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nous pas, si ce fut l'art de Corneille, et s'il est vrai qu'un grand artiste, un grand écrivain ne méprise pas, ne néglige pas les conditions, organiques, et le métier de son art, mais leur donne au contraire la plus grande considération); d'une liaison intérieure tout à fait indissoluble. On nous pardonnera sur ce que ceci ne sont que des notes. Ce qui fait la grandeur de cette prière et de cette intercession, ce qui en fait la reculée, et en même temps l'exactitude, la sévère, la dure exactitude, c'est qu'au premier plan elle est d'abord littéralement une prière ordinaire, une prière de la terre, une prière d'honmie, comme nous pouvons, comme nous en devons tous faire, la prière d'un mari chrétien pour sa femme infidèle. Et ensemble au deuxième plan, au deuxième degré c'est dedans, c'est déjà une prière de l'intercession proprement dite. Par une secrète, par une ardente anticipation intérieure, par une secrète prise de possession antérieure de ses palmes, humble, chrétienne, secrète, mais si évidente, pour tous, pour lui-même, par une secrète prise de commandement antérieure, par une secrète saisie antérieure de sa future, de sa prochaine autorité de béatitude il parle, il prie déjà pour sa femme comme un martyr dans le ciel prie pour sa femme qui est restée sur terre. Comme tous ceux qui sont partis, comme tous ceux qui sont arrivés prient pour tous ceux qui sont restés. Voilà ce qui donne à cette prière son plein, cette plénitude, cette avance, tant d'exactitude, une totale exactitude et ensemble cette éternelle avancée. C'est déjà, c'est dedans, c'est d'avance une prière, une intercession rituelle. C'est l'office de saint Polyeucte. C'est déjà l'Église triomphante. Comme toute l'Église triomphante prie pour
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toute l'Église militante. Et pour l'Église souffrante. Et tant de force et tant de beauté vient de ce que c'est partout dedans, de ce que ce n'est dit nulle part. Quand Polyeucte parle de son sang,
Ce que de tout mon sang Je voudrois acheter.
il est si secrètement sûr que c'est plus qu'une prière et plus qu'un vœu, (je ne dis pas seulement plus qu'un propos et plus qu'un rêve), (ce qui est hors de cause, car ce serait si grossier et si mince et si impie), que c'est un engagement, que c'est vme promesse, que c'est déjà fait; que c'est une réalité; la saisie de la main d'une réalité éternelle; que son martyre est déjà une chose entendue; qu'il a mi crédit ouvert, un crédit mystique; (à peine) anticipé; que son sang est disponible; qu'il va commencer d'en user;
Tout votre sang est peu pour un bonheur si doux! Mais pour en disposer, ce sang est-il à vous ?
que c'est acquis; et comme il dit lui-même, que c'est fait.
§ 78. — Un des grands vices, originels, de Racine, est ce point de départ qu'il prit généralement dans Euripide, qui ne le valait pas, qui lui était si notablement inférieur. Ce point d'appui, cette origine. Non seulement ce point d'origine des sujets, mais ce point d'origine d'un certain ton. Les finasseries, les avocasséries, les discussions d'Euripide, ses pauvres malices, ses impiétés déjà modernes sont très sensiblement inférieures à Racine. Il y a infiniment plus de religion, je dis grecque, païenne, dans Phèdre, plus d'antique
et de culte et de rite et de piété, grecque, antique, païenne, que dans les subtilités, dans les malices, dans les perpétuels procès d'Euripide. C'est en beaucoup de sens Euripide qui est le plus moderne.
§ 79. — De la deuxième part, pour faire varier ses tragédies. Racine en faisait varier les conditions plus extérieures, les situations, les conditions historiques et géographiques. Il en avait fait d'antiques. La première était antique. Elle contenait, elle était toutes les autres. Il en fit de romaines, d'impériales romaines, il en fit d'asiatique, il en fit une turque; singulière inquiétude de changement, de variation; de renouvellement par le dehors, par les topographies historiques et géographiques, par les conditions climatériques ; singulière inquiétude et qui trahit presque tragiquement, inquiétude tragique et qui trahit cette peur, en lui-même, cette impression, cette certitude de faire toujours la même. On pourrait même dire, on pourrait ajouter : il en fit deux hébraïques. 11 était secrètement tourmenté de cette idée, de cette vue, de cette connaissance qu'il avait de lui-même. — Quelques lecteurs pourront s'étonner ([seconde] préface} — qu'on ait osé mettre sur la scène une histoire si récente. Mais Je n'ai rien vu dans les règles du poème dramatique qui dût me détourner de mon entreprise. A la vérité, je ne conseillerais pas à un auteur de prendre pour sujet d'une tragédie une action aussi moderne que celle-ci, si elle s'étoit passée dans te pays o/> il veut faire représenter sa tragédie, ni de mettre des héros sur le théâtre, qui auraient été connus de la plupart des spectateurs. Les personnages tragiques doivent être regardés d'un
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antre œil que nous ne regardons d'ordinaire les personnages que nous avons vus de si près. On peut dire que le respect que l'on a pour les héros augmente à mesure qu'ils s'éloignent de nous : major e longinquo reverentia.
Il y aurait tant à dire sur cette maxime. Mais il faut arrêter ces notes. Ce n'est par aucun éloignement, c'est par un rapprochement au contraire que les cornéliens reçoivent cette dignité.
L'éloignement des pays répare en quelque sorte la trop grande proximité des temps. Car le peuple ne m,et guère de différence entre ce qui est, si j'ose ainsi parler, à mille ans de lui, et ce qui en est à mille lieues. C'est ce qui fait, par exemple, que les personnages turcs, quelque modernes qu'ils soient, ont de la dignité sur notre théâtre. On les regarde de bonne heure comme anciens. Ce sont des mœurs et des coutumes toutes différentes. Nous avons si peu de comm.erce avec les princes et les autres personnes qui vivent dans le Serrail, que nous les considérons, pour ainsi dire, com.me des gens qui vivent dans un autre siècle que le nôtre.
Il a raison et on est avec lui. Mais plus au fond, au deuxième degré, de profondeur, courent déjà, sous ces mots de différentes, d'autres, cette inquiétude, ce souci, cette préoccupation de différenciation.
C'étoit à peu près de cette manière que les Persans étoient anciennement considérés des Athéniens. Aussi le poëte Eschyle ne fit point de difficulté d'introduire dans une tragédie la mère de Xerxès, qui étoit peut-
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être encore vivante, et de faire représenter sur le théâtre d'Athènes la désolation de la cour de Perse après la déroute de ce prince.
On voit de reste combien il y auroit à dire sur ce rapprochement généralement mal fondé de la tragédie française avec la tragédie grecque.
Cependant ce même Eschyle s'étoit trouvé en personne à la bataille de Salamine, où Xerxês avoit été vaincu. Et il s'étoit trouvé encore à la défaite des lieutenants de Darius, père de Xerxès, dans la plaine de Marathon. Car Eschyle étoit homme de guerre, et il étoit frère de ce fameux Cynégire dont il est tant parlé dans l'antiquité, et qui mourut si courageusement en attaquant un des vaisseaux du roi de Perse.
Cynégire t'eût dit : Nous sommes deux égaux/ Dans cette prose désarmante de Racine, si modeste, si à sa place, comme tout ce qui est de notre dix-septième siècle, si sourde on sent constamment courir, ou plutôt sous cette prose, une arrière, une sous-inquiétude d'obtenir des différenciations, d'obtenir, par un voyage annuel, une différenciation, une différence nouvelle annuelle. Du moins je sens cette constante, cette perpétuellement renaissante inquiétude.
§ 80. — Ce texte comme tant de textes et sans qu'on s'en aperçoive court sur deux plans. Expressément, sur un premier plan, il ne parle d'éloignement que pour justifier de sa dignité, de la dignité de cette nouvelle tragédie. Au-dessous, sur un deuxième plan, ce texte
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trahit une inquiétude de la nouveauté même, pour la différenciation.
C'est ce goût, ce besoin de nouveauté pour la différenciation, pour le renouvellement qui dans la stérilité d'un Voltaire lui fera faire les plus grands voyages, lui fera commettre les extrêmes divagations géographiques et chronographiques, l'emmènera en Chine, dans on ne sait quelle Perse et Babylonie, plus ou moins de convention, plutôt plus que moins, et toujours chez les Turcs. Dans tout cet Orient du dix-huitième siècle français. Dans cette pâteuse Musulmanie. Dans cette persistante Turquerie. Le goût du Turc est toujours très mauvais signe pour le classique français. 11 n'est bon que dans Molière. Et le commencement du voyage (tragique) est tout de même dans Bajazet.
§ 81. — Quand donc lui-même il arrêta l'entreprise, ce n'était jamais qu'une série qu'il arrêtait. Ce n'était point une œuvre, organique, un être, d'ensemble, qu'il décapitait ou qu'il découronnait, une œuvre qu'il incapitait ou qu'il incouronnait. C'étaient des chaînons qui manqueraient à une chaîne, non point, nullement une tête qui manquerait à un corps, une couronne à une tête. Le premier chaînon avait été Andromaqiie . II était, il donnait déjà tous les autres. Le dernier chaînon serait celui-ci plutôt que celui-là ; et celui-ci ou celui-là de la fin, qui am-aient pu être, qui pouvaient être, ne seraient pas, ne seraient jamais. Qu'importe, il n'y aurait jamais qu'une chaîne rompue. Et des chaînons de moins. Toute la valeur de l'œuvre est déjà, est incluse dans chacun des chaînons, était dans le premier, le ton, le goût, la résonance, le propre de l'œuvre.
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Ce que vaut ensuite ce chaînon, ce qu'il est, de quel ton, de quel métal, de quelle valeur propre, de quel goût, de quelle résonance, de quel ordre de grandeur, c'est ce que je répète que nous ne pouvons pas examiner ici. Tout ce que nous y avons pu dire, et en bref, en préliminaire, c'est que tout est déjà dans chaque chaînon; que toute l'œuvre est dans chaque chaînon; que les œuvres complètes sont mie chaîne de ces chaînons.
§ 82. — Chacune de ses tragédies est un être à part soi; et l'ensemble de l'œuvre n'est point un être d'ensemble, un être supérieur. C'est un corps d'annelé, plus annelé même qu'un corps d'annelé, c'est un corps sans chef et sans couronne.
§ 83. — Qu'importe au contraire pour Corneille les œuvres de toutes sortes de la deuxième moitié de sa carrière. (Où il y a encore tant et tant de beautés, partout, sans compter Nicomêde et cette imique Psyché). (Et cette admirable Tite et Bérénice dont il faudra bien reviser quelque jour le procès). (Et tant d'autres). Mais pour aujourd'hui ne parlons pas de ces beautés. Une première carrière, la grande, la plus grande de toutes les carrières tragiques, la plus grande de toutes les carrières dramatiques, la plus grande assurément de toutes les carrières poétiques mêmes venait de s'achever, de se couronner en Polyencte. Quatre ans, cinq ans avaient suffi pour fonder le plus grand royaume, le plus grand empire de tragique et du poème qu'il y ait jamais eu. Cinq ans avaient suffi pour fonder cet empire. Ce n'est plus ici un rythme annuel, une production annuelle. Il ne faisait point régulièrement (alors) sa
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tragédie par an. Ce n'était point ce rythme régulier, arithmétique; cette vitesse constante; ce rythme régulièrement tenu, régulièrement arithmétique. Un rj'thme plus secret l'animait. Un rj'thme secret, moins aisément saisissable, moins comptable, un secret rythme organique, à détentes inégales, administrait sa production, un rythme faisait battre la fécondité de son génie. Non plus lui rythme numérique ; un rj'thme (apparemment) (plus) irrégulier. Si l'on veut bien penser que ces quatre œuvres maîtresses s'organisent entre elles dans leur chronologie de telle sorte que dans les éditions, ou dans des éditions on peut dater le Cid de i636, Horace et Cinna ensemble de lôSg, et Polyeucte de 1640 on demeure saisi devant ce ramassement d'accélération finale qui partant, qui partie d'une large base dans une sorte de lenteur et de retardement, (mais c'était comme une lenteur calculée, une lenteur pour (mieux) prendre son élan), aboutit au plus prodigieux rythme de production, à la plus merveilleuse accélération de fécondité, et de la fécondité la plus utile, la plus rendcmte, de la fécondité la plus pleine, qui ait jamais été donnée au génie d'un homme. Cette accélération unique n'est pourtant que la traduction en rythme et en nombre d'une essentielle accélération, d'une secrète accélération, d'une accélération intérieure, d'une accélération organique. Nous montrerons, mon cher Pesloûan, nous montrerons ces trois départs, cette arrivée unique; ces trois commencements, cette fin; ces trois avancées, cette cime; ces trois contreforts, ce faîte.
