‹ Cahiers de la quinzaine (volume 5)Chapitre 2 sur 33 · L'ART RÉALISTE · texte numérisé non relu

L'ART RÉALISTE

L'idéal est bien loin, le réel est ^^vaut. Observe avec amour et, dans ton humble sphère, Creuse droit ton sillon et tâche à le parfaire. Du fumier surgira le lis pur et l'eafaut.

Ne t'abandonne pas au rêve inconsistant :

L'art ressemble au Géant, puissant fils de la Terre :

S'il cesse de puiser dans le sein de sa mère

Une force nouvelle, U succonibe à l'instant.

Sois simple et ne mens pas. Tout est vrai dans Homère ; Imite le héros qui tua la Chimère, Nourris-toi de science et de réalité.

L'art (jrec transfigura les laideurs du vieux monde : Pégase sort du sang de la Gorgone immonde, De l'horrible peut naître une pure beauté.

voyage d'études

que la liberté et la puissance d'imaginer restent les plus beaux privilèges de l'artiste. — Comme Orsel, M. Perrin fait bon marche de l'instinct, du sentiment et de l'imagination créatrice. Pour lui le Beau est un^ chose qui se raisonne et s'analyse; le peintre doit tout peser, tout calculer, tout vouloir. La volonté, c'est la grande qualité d'Orsel ; elle lui a sufli pour produire des œuvres qui, à coup sûr, ne sont pas banales, car elles manifestent une haute intelligence, un travail opiniâtre, une grande science et une rare énergie; mais elles restent figées; il leur manque cette vie chaude, ce charme indélinissable qui échappera toujours à l'analyse.

Les idées de M. Gleyre sont bien plus larges, quoique aussi très singulières. Il m'est impossible de deviner d'avance son opinion. Quel dommage qu'un homme de tant de goût et de si bon conseil prenne si peu d'intérêt à ce que je lais. Il m'avait promis de venir et n'est pas venu. Maintenant il est en Suisse.

J'espère pouvoir partir pour l'Italie aussitôt après le retour de maman.

Félix Milite t à son Jils

La Colonie, ao août 68.

Je regrette pour toi, mon cher ami, que Gleyre soit parti sans voir ton tableau, mais surtout qu'il ne prenne pas plus d'intérêt à un élève qui lui est resté fidèle (i) et qui, je l'espère, lui fera honneur un jour.

Je ne partage pas, tu le penses bien, l'opinion mal sonnante de M. Perrin à ton égard, et ce que tu me dis de ses théories m'étonne au dernier point... Je vois avec plaisir que lu n'çs pas tenté de mordre à son système réaliste. Quant À Orsel, si, à la volonté qui a fait sa force, il eût joint ce je ne sais quoi qu'on appelle sentiment artistique, ou mieux inspiration, il eût été un plus grand peintre. Le travail, le raisonnement, l'analyse sont des qua-

(i) Au moment de la Tondation des ateliers gratuits et officiels de j'Ecoh' des Heaux-Arts.

MILAN

liU^s excellentes et m^nie nécessaires, mais n'excluent ni ne remplacent l'imagination, c'est-à-dire In force «reatrice... Une (les <{ualites les plus précieuses de l'artiste c'est de manjupr i\ son coin ses «ruvrcs, moins par le faire <jue par l'expression profonde de son sentiment.

Laissant mon tahleau înaolicvt^, je me décidai à partir pour un vovnge d'étudos en Italie. — Alors comnioiiçu une lonj^uo correspondance entre ma mère, ma stt>ur et moi. Dans les extraits que j'en donne ici, on excusera l'orgueil maternel, — m«îme exag«5ré, il conserve toujours quelque chose de touchant, — la vanité ingénue «l'une lillette de i3 ou i4 ans et le Ion doctoral du jeune professeur. Celte assurance est de leur Age. Il ne faut pas reprocher trop sévèrement aux artistes la eonllanc»^ qu'ils ont en eux-mêmes, c'est un précieux stimulant pour le travail. Il est si bon de croire et d'espérer! Si un peintre n'avait pas d'illusions an début de sa carrière, il ne ferait jamais rien.

Ma mère me vinani un peu découragé, m'écrivait :

Paris, sept. 6S.

