LA SORBONNE MODERNE
terait sur cette matière, — prolégomènes à toute métaphysique future, — c'est qu'il y a entre la génération qui nous précède et nous une coupure comme il n'y en a peut-être jamais eu entre deux générations qui se suivaient. Et que l'on ne nous dise pas que c'est l'habitude, qu'il en est toujours ainsi, qu'il en est forcément ainsi. Nous avons deux témoins, nous avons deux (autres) exemples. L'un avant, l'autre après. Premièrement la liaison de la génération qu'illustraient Paris et Brunetière précisément à la génération qui nous précède. Deuxièmement notre propre liaison à la génération qui nous suit. Aux nouveaux jeunes gens.
Je demande pardon à M. Salomon Reinach d'avoir ainsi été conduit par un simple rapprochement purement géographique dans le temps, si je puis dire, à mettre à côté de son nom le nom de M. Lavisse. Il est évident que par ailleurs il ne peut rien y avoir de commun entre ces deux hommes. M. Salomon Reinach n'a point un Nouvion en Thiérache où il s'enfuie. Toutes les fois que des guerres presque civiles et presque plus que civiles ont conduit ce pays à deux doigts des plus extrêmes dangers, M. Salomon Reinach était là. Gomme nous. Parmi nous. Il était présent.
M. Salomon Reinach m'arrêterait peut-être ici. — Que parlez-vous de générations, me dirait-il très sincèrement." Nous, ce que vous nommez le Parti Intellectuel, n'avons-nous pas aussi avec nous des jeunes gens. Revoyez sur VAnnuaire. Nous avons avec nous plusieurs de vos jeunes camarades.
Monsieur Reinach quand un parti intellectuel, quand un pouvoir spirituel temporel dispose du budget de l'État, de toutes les places de l'Etat, — (de toutes les hautes places et de toutes les places de Paris, laissant aux autres le soin d'aller enseigner dans de censément ingrates provinces), — quand il dispose de toutes les faveurs, de tout l'avancement, de tout le pouvoir, de tout l'argent, de toutes les relations, — (notamment des mariages, il y aurait un beau travail à faire sur l'accélération des gendres dans l'Université depuis trente ans), — (avant je n'y étais pas), — quand on dispose de tout il faudrait que l'on eût bien changé l'humanité depuis trente ans pour n'avoir pas avec soi quelques douzaines de jeunes gens; — (et j'ajoute : quand on dispose de pouvoir casser les reins à quelques autres, à tous ceux qui ne marcheraient pas droit ; cela s'est vu ; cela se voit ; cela se verra).
Puisque M. Salomon Reinach est certainement pour les méthodes expérimentales, qu'il rouvre l'annuaire, moi aussi je suis pour l'expérience. Qu'il dresse les tables. Qu'il dresse les présences, les absences, les variations concomitantes. Qu'il compte, qu'il mesure les carrières que l'on fait, — (j'entends les carrières politiques et les carrières universitaires), — quand on marche avec le parti intellectuel, et celles que l'on ne fait pas quand on ne marche pas avec. Les plus hautes valeurs des différentes promotions reléguées, laissées en province, (le seul philosophe qu'il y eût dans ma promotion encore à Bordeaux après un tour du monde et je pense au moins dix ans du meilleur enseignement de lycée), et des galopins de vingt-cinq ans pourvus de
M. RUDLER
chaires, pourvu qu'ils y enseignent ce qu'ils nomment la sociologie. Faites les comparaisons, monsieur Reinach, reparcourez les carrières de tous ceux qui marchent avec le Parti Intellectuel, et étonnez-vous avec moi au contraire qu'il y ait encore quelques voix libres qui s'élèvent.
Pour moi quand je regarde ce que nous sommes je trouve que nous sommes encore beaucoup. Quand je regarde ce qu'on fait de nous, je trouve que nous sommes encore beaucoup. Et qu'il faut qu'il y ait non pas seulement dans l'humanité mais proprement dans cette race une rare valeur propre, un goût propre de la liberté, une rare vaillance propre pour qu'il y ait encore quelques voix libres qui s'élèvent.
Il faut que cette race ait la liberté chevillée au corps.
Ai-je bien le droit de me plaindre, avons-nous seulement à présent le droit de nous plaindre. Il paraît qu'il faut au contraire que nous soyons extrêmement joyeux. Gomme eux. Le roi s'amuse. C'est du moins ce que notre camarade M. Rudler me prescrit ou me fait prescrire, et sur quel ton, dans sa Revue Critique des Livres Nouveaux.
De tous les camarades qui figurent à l'Annuaire, cher monsieur Reinach, notre camarade Rudler offre bien un des exemples les plus éclatants d'un malheureux sur qui la fortune s'acharne. M. Rudler, (G. Rudler, Gontran, Gustave," Gaspard ou Gaétan Rudler), est le type de l'homme qui n'a pas de chance. Ses travaux microscopiques sur l'histoire des lettres françaises, — (ou plutôt sur l'histoire de la littérature), — (française), — (car ici
Cahiej's de la Quinzaine
encore il faut distinguer), — l'ont conduit, — eh bien oui, il y a des gens qui n'ont pas de chance, — l'ont conduit à découvrir que notre maître, — (et son maître), — enfin que notre commun maître M. Lanson était un homme d'un génie extraordinaire. Que faire quand par un coup de la fortune ennemie on a découvert, on se trouve brusquement le détenteur d'uu aussi pesant secret. Ah si M. Rudler avait découvert, si ses études et recherches micrographiques l'avaient conduit à découvrir que notre commun maître M. Lanson n'était pas tout à fait un homme d'un génie extraordinaire, oh alors la voie du devoir était toute indiquée. Heureux les devoirs difficiles. Ma/.àpiot, heureux les devoirs austères. Mais voilà. Mettez-vous un peu à la place de M. Rudler. Je ne dis pas à sa place de maître de conférences. L'État ne le voudrait peut-être pas. Ne riez pas. Il n'y a pas de quoi plaisanter. M. Rudler, notre camarade M. Rudler n'avait pas découvert que notre commim maître M. Lanson n'était pas tout à fait un homme d'un génie extraordinaire, il avait justement, comme par hasard il avait justement découvert au contraire que notre commun maître M. Lanson était un homme d'un génie extraordinaire. La vérité avant tout. Ingrats qui riez, futiles et frivoles, c'est que vous ne savez pas combien un tel secret pèse. Pour les stoïciens, et M. Rudler est évidemment stoïcien, les devoirs faciles sont évidemment les seuls qui soient difiiciles ; il n'y a qu'eux qui comptent, il n'y a qu'eux qui embarrassent ; braver les infortunes ne serait rien; nous en avons l'habitude; mais braver les fortunes. M. Rudler n'hésita pourtant point. Il prit son courage à deux mains. Dans
M. RUDLER
un élan de sincérité qui est demeuré célèbre M. Rudler proclama devant l'univers étonné que notre maître M. Lanson est un homme d'un génie extraordinaire. Aujourd'hui M. Rudler fait à l'École Normale Supérieure un cours, ou des cours, notamment un sur Hugo, que les élèves trouvent généralement mauvais.
Ce qui étonna un peu l'univers, ce ne fut pas d'apprendre des douces lèvres de M. Rudler que notre maître M. Lanson était un homme d'un génie extraordinaire. Depuis quelque temps l'univers s'y attendait. Comme on dit, cela se sentait venir. Ce qui étonna un peu l'univers, ce fut un certain ton, ce furent les expressions mêmes qu'employa M. Rudler. En quels termes il nous fit part de sa découverte, le souvenir en est resté universellement présent. Des expressions dont on userait à peine, dont on oserait à peine user pour un Corneille ou pour un Pascal, pour un Beethoven ou pour un Rembrandt, notre camarade M. Rudler en usait fort libérahleinent pour notre maître M. Lanson. De sorte que l'on se demande ce qu'on dirait si il venait un nouvel Eschyle ou un nouveau Pindare, un nouveau Sophocle ou vm nouveau Platon, un Virgile, un nouveau Ronsard ou un nouveau du Bellay, im nouveau Descartes et un nouveau Corneille, un Pascal, un Racine, im Marivaux, un Lamartine et un Hugo, un Vigny, un Michelet. Un Musset. Ou plutôt on sait très bien ce qui arriverait. Le nouveau serait fort mal reçu en Sorbonne. Je veux dire dans tout le Parti Intellectuel. C'est à l'École Normale que j'ai entendu dire, — (je dois dire que ce n'était pas en conférence), — c'était au commencement de la liquidation de l'affaire Dreyfus que j'ai
entendu dire à l'École Normale, passant le seuil de la porte, pour entrer : « J'espère qu'à présent on va
foutre tout ça en l'air. On commence à nous emm
avec Corneille et Racine. » L'homme qui prononçait ces paroles mémorables était l'un des deux fonctionnaires les plus permanents, les seuls permanents, de la maison, l'un des deux qui n'aient point bougé depuis vingt ans, l'un des deux qui usent directeurs, sous-directeurs et maîtres de conférences, comme on les nommait, comme on ne les nomme peut-être plus, l'un des deux qui usent les programmes mêmes, l'un des deux qui usent les « transformations ». Il était dès lors, il est encore dans la maison le délégué permanent du jauressisme, le représentant officiel de Jaurès dans la maison. 11 y avait alors un fort parti. Il n'y a plus personne. Il n'y a plus que le directeur. Mais il l'a bien. Il était dès lors le dominateur et l'épouvantateur automatique de M. Lavisse. Il était alors le secrétaire de M. Lavisse à la Revue de Paris. Il épouvantait tous les deux jours M. Lavisse par des gros mots, par une de ces « engueulades » dont je me suis permis de citer un texte. A présent dans ce texte A'oulait dire : A présent que nous avons fini l'affaire Dreyfus; à présent que nous allons être les maîtres; à présent que ces Jeunes gens vont continuer à nous suivre. Il voulait dire que nous autres jeunes gens nous allions employer notre victoire et notre force à démolir ce qui est la France même.
De tels mots forment la jeunesse. Nos anciens, nos aînés s'étonnent que nous nous soyons éloignés d'eux, détachés, qu'il y ait entre eux et nous, entre leur génération et la nôtre une coupure la plus profonde peut-
M. RUDLER
être qu'il y ait jamais eu entre deux générations. Des hommes que nous étions le plus portés à respecter, à aimer, que déjà nous respections par provision, que nous aimions d'avance, des hommes à qui nous avions donné notre cœur, des lèvres dont nous attendions des bonnes paroles, des encouragements, des conseils, les légitimes leçons d'une expérience aînée fraternelle nous n'avons jamais entendu tomber que l'injure et l'offense et l'ingratitude et l'aigreur et la dérision et l'envie. Or nous sommes de la race des Français qui ne supportons point l'offense.
YoUà des textes. De telles paroles, de tels propos forment la jeunesse. C'est encore dans ce milieu de l'École Normale, c'est dans ce petit monde qui ne se croit pas rien et qui n'est pas rien que fut prononcée une autre parole mémorable. Elle fut prononcée par un des maîtres de la maison. — « Cette fois-ci, dit-il, nous le tenons, nous aurons sa peau. » — La peau dont il s'agissait n'était point si je puis dire une peau ordinaire. Il ne s'agissait de rien moins que de la peau de Pascal. — Quel Pascal? — Pascal, quoi; pas Paschal Grousset, bien sûr; Biaise Pascal. C'était au seuil de cette petite conjuration, de cette petite cabale qui fut tramée à l'École Normale et dans le milieu de l'École Normale par un nommé Mathieu ou Matthieu pour démontrer que Pascal était le dernier des faussaires et qui n'a pas laissé de traces. Ni la cabale ni Mathieu. M. Lavisse naturellement avait prêté la Revue de Paris pour la perpétration de cet attentat. Quand il vit que cela tournait mal, lâche dans le crime même, il lâcha ses complices et déclara qu'il ne s'était pas aperçu qu'on faisait ça.
l53 Laudet. — 9.
Ayant donc fait cette découverte que notre maître M. Lanson était un homme d'un génie extraordinaire, — (plaignons le jeune homme qui est le dépositaire d'un tel secret), — M. Rudler prit sur lui, entreprit de di^'ulgue^ ce secret et cette découverte. En quels termes nous le savons, et ces termes si je puis dire ont eu tant d'écho(s) que M. Rudler lui-même ne les oubliera peut-être jamais plus. Aujourd'hui M. Rudler est à l'École Normale, il enseigne à l'École Normale. Y est-U professeur, professeur-adjoint, chargé de cours, maître de conférences, (professeur) suppléant, chargé d'un cours supplémentaire, ou complémentaire, ou quelque autre titre, c'est ce qu'il ne sera jamais possible de savoir, notre malheureuse École ayant subi de tels bouleversements que le diable n'y reconnaîtrait jamais un suppléant d'un titulaire. M. Rudler a découvert que M. Lanson, M. Rudler est entré à l'École Normale. Je ne dis point que ceci soit le résultat de cela. Moi aussi je veux voir dans ce résultat une simple coïncidence. Sous la Troisième République il n'y a point de faveurs. Les avancements ne sont jamais accordés qu'au mérite. Et il n'y a jamais eu une seule exception. Et tout est toujours exactement proportionné au mérite, à la -vingtième décimale près. Notamment dans l'Université. Et très notamment dans la Haute Université. Les influences n'ont jamais servi à rien, ni les protections, ni les relations, ni les liaisons, ni les compromissions, ni les alliances, ni tout le politique et tout le parlementaire. Je suis convaincu qu'un jeune homme qui aurait eu le malheur de découvrir que notre maître M. Lanson n'écrit pas en français aurait eu une aussi belle fortune
M. RUDLER
universitaire que M. Rudler. Il n'y a point de coteries dans l'Université. Notamment dans la Haute Université. 11 n'y a point de coterie à la Sorbonne qui fasse les avancements. Par conséquent M. Rudler n'est à l'Ecole Normale que par son seul mérite.
J'avais donc fait, enfin j'avais fait à ce monsieur notre camarade Rudler une plaisanterie fort innocente, — (je m'y entends), — précisément sur ces termes en lesquels il avait parlé de M. Lanson. Là-dessus M. Rudler éprouva le besoin de me vouer une haine mortelle. Jusqu'ici je n'y vois pas d'inconvénient, rien ne vaut un bon ennemi. Où je vois un inconvénient, c'est que M. Rudler, voulant m'aligner un éreintement de main de maître, (de maître de conférences), se dérobe derrière un certain petit garçon qui signe je crois Pons Daumelas.
Si j'avais'quelqu'un en face' de moi, si j'avais en face de moi M. Rudler je dirais que cet article est de la dernière bassesse. De la plus basse grossièreté. Et je sais encore assez de français, n'en déplaise à M. Rudler, pour que, quand je dis bassesse et grossièreté, je ne veuille pas dire qu'un article m'est désagréable, ou qu'il m'est ennemi, ou hostile, infensus, ou que je ne l'aime pas.
Ce qu'il y a peut-être de plus remarquable dans ce morceau remarquable c'est que M. Rudler ou son pseudopompe me reproche particulièrement d'être geignard. Ainsi, ce qui veut dire qu'il paraît que tout va bien, et
que c'est nous qui inventons que ça va mal. C'est le vent d'automne qui fait croire qu'actuellement il y a des crises. Tout va bien. Nos maîtres font avancer les violons. Vibrez, trombone et chanterelle!
Que Magnan danse la trénis Et Saint-Arnaud la pastourelle!
Tout va bien. Il n'y a pas une crise de la Sorbonne, une question de la Sorbonne. C'est ime illusion d'optique. C'est nous qui avons inventé ça, qu'il y a une crise de la Sorbonne, une question de la Sorbonne. Personne ne s'aperçoit qu'il y en ait une. C'est la télégraphie sans fil qui a fait croire qu'il y avait une question de la Sorbonne. Il n'y a point une crise de l'enseignement, de tous les enseignements. Ça ne se voit pas. C'est une invention des méchants. Il n'y a pas une crise de l'Université, des trois ordres d'enseignement. Et même de l'enseignement extérieur. Il n'y a pas une crise, il n'y a pas eu tout un bouleversement de l'Ecole Normale. C'est une paille. C'est un souffle. C'est un rien. Ça passe. C'est la thermodynamique qui en est cause. M. Rudler y est. M. Rudler y enseigne. Comment ça irait-il mal. Comment pourrait-il y y avoir une crise, quand M. Rudler y est, quand M. Rudler y enseigne. M. Rudler est gai. M. Rudler est content. M. Rudler y est. M. Rudler est heureux. M. Rudler y enseigne. M. Rudler n'est pas geignard. Il n'y a jamais eu une crise de l'École Normale, une question de l'École Normale. 11 n'y a pas une crise du latin. Ce sont les journalistes qui ont inventé ça. Il n'y a pas une crise
M. RUDLER
du grec. Il n'y a pas une crise du français. Il n'y a pas une crise de la culture ^n général. Il n'y a pas une crise de toute la mentalité publique. Il n'y a pas une crise dans les lycées. Il n'y a pas une crise dans les Facultés. Il n'y a pas une crise dans tout le monde universitaire et même dans tout le monde pensant. Gomment voulezvous qu'il y ait une crise, puisque M. Rudler enseigne à l'École Normale Supérieure.
Le Parti Intellectuel, lui, n'est pas geignard. Non, mais il en est venu dans sa soif de domination, dans son besoin de tyrannie à un tel degré de susceptibilité, à mi tel point de sursensibilité, — (j^ ne dis point de suprasensibilité, ce qui prouve que le latin dans le français est encore une belle langue), — que l'on ne peut plus seulement prononcer ce mot, ces trois syllabes, la Sor-bonne, sans s'attirer aussitôt de bas en haut des regards obliquement circonférentiels. Que si vous ajoutez que vous connaissez M. Massis et que c'est un fort honnête homme, aussitôt on vous regarde, on vous regarde, — ou plutôt on ne vous regarde pas, — comme je n'aimerais pas à être regardé. Il était naturel d'ailleurs que cette affaire, qu'une affaire qui venait du Parti Intellectuel et qui intéressait le Parti Intellectuel finît par des mots tabous. Je connais une maison où l'on ne peut plus aller, parce que si vous dites par exemple : Il y a un fiacre qui remonte la rue de la Sorbonne, à ce seul nom, à ce seul mot de Sorbonne tout le monde vousse les épaules et regarde obstinément dans le fond de son verre. Je veux dire, dans le fond de sa tasse.
Le Parti Intellectuel est comme tous les pouvoirs absolus, quand les prend l'esprit de vertige, V esprit d'imprudence et d'erreur. Ils ne veulent recevoir aucune réforme du dedans. Ils traitent comme ennemis ceux qui veulent du dedans, longtemps, longuement, patiemment leur faire entendre la voix de la raison; la voix de la justice; la voix de la liberté ; la voix de la justesse. Qu'ils ne s'étonnent point dès lors de recevoir des atteintes matérielles, et de les recevoir du dehors. C'est la loi.
C'est l'événement de toutes les tyrannies.