Polyeucte n'est point une quatrième œuvre qui vient après trois autres. Il ne faut point dire, il ne faut point
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compter le Cid, un; Horace, deux; Cinna, trois; Polyeucte, quatre. Les trois premières sont entre elles et sur le même plan; elles sont trois bases et toutes les trois ensemble et au même titre elles culminent en Polyeucte. Il fallait à ce faite les avancées de ces trois contreforts, les soubassements de ces trois avancées. Et à ces trois avancées, à ces trois anticipations, à ces trois promesses il fallait ce faîte, il fallait ce chef et cette couronne. A ces commencements, à ces origines il fallait cette fin. Polyeucte ramasse en lui au même titre les trois premières grandes tragédies, et toutes les trois ensemble et au même titre elles culminent, elles s'achèvent, elles se couronnent en Polyeucte. Il est le bouquet d'épis de ces trois gerbes, de cette triple gerbe, il est la hache de ce triple faisceau. Ce système de quatre n'est plus seulement, n'est pas vm système arithmétique, numérique. C'est un système organique, à base de trois, à un seul chef.
Nous montrerons le triple ramassement, le ramassement de ce triple faisceau, la culmination, l'achèvement, le couronnement, la triple promotion de ces trois œuvres en une. Nous la montrerons dans le détail même. Dans ce que l'on peut continuer à nommer le mécanisme. Nous la montrerons traduite dans le détail même et dans le mécanisme. Nous l'avons déjà montrée traduite, exprimée dans un système de vers et au bout du vers dans un système de rimes. Nous avons montré des rimes intéressantes, promues d'Horace à Polyeucte, formant, faisant un système lié.
Nous montrerons, nous suivrons partout cette triple
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promotion. Trois œuvres avançant d'un même front, sur un seul front, apportant, offrant ensemble leur triple nourriture; trois œuvres s'oubliant elles-mêmes, assez grandes pourtant, qui pouvaient être elles-mêmes des capitales et des maîtresses. Tout le jeune héroïsme du Cid, tout l'héroïsme chrétien, tout l'héroïsme chevaleresque, toute la jeunesse, tout l'héroïsme, toute la chevalerie du Cid promue dans Polyeucte, en jeunesse éternelle, en héroïsme et comme en chevalerie de sainteté. Toute cette jeunesse temporelle, toute cette jeunesse charnelle muée, promue en jeunesse éternelle. Tout cet héroïsme de guerre promu en héroïsme de martyre. Tout cet héroïsme temporel promu en héroïsme de sainteté, en héroïsme éternel, en héroïsme de martyre. Tout cet héroïsme de race (temporelle) promu en héroïsme de grâce, de race éternelle. Toute cette générosité jeune et chevalière promue, qui devient cette jeune générosité de sainteté. D'où cette race dans la grâce même, comme cette jeune race charnelle et temporelle dans l'éternel même, cette race à part de saints, si différente, si plus près de nous que tant d'autres races de saints; cette race de grâce, cette race de sainteté si particulière, si chevalière, si généreuse, si lil)érale, si française.
Cet honneur de sainteté, venu, procédant par promotion de l'honneur chevaleresque. Quand tant de saintetés étaient au contraire plutôt, naturellement, littéralement des saintetés sans honneur.
Et cette promotion du Cid à Polyeucte marquée dans le tissu même, dans la pierre même, dans la matière, dans le rythme, par la promotion des stances du Cid aux stances de Polyeucte. Les stances du Cid annoncent, préparent les stances de Polyeucte, les stances de
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Polyencte reprennent, raniment les stances du Cid, les font monter, les font parvenir au degré suprême. Cette promotion des unes aux autres, cette promotion dans la matière, dans la chair, cette promotion matérielle, cette promotion charnelle, cette promotion temporelle ne fait que représenter dans la matière et dans la chair la promotion même, la promotion propre, la promotion entière, totale, intégrale des deux œuvres. D'une œuvre à l'autre. Ou plutôt ce sont les mêmes stances qui sont promues, transférées, qui passent d'un registre à l'autre, du registre héroïque au registre sacré. Qui montent. Du temps à l'éternel.
D'autre part, de la deuxième, d'une deuxième part Horace prépare, Horace apporte, Horace annonce non plus l'héroïsme chevaleresque, (il s'en faut, et de beaucoup ; tout repose sur une ruse de guerre qui aboutit en deuxième au massacre d'un blessé ordinaire et en troisième au massacre d'un grand blessé ; toute la \'ictoire, (et la victoire de Rome même), est fondée làdessus; et cette ruse de guerre est fort loin d'être du même ordre et de la même forme que celle qui soulève Rodrigue contre les Maures surpris.
Notre profond silence abusant leurs esprits,
car, entre autres (raisons), les Maures eux-mêmes.
Us n'osent plus douter de nous avoir surpris ;
c'est donc un tout autre honneur) ; non plus l'honneur chevaleresque et guerrier, mais déjà un honneur militaire, un héroïsme militaire, non plus guerrier, proprement im honneur, un héroïsme militaire civique, un honneur, un héroïsme de la guerre militaire civique et non plus du
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tout de la guerre chevaleresque. Rodrigue serait déshonoré instantanément si contre le comte, dans un combat singulier, il usait d'une ruse de guerre; s'il en usait autrement que contre les Maures et dans la grande guerre; ce serait frauder le combat de Dieu. Cet héroïsme de la cité d'Horace, du jeune Horace et du vieil, sera promu dans Polyeiicte en héroïsme de la cité céleste. C'est le même héroïsme qui est promu du registre de la patrie, de la cité terrestre au registre de la cité céleste. Cet amour, cette piété, celte religion de la terre, d'une terre devient l'amour, la piété, la religion du ciel. Tout ce qui est de la cité de Rome devient tout ce qui est de la cité de Dieu. Tout ce qui est de la cité terrienne, de la cité temporelle, de la cité charnelle devient tout ce qui est de la Cité intemporelle, de la Cité spirituelle, de la charnelle Cité éternelle. C'est toute une proposition, c'est tout un registre qui joue pour qu'un deuxième registre joue l'année suivante. Et par un choix miique, qui représente lui-même, dans ce triple faisceau, la plus grande vocation, la plus grande destination temporelle historique, politique temporelle, cette cité terrestre d'où ensuite nous partirons est en son origine la cité de Rome même, en un point, au balancement originel de sa fortune, la ville de Rome origine et germe et point de départ de l'Empire romain lui-même soubassement matériel, organisme matériel, charpente charnelle du monde chrétien. Charpente matérielle (pré)ûgurant le monde chrétien.
Et cette sorte de sainteté romaine, de sainteté sauvage qu'il faut bien voir qu'il y a déjà dans Horace. Dans le jeune. Dans le vieux.
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Ainsi tout le romain de Polyeucte est déjà en germe, en origine dans Horace, et le chrétien y est déjà doublement, triplement annoncé, promis, par l'héroïsme, par le civique, par une sorte de sainteté antérieure, par une rigueur, par une rudesse (qui se retrouvera si tendre dans Polyeucte et qui est déjà si tendre en réalité dans Horace, et surtout dans le vieil Horace); par le romain, par le temporel romain, par la destination temporelle de Rome. Par le point d'origine de l'Empire.
Cette promotion d'Horace à Polyeucte étant marquée dans la matière, dans le détail notamment par cette promotion que nous avons rencontrée du système lié, des deux vers, des deux rimes en art.
De la troisième part enfin non plus seulement tout le romain de Polyeucte, la force romaine, mais tout l'impérial romain, l'empire, la clémence romaine, la paix romaine, la majesté romaine impériale. Jus atque lex, le droit et la loi, l'administration, le droit romain, la loi romaine, la force romaine, toute la grandeur temporelle, tout ce qui porte le spirituel et l'éternel de Polyeucte, la province romaine,
Gendre du gouverneur de toute la province;
la province asiatique, (Achaïe), Arménie, Judée, le gouverneur, les intérêts romains, le procurateur de Judée, la préfecture, (donc bientôt l'évêquc, l'évêque romain), et aussi tout le Romain philosophe, le paganisme philosophe et adouci. Sévère, qui fait une part si importante de Polyeucte, qu'on oublie généralement, qu'on méconnaît, Félix, Pauline même et surtout dans toute sa vie antérieure sont posés d'abord, sont préparés, sont
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enfin posés xine première fois dans Cinna ou la clémence d'Auguste. Tout prêts pour l'année prochaine. (Et même la mauvaise foi romaine, pour qu'il y en eût pour Félix.)
Une triple proposition était faite sur les tables de proposition, un triple pain de proposition était cuit.
Telles étaient, mon cher Pesloùan, nos propres, nos modestes anticipations; à nous-mêmes; nos longues et poussées méditations communes; tels étaient quelcjuesuns des travaux que nous méditions. Ils sont heureux, ceux qui peuvent truimller, qui hors du souci, du tracas, du fatras temporels, dans le grand silence des lampes aux veillées d'hiver pourront travailler les auteurs.
Et à présent plus de notes. Keine ... mehr. Plus de notes et plus de paragraphes. — Cette rupture, Halévy, aurait lieu dans des circonstances vraiment tragiques. Elle se produirait, vous le savez mieux que personne, au cœur d'une bataille malaisée. Si différents de caractère, si pareils de cœur, je veux l'espérer, je veux le croire, j'en suis sûr, d'un caractère, d'tm tempérament, d'une société si différentes; je veux le croire, d'un même cœur; plus nous sommes différents, plus dans cette même armée, dans cette seule armée nous sommes indispensables l'un à l'autre. Nous sommes
VICTOR-MARIE, COMTE HUGO
(comme) dans une armée, nous sommes une armée où tout le monde a le même cœur, mais où l'un est la cavalerie, l'autre le génie, l'autre l'artillerie, l'autre enfin l'infanterie. Et encore c'est vous et moi ensemble l'infanterie. Nous sommes la piétaille. Mais le dernier carré aussi, c'était la piétaille. Il y a différentes armes. Une seule armée; plusieurs armes. Et il faut, pour une seule armée, qu'il y ait plusieurs armes. Et encore vous et moi nous ne différons pas tant. Nous différons encore moins. Nous ne différons pas même d'arme à arme. Nous sommes même dans la même arme, de la même arme, nous servons dans la même arme, nous sommes tous les deux dans l'infanterie. Nous sommes, nous marchons seulement dans des infanteries un peu différentes. Vous vous êtes d'un régiment demi-briard. Moi je suis de cet excellent régiment républicain qui se nomme le Royal-Beauceron. Seulement il y a des jours où je donnerais beaucoup pour aller servir un peu seulement dans le Vert-Vendômois.
Le grenadier va-t-il quereller au voltigeur. Quelle bataille nous soutenons, ensemble, autant que personne vous le savez. Nous sommes des vaincus, c'est un point du moins où je pense que nous tomberions d'accord. Où je pense que nous pensons ensemble. Nous sommes des victorieux vaincus. Et qui ne veulent pas, qui ne peuvent pas rester sur leur défaite, sur leur victoire défaite, qui ne peuvent pas endurer leur défaite. Nous luttons dans les conditions les plus difficiles, dans des
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conditions presque impossibles. Battus de toutes parts, éprouvés de toutes paris, nous sommes une petite troupe qui ne se rendra point. Nous cheminons comme une troupe battue de toutes parts, non vaincue, qui ne se rendra point. Est-ce le temps de nous diviser. Battus de tous les vents, pour nous deux est-ce le temps de nous séparer. Vais-je gratter sur ma copie votre nom, faire un faux en somme, puisqu'elle était faite pour vous, puisqu'elle était inscrite pour vous, puisqu'elle vous était adressée, puisqu'elle vous était envoyée. Vais-je mettre à la place, à votre place un faux-nom, en somme, un nom feint, un pseudonyme. Ne serez-vous plus celui à qui je m'adresse. Et vous-même vous croyez peut-être que vous avez auprès de vous un deuxième lecteur comme moi. Ne vous y fiez pas. Vous n'aurez jamais un deuxième lecteur comme moi.