... Je suis allée dans ton atelier arroser tes petits chênes; je ne puis te dire quelle honne impression m'a fuite ton Hainadryade; la tète est charmante; le petit élargissement des épaules l'a rendue bien mieux portante: elle peut attendre ton retour en toute sécurité, lu la reverras avec grand plaisir.

Paul à sa mère

Milan, sept. 68.

... Ce ipie tu me dis de mot\ Hamadryade m'a fait plaisir, quoique je luiche très bien que tu en parles ainsi pour me

tfSÊàTK «OHEUÇR- Tavais ^ b<ia.it»- ^i.t^ni.nna. -»! ci est icja lyviqne <'.&n»«; tant cfe jppn:, ;n u: le iiiaiivais*^s... raHiRns voiila ncuinOTïr qiie le au. peut kX:^^. >îrrasFtc. et pejrwmmiler lan» une dgnrR itteaie les impr^saiona ijne .V.nmn-^» lu :'mut te» bnia. Maia cnmment vous e-îpiiiiiTer îïjiit îMa ■ liî» impr-îssums sont rihoses «ibtiles; eilt^s irt fsViaent. » .' maiV'Hî -ît * ■'.f apor^nt ités ru m esaaie le les fifirmuii-r 1^ .ilîeratfîur ae sait na:-. '.f.'.\:.^.v ^ans oanles, \r p«nr^T?t «1 t!intrîïLr«; 'TUi "^oit "- pins

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MILAN

nient il n'a pas échappé à l'influenco de Léonard, — comment so sonslraire A la domination «l'nn toi génies? — II Ini a souvent emprunté quelques traits de son idéal de beauté : les types de ses Jeunes femmes et de ses adolescents sont exquis de délicatesse; mais les dilTércnces sauteni aux yeux, et je m'étonne (jne des connaisseurs aient pu attribuer si longtemps au Vinci certaines œuvres de Lnini, connue la Modestie et la Vuniti', par exi^mple.

Léonard c'est le désir inassouvi, l'espril inquiet que rien ne saurait satisfaire. N'est-ce pas lui ([ui a dit : « J'ai pleuré ce que j'ai désiré, dés qn«> je l'eus. » I/Anui de Luini est calme, heureuse et sereine, un peu moins ingénue peut-être que celle de Fra Angelico, mais sans la moindre al1V>teri(\ Chez lui, connue che/. Raphaël, la grâce est |)rimesautiére et naturelle. Ses œuvres sont nées sans elTort, sans hésitation, sans recherche; ce sont les (leurs et les fruits nécessaires de son génie. De là une sorte d'allégresse dans la fécondité <pii nous charme. Luini n'est jamais violent, ni fougueux, ni sublime, ni même voluptueux; il est calme et «loux; il est tendre, mais sans aucune langueur, sans ancun(^ fièvre; il n'est pas suave, — je voudrais réserver ce mot pour caractériser les peintures de Corrège. Son sourire n'a rien de mystérieux, ni de pervers.

Ses compositions présentent une inépuisable variété d'attitudes et d'arrangements imprévus, parce qu'il s'inspire directement de la nature. Il n'a aucun préjugé d'école, il dédaigne celte symétrie, cette pondération savante mais artificielle qui a été lixée en formules académiques. L'exécution de ses peintures est aussi toute spontanée, simple <'l franche, bien éloignée de la

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profondeur subtile et des raffinements compliqués de Léonard.

Combien j'aurais été heureux de vivre auprès de pareils maîtres, de me laisser diriger par eux! je les aurais aidés dans leurs travaux avec la plus entière humilité, avec la plus complète abnégation, parce que je devine, à travers leurs peintures, de belles âmes loyales.

J'ai fait un croquis d'après un chai-mant tableau de Luini, assez peu connu, représentant l'Ivresse de Noé. C'est admirable de clarté, de simplicité et de naturel.

Au monastère de Saint-Maurice Majeur, Luini a peint une série de grandes fresques, avec de nombreuses ligures de saintes, dont le style rappelle celui des délia Robbia. Même lorsqu'il est négligé, son dessin conserve toujours la saveur des choses vues; il a quelque chose de joyeux et de jeune, une liberté, une facilité, une souplesse d'exécution qu'on peut résumer d'un mot, la" vie.

