Je entendi que tuit cil firent pechié mortel qui II
un nouveau théologien
loerent Valée, pour ce que ou point que il estait en France, touz- li royaumes estoit en bone paiz en II meismes et à touz ses voisins; ne onques puis que il en parti, li estaz dou royaume ne fist que empirier.
^37. Grant pechié firent cil qui li loerent l'alée, à la grant flebesce là où ses cot's estoit; car il ne pooit souffrir ne le charier, ne le chevauchier. La flebesce de li estoit si grans, que il souffri que je le portasse dès l'ostel au conte d'Ausserre, là où je pris congié de li, jeusques aus Cordelières, entre mes bras. Et si, febles comme il estoit, se il fust demeurez en France, peust-il encore avoir vescu assez, et fait moût de biens et de bonees œuvres.
Febles comme il estoit il laissa partir son roi et demeura en sa sénéchaussée de Champagne. Qu'importe, ce n'est pas ce que nous lui demandons. Ce que nous lui demandons, ce n'est pas tant cette fldélité-là, la fidélité du féal et la fidélité du fidèle. Il eût mieux valu qu'il l'eût, mais enfin il ne l'avait pas. Ou enfin il ne l'eut pas au delà d'une certaine limite. Ce que nous lui demandons, ce dont on parle, uniquement, c'est la fidélité du chroniqueur, c'est qu'il ait gardé souverainement, uniquement, cette fidélité unique du chroniqueur et du témoin. Cette fidélité unique du portrait. C'est qu'il nous ait laissé ce portrait unique que nul ne dérobera. Pour cela hous lui passerions tout. D'autres, — (assez d'autres?) — enfin d'autres étaient là pour accompagner, d'autres accompagnaient le roi dans cette croisade de misère et de martyre. Lui seul, ayant
M. FERNAND LAUDET
accompagné le roi devant l'enquête d'Église dix, douze et vingt et vingt-cinq ans après sa mort, lui seul ayant accompagné avec d'autres le roi, la mémoire du roi, la cause du roi devant une enquête d'EgHse lui seul presque sans aucun autre lui seul et son portrait, lui seul et sa chronique, lui seul et son témoignage historique l'accompagnera, que dis-je l'accompagnera, le portera dans tous les siècles temporels jusqu'au jugement. Et c'est pour cela que nous lui pardonnerions tout.
Faible comme il était il laissa partir son roi, lui Joinville qui en i3i5, à quatre-vingt-onze ans, quarante-cinq ans après la mort du saint roi écrivait à son troisième successeur Louis X le Hutin, — (et après les horreurs juristes du règne de Philippe le Bel), — une lettre portant promesse qu'il le rejoindrait bientôt avec ses gens, marchant contre les Flamands. A la fin de sa vie ne fu-je mie. Qu'importe. Que nous importe. Il nous a laissé un saint Louis.
Il avait le cœur charnel. Ce est à dire qu'il aimait trop le castel de Joinville. Il aimait trop le château de ses pères. 122... Et endementieres que Je aloie à Blehecourt et à Saint-Urbain, je ne voz onques retourner mes yex vers Joinville, pour ce que li cuers ne me attendrisist dou biau chastel qfie je lessoie et de mes dous enfans. Qu'importe. Que nous importe. Il nous a laissé un saint Louis. D'autres sont partis avec le roi. D'autres ont accompagné le roi. D'autres ont vu mourir le roi. Que nous importe. C'est lui pourtant, c'est lui seul, c'est tout de même lui qui nous a laissé le roi
277 Laudet. — 16
un nouveau théologien
mourant. — et puis est avenu que la croiserie fa de petit esploit.
^38. De la voie que il fist à Thunes ne vueil-je riens conter ne dire, pour ce que je n'ifu pas, la merci Dieu! ne je ne vueil chose dire ne mettre en mon livre de quoy je ne soie certeins, Si parlerons de nostre saint r&y sanz plus,...