Battus de tous les vents, des mêmes vents, nous sommes, nous passons dans une crise, vous le savez, nous nous trouvons dans des circonstances tragijjues. Tout ce qui était chargé, officiellement chargé de maintenir la culture, tout ce qui est constitué, tout ce qui a été institué pour maintenir la culture et les humanités trahit la culture et les humanités. Les trahit officiellement, formellement, et s'en fait gloire et honneur. Et profit. Les trahit avec une sorte d'ampleur. Et presque d'invention. Et la culture et les humanités ne sont plus défendues que par nous, qui n'en avons point reçu le mandat, je veux dire qui n'en tenons, qui n'en avons reçu le mandat que de nous-mêmes, je veux dire qui n'en tenons, qui (n')en avons reçu le mandat (que) de notre race et de nos grands ancêtres. Spectacle singulier. Spectacle tragique. Une fois de plus la Sorbonne est tombée dans
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la scholastique. Et dans la scholastique du matérialisme, la pire de toutes. Ce n'est point trahir d'anciennes amitiés, ce n'est offenser personne que de dire que cette Sorbonne, que nous avons tant aimée, ayant absorbé l'École Normale, est devenue une maîtresse d'inculture, et qui s'en vante, est devenue une maîtresse d'erreur et de barbarie, cette Sorbonne où nous avons achevé nos études. Ces maîtres que nous avons tant aimés, si filialement, que sont-ils devenus. Phénomène singulier, et qui prouve que la barbarie toujours veille. Quand nous ferons nos confessions, nous n'aurons à présenter qu'vme Sorbonne accueillante et encore cultivée, celle d'il y a bientôt vingt ans, alors ce sera celle d'il y aura quarante ans, une Sorbonne aimable, française, des maîtres que nous aimions filialement. Vingt ans passent, la barbarie veille. Qu'est-ce que tout cela est devenu. Autour de nous même, Halévy, dans notre entourage le plus proche, l'inculture a des tenants. Vous le savez. Je n'en suis tout de même pas cause. Je ne vous en veux pas, il ne faut pas m'en vouloir. En vingt ans une domination temporelle en matière intellectuelle si solidement établie, (temporellement, en puissance temporelle), que nulle chaire d'enseignement supérieur n'y échappe. Une domination temporelle d'un parti intellectuel. Une Sorbonne qui fait trop parler d'elle; en dehors de l'enseignement, en dehors du travail. Une Sorbonne dont le moins que l'on puisse dire est qu'elle fait trop parler d'elle, pour une honnête Sorbonne. Une domination temporelle d'un parti intellectuel qui sans doute n'a point les têtes et les cœurs, qui n'y tient point, (mais) qui a (toutes) les chaires, qui a les honneurs, qui a l'argent, qui fait les mariages,
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comme les (anciens) jésuites, et comme les (anciens) rabbins, qui a les charges, qui a le gouvernement temporel, toutes les puissances temporelles. Qui a les concours et les examens. Une exigence, une tyrannie temporelle intellectuelle, je veux dire temporelle en matière intellectuelle comme jamais les Français d'aucun régime n'en eussent supporté une, ne l'eussent supportée. Les Français d'aucun ancien régime, d'aucun autre régime. Ni de l'ancien régime royaliste, ni de l'ancien régime républicain. Singulier phénomène, singulière contradiction. Situation singulière, situation tragique. Des hommes que nous payons quinze mille francs par an pour enseigner, c'est-à-dire, je pense, pour maintenir le grec, le latin, le français, ont trahi le grec, ont trahi le latin, ont trahi le français ; et ces trois grandes cultures ne sont plus défendues que par des pauvres et des misérables ; comme nous ; elles ne sont plus maintenues que par des gueux; comme nous; par des individualités sans mandat. Par de pauvres professeurs, je veux dire par des professeurs pauvres de collèges et de lycées. Et en dehors de l'Université, ou plutôt jointement à l'Université, par des journalistes, (car hem-eusement nous ne sommes pas les seuls), (et nous sommes de plus en plus nombreux tous les jours, et bientôt nous serons légion), dans des articles de journaux et de revues. Dans des fascicules, dans des brochures, dans des livres. Dans les cahiers. On peut dire que l'Université aujourd'hui reçoit beaucoup plus de véritable secours de son dehors que de sou dedans. Et ce qu'il y a de plus fort peut-être dans tout ce débat, c'est que le pouvoir bureaucratique lui-même, les bureaux du Ministère de l'Instruction publique, le parti burcaucra-
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tique, ou comme on dit dans les polémiques les bureaux de la rue de Grenelle ont en somme beaucoup plus défendu la culture que la Sorbonne et l'ont souvent défendue contre elle. Des hommes qui n'ont jamais fait de sciences, qui n'en savent pas un mot, qui n'en soupçonnent rien, qui n'ont jamais fait ni mathématiques, ni physique, ni chimie, ni biologie, (il faut dire aussi, à leur décharge, qu'ils n'ont fait non plus, qu'ils n'ont fait aussi ni lettres, ni art(s), ni philosophie, ni morale, ni religion, qu'ils n'y entendent rien, qu'ils n'en savent pas un mot, qu'Us n'en soupçonnent rien, puisqu'ils n'ont jamais fait, mis sur pied ni un roman, ni un coûte, ni im poème, ni une nouvelle, ni im essai, ni une chronique, ni un pamphlet, ni im propos, ni une comédie, ni une féerie, ni une tragédie, ni un mystère, ni un sonnet, ni une farce, ni une sotie, ni une moralité, ni un cahier, ni des confessions, ni des mémoires, ni même ime revue, et que d'autre part leur sécurité de fonctionnaires les met précisément à l'abri des terribles inquiétudes et problèmes moraux), (ni une épître), veulent nous faire prendre, à ce prix, les vessies pour des lanternes, et les lettres pour des sciences. Ils ne réussissent ainsi qu'à créer des confusions, une confusion générale, qui seraient joyeuses, si elles n'étaient aussi profondément tristes. Us n'aboutissent qu'à faire un échafaudage, extérieur, non un monument, de simiU-science, de semble-science, de fausse science, de prétendue, de soidisant science, de feinte science, d'imitation de science, plus belle que nature, qui est la risée des (véritables) savants. Ainsi ils perdent les lettres et ne gagnent point Ja science. Ils perdent les lettres et ne gagnent point, n'acquièrent point une science. Ils ne gagnent
Sohiintiir objecta
point les sciences. Ils perdent Tart, la philosophie, la morale, la religion, et n'acquièrent point une science, nulle science, aucune science. Ils perdent, je veux dire ils risquent de perdre elles-mêmes, en elles-mêmes, pour elles-mêmes et pour les autres, et ils sont sûrs de perdre eux-mêmes, de n'en plus avoir; perdant atqiie amittunt; periculo perdant, re vera sane amittant. Ils prennent d'ailleurs bien leur temps pour cela. Ils prennent justement leur temps quand les véritables savants, les véritables mathématiciens, les véritables physiciens, les véritables chimistes et biologistes en viennent à reconnaître très heureusement la part capitale, la part originelle, la part primordiale que prennent dans le travail scientifique même, dans l'invention, dans la découverte de science les méthodes d'art, l'intuition, les intuitions, les souplesses d'art, les docilités d'art, les inventions d'art. Parlez-en seulement à un vrai mathématicien, je veux dire à un mathématicien qui ait fait des matliématiques. Au moment même que par un extraordinaire mouvement parallèle toutes les sciences et tous les savants, toutes les quatre grosses sciences, toutes les quatre grosses branches, tous les quatre gros troncs en viennent aux souplesses, aux docilités d'art, aux réalités d'art, ce sont justement ces littéraires qui s'en veulent dispenser, qui s'en veulent priver. Ajoutons qu'ils prétendent, sous le nom de scientifique, à une rigueur que les savants eux-mêmes, que les vrais savants ne cormaissent point, qu'ils ne recherchent point, à laquelle ils ne prétendent point. Tout cela pour édifier ime science qui n'en est pas une. Pour édifier une science qui n'en est pas une, on a outrepassé. On a outragé. Tenez, en voilà un, un
VICTOH-MAKIE. COMTE HUGO
outrage. On a voulu en faire une comme il n'y en a jamais eu une. Moyennant quoi, pour tenir le coup à cette merveilleuse invention, tout le mouvement, tout l'immense mouvement de la Renaissance, notamment de la Renaissance française, cette conquête, cette énorme conquête, cette énorme acquisition de culture est témérairement, d'un cœur léger, joyeusement exposée. Sans nous, perdue. Et l'on perdait à la fois la culture antique et la culture chrétienne, le mystère et les humanités, la cité et la chrétienté. Singulière science, surscience, suprascienlifîque. Chercher des renseignements sur un monument, sur une œuvre, sur un texte, pour un texte, pour l'intelligence d'un texte partout ailleurs que dans le texte même, (et ce sont les mêmes qui font semblant d'avoir inventé de recourir au texte, d'aller aux textes), (vous savez, les célèbres sources), chercher des lumières sur un texte, pour l'intelUgence d'un texte, partout, pourvu, à cette seule condition que ce ne soit pas dans le texte ; même. Vous savez, Halévy, qu'ils tiennent tout, toutes les chaires, tout le pouvoir temporel; et qu'un homme qui défend le français, le latin, ou le grec, ou simplement l'intelligence, est un homme perdu; qu'il ne se fait pas actuellement une seule nomination dans l'enseignement supérieur sans que le candidat ait fait sa soumission, à ces messieurs, sans qu'il ait donné des gages, signé le revers, signé la capitulation et de la pensée, et de la liberté de la pensée.
Sans qu'il ait fait ses dévotions à la sociologie.
Disons le mot, c'est une église, laïque, radicale, qui s'est instaurée parmi nous, sur nous. C'est un pouvoir temporel spirituel, temporel intellectuel, temporel en
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Solviintiir objecta
matière spirituelle, temporel en matière intellectuelle. La maison m'appartient, je le ferai connaître. C'est un pouvoir temporel clérical scholaslique comme il y en a eu d'aussi mauvais, comme il n'y en a jamais eu de pire. Us sont, ils forment, vous le savez, une bande bien organisée. Tout l'énorme accroissement, toute l'énorme acquisition de culture de la Renaissance, notamment de la Renaissance française, cette acquisition que l'on croyait acquise, tout ce trésor, toute cette deffense et illustration, toute cette éminente dignité, toute cette énorme acquisition non acquise, mal acquise, (que l'on croj'ait acquise pour toujours, tellement le contraire, il y a seulement vingt ans, eût semblé scandaleux), toute cette énorme acquisition remise en cause, mise en péril (sans nous, perdue) par la plus basse démagogie, toutes les études libérales, toutes les études, toutes les cultures d'humanité, pour la satisfaction du caprice, du délire, de la démence, de la brutalité de quelques despotes. Et même quelquefois de leur bestialité même. Une méthode (historique (?), scientifique (!) (?) qui revient, qui consiste à dire, et à s'en vanter, que pour aborder une étude voluptueuse des Lettres philosophiques, il faut avoir établi vingt livres de notes, (c'est-à-dire de commentaires non pas sans doute étrangers au texte, mais soigneusement extérieurs au texte. Une lecture voluptueuse des Lettres philosophiques, par la volupté de vingt volumes de notes, le mot est de M. Rudler. Il paraît qu'il dit aussi une étude qui plane, ou une étude où l'on plane. Je ne sais plus. Lui non plus. Il veut peut-être dire une étude, une lecture en aéroplane. Qui eût cru, quand nous connaissions l'honnête Rudler à l'École Normale, qu'une vie généralement ingrate lui réserverait des vingt
2aO
VICTOR-MARIE, COMTE HUGO
volumes de voluptés sourdes, (Elles ne sont malheureusement pas muettes.) Il y a bien des surprises, dans les promotions. Des analyses totales, des analyses intégrales, des analyses métaphysiques, des analyses (métaphysiquement) épuisantes (de la réalité) dont les savants, dont les véritables savants ne se soucient point, dont ils n'ont que faire, dont ils n'ont cure, dont ils n'ont pas besoin pour poursuivre, pour acheminer leur travail, pour effectuer leur progrès, le véritable progrès scientifique, je dis des vrais savants, des savants qui ont fait des sciences (des mathématiques, de la physique, de la chimie, de la biologie), ce sont nos nouveaux littéraires qui les veulent effectuer, obtenir, conduire à une sorte de plein achèvement; ce sont (donc) ces hommes qui ne sont aucunement des savants. Des analyses (métaphysiquement) épuisantes que les vrais savants ne réclament pas, dont ils ne parlent pas, dont ils ne se réclament pas, ce sont eux (aussi) qui en parlent, qui en veulent, qui en font. Des analyses intégrales, des analyses (métaphysiquement) épuisantes que les vrais savants ne recherchent même pas en matière scientifique, dont ils ne se soucient pas, eux, plus malins, ils vous les obtiennent en matière humaine, en matière d'homme. Ces analyses épuisantes que les véritables savants ne recherchent même pas, ne se proposent même pas d'effectuer, sachant qu'il y a des synthèses, eux, ils vous les enlèvent en un tour de main (de vingt volumes). Car il ne faut pas que l'on nous veuille, il ne faut pas que l'on nous vienne effrayer, que l'on vienne nous en imposer avec l'établissement, avec le maniement de ces vingt volumes. Vingt volumes, c'est beaucoup pour le travail, c'est lourd à mettre à bout de bras. Mais pour
SoU'iinftu- objecta
une analyse intégrale (de matière d'homme, eu matière humaine), c'est peu; pour une analyse infinie c'est infiniment peu. Pour une analyse épuisante c'est rien. C'est dire que tous les trucs, tous les échafaudages, tous les mouvements d'approche, toutes les approches, toutes les approximations que les savants ont inventés, ont imaginés, ont été forcés, ont été contraints d'inventer pour faire le tour de la réalité parce qu'ils n'étaient pas dedans, pour trianguler de loin (de moins lom) la matière, leur matière propre, parce qu'ils n'étaient pas, comme esprits, la matière, parce qu'ils n'étaient pas, comme esprits, leur matière, parce qu'ils n'étaient pas même, comme esprits, dans la matière, dans leur matière, eux qui au contraire jouissaient dans leurs études et pour leurs études de ce privilège unique d'être du même ordre que leur matière, que leur propre matière, d'être (mis), d'être nés, d'être situés au cœur de leur propre matière, pour faire comme les autres, serviles imitateurs, singes imitateurs, sots imitateurs, fiers, orgueilleux imitateurs, fiers, orgueilleux de soi et de leur imitation, fiers, orgueilleux de leurs modèles, (les vrais savants), de leurs prétendus modèles, de leurs patrons où ils n'entendent rien, singes glorieux imitateurs ils prennent tout ce fatras sur leurs épaules, sur leurs pauvres reins, maigres, sur leurs épaules voûtées, (ce fatras qui n'est un fatras que pour eux, qui n'est pas un fatras pour les véritables savants, ou plutôt qui ne leur est qu'un fatras nécessaire, inévitable, indispensable, congruent), ils chargent sur leur dos toutes ces échelles et tous ces micromètres et sortant de leur maison, déménageant, de leur propre maison, sans esprit de retour ils vont dans la maison d'en face, ou, autant
VICTOU-MARIE, COMTE HUGO
que possible, dans une maison beaucoup plus éloignée, dans la maison la plus éloignée, pour voir s'il n'y aurait pas dans cette maison, la plus éloignée, un semblant de lucarne, un coin perdu, qui donnerait, mais de très loin, sur leur maison, (abandonnée, sur leur propre maison abandonnée), d'où on pourrait peut-être, en braquant beaucoup d'instruments, et ensuite en faisant beaucoup de calculs, voir, entre apercevoir quelque peu de ce qui se passerait chez eux.