A mon sens, ces qualités placent les fresques de Luini au-dessus des froides ordonnances, des savantes combinaisons de lignes, selon lesquelles Fra Bartolommeo a trop souvent disposé des mannequins. Luini s'inspire directement de la nature ; il ig-nore ces pratiques conventionnelles, ces artifices par lesquels certains artistes essaient de suppléer aux défaillances de leur imagination.

Le procédé rapide de la fresque (la nécessité de peindre un morceau sur l'enduit pendant qu'il est frais et l'impossibilité des retouches) oblige à une grande simplification. De là une largeur du faire qui réagit sur la conception et relève les sujets les plus familiers. Trois jeunes filles jouant à la main chaude, peintes par Luini, n'éveillent en rien l'idée d'un sujet de genre, mais celle d'une œuvre de grand style.

MILAN

Paul M. à sa mère

Milan, septembre 68.

L'exposition de tableaux modernes est pitoyable. Le public tombe en extase devant cette peinture commerciale, faite pour plaire à des sauvages ou à des épiciers enrichis. Dans les comptes rendus des journaux, pas une critique, pas une réserve, pas un conseil. 11 faut croire que cet artlà répond à l'idéal du pays. Cependant la race milanaise semble pleine d'intelligence, de linesse et de distinction. Les femmes ont de beaux traits, de grands yeux noirs superbes, et un teint d'un certain gris mat d'une délicatesse admirable. Les uniformes militaires sont très beaux, mais les jeunes officiers qui les portent se pavanent d'une façon bien prétentieuse. Avec leur pantalon collant et leur poitrine rembourrée, ils ont toujours l'air d'être en scène et de s'apprêter à chanter quelque cavatine. C'est sans doute le même désir de paraître qui inspire à leurs artistes cette peinture voyante et criarde, ces gestes de théâtre et ces expressions outrées.

... Je n'ai qu'un livre dans ma valise, mais- il fait m.es délices, c'est le gros volume de Vasari Vite de' Pittori; c'est mon bréviaire. Je le lis en wagon et toutes les fois que je puis prendre un moment de repos. Malgré quelques erreurs que relèvent les érudits, ce livre reste infiniment précieux, indispensable à consulter, tout plein d'anecdotes vivantes, d'informations consciencieusement recueillies et de réflexions judicieuses.

Paul M. à sa sœur Louise

MUan.

Tu devines avec quelle émotion, avec quel respect pieux je suis entré pour la première fois dans le réfectoire de Sainte-Marie des Grâces, où Léonard a peint sa fameuse Cène.

Les moines et les soldats ont fait subir au chef-d'œuvre de nombreuses mutilations ; il est à moitié détruit. Heureusement pourtant les dernières restaurations ont consisté

çoj'age d'études

à faire disparaître les odieuses retouches qui l'avaient souillé.

Le maître a choisi le moment où le Christ prononce cette accusation terrible : « Un de vous me trahira. » Il parle sans amertume, attristé mais résigné. Les apôtres s'étonnent et s'indignent; ils protestent; leurs visages et leurs gestes disent avec énergie les sentiments divers qui les animent; peut-être les disent-ils un peu trop. Chez les maîtres primitifs, des attitudes simples et graves mar- ((uaienl une sorte de consternation silencieuse, plus émouvante qu'une gesticulation de sourds-muets. Sans doute l'artiste a craint de n'être pas compris, mais la mimique est un langage qui manque parfois de précision. Un apôtre, par exemple, — le second à la droite du spectateur, — semble plutôt troublé qu'indigné; son regard oblique, dont la direction est contraire au mouvement de la tête, suggère l'idée de l'hj'pocrisie, et plus d'un spectateur a pris ce personnage pour Judas. Cependant le véritable traître tient une bourse, prix de sa trahison. Tu le vois, cet attribut n'était pas inutile, malgré ce qu'il a de conventionnel et d'un peu naïf. Judas est un criminel andurci, son visage n'exprime aucun remords, ses traits ne sont d'ailleurs ni plus accentués, ni plus tom-mentés que ceux des autres apôtres, qui presque tous ont les grands nez aquilins d'une des races de la nation juive.