Il n'y fut pas, la merci Dieu. C'est pourtant lui qui nous en a laissé le portrait, le témoignage éternel. C'est lui, nul autre, non un de ceux qui y étaient, non ua. de ceux qui y furent, qui nous a fait, qui nous a légué saint Louis mourant, qui pour l'éternité temporelle de l'histoire nous a représenté la mort de saint Louis. C'est par lui, par nul autre, non par un de ceux qui y furent que saint Louis mourant, que la mort de saint Louis vivra dans les temps. Il y a une grâce spéciale pour le chroniqueur. Qu'il paye seulement cette grâce, qu'il revale cette grâce en s'attachant à son modèle, en s'attachant à sa chronique, en demeurant fidèle à son modèle, en demeurant fidèle à sa chronique d'un attachement entier, d'une fidélité entière, d'un attachement absolument pur, propre, d'une fidélité absolument pure de chroniqueur. Il y a une destination propre. J'oserai dire qu'il y a une vocation propre. Il est assez récompensé dans le temps et il est comblé de récompense et il en a infiniment plus qu'il n'en vaut si son nom demeure accolé comme une signature au nom de son modèle, si cette chronique demeure accolée dans le temps à cet être, si dans l'ombre de son modèle il
M. FERNAND LAUDET
demeure lui aussi comme un donateur. Dans un coin du tableau à la fois donateur et peintre un donateur agenouillé. Ainsi dans ce portrait de saint, dans cette chronique, dans cette vie de saint unique Joinville sénéchal de Champagne, chrétien de l'espèce ordinaire, est constamment présent, donateur et peintre, dans l'ombre et dans l'éclat de ce grand saint, dans l'ombre de saint Louis. A la fin de sa vie ne fu-je mie. Voici comme il n'y était pas, ... Si parlerons ne nostre saint roy sanz plus, et dirons ainsi, que après ce que il fu arivez à Thunes devant le chastel de Carthage, une maladie le prist dou fiux dou ventre (et Philippes, ses fils aisnez, fu malades de fièvre carte, avec le fiux dou ventre que li roys avoitj, dont il acoucha au lit, et senti bien que il devoit par tens trespasser de cest siècle à l'autre.
et senti bien que il devoit par tens trespasser de cest siècle à l'autre. Voilà comme il n'y était pas. 789. Lors apela mon signour Phelippe son fil, et li commanda à garder, aussi comme par testament, touz les enseignemens que il li lessa, qui sont ci-après escrit en françois, lesquiex enseignemens li roys escrist de sa sainte main, si comme l'on dist.
Suivent les enseignements, qui sont un monument admirable, le seul monument peut-être qui s'égale à certaines jjaroles de Jeanne d'Arc : (c'est comme un Décalogue de rois) : iVe couvoite pas sus ton peuple, ne ne le charge pas de toute ne de taille, se ce n'est pour ta grant nécessité.
un nouveau théologien
Ne couvoite pas sus ton peuple : voilà comme il n'y était pas. 755. Quant li bons rojs ot enseignié son fil mon signour Phelippe, l'enfermetés que il avoit commença à croistre forment ; et demanda les sacremens de sainte Esglise, et les ot en sainne pensée et en droit entendement, ainsi comme il aparut : car quant l'on l'enhuiloit et on disait les sept pseaumes, il disoit les vers d'une part.
756. Et oy conter mon signour le conte d'Alençon, son fil, que quant il aprochoit de la mort, il appela les sains pour li aidier et secourre, et meismement mon signour saint Jaque, en disant s'oroison, qui commence : Esto, Domine; c'est-à-dire, « Diex, soyez saintefierres et garde de vostre peuple. » Mon signour saint Denis de France apela lors en s'aide, en disant s'oroison qui vaut autant à dire : « Sire Diex, donne-nous que nous puissons despire la prosperitei de ce monde, si que nous ne doutiens nulle adversitei. »
767. Et oy dire lors à mon signour d'Alençon (que Diex absoille!) que ses pères reclamoit lors ma dame sainte Geneviève. Après, se fist li sains roys couchier en un lit couvert de cendre, et m.ist ses mains sus sa poitrine, et en regardant vers le ciel rendi à nostre Createour son esperit, en celle hore meismes que li Fiz Dieu mourut pour le salut don monde en la croiz.
758. Piteuse chose et digne est de plorer le trespassement de ce saint prince, qui si saintement et loialment garda son royaume, et qui tant de bêles aum.osnes
M. FERXA.VD LAUDET
fist, et qui tant de biaiis establissemens y mist. Et ainsi comme li escrivains qui a fait son livre, qui l'enlum.ine d'or et d'azur, enlumina li diz roys son royaume de belles abbaîes que il j fist, et de la grant quantitei de maisons Dieu et de maisons des Preescheours, des Cordeliers et des autres religions qui sont ci-devant nom.mées.
709. L'endemain de feste saint Berthemi l'apostre, trespassa de cest siècle li bons roj's Loys, en l'an de l'incarnacion Xostre Signour, Van de grâce mil CC.LXX, et furent sui os gardei en un escrin et aportei et enfoui à Saint-Denis en France, là où il avoit eslue sa sépulture, auquel lieu il fu enterrez, là où Diex a pais fait m.aint biau miracle pour li, par ses désertes.
