‹ Cahiers de la quinzaine (volume 4)Chapitre 7 sur 18 · III. — la maison m'appartient, je le ferai connaître · texte numérisé non relu

III. — la maison m'appartient, je le ferai connaître

connaître. — i.

i847-i86o TANTE MÉLITE

UNE DÉVOTE. — UN INTRIGANT. — SÉQUESTRATION ET PLAINTE. — PREMIER PROCÈS. — LE JUGEMENT. — MORT DE MADAME DE TUCÉ. — SECOND PROCÈS.

Une dévote. — Un intrigant. — Séquestration et plainte. — Premier procès. — Le jugement. — Mort de madame de Tucé. — Second procès.

Ma grand mère, Marie, Philippe, Aimée, Hué de Montaigu (i) était la dernière venue d'une famille de vingt et un enfants. Lourde charge pour un petit hobereau de pro\dnce ! Il semble que ses frères aient été comme elle très remarquables par l'énergie et l'activité. Les aînés s'en allèrent chercher fortune à Saint- Domingue et réussirent à souhait dans leurs entreprises. L'un d'eux avait gagné, dit-on, soixante mille livres de rentes. Mais tous furent massacrés dans la révolte des noirs.

Je n'ai pas connu mon grand père Louis de Tucé, mais à en juger d'après son portrait, c'est lui qui légua

(I) Née en 1:96.

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à ma mère et à mon frère Fernand les belles proportions du corps, la grâce du visage et l'élégance de la tournure, qualités précieuses, surtout lorsqu'elles sont unies à la bienveillance, à la loyauté et à la bravoure.

Louis aurait pu aspirer à la main des plus riches héritières du Vendômois, mais il leur préféra mademoiselle Aimée de Montaigu, et il eut raison. Celle-ci, à défaut d'une grosse dot, avait de l'intelligence et du cœur. La suite de ce récit en donnera la preuve.

Aimée avait de l'ordre et de la décision dans les affaires sérieuses, ce qui ne l'empêchait pas d'être gaie à l'occasion. Ses lettres étaient très goûtées pour leur verve spirituelle dans le petit cercle familial.

Peu de temps après la naissance du premier enfant de Louis de Tucé, mademoiselle Mélite de Tucé, sa sœur, lui écrivait :

Le Mans, ce 17 octobre i8i8.

. . . Un million de choses à Aimée. Je lui rappelle qu'elle me doit une réponse de vieille date. Elle l'a peut-être oublié, mais je ne l'en tiens pas quitte; j'ai trop de plaisir à recevoir ses lettres pour cela. Embrasse pour moi le gros poupon (i) que je crois bien malin.

J'espère vous voir tous à la Toussaint. Mille choses honnêtes à ces dames; maman vous embrasse tous les trois.

Adieu mon bon ami, ta lidelle amie et sœur,

Mélite DE Tucé

Louis de Tuoé mourut jeune (iSS^), laissant à sa veuve trois enfants : Adrien (né en 1817), le futur général de brigade, Louise notre mère (1822) et Noémi (i832), qui épousa M. Edouard-Charles d'Harcourt.

(i) Ce gros poupon devint général.

TANTE MELITE

Madame de Tucé faisait valoir elle-même quelques propriétés dispersées dans le Maine, le Perche et le Vendômois. Elle habitait d'ordinaire Fleurigny, jolie ^^lla qu'elle avait fait construire près de Montoire. A part son fils Adrien, je n'ai connu personne qui sût aussi bien commander et se faire obéir. Ma grand mère se tenait très droite; sa démarche était un peu saccadée ; elle montrait quelque raideur, aussi bien dans le langage que dans le maintien, mais la droiture et la profonde bonté de ses actes faisaient vite oublier ce que ses façons pouvaient avoir d'un peu autoritaire. Active, énergique, n'hésitant jamais, étonnamment vivante, elle était toujours prête à soigner les malades et à secourir ceux qui se trouvaient dans le besoin; mais cela sans la moindre sensiblerie. Impitoyable pour les paresseux et les débauchés, elle assistait ceux-là seuls qui méritaient son estime.

Elle trouvait regrettable de voir les particuliers et l'État prodiguer des sommes énormes pour essayer, bien vainement d'ailleurs, de prolonger les souffrances de quelques incurables, d'idiots, souvent vicieux ou criminels, (i) tandis que sottement, ils laissent s'étioler dans la misère les enfants les plus beaux et les plus sains, nés de parents honnêtes.

La vie de madame de Tucé s'est écoulée sans événements bien notables, mais sa belle-sœur Mélite fut victime d'une odieuse séquestration. Je viens de retrouver quelques lettres de ma grand mère qui racon-

(i) M. Hrouardel racontait souvent que l'entretien et la garde d'un condamné à la Nouvelle-Calédonie revient à cinq mille Irancs par an.