Léonard de Vinci, voulant donner à chacune des têtes un caractère très individuel, a dessiné dans ce but de nombreuses études qui sont admirables. Quant à la tête idéale du Christ, il faut en voir le merveilleux crayon. C'est, je crois, la plus belle tête de Christ qui soit au monde, c'est du moins la plus émouvante, la plus profondément pathétique. Une majesté simple, une douceur divine, une ineffable résignation se lisent sur ce noble visage douloureux. Jamais Rembrandt lui-même n'a créé une image plus sincèrement émue, et ce chef-d'œuvre est la meilleure réponse à ceux qui ne veulent voir en Léonard qu'un artiste d'une haute intelligence.

A côté de ces qualités supérieures du sentiment et de l'expression, j'ai encore admiré dans le Cenacolo l'art de la

perspective. Les lignes du plafond, celles du parquet et de la table, tout ramène invinciblement l'attention vers la tête du Christ.

Paul M. à sa mère

Milan.

Me voici revenu à Luini. J'ai toujours regretté la perte irrémédiable des chefs-d'œuvre de la peinture grecque; eh bien, Luini nous en donne peut-être une idée. Il n'a pas la puissance grandiose de Michel-Ange, ni cette intensité de vie nerveuse qui chez Léonard vous remue jusqu'à la moelle des os; toujours calme, exempt de la lièvre moderne, il conserve le charme de la simplicité et de la sincérité, avec cette santé robuste de la pensée, que l'art a si rarement connue depuis les Grecs.

Il y a au Musée Bréra une petite fresque célèbre et charmante représentant sainte Catherine d'Alexandrie portée par les Anges au mont Sinaï. L'invention en est si heureuse qu'on ne peut l'oublier. La sainte semble dormir, chastement enveloppée dans un grand manteau, et les anges qui l'emportent respectueusement ont un sourire plein de mystère. Ce beau groupe flotte en silence dans un ciel d'un blanc laiteux, au-dessus d'un sarcophage décoré de deux sirènes en bas-relief. Ces êtres amphibies symbolisent la double vie des hommes, celle que nous connaissons sur la terre, la vie réelle, et l'autre (?).

Toujours à Bréra, un délicieux fragment de fresque nous montre Joseph et Marie se rendant joyeusement au temple. Ils sont jeunes tous les deux et se tiennent amicalement par la main. Cela est plein de tendresse aimable et vraie, d'un sentiment très personnel, très humain. Et comme c'est loin de l'austérité sombre des Byzantins et des traditions orthodoxes!

De nos jours quelques artistes de grand talent (tels que Cazin) cherchent à rajeunir les sujets bibliques, en y introduisant des détails" de costumes empruntés à la vie contemporaine; mais c'est par ignorance que les primitifs ont eu cette hardiesse; aujourd'hui ces ana-

voj'age d'études

chronisraes nous choqueut comme une fausse naïveté; ils sont en contradiction avec ce que tout le monde sait.

Les fresques ont beaucoup pâli. Les draperies avaient peut-être autrefois des couleurs plus vives ; le temps et la poussière leur ont donné des tons fins et délicats qui rappellent le plein air. Dans la nature les ombres reflétées par le ciel sont grises ; dans les tableaux à l'huile, elles ont souvent jauni ou noirci. A l'époque romantique, on admirait beaucoup ces tons de vieilles pipes culottées ; l'idéal était alors de faire « chaud de ton et vigoureux de forme », et la mode était de peindre à la sauce brune. Aujourd'hui le goût a changé ; à rimitation des fresques, et aussi grâce à mon maître et ami Puvis de Chavannes, on cherche les tons mats et clairs. Mais comme tout progrès dégénère en formules, je crains que bientôt on en vienne à peindre à la sauce blanche, (i)

Paul M. à sa mère

Milan.

Lundi dernier je suis allé à Saronno par une pluie battante. Le pays est bien cultivé, mais peu pittoresque ; c'est un vaste jardin potager, planté régulièrement de mûriers où grimpent des vignes. On comprend que ces grasses et riches contrées aient attiré tant de fois les rapaces envahisseurs.

A l'époque de la Renaissance, les moindres bourgades bâtissaient à l'envi de jolies églises, pas religieuses du tout, ni grandioses, ni sévères, mais d'un style charmant et délicat, librement inspiré de l'antique. L'église de Saronno est attribuée à Bramante, et elle est digne d'un tel maître. Les peintures qui la décorent sont un véritable trésor. En face

(i) Je ne pouvais pas prévoir la peinture irisée aujourd'hui à la mode.