Singuliers savants, singulière science. Au lieu de faire appel au moins à quelques sciences, à quelcpie science qui ait au moins quelqpie parenté avec eux, ou plutôt dont la matière ait au moins quelque parenté avec la leur, au lieu de s'appm'er, de s'adosser par exemple à la botanique, à l'anatomie et à la physiologie végétales, comme faisait par exemple au moins ce pauvre et grand Brunetière, à qui d'ailleurs il faut avouer que ça réussissait généralement mal; ou encore au lieu de s'appuyer, de s'adosser à la zoologie, à l'anatomie et à la physiologie animales, qui est tout de même un peu voisine en im certain sens, en beaucoup de sens, dont les matières sont tout de même voisines, enfin au Lieu de s'appuyer, de s'adosser à la biologie, qu'ils ne savent pas, (dont ils se méfient tout de même, d'instinct, le seul instinct qu'ils aient, l'instinct de méfiance, qu'ils soupçonnent trop souple, trop complaisante, trop vivante, trop art), (trop ce qu'i'Zs devraient être), les gars ils vont d'emblée aux chimies, qu'ils ne savent pas non plus, aux physiques, qu'ils ne savent pas, aux mathématiques
SoUmntiiv objecta
qu'alors ils ne savent pas. Il est très remarquable que les ignorants vont toujours aux mathématiques, comme à une science merveilleuse, comme à une science plus que science, comme à tout ce qu'il y a de plus savant, monsieur. Ils ont cette secrète assurance, et ils en tiennent compte dans leur conduite, pour être les plus savants, savants au suprême, au dernier degré, pour être (les) plus savants que tout le monde, ils ont cette sourde, cette officieHe conviction que les mathématiques sont plus scientiiîques que la physique, les physiques plus scientifiques que la chimie, les chimies plus scientifiques que la biologie. Ayant entendu parler vaguement de ce classement, de cette classification des sciences, de cette (célèbre) classification d'Auguste Comte. Si justement célèbre au baccalauréat. C'est tout ce qu'ils ont retenu, tout ce qu'ils ont appris, tout ce qu'ils ont compris de la classification d'Auguste Comte. Ils sont convaincus que ça forme ainsi une série (purement) linéaire, et confondant, (car cette classification même d'Auguste Comte, dont ils ont entendu parler, qu'ils connaissent par oui-dire, eux les amateurs de sources, les buveurs d'eau de source, cette classification même ils n'y entendent rien, ils ne la connaissent, ils ne l'interprètent qu'à contre sens), et confondant donc l'abstrait dans cette classification même, pris dans cette classification même, confondant l'abstrait avec le scientifique ils sont convaincus que ça veut dire, que cette linéarité consiste à être une linéarité de scientifique, qu'en remontant la ligne, la série, la série linéaire chaque étape, chaque degré est, fait un progrès de scientifique, que la série, que la progression
VICTOR-MARIE, COMTE HUGO
d'abstraction croissante est en réalité (si je puis dire) une série, une progression de science croissante, de scientifique croissant, (je ne serais pas surpris que dans leur pauvre tête scientifique ne soit encore quelque chose de plus considérable que science, de plus grand, de plus marqué, de plus honorable, de plus avancé, de plus noble, de plus scientifique, de plus rituel, de plus tabou, de plus totem), (enfin quelque chose de plus), et ils sont convaincus que la série, que la progression de complexité croissante est en réalité inversement, contrairement, une dégression, une série de scientifique décroissant. C'est-à-dire que plus en descendant les sciences s'emplissent de réalité, plus ils les méprisent. C'est ainsi qu'ils interprètent à contre sens la classification de Comte. Ou plus exactement, plutôt à faux sens, à sens tout à fait à côté. Tout à fait autre. Tout à fait étranger. Non pas seulement à contre sens. Mais à sens diminué. A sens grossier, grossiérisé. Aussi vous ne les arrêterez pas. Ils ne seront pas seulement biologistes, na. Ça ne serait rien. Ils seront plus scientifiques, ils seront chimistes et physiciens. Ils ne seront pas seulement chimistes et physiciens, na. Ça ne serait pas encore assez scientifiques. Ils seront encore plus scientifiques, suprême scientifiques. Ils ne seront pas moins que mathématiciens. Je vous le dis, toute la rigueur mathématique.
Mais mon ami, (c'est à ce littéraire que je parle), tous ces gens-là voudraient bien être comme vous. Comme vous étiez nés, naturellement, nativeraent,
SoUmntiir objecta
comme vous étiez nés natifs. Ils voudraient bien être dedans, comme vous êtes, comme vous étiez, avant que de sortir. Comme vous étiez avant que d'en sortir ils voudi'aient bien y être. Ou y être nés, ou y être introduits. Y avoir été introduits. C'est pour s'y introduire qu'ils ont (inventé, dressé) tant d'appareil(s). Ce n'est pas pour autre chose que pour s'y introduire, petitement, pauvrement, prudemment, patiemment, comme ils peuvent. Ils voudraient bien être à votre place. Croyez-moi, mon ami, ils donneraient tous leurs compas pour pouvoir se passer de compas, pour des mesures plus ténues, pour des exactitudes plus entières, plus déliées, plus fin coupées.
Ils voudraient bien y être. Ils voudraient bien être comme vous. Ils voudraient bien, comme esprits, les mêmes qu'esprits, être la matière. Ils voudraient bien être, comme esprit(s), leur (propre) matière. Alors ils n'en demanderaient pas si long. Ils n'en demanderaient pas tant. Ils ne demanderaient pas leur compte. Ils ne demanderaient pas leur reste. Ils n'échafauderaient pas tous ces béliers et toutes ces catapultes. Us n'armeraient pas ces inventions mêmes, ces mécanismes mêmes, ces machines mêmes qu'ensuite vous leur empruntez.
Vous avez eu raison, (c'est toujours à ce littéraire), de vous défier des biologies. Elles vous eussent au moins enseigné la prudence, une certaine prudence. Elles en ont encore plus que les autres, quand elles sont vraies, à défaut d'être réelles, quand elles sont
(vraiment, véritablement) scientifiques. Elles vous eussent enseigné des prudences; mais c'est bien ce que vous redoutez le plus. La botanique par exemple, où est le botaniste qui dirait, et n'enfermerait-on pas incontinent le botaniste qui dirait : Mesdames et messieurs je vais vous pousser non pas une romance mais une analyse épuisante de ces vingt mètres cubes de terre, une analyse si parfaitement épuisante qu'écoutezmoi bien : il ne s'agira plus après, il ne sera plus aucunement intéressant, absolument aucunement, il ne sera plus question, pour savoir l'histoire, l'événement de l'arbre qui poussera dedans, de savoir ensuite si ensuite on y mettra, si on y laissera tomber un marron ou un gland. Cela n'aura plus aucune importance, aucune espèce d'importance, une importance mathématiquement égale à zéro. On l'enfermerait, le botaniste. C'est pourtant exactement ce que veulent, ce que nous veulent nos nouveaux littéraires. Ils font en vingt volumes une analyse épuisante. Censément épuisante. Épuisante de quoi. De tout ce qui n'est pas le texte. (Naturellement). De tout ce qui est extérieur au texte. Si on le pouvait de tout ce qui est étranger au texte. Ensuite ils professent. Je veux dire à la fois qu'ensemble ils enseignent et ensemble ils font profession. Nous avons fait, disent-ils, nous avons fait en vingt volumes cette analyse épuisante. Nous connaissons parfaitement tout ce qui n'est pas le texte, tout l'extrinsèque, tout l'extratexte ; totalement, intégralement, absolument; scientifiquement; ils veulent dire métaphysiqaement, mais ils n'en ont pas le courage; et puis ils ne sont pas forcés de parler français; c'est l'écrivain qui est forcé de parler français. Qu'importe, disent-ils
Solçuntur objecta
ensuite, qu'importe que dans ces vingt volumes, pour savoir l'histoire, pour savoir l'événement de l'homme qui croîtra, qu'importe ensuite que dans ces vingt mètres cubes se soit trouvé (mis) (ensuite) un Molière ou un Beaumarchais.
Un botaniste, un biologiste n'ose pas, ne parlera jamais (de) mathématique, de (la) certitude mathématique, de (la) connaissance mathématique, de méthode, d'exactitude mathématique, il ne parle, il ne pense jamais d'épuisement. Un mathématicien, pour beaucoup de raisons, d'autres raisons, des raisons contraires, des mêmes raisons, un mathématicien en parle avec prudence. En parle peu. Nos fiers gars de littérateurs en parlent hardiment, ils ne parlent que d'exactitude. Ils ne pensent, s'ils savaient le français ils ne parleraient que d'épuisement. Ils parlent, ils parlent, ils écrivent. Ils parlent d'exactitude inlassablement. Ils parlent d'exactitude impitoyablement. Ils parlent d'exactitude imperturbablement.
