile n'a presque point encore posé sa valeur : alors qu'on ne compte plus les peintures de l'homme qui tue, de l'homme qui souffre, de l'homme qui jouit, de l'homme qui fonde, on cherche les peintures de l'homme qui est ; alors que fourmille l'éloge des pics, des gouffres, des tempêteis & autres éclats de la nature, on compte ceux qui ont honoré la plaine ou le désert & posé la valeur d'une monotonie;
Julien Benda
&, tandis que tous disent l'assiduité de Dieu, ses attachements, ses haines, ses colères & ses imprévus, on compte ceux qui ont su dire sa détente & s'enivrer de son égalité. (i6) Bien plus, la vie facile continue par routine à poser la valeur de la vie difficile & pour les uns comme pour les autres « mœurs faciles » signifie mœurs méprisables : si bien que les êtres aptes à la vie facile, étant élevés à n'admirer que la vie difficile, s'y laissent aller & qu'ainsi sont gâchées au travail d'admirables puissances de vie souple & légère... Et la vie facile, non seulement ne peut s'admirer ni s'honorer, mais elle peut à peine se nommer : ce qu'ils appellent la vie c'est, sans qu'ils aient besoin de le dire, la vie violente, ce qu'ils appellent l'amour c'est l'amour convulsé, ce qu'ils appellent la joie c'est la joie de pâmoison ; & ce que , par contraire , ils appellent le calme, ce nest pas la facilité d'être, c'est la privation d'être, ce n'est pas la vie chaude de ceux qui ayant les choses les savourent sans crispation, c'est la vie grelottante de ceux qui ne les ayant pas se
(16) D'où, en Occident, la place unique d'un Lamartine.
MON PREMIER TESTAMENT
résignent à ne pas les avoir, ce n'est pas l'épanouissement de ceux qui s'élèvent de l'étreinte à la félicité, c'est la misère de ceux qui « regardent livides passer le tourbillon du délire dionysien »... L'esthétique, la morale, la langue de la facilité sont à faire. (17)
{!•)) Il convient de ne point laisser d'équivoque sur ce qu'on appelle ici « facilité ». Il ne s'agit point de « lâcheté » ou « incapacité de fermeté ». Il s'agit du moment où un être — parvenu au contraire, & par un long effort, à une fermeté grande & durable — s'offre le luxe de détendre cet effort devenu moins nécessaire & sourit dans sa fermeté, de ce sourire suprême dont Minuccio voulait que Carmosine réjouît sa propre perfection.