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de ces délicieuses fresques, peintes par Luini dans sa verte vieillesse, j'ai cessé de mettre des réserves à mon admiration.

11 y a là un Jésus au milieu des docteurs et surtout un Mariage de la Vierge! Que t'en dirai-je? Si j'avais le prix de Rome, je ferais une demande pour être chargé de le copier. Je me suis mis à dessiner avec tant d'ardeur que j'en avais la fièvre. La pluie continuait de tomber par torrents, le ciel était tout noir, on n'y voyait goutte, n'importe! je dessinais toujours. Mes croqviis ne valent rien ; j'en ai fait sept dans ma journée, ce qui est absurde, mais je ne donnerais pas pour beaucoup le plaisir que j'ai éprouvé ni le souvenir qui m'en reste.

Dans ces peintures tous les personnages semblent être des portraits. Un beau vieillard à barbe blanche passe pour représenter Luini lui-même.

Je suis au mieux avec le sacristain, auquel je n'ai pas oublié de graisser la patte ; il a été très obligeant et m'a permis de travailler même pendant la messe. J'étais à côté du curé et nous faisions chacun notre besogne bien consciencieusement, au grand ébahissement des fidèles plus occupés peut-être de mes croquis que des patenôtres de mon voisin.

La coupole de l'église de Saronno est peinte par Gaudenzio Ferrari, rival un peu inférieur de Luini, et brillant coloriste. Je ne savais pas qu'on fût si gai dans le Paradis. Figure-toi un grouillant fouillis d'anges et de chérubins qui chantent et jouent de divers instruments. Ils y vont de tout cœur, avec un entrain incroyable et doivent faire un vacarme assourdissant. C'est un tutti à grand orchestre : les cuivres rugissent, les clarinettes nasillent, les petites flûtes gazouillent, les harpes lancent au ciel leurs arpèges enthousiastes, violes et violons, luths, guitares et mandolines accompagnent de pizzicati joyeux les fioritures suraiguës des petits soprani célestes qui braillent à gorge déployée : Hosannal Gloria in excelsis! Et les bassons de ronronner, tandis que triangles et cymbales accentuent avec vigueur le rythme rapide de cet allegro endiablé. — Tout cela n'est peut-être pas très paradisiaque, ni même d'un sentiment très élevé, c'est bien un peu

voyage d'études

ATilgaire, mais si vivant, si plein de fraîcheur, charmant en somme!

El dire qu'il n'existe pas encore de photographies d'après ces chefs-d'œuvre !

Madame Milliet à son fds

La Colonie, 21 septembre 68.

... Louise dessine pendant deux heiu-es tous les matins, sans compter ses petits portraits. Elle en a fait de très ressemblants, mais je crois que M. Perrin trouvera son coup de crayon trop hardi. La philosophie l'a beaucoup occupée ces jours-ci et je pense qu'elle va t'en parler. C'est un drôle de mélange : elle passe de la corde à la philosophie, de là au dessin ou à la balançoire, je ne dirai pas avec la même ardeur, mais avec le même calme et, au fond, le même plaisir. Elle est encore trop jeune pour faire un voyage d'études en Italie. Il vaut mieux attendre un an ou deux pour que cela lui soit plus profitable.

Louise M. à son frère

La Colonie, 21 septembre 68.

... Deux ou trois fois par semaine il y a bal d'enfants à la Colonie et nous nous en donnons à cœur joie.

Nous sommes ici trois jeunes lilles à peu près du même âge : Rose, Marie et moi. Nous ne sommes pas précisément les trois Grâces : Rose, quoiqu'elle ait seize ans, n'a pas du tout l'air d'une demoiselle ; longue, sèche, nez pointu, de beaux cheveux, l'air gauche et dégingandé, surtout quand elle danse, caractère peu bienveillant, dévote par-dessus le marché et mettant toute la religion dans les pratiques, ne faisant rien, et par conséquent s'ennuyant. — Marie. 14 ans et demi, figure agréable, douce, bonne, mais hélas ! dévote aussi. — Quant à la troisième, tu la connais : grande fille, pas belle du tout, mais pourtant pas trop désagréable, aimante, peu démonstrative, lente, mettant fort longtemps avant de comprendre les choses, souvent dans les nuages, aspirant à la philosophie, aux

MILAX

choses élevées, à la grande peinture, mais n'ayant pas encore d'ailes pour s'élever dans de si hautes régions. Malgré tous ses défauts je te dirai que c'est la troisième que j'aime le mieux, parce que je crois qu'elle vaut mieux que les autres ; n'es-lu pas de mon avis ?