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tent en détail toutes les péripéties de cette étrange aventure.

Mademoiselle Mélite de Tucé ne s'était pas mariée. En vieillissant, elle devint très pieuse et prit pour directeur de conscience l'abbé Lottin, prédicateur en renom, homme instruit, intelligent, mais peu scrupuleux. La fortune de sa pénitente était une belle proie, il ne négligea rien pour s'en emparer. Flattant d'abord les petites manies de la \'ieille fille, il lui témoignait le plus grand respect; mais d'autre part, il cultivait avec soin les scrupules de sa conscience timorée, et finit par prendre sur sa volonté un grand ascendant.

Madame de Tucé avait trop d'esprit pour ne pas deviner le but auquel tendait le bon apôtre. Elle se préoccupait de l'avenir de ses enfants, héritiers naturels de leur tante. Bientôt, si elle n'y prenait garde, ces belles propriétés, restées dans la famille depuis le quinzième siècle, allaient passer aux mains des Jésuites, maîtres dans l'art de capter les fortunes. Elle se décida à porter plainte, (i)

On verra avec quelle étonnante précision ses lettres enregistrent les émotions successives, par lesquelles a passé l'âme d'une mère qui se dévoue tout entière à ses enfants :

C'est d'abord l'attente anxieuse, l'impatience devant les lenteurs de la procédure; les longueurs un peu fastidieuses du début ne sont que l'image fidèle de la réalité dans presque tous les procès. Puis, le jugement rendu, soudain les événements se précipitent; la phrase se moule exactement sur le rythme affectif, elle se hâte ; le

(i) .Mars 1849, puis novembre 1854.

TANTE MÉLITE

Style est haché en petites phrases courtes, haletantes, toutes vibrantes d'émotion. Madame de Tucé frappe les coquins à coups redoublés, et les fouaille avec une singulière vigueur*

Mémoire adressé par madame de Tucé au Procureur Général : (i)

« Ma belle-sœur, mademoiselle Mélite de Tucé, demeurait au Mans, au milieu de sa famille, qui l'entourait des soins et de l'affection que commandent les liens du sang.

Un prêtre intrigant et astucieux, l'abbé Lollin, ayant pris la direction spirituelle de mademoiselle de Tucé, eut bientôt acquis assez de crédit auprès d'elle, pour obtenir de s'installer comme pensionnaire dans sa maison. Peu à peu, son empire s'est accru à tel point qu'il s'est emparé de la gestion de sa fortune, de la disposition de ses faveurs et de la liberté de ses actions.

Ne se trouvant pas assez commodément dans l'appartement qui lui avait été désigné, l'abbé essaya de tous ceux «le la maison, et Unit par exiger celui qu'occupait mademoiselle de Tucé. Elle fut obligée de se réfugier dans une espèce de mansarde. L'année d'après, Tabbé s'empara du salon de compagnie, pour y placer sa bibliothèque et en fit son cabinet. Mademoiselle de Tucé se trouvait donc réduite à sa petite chambre et à une triste petite salle à manger, excessivement froide et incommode pour recevoir.

Lorsqu'en i844, M. Milliet quitta le service et vint se fixer au Mans, ma belle-sœur en éprouva une vraie satisfaction. Elle se réjouit avec toute notre famille et nos amis de cette décision, et son afîection poiu" Louise parut se raviver. Elle allait souvent chez ma fille et lui avouait en confidence ses contrariétés. L'abbé n'osa pas tout d'abord

(i) Mars 1849.

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travailler ouvertement contre nous près de mademoiselle de Tucé. Il se contenta de remplir la maison de ses confrères, afin d'éloigner par leur présence les visites de la nièce. Mélite se plaignait à ses amies qu'on la privât de recevoir ses parents. En effet, ma belle-sœur, chez laquelle nous dînions précédemment une fois par semaine, ne nous invitait plus qu'une fois par mois. Puis, de tout un hiver, je n'y ai diné qu'une seule fois. Mais elle avait table ouverte, et tous les jeudis, se tenaient chez elle des réunions de prêtres qu'il fallait régaler. La dépense était énorme et dépassait les revenus de mademoiselle de Tucé ; en un an, elle dut emprunter i.3oo francs à ses fermiers. Ce n'était assurément pas pour elle, il ne lui restait plus de quoi se vêtir convenablement, mais pour les nombreux con^^ve8 de M. Lottin.

La présence de madame Milliet gênait beaucoup l'abbé. Lorsque le voyage du Daupliiné fut décidé pour mai i845, le moment parut ojjportun. L'abbé fit venir aussitôt une nommée Pauline, qui ne se lit pas attendre et ai'riva même avant le départ de madame Milliet. La séparation était pénible pour mademoiselle Mélite; on présumait bien que l'adroite fille qui venait la consoler, trouverait moyen d'acquérir des droits à sa confiance et à son amitié. Mademoiselle Pauline fit des neuvaines pour demander au ciel que madame Milliet fît un bon voyage. »

Mademoiselle de Tucé resta en correspondance avec sa nièce, mais souvent c'était ji'abbé qui tenait la plume :

L'abbé Lotlin à madame Milliet

Le Mans, le premier septembre i843.