Ainsi Halévy nous avons échangé une paire de témoins. Mais pour faire des économies nous avons échangé la même. Où en eussions-nous d'ailleurs
VICTOR-MARIE, COMTE HUGO
trouvé des (tout) pareils, une deuxième paire. Julien Benda, Robert Dreyfus, deux aigus. Quand je dis que nous les avons échangés je suis bien bon. Je me flatte. Ils se sont très bien échangés sans nous. Allons, avouons, disons aujourd'hui la vérité. Nous avons autour de nous des dévouements tels que ces dévouements iraient, n'hésiteraient pas, jusqu'à nous empêcher, par la force, de faire des sottises. Nous avons des amis qui ne nous laisseraient pas faire. Ils se sont très bien échangés tout seuls. Il est devenu si évident pour un certain nombre de personnes, et cette année même pour l'opinion, en général, pour la grande opinion, que nos cahiers sont (devenus), constituent plus qu'une entreprise vmique, une institution unique, d'un prix unique, et en un certain sens une réussite unique que je sais bien qu'il y a ime conspiration constante, un complot permanent, non pas peut-être pour nous nourrir, mais pour nous empêcher de tomber, et même pour nous empêcher de nous exposer. Nos amis, je sens que nos amis n'hésiteraient pas à aller jusqu'à se porter aux dernières extrémités. Un complot, un tracé de complot court là-dessous, un réseau de complot court tout autour de nous. Ne faisons pas la bête. Nous marchons sur un terrain dangereux. Tous nos amis conspirent pour nous. Les vôtres, les miens, qui sont quelquefois les mêmes. Du moins les miens sont toujours les vôtres. Je voudrais avoir la certitude que les vôtres sont toujours les miens. Avouons-le. A peine le bruit se répandit-il, comme un léger murmure, qu'il fallait deviner, soupçonner, plutôt qu'on ne pouvait l'entendre, que peut-être il y avait, qu'il allait y avoir quelque chose entre nous, qu'aussitôt, qu'instantanément nous
Solviintur objecta
nous sentîmes enveloppés des innombrables cheminements de cette conspiration sourde. Jamais je n'ai eu autant de plaisir à me sentir les mains liées. Dans ce Paris pourtant désert, (c'était au commencement des vacances et tout le monde était parti ou partait), de mille liens souples et fragiles, imbrisables, nous nous sentîmes saisi. De mon côté Pesloùan était prêt, comme une immense réserve. J'ai vu l'heure que Pierre Marcel revenait comme un télégramme de la Vallée Saint-Briac. J'ai vu l'heure que l'on allait mobiliser Taco. Dans un besoin ils mobilisaient Marianne. C'est bon signe pour la République, Halévy, quand les conseils du Prince sont aussi résolus à lui lier les bras. Il faut qu'il soit bien entendu, officiellement, et rédigé en forme de protocole que je n'ai voulu dans mon cahier ni attenter à votre courage, personnel, ni vous offenser, ni à plus forte raison vous outrager, ni porter atteinte à l'idée que nous avons de votre courage, ni comparer, va juger votre courage. Quand je veux outrager, je m'y prends d'une autre encre. Quand je veux offenser, je sais m'y prendre. Je n'ai jamais voulu ni vous outrager, ni vous offenser même, et ne l'ayant pas voulu il faut admettre que je ne l'ai pas fait, car autrement je serais un mauvais écrivain, et cela m'étonnerait beaucoup. Je serais (alors) un écrivain impropre. Je sais que je puis être, et souvent que je veux être un écrivain qui déplaît. Je sais que je ne suis point un écrivain impropre. Il ne m'est jamais venu à la pensée, (et par suite j'ai l'assurance qu'il ne peut pas m'être venu à la plume, qu'il ne peut pas être venu sur ma page), ni de juger votre courage, ni de comparer A'otre courage au mien.
VICTOR-MARIE, COMTE HUGO
Je n'ai jamais eu l'intention de juger votre courage, de juger votre cœur. Où en aurais-je pris, de qui en aurais-je reçu le mandat. De qui tiendrais-je mon pouvoir. Qui m'aurait signé mes pouvoirs. Où en aurais-je pris, de qui en aurais-je le droit. Je suis trop chrétien, Halévy vous le savez mieux que personne, pour n'avoir pas une horreur in\dncible du jugement, une peur, une horreur de juger, une sorte d'horreur pour ainsi dire physique insurmontable. Ne jugez pas afin que vous ne soyez pas jugés, c'est l'une des paroles les plus redoutables qui aient été prononcées, l'une de celles qui me sont partout présentes. A vrai dire elle ne me quitte pas. Le judicium, c'est mon ennemi, mon aversion, mon horreur. J'ai une telle horreur du jugement que j'aimerais mieux condamner un homme, que de le juger. Je n'ai jamais eu l'intention de comparer votre courage et le mien. Je veux croire que nous avons sensiblement le même, appartenant sensiblement à la même classe de mobilisation de la même armée française. Comparer votre courage, comparer le mien, où serait ma norme, où ma règle, où le niveau de nos vies. Nous parlons toujours de la guerre, qui est la grande mesure du courage; j'entends la grande mesure temporelle, peutêtre la seule, mais ni vous ni moi ne l'avons jamais faite. Nous avons failli la faire. Plusieurs fois. Dans ces alertes nous faisions la même contenance. Nous levions la même tête. Dans cette alerte notamment, dans cette alarme de 1905 nous partions du même pied. Déjà nous n'étions plus l'un et l'autre des jeunes hommes dans des vieux régiments, nous étions des vieux hommes dans des jeunes régiments. Pourtant. Avec notre aii* de ne pas y toucher, vous savez que c'était le cri unanime du
Solvuntur objecta
camp de Gercottes : Si une fois les réservistes marchaient, ça serait pour de bon. Pendant toute cette alarme, tant que dura la tension, quand l'Allemagne n'entra pas, parce qu'elle n'osa pas, tout le temps qu'elle n'entra pas du même pas nous allions les mêmes routes; nous nous maintenions ensemble magnifiquement entraînés; dans le besoin nous abattions côte à côte, aussi longtemps que dura la tension, nous abattions l'un et l'autre, nous abattions nos quarante kilomètres comme un jeune homme. Nous serions prêts à recommencer. Dans la mesure où la carcasse le veut. De telles compagnies, de tels accompagnements, de telles conserves ; de telles routes ; de tels souvenirs ne doivent-ils pas durer toute la vie. Ne doivent-ils pas marquer toute une vie. Ne doivent-ils pas compter, comme sacrés. Ne doivent-ils pas valoir pour toute une vie. De tels souvenirs communs, en commun, cueUlis en commun, amassés, ramassés comme ime moisson commune. Cette moisson de la route. Ces marches communes. De tels souvenirs ne doivent-ils pas engager, en un certain sens, (toute) ime vie, marquer, engager nos deux vies, compter pour (tout) ce qui nous reste de ces deux vies, nos deux, déjà si entamées, si profondément diminuées déjà, qui plus est, si diminuantes. De tels souvenirs n'éclairent-ils pas toute une vie, ne valent-ils pas, ne comptent-ils pas pour une xie entière.
L'un par l'autre, Halévy, l'un vers l'autre nous avons a38
VICTOR-MARIE, COMTE HUGO
connu brusquement, tous deux ensemble nous avons coimu le péché et Tétat de péché. Les philosophes et les philosophies, ces grossiers, (les théologies et les casuistiques, ces autres grossiers, ces grossiers parallèles, et les scholastiques), les cléricaux de l'une et l'autre loi, ces grossiers ensemble, les docteurs de la loi cléricale et de la loi anticléricale, ces conjoints, les docteurs de la loi (cléricale) laïque et de la loi (laïque) cléricale, ces conjurés, tous ces intellectuels enseignent ensemble, professent qu'il y a des péchés, peccata, des actes que nous commettons, des actes, limités, que nous péchons. Que l'on commet. Qu'avec ces péchés naissent et meurent, commencent et finissent, se découpent nos responsabilités. Et tout ce qui dans les systèmes des intellectuels accompagne la et les responsabilités, se modèle sur les responsabilités, les suit aveuglément : le regret, le remords, le repentir, la pénitence, la contrition. Hélas, mon ami, si nous n'avions à nous garer que des péchés que nous commettons; on pourrait voir encore. Mais il en est des péchés comme des automobiles. Ils circulent eux-mêmes. Ils nous attendent, ils nous guettent eux-mêmes. Et même ils s'arrangent pour qu'il y ait encore de notre faute, ^'ous partez tous les matins de chez vous. Ça va bien. Vous traversez trente, quarante fois par jour le boulevard Saint-Germain, pour aller à Danton. Prendre une leçon d'audace. Il n'y a jamais rien. Tout votre organisme est déjà dressé, fait, inconsciemment tendu, sans fatigue, au moins apparente, au moins consciente, habitué à faire que les autos défilent devant vous et non pas dessus vous. C'est pourtant par un jour pareil, commencé de même, commencé le même, et qui
SoUmniar objecta
vous aura paru identique, c'est par un jour pareil que vous vous réveillerez dans les jambes de quelque cinquante I quatre-vingt-dix et que vous serez bu par quelque Michelin. Et ce qu'il y a de plus fort c'est que le chauffeur vous démontrera clair comme le jour qu'il allait son chemin et que c'est vous qui vous êtes rais si je puis dire dans ses moyeux. Gratuitement. Et ce qu'il y a de plus fort c'est qu'il am-a raison. C'est que ce sera vrai. Qu'y avait-U donc ce jour-là qu'il n'y avait pas eu les autres jours. Ainsi, haad secus ac, totalement ainsi, non autrement du péché. Un matin comme tous les matins vous partez de chez vous. Du même pied. La journée sera donc comme toutes les journées. Dure et pure. Mauvaise, mais pure. Un matin comme tous les matins vous partez de votre (pure) maison. Un matin comme tous les malins vous partez innocent. Le cœur pur. Et quand vous rentrez le soir dans votre maison. Inconscient, innocent vous vous ramassez le soir, dans la journée vous vous ramassez ayant offensé, ayant blessé, ayant altéré une amitié qui vous était chère, une amitié ancienne. Une amitié entre toutes. Vous vous ramassez, vous vous i^ecevez par terre. Vous avez fait une cassure. Une fêlure dans le cristal. Une lézarde, une crevasse, dans le mur. Une fissure dans la pierre et dans le ciment. L'homme baigne dans l'accident et dans le péché. Qu'y avait-il ce jour qu'il n'y avait pas eu les autres jours. Et ce qu'il y a de plus fort c'est que votre ami vous ferait voir, qu'il vous (dé)montrerait clair comme le jour, (mais il ne le fera point, puisqu'il est votre ami), (c'est surtout ce jour-là qu'il s'en gardera, de le faire, puisque vous êtes malheureux, puisque vous avez tort, et de rien ajouter; de rien faire qui puisse
VICTOR-MARIE, COMTE HUGO
aggraver un malheur, un accident irréparable), (que tout le monde sent, que l'un et l'autre vous sentez irréparable), (de rien faire qui puisse accroître), à défaut de votre ami un témoin, le célèbre témoin impartial, témoignerait, (le célèbre témoin historique), un juge, le juge jugerait que c'est vous qui avez tort, que cette amitié allait son droit chemin, et que c'est vous, on ne sait par quelle aberration soudaine, par un coup de tête, par quelle sourde remontée d'instinct, qui vous êtes mis en travers, qui vous êtes comme un étourdi jeté à la traverse. Mais comme un étourdi préparé de longue main. C'est vous qui vous êtes fait écraser. Et ce qu'il y a de plus fort c'est qu'ils ont raison. C'est que c'est vrai. Et vous savez bien qu'il y aura toujours dans le cristalunfil, qui sera le fil de cette fêlure. Et que dans la pierre et que dans le mur il y aura toujours un crépi, que l'on aura refait, qui recouvrira cette fissure et cette crevasse. Votre ami aussi le sait, ensemble avec vous, puisqu'il est votre ami. Et puisqu'il est la victime. Tout le monde le sait. Votre ami sait (aussi) que vous le savez. Il sait que vous savez qu'il le sait. Vous savez qu'il le sait ; et qu'il sait que vous le savez. Vous êtes, c'est pour cela que désormais le même regard n'habitera plus vos yeux. Vous êtes comme deux bêtes blessées, qui savent, qui ne regardent plus de même. Et une tendresse inconnue, inquiète, vous vient, une liaison nouvelle, si inquiète, une compromission, une complicité, d'avoir été victimes ensemble. D'avoir souffert ensemble. De la même blessure. L'un par l'autre. D'avoir été pris dans le même piège. Dans le piège éternel. Alors on n'est plus brave. On est comme deux prisonniers de guerre, qui eussent capitulé ensemble,
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qui eussent été pris le même jour et qui ensemble eussent subi cette commune humiliation, qui la tête basse reviendraient ensemble des pontons anglais ou des casemates allemandes, ayant beaucoup souffert, sachant ce que les autres ne savent pas, qui ensemble rentreraient dans le commun pays. On est comme deux prisonniers qui se fussent un peu déshonorés ensemble. Ainsi nous sommes devenus compagnons de chaîne. C'est l'état d'humiliation, c'est l'état chrétien même, c'est proprement l'état de péché. Qui sait dans cet état, dans cet accident de cet état, qui est le plus coupable, celui qui pèche, ou si ce ne serait pas celui contre qui on pèche, iiter gravius peccet,qm peccet,an qui peccatum patiatur; (scilicet is adversiis quem, contra qiiem peccetur); qui des deux est le plus victime, le plus malheureux, le plus offensé. Tel est l'état de péché. C'est un état qui dépasse de beaucoup, qui dépasse infiniment le péché même, peccatum, qui le déborde de toutes parts. Qui est même autre, au fond, infiniment autre, on peut le dire, qui est tout autre chose. Il est certain que dans une prière que vous ignorez, Halévy, quand nous disons Ora pro nobis peccatoribus nous donnons à ce mot peccatoribus, ou plutôt ce n'est pas nous qui le lui donnons, ce mot pécheurs a un tout autre sens, infiniment plus profond, infiniment plus grave, et plus constitutionnel pour ainsi dire que le mot peccatum, techniquement an péché ; que l'idée, que le fait, que le concept d'un péché. Ce n'est pas du tout la même chose. C'est tout autre. Ce n'est pas du tout ce sens intellectuel, historique, découpé. Ici c'est l'état même et la condition de l'homme, la bassesse et la misère, l'infirmité. Et il est extrêmement remarquable, Halévy,
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puisque nous parlons d'offenses, que dans une prière que vous connaissez, ce dont nous demandons la rémission, et que dans le français nous nommons nos offenses, dans le latin ce ne sont pas proprement nos péchés, peccata nostra, mais exactement ce sont nos dettes, débita nostra.