Ce sera évidemment plus tard aussi une grande question dans l'histoire des littératures que de savoir si ce Pons je ne sais plus comment, Pons Daumelas aussi existe ou si ce ne serait pas un pseudonyme de notre M. Rudler. Il y a du pour et du contre. Les balances des méthodes scientifiques hésitent, fléchissent en des oscillations d'une ténuité merveilleuse. Les deux thèses se balancent avec des raffinements de voluptés. (Toujours les voluptés sourdes de M. Rudler, si j'ai bonne mémoire). Ce qui me ferait croire que cet article, fort bas, ne serait pas de M. Rudler, c'est qu'il est tout de même écrit en un certain français auquel M. Rudler n'atteint pas. Mais ce qui me ferait croire que c'est un pseudonyme, et non pas un onyme tout court ni même un paronyme, c'est que c'est un nom si évidemment forgé. Faisons appel, mes enfants, non plus à nos vieux instincts, ni à notre goût, ils sont passés de règne, mais à ces règles subtiles que nos maîtres ont instaurées parmi nous, Pons Domelas, Ponce Daumelas, je ne sais
M. RUDLER
pas si VOUS êtes comme moi, c'est un nom qui sent la forgerie. On ne me fera jamais croire qu'un vrai homme s'appelle comme ça. C'est un nom fabriqué, un nom bissecteur, un nom si éAidemment composé, juste au milieu, Pons Daumelas on voit tout de suite que c'est un petit compromis mitigé entre le célèbre Ponce Pilate et le presque aussi célèbre Domela Nieuwenhuis.
Si encore il s'appelait Pierre Pons, à la rigueur ça pourrait être naturel. C'est un malheur, de s'appeler Pierre Pons. Par conséquent ça peut arriver à quelqu'un.
Nous connaissons tous les trésors de perfection qu'il y a dans la phrase suivante : Madame, c'est moi que je suis le professeur de français qu'on vous a parlé. On croyait jusqu'ici non seulement que c'était le sublime du genre, mais qu'on ne pourrait jamais faire mieux. On se trompait. Nous avons aujourd'hui le sursubUme du genre. Quelqu'un a fait mieux. Depuis le i5 juillet. Il y a une phrase encore supérieure. Vous voudriez bien savoir où. Puisque vous êtes abonné aux cahiers, je vais vous le dire. Il y a vme phrase supérieure, encore supérieure précisément dans ce numéro y, F/« année, (Deuxième Série), i5 Juillet igii, de cette Revue Critique des Livres Nouveaux, publiée chez Cornély, loi, rue de Vaugirard. Prix du numéro, 0.60. Abonnements 5 francs par an pour la France, et 6 francs pour l'Étranger. Je ne saurais trop remercier M. Ponse Pilate d'avoir attiré mon attention sur ce numéro, en voulant bien s'y occuper de ma modeste personne. Car si M. Domela Nieuwenhuis n'avait point attiré mon atten-
tion sur ce numéro, j'igaorais toute ma vie cette phrase extraordinaire, Scaferlati supérieur. Et j'y aurais beaucoup perdu. Et l'univers aussi l'ignorait toute sa ^de. Et l'univers aussi y aurait beaucoup perdu. Car l'univers ne lit pas la Revue Critique des Livres Nouveaux. Il a tort. Mais n'anticipons pas.
Frappé de mon indignité, et de voir que je ne savais pas le français, et que c'était le cousin Pons qui le savait, mais nullement entêté, il faut me rendre cette justice, je me mis incontinent en devoir de l'apprendre, — (pas le Pons, le français), — dans cette Revue qui m'enseignait si gentiment que je ne le savais pas.
J'avoue que j'allai de surprise en surprise. Si le cousin Ménélas n'avait point attiré mon attention sur ce numéro, j'étais frustré de grands enseignements. Le cousin Pons est évidemment du pays de M. Combes. Il y a longtemps que je soupçonnais cette Revue Critique des Livres Nouveaux d'être im organe, si je puis dire, combiste. Cette Revue porte des enseignements jusque sur sa couverture. Ainsi on y voit, sur sa couverture, que le cousin Rudler y est représenté comme Docteur es lettres et comme Professeur au Lycée Louis le Grand. Il n'y est pas représenté comme exerçant quelque domination à l'École Normale Supérieure. Serait-ce une erreur de mes sens abusés, que notre camarade fait un cours à l'École Normale Supérieure, et des mauvaises leçons sur Hugo. Mais ouvrons la revue du cousin Paméla. La première leçon que j'y prends est une assez bonne leçon de classement. Tout peu cousin que je sois, je distingue assez rapidement ce que c'est que cette Revue. C'est une Revue cousine. Je veux dire entre cou-
M. RUDLER
sins. C'est d'abord, et excellemment, c'est au premier degré une revue où ceux qui ne font rien disent du mal de ceux qui font quelque chose. Mais si par malheur, — (ou par erreur), — un de ceux qui ne font rien a eu le malheur de faire quelque chose, alors un autre de ceux qui ne font rien est délégué à dire de fcelui qui par malheur a fait quelque chose un bien dont sur un exemple on va avoir une légère idée. Ainsi la Revue devient au deuxième degré une Revue d'encensement mutuel. Mon Dieu ce n'est pas la première fois que ça se voit. En un mot il y a pour ces gens-là ceux qui sont de la Revue, et ceux qui ne sont pas de la Revue. Le cousin Pénélope est de la Revue, et moi Péguy on se rend compte assez rapidement que je ne suis pas de la Revue. Car or chaque numéro de la Revue, si j'en crois la dernière page de la couverture, est divisé en trois parties : i° étude sur un ouvrage récent, ou sur un ensemble de publications récentes de premier ordre ou d'actualité; 2° comptes rendus ordinaires; 3° livres annoncés sommairement. » On pense bien que je suis dans les comptes rendus ordinaires. On m'aurait bien mis dans les livres annoncés sommairement, mais on n'aurait pas eu la place pour m'éreinter. Il fallait deux pages et neuf lignes au cousin Babylas. Le livre hors ligne, ou pour parler exactement le Livre de premier ordre d'aujourd'hui est le tome III de VHistoire de la langue française, des origines à 1900, de notre maître M. Brunot (attention, attention, il faut dire ici notre maître et ne pas aller dire notre cousin M. Brunot, le roi n'est pas son cousin). (Et je ne me fierais qu'à demi à sa jovialité). C'est donc le tome III de
M. Brunot qui est Vouvrage récent ou d'actualité. On pouvait tomber beaucoup plus mal. Je n'ai aucune compétence dans VHistoire de la langue française, mais en attendant que j'y aie acquis quelque compétence, ce qui ne saurait tarder, je suis plein de respect pour notre maître M. Brunot, j'ai pour les travaux de M. Brunot, moi écrivain, tout le respect qu'un soldat qui a fait la guerre a pour un historien des poudres et salpêtres, qui ne l'a pas faite, tout le respect qu'un peintre, qui a fait des tableaux, a pour un historien de la boîte à couleurs, qui n'en a point fait. Mais en attendant que j'aie acquis quelque compétence dans VHistoire de la langue française je dois à M. Brunot par ce numéro même un bon enseignement. Car c'est un cousin nommé Sudre ou si vous voulez c'est un nommé le cousin Sudre qui fut chargé, ou qui se chargea de présenter le livre de M. Brunot. Vous dites, monsieur Reinach, ou enfin vous me diriez que vous avezdes jeunes gens avec vous, que le Parti Intellectuel a des jeunes gens avec lui. Voyez quels sont vos jeunes gens. Écoutez, puisque aussi bien vous collaborez, vous aussi, à cette Revue, et que votre nom est dans le petit rectangle de la couverture, dans le petit cartel de tête, écoutez, instruisez-vous avec moi, écoutez, apprenons comment et jusqu'où ces jeunes genslà, les vôtres, poussent l'art de la flagornerie, écoutez en quels termes ils parlent d'un patron. On se croirait aux meilleurs jours de la Faculté de Médecine. Le cousin Sudre dit tout le bien qu'il pense du livre du patron. Il en a le droit et ce n'est pas là que commence la flagornerie littéraire. Et universitaire. Mais quand il a fini le cousin Sudre se dit : C'est pas tout ça. Est-ce que le patron va
M. RUDLER
être content. 11 fait cette injure au patron, que nous ne lui ferions pas, de supposer que le patron aime la louange. Et alors le cousin Sudre se lance dans un lyrisme qui n'est pas de Château-Thierry. (M. le Grix avait bien raison de nous annoncer une renaissance du lyrisme en France). Écoutons un peu. Notez que c'est après la fin de son article. Son article est fini quand il commence :
J'ai essayé d'indiquer ce qui dans l'œavre de M. Brunot est absolument hors ligne. Je ne voudrais pas que ces comptes rendus, forcément fragmentaires, Jissent illusion sur l'admiration que m'inspire l'ouvrage entier, (vous croiriez là-dessus que l'ouvrage entier ne lui inspire pas d'admiration. Vous vous trompez doublement, et sur sa psychologie, où vous êtes impardonnable, et deuxièmement vous n'y êtes pas, on voit bien que vous ne connaissez pas leur français, deuxièmement sur son français.) admiration que partageront (vous êtes rassuré tout de suite) admiration que partageront tous ceu.x qui le liront ou auront à le consulter. (On ne dira pas que ces jeunes gens n'ont pas le sens de l'admiration). Ils ne sauront en vérité ce qu'il faut admirer le plus, de la colossale faculté de travail de l'auteur ou de sa belle, saine et utile érudition. Mais tous resteront d'accord que ce monument manquait à l'étude, à l'honneur de notre langue, et qu'il est d'un bon et savant Français de l'avoir élevé. (Car ces amis de Jaurès sont aussi de bons Français quand il faut).
On avait voulu nous faire croire que la vieille i63
gjinnastique aux agrès avait été remplacée dans les écoles par la gymnastique suédoise. Nous savons à présent par quoi la vieille gymnastique aux agrès a été remplacée dans les écoles. Elle y a été remplacée par un judicieux exercice, par une gjTnnastique rationnelle du maniement de l'encensoir. Et par quelques exercices d' as souplissement.
Nous savions tous le degré de haute perfection qu'atteint la phrase du professeur de français qu'on vous a parlé. Il y avait aussi une phrase de Patin qui était célèbre quand nous étions au lycée. L'une et l'autre ne sont plus lùen depuis cette phrase que je vois. Elle est dans les comptes rendus ordinaires. Il faut passer pour la trouver par dessus le compte rendu a ordinaire » que m'a réservé le cousin Péloponèse. Après trois ou quatre comptes rendus on arrive à la phrase suivante. Je préviens que malgré le jeu des premières métaphores, il ne s'agit point dans cette Revue Critique de géograpliie marine ni d'un traité d'obstétrique. Il s'agit d'un livre d'un certain Cazamian sur l'Angleterre moderne. Voici la phrase : « [Il a essayé, et réussi, la synthèse de l'âme et de l'histoire anglaises depuis cent ans. Non plus l'une de ces synthèses psychologiques à la manière de Taine et de so/i école, qui ne sont que des portraits classiques agrandis à la taille des peuples, mais une synthèse historique, dans laquelle une connaissance étendue des faits en soutient et en nourrit l'interprétation.] » Voici le beau de la phrase, et les métaphores : « Il a évité les principaux écueils de sa conception. Sous le schéma
M. RUDLER
philosophique il est aisé même à des lecteurs m.qyennem,ent au fait des choses anglaises, de replacer le drame, avec ses angoisses. Mais le schéma lai-même ne crée point de rigidité. L'auteur ne fige pas la vie dans des constructions systématiques. Partout il donne à entendre qu'il n'existe point de tendances pures, sans mélange des tendances contraires, et qu'un peuple ne peut pas se Jeter tout entier du côté de l'une on de l'autre adaptation. Grâce à la variété nuancée et heureuse de ses formules, il a dégagé les dominantes, mais respecté la complexité profonde des choses. Aussi, quand on discuterait avec lui sur ses dosages de réflexion et de raison, ou même sur le rattachement de telle ou telle tendance à l'une ou à l'autre des adaptations, on n'ébranlerait ni l'ensemble de sa construction ni son idée générale, parfaitement légitime quoiqu' appliquée rétrospectivement au siècle passé, »
Eh bien voilà, j'ai honte à le dire parce que c'est tellement extraordinaire qu'on ne va pas me croire : Voilà : L'homm.e qui écrit ça enseigne le français à l'École Normale Supérieure. Cette phrase est de Radier lui-même.
Charles Péguy
... « parfaitement légitime quoiqu' appliquée rétrospectivement au siècle passé. » Et si on l'appliquait rétrospectivement au siècle futur, mon cher camarade, est-ce qu'elle serait encore parfaitement légitime, son
Cahiers de la Qninzaine
idée générale. — Et je ne parle pas, je ne parle plus du perpétuel encensement mutuel.
On n'en croirait pas le témoignage de ses yeux. Voilà les remaniements. Voilà les améliorations. Voilà les perfectionnements. Non il n'y a pas une crise du français. C'est un leurre. L'homme qui écrit comme ça, l'homme qui écrit ça ; ce jargon ; ce paquet de clichés ; cette lavasse abstraite; ce ramassement fadasse de pauvretés ; je n'en reviens pas ; l'homme qui écrit ça, (soyons gais, surtout, ne soyons pas geignards), l'homme qui écrit ça enseigne le français à l'École Normale Supérieure.
On me dit : Ne vous excitez pas. Ce Radier est un médiocre. Il ne porte ombrage à personne. C'est pour cela qu'il a fait cette rapide carrière. C'est toujours ainsi dans le Parti Intellectuel. — Je réponds : Je sais que c'est toujours ainsi dans le Parti Intellectuel, m.ais Je sais aussi que c'est à force de ne pas avoir voulu « s'exciter » que nous en sommes où nous en somm,es.
« Il a évité les principaux écueils de sa conception. » (Heureusement encore qu'il a évité les principaux). Sous le schéma philosophique... » Non, si quelqu'un prétend que la phrase du professeur de français ou que la phrase de Patin a une plus haute perfection qpie la phrase de M. Radier, je dis qu'il faut que ce quelqu'un soit on envieux, on jaloux, un ennemi de M. Radier.
Je sais bien que c'est leur théorie, (et encore plus leur pratique, certes), qu'on n'a pas besoin de savoir écrire pour s'occuper des écrivains et des écritures, (et ils
M. RUDLER
ne s'en privent pas, de ne pas savoir écrire), peut-être au contraire, (ils en abusent un peu de ce contraire), qu'il vaut même mieux ne pas savoir écrire pour s'occuper des écrivains et des écritures, (on est moins partial, sans doute), pour faire l'histoire des écrivains et des écritures. Mais notre thèse à nous écrivains est que nous avons sur les œuvres et sur les vies et dans les œuvres et dans les vies de nos modèles et de nos maîtres des intelligences profondes que les non écrivains n'y ont pas. Il y aura toujours ceux qui sont du métier et ceux qui n'en sont pas. Notre thèse à nous écrivains est que nous avons sur les œuvres et sur les vies et dans les œuvres et dans les vies de nos anciens et de nos pères, de nos modèles et de nos maîtres des intelligences profondes. Je dis qu'un Tharaud, parce que Tharaud est écrivain, parce que Tharaud est romancier, parce que Tharaud vient de faire la Maîtresse Servante, je dis qu'un Tharaud, quand il ouvre seulement un roman de Flaubert, un roman de Maupassant, y a, y trouve, (sans chercher), y reçoit des intelligences instantanées qu'un Rudler ne recevra jamais, qui d'ailleurs ne se trouvent point, ne s'obtiennent point. Et par contre notre thèse est qu'il y a une certaine incapacité d'écrire, une sorte de certaine malpropreté d'écriture qui dé(ha)bilite un homme pour les hommes et pour les œuvres de l'écriture. Que ça ne trompe pas, que c'est incurable, et qu'un homme qui a une fois commis une phrase comme cette phrase de M. Rudler, un vers de Racine ou un vers de Ronsard ne lui sonnera jamais dans la tête. Après ça il peut avoir deux cent cinquante et une mille fiches. Nous nous en foutons, de
ses fiches. Nous en avons assez de ces petits dominateurs qui prétendent faire l'histoire d'une réalité sans entendre à cette réalité. L'homme qui se joue dans ses métaphores comme un tardigrade, l'homme qui est tardigrade restera tardigrade.
Même jour, le soir. — Je me rends bien compte de tout ce qu'il y a de bas à relever toutes ces bassesses, et la haine et l'envie et l'ordure et la honte. Ce n'est pas sans une tristesse elle-même incurable et sans une amertume, ce n'est pas sans un serrement de cœur, sans une angoisse, sans un discrédit et une déconsidération de soi, sans un sentiment d'un avilissement à ses propres yeux qu'on engage la conversation avec ces gens. On a le sentiment d'une grande diminution. On n'a jamais la connaissance, d'avance, de l'épreuve. On ne prévoit jamais comme sera, quelle sera l'épreuve. Je croyais avoir l'expérience de la vie. Je croyais que ma procession pourrait se dérouler sans avanie ; qu'elle pourrait se dérouler innocemment devant un public innocent ; innocemment comme elle était conçue ; innocente devant un public innocent, pure devant un public pur. Je me trompais. Mais quand quelques mauvais garnements viennent publiquement faire des incongruités, il faut bien faire avancer quelques pertuisaniers. J'ai fait avancer quelques pertuisaniers. Si l'on m'en demande, j'en ferai avancer d'autres, tant qu'il en faudra. Je ferai tous les métiers, tant qu'il en faudra. Si on salit la rue, je me ferai balayeur de la rue,
M. RUDLER
afin que les pieds purs, afin que les pieds propres ne se salissent point.
Je ferai tous les métiers. J'ai l'habitude. Tout ce que je demande, c'est que tout ce fiel crève sur ces fielleux et que bientôt je puisse retravailler d'un coeur pur.
Il y a douze ans, quand parut le premier cahier de la première série, le Parti Intellectuel se récria. Ils riaient entre eux, ils plaisantaient, ils gouaillaient. Ils ont toujours été le parti de la dérision. Ils raillaient. Ils ricanaient. C'est leur fort. Ils disaient à l'École Normale et dans tout ce milieu de l'École Normale : On a vu paraître le premier. On ne verra jamais paraître les autres. Ils riaient aux éclats dans leur grosse face pseudo-bismarckienne. On a vu paraître le premier. On ne verra jamais paraître le deuxième. Ils mentaient. On a vu paraître le deuxième et un certain nombre d'autres depuis.
Quand est parue la première .Jeanne d'Arc, je veux dire le premier mystère, le mystère de la Charité de Jeanne d'Arc, le Parti Intellectuel dit : On a vu paraître la première. On ne verra jamais paraître la deuxième. Ils mentent. On verra paraître la deuxième et un certain nombre d'autres.
On ne verra pas paraître la deuxième. Ils ne sont pas 169 Laudet. — 10
si malins. Ils n'ont jamais rien empêché. Ils peuvent nous faire beaucoup de mal. On l'a vu. Ils peuvent nous faire beaucoup souffrir. On l'a vu. On le voit. Mais ils ne nous empêcheront pas de produire. Il y a dans la race de producteur une force qui vainc tout.
J'étais assez ridicule en effet quand parut le premier cahier de la première série. Sans un sou, malade, (geignard comme dit Rudler), tralii, abandonné de toutes parts j'entreprenais de remonter ensemble tous les courants de basse démagogie politicienne qui sortaient de partout comme des eaux sales pour corrompre le dreyfusisme, pour profiter de l'affaire Dreyfus. Aujourd'hui ces démagogies, qui sont proprement les mêmes, qui sont proprement les démagogies intellectuelles, se sont ressaisies. Elles veulent tenter le même assaut. Elles trouveront la même résistance. Ce que nous avons fait, ce que nous avons réussi quand nous n'étions rien, nous le ferons peut-être encore aujourd'hui que nous sommes quelque chose.