Puis viennent les petites iilles. Berthe, vrai diable, ne s'occupant ni de toilette, ni de leçons, passant sa journée à jouer au cheval, bonne nature d'ailleurs. — Juliette, onze ans, joli visage, beaux yeux sans expression. — Marguerite, petite figure fine, trouvant toujours une réponse drôle à faire ; ses bons mots font la joie de la Colonie, chacun les répète. — Enfin, deux petites poupées, timides, propres, tirées à quatre épingles.

Du côté des garçons : Jules, poseur et blagueur, fort mathématicien. — Paulo, petit espiègle malin et futé. — Alfred, bon garçon, pas bête. — Pierre Nus, moyens médiocres, ayant le jugement assez juste, travailleur et bon garçon.

Nous nous balançons très souvent, et, les cordes de l'escarpolette étant pourries, nous avons plusieurs fois chuté, mais on a mis des cordes neuves.

A la suite d'un pari, que Jules a gagné, il a proposé à Rose deux questions embarrassantes, et l'on m'a demandé conseil ; c'était :

Quelle différence y a-t-il entre le corps et l'àme de l'homme et de la femme?

J'ai répondu : Le corps de l'homme est le symbole de la force brutale, celui de la femme de la beauté et de la grâce. Le fond de l'àme de l'homme, c'est l'égoïsme, l'ambition et l'injustice. Celle de la femme la bonté, l'esprit, le dévouement.

A mon tour j'ai posé vingt questions à Jules et à Pierre et, comme leurs réponses ne valaient rien, je les ai refaites, pour leur montrer que les filles enfoncent les garçons. Maman m'a un peu aidée, mais eux avaient copié dans un dictionnaire et dans un catéchisme. Je vais citer les principales, car les autres sont des rébus :

Qu'est-ce que Dieu?

Garçons : — Dieu est un être infiniment parfait qui a créé toutes choses.

a5 IlaJir. — 2

çqyage d'études

Filles : — Dieu est le principe du Beau et du Bien ; notre àme est une parcelle de son être, éternelle comme lui. Tout ce qu'il y a de beau, de vrai et de bien dans l'univers émane de lui.

Donnez des preuves de l'existence de Dieu.

Garçons : — C'est Dieu qui a créé l'homme, la femme et tout ce qui existe.

Filles : — Si l'homme ne peut créer la matière, à plus forte raison ne peut-il pas créer l'intelligence. 11 constate les transformations de la matière, celle du gland qui devient chêne, par exemple, mais il ne peut les expliquer. Il y a donc une intelligence au-dessus de la sienne.

Qu'est-ce que l'àme ?

Garçons : — L'àme est la partie immatérielle de notre être. Filles : — L'àme est la source de la vie dans tous les êtres ; elle est perfectible et éternelle.

Qu'est-ce que le corps ?

Garçons : — Le corps est la partie matérielle d'un être animé. (Adopté)

Que devient l'âme après la mort?

Garçons : — Elle paraît devant Dieu pour être jugée selon ses bonnes ou ses mauvaises actions.

Filles : — Elle retourne vers Dieu, tout en conservant sa personnalité , Elle s'élève ou s'abaisse dans l'échelle des êtres selon son degré de perfection. La vie est le moyen que Dieu donne à l'homme pour perfectionner son âme.

J'ai montré ces réponses à M. Nus ; il a dit que la palme était aux filles.

Entre nous, tu comprends que les autres petites bécasses n'ont rien trouvé, c'est moi qui ai tout rédigé.

Tous les malins papa, M. de Curlon, M°" de Boureulle et M. Nus discutent pliilosophie, mais je ne les écoute pas, car ils sont matérialistes, excepté M. Nus, et ils disent de ces choses!... dans le genre du père Chassevant. Il n'y a pas de danger que je sois jamais de leur avis !

MILAN

Paul à sa sœur Louise

Milan, septembre 68.