Madame, Mademoiselle Mélite de Tucé me prie de vous répondre pour elle, et j'accepte bien volontiers, car je vous assure que c'est pour moi un vrai plaisir que de pouvoir m'entretenir avec vous quelques instants...

ÏANTK MELITE

Votre tante est à peu près telle que vous l'avez laissée. Sa santé n'est ni forte ni florissante. Il y a de temps en temps quelques indispositions légères, mais aucune ne l'a forcée à garder le lit ou la chambre, même un seul jour. Mais mademoiselle de Tucé est devenue très sensible, très impressionnable. Elle l'a toujours été, mais moins qu'elle ne l'est maintenant, quoique je ne m'aperçoive pas qu'il y ait de changeraient depuis votre départ. La moindre contrariété lui fait beaucoup de peine. Elle pleure, elle se décourage, elle se rend ainsi malade. Malheureusement, il y a de petites contrariétés domestiques dont je ne puis pas toujours la préserver. Elle a deux filles qui ne sont pas ce qu'il faudrait (l'abbé voulait remplacer ces fidèles servantes). Adèle surtout l'exerce beaucoup avec sa mauvaise tête. Quand sa mauvaise humeur la lîrend, c'est tout une tempête d'insolences, tempête qui, comme la révolution de Juillet, dure trois jours, ou à peu près; et cela revient plus souvent que tous les rùois. Déjà plusieurs fois, je me suis proposé pour mettre le holà : mais alors, mademoiselle de Tucé se laisse attendrir de compassion et, dans la crainte que cette pauvre fille ne devienne tout à fait malheureuse, elle ne peut consentir à me laisser faire ou dire ce qui serait nécessaire pour faire entendre raison. Je suis donc réduit à faire des représentations, qui ne suffisent point, quelque justes qu'elles soient, vis-à-vis d'une personne qui, déraisonnant parfois complètement, ne peut être bien conduite que par autorité. Voilà, madame, ce qui fait le plus de mal à votre tante, dans ce moment-ci.

Tout ce mois, nous allons avoir nombreuse compagnie; c'est vendredi prochain que nous arrivent madame d'Augustin et madame de Villedieu, avec son fils et avec deux de ses demoiselles... Il en résultera bien quelques embarras pour votre tante. Néanmoins, il est possible que cela ne lui fasse pas de mal. Mais il est regrettable pour elle que vous ne soyez pas au Mans. Vous lui eussiez été dans cette circonstance d'un grand secours. Elle se serait souvent adressée à vous, avec amitié et confiance, pour occuper et distraire sa société. Car elle ne cesse de me répéter : M Louise était devenue pour moi une véritable amie. C'est

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« un malheur pour moi, qu'elle soit si loin (i) et pour si « longtemps. »

Noémi est devenue plus sage. Ses maîtresses sont contentes d'elle, et elle a remporté un ou deux prix.

Après avoir raconté l'histoire d'une grosse faillite qui mettait en émoi la ville du Mans, l'abbé reprend :

Vous voyez, madame, que je vous parle avec abandon et bonhommie, et en toute confiance. J'ai pourtant, à cette occasion, une prière à vous faire, et c'est mademoiselle de Tucé, à qui je donne lecture de ma lettre, qui m'y fait penser : Nous désirons, mademoiselle de Tucé et moi, que vous n'entreteniez point madame de Tucé, et cfue vous ne parliez point devant vos domestiques de ce que je vous dis d'Adèle. Cela pourrait être rapporté, et alors il ne pourrait en résulter que du mal, sans aucun bien. C'est une chose de famille, et je compte sur votre prudence.

C'est mal à moi de ne vous avoir entretenue que du Mans. J'aurais pourtant eu bien du plaisir à vous parler de vous et de M. Milliet, et de vos intéressants petits enfants. Êtes-vous encore souffrante? Ces vilains maux de dents et de tète n'ont rien de dangereux heureusement, mais ils sont fort importuns, et ne laissent pas de faire souffrir. Je plains toujours beaucoup ceux qui en sont atteints, et j'apprendrai avec grai\d plaisir que vous en soyez entièrement débarrassée.

Je ne vous dis rien de plus de mademoiselle de Tucé. Elle vous écrira elle-même dans la quinzaine. Je vous prie de ne pas m'oublier auprès de M. Milliet, et j'embrasse de tout mon cœur vos trois gentils petits enfants. (2)

J'ai l'honneur d'être, avec un respectueux dévouement, madame, votre serviteur.

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