Voilà comme il n'y était pas. Aussi qne nous importe. Ce n'est pas cela que nous lui demandons. Que nous importe. Ce que nous lui demandons, c'est ce témoignage, c'est cette présence singulière du chroniqueur qui plusieurs fois passa en présence la présence temporelle même. Lui il ne veut pas nous prendre en traître. Qui l'eût cru, Join\'ille est pour les méthodes historiques. Cela prouve qu'il ne faut désespérer de rien. 11 a vu ce qu'il a vu. Mais il n'a pas vu ce qu'il n'a pas vu. Il ne nous le cache point dans sa conclusion. 768. Je faiz savoir à touz que j'ai céans mis grant partie des faiz nostre saint roy devant dit, que je ai veu et oy, et grant partie de ses faiz que j'ai trouvez, qui sont en un romant, lesquiex j'ai fait escrire en cest livre. Et ces choses vous ramentoif je, pour ce que cil qui orront ce livre
aSi Landet. ~ 16.
un nouveau théologien
croient fermement en ce que li livres dit que j'ai vraiement veu et oj; et les autres choses quiysont escriptes, ne vous tesmoing que soient vrayes, parce que je ne les ajr veues ne oyes.
769. Ce fa escrit en Van de grâce mil CCC et IX, ou moys d'octovre.
C'était donc trente-neuf ans et des mois après la mort et le dernier événement de la matière de sa chronique. Mais nous nous ne voulons retenir que son propos, que la proposition de son entreprise, i. A son bon signour Looys, fil dou roy de France, par la grâce de Dieu roy de Navarre, de Champaigne et de Brie conte palazin, Jehans, sires de Joinville, ses seneschaus de Champaigne, salut et amour et honnour, et son servise appareillié.
a. Chiers sire, je vous faiz à savoir que madame la royne vostre mère, qui moût m'amoit (à cui Diex bone m,erciface!), me pria si à certes comme elle pot, que je li feisse faire un livre des saintes paroles et des bons faiz nostre roy saint Looys ; et je le li oi en couvenant,,.,
19. Au commencement du premier livre. En nom de Dieu le tout puissant, je Jehans sires de Joinville, seneschaus de Champaigne, faiz escrire la vie notre saint roy Looys, ce que je vi et oy par l'espace de sis anz, que je fa en sa compaignie ou pelerinaige d'outre mer, et puis que nous revenimes.
M. FERNAND LAUDET
760. Après ce, par le poiirchas don roy de France et par le commandement l'apostelle, vint li ercevesqaes de Roan et frères Jehans de Samqys, qui puis fa evesques : vindrent à Saint-Denis en France, et là demeurèrent lonc-temps pour enquerre de la vie, des œuvres et des miracles dou saint roy; et on me manda que Je alasse à aus, et me tindrent dous jours. Et après ce que ils orent enquis à moy et à autrui, ce que ils orent trouvei fu portei à la court de Rome; et diligentment virent li apostelles et li cardonal ce que on lour porta; et selonc ce que il virent, il li firent droit et le mistrent ou nombre des confesseurs .
§ 305. — Pour moi je ne mets rien au-dessus de chroniqueur, — dans l'ordre de la relation s'entend. — C'est un office propre. C'est un ordre de fidélité propre. C'est peut-être l'ordre de fidélité où je sens bien que je ne serai jamais infidèle. Je suis incapable de mentir par écrit. Mes amis le savent bien. Mes ennemis s'en doutent un peu. C'est une véritable infirmité que j'ai. Oralement je suis encore à peu près capable de mentir comme tout le' monde. Mais il faut qu'il y ait dans la plume de chez Blanzy et dans l'encre de Chine de chez Bourgeois une vertu sing-ulière. Dès que je mets la main à la plume, comme disait ce jouvenceau, je ne dis pas que je ne veux plus, je dis que je ne peux plus mentir. C'est un phénomène très connu. Et c'est une vertu de toutes infiniment la mieux gardée.
Pour moi je me sens capable de bien des faiblesses, et peut-être de toutes les faiblesses dans certains ordres, dans plusieurs ordres, dans beaucoup d'ordres. Il n'y a
un nouveau théologien
qu'une faiblesse dont je me sente absolument garanti. Je suis à un âge où un homme sérieusement éprouvé se sent capable de tant de faiblesses. Ce n'est point impunément qu'on traverse la vie. Et une telle vie. C'est dans les livres que les épreuves durcissent un homme, le raffermissent. Mais il n'y a qu'une faiblesse dont je me sente absolument garanti. C'est de faiblir dans un trait quelconque d'un portrait quelconque que j'aie entrepris d'un bandit ou d'un saint; — ou d'un événement; — ou d'un peuple. C'est un vice que j'ai. C'est plus solide qu'une vertu. C'est ce qui m'a conduit dans cette sorte de vie, d'où je ne sortirai pas. Il faudra que l'on s'y habitue. Moi-même je m'y suis bien habitué.