Le calcul du Parti Intellectuel était double, était à double révolution. On montait cette cabale au développement de laquelle nous assistons depuis bientôt un an. Et alors de deux choses l'une. Ou bien je ne répondais pas et on espérait nous écraser sous cette cabale. Ou bien je répondais, je perdais mon temps à répondre, je ne travaillais pas, et la deuxième Jeanne d'Arc ne paraissait pas tout de même. Ce double calcul est dou-
M. RUDLER
blement déjoué. Je réponds. Et il faut espérer que la deuxième Jeanne d'Arc paraîtra tout de même. Ils n'ont pas évité les principaux écueils de leur conception.
M. Laudet non plus n'a point évité les principaux écueils de sa conception. Il y a en effet un point, il faut qu'il y ait un point qui soit bien acquis, c'est un point de méthode, c'est que je sais beaucoup trop bien mon métier d'homme d'action pour me laisser embarguigner jamais, embaragouiner à la signature de quelque comparse. Ce n'est pas la première fois que je suis l'objet d'un guet-apens. Je commence à savoir. C'est une des premières leçons que j'ai reçue de notre maître M. Sorel il y a douze quinze ans, du temps que je commençais mon deuxième apprentissage, (le seul qxii compte, l'apprentissage de la méchanceté des autres), et le Parti Intellectuel se chargeait de me dresser. Il faut lui rendre cette justice, (au Parti Intellectuel) que d'ailleurs il ne le faisait pas gratuitement. Si vous voulez travailler tranquille, me disait M. Sorel, (on pense que je voulais travailler tranquille), quand vous voyez, quand vous sentez qu'on vous monte un coup, une cabale, tous ces gens-là sont généralement pleutres et sournois, ne lanternez pas; ne vous laissez pas lanterner; dans une revue; ne vous laissez pas arrêter à celui qui signe l'article. Vous comprenez. Si on lui fait signer l'article, à celui-là, c'est justement parce que l'on pense qu'ayant moins de volume il est le moins vulnérable. Allez droit à la tête, à l'auteur de la
cabale, au directeur de la revue, et descendez-le. Après on vous laissera la paix.
J'ai constamment appliqué cette méthode et je m'en suis toujours trouvé bien. Tout ce que nous demandons, nous autres écrivains, nous autres producteurs, je puis peut-être le dire, c'est de travailler tranquilles. Mais si quelque mauvais garnement vient nous faire du chahut dans l'atelier] et vouloir nous saboter notre travail, nous pouvons peut-être retrouver assez de vigueur pour prendre l'intrus par les deux épaules et le mettre à la porte. Cette vigueur que nous employons généralement à travailler, par une opération magique, monsieur Laudet, nous pouvons en transformer une partie, (nous avons un petit transformateur breveté), en vigueur de combat.
Qu'on nous laisse la paix, c'est tout ce que nous demandons. Qu'on nous laisse tranquilles. Qu'on nous laisse travailler. Mais si on nous dérange, au moins nous ferons qu'on ne nous aura pas dérangés pour rien. J'ai suivi cette méthode il y a dix ans et nous y avons gagné dix ans de paix. Puisqu'on m'a dérangé cette année, je suivrai cette méthode de telle sorte que nous y gagnerons dix nouvelles années de paix. Je veux un nouveau décennat. Je suis modeste. Je l'aurai. Ce qui perd M. Laudet, c'est qu'il est trop jeune. Je veux dire trop nouveau venu dans les lettres. S'il savait les précédents, s'il avait connu les histoires d'il y a dix ans, il est probable qu'il aurait cherché une victime
M. RLDLER
un peu moins récalcitrante. Je sais bien qu'aujourd'hui M. Laudet aimerait mieux que tout ceci n'eût pas eu lieu. Mais puisqu'il m'a dérangé je puis lui assurer, — (ou l'assurer), — qu'il ne m'aura pas dérangé pour rien.
C'est cette méthode que j'ai appliquée il y a dix ans. C'est cette méthode que j'ai constamment tenue prête. C'est cette méthode que j'appliquerai cette année. Je ne connais que les têtes. Je ne connais pas Ménélas. Ni Pénélope. Je connais Rudler et je ne connais que Rudler. Et s'il est nécessaire j'irai plus haut que Rudler encore, j'atteindrai plus haut, j'irai jusqu'à quelque tête couronnée. Je monte toujours. Je ne descends jamais. Je ne connais pas M. le Grix. Quand même on me ferait déjeuner vingt-sept fois avec lui, je ne le connais pas, je ne veux pas le connaître. Je connais M. Laudet. Je ne connais que M. Laudet. Je ne veux connaître que M. Laudet. Autrement ce serait trop commode. Si M. le Grix réclame son droit à l'existence et tout ce qui s'ensuit, il passera deuxième. Il se mettra derrière son patron.
Comme M. Sorel me l'a dit quand j'étais jeune, ainsi je me retourne et je le dis à mon tour à tout jeune homme qui voudrait fonder une institution, une entreprise, une maison, une œuvre et qui naturellement serait aussitôt assailli de cabales démagogiques. Frapper à la tête. Ce n'est pas tout à fait le mot de
1^3 Laudet. — lo.
\in nouveau théologien
César. Frapper au visage. — Non : feri vultum; sed : feri caput. Frapper à la tête. Et alors ne pas y aller de main morte. Ne pas se battre pour la frime. Toute cette vigueur que ces jeunes gens déploient pour l'encensement, la déployer pour l'enfoncement. Tout ce courage qu'un Sudre déploie pour manœuvrer l'encensoir sur le nez de M. Brunot, le déployer pour casser sur les mêmes sortes de nez d'autres sortes d'encensoirs. (Ce qui rend tout à fait comique l'opération dudit Sudre, c'est que quand M. Brunot est conduit à parler dudit, il ne manque jamais de le juger ainsi : Ah oui, dit-il, Sudre, c'est encore un de ces nécrophages. (Enfin un de ces insectes qui vivent de cadavres). — Et pendant ce temps le Sudre tremblant se dit : Est-ce qu'au moins le patron trouvera que je lui ai fait assez de compliments dans mon papier).
Non que je ne distingue entre les deux agressions que nous avons à repousser simultanément. Quand le Parti Intellectuel nous attaque avec cette violence, et cette mauvaise foi, et cet acharnement, il fait son devoir pour ainsi dire, il fait son métier, il fait son office. Il reste fidèle à son caractère propre. Il reprend une lutte qui date de plus de dix ans, un nouveau siège de Troie, plus long que le siège de Troie, une lutte plus que décennale, une lutte qu'il perd depuis plus de dix ans. C'est son affaire. Nous sonunes à ses ordres.
Mais quand M. Laudet, quand la Revue hebdomadaire choisit pour se jeter sur nous exactement le même
M. FERNAND LAUDET
temps que d'autre part le Parti Intellectuel prend pour se jeter sur nous, j'ai le droit, j'ai le devoir de dire que cette coïncidence est extrêmement suspecte.
Samedi 12 août iQi i. — La preuve que ma méthode a du bon, et que souvent elle force l'auteur, elle force la tète à se démasquer, c'est que M. Laudet me répond aujourd'hui dans son numéro 32, daté d'aujourd'hui, sous ce titre : un disciple de Péguy . C'est le moment de reprendre nos paragraphes.
Je dirais que ma méthode est celle qui fait sortir le loup du bois, si le loup n'était depuis Vigny et même avant un animal noble.
§ 264. — Enfin j'ai quelqu'un devant moi. — « Le Bulletin des Professeurs catholiques de l'Université, écrit M. Laudet, du 20 juillet igii, qui parait à Coutances et qui, de son aveu, a igo abonnés, parmi lesquels trente-trois abonnés fermes n'ont pas encore acquitté leur abonnement,... ». — M. Laudet s'amuse beaucoup de ce Bulletin qui paraît à Coutances, qui de son aveu a 190 abonnés, parmi lesquels trente-trois abonnés fermes n'ont pas encore acquitté leur abonnement. Ceci est à la page 271. Il y revient à la page 2^3 : « d'autre part Péguy n'en est pas réduit à ne trouver d'hospitalité pour sa prose qu'à Coutances dans le Bulletin des Professeurs catholiques de l'Université qui a igo abonnés, parmi lesquels 33 abonnés fermes n'ont pas encore acquitté leur abonnement. » Ce
un nouveau théologien
doublon ne lui suflBt pas. Il raille. Il jubile. Il est comme Rudler. Lui non plus il n'est pas un geignard. Il est façonné d'autre sorte. Il recommence à la 2^8 : « Le journal qui a publié cette pauvre littérature, c'est-àdire le Bulletin des Professeurs catholiques de l'Université, qui n'a que igo abonnés fermes dont 33 n'ont pas encore acquitté leur abonnement,... ». On sent qu'il y tient. Il est fasciné par ces 190 abonnés dont 33. Ce n'est pas un homme qui fait deux fois la même plaisanterie. Il ne la fait que trois fois. Il n'est pas comme moi. Il n'est pas lourd dans ses plaisanteries.
Les abonnés du Bulletin, (les 190 abonnés, moi aussi), savent que Lotte se fait un devoir, (ne se considérant que comme un simple gérant), de rendre compte régulièrement à ses abonnés de la situation du Bulletin. Je pense qu'il le fait régulièrement dans tous ses numéros. En tout cas il l'a fait dans son numéro 7, du 20 Juillet 191 1. Il devait d'autant plus le faire dans ce numéro que ce numéro 7, du 20 Juillet 191 1 était le dernier numéro de son année scolaire, le numéro qui fermait son année avant son départ en vacances. Il fit donc suivre mon communiqué d'une correspondance , comme il le fallait pour mettre à jour le courrier du journal, et d'une note de gérance. Je lis dans cette note de gérance, sous la signature E.-J. L., qui pour tout Coutances veut dire Joseph Lotte, les lignes suivantes :
... « J^ous comptons à ce jour :
Abonnés fermes : igo (parmi lesquels Mgr. l'Archevêque d'Avignon et Mgr. l'Évêque d'Évreux).
M. FERNAND LAUDET
Abonnés possibles : 6ii.
Recettes globales : 1,002 fr. 45.
Dépenses globales : 1,211 fr. 10 (y compris bien entendu les frais d'établissement et d'envoi de ce numéro exceptionnel).
N. B. — 33 abonnés fermes des premiers mois n'ont pas encore acquitté leur abonnement. Qu'ils se libèrent dès octobre.
C'est cette note de gérance qui a eu le don de mettre en joie notre cousin Laudet. Au moment même où les pataquès de notre cousin le Grix commençaient à l'inquiéter, cette note de gérance l'a soudain rasséréné. Elle a eu la vertu de le rasséréner. Ces abonnés fermes et ces abonnés possibles, ces igo et ces 611, et ces 33, ces nombres fatidiques, et ces recettes globales, — (petit globe), — et ces dépenses globales, ces misérables recettes et ces misérables dépenses, tout cela a paru du dernier ridicule à M. Laudet. Jusqu'à cette phrase qu'il y a dans le paragraphe précédent, cette attention pour les abonnés pauvres. Il faut voir comme le gaillard s'esbaudit. Il est gai z'et content, monsieur Laudet. Son toit s'égaye et rit de mille odeurs divines. Il faut voir comme il se fiche de ces 190 abonnés fermes, (il est vrai qu'en se fichant de ces 190 abonnés fermes dans la parenthèse il se fiche aussi, dedans, de Mgr. l'Archevêque d'Avignon et de Mgr. l'Évêque d'Évreux, qui y sont inclus, mais il ne s'en aperçoit pas, il est tout à la joie).
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C'est ce Lotte surtout qui lui paraît un imbécile. Comment, voilà un garçon qui a un Bulletin catholique, qui écrit pour des catholiques et il n'a pas encore su en soutirer des rentes. Il entend que son Bulletin pour ainsi dire mène littéralement une vie chrétienne. Catholique il a, il gère gratuitement un Bulletin chrétien, un Bulletin pauvre. Quel scandale pour M. Laudet. Et lui-même, Lotte, ayant, gérant ce Bulletin il fait tranquillement sa classe au lycée, il enseigne aux jeunes citoyens le latin, le français, peutêtre le grec, il continue, il fait son métier, il fait tranquillement sa classe de sixième ou de cinquième au lycée, à moins que ce ne soit sa classe de quatrième, enfin sa classe de grammaire. Comme on sent que M. Laudet méprise un pareil imbécile.
1,002 fr. 45. — 1,211 fr. 10. — Évidemment quand on est M. Laudet, quand on a vingt mille, trente mille, quarante mille abonnés, (on ne sait jamais avec les Revues, excepté avec le Bulletin de Lotte et les Cahiers de la Quinzaine et quelques autres petites Revues), vingt, trente, quarante mille abonnés à vingt et trente francs et non plus à six francs, quand on est une grosse puissance sociale, quand on a donc un budget de quatre ou cinq cent mille francs, et qui passe peutêtre le million, quand on a un gros volume social, comment ne pas mépriser ce budget d'un millier de francs. M. Laudet est convaincu que nous allons jouer le pot de terre contre lui qui va jouer le pot de fer. Cela le fait rire. 11 a raison de connaître La Fontaine. Ça peut beaucoup servir. Mais il n'y a pas seulement La Fontaine et ses fables. Il y a une vieille histoire
M. FERNAND LAUDET
dans une tout autre sorte de fabuliste. (Et encore peutêtre pas tout à fait si autre que cela, puisque ce La Fontaine était fanatique d'un de ces anciens). M. Laudet la connaît peut-être. Il la cherchera au livre des Rois, livre I, chapitre XVII, verset 4> (on ies a mis en versets) :
... ce il étoit de Geth, & il avoit six coudées & un palme de haut.
5. Il avoit en tête un casque d'airain ; il étoit revêtu d'une cuirasse à écailles, qui pesoit cinq mille sicles d'airain.
6. Il avoit sur les cuisses des cuissards d'air^ain ; & un bouclier d'airain lui couvroit les épaules.
7. La hampe de sa lance étoit comme ces grands bois dont se servent les tisserans ; & le fer de sa lance pesoit six cens sicles de fer : & son Ecuyer marchoit devant lui. »
M. Laudet connaît la suite. M. Laudet connaît la fin. M. Laudet fera bien de suivre la version française de (( Monsieur le Maistre de Saci ». Elle a une innocence admirable.
Pendant que nous y sommes et que M. Laudet exerce son mépris de gros volume, je lui demande instamment de me comprendre dans ce mépris où il enferme Lotte. On ne saurait être en meilleure compagnie. Et de comprendre les cahiers dans ce mépris où il enferme le
un nouveau théologien
Bulletin. Car les cahiers sont, dans leur genre, une revue aussi pauvre, peut-être plus pau\Te que le Bulletin. Cette année autant que jamais, monsieur Laudet, les cahiers oscillent de neuf cents à onze cents abonnements.
§ 265. — Puisque M. Laudet veut absolument assurer l'existence à M. le Grix, j'y consens. M. le Grix n'y gagnera peut-être pas. M. Laudet non plus. Dans ce système et sans rien engager du fond du débat nous nommerons pour le bon ordre article de M. le Grix celui auquel répond le communiqué et article de M. Laudet celui auquel je réponds en ce moment même.
«r Quoi qu'il en soit, dit M. Laudet, il est intéressant, ne serait-ce que pour défendre la liberté de la critique, de remettre les choses au point. »
M. Laudet sait très bien qu'il ne s'agit aucunement, dîms tout ce débat, de la liberté de la critique. La liberté de la critique n'est pas en cause. Quand même je le voudrais, je ne vois pas bien comment je m'y prendrais pour empêcher M. le Grix d'écrire chez M. Laudet. Seulement si la liberté de la critique joue pour M. le Grix et pour M. Laudet elle joue également poiir moi. M. Laudet et M. le Grix ont cent fois le droit de critiquer mes textes. Mais ensuite, quand ils ont fini, ou quand ils en ont fini une partie, ou quand ils ont fini de commencer, j'ai bien le droit, à mon tour, de considérer, de traiter leur critique comme un texte et de la critiquer. 11 n'y a pas vm privilège de critique. M. Laudet et M. le
M. FERXAND LAUDET
Grix ne peuvent pas m'empêcher de me faire critique. Je ne les empêche pas de se faire écrivains.
Qu'est-ce que ça veut dire, la liberté de la critique. Je crois que nous sommes libres, de nous critiquer. Quand même je le voudrais, la liberté de la critique est hors de mon atteinte.
§ 266. — Avec sa liberté de la critique M. Laudet détourne le débat. Ou enfin essaye de le détourner. Je ramènerai M. Laudet. J'ai accusé, j'accuse M. Laudet de tenter d'opérer un détournement des consciences fidèles. C'est clair, (comme disait l'autre). M. Laudet ne peut pas me demander de refaire ici et perpétuellement mon communiqué . Qu'il apprenne à lire un texte. Je ne puis que confirmer ici, en beaucoup moins bons termes, ce que j'ai mis, ce que j'ai prouvé tout au long de mon communiqué : M. Laudet veut opérer un détournement des consciences fidèles. Il fait, il veut faire littéralement ime prévarication, im abus de confiance spirituel qui dans sa pensée peut avoir, doit avoir pour lui d'heureuses conséquencesmatérielles. Je me résume. M. Laudet veut tenter l'opération suivante, apparemment spirituelle, réellement temporelle, si je puis dire, en im certain sens propre de ce mot temporel. M. Laudet a beaucoup d'abonnements, — (est-ce là de la « diffaw.ation », monsieur Laudet). — M. Laudet a une grosse clientèle bourgeoise. Plutôt libérale, comme on dit, c'est-à-dire généralement plutôt voltairienne, renanienne par les côtés inférieurs de Renan, enfin inchrétienne. Je n'y vois pour ma part aucune sorte d'inconvénient* Il faut qu'il y ait des Revues pour tout le monde et ce
l8l Laudet, — ii
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n'est certainement pas moi qui dirai le contraire. II faut que tout le monde gagne sa vie. En travaillant. Il faut que tout le monde vive. Sera-ce diffamer, monsieur Laudet, sera-ce commettre une ce diffamation » que d'avancer qu'U faut que M. Laudet vive ; et avec lui et derrière lui qu'il faut que la Revue hebdomadaire vive. M. Laudet voudrait accroître son fonds de commerce. Je ne vois aucim mal à cela. Moi aussi je voudrais bien accroître le mien. J'ai trop le respect du commerce, et de l'industrie, et de l'agriculture, pour trouver à redire à ce que M. Laudet veuille étendre ses affaires. Il voudrait bien doubler sa clientèle. A sa clientèle actuelle, à sa grosse clientèle bourgeoise dite libérale, voltairienne, renanienne par les bas-côtés, — (je n'écris pas par les bas côtés), — combiste enfin et plus ou moins inclirétienne et antichrétienne il voudrait bien s'adjoindre une grosse clientèle bourgeoise chrétienne, — (autant que ces mots peuvent aller ensemble, c'est-à-dire, j'en conviens, très peu ou pas du tout je l'avoue). — C'est ici que l'opération se gâte. Car les positions sont prises de telle sorte, et pour l'éternité, qu'il ne peut y arriver qu'en trompant, — (en essayant de tromper), — les uns et les autres. C'est ce que j'ai dit, c'est ce que je maintiens, c'est ce que j'ai mis, c'est ce que j'ai prouvé tout au long de mon communiqué. M. Laudet ne peut pas me demander de refaire indéfiniment mon communiqué. M. Laudet a beau faire. II n'est point le maître des situations. Son intention est louable, commercialement. — (Elle le serait peut-être moins moralement et en philosophie). — Mais il ne peut pas contenter les deux clientèles. Il ne peut songer à vouloii* cumuler les deux
M. FERNAND LAUDET
clientèles qulen ayant l'intention de tromper l'une et l'autre. Aux rationalistes, — (comme ils se nomment), — il n'offrira jamais qu'une raison frelatée. Aux chrétiens, — (on vient de le voir), — il n'offrira jamais qu'une foi frelatée.