§ 84. — Ne peuvent pas mener ime vie chrétienne, c'est-à-dire ne peuvent pas être chrétiens ceux qui sont assurés du pain quotidien. Je veux dire temporellement assurés. Et ce sont les rentiers, les fonctionnaires, les moines.
Peuvent seuls mener une vie chrétienne, c'est-à-dire peuvent seuls être chrétiens : ceux qui ne sont pas assurés du pain quotidien. Je veux dire temporellement assurés. Et ce sont les joueurs (petits et gros), les aventuriers ; les pauvres et les misérables; les industriels; les commerçants; (petits et gros); les hommes mariés, les pères de famille, ces grands aventuriers du monde moderne.
Cinquante ans est un âge moins terrible. On nous le dit de toutes parts et je crois que ce n'est pas seulement pour nous rassurer. Quarante ans est le commencement du devers, le commencement de l'autre versant. Quand je vois la solidité assise d'un Millerand, ce buste carré, ces épaules carrées, ce front carré, cette volonté carrée, ce jugement carré, assis comme une lourde table de
chêne, cette énergie presque rude et presque comme sommaire, ces yeux plantés, sous une énorme arcade, sous cette broussaille de poils gris, ce regard bleu, gros, plein de force, je me laisse aller à croire, je crois volontiers que ce n'est qu'un temps, qu'il y a une deuxième jeunesse. Et quand je vois notre grand Laurens, le plus jeune de nous tous, je me laisse aller à compter que peut-être il peut être donné à un homme de conduire son œuvre peut-être pour ainsi dire presque jusqu'à son plein achèvement.
Un matin comme tous les matins vous partez innocent de votre innocente maison. Dans la journée vous ne faites rien. Rien de plus. Rien d'autre. Et le soir c'est fait. Un irréparable a été commis. C'est fini. Tout s'est fait sans vous. Le péché connaît très bien son affaire. Il s'est commis sous votre nom, sous votre responsabilité réelle, sans rien vous demander. Vous êtes inopiné.
Nous savons ce que c'est que d'avoir du regret, du remords, du souvenir, de la honte; du repentir, de la pénitence; de la contrition sans avoir failli et sans rien avoir à se reprocher; du péché sans avoir péché; et que ce sont les plus profonds et les plus ineffaçables.
Des autres mesures, des autres courages, des autres mémoires vous me permettrez, Halévy, de ne point
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rompre ce sceau et de ne point parler publiquement. Depuis que je vous connais je vous connais dans des épreuves sans nombre, dans des épreuves de toutes sortes. Depuis que vous me connaissez vous me connaissez battu des vents, comme vous, sinon des mêmes, battu d'épreuves, comme vous, souvent des mêmes, assailli de misères de toutes sortes. Vous aviez certainement (beaucoup) plus d'épreuves que je ne vous en connaissais, vous étiez constamment dans beaucoup plus d'épreuves que je ne le soupçonnais. C'est toujours ainsi. Et moi permettez-moi de vous le dire, moi aussi j'en ai eu plus que pour mon grade, j'en ai, au moment même où ce débat imprévu éclatait, j'en ai dont vous n'avez même, dont vous ne pouvez avoir aucune idée, aucune image, aucune représentation. J'en ai que vous ne soupçonnez pas. Allons-nous misérablement quereller qui de nous deux subit les plus dures épreuves. Je vous accorderais, hélas, immédiatement, que vous avez été infiniment plus éprouvé que moi. Je vous accorderais malheureusement tout. De telles épreuves, vous le savez, ne se mesurent point par des mesures temporelles. Vous les supportez d'un cœur stoïcien, que j'admire, que j'aime. Je les supporte, autant que je le puis, vous le savez, mieux que personne vous le savez, tant mal que bien, tant bien que mal, plutôt mal que bien, certainement plus mal que vous, peut-être beaucoup plus mal autant que je le puis je les supporte d'un cœur chrétien. Allons-nous quereller qui de nous deux supporte le plus courageusement les épreuves. Je suis si mécontent de moi que je vous accorderai tout. Ces mesures, ces grandeurs, vous le savez, ces épreuves, ces résistances ne se mesurent, ne se pèsent point par des balances
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Solvuntur objecta
temporelles. J'ai souvent admiré votre courage dans répreuve. Je n'y ai jamais admiré le mien. Voilà tout ce que je puis publiquement vous en dire. Et c'est déjà peut-être trop.
Je compte, Hcdévj', que vous ne réglerez point ces débats par les méthodes kantiennes, par la philosophie kantienne, par la morale kantienne. Le kantisme a les mains pures, mais il n'a pas de mains. Et nous nos mains calleuses, nos mains noueuses, nos mains pécheresses nous avons quelquefois les mains pleines. — Agis, dit Fouillée, comme si tu étais législateur en même temps que sujet dans la république des volontés libres et raisonnables. C'était une fois un fonctionnaire qui a eu du génie, du plus grand. Mais il était fonctionnaire, une fois fonctionnaire ; il était célibataire, deux fois fonctionnaire ; il était professeur, trois fois fonctionnaire ; il était professeur de philosophie, quatre fois fonctionnaire; il était fonctionnaire prussien, cinq et septante fois fonctionnaire. Il n'a pu avoir qu'un (très grand) génie de fonctionnaire. (Et de célibataire). Hélas législateur en même temps que sujet. Hélas la république des volontés libres et raisonnables. — Agis de telle sorte, continue Fouillée, agis de telle sorte que la raison de ton action puisse être érigée en une loi universelle. Agis de telle sorte que l'action de Fouillée puisse être érigée en une loi universelle. Et même l'action de
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Kant. Alors, pour commencer, il n'y aurait plus d'enfants. Ça ferait un beau commencement. Tout devient si simple, dès qu'il n'y a plus d'enfants. Sich ^ur allgemeinen Gesetzgebung schicken. Hélas combien de nos actions pourront être érigées en une loi universelle. Et combien de raison de nos actions. Ziir allgemeinen Gesetzgebung. Et cela ne nous est-il pas tellement égal. Cela ne nous est-il pas tellement étranger. N'avons-nous point d'autres inquiétudes, d'infiniment autres profondeurs. D'infiniment autres soucis. D'infiniment autres détresses. Combien de nos actions ne pourraient point être érigées, geschickt, en loi universelle, pour qui cet envoi ne présente même aucun sens ; et ce sont celles à qui nous tenons le plus, les seules à qui nous tenions sans doute; actions de tremblement, actions de fièvre et de frémissement, nullement kantiennes, actions d'une mortelle inquiétude; nos seules bonnes actions peut-être ; nullement planes, nullement quiètes, nullement calmes, nullement horizontales ; nullement législatives ; nullement tranquilles, sûres de soi; nullement dans la sécurité ; nullement sans remords, nullement sans regrets ; des actions sans cesse combattues, sans cesse intérieurement rongées, nos seules bonnes actions, les moins mauvaises enfin, les seules qui compteront peut-être pour notre salut. Nos pauvres bonnes actions. Les seules, et ce sera si petit, que nous pourrons présenter dans le creux de la main. Also kann ein vernunftiges Wesen sich seine subjectiv-praktischen Principien, d. i. Maximen, entweder gar nicht zugleich als allgemeine Gesetze denken, oder es niuss annehmen, dass die blosse Form derselben, nach der jene sich zur allgemeinen Gesetzgebung schicken, sie fiir sich allein
Solvuntur objecta
zum praktischen Gesetze mâche. Elle est loin, Vallgemeine Gesetzgelning.
Il faut, Halévy, que nous soyons bien ensemble. Votre intérêt vous y pousserait, si vous étiez sensible à l'intérêt. Vous savez que je vais devenir très puissant. C'est entendu. C'est une affaire entendue avec Benda. Et tout ce qui est entendu avec Benda arrive toujours. Je vais enfin organiser mon parti. Depuis le temps que l'on me le demande. Ça ne sera plus seulement cet odieux parti pégujste que le parti intellectuel avait feint, avait fondé il y a quelque dix ans pour me dispenser de le fonder, (la seule fondation qu'il ait jamais faite), pour m'embêter, pour me le jeter dans les jambes. (Ça n'avait pas pris, d'ailleurs; sont-ils capables seulement de lancer un nom, un surnom; cognomen, un sobriquet; nous nous leur avons bien imposé ce nom de parti intellectuel, qu'ils portent avec un orgueil mélangé (d'amertume). Ce sera (proprement) le parti Péguy (même). Ou plutôt les partis Péguy. Car il y en aura deu.v, un seul ne suffît pas à ma grandeur.
Du premier des deux, Halévy, vous ne serez peut-être pas facilement. Rassurez-vous, c'est le petit. Mais M. Sorel en est depuis dix ans et plus et moi depuis toujours et nous nous en trouvons fort bien. M. Benda
fait quelquefois semblant de n'eu être point. Il va, il voyage jusqu'à Versailles pour n'en être point. Mais il se cache à Paris pour en être. C'est, ce sera le parti des gens qui ne quittenc pas Paris pendant les mois d'été. Ce sera un peu long à mettre dans nos programmes. Mais les grands partis à présent ne se désignent plus que par leurs initiales. L. P. D. G. Q. N. Q. P. P. P. L. M. D. E. Un rêve. C'est un peu moins court que le S. F. I. O. Mais aussi ce sera plus puissant. Daviot même ne pourra pas en être. A cause des Sables d'Olonne. Paris n'appartient pas seulement à ceux qui se lèvent matin. (Et qui ainsi préparent, avant qu'on soit levé, la campagne, la bataille, la victoire de la journée, la journée même, comme on disait : la journée a été bonne, la journée a été mauvaise; la. journée a été gagnée, la. journée a été perdue; heureux temps où les batailles étaient des journées), à ceux qui montent la journée devant soleil levé. Cela c'est le vieux jeu, toujours bon, le premier jeu, l'ancien jeu, le (vieux) Balzac. (Toujours jeune). Voici le perfectionnement, le deuxième degré, le deuxième jeu. Paris appartient à ceux qui pendant les mois d'été préparent la campagne d'hiver.
§ 85. — Paris n'appartient à personne.