« qui s'inspire de la chevaleresque Jeanne d'Arc,... » monsieur Laudet vous savez très bien que nous ne sommes rien en comparaison de ces grands saints, comme nous ne sommes rien en comparaison des grands héros. Puissions-nous être seulement, puissions-nous être quelquefois leurs appariteurs et leurs huissiers. Puissions-nous être celui qui se trouve là juste à point pour ouvrir cette porte. Mais c'était justement la porte qu'il fallait. Puissions-nous être celui qui balaye les ordures de la rue.
S'inspirer de. Ne confondons point les ordres de grandeur. Ces grands saints sont si l'on me permet de dire comme des Napoléons dans leur ordre, comme les Napoléons de la sainteté. Vais-je aussi, dans le temporel imiter Napoléon.
Si nous pouvions être seulement un bon serviteur, serviens, un sergent, quelque servant d'armes, un fidèle
M. FERNAND LAUDET
suivant. Pour moi je serais assez payé si l'on disait, les mystères de Jeanne d'Arc, par le loyal serviteur.
§ 306. — Après cela, vais-je revenir sur un débat désormais épuisé, ennuyer M. le Grix. Je ne puis pourtant quitter Joinville sans recenser 2 sur la division du public et du privé la division que Joinville fait lui-même de toute sa chronique. 2. « ... et à l'aide de Dieu li livres est assouvis en dous parties. La première partie si devise comment il se gouverna tout son tens selonc Dieu et selonc l'Eglise, et au profit de son règne. La seconde partie dou livre si parle de ses granz chevaleries et de ses granz faiz d'armes.
3. Sire, — (il continue de s'adresser au même prince, fils du roi), — pour ce qu'il est escrit : « Fai premier ce qui affiert à Dieu, et il te adrescera toutes tes autres besoignes, » ai-je tout premier fait escrire ce qui affiert aus trois choses desus dites, c'est à savoir ce qui afiert au profit des âmes et des cors, et ce qui affiert au gouvernement dou peuple.
4. Et ces autres choses ai-je fait escrire aussi à l'onnour du vrai cors saint, pour ce que par ces choses desus dites on pourra veoir tout cler que onques hom lays de nostre temps ne vesqui si saintement de tout son temps, dès le commencement de son règne jusques à la
fin de sa vie. A la fin de sa vie ne fu-je mie; mais li cuens Pierres d'Alençon, sesfiz,y fu (qui moût m'ama), qui me recorda la belle fin que ilfist, que vous trouverez escripte en la fin de cest livre.
un nouveau théologien
6. Li secons livres vous paillera de ses granz chevaleries et de ses granz hardemens, liquel sont tel que Je li vi quatre foiz mettre son cors en avanture de mort, aussi comme vous orrez cPaprès, pour espargnier le doumaige de son peuple.
Et au commencement du premier livre. 19. En nom, de Dieu le tout puissant, je Jehans sires de Joinville, seneschaus de Champaigne, faiz escrire la vie notre saint roy Looys, ce que je vi et oy par l'espace de sis anz, que je fu en sa compaignie ou pelerinaige d'outre mer, et puis que nous revenimes. Et avant que je vous conte de ses grans faiz et de sa chevalerie, vous conteraije ce que je vi et oy de ses saintes paroles et de ses bons enseignemens, pour ce qu'il soient trouvei li uns après l'autre pour edefier ceus qui les orront.
Et au commencement du second livre. 68. En non de Dieu le tout-puissant, avons ci-ariere escriptes partie de bones paroles et de bons enseignemens nostre saint roy Looys, pour ce que cil qui les orront les truissent les unes après les autres, par quoi il en puissent miex faire lour profit que ce que elles fussent escriptes entre ses faiz. Et ci après commencerons de ses faiz, en non de Dieu et en non de li.