Que M. Laudet le veuille ou non, le monde et la réalité ne se rue point encore aux pieds de M. Laudet. Il y a ceux qui sont chrétiens et pour qui la Jeanne d'Arc de M. Anatole France est égale à zéro, — (et encore certainement infiniment plus dangereuse que zéro), — et il y a ceux qui ne sont pas chrétiens et pour qui la Jeanne d'Arc de M. Anatole France est tout. Épuise la réalité. M. Laudet essaiera en vain de concilier ces deux clientèles. Il sera conduit à les trahir l'ime et l'autre, il sera forcé de les trahir l'une et l'autre.
J'ajoute aussitôt que ceux qui seront toujours les plus trahis, dans cette combinaison, dans toute combinaison de cette nature et de ce modèle, ce seront toujours les catholiques. On l'a vu amplement par cet article de M. le Grix. D'abord c'est leur habitude. Ensuite c'est une sorte de loi. Quand on fait de ces falsifications et de ces sophistications de denrées alimentaires, quand on fait de ces mélanges et, comme disent nos typos, de ces mastics de publics, ce sont toujours les cœurs fidèles qui sont contaminés, ce sont toujours les cœurs fidèles qui sont lésés, qui reçoivent une atteinte. L'impur tache toujours le pur, le pur, hélas, ne purifie point l'impur. On l'a bien vu par cet article de M. le Grix, où l'opération n'a point consisté à faire croire aux amis de M. Anatole France que la Jeanne d'Arc des Procès, que la Jeanne d'Arc de notre populaire Histoire de France, que la
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surnaturelle Jeanne d'Arc, enfin, que sainte Jeanne d'Arc était historique, mais où naturellement elle a consisté au contraire à vouloir faire croire aux chrétiens que la Vie de Jeanne d'Arc, de M. Anatole France, était une pieuse et laïque exégèse.
Je ne puis que m'en tenir à la position que j'ai exposée dans le communiqué et qui sur ce point a toujours été la mienne. Je ne puis que confirmer ce que j'ai posé, en de beaucoup meilleurs termes, dans le communiqué. Le commencement, ou plutôt l'avant-commencement de toute conversation, de tout propos, de toute guerre, — (qu'il y a une première et une deuxième loyauté de la guerre), — de toute entrée en matière même, de toute alliance, de toute amitié, de toute paix, c'est d'abord que d'abord chacun soit ce qu'il est, loyalement, sincèrement, clairement, sérieusement; que chacun soit proprement ce qu'il est. L'être qu'il est. Et le plus profondément qu'il le peut. Alors on peut causer. Alors on peut voir. Alors on peut être. Alors, mais alors seulement. Celui qui fait des brouillages, des contaminations et des mastics, des micmacs et des chevauchements, celui qui rompt les parenthèses n'est pas criminel seulement envers ceux qu'il contamine ou fait contaminer. Il est criminel envers tout le monde parce qu'il est criminel envers tout le système. Il blesse tout le système. Il empêche le propos même, la conversation, la guerre, la paix, l'existence, l'être, tout. Il ne frelate pas seulement ceux qu'il frelate. 11 frelate ensemble les amis et les ennemis de ceux qu'il frelate et les tiers de ceux qu'il frelate et ensemble les témoins et ensemble tous les autres. Tout.
M. FERNAND LAUDET
§ 267. — Ce grief me paraît infiniment grave et M. Laudet a peut-être tort de regretter que sur cette matière j'aie fait un communiqué. Ce communiqué au contraire l'a sauvé de quelques vivacités que j'eusse certainement laissé passer dans un article ordinaire. Ce grief, ce premier crimen, ce premier chef d'accusation est selon moi tellement grave que ce que je veux dire à présent n'a plus qu'une importance évidemment secondaire, n'est plus qu'une trahison du deuxième plan. D'autant que j'en suis plus particulièrement la victime et qu'une simple décence m'interdit de trop y insister.
Voici ce que je vais dire. Il y a une première duplicité, une première trahison de M. Laudet qui est à mon sens infiniment grave parce qu'elle porte sur la foi et en matière de foi et qu'elle porte atteinte à la chrétienté même. Il y a une deuxième duplicité, une deuxième trahison de M. Laudet, infiniment moins grave, j'en conviens, secondaire, j'en conviens, sérieuse tout de même, parce qu'elle porte sur la culture et qu'elle porte atteinte à nos humanités.
Que M. Laudet ne fasse pas l'ignorant. Qu'il ne se fasse pas plus ignorant que nous ne sommes. M. Laudet sait fort bien que l'année qui vient de finir s'achevait sur une bataille acharnée entre le Parti Intellectuel et le reste de la nation. Que ces vacances ne sont qu'une courte trêve. Que l'année qui va s'ouvrir est déjà toute chaude d'avance. Qu'elle n'attend que de s'ouvrir. Qu'elle ne demande qu'à s'ouvrir. Que dès son principe, dès son début nous allons assister, je veux dire que j'espère bien que nous allons participer à la re-
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prise, au recommencement de cette lutte acharnée, à peine interrompue. Qu'on a rarement vu autant d'acharnement, autant de passion, autant de violence, autant de ressentiment, autant de haine, — (ce qui est malheureusement généralement bon signe), — autant d'amour. Spirituel. Qu'une fois de plus la France montre qu'elle est le grand pays, le terrain né des batailles spirituelles, des haines spirituelles, des révolutions spirituelles. Que porté en particulier sur la question du latin, et sur la question du français, — (et sur la question du grec), — ce grand débat porte très profondément sur toute la culture, à une profondeur la plus profonde, et que c'est la culture même qui est en cause, comme aux heures les plus graves des dangers d'écrasement de la culture par la barbarie.
D'autre part que M. Laudet ne fasse pas l'ignorant. Qu'il ne se fasse pas plus ignorant que nous ne sommes. D'autre part M. Laudet sait très bien qu'à tort ou à raison les Cahiers de la Quinzaine et moi sommes ou si l'on veut sont ce qui est le plus en butte aux attaques, aux \àolences, aux perfidies, aux offenses, aux campagnes, aux cabales, aux ignominies, à tous les coups du Parti Intellectuel. Dans ce grand débat qui met d'un côté le Parti Intellectuel conjuré pour la domination spirituelle et ensemble temporelle de ce peuple, sur ce peuple, et de l'autre côté tout le reste de la nation enfin révoltée, à tort ou à raison les cahiers sont ce qui est le plus assailli, le plus violemment, le plus sournoisement, le plus dangereusement par le Parti Intellectuel. Nous sommes la forteresse la plus assaillie. C'est contre nous que le Parti Intellectuel déploie, et
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replie, sa plus virulente haine, — (et il y est compétent, en haine), — cette haine que ne connaissent point tous ceux qui n'ont point eu le contact du Parti Intellectuel, tous ceux qui n'y ont point directement passé, cette haine qui ne peut avoir d'égale que certaines haines ecclésiastiques. Nous sommes la forteresse la plus assaillie. La plus \'iolemment, la plus sournoisement; la plus dangereusement, la plus mauvaisement. Nous aussi, et sur ce terrain, nous sommes aux marches extrêmes. C'est un grand honneur pour nous, et qui nous impose de grands devoirs. Le plus dangereusement, le plus mauvaisement, le plus haineusement on vient de le voir encore par le coup de ce Daumélas. Pourquoi le Parti Intellectuel est-il aussi furieusement acharné à notre perte, d'une haine aussi profonde, aussi sourde, aussi tenace, venant d'aussi loin, aussi profondément sincère, il y en a vingt raisons qu'il serait aisé de développer. Mais c'était, mais ce serait un travail historique. Nous sommes ses plus anciens et ses plus fermes ennemis. Les plus anciens. Ces cahiers étaient à peine fondés que déjà, seuls, pauvres, nuds nous entreprenions de lutter contre ce Parti qui préparait et officiellement et sournoisement, — (les deux peuvent aller ensemble), — l'abaissement de tout un peuple, l'abaissement mental, intellectuel, — (car, par un phénomène assez singulier, le Parti Intellectuel est le parti de l'abaissement intellectuel même, le parti qui est contre l'intelligence), — l'abaissement moral et de cœur et d'esprit, l'abaissement de race même. Le Parti Intellectuel en riait beaucoup alors. 11 en faisait des gorges chaudes. Nous n'étions rien, et eux ils avaient quel
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immense bateau. — L'heure est venue de payer. Il paraît que depuis quelque temps ils rient beaucoup moins.
D'autres sont venus. Un grand peuple s'est ressaisi. Que si le Parti Intellectuel nous considère comme son ennemi le plus dangereux, il doit savoir, c'est un grand honneur qu'il nous fait. En tout cas nous sommes celui, ou ceux, à qui ils en veulent le plus. Et ils savent en vouloii\ Il y en a une raison profonde. C'est que j'ai passé par leur école. Ils ont contre moi cette haine infernale de camarades, la plus basse invention qu'il y ait jamais eu. Qui sait, ils avaient peut-être formé le projet insensé de m'entraîner dans leur complot de domination, dans leur entreprise, dans leur pernicieuse entreprise de l'abaissement de tout un peuple. Ces grands savants connaissaient mal les caractères. Ces grands psychologues et sociologues n'étaient guère forts en psychologie. Ces maîtres ne connaissaient point leurs élèves. Ces camarades ne connaissaient point leurs camarades. Ces grands savants ne connaissaient point les hommes.
Qu'ils ne s'abusent point d'ailleurs. Ils n'ont parmi les anciens élèves de notre ancienne École, — Scholae olim Normalis olim aluinni, — qu'une infime minorité. Tout l'enseignement secondaire est avec nous, sauf les quelques clients méprisés qu'ils s'y ménagent de promotion en promotion. Les deux tiers de l'Enseignement Supérieur sont avec nous, tout ce qui est plus préoccupé de travailler que de venir à Paris.
Là n'est pas leur force. On ne saurait trop le répéter, leur force n'est pas dans l'enseignement. Leur force
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est dans une sorte de maçonnerie extrêmement bien organisée ; leur force est une sorte de force de gouvernement à la fois officiel et occulte. Dans une attention constante et sournoise à accaparer, à usurper tout ce qu'ils peuvent du gouvernement de l'État. Et non seulement de l'État, mais tout ce qui est corps, situation, position, établissement temporelspirituel. Mais là leur force est immense, on ne saurait trop le répéter, et ménage de cruelles surprises à ceux qui ne veulent pas la voir, ou qui ne veulent pas la voir toute, qui ne veulent pas croire qu'elle est immense. Un exemple récent l'a durement montré. S'il y avait un corps que l'on croyait qui avait échappé à la domination du Parti Intellectuel, c'était bien l'Académie Française. Or l'Académie Française voulait l'année dernière, enfin dans le courant de la dernière année scolaire, fonder un grand prix qui honorât les lettres françaises, qui marquât expressément le rang que les lettres doivent occuper dans une société comme la nôtre. Le Parti Intellectuel, mal rassemblé, ne put arriver à temps pour empêcher la création du prix. Il se ressaisit vite. La tyrannie est toujours mieux organisée que la liberté. Le Parti Intellectuel décida que le prix ne serait pas attribué. On sait assez que le Parti Intellectuel n'a pas de plus grand ennemi que les Lettres : les Lettres grecques; les Lettres latines; les Lettres françaises. Le Parti Intellectuel résolut que le prix ne serait pas attribué. Il ne l'a pas été. On réussissait ainsi deux coups. Premièrement on discréditait les Lettres dans leur ensemble, en corps, on les montrait incapables de
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recevoir, de se faire attribuer, décerner un prix expressément fondé pour elles. Deuxièmement on tentait de discréditer l'écrivain, quel qu'il fût, à qui l'Académie pouvait penser pour l'attribution de ce prix. Or cet écrivain, il suffisait qu'il fût un écrivain pour être xm ennemi né du Parti Intellectuel.
La preuve est faite. Quand je disais aux nouveaux : Vous ne savez pas combien ils sont puissants. Je les connais. Il y a vingt ans qu'ils sont sur moi. Méfiezvous. — les enfants riaient, disant : C'est un vieux. Il veut faire valoir ses campagnes. Il exagère l'ennemi. — A présent ils ont vu. La preuve est faite. Ou encore on précisait : Vous les voyez partout, me disait-on. Eh bien oui, on vous accorde qu'ils ^nt très forts chez eux. Ils sont très forts en Sorbonne. Ils sont souverains pour faire une nomination dans l'Enseignement Supérieur. Hors de là on ne les connaît pas. Ils n'existent pas. Ils ne sont rien dans le monde. Ils ne sont rien à Paris. — L'expérience est faite, sur un bon exemple, — (ai-je encore le droit de dire sur un exemple éminent), — qu'ils ne sont rien dans le monde. Aujourd'hui la preuve est faite, publique. Il a suffi qu'un ordre vînt, porté par M. Lavisse. Il a suffi qu'un ordre du Parti Intellectuel fût apporté, parti de la rue d'Ulm, pour que l'Académie fléchît, pour qu'une résolution, pour qu'un vote presque solennel, pour qu'une institution de l'Académie fût abolie, fût nulle, fût non av§nue. Pour que la volonté de l'Académie fléchît. En somme pour que l'Académie se déjugeât.
Tout cela n'est peut-être que misère, j'y consens, en
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comparaison de l'autre opération que je reproche à M. Laudet. Je consens que les matières de la foi sont infiniment graves et que toute tentative de contamination de ces matières est infiniment grave. Mais je crois aussi et d'autre part que les matières de la culture sont graves, très graves, infiniment sérieuses et que toute tentative de contamination de la culture est grave, très grave, infiniment sérieuse. Or en nous assaillant à cette date et en ces termes, M. Laudet a commis envers la culture une trahison de même ordre, sur un autre plan, et de même forme que celle qu'il avait commise contre la foi.
Que M. Laudet le veuille ou non, les positions sont prises, les partis sont engagés. Il n'y a pas trois armées ennemies entre elles trois sur un champ de bataille. Il n'y a pas trois armées ennemies telles, ainsi définies qu'elles se battent, sur un même champ de bataille, chacune contre les deux autres ensemble et séparément. Sur un champ de bataille il n'y a qu'une ligne de bataille, acies, et de part et d'autre une et une autre armée. Ennemies. En ce sens et sur ce terrain on n'est pas ennemi à trois.
Après cette courte trêve des vacances, qui n'est même pas une trêve pour tout le monde, on le voit, une bataille va recommencer, une des plus ardentes batailles spirituelles que l'on ait vu depuis longtemps. Il n'y aura qu'une ligne de bataille, acies, et de part et d'autre une et une autre armée. Ennemies. D'un côté il y aura le Parti Intellectuel et de l'autre tout le reste de la nation. Tout le reste d'un peuple enfin, réveillé. La lutte n'est
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point inégale. Ou si elle l'est elle l'est en sens contraire de ce que l'on veut dire. Car le Parti est organisé et le peuple n'est pas méfiant.
Cela étant, telle étant la situation je dis que M. Laudet et la Revue hebdomadaire, en nous assaillant, nous, en cette (même) forme, qui est exactement la forme où le Parti Intellectuel nous assaille ; dans ces (mêmes) termes, qui sont exactement les termes où le Parti Intellectuel nous assaille ; à cette (même) date, qui est exactement la date où le Parti Intellectuel nous préparait ce nouvel assaut ; nous qui sommes les plus assaillis de l'ennemi, les plus battus du Parti Intellectuel, je dis qu'en se livrant précisément à cette opération, en procédant à cet assaut, en cette forme, en ces termes, à cette date, M. Laudet s'est livré à une opération extrêmement suspecte.
Je sais combien la foi est infiniment grave. Je sais aussi que la culture est infiniment sérieuse. J'espère d'ailleurs montrer, dans mon dialogue de l'histoire et de l'âme charnelle, que de la culture à la foi il n'y a point, il n'y a aucunement contrariété, mais au contraire accointance profonde, parenté profonde, profonde nourriture de la culture pour la foi, littéralement une vocation, une destination profonde de la culture pour la foi.
Ce que M. Laudet fait pour la foi : donner des gages aux Infidèles, qu'il veut garder, au moment même où il veut pénétrer dans la clientèle fidèle, se faire une
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grosse clientèle fidèle, — (autant que tous ces trois mots peuvent aUer ensemble), — cela même il le fait, cette même opération il la fait pour la culture. D'une part il fait semblant de défendre la culture. C'est la position qu'il adopte officiellement. Il est je pense mon propre collègue dans \in des comités de cette Ligue excellente que M. Richepin vient de fonder poar la culture française, pour la défense du français, du latin, et du grec. En même temps il donne, de l'autre main il donne des gages au Parti Intellectuel. Il prend le temps que le Parti Intellectuel va m' assaillir pour m'assaillir en la même forme; dans les mêmes termes; à la même date. Ce que faisant il donne au Parti Intellectuel certainement le gage le plus important qu'il pût lui donner. Le gage discriminatoire. Celui qui compte. Le seul peutêtre qui compte. Le seul au fond auquel le Parti Intellectuel tînt, et tienne. Le seul qu'il ait à cœur. Et qui soit au fond.
Laissons-moi de côté. Ne considérons pour ainsi dire que le dessin et la forme de l'opération. Je dis que M. le Grix aura beau chercher dans son dictionnaire, dans toutes les langues du monde cette belle opération n'a qu'xm nom, dans toutes les langues du monde cette savante opération se nomme une trahison. EUe est peut-être très habile, mais elle est, mais elle se nomme une trahison tout de même. M. Laudet est doublement double. II trahit la foi et il trahit la culture. En deux trahisons de même forme, symétriques, ou plutôt homothétiques, poursuivies sur deux plans différents dont nous avons commencé de montrer la relation. Et
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puisque M. Laudet veut des signatures, il voit que je récris ici, sous ma signature et sous ma responsabilité.
§ 268. — Je veux bien marcher contre le Parti Intellectuel. J'ai l'habitude. Je consens même de marcher encadré contre le Parti Intellectuel, bien que j'aie perdu l'habitude de marcher encadré. Mais pendant que je marche je ne veux pas être trahi par mon camarade de combat. Je sais trop ce que c'est. J'ai assez pris l'habitude pendant l'affaire Dreyfus. Je sais, j'ai appris ce que c'est que d'être trahi par son État-Major et par ses camarades de la ligne. Cette expérience m'a suffi pour ma vie entière. Je ne veux pas recommencer. Pendant l'affaire Dreyfus Jaurès nous excitait : Marchons à fond contre les antisémites, criait-il. Et pendant qu'en effet nous nous marchions à fond contre les antisémites, lui et ses acolytes, Jaurès et les acolj-tes de Jaurès avaient déjà commencé de nous trahir par derrière, avaient déjà commencé de nous tirer dans le dos. Il avait trahi Bernard-Lazare même. Les tractations avaient commencé. Une seule expérience me suffit. Cette expérience m'a dressé pour ma vie entière. Je ne veux pas recommencer avec M. Laudet. J'ai des drôles d'idées, — (s'il m'est encore permis de parler ainsi); — je ne veux pas que mon camarade de rang me fusille. J'en ai une ambition. Je ne veux pas que l'on crie, que M. Laudet (me) crie : Marchons à fond contre le Parti Intellectuel, et que pendant ce temps-là M. Laudet fasse une alliance occulte avec le Parti Intellectuel, s'entende derrière mon dos avec le Parti Intellectuel pour me fusiller dans le dos. Si c'est
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ainsi, j'aime beaucoup mieux continuer à marcher tout seul contre le Parti Intellectuel. J'ai l'habitude. Il y a vingt ans que je marche tout seul. Ça (me) réussit très bien.