C'est sur le deuxième parti que je compte. C'est le grand parti. De ce deuxième parti vous serez, non
Solvuntur objecta
plus seulement vous, Halévy, mais vous aussi, non point tout à fait aujourd'hui, j'y consens, mais de ce deuxième parti quelque jour vous aussi vous serez, ami lointain, cher entre tous, par l'amitié même, et comme en outre par l'éloignement; vous en serez, homme jeune, plein de sang; qui naguère maréchal-des-logis d'artillerie coloniale vous enivriez de la vitesse et de la force des batteries à cheval; qui avez un sabre, et c'est pour vous en servir; qui dans une maison glorieuse, (dans le siècle), de tant de gloire avez réintroduit l'antique gloire militaire; et aussi l'antique gloire navale, l'antique gloire coloniale; qui dans une maison glorieuse des travaux de la paix avez réintroduit la guerre et l'antique gloire guerrière; vous en serez, homme jeune, jeune de sang, homme au cœur pur; qui dans une maison laïque avez réintroduit la gloire antique, la première gloire, la gloire de la guerre; grand enfant, grand ami, homme au grand cœur; vous qui fondez des camps et qui fondez des villes ; artilleur ; colonial; vous qui réveillant votre vieux sang breton, et votre vieux sang méditerranéen, et votre vieux sang de patience hollandaise nous restituez la vaillance antique ai;ix héroïsmes des guerres mauritaniennes; vous en serez; Latin, Romain, Français vous qui de tous ces sangs nous faites un sang français et un héroïsme à la française; Romain héritier des guerres numidiennes; Français héritier des guerres jugurthiniennes; artilleur héritier des antiques artilleries; des balistiques romaines; cavalier héritier des cavaleries antiques, des antiques Numides; artilleur héritier des frondeurs baléares; colonial héritier des colonies romaines; et des autres colonies grecques; fondateur
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héritier des fondateurs latius ; sous-lieutenant d'artillerie coloniale hors cadre, à Moudjéria, Mauritanie, par Saint-Louis, Afrique Occidentale Française, Grec héritier des colonies grecques ; gardien de notre culture, héritier, décuple héritier, héritier de toutes parts, vous qui savez ce que c'est que de fonder une ville; ce qui était le métier d'Alexandre et le métier de César, fonder une viUe où il n'y a rien; grand ami; qui avez voyagé comme Ulysse, et connu les mœurs de beaucoup d'hommes; homme de grand soleil, homme aux yeux frais, au cœur émerveillé ; vous qui connaissez le désert, et l'oasis dans le désert; et ce que c'est qu'un pays où il n'y a personne; et ce que c'est qu'un pays où il n'y a rien; et je ne peux plus revoir sans penser à vous cette esplanade des Invalides, d'heureuse mémoire, et le dôme ; et j'irai revoir la cour intérieure, la cour carrée, ce cloître militaire, si sévère et si juste; aux arcades alignées, si régulièrement austères ; officier à la Courier, cet autre artilleur, qui dans votre cantine emportez du français; car votre bibliothèque de campagne ne comprend que les Pensées de Pascal, les Sermons de Bossuet, le Règlement d'artillerie de montagne, la table des logarithmes de Dupuy, et un exemplaire de Servitude et Grandeur militaires auquel vous tenez, parce qu'il composait l'unique bagage littéraire du sous-lieutenant de cavalerie Violet, raoTi à l'ennemi; qui sut si bien mourir à Ksar Teurchane en Adrar, l'an dernier; il était je pense votre ami, l'un de vous, l'un de vos camarades, braves comme vous êtes tant, et vous étiez dignes l'un de l'autre; et cinq autres petits livres que je n'ai pas le droit de nommer; vous en serez de mon grand parti ami aux yeux clairs, au parler militaire,
Solçuntur objecta
plus près du cœur encore et plus près de la pensée par cet éloignement constant, par cet éloignement qui recommence tous les deux ou trois ans; gardé (intact) par cet éloignement même, par cette occlusion, par cette réclusion à distance, par celte i-éclusion libre; qui dans un court séjour à Paris, un an, deux ans, passés comme un jour, demeuriez comme un roi, vous et vos canons, sous-officier demeuriez comme un roi dans notre grand palais de l'École Militaire, à deux pas de nos grandes Invalides; et quand vous alliez à la manœuvre, par les clairs matins de Paris, levés bien de bonne heure pour des Parisiens, et quand vous en reveniez, à l'heure où nous autres civils ne sommes pas encore descendus du train, quand il y a un train, vos canons de ;;5, nos grêles canons modernes, si pertinents, un peu trop lourds toutefois pour vos batteries à cheval, pour vos batteries de cavalerie, pour vos batteries volantes, et comme nous le disons familièrement entre nous pour les volantes, vos canons de ^5, si grêles, (d'aspect), réellement si solides et si incassables, défilaient respectueusement devant les canons monstrueux ; tous les matins, avant la soupe, dans la fraîcheur de l'aube, ces petits jeunes gens de canons modernes, ces gringalets de canons modernes au corps d'insecte, aux roues comme des pattes d'araignée, serrés à la taille, défilaient sous la gueule des canons monstrueux ; nos gringalets, nos freluquets ; et ces vieux anciens les canons monstrueux à ta porte accroupis, assis sur leur derrière, en rang de canons, alignés encore tout au long du beau terre-plein, derrière le fossé, comme pour une parade éternelle, avaient l'air de commander le défilé. Ils passaient l'inspection.
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Ces vieux canons invalides, non blessés toutefois généralement, ces invalides de canons, tout neufs, (d'aspect), tout reluisants, tout astiqués. Les canons qui avaient du ventre, qui osaient avoir du ventre. Sinon peut-être les canons de Fontenoy et de Denain et de Malplaquet du moins les canons et les mortiers de Vauban, des places et des camps, (au camp sous Maëstricht), (des obusiers peut-être), le parc d'une artillerie ancien régime, les canons du roi, l'artillerie du roi, le maître de l'artillerie, hélium enim regum ultima ratio: les vieux canons de bronze, beaux comme des cloches, pansus et rebondis comme des cloches, dorés comme des cuivres et des airains qu'ils étaient; dorés comme des vieux soleils un peu ombrés; bronzes à la voix puissante, à la voix musicale; à la voix retentissante, à la voix redondante; à la voix grave; et dont les flots de voix coulaient sur les plaines et sur les ravins, sur l'escarpe et dans le fossé comme des inondations; monstres à la voix puissante; qui dans les batailles sonniez comme des cloches; comme d'énormes cloches; monstres qui retentissiez comme le bourdon de Notre- Dame. Tous les matins dans l'aube naissante ou née ou à naître vous regardiez passer ces conscrits; nos canons mathématiques, nos canons précis, nos canons à la voix grêle, nos canons à la voix aigrelette; fins et maigres comme tous les adolescents ; élancés ; ces insectes gris bleu; ces grandes sauterelles bleu gris; ces durs aciers modernes; ces jantes grêles; ces aciers gris bleu ; ces grandes pattes d'araignées ; ces grandes pattes de faucheuses ; dans le fin brouillard bleu qui montait de la Seine vous regardiez passer ces tubes gris de fer. Ces corselets. Et vous ne grondiez pas trop, vous ne
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Sohuntiir objecta
paraissiez point trop mécontents de ces canons respubliquains.
Un fin brouillard bleu de fleuve, une buée seulement monte des rives de Seine, gagne la vallée, occupe l'Esplanade. Et la vieille artillerie regardait passer la jeune, l'artillerie royale regardait passer notre artillerie de la troisième République. Les Français, mon ami, ont repoussé deux grandes fois les barbares. Vous vous en souvenez certainement. Une première fois, habilement dissimulés sous le nom de Grecs, ils repoussèrent, ils refoulèrent l'Orient perse, la barbarie perse, la barbarie persane, la barbarie orientale dans un petit chemin de montagne qui se nommait les Portes-Chaudes ; ce devait être quelque station thermale ; et dans une sorte de plaine en pente qui se nommait la plaine de Marathon, où il y avait un coureur ; et par leurs vaisseaux auprès d'une petite île grande comme un mouchoir de poche, peu conséquente, qui se nomme l'île de Salamine, et pourtant cette île sera célèbre et célébrée entre toutes les îles. La deuxième fois, revêtus du nom de Romains, ils arrêtèrent, ils repoussèrent, ils refoulèrent l'Orient punique, le même Orient, la même invasion orientale, qui pour mieux nous tourner s'était faite méridionale, le même Orient qui pour mieux nous tourner s'était fait le Midi. Et ils allèrent le chercher jusque chez lui. C'est cet antique repoussement, mon ami, antiquam illam repulsam, c'est ce refoulement, cette refoulée, cette repoussée, (et c'est cette reculée), notamment la deuxième, reprise par les mêmes Français aux enwons de i83o, que vous continuez, que vous ramassez, que vous acheminez, que vous poursuivez aux héroïsmes des guerres mauritaniennes. Grec, héri-
tier de la sagesse antique. Soldat qui dans le défaut de nos professeurs maintenez, défendez la culture. Français héritier de la culture antique et de la même culture française. Latin, Romain héritier de la paix romaine, héritier de toutes parts, héritier de toutes mains, Romain héritier de la force romaine, Romain héritier de la loi romaine, Romain héritier du droit romain ; jus atqiie lex, le droit et la loi, l'administration, le droit romain, la loi romaine ; la province romaine ; Pacificateur, Édificateur, Organisateur; Codificateur, Justificateur; héritier des courbes nautiques et des circumna\'igations, dur héritier des souples périples. Pacificateur, qui faites la paix à coups de sabre, la seule qui tienne, la seule qui dure, la seule enfin qui soit digne ; la seule au fond qui soit loyale et d'un métal avéré ; vous qui savez ce que. c'est qu'une paix imposée, et d'imposer une paix, et le règne de la paix ; vous qui maintenez la paix par la force ; vous qui imposez la paix par la guerre; bello pacem qui imposuisti ; et qui savez que nulle paix n'est solide, n'est digne qu'imposée; que gardée par la guerre; l'arme au pied; vous qui faites la paix par les armes, imposée, maintenue par la force des armes. Latin, Romain, Français héritier de la voie romaine, castramétateur, vous qui savez ce que c'est que de frayer une route et d'asseoir un camp. De bâtir une route et de bâtir un camp. Vous qui savez ce que c'est que le désert, et une route à dos de chameau. Vous qui seul de nous avez entendu le silence. Dans des solitudes de trois et de quatre mois. Et qui ainsi avez gardé la pureté de votre âme. Vous qui avez encore votre première âme. Vous qui au besoin maintiendriez la culture par la force. Et au besoin, comme il faut, par la force
ado
Solountiir objecta
des armes. Vous qui seul aujourd'hui savez, seul dans ces temps modernes, ce que c'est que le silence enfin et d'écouter, de longs mois, le silence. Vous qui savez ce que c'est que la solitude de l'âme et qui seul de nous en avez mesuré, en avez pu mesurer la profondeur; vous qui seul de nous avez pu méditer dans des solitudes réelles, dans des créations solitaires ; vous qui contemplez des peuples enfants, des créations premières ; des natures premières ; nullement émoussées, nullement fatiguées ; vous qui avez entendu le silence de l'âme et qui ainsi avez gardé votre âme première ; nullement émoussée, nullement fatiguée ; Grec, fils de Grec, Breton, grand Français pour qui l'Iliade est vraiment un récit de guerres comme il y en a, et l'Odyssée un récit de voyages comme il y en a ; Français qui selon le rite antique, selon le rite grec, (hébraïque), (français) êtes nommé de votre père, et prénommé de votre grandpère ; vous par qui la culture et les lettres françaises figurent temporellement et aux confins géographiques et aux confins des héroïsmes militaires ; vous qui faites les seules inscriptions historiques dont nous sommes sûrs qu'elles se font en ce moment ; vous m'écriviez récemment, (mais il faut près de cinq semaines pour que ça vienne), (ici, de là-bas), homme au regard pur ; et au moins vous ne m'en voudrez pas, vous, mon grand ami, de penser à vous dans ces confessions. Vous êtes venu, vous, dans une des dernières contrées du monde, où l'on ait un peu pensé à V « histoire ». Vous êtes un i;xemple éclatant de ce que disait Barrés dans son Adieu à Moréas, le 2 avril de cette année 1910, au Cimetière du Père-Lachaise, que le romantique et le classique ne sont point forcément, ne sont point toujours des étran-
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gers l'un à l'autre, mais que le romantique peut, sous certaines conditions de culture, s'effectuer, s'achever, se couronner en classique.
Vous ne me pardonnez pas seulement, mon ami, de vous citer du Barrés; vous vous en réjouissez dans votre cœur. La séparation, dit admirablement Halévy dans ce si beau morceau d'histoire qu'est son apologie pour notre passé, — la séparation se fit en un instant. A l'intérieur de la bourgeoisie parisienne, — (de la bourgeoisie parisienne, mon cher Halévy, tout notre débat est là), — seule capable de saisir promptement une affaire si nombreuse en ses détails, subtile en ses nuances, chaque famille fut en peu de jours à son poste, sûre de ses manœuvres et retranchée derrière ses portes closes. Car Paris a ses familles comme Florence eut les siennes, et ses maisons non couronnées de tours n'en abritent pas moins des factions guerrières. Votre maison, mon enfant, était contre la maison de Barrés. Violemment contre. Mais dix ans plus tard dans ce court séjour que vous fîtes à Paris je sais combien vous l'aimez et admirez comme écrivain, combien vous aimée et admirez son œuvre ; et pendant ce court séjour que vous fîtes vous avez éprouvé par un acte, par le décernement d'un acte, combien il aimait votre livre. Je crois, disait Barrés le 2 avril de cette année, dans cette sorte de cérémonie antique païenne qu'il y eut, je crois que j'ai recueilli le testament littéraire de Moréas. C'était il y a peu de jours, dans cette chambre où nous venons pieusement de lever son corps. Il avait demandé qu'on nous laissât tout seuls, et la garde ellem.ème s'éloigna. Noim avons causé de ce qui lui tenait le plus au cœur, de littérature, et il m'a dit : « Il n'y a
Solvuntur objecta
pas de classiques et de romantiques... C'est des bêtises... Je regrette de n'être pas mieux portant pour t'expliquer... » Nous ne saurons jamais quels argum,ents se réservait de me donner Moréas, mais je suis de son avis; je crois qu'un sentiment dit romantique, s'il est mené à un degré supérieur de culture, prend un caractère classique. J'ai vu Moréas passer de l'une à l'autre esthétique, à mesure qu'il s'ennoblissait moralement, et je me rends compte qu'il a trouvé ses perfectionnements d'art dans son cœur assagi.