69. Aussi comme je li oy dire, il fu nez le jour saint Marc euvangeliste après Pasques.
§ 307. — Et encore, et enfin, — s'il peut y avoir une fin, — M. le Grix, — puisqu'on veut qu'il soit, —
M. FERNAND LAUDET
M. le Grix sait-il encore assez du plus beau latin qu'il y ait pour entendre les différents degrés de cette invocation remontante et à chaque fois descendante d'un degré :
Per mysterinm sanctae Incarnaiionis tuae, libéra nos, Jesu ;
Non. Je suis si honteux. J'ai un tel sentiment de ma bassesse de citer, de copier ces textes rituels, ces textes liturgiques pour achever de triompher dans ces misérables querelles que je n'ai pas le coeur de les invoquer ici intégralement, dans leur plein, dans cette sorte de perpétuelle ascension graduellement retombante, graduellement descendante. Je n'en citerai, je n'en produirai que les frontons. Je n'y mettrai point les colonnes montantes. Les cinq frontons parallèles en hauteur successivement descendants. J'ai dit le premier. Je laisse le premier. Puis :
Per nativitatem tuant ;
Per infantiam tuam ;
Per dwinissimam vitam tuam;
Per labores tuos.
11 est même remarquable, — s'il est permis de parler ici ainsi, — combien le mot labores, au moins dans le latin, dans son plein sens latin jointe bien, — je ne
un nouveau théologien
m'engage pas dans le grec; — comment, combien il recouvre juste ; comment il ramasse bien à ce moment, à ce point tout l'antérieur et tout l'ultérieur, comment il joint bien tout l'antérieur et tout l'ultérieur, tout l'antérieur à tout l'ultérieur. Placé à l'accomplissement, au ramassement de toute la vie. Placé au couronnement des travaux privés. Placé au commencement des travaux publics :
Per agoniam et passionem tuam ;
Per crucem et derelictionem tuam;
Per languores tuos ;
Per mortem et sepulturam tuam.
Puis vient la résurrection et l'ascension et les joies et la gloire.
§ 308. — Per derelictionem tuam. — Nous invoquons Jésus par son abandonnement.
§ 309. — Per labores tuos, — c'est un nouvel exemple, — après tant d'autres que j'aime à donner dans la conversation, — de cette sorte de singulière accointauce qu'il y a entre le latin et la pensée rituelle, entre le latin et la résonance propre de la parole sacrée même. Ce n'est pas la première fois qu'un texte latin, qu'un mot donne soudain l'impression, donne le saisissement qu'il fleurit soudain, qu'il emplit brusquement
M. FERXAXD LAUDET
le rite, qu'il est la seule voix qui pût ainsi garder pour tous les temps la parole éternelle. Qu'il est une voix singulière, une voix (singulièrement) prédestinée, une voix elle-même appelée, vox vocata. Une voix élue. Une voix où la parole de Dieu s'accomplit, atteint son expression éternelle, on pourrait presque dire son juste ton, son expression propre. Sa première expression. Le ton, l'expression qu'elle attendait. Je ne l'entends malheureusement point en juif. Mais j'ai des amis qui l'y entendent. Et je les entends l'entendre. Elle y a une gravité comme d'un juge et de celui qui éprouve. La parole de Dieu est plus intelligente en grec. Plus platonicienne. Et plus philosophe. Il fallait peut-être s'y attendre. Mais en latin elle est éternelle.
Per gaudia tua, — il y a une deuxième langue sacrée, il y a une deuxième accointance et peut-être une première. Il y aurait une deuxième et peut-être une première langue, et même une langue première qui garderait intacte, qui revêtirait juste la parole de Dieu.
N'en doutons point. Il y a aussi une élection du français. Qui en doute lisant une page des Procès de Jeanne d'Arc. Et qui en doute lisant une page de Joinville. Il fallait seulement garder la force du latin. On souffre quand on lit une traduction quelconque des Évangiles en français. Et en général de tous les textes sacrés latins et de tous les textes rituels, de tous les textes liturgiques dans les catéchismes et dans les livres de messe à deux colonnes. C'est im faiblissement perpétuel. Ça ressemble aux deux colonnes que je ferai
289 Laudet. — \-j
un nouvenii théologien
pour finir à M. Laudet. Les pauvres gens, on sent qu'ils ont perpétuellemeut peur de leur texte. Et de l'autre main ils ont peur de cet admirable français dont ils font, on se demande comment, par exemple, il faut le voir pour le croire, et pour s'en rendre compte, dont ils font un instrument de fléchissement, de faibUssement. Aussi ils font un texte dont il n'y a pas besoin d'avoir peur. Il faudrait qu'un grand écrivain, c'est-à-dire qui écrit simplement, nous donnât un jour une version française de Matthieu et de Marc et de Luc et de Jean, en se proposant uniquement de garder la vigueur et le plein de la Vulgate, cette sorte de plein plan ; cette autorité grave ; cette vigueur juteuse ; cette plénitude juste; ce froment et cette grappe; cette originaire, cette dure et tendre Vulgate. Il faudrait un écrivain, il faudrait un Français qui ne rougirait pas des nobles hardiesses latines.