§ 269. — Qu'est-ce que c'est, qu'est-ce que ça veut dire, la liberté de la critique, leur liberté de la critique. Si la liberté de la critique est à eux, elle est aussi à moi. Alors quoi. Y a-t-il txn brevet de la critique. N'ai-je point le droit d'être à mon tour, de me faire à mon tour le critique de M. le Grix et de M. Laudet.
§ 270. — Voulait-on qu'assailli des deux côtés à la fois, et des deux côtés contraires non seulement je ne pusse pas travailler à la Jeanne d'Arc, mais encore que je ne pusse répondre à la fois des deux côtés, à ces deux agressions contraires. Malheureusement pour eux ces hautes températures me réussissent admirablement. Aussitôt que le thermomètre passe 35 à l'ombre, cher monsieur Laudet, j'écris tellement vite qu'il y a un margeur uniquement occupé à recevoir ma copie.
§ 271. — Mais qu'est-ce que je vais parler de margeur à M. Laudet. M. Laudet ne sait pas ce que c'est qu'un margeur. Ce fin diplomate sait-il seulement, a-t-il seulement jamais mis le pied dans ime imprimerie.
§ 272. — Dans cette sorte de singulier échange de trahison, dans ce contre-appointement, dans ce singulier balancement de trahison ce sont toujours les cœurs purs qui sont le plus atteints, qui sont pour ainsi dire
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frustrés. Non seulement les cœurs purs de tous les uns et de tous les autres partis, mais en outre ce sont les cœurs fidèles qui sont frustrés. Ils perdent toujours plus. La contamination a toujours Ueu dans le mauvais sens. Sur le plan de la foi les chrétiens sont frustrés. Sm- le plan de la culture les tenants de la culture sont frustrés.
§ 273. — Recettes globales : 1,002 fr. 4^- — Dépenses globales : 1,211 fr. 10 (y compris bien entendu les frais d'établissement et d'envoi de ce numéro exceptionnel), — j'avoue que cette note de gérance ne m'inspire point les mêmes sentiments de mépris qu'elle inspire à M. Laudet. — Abonnés fermes, abonnés possibles, — et des abonnés fermes des premiers mois qui n'ont pas encore acquitté leur abonnement, ce n'est pas sans vme grande tendresse que je retrouve ces vieux amis. Ce n'est pas sans un grand retour en arrière et sans une certaine mélancolie. Ces commencements du Bulletin sont tellement identiques pour l'esprit et pour les mœurs aux commencements des cahiers. Cette note de gérance ressemble tellement à tant de notes de gérance que j'ai fait passer pendant les premières années des cahiers. C'est tellement le même ton, la même résonance de pauvreté, la même petitesse de vie, la même petitesse, la même sincérité, la même pureté de pauvreté. C'est tellement une de ces notes comme il faut que j'en fasse de série en série, d'année en année. Ces abonnements fermes et ces abonnés mous, c'est tellement de nos vieilles connaissances. Nos abonnés de la première heure, les quelques
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personnes qui peuvent encore avoir de *nos si rares première et deuxième séries et quelques autres n'ont point oublié, retrouveront aisément que c'était toujours ainsi. Elles verront sur nos vieilles couvertures, sur les deuxième, troisième et quatrième pages de nos vieilles couvertures. M. Laudet me permettra donc de lui demander de me mettre, c'est-à-dire qu'il me mette, qu'il me comprenne avec Lotte dans le mépris qu'il manifeste pour cette sorte de notes de gérances.
§ 274, — Ce mépris s'explique d'autant plus que ce n'est point par de semblables, par d'aussi petits procédés que M. Laudet conduit sa barque. M. Laudet est un excellent homme d'affaires, — (est-ce là de la diffamation, monsieur Laudet). — M. Laudet est un gros commerçant, — (est-ce là de la diffamation), — (monsieur Laudet). — M. Laudet sait très bien gouverner, M. Laudet sait très bien comment on gouverne une grosse affaire.
— (Est-ce là de la diffamation, monsieur Laudet). — M. Laudet a un excellent esprit mercantile. — (Mais c'est nécessaire, dans une affaire, c'est même très bien, monsieur Laudet). — M. Laudet a dans sa Revue beaucoup d'annonces commerciales. — Je voudrais qu'il en eût dix fois plus, — M. Laudet doit y gagner beaucoup d'argent. — Je voudrais qu'il y en gagnât dix fois plus).
— (Est-ce là vous vouloir du mal, monsieur Laudet, est-ce là de la diffamation). — M. Laudet conduit très bien son affaire. — (Est-ce là de la diffamation, monsieur Laudet). — Si j'étais de ses commanditaires je serais rassuré. Je voudrais bien être de ses commanditaires.
— (Ai-je assez bonne opinion de vous, monsieur Laudet).
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— M. Laudet sait comment on gagne une grosse clientèle bourgeoise. Il sait même comment on essaie d'en gagner deux. — M. Laudet fait des économies sur les petites gens, sur son petit personnel, — (peut-être sur M. le Grix), — (je serais tenté de défendre M. le Grix contre M. Laudet), — sur ses collaborateurs obscurs, — (je ne dis pas cela pour M. le Grix, il n'est plus obscur),
— sur les jeunes gens. — Il a cent fois raison. C'est ainsi qu'on fait les bonnes maisons. — Il fait des ponts d'or, il fait un énorme traitement aux grosses signatures littéraires, il fait travailler à des prix de famine les écrivains inconnus, eussent-ils, comme M. le Grix, du talent. — Mais oui, c'est pour compenser. Et c'est pour cela que Victor Hugo, qui se connaissait en affaires de librairie, et qui a eu souvent à traiter avec lui, — (du côté des grosses signatures, s'entend), — dit encore fort souvent de lui, quand il pense à leurs anciens traités. Il a un assez bon mot, Hugo. Laudet, me disait-il tout récemment encore,
Il était généreux,... quoiqu'il fût économe.
§ 275. — Quelques amis de province, qui ne connaissent ni ce Laudet ni ce le Grix m'écrivent : N'y a-t-il pas une grande cruauté à passer ainsi au laminoir deux malheureu.K que personne ne connaît. — Que nos amis se détrompent. Ces deux malheureux ne sont pas en effet très connus, mais ils sont très puissants. M. Laudet est très puissant. Et puisqu'il endosse aujourd'hui M. le Grix, par cet endossement à la date d'aujourd'hui M. le Grix devient très puissant. Il n'est pas dans mes habitudes d'attaquer quelqu'mi qui n'est pas puissant.
J'ai failli il y a quelques mois, ou quelques années, — (décidément c'est un homme avec qui je n'ai pas la mémoire des dates), — me laisser embrayer dans une polémique avec un publiciste qui était en même temps un de nos abonnés et qui avait failli devenir un de nos collaborateurs. — (Et mon Dieu, la vie est si longue, je ne réponds point qu'il ne le devienne pas un jour). — J'ai des raisons de croire que j'avais raison dans le fond de ce débat. Aussitôt pourtant que j'eus connu que mon adversaire n'était pas une puissance, j'arrêtai net la polémique. Je publiai dans mon plus prochain numéro et intégralement la réponse de mon adversaire, sans un commentaire, sans un mot de moi, me donnant ainsi, et bien gratuitement, toutes les apparences d'avoir tort.
C'est ma seule règle. Qu'on se rassure. M. Laudet est une des plus grosses puissances de Paris. Ça ne durera peut-être pas toujours. Ça ne durera peut-être pas longtemps. Mais actuellement M. Laudet est une des puissances, une des grosses puissances de Paris. L'homme qui peut du jour au lendemain payer vingt mille, trente mille francs aux maîtres du roman pour publier dans sa Revue un seul roman inédit est toujours une des très grosses puissances de Paris. Aussi est-il aisé de sentir dans l'article de M. Laudet un certain étonnement. L'étonnement de l'homme à qui on ne s'oppose point d'habitude, et qui en voit un, qui en trouve un, qui s'oppose. Il se demande un peu, dans son article, d'où lui \'ient cette audace.
§ 276. — Venons-en aux personnes. Ce sera vite fait. Il faut en finir aujourd'hui. La réponse de M. Laudet
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est si hésitante, si fluctuante; et en même temps si poussiéreuse. Elle est en même temps si vaseuse. Elle est si discréditée d'allées et venues, d'allées et de retours, de reprises, de regrets, de repentirs et quelquefois de remords que cette fois-ci il faut que je le résume moi-même et que j'en fasse quelques propositions.
§ 277. — Pour donner une idée, toutefois, avant de commencer d'établir ces quelques propositions, de ce que je nomme les regrets perpétuels de M. Laudet, — (et je prends ce mot au sens où les peintres le prennent), — (et aussi les écrivains), — voici comment, voici expressément en quels termes M. Laudet endosse M. le Grix et l'article de M. le Grix sans l'endosser tout en l'endossant : « Et voilà pourquoi c'est moi, dit M. Laudet, qui prends la plume, aujourd'hui, non pas pour défendre un article que j'ai approuvé sans cependant en avoir écrit ni inspiré un traître mot, ... » — (Traître mot est un mot heureux, monsieur Laudet). — (Ça c'est un mot trouvé. Vous êtes un assez bon comique). — C'est ce qu'on nomme couvru' et découvrir. On peut dire que sa main gauche ignore ce que ne donne pas sa main droite. Si c'est dans la diplomatie que M. Laudet a appris l'art de formules aussi heureusement équilibrées, d'endossements aussi savamment compensés, de faux fuyants aussi merveilleusement dosés, il faut remercier le sort de ce qu'aujourd'hui M. Laudet n'exerce plus ces incontestables talents dans la diplomatie de l'État, mais seulement dans la diplomatie de la Revue hebdomadaire. C'est moins dangereux pour la France.
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§ 278. — Premièrement de l'existence même de M. le Grix. — M. Laudet sait très bien pourquoi je n'ai pas voulu saisir M. le Grix dans mon communiqué, pourquoi j'ai voulu saisir et j'ai saisi M. Laudet.
Premièrement pour une raison de méthode générale que j'ai longuement exposée. Je ne veux pas avoir affaire à des sous-verges. Il faut toujours aller à la tête. Il faut toujours saisir le chef.
Deuxièmement parce que dans l'espèce et sur ce point je suis forcé d'opposer le démenti le plus formel et à M. Laudet et à M. le Grix, — (et ainsi cette règle de méthode générale se trouve doublement justifiée dans ce cas particulier), — parce que cette agression de la Revue hebdomadaire non seulement n'a pas été inventée, imaginée, voulue par le seul M. le Grix, mais encore n'a pas été seulement concertée, liée, préparée par le seul M. Laudet uni, lié à M. le Grix. Au premier degré l'agression de la Revue hebdomadaire n'est pas du seul M. le Grix. Elle est de M. le Grix lié à M. Laudet et dans cette liaison M. Laudet est évidemment la tête, a évidemment la responsabilité capitale. Au deuxième degré l'agression de la Revue hebdomadaire n'est pas seulement de ce couple, elle n'est pas seulement de M. le Grix lié à M. Laudet, M. le Grix quelque façon de secrétaire et M. Laudet directeur, tête, responsable, elle est je ne dirai pas de tout un monde mais de tout un certain milieu où circulait ce couple, de tout un petit milieu de beau monde, — (et de faux monde), — où ce couple a
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quelque circulation. Ainsi la responsabilité s'équilibre, se répartit, se polarise ainsi : dans ce certain milieu ce couple centralise l'affaire, et dans ce couple M. Laudet centralise l'affaire et la responsabilité. Dans ce certain petit milieu c'était une affaire connue, une affaire courue, d'avance, une affaire classée. Tout le monde le savait, que ce coup allait sortir. Tout le monde en parlait. M. le Grix promenait partout sa face moche, disant d'un air fin, le seul qui lui soit naturel : Je fais un article sur la Jeanne d'Arc de Péguy. Je ne sais pas si il sera bien content. — Aujourd'hui vous savez, monsieur le Grix, si je suis bien content. Et c'est peut-être vous qui n'(en) êtes pas bien content, aujourd'hui.
Je ne dis pas, mon impression est même que leur principale idée, si je puis dire, était de s'amuser. Dans ce certain petit milieu. C'est une bande qui commettrait tous les crimes pour s'amuser. De même qu'ils renieraient Dieu pour ne pas prêter à rire, pour ne pas s'exposer au ridicule, de même ils vendraient leur père et leur mère pour s'amuser un peu, au sens où ils entendent s'amuser, c'est-à-dire pour être les promoteurs, aux yeux d'une assemblée, d'un certain ridicule public, d'une certaine risée qu'ils projettent sur une tierce personne. Où l'affaire devient assez cocasse, c'est que ces deux imbéciles, — (M. Laudet et M. le Grix), — ayant à choisir tme victime qui ne récalcitrerait pas, m'ont choisi .
De préférence.
11 est fort possible que leur idée, si je puis dire, ait
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été surtout de me brimer. Je ne suis pas chargé de faire leur psychologie. Je suis chargé de les remettre à leur place. Qui n'est pas très bonne. Actuellement. Il est très possible qu'ils se soient dit d'abord seulement : On va rigoler avec Péguy, — (je veux dire de Péguy), — (si j'ai encore le droit d'employer ce mot rigoler). — Ils rigolent moins, aujourd'hui. Il y avait aussi ce le Grix, qui écrit que je ronronne. Il trouve peut-être, à présent, que je ronronne trop. Il aimerait mieux que je ronronne après un autre.
Je savais tout cela. Je voyais venir. Pendant des semaines et des semaines le Grix préparait son article, comme il disait. Toutes les fois que je rencontrais non pas un ami commun, je ne dis pas un ami commun à Laudet et à moi, nous n'en avons naturellement pas, mais un camarade commun, dans ce grand Paris où tout le monde se connaît, une connaissance commune, à Laudet et à moi, à le Grix et à moi, je lui disais : Laudet me prépare un coup. Il a tort. Ça l'amuse beaucoup. Il a tort. Ça l'amuse avant. Ça ne l'amusera pas autant après. Vous devriez lui dire qu'il a tort. Lui expliquer. Qu'il me laisse tranquille. Moi je ne sais pas me battre. Je ne suis bon qu'à travailler. Je n'aime que la tranquillité. Je sacrifierais tout à ma tranquillité. Je suis un écrivain. Je ne suis pas un militant. Et puis Je ne me bats pas comme ces messieuj^s. Je suis un homme de pai.x. Je suis très capable de donner un mauvais coup. Avec moi on sait bien quand on commence. On ne sait pas quand on finit. Comment on finit. M. Laudet peut se faire embarquer bien loin. Il faut croire qu'au-
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cun de ces avis au porteur n'est arrivé à sa destination. J'ose affirmer ici que M. Laudet n'a pas un (seul) ami. Si M. Laudet avait un seul ami, on l'eût averti, on l'eût a^dsé des risques qu'il courait, des risques de l'opération qu'il préparait. Tout le monde autour de lui savait à quoi s'en tenir, savait à quoi il s'exposait. Lui seul ne l'a point su. Les grands n'ont point d'amis. Lui ne me connaît que depuis quelques mois. Il ne connaît généralement les lettres que depuis quelques mois. — (Il ne connaît, enfin je sais ce que je veux dire). — Mais il est entouré de gens qui me connaissent depuis quinze ans, qui avaient vu d'autres exemples, connu d'anciennes histoires, qui pouvaient, qui devaient le mettre en garde. Qui pouvaient, qui devaient lui dire : Vous allez commencer une vilaine histoire. Nul ne l'a fait. C'était pourtant l'office d'un véritable ami. Je ne suis pas sûr au contraire qu'ils ne l'aient point excité, encouragé plutôt peut-être, pour lui plaire, pour le flatter, hélas lui-même pour le trahir peut-être, pour abonder dans son sens, peut-être par une bassesse du cœur, par un besoin obscur, par une complicité, par un besoin de complicité de crime. M. Laudet n'a pas un ami. Peut-être hélas pour se moquer de lui. Par jalousie, par envie. Pour le voir engagé, lui camarade, confrère, peut-être haï, sûrement haï, dans une mauvaise histoire, cœurs ténébreux peut-être pour le voir basculé, périlleux, engagé dans une aventure. Périlleuse. C'est triste à dire, ils ont tous eu au moins peur de lui déplaire. C'est ainsi que les puissants ne connaissent jamais la vérité. J'ai donc le droit d'avancer que M . Laudet n'a pas un ami. C'est la grande tristesse
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et c'est la grande infortune des rois, c'est la grande incapacité, la grande faiblesse, la grande diminution des puissants et des dominateurs, c'est la grande solitude des monarques, qu'ils ne sont jamais entourés que de courtisans, que nul n'ose leur dire la vérité. M. Laudet n'est malheureusement entouré que de gens, et de jeunes gens, qui n'ont qu'une pensée : qu'un jour ou l'autre ils pourront lui apporter un roman qui leur fasse quinze ou vingt mille francs.
Troisièmement M. Laudet sait très bien qu'il y a une troisième raison, ime raison secrète et infiniment délicate pour laquelle je n'ai pas voulu saisir M. le Grix. Tant que M. le Grix n'existe pas, tout va bien, je puis eneore traiter, je puis considérer M. le Grix comme un homme ordinaire. Enfin à peu près comme un homme ordinaire. Mais si M. le Grix existe, il n'y gagnera pas.
Si M. le Grix existe, et s'il y a un M. le Grix, qui réclame personnellement, qui revendique personnellement son droit à l'existence, ce M. le Grix là a usé de tels procédés pour venir jusqu'à moi, pour se faire présenter à moi qu'après son article je suis rigoureusement forcé de le considérer comme un bas polisson.
Tant qu'il n'existe pas, ça va bien. Dès qu'il existe, il existe polisson.
M. Laudet annonce une réponse de M. le Grix. Il veut dire un nouvel article. Il faut classer. Je n'ai pas encore commencé de répondre à M. le Grix. S'il le veut absolument je ferai un dossier de tous ses articles écrits et à écrire, parus et à paraître, et je lui ferai pour lui un cahier qui sera bien à lui.
205 Laudet. — la
un nouveau théologien
« François Le Grix, dit M, Laudet, connaissait Péguy et son œuvre, aussi bien que Péguy, qui ne lui a pas ménagé les dédicaces de ses livres, le connaissait; ... ». Si par là on veut démontrer que je suis un sot, on y arrivera aisément et j'y donne les deux mains. Je ne serais pas surpris que M. le Grix pratiquât le mal élevé, poussât la polissonnerie jusqu'à sortir les dédicaces qu'il a de moi sur quelques-uns de mes livres. C'est ma grande faiblesse, je le sais, — (c'est mon grand honneur), — que cette incapacité incurable de défiance, que cette incompétence née dans tout ce qui est de la défiance, et qu'après vingt ans de trahisons et de défections de toutes sortes je sois aussi enfant, je sois aussi innocent à recevoir le premier jeune homme qui vient me voir, sans aucune circonspection, de piano, sans aucune arrière-pensée comme si j'avais vingt ans de moins. Si l'on veut dire que je serai toujom-s berné, on a cent fois raison. Si l'on veut dire que je serai toujours un sot, je le sais. Je le suis. Mais plus on prouvera que je suis un sot, plus on prouvera en même temps que M. le Grix est un fourbe. Plus on prouvera que je ne suis pas défiant, plus on prouvera en même temps que M. le Grix est un traître.