J'ai l'intention d'aller passer quelques jours à Padoue. C'est là qu'autrefois un nommé Giotto reçut la visite d'un certain Dante Alighieri. Gomme j'aurais voulu descendre à la même auberge ! J'ai choisi la Croce d'Oro, uniquement parce qu'elle n'est pas loin des fresques naïves de Giotto, voisinage qui d'ailleurs ne prouve rien quant à la naïveté de l'aubergiste. A Bologne, je descendrai au Canon d'Or. Les Italiens ont de l'or partout, excepté dans leurs poches.

Quant à Venise, je suis bien perplexe. Il serait difficile d'exprimer les sentiments compliqués qu'elle m'inspire. Je crois qu'elle me fait assez peur pour que j'aie le courage de n'y pas aller cette fois. Je fuis 'les grands Vénitiens dans la crainte de les trop aimer.

Ici déjà, tout en faisant un croquis d'après le Noé de Luini, je ne pouvais m'empècher de jeter à la dérobée un coup d'œil furtif, — ne le dis pas à M. Perrin, — sur un Bonifazio Veneziano qui est auprès; « une impertinente folie », assure mon guide, mais la plus séduisante du monde pour la richesse, la gaîté et l'harmonie de la couleur. Cela ne te plairait guère, à toi, vieille primitive, — J'ai déjà un bon nombre de croquis et de photographies; mais je n'en ai jamais assez; je voudrais emporter l'Italie dans ma valise.

Paul à Louise

IMilan, septembre 68.

... J'ai lu avec grand plaisir tes questions philosophiques. J'aime à te voir t'intéresser à ces sujets-là, mais il n'est pas étonnant qu'une fillette de ton âge emploie parfois des termes dont elle ne comprend pas bien la portée.

Tes idées me font un peu l'effet de ces enfants qui essayent l'habit de leur grand mère. Je te dirai que tu es passablement panthéiste, sans le savoir; ailleurs spiritualiste, ce qui s'accorde difficilement. — Ma mère ne t'aurait-elle point lu quelques passages de certaine tartine philosophique, publiée récemment par George Sand dans la Revue des Deux Mondes? J'admire beaucoup ses descriptions de paysages et

çqxage d'études

ses études de caractères, mais je t'avouerai que ce mélimêlo sentimental et transcendantal n'était pas de mon goîit : après quelques pages de métaphysique nuageuse, venait, on ne sait trop pourquoi, un petit morceau de botanique romanesque, à l'usage des gens du monde, incapables sans doute de rester longtemps à de pareilles hauteurs. — Tu ne te doutes pas encore de la difficulté de ces questions. Tous les grands philosophes ont essayé d'y donner réponse, mais ils ont réfléchi plus longtemps que toi. Rien ne serait plus lacile que de te « coller ». Tu dis par exemple : Tout ce qu'il y a de vrai, de beau et de bien dans l'Univers émane de Dieu. — Mais le reste, ce Vrai qui n'est pourtant ni beau ni bien, de qui émane-t-il ? — Tu affirmes qu'après la mort, les âmes retournent vers Dieu et s'absorbent en lui. — Mais puisqu'il n'y a pas d'àmes parfaites, leurs imperfections vont se trouver en Dieu. Et son unité, qu'en fais-tu?

Peut-être pourrais-tu lire déjà et comprendre... à moitié, — excuse mon insolence, — le Discours de la Méthode de Descartes ; tu le trouveras dans ma bibliothèque. Tu verrais du moins comment on peut traiter les sujets les plus abstraits d'une façon profonde, d'un style clair et naturel, pas allemand du tout.

Il y a une branche de la philosophie qu'on ne saurait étudier trop tôt, c'est la morale, et surtout la morale pratique. En l'absence d'une religion positive, il me semble très nécessaire de cultiver en soi-même l'idée du bien, et de travailler à se rendre meilleur. Les religions ont été inventées pour fortifier la conscience et pour la remplacer un peu chez ceux qui n'en ont pas assez. Elles ont servi encore à élever les esprits au-dessus des intérêts vulgaires et des soucis journaliers. Aussi, malgré tout le mal qu'ont fait et que font encore quelques-uns de leurs prêtres, il faut dire qu'elles ont joué un grand et beau rôle dans l'histoire. Elles seront difficiles à remplacer.

