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AOUT-SEPTEMBRE

Premier tableau : une Hamadryade. — Orsel et Perrin. — Second voyage en Italie. — Luini à Milan et à Saronno. — Lettres de deux jeunes artistes. — Métaphysique enfantine.

Pendant l'été de 1868, Paul M. resta à Paris pour travailler à son premier tableau, représentant une Hamadryade. Sa mère et ses sœurs étaient allées à Genève; son père se reposait à la Colonie de Condé.

Paul M. à sa sœur Louise

Paris, 10 août 68.

Je suis allé chez M. Gleyre et je l'attends demain. Peutêtre l'attendrai-j e longtemps. Je lui ai fait une longue visite et j'avais grand plaisir à l'entendre parler d'art. Mais il est très spirituel, très moqueiir, et moi je suis tellement intimidé que je dois lui paraître bête comme une oie.

Il vient de terminer deux petits tableaux charmants. L'un représente deux jeunes femmes grecques qui baignent un enfant dans une grande coupe en marbre rouge. Au fond l'on aperçoit des arbres, entre les colonnes d'un beau portique ionique. L'autre tableau, c'est une femme vue de dos qui joue de la double flûte, réplique d'une des figures de son panneau décoratif Minerve et les Grâces. Le site est d'une fraîcheur ravissante, solitaire sans rien de sombre;

voj-age d'études

l'on voudrait s'arrêter au pied de ces beaux rochers gris et écouter... La jeune fille joue ses plus doux airs à un oiseau bleu, perché sur la branche d'un platane : « l'oiseau bleu de la jeunesse » m'a expliqué M. Gleyre. Il aime à cacher une idée poétique dans sa peinture, et de tous les sentiments nobles ou tendres qu'il sait exprimer avec tant de charme, il y en a un qu'il s'est plu à varier de mille manières, c'est le doux regret des belles années. Le premier tableau s'en va en Amérique, quel dommage! L'autre a été acheté par Goupil; nous en aurons au moins la photographie.

M. Gleyre doit venir demain me donner une consultation pour « ma lîlle ». Je voudrais qu'il vienne, et pourtant je ne l'attends qu'en tremblant. La malade conserve encore des traces de son torticolis et j'ai afl'aire à un terrible médecin. S'il allait lui couper bras ou jambes, s'il allait lui couper la tête! J'en frémis. — Je compte passer l'hiver prochain en Italie; si mon tableau n'est pas prêt, eh bien, l'exposition de 1869 devra se résigner à s'en passer. M. Gleyre m'approuve. Chaque année, après le Salon, un bon bain d'Italie pour se laver les idées, cela doit être très sain.

Paul à sa jeune sœur

Paris, i5 août 08.

Rien de nouveau à t'annoncer, sinon des choses très tristes : D'abord le trépas funeste d'un des poissons de ton aquarium, puis la perte douloureuse d'une de tes anguilles, décédés tous deux un jour d'orage. Que veux-tu?... Ils étaient nés mortels !

Comme j'aurais dû m'y attendre, M. Gleyre n'est pas venu; il m'aura sans doute encore oublié. J'irai demain chez M. Perrin. J'ai grand besoin de conseils, car je ne sais vraiment plus ce que je fais.

Paris, même date.

Cher père.

Le jour est si gris et si triste que mes idées se mettent à

l'unisson, et mon tableau ne me semble pas un chef-d'œuvre.

M. Perrin doit venir le voir, je tremble d'avance. Ce qu'il

m'a dit n'est pas fait pour ni'encourager : il croit que mon

talent sera comme une porte entrebaillée qui peu à peu se

MILAN

referme. Modestie à part, il me semble pourtant que je suis plutôt en progrès ; je ne tombe pas encore en enfance. Mais, tu le sais, M. Perrin a des principes très exclusifs, et avec lesquels il ne faudrait pas plaisanter. Quoique je ne partage pas entièrement sa manière de voir (surtout quand il dit que je suis une porte entrebaillée), ses idées n'en sont pas moins dignes d'être méditées. J'aurais bien des choses à lui répondre, mais mon âge ne me permet pas de discuter avec lui. — Son système est un singulier mélange d'idées philosophiques et religieuses, qu'il pousse en peinture jusqu'au rébus allégorique, jointes à une sorte de réalisme excessif. Il n'admet pas, par exemple, que je prenne deux modèles pour mon Hamadryade ; il faut en choisir un et le copier avec une exactitude rigoureuse, qualités et défauts. Courbet n'aurait pas parlé autrement. — J'ai doucement objecté qu'une Hamadryade ne me semblait pas devoir ressembler au premier modèle venu. — « Alors, il ne fallait pas choisir ce sujetlà!» — Peut-être a-t-il raison, (i) Iln'est permis qu'à un maître siii' de lui-même, d'oser faire sortir de son cerveau une idée armée de toutes pièces. Si je continuais dans la voie idéaliste où je me suis un peu follement engagé, je tomberais bientôt dans la manière. C'est toujours à la nature qu'il faut revenir et, comme Antée, on perd vite ses forces, quand le sol vient à manquer sous les pas. (2) Je crois pourtant

(1) Il avait raison.

(a) J'ai repris la mcme idée dans des vers intitulés :

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