§ 279. — Je repense à cette note de gérance et malgré moi je me reporte à douze quinze ans en arrière, aux commencements des cahiers. Quelle identité profonde de mœurs. Et comme cette identité profonde de mœurs prouve une fois de plus ce que j'ai posé dans Notre Jeunesse, que notre socialisme était un socialisme mystique et im socialisme profond, profondément appa-
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rente au christianisme, un tronc sorti de la vieille souche, Littéralement déjà, (ou encore), une religion de la pauvreté.
§ 280. — Deuxièmement sur ma propre existence. — M. Laudet feint de croire que le communiqué du Bulletin n'est pas de moi, ou de ne pas savoir qu'il est de moi, ou de croire qu'il n'est pas de moi, ou de savoir qu'il n'est pas de moi, ou de me demander s'il est de moi, ou alors de me demander, s'il est de moi, pourquoi je ne l'ai pas signé, ou de croire ou de savoir qu'il ne peut pas être de moi.
Ce sont des feintes inutiles et des malices cousues de fil blanc et des enfantillages. Non seulement M. Laudet sait très bien que le communiqué est de moi, mais dès le principe, dès la première heure, d'avance il savait que le communiqué serait de moi. L'article de M. le Grix était à peine paru dans la Revue hebdomadaire que je pris publiquement la position que je ferais ce communiqué. Je le dis, dès lors, et depuis, à tout le monde, pour prendre date. Je le dis notamment à tout ce que je compte de camarades communs, de confrères communs avec M. Laudet et avec M. le Grix. Je n'ai jamais pris personne en traître. Je le dis si bien que M. Laudet frappait joyeusement sur l'épaule de M. le Grix et ils se congratulaient mutuellement si je puis dire et M. Laudet disait à M. le Grix : Eh bien, mon vieux le Grix, il paraît que Péguy va vous répondre. C'est la gloire. De quoi se plaignent-ils. A présent que c'est la gloire, ils ne sont pas encore contents.
Deuxièmement, renseignés par les mêmes moyens,
un nouveau théologien
par les mêmes déclarations, tous les journaux qui en ont parlé non seulement ont parlé du commtmiqué comme étant de moi, mais n'ont fait aucune affaire et en ont parlé naturellement comme étant de moi. Comme étant une réponse de moi.
Ainsi premièrement et deuxièmement renseigné par tous les moyens extérieurs, par tous les renseignements objectifs, par tous les témoignages concordants, par tous les avis et comptes rendus officieux, par la presse, par les déclarations officielles, publiques les plus formelles M. Laudet savait parfaitement que le communiqué était de moi. Il le savait dès le principe et d'avance. Il le sut toujours. Il le savait notamment au moment où il écrivit lui-même sa réponse.
Ajouterai-je que M. Laudet n'avait pas besoin de tous ces monuments pour savoir à quoi s'en tenir. Dieu merci quand même je le voudrais il m'est bien impossible d'écrire une ligne anonyme. Tout ce que j'écris est signé, quand même il n'y aurait point la signature de mon nom au bas de la dernière ligne. La signature est partout. Il n'est pas nécessaire qu'il y ait une signature au bas dans un coin. C'est signé partout dans le tissu même. 11 n'y a pas un fil du texte qui ne soit signé.
Il ne m'échappe pas que M. Laudet en refusant de me reconnaître dans un aussi mauvais communiqué a cru me jouer un bon tour. Il a pensé qu'il me rendait la
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monnaie de ma pièce. Il s'est imaginé, fort sincèrement peut-être, qu'il m'en faisait autant que je lui en avais fait en refusant de saisir M. le Grix. 11 a été ici, en ceci, fort sincèrement peut-être, victime d'une illusion. Il a pris une fausse écpiivalence pour une vraie, une fausse similitude pour une vraie. Le mouvement qu'il a fait, l'opération qu'il a faite n'est nullement une réplique de la mienne, n'est nullement symétrique, ni homothétique de la mienne. Quand j'ai refusé de saisir M. le Grix dans le premier article pour saisir M. Laudet, je suis allé à la tête. Quand M. Laudet refuse de me saisir dans le communiqué, il se détourne de la tête. Enfin il montre que lui, directeur d'une grosse revue, il ne sait pas ce que c'est qu'un communiqué.
§ 281. — Car tout son raisonnement revient en somme à me demander, toute son objurgation à me réclamer pourquoi je n'ai pas signé mon communiqué. Si M. Laudet je ne dis pas connaissait son métier, je dis avait quelque lueur de son métier de Directeur de Revue il saurait ce qui est un des premiers enseignements, ou renseignements, que l'on reçoit, qu'un communiqué ne se signe jamais, que c'en est un caractère propre essentiel et littéralement de fondation. Que c'est du style, et de l'ordre même du communiqué. Que le communiqué, comme son nom l'indique, est un certain ordre de communication faite au public. Que cet ordre est propiw. Qu'il ne se confond avec aucun autre. Qu'il obéit aux règles suivantes. Que ces règles sont absolues. Que d'ailleurs elles sont admirables, comme toutes les règles de la typographie. Que dans
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un nouveau théologien
l'espèce elles sont merveilleusement significatives; et merveilleusement équilibrées :
Premièrement que le communiqué paraît ou en tête du journal ou de la revue ou en première page en belle place. Toutefois s'il ne paraît pas absolument en tête, il est séant qu'il ne paraisse point en tête d'une autre colonne, pour n'avoir point l'air d'un article. Ce sont les articles que Ion fait commencer en haut de colonne. Le communiqué qui ne vient point absolument en tête du journal ou de la ^e^'^le doit venir à hauteur d'œil, attirant l'attention par sa tenue même et si je puis dire par une sorte de situation modeste;
Deuxièmement que le communiqué soit composé dans le même corps que le corps même du journal ou dans un corps au-dessus. J'entends naturellement dans le même corps typographique. Éviter surtout de le composer dans un corps au-dessous, pom- que le communiqué n'ait pas l'air d'une citation, ce qu'il faut éviter avant tout;
Troisièmement que le communiqué paraisse sans titre ni signature entre deux filets maigres. Tout au plus une date, et un lieu d'origine. Cette troisième règle est évidemment la règle principale du communiqué, j'entends sa règle principale typographique, celle qui lui donne sa marque même. Celle qui en fait un communiqué. L'absence de signature répond évidemment à l'absence d'articulation générale, à
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M. FERXAND LAUDET
l'absence de titre, fait particulièrement équilibre à l'absence de titre.
Telles sont les principales règles typographiques du communiqué. Elles sont singulièrement belles. Elles sont singulièrement significatives. Elles font du communiqué dans le journal ou dans la revue un souverain imiforme, qui n'a aucunement besoin d'élever la voix pour se faire entendre, un souverain qui parle toujours dans le même ton, un souverain sans panache et sans liséré d'or. Napoléon laissait à Murât les beaux uniformes.
§ 282. — Mais que vais-je entreprendre d'initier ce diplomate aux beautés, aux secrètes beautés de la typographie. Sait-il seulement ce que c'est qu'un corps typographique. Sait-il seulement ce que c'est que du corps huit, et neuf et dix et douze. Sait-il seulement ce que c'est que de l'italique et de la romaine. Il croit peut-être que c'est de la salade, de la romaine. Sait-il seulement ce que c'est que du bas de casse, et des grandes et petites capitales. A-t-il quelquefois entendu parler de compactes ordinaires et de compactes penchées. Sait-il seulement qu'il y a de la normande et qu'il y a de l'égyptienne.
§ 283. — Ces règles de la composition typographique et de la mise en pages du conmauniqué impliquent évidemment que le communiqué est écrit en principe à la troisième personne. Elles signifient, ou plutôt elles traduisent, sur leur plan propre, enfin elles représentent
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que le communiqué est autre, tout autre et infiniment .plus qu'un article; notamment qu'il est un acte. C'est pour cela qu'il ne faut pas abuser du communiqué. Le communiqué est une sorte propre de communication que l'on fait au public. Sans être déjà ni une déclaration ni un manifeste, il est certainement sur le chemin qui conduit à la déclaration et au manifeste. Il est un peu déjà de leur gravité. Il est certainement de leur ' parenté. Il est même en un sens d'une certaine plus haute gravité, parce qu'il est d'une gravité sourde.
Il est d'une sorte de gravité sérieuse, sans éclat; c'est une sorte de publication voulue sans publicité.
Ainsi composé typographiquement, ainsi mis en page, ainsi rédigé, ainsi présenté le communiqué engage son auteur infiniment plus qu'un article ; plus même qu'une déclaration et qu'un manifeste. Il engage son auteur et la responsabilité de son auteur d'une sorte propre, comme un acte propre, d'une sorte propre, plus ordinaire, plus allant de soi que la déclaration ou que le manifeste, d'autant plus ordinairement grave, d'autant plus grave.
L'absence de signature répond particulièrement à l'absence de titre, elle équilibre typographiquement l'absence de titre. Elle signifie que tout le monde sait bien qui est l'auteur et que l'auteur s'engage sérieusement et tout.
§ 284. — Cette absence de signature engagé aussi la 2ia
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Revue ou le journal où paraît le communiqué, non pas en ce sens que la Revue ou le journal endosserait le communiqué et le sens et la responsabilité du sens du communiqué, mais en ce sens que la Revue ou le journal, en publiant un communiqué en forme de communiqué, certifient par là même que ce communiqué est bien un communiqué ayant valeur de communiqué, qu'ainsi l'auteur de ce « communiqué », que tout le monde connaît, s'y engage sérieusement et tout.
En d'autres termes en publiant le communiqué la Revue ou le journal n'en endosse pas, n'en certifie pas la teneur. Elle en certifie la forme. Elle ne certifie pas ce qu'il y a dedans. Elle certifie que c'est bien un communiqué. Avec tout ce qu'il implique, avec tout ce qu'il comporte de conséquence et de responsabilité. Pour en revenir à notre vieux langage de l'école la Revue ou le journal qui publient un communiqué, en forme de communiqué, en certifient la forme et n'en certifient pas la matière.
§ 285. — Quatrièmement, si je sais compter, une fois que M. le Grix existe, une fois que j'existe, une fois que je n'ai pas signé mon commuiiiqué, étant défini le communiqué, alors pourquoi ai-je fait un comm,uniqué, et n'ai-je pas fait un article, ordinaire.
J'ai fait un communiqué précisément parce que je voulais m'engager davantage, parce que je voulais m'engager sérieusement et tout. Mais ici attendons.
J'ai fait un communiqué d'abord parce que j'ai voulu
un nouveau théologien
faire un communiqué. Je suis bien libre de faire un communiqué. J'ai peut-être bien le droit de faire un communiqué. Un communiqué est un certain ordre propre de communication que l'on fait au public. J'ai peut-être bien le droit de faire cet ordre de communication. Quand je veux. Gomme je veux. Je n'en dois point compte à M. Laudet. Aucun compte. Je n'ai point de raisons à lui en donner. Je ne puis que lui en rendre raison, s'il veut. L'ordre du communiqué ne m'est pas plus interdit, je pense, ne m'est pas plus fermé que n'importe quel autre ordre d'écriture, que n'importe quel autre ordre d'acte.
Tout ce que M. Laudet peut demander, — et cette demande est fort légitime, — c'est que derrière un communiqué il y ait quelqu'un. — Notamment derrière un communiqué où il est pris à partie. Personnellement. Mais M. Laudet sait très bien, dès le principe et même d'avance, que je suis derrière mon communiqué, que j'y suis entièrement et personnellement, que j'y suis, depuis bientôt un mois, et plus, à son entière disposition.
Cela étant, vingt raisons apparaissent aussitôt, pourquoi j'ai fait un communiqué. Il me plaît d'en indiquer quelques-unes. Il est certain que généralement j'ai peutêtre le droit de faire ce que je veux et que l'on ne voit pas bien pourquoi un ordre de communication me demeurerait interdit. Mais il est certain aussi qu'à moins d'être un étourneau on ne fait pas un communiqué sans savoir pourquoi, sans en avoir des raisons expresses. Un communiqué n'est pas un article. Un
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communiqué si je puis dire ne doit pas se dépenser inutilement, il ne doit pas se dépenser à la légère. Il est donc certain que ce n'est pas sans les raisons les plus graves que je me suis résolu à faire un communiqué.
Je puis donc avouer que l'article de M. le Grix m'avait porté une atteinte particulièrement profonde. Que M. le Grix ne s'en enorgueillisse point. Ce n'est point une haute valeur propre de cet article qui m'avait porté une atteinte particulièrement profonde, c'est une certaine valeur propre de malice, que M. le Grix ne soit point comblé d'orgueil, c'est aussi et peut-être surtout, c'étaient les conditions propres historiques de laideur et de trahison où cet article avait été fabriqué. Aujourd'hui encore, après tous ces débats, je ne me rends pas bien compte. Je me demande ce qui a pu pousser un jeune homme, à qui je n'ai jamais rien fait, à préparer, à combiner, à composer, à inventer, — à exercer contre moi une trahison aussi gratuite, — (et même plus que gratuite), — (je veux dire ingrate), — historiquement aussi laide, moralement aussi basse. Pareillement pour M. Laudet. C'est un de ces problèmes qui me dépassent, un de ces problèmes où j'ai bien peur que je ne sois incompétent toute ma vie. Pareillement pour ce Laudet, à qui je n'avais jamais rien fait. Je me demande encore d'où vient le coup. J'ai bien l'impression que ce Laudet est un instrument, et ce le Grix un sous-instrument. Maintenant il y a aussi une certaine force de malice dans l'homme, un certain goût malsain dans le riche et dans le bourgeois de poursuivre, d'humilier le pauvre.
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D'autant que l'entreprise ne va" pas pour eux sans quelque risque, et même sans quelque danger. — (Il est vrai qu'ils sont comme bien d'autres. Quand ils ont commencé, ils ne pensaient point peut-être comment cela finirait et ils n'en ont point cherché si long). — (Aujourd'hui ils aimeraient peut-être mieux n'avoir pas commencé). — Plus ils ont de volume précisément et plus ils ont d'ambition, plus aussi ils peuvent perdre dans une bataille, plus ils offrent de prise à la fortune.
Peut-être y a-t-il beaucoup d'inconsidération dans leur cas. Mais aujourd'hui encore je ne comprends pas qu'un homme qui a ses affaires, — difficiles comme toutes les affaires, — et d'autant plus difficiles qu'il est plus ambitieux, — se mette encore sur le dos, gratuitement, inconsidérément cette nouvelle affaire. On a tant à faire à Paris, sans chercher les affaires qui ne vous cherchent pas. C'est ce que je disais, précisément, c'est ce que je demandais aux camarades communs pendant tout le temps que M. « le Grix » préparait son article. — Enfin, leur disais-je, qu'est-ce que M. le Grix me veut. — Non. — Qu'est-ce que M. Laudet me veut. Il n'a donc rien à faire, pour s'occuper, dans sa Revue, qu'il s'embarrasse de moi. Je peux lui devenir un très grand embarras.
Il est donc certain qu'atteint à une profondeur où je n'avais jamais été atteint par cette agression nouvelle, par cette agression comme je n'en avais jamais subi je dus me ressaisir soudainement et à une profondeur où depuis longtemps je ne m'étais pas ressaisi. La forme, et la force, d'un article ne me suffisaient donc plus pour
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répondre, ne portaient donc plus ma réponse. De toutes parts j'étais conduit, j'étais contraint à faire un communiqué.
L'expérience, hélas, le résultat devait malheureusement me justifier au delà de toute prévision. Ce n'est point sans une grande honte intérieure, sans le sentiment d'un grand abaissement de soi qu'on est ainsi l'objet d'une ingratitude et d'une bassesse. Il y a des fautes que l'on commet, qui sont graves, qui impliquent, qui emportent moins cette honte, le sentiment de cette bassesse et de cet abaissement que ces sortes d'offenses dont on est l'objet, que l'on n'a rien fait pour faire naître. Que l'on voie l'expérience ; que l'on voie le résultat. Que l'on voie ce ton de bassesse, ce niveau de bassesse où je tombe moi-même, où je suis moi-même descendu et dont j'ai honte aussitôt que je réponds moi-même à M. Laudet en me plaçant sur le terrain de M. Laudet et en entrant en conversation avec M. Laudet. Qu'est-ce cjui resterait de tout ce débat, malheureux, si je n'eusse point fait, si je n'eusse point écrit ce communiqué. Qu'est-ce qu'il y aurait dans ce cahier, hélas, si je n'eusse point écrit ce communiqué. Je serais bien malheureux si j'avais dû consacrer deux mois de ma vie à ces misères et à ces bassesses, deux mois pleins de ma vie à M. Laudet et à répondre à M. Laudet en me tenant uniquement à M. Laudet, en me tenant sur le terrain, sur le plan de M. Laudet, en tenant la conversation vite et uniquement avec M, Laudet. On n'a qu'à voir le misérable résultat, le bas résultat auquel j'arrive moi-même dans ce cahier et dont je suis honteux
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aussitôt que j'engage la conversation avec M. Laudet. Quelle bassesse. Quelle grossièreté. Quelle bassesse devient la mienne, quelle bassesse communiquée. Comme la grossièreté est contagieuse. Comme la bassesse est communicante. Qu'est-ce que je n'aurais pas commis, (on le voit, on le pressent), si j'avais répondu par un article à M. Laudet à l'article de M. « le Grix ».
Que mes amis m'aient dit généralement : Pourquoi avez-vous mis M. le Grix et M. Laudet dans tout cela. Ils en étaient bien indignes. Il fallait faire de ce gros morceau, de toute cette matière que vous avez traitée là une introduction à une vie de Jeanne d'Arc, il est fort probable, il est même certain que mes amis ont raison. J'ai mis dans ce communiqué une matière, des préoccupations qui dépassent infiniment M. Laudet et M. le Grix. J'ai comblé M. Laudet et M. le Grix. Ils sont les seuls qui n'aient pas le droit de s'en plaindre. Que mes amis défendent mon œuvre contre moi, une œuvre durable contre un coup de colère passager, c'est la plus grande marque d'amitié qu'ils puissent me donner. Mais M. Laudet n'a pas à défendre mon œuvre contre moi.
Que mes amis me fassent un grief d'avoir introduit M. le Grix et M. Laudet dans un niveau de pensée, dans un niveau de propos, dans un niveau de conversation dont ils n'étaient pas dignes, j'y consens. Mais ce n'était ni à M. le Grix ni à M. Laudet à me le reprocher. Que j'aie élevé à ce point et en même temps approfondi le débat, ils y ont trop gagné, ils sont bien les seuls qui n'aient pas le droit de me le reprocher. Ils sont bien les seuls qui ne soient autorisés qu'à m'en remercier. J'ai
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lié leurs noms, ce nom ignoré de Laudet, ce nom ignoré de le Grix, à des questions qui les dépassent de beaucoup, à des pages qui vivront longtemps après eux. De quoi se plaignent-ils.
Qu'ils me remercient au contraire, qu'ils me rendent grâces,
Premièrement d'avoir fait im communiqué ;
Deuxièmement d'avoir fait ce communiqué-là.
Je les fais vivre.