Sunt verba et voces. Xeqiie ideo neglegenda. Qu'y a-t-il de plus important que le verbe. Singulière destination. Préparation de huit et dix siècles. Mais qu'est-ce que c'est. Le dur laboureur sabin, albin, — (Rome est sujette d'Albe), — le brigand et le pasteur qui forgeaient cette langue ne savaient point pour quel Dieu ils travaillaient. Quand ils disaient via, celle qui porte, la voie, pour les i^oztures. Quand ils disaient veritas, la vérité. Quand ils disaient vita, la vie. Quand ils disaient criix. le gibet de torture. Us ne savaient point. Us croyaient servir Vertumne et Pomone, et ces dieux latins plus laboureurs et plus familiers, plus paysans, plus sombres et plus jardiniers, plus petits, plus méchants aussi, plus sournois que les beaux jeunes hommes dieux grecs. Us ne savaient point qu'ils ser-
M. FERXAND LAUDET
valent le Dieu qui venait, et que Rome un jour deviendrait romaine.
J'y pensais en lisant la version française de ces litanies. Je ne sais pas si elle fait foi. Voici quel était le point de départ latin. Jamais progression, jamais ascension ne fut aussi marquée. Celle-ci est en quatre termes. Dans le latin :
Per Resurrectionem tiiam;
Per Ascensionem tuam;
Per gaudia tua;
Per gloriam tuam.
On avait le bonheur, pour traduire, que les quatre mots latins avaient précisément quatre fils directs, qui n'étalent pas les quatre fils Aymon, mais quatre forts fils français bien provenant de leur père. En réalité on avait les mêmes quatre mots dans le français que l'on avait dans le latin. On avait même cette chance inespérée, — et qui se présente heureusement beaucoup plus souvent qu'on ne croit, — que deux au moins des mots français sonnaient plus pleins, plus crus, plus larges, étalent plus courts que messieurs les mots latins leurs pères. Le mot Joies surtout l'emportait sur le mot gaudia. Savez-vous ce qu'ils ont fait. Ils n'ont pas mieux traité ces litanies qu'ils n'ont traité cette histoire que nous connaissons selon quatre versions, puisque
un nouveau théologien
précisément nous la connaissons selon Matthieu, et selon Marc, et selon Luc, et selon Jean. Ils ont mis :
Par votre Résurrection ;
Par votre Ascension ; .
Par vos saintes joies ;
Par votre gloire.^ -
Eh bien oui, vous avez compris. Tout se flche par terre. Le ton n'y est plus. Des saintes joies ne sont pas des joies. Tout est désaccordé. Tout est déconcerté. Cette haute architecture montante de l'Ascension n'est plus. Un mot a tout rompu ; placé ainsi. Et un mot qu'il était si facile de ne pas mettre, puisque là il n'y avait rien dans le latin. Mais voilà. Ils vivent dans l'épouvante de leur texte. Ce gaudia surtout leur a fait peur. Pensez donc. Si l'on allait comprendre, si l'on allait croire que les joies de Jésus dans le ciel sont des joies tout tranquillement, hein, des joies purement et simplement, des joies enfin. Alors vite pour étoUlTer les éclats de cette voix ils fourrent leur épithète de sacristie. Le fond de leur crainte, c'est qu'on prenne au mot la parole de Dieu. Le fond de leur pensée, c'est qu'ils veulent croire que le ciel c'est des offices où ils s'embêteront, je veux dire où on s'embête par vertu, comme ils s'y embêtent déjà, quand ils y vont, pas au ciel, aux offices. Gaudia. Des joies. Qu'est-ce à dire. C'est un mot trop court. C'est un mot suspecl. Alors ils affaiblissent, ils attiédissent, ils amollissent. Ils émoussent ces rudes angles.
M. FERNAND LAUDET
Les durs angles latins.
Moyennant quoi toute la haute et noble montée de l'ascension, toute cette haute et noble, toute cette ferme architecture du cœur tombe. Et il ne reste hélas que les vieilles élégances fanées des anciennes versions latines. D'un mot mis hors de sa place apprenons le pouvoir. Toute cette gradation, toute cette graduation s'affaisse. Il était si simple de mettre, de transmettre, de transcrire. C'était trop simple :
Par votre Résurrection;
Par votre Ascension ;
Par vos Joies ;
Par votre gloire.