"N'ous entendrez parler souvent, mon ami, non point de cette esthétique nouvelle ; c'est plus qu'une esthétique nouvelle ; c'est simplement une reconnaissance poussée par un grand écrivain dans les profondeurs de l'esthétique éternelle. Sans aucun appareil dogmatique, sans aucun grossissement professoral vous avez reconnu là une de ces reconnaissances modestes profondes, une de ces propositions cardinales que l'on trouve dans un écrivain, et tout s'éclaire; les débats s'éclairent; soudain; les difficultés tombent; on les trouve, on trouve ces propositions, et on est tout saisi de les avoir trouvées. On les avait en dedans, depuis toujours, on les avait bien, on s'en servait, on vivait dessus, mais on ne se les était pas formulées. C'est une de ces quelques propositions cardinales autour de qui les positions tournent.
Ce -bon ordre, continuait Barrés, cette économie souveraine qui règne dans ses poèmes, c'est la simplicité qu'il mettait dans sa vie si digne et si claire; son lyrisme con<;entré, c'est une mâle pudeur; ses raccourcis, son
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style énergique, ses belles inversions , c'est de la bravoure; sa grâce fière, c'est la loyauté que nous aimions dans toutes ses mœurs.
Vous rencontrerez souvent, mon ami, cette proposition, cette distinction, cette reconnaissance. Vous pensez bien que je ne dis pas seulement que vous la retrouverez dans ma j)ropre pensée, que vous voulez bien suivre; vous la retrouverez dans la vôtre, vous serez tout surpris, tout saisi de la retrouver dans la vôtre. Vous le verrez, elle ne vous quittera plus. Que la différence, que la distance du classique au romantique est telle que par de la culture du romantique peut devenir du classique, s'acheminer, s'œuvrer, s'opérer en classique, culminer, s'achever, se couronner en classique. Vous la retrouverez partout dans la pensée commune. C'est une de ces propositions qui une fois posées, c'est une de ces découvertes qui une fois faites ne se perdent plus. On ne peut plus y revenir. Revenir sur elles, sur cet accroissement, sur cet acquêt. On ne peut plus les retirer. C'est une de ces quelques propositions simples, une de ces quelques découvertes simples que l'on peut nommer proprement des acquisitions. On ne peut plus s'en passer. Elles entrent dans la pensée commune, dans une sorte de trésor commun sur lequel tous nous veillons jalousement, dans cette perennis quaedam philosophia. Elles entrent, elles demeurent, sous la garde de tous, dans ce domaine commun de la pensée. Elles n'en sortent plus. Et on est tout surpris de les trouver à toutes les articulations. C'est une de ces propositions dont on ne peut pas se défaire.
Devenir classiques, messieurs, continuait Barrés,
Solvuntur objecta
c'est décidément détester toute surcharge, c'est atteindre à une délicatesse d'âme qui rejetant les m.ensonges, si aimuhles qu'ils se fassent, ne peut goûter que le vrai : c'est, en un m.ot, devenir plus honnête.
Quand vous nous reviendrez, mon enfant, vous me demanderez cette petite brochure jaune où Ton a publié cet adieu. Il m'est impossible de vous représenter l'impression qu'elle nous fit ici. C'est une sorte de poème d'une pureté, d'une puissance (d'évocation) sans doute inimitable. Et aussi d'une puissance de réalisation. Un très court poème. Une sorte d'élixir de poème. Un poème en prose d'anthologie d'une pureté parfaite, d'une fidélité, d'une piété, d'un classique, d'une rareté, d'une beauté parfaite, et non pas seulement d'une ordonnance parfaitement harmonieuse, mais d'un ordre même et d'ime organisation, d'une régulation parfaite. Un chef d'oeuvre, et une œuvre parfaitement harmonieuse. En ces quelques pages une réussite unique. 11 est dans les carrières des jours fortunés. Je me le rappelle comme si ce fût d'hier soir. Je n'avais point assisté à la cérémonie. Je n'étais point, vous le savez, im ami de Moréas. Les hommes de ma génération, hélas, le connaissaient déjà peu. Je rentrais le soir. Dans le coin de mon compartiment je commençais de lire le Temps. Quelque respect que nous ayons pour le Temps, vous savez qu'une colonne de journal nest point toujours ce qui met le mieux en valeur un poème, un discours ; une oraison, un adieu. On ne peut donc pas dire que j'étais surpris, disposé par la typographie, par quelque charme de typographie. Mes yeux couraient. Je tombai sur ces funérailles, sur ce disco*s. Les jours croissaient, on
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était en avril. Instantanément tout disparut. Et il n'y eut plus que cette pureté antique, ce poème antique, tout l'antique, tout le païen, tout le tragique, toute l'harmonie évoquée, présente, dans peut-être pas même une colonne de ce journal; d'aujourd'hui; mouillé des presses; que l'on vient d'acheter pour trois sous. Toute une élégie. Cœur de Français, écoutez encore cette phrase : J'ai vu Moréas marcher au côté de Verlaine. Mais déjà il se mettait en mesure de rejoindre Ronsard, Villon et Rutebeuf. Tout Homère était là, et l'ensevelissement et les funérailles des héros, et la mort des héros, tout Sophocle, et la mort des hommes mortels et les travaux et les jours.
Dans ces deux cents lignes, de prose, autant et plus qu'en un volume, autant et plus qu'en un livre, autant qu'en des vers, autant et plus qu'en un long poème.
Par quelle merveilleuse rencontre, mon enfant, c'est cela même que vous m'écrivez des confins de Mauritanie. C'est cela, c'est cet écho qui nous revient de si loin. Mais un écho si je puis dire lui-même originaire, un écho non parti, non lancé d'ici, un écho autonome. Un écho sans voix originaire, sans voix initiale. Que dans une matière romantique une pensée classique peut se mouvoir, Advre une vie classique, opérer une œuvre classique. Par une sorte de nucléation, de polarisation organique. Vous m'écriviez naguère et je recevais au commencement de cette semaine : Il m'apparalt que par exemple la mort de Violet (que je vous raconterm un' jour) vaut celle de Baudin et qu'elle remplit les conditions que vou$ assignez très justement à l'événement particulièrement historique. — Voici une terre qui est
Solvuntur objecta ;
parfaitement romantique et triplement r-omantiqiie : par sa nature, son aspect physique, par le \caractère de ses habitants et par l'action que nous y e^xerçons encore. Histoires de brigands, assassinats, ciombats épiques, pillages, sombres intrigues, tout cela fleurit ici comme dans son terrain naturel. Ainsi c'est ftn pleine nature romantique, en pleine vie romantique, dans uije terre romantique, sous un climat romantfque que vous poussez, que vous vivez, que vous concentrez, que vou% conduisez une pensée classique, que vous achemiuez, que vous achevez, que vous couronnez uiie pensée classique, une œuvre classique, cette œuvre cl&.ssique qu'est une vie et une pensée. C'est dans une msatière romantique qu'une pensée classique vient et s'effi^ctue, qu'une œuvre s'opère. Et tout conspire à cette impression. Les aspects du pays, qui ne sont guère « jolis j». ont cependant une beauté qui leur vient d'un tragique puissant, une beauté sans grâce, mais bizarre et monstrueuse comme un décor du second Faust. Des plaines sans eau de l'Agan, écrasées de soleil, du montuewt Tagant et de ses cirques de rochers noirs, des dunei^ sans fin de l'Aouker, du noir Assaba, toute vie s'est retirée aujourd'hui et il reste un rude squelette m.inéral où errent de pauvres tentes en poil de chameau et des troupeau.v nomades. Les Maures de ces contrées désolées sont parmi les plus rudes guerriers qui soient au m.onde. Ils nous l'ont fait sentir plus d'une fois, et nous le feront encore sentir, vraisemblablement. Cette noble et antique race qui se rattache à l'Orient mystique (il y a ici des « Chiites » que les guerres du premier- siècle de l'Islam avaient pourtant rejetés et confinés'. en Perse sur les bords de VEuphrate) et qui se ram.ifie i^ers l'Est
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jusqu'au delà de Tlmbouctou (les Kounta du Tagant s'échelonnent ainsi Jusqu'au Nord de la boucle du Niger) présente un échantillon d'humanité extrêmement évolué et où pourtant la simplicité des mœurs est restée grande, où l'ardeur du sang primitif est restée vierge. Ces gens, d'esprit très cultivé généralement, retors en politique, habiles dans la discussion, et qui, en religion, vont jusqu'au mysticisme le plus ardent (Cheickh el Ghaswâni dévore en ce moment un traité de mystique arabe sur la « prédestination » que lui a prêté le Capitaine commandant le Cercle), (n'est-ce point admirable, mon enfant, ce Capitaine français commandant le Cercle prêtant à Cheickh el Ghaswâni, qui le dévore, un traité de mystique arabe sur la « prédestination ». La France est une grande puissance musulmane, en Afrique. Quelle grande puissance elle serait, absolument, si elle était dans le monde, subsidiairement, une certaine puissance chrétienne. Mais voUà, que ferait-on au Capitaine commandant un Cercle qui prêterait aux peuples la Consolation internelle. Cela ne l'aiderait peut-être pas à passer chef de bataillon.) ces gens, tout en même temps, sont des gueux, vivent de guerres et de rapines, sont fiers comme des mendiants, ardents à l'action, braves et rusés. Jeunesse de cœur et vieillesse d'esprit, voilà la caractéristique générale.
C'est dans ce rude pays que nous avons essayé de nous installer par la force de nos armes, et c'est un des derniers où l'on fasse encore œuvre de soldat, (nous venons justement d'en découvrir un autre, mon ami, un nouveau, un deuxième, et il était temps; il était situé originairement entre Versailles et notre Lozère,
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au cœur de notre Hurepoix. Mais très rapidement il a gagné. Il s'est étendu un peu partout. Aujourd'hui il est situé un peu partout, pourvu qu'on prenne la précaution de s'élever d'abord d'au moins quelques mètres au-dessus de terre, c'est le pays de YAéroplanie, ce nouveau territoire (si je puis dire) militaire) où l'on vive militairement. Enfin, c'est une terre héroïque, pleine pour nous de nobles souvenirs, encore d'hier, toute chaude encore du sang français. Combien il est évident, et surabondamm.ent prouvé, que la France, (ici, mon ami, permettez-moi d'achever votre phrase), que la France, même dans son âge moderne, ne laissera peut-être pas perdre cette gloire guerrière, ne l'empêchera peut-être pas de devenir réalité historique.
Vous m'écriviez encore : Même ici, on a généralement peur de l'Éternité. Pourtant moins qu'ailleurs.
Vous m'écriviez encore : J'ai eu la chance, au début de mon séjour, de mener la vie errante qui plaît à mes goûts et est adaptée au pays. Depuis deux mois, je fais de la détention dans une Tériba (vous me répondrez si c'est bien une Tériba) de loo m,ètres carrés. Et pourtant la seule politique utile dans ce pays-ci est celle qui se fait dans la brousse, avec, comme auxiliaires, quelques bons mousquetons ga.
Vous qui connaissez la brousse et le bled, allons vous êtes bon. Vous en serez. Un jour vous serez mûr. Militaire je voHs prends, g^nest Psichari^ mon enfant, vous
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aussi vous serez de mon parti. C'est le grand parti. Ce n'est point encore ce grand parti des mé contemporains.
Dont Pesloûan fonda les premières assises.
C'est un parti plus proprement politique. Benda m'a bien opposé que nous serions mis, que ce parti serait amis en quarantaine ». Il fait toujours des objections.il oppose tout le temps. J'ai résolu une fois pour toutes de ne point m'arrêter à des considérations de cette nature. Je vais fonder le grand parti des hommes de quarante ans. Quelqu'un récemment m'a reconduit durement dans la catégorie, m'a ramené vivement dans la classe des hommes de quarante ans. J'en profite. Le vieux politicien profite de tout. Je fonde le parti des hommes de quarante ans. Le premier point de notre programme, et qui restera certainement le meilleur, sera que nous n'aurons plus jamais des matins triomphants.
Je fonde le parti des hommes de quarante ans. Vous en serez, Halévj'. On m'annonce de toutes parts des inscriptions.
Je suis, je reste votre dévoué