§ 286. — Cinquièmement, si j'ai bonne mémoire, pourquoi, ayant à faire ce communiqué, voulant faire ce communiqué, je l'ai fait dans le Bulletin des Professeurs catholiques de l'Université.
Ici aussi, pareillement ici je suis forcé de répondre préalablement que je suis peut-être libre. Ayant à faire ce communiqué, voulant faire ce communiqué on ne voit pas bien pourquoi je ne l'aurais pas fait passer où je voudrais. (Ou plutôt où je pourrais). Suis-je pas libre, enfin. Que je l'aie fait passer au Bulletin, cela regarde le Bulletin et moi. M. Laudet, qui a tant de gouvernement, ne gouverne pas encore la relation du Bulletin et de moi. ,
M. Laudet là-dessus triomphe bruyamment. «... d'autre part Péguy n'en est pas réduit à ne trouver d'hospitalité pour sa prose qu'à Coutances dans le Bulletin des Professeurs catholiques de l'Université qui a igo abonnés^
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parmi lesquels 33 abonnés fermes n'ont pas encore acquitté leur abonnement. » Vous saisissez comme moi la finesse de la plaisanterie, surtout répétée trois fois. C'est le cas de le dire : Numéro Deus.
Eh bien il faut que M. Laudet en prenne son parti. Il est très puissant. Il sait très bien qu'il est très puissant. Il est redouté pour sa puissance et non moins pour ses alliances temporelles. Il sait très bien, j'aime mieux lui dire tout de suite qu'un communiqué sur M. Laudet ne se placerait pas facilement. Il en triomphe un peu grossièrement. Il a raison. Il est juste que les gros volumes sociaux triomphent.
Il est certain que profondément atteint par cette agression inattendue, par cette agression gratuite, si pleine de trahison et d'ingratitude j'éprouvai instantanément le besoin de me ressaisir. Et qu'un homme ne peut se ressaisir que sur sa ligne de retraite la plus profonde. Un homme assailli ainsi, à ce point, en ces termes, un homme ainsi menacé se manquerait à luimême s'il ne cherchait pas immédiatement un point d'appui dans sa conscience la plus profonde, s'il ne prenait pas instantanément une base d'opération, un point non pas seulement un point d'appui, mais un point de rejaillissement, un point de ressource dans sa situation la plus profonde. Ainsi jaillit ce communiqué que je considère moi-même comme une Introduction en forme à mes Mystères de Jeanne d'Arc.
L'idée ne me vint pas un seul instant de faire passer ce communiqué dans les Cahiers de la Quinzaine. Je
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considère essentiellement ces Cahiers comme une sorte de libre cité, comme un libre faisceau, comme une institution libre ; comme un institut. M. Laudet comprendra difficilement ce statut et ces mœurs, lui qui gouverne sa Revue et qui ne se gouverne que par le gouvernement capricieux d'un despote. La fondation même des Cahiers et la vie, — (on pourrait presque dire la survie), — des cahiers depuis douze ans est réglée par une discipline, est gouvernée par un statut que tout le monde a toujours observé, qui n'a jamais cessé d'être respecté de toutes parts. C'est une maison que je gère. Ce n'est point un État que je gouverne. Telles sont les mœurs de la liberté. M. le Grix, M. Laudet aura peutêtre du mal à se les représenter. Nous n'avons ici aucun mal à les exercer. Autant je revendique intégralement ma liberté à mon tour et en mon lieu comme collaborateur des cahiers, pour mes œuvres, pour des articles, — cette liberté que j'assure temporellement à tous nos collaborateurs, — autant par un scrupule de rectitude que M. Laudet ne comprendra peut-être pas je ne veux point engager les cahiers officiellement, en leur office, ex officio, et venant de leur office dans un communiqué qui n'engageait que moi personnellement mais qui personnellement m'engageait tout entier. Un article sur ou contre M. Laudet pouvait et devait paraître dans les cahiers. Un communiqué ne pouvait et ne devait pas paraître dans les cahiers.
Précisément parce qu'un communiqué est beaucoup plus qu'un article; engage inffiiiment plus; est beaucoup plus un acte.
Je voulais que ce communiqué ne fût qu'ensuite porté
un nouçeau théologien
à la connaissance des abonnés des cahiers; qu'il n'entrât qu'ensuite, au deuxième degré, au deuxième stade, dans les cahiers; que j'en fisse pour ainsi dire alors un compte rendu dans les cahiers ; qu'il y parût comme un procès-verbal, comme un compte rendu que je faisais dans les cahiers à mes abonnés d'un acte, d'un communiqué que j'avais fait en dehors des cahiers. Et en somme c'est ce que j'ai obtenu. Dans un Bulletin où j'étais entièrement libre j'ai fait un communiqué; et le communiqué que je voulais. Dans les cahiers, où je ne suis pas libre, j'ai publié le procès-verbal, le compte rendu de ce communiqué, tout le dossier enfin avec cet article-ci qui en est résulté.
Ma situation envers les cahiers est une situation d'une entière rectitude, et d'une grande simplicité. Gomme auteur dans les cahiers, comme collaborateur des cahiers, pour mes œuvres et pour mes articles je revendique cette entière liberté spirituelle et temporelle que j'assure à tous nos collaborateurs. Mais comme gérant des cahiers je ne puis y faire que des communiqués de gérance. Non seulement je ne veux point entraîner les cahiers dans mes querelles propres ni dans ce qui est plus que des querelles, mais je ne veux point les entraîner même dans cet approfondissement de mon être religieux auquel il est évident que je procède depuis plusieurs années avec une sévérité croissante.
Ayant donc à faire ce communiqué, voulant faire ce communiqué, ne voulant pas le faire passer dans les cahiers, où devais-je le faire passer. C'est entendu, je le faisais passer où je voulais. Mais enfin je le faisais
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passer où je pouvais. Quelle revue, quel journal, quel périodique autant que le Bulletin pouvait comme le Bulletin me rappeler, me redonner cette antique pureté de moeurs, cette pauvreté, cette petitesse, cette humilité, cette exiguïté, ces abonnés fermes et ces abonnés mal fermes, ces cent cinquante ou deux cents abonnés, toute cette pureté première de la fondation des cahiers. Quel journal et quelle revue, quel périodique, quelle revue était autant que le Bulletin notre filiale en esprit et en mœurs, notre secrète filiale spirituelle. Notre fille et notre filleule. Un nouveau bourgeonnement, une nouvelle source, un rejaillissement de notre jeunesse.
Je nous revois encore, mon cher Lotte, je revois notre jeunesse commune, je revois nos communes études. Tu avais quelques années de moins que moi, une ou deux peut-être seulement, mais c'est énorme quand l'un entre seulement en Rhétorique Supérieure et que l'autre, — (aller, l'autre des deux), — y ayant déjà fait une année l'année précédente, y rentre au contraire pour sa deuxième année comme vétéran, veteranus, vieux soldat, ancien soldat. Nous affrontions alors la même grande guerre, qui était la guerre de l'entrée à l'ancienne École Normale Supérieure. Nous sommes deux vieux Louis-le-Grand, toi et moi, et deux vieux Barbistes, d'incorrigibles vieux Louis le Grand et Barbistes. Nous sommes de cette petite compagnie de Barbistes qui pendant quelques années préparant l'Ecole Normale Supérieure suivirent les cours de la Rhétorique Supérieure de Louis-le-Grand. Allons, nous allions en cagne, disons le mot de l'argot de notre jeimesse et que nos
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un nouveau théologien
jeunes héritiers n'aient point peur du vieux mot : nous étions deux cagneux. Marcel Baudouin, Tharaud, Deshairs, Péguy, Roy, Pesloûan, — (celui-ci seul non cagneux, il était en élémentaires ou en spéciales et préparait l'École Polytechnique), — pour la première couche, et pour la deuxième couche plus ou moins cagneux Baillet, Lotte, Riby, Poisson, l'autre Tharaud, aller, l'autre des deux, toi Lotte ; singulière compagnie non point d'amitié seulement, singulière compagnie de fidélité où la mort seule a pu frapper un manque, où vingt années de l'usure de la vie n'ont pu introduire une fissure. Quand viendra l'âge des Confessions, — (il approche, Dieu merci, mon vieux Lotte, il approche, U approche, il ne tardera plus guère), — nous essaierons de représenter ces deux ou trois merveilleuses années de notre jeunesse, les ardentes années. Tout était pur alors. Tout était jeune. Et tu entends bien que par là je ne veux pas dire en ceci seulement que nous étions jeimes et que nous voyions le monde jeune. Historiquement tout fut jeune alors pendant trois ou quatre merveilleuses années. Un socialisme jeune, un socialisme nouveau, un socialisme grave, un peu enfant, — (mais c'est ce qu'il faut pour être jeune), — un socialisme jeune homme venait de naître. Un christianisme ardent, il faut le dire, profondément chrétien, profond, ardent, jeune, grave venait de renaître. On le nommait lui aussi assez généralement catholicisme social. Dans le socialisme, qui lui-même par un échange était une sorte de christianisme du dehors, dans Jaurès même les contaminations jauressistes n'étaient point nées et n'avaient point encore pénétré. L'affaire Dreyfus ne préparait encore
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que dans le plus profond de l'ombre ses inconcevables destinées. La France elle-même paraissait se préparer joyeusement et pleinement, sainement et presque bruyamment et presque avantageusement. A quoi hélas elle se préparait, nous l'avons connu, nous l'avons éprouvé depuis.
Mais qu'importait alors. Nous ferons nos Confessions, mon vieux Lotte. Nous essaierons de représenter ces trois merveilleuses années. Ce vieux Sainte-Barbe et ce vieux Louis-le-Grand. Cette sorte de qualité propre, cette qualité jeune et pure, cette nette finesse qu'avait le latin et le grec dans l'enseignement de notre maître M. Bompard. Cette sorte de grande libéralité, de bonté d'esprit et même de coeur qu'avait la philosophie dans l'enseignement de notre maître M. Lévy-Bruhl.
Car nous sommes, nous nous vantons d'être, comme dit Homère, des vieux fils de l'Université. — (Dont tu es en corps et en esprit, dont je suis en esprit et presque et pour ainsi dire en corps). — C'est par un mouvement filial que depuis quinze ans nous nous sommes portés à son secours. C'est un mouvement filial qui nous porte, qui nous anime à repousser ces envahissements de barbarie.
C'est une grande joie, mon cher Lotte, que de n'avoir pas eu une seule fissure dans cette amitié, dans cette fidélité de vingt ans. Et pourtant Dieu sait si la vie nous a dispersés dans des conditions différentes. Mais il faut croire que la pâte était bonne et que la race était bonne et que le coeur était bon.
Je dois dire la vérité, puisqu'on m'en presse. Il ne faut pas que je présente l'opération à l'envers. Ce n'est
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pas moi qui me suis demandé, ce n'est pas que je me suis demandé d'abord, ayant à faire passer un manifeste, où je le ferais passer. Enfin je veux dire un communiqué. L'opération a été beaucoup moins articulée, beaucoup moins systématique. Les bergsoniens me comprendront, si j'ai encore le droit, si nous avons encore le droit de nous servir de ce nom, de ce mot de bergsoniens. L'opération a été beaucoup plus spontanée, beaucoup plus organique, et ainsi en outre elle a été contraire. C'est au contraire la présence de Lotte et du Bulletin qui a fait germer en moi instantanément l'idée, la forme, déjà la teneur d'un communiqué. C'est cette obscure, cette secrète présence de fidélité qui a tout suscité instantanément.
Assailli d'im assaut aussi inattendu, atteint aussi profondément que je l'ai dit et qu'on peut le penser, évidemment je jetai un seul regard autour de moi, et dans ce seul regard instantanément le Bulletin était à sa place.
Je vais plus loin et en réalité j'ai fait en somme l'opération suivante. Tout homme sur le tranchant du sort a fait cette opération. Atteint, assailli aussi profondément, instantanément je repassai ma vie. Dans im éclair d'un seul regard je vis cet embarras de vingt ans. Et suivant l'autre ligne, celle qui n'a pas été inscrite historiquement, dans ce regard je me suis représenté l'autre Péguy, le Péguy allégé de tant de charges publiques, le Péguy que je devenais si je n'avais point assumé à vingt ans tant de charges et de responsabilités publiques. Or il est certain, et il était pour moi d'une évidence éclatante, que la ligne que j'aurais
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suivie est précisément celle qu'a suivie Lotte. J'enseignerais aujourd'hui la philosophie dans quelque lycée de province. Comme il enseigne la grammaire. Dans quelque Goutances. J'exercerais ce métier d'enseigner, un des plus beaux, le plus beau peut-être qu'il y ait, que j'aime passionnément. Je serais attaché passionnément à mon métier, à ma classe, comme je suis attaché passionnément à ces cahiers. J'aimerais passionnément mon métier, ma classe, conune j'aime passionnément la typographie, les cahiers. J'y aurais quelques mécomptes, comme j'en ai beaucoup dans les cahiers. Enfin si j'étais devenu ce Péguy d'enseignement secondaire, le premier en date et en existence, celui que j'étais fait pour faire, il est certain que ma situation aujourd'hui serait exactement la suivante : je serais un fidèle abonné au journal de Lotte.
§ 287. — On voit mal que M. Laudet me reproche précisément mes scrupules, ma fidélité à respecter le statut des cahiers. D'abord il n'est point chargé de gouverner ma relation aux Cahiers.
§ 288. — Pour qui sait lire, la typographie, quoi de plus imposant que cette absence de signature au bas du communiqué. Gomme cette absence emplit le texte même, le corps du texte. Gomme elle fait refluer la signature dans tout le texte. Le texte n'est pas signé, alors. Tout le texte est signature. Ni titre ni signature. Ni exorde ni péroraison. Nul plan incliné. Nulle montée, nulle descente. Nul accès. Nulle porte de sortie. Nul vestibule. Un beau plateau coupé en falaise.
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C'est ^T-aiment le souverain qui n'a pas besoin d'élever là voix pour être entendu.
§ 289. — Au demeurant je ne vois pas que j'aie beaucoup à dire au (deuxième) article de M. Laudet. Il a un procédé extrêmement simple, et qui désarme. Il retire tout ce que M. le Grix avait mis dans son premier article. Naturellement il ne les retire pas purement et simplement. Ce serait trop simple. Il dit que M. le Grix ne l'a pas dit et que c'est moi qui ai dit qu'ill'avait dit. C'est classique.
Je ne puis plus rien dire à cela. Tous mes textes sont sur table. Il faut que M. Laudet croie pouvoir bien compter sur la paresse d'esprit de ses abonnés et lecteurs habituels pour qu'il ne craigne point qu'ils aillent chercher dans son numéro 24, du 17 juin 191 1 les textes mêmes que j'ai cités et qu'il nie dans son numéro Sa du 12 août 191 1.
Quand un débat en est arrivé à ce point il n'y a plus rien à dire. M. le Grix écrit certaines lignes, certaines phrases, certains mots et les publie dans la Revue hebdomadaire. Je les cite. Aussitôt M. Laudet les nie dans la Revue hebdomadaire.
Si l'on veut dire que M. le Grix n'avait peut-être pas w. tout ce qu'il écrivait quand il écrivait ce qu'il écrivait dans la Revue hebdomadaire, et que c'est moi qui le lui ai fait voir, et qui le lui ai fait voir publiquement, et qu'alors, à ce moment-là, à ce deuxième moment il aurait certainement mieux aimé ne pas le voir, et surtout, si je puis dire, qu'il aurait mieux aimé ne pas le
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voir de ma main, que je ne le lui fisse pas voir, que ce ne fût pas moi qui le lui fisse voir, et surtout que je ne le lui fisse pas voir publiquement, cela c'est une autre défense de M. le Grix, c'est un autre système de défense, auquel je ne serais pas éloigné de souscrire. Je suis assez porté à croire qu'en effet M. le Grix n'avait pas vu du tout tout ce qu'il écrivait. Peut-être, sans doute était-il poussé par d'autres, par d'autres plus malins, qui ne se sont pas découverts. Peut-être n'a-t-il goûté seulement qu'une certaine méchanceté, un certain goût de me jouer un mauvais bon tour. Emporté par cette passion de méchanceté, par ce goût de me brimer, de me berner, par son orgueil et par cette infatuation de faire rire de moi, peut-être en effet n'a-t-il pas fait attention du tout à ce qu'il écrivait, ou pas assez. Peut-être n'a-t-il pas regardé du tout ce qu'il écrivait. Une autre version, une autre leçon serait que même s'il le voulait, même quand il y regarde, même quand il y fait attention il est bien incapable de savoir ce qu'il écrit. Je dois avouer que cette seconde version aurait plutôt plus de partisans. On me le représente généralement comme un fort sot. D'ailleurs les deux versions ne sont pas contradictoires. Il peut fort bien être ensemble sot et fat. Ne pas faire attention et ne pas en voir plus s'il faisait attention. Seulement, quand on en est là, on n'exerce pas, régulièrement, le magistère de la critique littéraire dans une de nos plus importantes revues.
Si M. Laudet a choisi M. le Grix, il doit tout de même savoir un peu qui il a choisi. Si M. le Grix lui a été imposé par quelqu'un, il doit savoir un peu qui on lui a imposé.
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Si M. le Grix a vu ce qu'il faisait, il a été fourbe. S'il n'a pas vu ce qu'il faisait, généralement s'il ne voit pas ce qu'il fait, il a été sot. Maintenant il peut avoir été fourbe et sot à la fois. Quand nous étions au lycée, je crois que c'étaient les propositions contraires en logique formelle qui étaient telles que ou bien l'une était vraie et l'autre fausse ; ou bien l'une était fausse et l'autre vraie ; ou bien elles étaient fausses toutes les deux. Mais elles ne pouvaient occuper que ces trois positions. Elles ne pouvaient pas occuper la quarte position. Elles ne pouvaient pas être vraies toutes les deux. •
J'avais fait cette grâce à M. le Grix de le supprimer de l'être. Je crois que je lui avais fait en ceci une grande grâce. J'ai peur que M. Laudet ne lui ait rendu un bien mauvais service en le réinstallant dans l'être.
§ 290. — Je ne voudrais plus présenter que quelques observations. Autrement la conversation ne peut continuer. Nous sommes dans le royaume du reniement. C'est un aller et retour, c'est un circuit de reniement. M. le Grix reniait la chrétienté. M. Laudet renie M. le Grix. Soyons assurés que dans l'article que l'on nous annonce M. le Grix reniera M. le Grix. C'est un reniement qui revient sur soi-même. C'est un boumerang. Pierre avait renié trois fois. Mais c'était dans le même sens.
§ 291. — Nous n'avons plus qu'à nous arrêter à quelques mots. Avant de le faire, — préalablement, — (s'il est encore permis de parler de préalable au bout de
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deux cents et quelques pages), — il faut que je rende une certaine justice à M. Laudet, — et non point certes à mon sens, — et dans mon système de mesure, — une petite justice. M. Laudet dans son article s'est fort bien conduit envers M. le Grix. Je le dis sans aucune espèce d'ironie. On sait assez combien j'ai horreur de l'ironie, de tout ce qui cherche le ridicule, de tout ce qui flatte le goût du ridicule à trouver, à flatter et à cultiver, de tout ce qui flatte cette démagogie régnante du ridicule. On sait assez, on sait de reste combien l'ironie est contraire à mon tempérament même. Je n'ai jamais caché le goût profond que j'ai pour le comique. L'un exclut l'autre. Le comique est de la grande famille du tragique et du sérieux. Rien n'est aussi sérieux que le comique. Rien n'est aussi profondément apparenté au tragique que le comique. On pourrait presque dire que l'un est une autre face de l'autre. C'est pour cela que chez tous les peuples intelligents le comique et le tragique, la comédie et la tragédie vont ensemble, comme deux beaux bœufs, obéissent exactement au même joug, pointés du même aiguillon obéissent exactement aux mêmes règles. Aux mêmes règles d'art. Aux mêmes règles externes de représentation. Aux mêmes règles internes d'une représentation intérieure. Aux mêmes régulations internes. Aux mêmes règles organiques. Les cinq actes de Molière sont la répUque exacte des cinq actes de Racine et de Corneille. Le comique et le tragique, la comédie et la tragédie sont étroitement liées dans le sérieux. L'ironie au contraire est le plus bel ornement du frivole.