Je ne parle pas des litanies de la Vierge. Que devient dans te français de nos atténuateurs ce beau latin si profondément Virgilien et par un miracle si profondément biblique. 11 faudra faire toute une étude là-dessus. On la dédierait aux élèves de sixième, mon cher Lotte, et on pourrait l'intituler : un modèle de mauvaise version latine, ou comment on fait une mauvaise version latine. Il est triste de penser que l'on donne à des fidèles français une traduction où je vois que Turris eburnea devient Modèle de pureté, — (on ne le croirait pas, il faut vraiment le voir), — et Domus aurea Sanctuaire de la charité. C'est d'autant plus inimaginable que ces Litanies de la Vierge sont précisément un des textes,
293 Laadet. — ij.
un nouveau théologien
peut-être le texte où le français bat le plus pleinement son plein, triomphe le plus à plein du latin même.
Et quelle élection singulière, dans le verbe et peut-être plus, que celle de Virgile. Il croyait servir la vieille terre latine, les vieux dieux latins, et les beaux dieux grecs latinisés. Il les servait en effet. Il servait le Dieu qui venait. Il préparait au Dieu qui venait, à la Vierge qui venait, Deo nascenti Virg-inique matri un certain latin, presque un certain idiome propre. La grande chrétienté italienne l'avait profondément senti et marqué. La grande chrétienté française l'avait profondément senti et marqué. Hugo même, le jeune Hugo le marqua profondément.
§ 310. — Il n'est si bonne compaignie, disaient ces vieilles gens, qui ne se quitte. Je vois malheureusement qu'il est l'heure que nous quittions la compagnie de M. Laudet. Il nous assure que M. le Grix nous répondra. Si nous tirons autant de profit de la compagnie de M. le Grix que nous en avons tiré de celle de M. Laudet, nous devons les en remercier l'un et l'autre. Il nous l'affirme à une ou deux reprises, ce Et voilà pourquoi c'est moi qui prends la plume, — (copier du Laudet, quand on vient de copier du Joinville), — aujourd'hui, non pas pour défendre un article que j'ai approuvé sans cependant en avoir écrit ni inspiré un traître mot, mais pour signaler les procédés et la méthode scientifique de l'école Péguy, en attendant que François le Grix réponde sur le fonds de la question — (je vous assure, monsieur Laudet, il vaudrait mieux écrire le fond de la
M. FERNAXD LAUDET
question. On n'écrit pas le fond de la question comme un fonds de commerce) — à Péguy dans une de ses chroniques. »
Et commençant au bas de sa 278 : « il est de mon devoir de considérer et de signaler comme un faux l'usage que l'on fait de mon nom pour un article que l'on sait que je n'ai pas écrit, et la fraude est d'autant plus grave que l'on fait dire à M. le Grix dans l'article que l'on a intérêt à m'attribuer des choses qu'il n'a jamais dites et dont il se défendra du reste lui-même. »
Je suis plus curieux de voir comment M. Laudet, je veux dire comment M. le Grix se défendra du reste lui-même et comment la fraude est d'autant plus grave que je lui dii fait dire des choses qu'il n'a jamais dites. A moins que j'aie fabriqué moi-même toutes les citations de M. le Grix que j'ai mises dans le communiqué, ou à moins de supposer que l'administration de la Revue hebdomadaire ait fait fabriquer insidieusement des exemplaires du numéro 24 spéciaux pour moi, et les ait glissés subrepticement juste dans les kiosques qu'il fallait, tout ce que j'ai pu trouver d'exemplaires de cette Revue portant le numéro 24 et la date du 17 juin 191 ï portait simultanément l'article de M. le Grix et dans l'article de M. le Grix les citations que j'en ai faites.
Je vois mal que M. le Grix puisse démontrer qu'il n'a pas écrit ce qu'il a écrit.
Une autre défense de M. le Grix se comprendrait mieux et elle serait en un certain sens légitime et nous la verrons peut-être. Il est fort possible que M. le Grix
un noiweaii théologien
n'ait pas compris ce qu'il disait, au moins tout ce qu'il disait, et qu'il n'ait pas vu ou mesuré jusqu'où il disait. Et qu'il n'ait pas vu du tout ce qu'il y avait dans ce qu'il disait. Et qu'il aimerait mieux ne pas l'avoir dît. Mais s'il sait ce qu'il dit, il a dit ce que j'ai dit qu'il avait dit. Et s'il ne sait pas ce qu'il dit, il est un imbécile et qu'il ne se mêle point de se faire, sur ce ton, dans une grande revue, lui qui n'a jamais rien produit, le censeur de ceux qui produisent.