Tu sais déjà ce que c'est que l'idée du devoir, la conscience, la liberté, la responsabilité. On peut remettre en question tout cela, mais il semble que ces notions ont dans l'âme humaine des racines profondes. Ceux-là même qui les nient y croient si bien au fond, que lu les verras

MILAN

sTndigner contre une mauvaise action, admirer le dévouement, le sacrifice, et réfuter par là leurs propres doctrines.

Louise M. à son frère

La Colonie, sept. 68.

... Ton enthousiasme pour Luini est contagieux; nous nous promettons, maman et moi, d'aller l'étudier au Louvre. Je te dirai que ma Loge de Raphaël est enfin terminée et je l'ai portée aujourd'hui aux petites H. C'a été des admirations et des éloges à n'en plus, finir. Je l'avais montrée avant au père Jodot (ex-professeur à l'Ecole polytechnique) qui en a été tout ébaubi. Il en a ouvert la bouche encore plus que de coutume et est resté comme pétrifié. Madame Morellet l'a trouvée mieux que le modèle; enfin, malgré tes recommandations, je ne peux pas m'empècher de te dire que je l'ai trouvée pas mal du tout.

J'avais écrit sur mon garde-main ce que tu me répètes souvent : « On fait toujours les reflets trop clairs et les demi-teintes trop foncées »; aussi c'était très lumineux et il n'y avait pas le moindre i)etit blanc dans mes ombres, (i) Je regrette que tu ne l'aies pas vu.

C'est vraiment dommage de l'avoir donné à des personnes qui n'y connaissent rien.

... J'ai passé une partie de la journée chez elles. Nous avons joué des comédies, entre autres la Mort de Socrate. C'était moi Socrate; je m'étais fait une grande barbe blanche avec de l'étoupe, un mouchoir me cachait les cheveux, un jupon blanc attaché sur mes épaules était ma tunique; un drap jeté sur deux chaiseè formait mon lit. J'avais un gros livre dans les mains et je faisais des discours en grec : je récitais des déclinaisons et quelques vers de l'Amour piqué par une abeille, je ne sais que cela. Mes disciples se lamentaient et déploraient de me voir condamné si injustement. Ils me proposaient de me faire

(i) C'est ainsi qu'un conseiJ, juste dans certains cas, devient une formule contestable.

29 Italie. — a.

çoj-age d'études

évader, mais je refusais et je les consolais en leur expliquant l'immortalité de l'àme. Puis j'ordonnai qu'on m'apportât la ciguë. C'était Claire l'esclave; elle avait mis son iilet sur sa figure pour paraître nègre, et elle me présenta de l'eau et du persil dans un bol. Nous nous sommes bien amusées. Seulement c'était tellement risible que cela a abrégé mes beaux discours philosophiques.

Louise à son frère

La Colonie, sept. 68.

Les sujets que tu m'as donnés sont trop dilBciles. Je ne puis me représenter ces ligures allégoriques.

Il faut que tu sois un peu sorcier pour avoir deviné que maman m'avait lu quelques passages philosophiques de George Sand dans la Revue des Deux Mondes; c'était très vrai; cependant je ne crois pas que cela m'ait influencée. Ce qui te fait dire que je suis un peu panthéiste, c'est parce que je dis : Notre àme est une parcelle de son être. Je n'en suis pas sûre, ce n'est qu'une supposition, attendu que personne n'en sait rien, (i)

Madame Milliet à son Jils

La Colonie, a8 sept. 68.

Je te dirai pour le voyage de Venise ce que saint Paul disait du mariage : Vas-y, tu feras bien, n'y va pas, tu feras encore mieux. Tu es trop impressionnable; les coloristes vont te remuer, te bouleverser; ils nuiront à la calme sérénité qu'a dû te laisser Luini. — Enfin tu suivras probablement ton impulsion; ce que je te dirais ou rien serait la même chose, mais je serais bien aise d'apprendre que tu n'y es pas allé.

Ta description de l'église 'de Saronno nous a bien intéressées, et nous disons toujours avec Louise : nous irons là.

(i) Sans s'en douter, une fillette naïve trouvait ainsi le dernier mot de la métaphysique. Personne n'en sait rien.

PADOUE

SEPTEMBRE-OCTOBRE i868

GIOTTO. LA CHAPELLE DE l'ARENA. ALLÉGORIES. UN PROFESSEUR TROP SAVANT.

PADOUE

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