11 se défendra, il me répondra sur le fond. Ou sur le fonds. Il prendra malheureusement un moyen terme. Il habillera autrement. Il niera les citations les plus évidentes. Il retirera, il reprendra sa parole. Il reniera ce qu'il a dit. M. Laudet lui en montre déjà les voies. Toutes les fois que dans sa réponse M. Laudet ne cite pas directement mon texte en plus petits caractères, toutes les fois qu'il ramasse ma « pensée » pour la réfuter, non seulement il la fausse, ce ne serait rien, c'est l'habitude dans les polémiques, mais alors, et faussée, il la met entre guillemets. C'était déjà une maladie de M. Guy-Grand. Quand M. Guy-Grand faisait du Péguy, — beaucoup mieux que moi naturellement, — quand il avait fortement constitué ma pensée pour la liche par terre, ou plutôt, car il faut être juste, pour la passer au crible, — de la critique scientifique, — il la mettait entre guillemets. C'est une maladie qui règne. Si je prends jamais M. le Grix lui-même comme on veut que je le prenne, un de mes plus gros arguments, un de mes plus gros griefs sera précisément que tout au long de son article non seulement il disait du mal de moi, ce
M. FERXAND LAUDET
qui est permis, mais tout le mal qu'il disait de moi il disait que c'était moi qui le lui avais dit et il mettait tout ça entre guillemets. On devrait bien dans les écoles apprendre aux jeunes gens l'usage des guillemets. Faut-il que ce soit moi petit qui sois forcé d'apprendre à un aussi grand seigneur l'usage des guillemets. Et à un aussi grand valet (d'armes).
Cette fois-ci c'est M. Laudet qui met entre guillemets tout ce que je n'ai pas dit. 11 suffit d'y aller voir. 11 met entre guillemets comme étant de moi que je suis un récent pontife qyxi « surveillera désormais les consciences fidèles ». Or je n'ai dit et je ne pouvais dire que précisément le contraire. Les consciences fidèles n'ont pas besoin qu'on les surveille. Surtout les consciences fidèles n'ont pas besoin que je les surveille. Où serait mon magistère. Les consciences fidèles valent mieux que moi. J'ai dit au contraire que je surveillerais les tentatives de détournement des consciences fidèles. Surveiller les voleurs, c'est le contraire de surveiller les volés. Le désir fort louable et assez haut de couvrir M. le Grix a entraîné ici M. Laudet un peu loin.
11 devait l'entraîner plus loin encore. M. Laudet renvoie ses lecteurs à l'article de M. le Grix. — « Mais c'est de l'aberration, écrit-il, de conclure de ces pages — auxquelles Je renvoie nos lecteurs — que Le Grix attaque les vérités essentielles de notre fiji. » — M. Laudet compte beaucoup sur la paresse de ses lecteurs. Et il les invite d'autant plus à y aller voir que certainement il espère qu'ils n'y iront point. Car s'ils y allaient ses lecteurs verraient que M. le Grix a dit ce que j'avais dit
un nouoeaii théologien
qu'il a dit et non pas ce que M. Laudet dit qu'il a dit ou pas dit. Ce souci de couvrir M. le Grix entraîne M. Laudet quelquefois un peu loin. M. le Grix avait écrit page ^ij, ligne 20, dans le numéro 24 du 17 juin igti : « — Je l'imaginais plus nawe. Comment, sans cela, en eût-elle cru ses voix ? » Voici ce que cette phrase de M. le Grix devient rapportée par M. Laudet dans l'article, dans la réponse de M. Laudet : « Oui, M. Le Grix, dans l'article du ly Juin, a dit que la Jeanne d'Arc imaginée par Péguy était trop raisonneuse pour pouvoir croire à des Voix; » — 11 y aurait à faire de curieuses recherches et une histoire des variations des textes de M. le Grix dans les textes de M. Laudet. Ces variations auraient toujours lieu dans le même sens, qui est le sens des atténuations. Ce serait proprement une histoire des faiblissements. Si je voulais moi aussi faire jouer les grands mots, invoquer le faux et la fraude, qu'est-ce que je n'aurais pas à dire ici.
M. LE Grix lui-même
(Rei'ue hebdomadaire, numéro 24, du i; Juin 191 1, page 417, ligne 20)
« — Je rimaginais plus naïve. Comment, sans cela, en eùt-elle cru ses voix? )'
M. Le Grix
.1/. Laudet
dans
(Rame hebdomadaire, numéro 32, du la Août 1911, page 2:9, ligne 7)
« Oui, M. Le Grix, dans l'article du 17 juin, a dit que la Jeanne d'Arc imaginée par PègTiy était trop raisonneuse pour pouvoir croire à des Voix; ■'
M. FERNAND LAUDET
Un censeur verrait ici quelque altération d'un texte. Je dirai seulement que ceci est un tableau synoptique et nous nous quitterons sur cette bonne.parole.