Je le dis donc sans aucune ironie, je suis heureux
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que M. Laudet dans son article se soit à ce point montré si bon camarade et si bon patron pour M. le Grix. Je le dis sans ironie aucune, cela l'honore grandement. Le danger, pour son caractère, pour l'estime que nous devons garder de son caractère, le danger était que voyant M. le Grix embarqué dans une aussi mauvaise affaire il n'eût quelque velléité de l'y abandonner. De le laisser s'en sortir tout seul. Non seulement il ne l'a point fait. Mais il vient très activement au secours de son jeime collaborateur, il s'y occupe, il s'y emploie. Il n'y chôme point. Tout son article est visiblement inspiré du très grand désir de dégager honnêtement M. le Grix, de se porter avec M. le Grix, d'y venir avec M. le Grix, lui M. Laudet. C'est bien. C'est même beau. J'ai dit assez souvent, dans ces cahiers mêmes, l'estime singulière que je faisais de la morale de bande, pour avoir le droit de déclarer hautement que c'est ici un trait de caractère qui honore grandement M. Laudet. Tout ce que l'on pouvait craindre, c'était justement que M. Laudet, à qui j'étais légitimement remonté, que j'avais saisi légitimement, ne lâchât, alors, son jeune collaborateur mal embarqué.
§ 292. — Pourquoi fallait-il malheureusement que M. le Grix fût indéfendable. Pourquoi fallait-il que M. le Grix, et l'article de M. le Grix, et en tête de l'un et de l'autre M. Laudet lui-même fussent indégageables. Une attitude que j'aime moins déjà, qui est déjà beaucoup moins nette et à mon sens moins droite, c'est que M. Laudet fasse état, dans son article, des compliments que M. le Grix m'avait censément distribués dans son
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article, aux Cahiers et à moi. J'avoue que ces compliments que M. le Grix m'avait censément distribués dans son article m'avaient paru extrêmement suspects et l'usage qu'en fait aujourd'hui M. Laudet pour me mettre préliminairement dans mon tort en me donnant un aspect d'ingratitude envers M. Laudet et d'abord envers M. le Grix ne me les rend pas plus sympathiques, ne me les rendant pas plus innocents, ne fait que me confirmer dans l'opinion que j'en eus premièrement. « François le Grix, écrit M. Laudet, connaissait Péguy et son œuvre, aussi bien que Péguy, qui ne lui a pas ménagé les dédicaces de ses livres, le connaissait; à dire vrai il n'était pas sans éprouver quelques sympathies pour Péguy, — (très honoré, mon cher confrère), — et il ne se fait pas faute de les lui témoigner dans son article. Il loue « l'inspiration » — (mes enfants, mes enfants, monsieur Laudet ne nous faites pas plus innocent que nous ne sommes), — (tout le monde sait bien que lorsque l'on commence par louer « l'inspiration » d'un écrivain, c'est le plus grand mauvais signe, c'est que l'on veut, c'est que l'on va procéder à un éreintement en règle de son œuvre). — (Et par conséquent, on ne saurait trop poser ce principe, au plus grand éreintement, au seul éreintement peut-être, au seul éreintement certainement auquel on puisse procéder de lui). — (Tout ce que vous pourrez démontrer, monsieur Laudet, c'est que M. le Grix n'a point manqué à cette règle du genre). — (Du reste, de son point de vue, il aurait eu tort d'y manquer). — (Elle est trop bonne; elle est trop commode; elle est trop attendue; ce qui est une des règles essentielles du théâtre). — « Il loue « l'inspira-
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tion )) de l'écrivain autant que « sa vie de probité laborieuse » ; — (à moins de parler enfin de ma vie d'improbité paresseuse, on ne voit pas, je ne vois pas bien comment il eût fait autrement. Mais quand on commence à présent, quand on se met à louer ma vie et ma probité et mon labeur, cela est triste à dire, je commence aussi à présent malheureusement à me méfier. C'est généralement que l'on veut, que l'on va commencer à éreinter méthodiquement mon œuvre majeure, mon œuvre première, mon œuvre enfin, qui est naturellement mon œuvre d'écrivain). — (Pareillement hélas et comme parallèlement, pareillement hélas, encore plus hélas quand on commence à dire du bien des cahiers, il faut hélas, encore plus hélas, il faut encore plus malheureusement que je me méfie; c'est que l'on veut, c'est que l'on va commencer à éreinter mon œuvre, enfin mon œuvre propre, je veux naturellement dire mon œuvre d'écrivain. C'est devenu la règle du genre. Vous allez voir qu'il n'y manquera pas. On voit dans quel ordre de sentiments bas, et je puis dire à quel degré de tristesse ces messieurs me forcent à me mouvoir). — il rappelle comment les Cahiers ont, depuis tantôt douze années, donné l'exemple le plus méthodique et le plus persévérant du désintéressement dans l'accueil fait aux écrivains, de la recherche du vrai dans le procédé d'art; ... » — Je voudrais bien savoir comment il eût fait pour dire le contraire. Cette façon de dire que le bien mérité, historique que l'on dit de vous est une grâce que l'on vous fait. Est une créance que l'on prend sur vous. Aussitôt après vient la pointe, comme il y en a plusieurs, qui sont dans l'article de
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M. Laudet la trace, l'héritage, la continuation, l'endossement de l'article de M. le Grix. — « il remémore aussi — (cet aussi est assez bon et vous a un petit air innocent, il a d'abord l'air de vouloir dire en plus, et on s'aperçoit après qu'il veut dire d'autre part, aussi bien; au contraire; par contre, par équivalence, pour faire (juste) compensation ; pour lui faire justice ; stricte ; contre lui; parce que n'est-ce pas il faut aussi être juste ; c'est un petit aussi de polémique) — il remémore aussi comment l'auteur, après avoir été dreyfusard et socialiste, en était arrivé à reconnaître la nécessité d'une renaissance du spiritualisme et à se soumettre à une discipline mystique restaurée. »
Débarrassons-nous de cette pointe, bien qu'elle porte peut-être sur le fond même du débat que j'ai personnellement avec M. le Grix, où je ne voulais pas entrer dans cet entretien personnel que j'ai aujourd'hui avec M. Laudet. Mais M. Laudet, plus heureux que M. le Grix, a si heureusement circonscrit les termes du débat que je ne puis résister au désir de circonscrire une brève réponse.
Ce que je reproche à M. le Grix ce n'est pas seulement, ce n'est pas tant de n'avoir absolument rien compris à ce que je fais. Il en avait le droit. Et quand même il n'en aurait pas eu le droit, et je n'y pouvais rien, et il n'y pouvait rien.
Au deuxième degré ce que je lui reproche ce n'est pas seulement non plus, ce n'est pas tant non plus qu'il n'ait absolument rien compris à ce que je fais et qu'il se soit mis aussitôt à en écrire. Il paraît, on dit que cela se fait. Ce que je lui reproche comme un
mauvais procédé, comme un procédé évident de mauvaise foi, et même assez enfantin, quoique assez habile, mais l'un n'exclut pas l'autre, c'est de m'avoir attribué, c'est d'avoir présenté comme étant de moi, comme venant de moi, comme venant de mon opinion tout le mal qu'il avait envie de dire de moi, qu'il se préparait à dire de moi. Cette tactique est représentée dans la phrase écho de M. Laudet par ces quelques mots : «• ... en était arrivé à reconnaître la nécessité d'une renaissance du spiritualisme et à se soumettre à une discipline mystique restaurée. »
Or si j'ai précisément dit quelque chose depuis ces dernières années portant sur l'histoire de ces vingt dernières années et en elles sur l'histoire de toute une génération, portant témoignage pour toute une génération ce que j'ai précisément dit c'est le contraire, — (et cela prouve qu'on a bien du mal à se faire entendre), — c'est que nous avons toujours continué dans le même sens, c'est qu'il n'y a dans notre carrière, dans notre vie aucun point de rebroussement, — (je ne le dis pas parce que c'est bien, je le dis parce que c'est vrai ; je ne dis aucunement que cela vaut mieux, je dis que cela est ainsi; je ne dis aucunement que nous valons mieux que ceux qui ont eu un point de rebroussement, un point de conversion, une conversion ; ce serait aussi fort loin de ma pensée; et même peut-être exactement le contraire de ma pensée ; je dis seulement que nous sommes ainsi, que nous fûmes tels, que nous avons été ainsi, que notre histoire fut telle, oti touto ojtcoç èy^vsto).
Dieu nous garde de cette pensée que nous vaudrions mieux que les autres. Mieux que personne. C'est peut-
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être la pensée dont j'ai le plus horreur. Le cœur humain a ses secrets. Il a ses détours. Autant je tiens à être d'une race éminente, d'un peuple éminent, parce que c'est vrai, autant je tiens à ce que cette race, à ce que ce peuple soit rare, unique, éminent, parce que c'est vrai, autant au contraire, ou peut-être plutôt par le même mouvement, autant je tiens aussi à ce que dans cette race, dans ce peuple, une fois dans cette race, une fois dans ce peuple, nous n'y soyons pas plus malins que les autres.
Je ne veux pas que nous soyons meilleurs que les autres, dans la race française. S'il y a quelqu'un qui tient à ne pas être meilleur que les autres, c'est moi. Et comme j'aime à partager je tiens beaucoup aussi à ce que les autres ne soient pas meilleurs que les autres, à ce que notre génération ne soit pas meilleure que les autres. Il ne faut point l'entendre en ce sens que toutes ces générations françaises seraient également peu bonnes, également médiocres, mais en ce sens naturellement que toutes ces générations françaises furent rares dans l'histoire du monde, qu'elles furent uniques, éminentes, que toutes elles nous valurent bien, souvent mieux; que toutes elles eurent un prix temporellement infini, toutes même celle qui s'est fait battre en 70.
Et qui ainsi nous a fait battre en 70.
C'est donc sans une ombre d'orgueil, ce n'est donc pas pour me vanter que je le dis. Je ne le dis que parce que c'est vrai. Parce que c'est un fait. En fait nous n'avons point eu, notre génération n'a point eu dans notre carrière un point de rebroussement. Ni un point de rétorsion ni un point de révulsion. Nous avons constamment suivi, nous avons constamment tenu la même
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voie droite et c'est cette même voie droite qui nous a conduits où nous sommes. Ce n'est point ime évolution, comme on dit un peu sottement, employant inconsidérément, par un abus lui-même incessant, un des mots du langage moderne qui est devenu lui-même le plus lâche, c'est un approfondissement. Il est évident que je ne puis parler ici que pour moi-même. Et pour cette race d'esprits qui effectue avec moi le même approfondissement. Nous tenons depuis vingt ans, depuis notre jeunesse la même voie droite, la même voie d'approfondissement. Elle nous a menés loin. Grâces en soient rendues. Je ne puis parler naturellement que pour moi et pour ceux de ma race spirituelle parmi ceux de ma race charnelle. C'est par im approfondissement constant de notre cœur dans la même voie, ce n'est nullement par une évolution, ce n'est nullement par un rebroussement que nous avons trouvé la voie de chrétienté. Nous ne l'avons pas trouvée en revenant. Nous l'avons trouvée au bout. C'est pour cela, il faut qu'on le sache bien de part et d'autre, chez les uns et chez les autres, c'est pour cela que nous ne renierons jamais un atonie de notre passé. Nous avons pu être pécheurs. Nous l'avons été certainement beaucoup. Pro nohis peccatoribus. Mais nous n'avons jamais cessé d'être dans la bonne voie. Notre préfidélité invincible, notre jeune préfidélité aux mœurs chrétiennes, à la pauvreté chrétienne, aux plus profonds enseignements des Évangiles, notre obstinée, notre toute naturelle, toute allante préfldélité secrète nous constituait déjà une paroisse invisible.
Nous avons pu être avant la lettre. Nous n'avons jamais été contre l'esprit.
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C'est donc par une inintelligence profonde, par un grossier contresens, justement celui qu'il ne fallait pas faire, comme toujours, que M. Laudet, adoptant, résumant un contresens beaucoup plus étendu de M. le Grix, écrit : <( il remémore aussi comment l'auteur, après avoir été dreyfusard et socialiste, en était arrivé à reconnaître la nécessité d'une renaissance du spiritualisme et à se soumettre à une discipline mystique restaurée. » Si j'ai dit quelque chose au contraire, depuis deux et trois ans, et qui exprimait, qui représentait, qui traduisait ce qui s'est passé depuis vingt ans, c'est que notre dreyfusisme et notre socialisme était profondément spiritualiste, — (bien que je n'aime guère à employer ce mot, déconsidéré par Cousin et par l'école cousiuienne, qui fut une ancienne école intellectualiste), — et qu'il était profondément mystique et profondément une discipline mystique. Quant à restaurer une discipline mystique. Dieu merci on n'a pas besoin de nous. II ne s'agit point de restaurer un règne aboli. Il s'agit si je puis dire de continuer tout tranquillement dans le temps à notre tour un règne spirituel qui ne sera jamais aboli.
§ 293. — En résumé, en allant du préalable vers le couronné, et en restant dans la géographie, — (si j'ai encore le droit de me servir de ce mot), — il y a les chrétiens qui s'ignorent, — (c'est un peuple très nombreux); — il y a les qui ne s'ignorent pas, mais qui ne sont malheureusement pas chrétiens, — (c'est tm peuple malheureusement très nombreux) ; — et il y a les chrétiens qui se connaissent, — (c'est un peuple assez nombreux).
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§ 294. — Je veux le dire en quelques mots. M. Laudet a beau invoquer contre moi, pour me taxer d'ingratitude, les compliments que M. le Grix veut bien m'adresser en tête et en queue de son article, et quelquefois en cours de route, car il en a saupoudré de loin en loin tout son article, comme d'une poudre légère. Il m'a poudré à frimas.
Premièrement quand même ces compliments ne me seraient pas très suspects, — (et ils le sont grandement), — je ne comprends pas bien, je refuse d'entrer dans cet étrange marché par lequel je ne pourrais point répondre à M. Laudet et à M. le Grix, par lequel M. Laudet et M. le Grix aurait tous les droits sur moi parce que M. Le Grix m'aurait fait de certains compliments. Qu'est-ce que ce trafic. Qu'est-ce que ce marchandage. Qu'est-ce que ce balancement. S'il est permis, s'il est dû ; s'il est décent d'employer une expression grossière pour signifier une opération grossière, je n'ai jamais marché dans cette sorte de combinaison. Qu'est-ce que c'est que cette singulière équivalence que l'on veut établir. Qu'est-ce que l'on veut que je fasse des compliments de M. le Grix. Les compliments de M. le Grix ne me tentent pas. Les compliments de M. le Grix ne me font rien. Je ne demande pas les compliments de M. le Grix. Les compliments de M. le Grix sont aussi incompétents que ses critiques.
D'autre part, deuxièmement les compliments de M. le Grix me sont suspects de toutes parts. Ils me sont notamment suspects parce que et en ce que ils ne
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tiennent aucunement au reste. Ils ne sont point complémentaires du reste. Ils sont là, ils viennent là on ne sait pas pourcpioi. Ils sont généralement purement contradictoires avec tout le reste. Sans même aucun souci de liaison même formelle. Faut-il que ce soit moi qui accuse, qui arguë M. le Grix d'incohérence et même d'incohésion.
Il faudra pour le moins que je l'accuse de mauvaise foi. Ces compliments inadhérents, ces compliments mal attachés ne servent qu'à masquer l'opération. Ils ne servent qu'à donner le change. Ce sont eux précisément, et ils ne servent qu'à cela, ils ne sont mis là que pour cela, ils ne servent qu'à couvrir M. Laudet, M. le Grix, ce sont eux précisément qui rendent nocives toutes les imputations, tout le reste. Ce que je reprocherai à M. le Grix, puisqu'on veut qu'il existe, c'est cette mauvaise foi d'ailleurs assez connue et assez grossière qui consiste à éreinter quelqu'un en affectant de prendre son parti. De prendre sa défense. Tout l'article de M. le Grix se résume en cela, se peut rassembler sur le schéma suivant. Il joue la comédie suivante, bien connue : Je suis, dit-il, l'avocat de ce malheureux Péguy, — (c'est à peine s'il ne dit pas, il dit même presque que c'est moi qui l'ai chargé de ma défense) ; — je l'aime bien; tout le monde l'aim.e bien; il est si méritant; — (méfiez-vous, mes agneaux, de celui qui vous dit méritant); — quel dommage qu'avec la meilleure volonté du m,onde, avec tout le dévouement qu'on a pour lui on ne puisse pas trouver an seul argument à donner en sa faveur. Comme c'est malheureux qu'il soit aussi impos-
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nn noiweaii théologien
sible à défendre. Que sa cause soit aussi abandonnée. Comme il est à plaindre. Comme Je suis à plaindre. Comme tu es à plaindre. Plaignons-le. Plaignez-moi. En vérité tout ce jeu n'est pas bien nouveau.
C'est une scène de Gourteline. Mais c'est beaucoup moins bien que dans Gourteline.
§ 295. — Ge souci fort légitime, fort louable, auquel je n'ai pas seulement souscrit, auquel j'ai applaudi, de défendre, de soutenir M. le Grix, de l'endosser même, entraîne peut-être seulement M. Laudet quelquefois un peu loin. Il prononce des mots qu'il ne devrait pas prononcer. Il m'arguë quelque part de faux et de fraude. Il prononce à mon endroit les mots de faux et àe fraude. Ge sont des bien gros mots. Et bien inutiles. Ge sont des enfantillages. Si nous devons nous rencontrer, monsieur Laudet, et cela dépend uniquement de vous, si partisans que nous soyons du grec n'imitons point les héros d'Homère. Rencontrons-nous tranquillement et si je puis dire sur un certain fond de dignité.
or C'est donc, écrit M. Laudet, l'organisation d'une publicité donnée à mon nom et je n'aurais pas lieu de m'en plaindre, étant gratuitement nommé dans le Bulletin i6i fois. — (Oui, monsieur Laudel, nous saisissons le fin de la plaisanterie). — Mais quel que soit le relief que puisse donner la critique du Bulletin des Professeurs catholiques de l'Université, il est de mon devoir de considérer et de signaler comme un fau.x l'usage que l'on fait de mon nom pour un article que
M. FERNAND LAUDET
l'on sait que je n'ai pas écrit, et la fraude est d'autant plus graçe que l'on fait dire à M. le Grix dans l'article que l'on a intérêt à m'attribuer des choses qu'il n'a jamais dites et dont il se défendra du reste lui-même. »
§ 296. — Je ne saurais trop conseiller à M. Laudet d'user sagement de tous ces grands mots. Si c'est pour m'épouvanter, je n'ai pas l'habitude. S'il veut m'appeler, je sais me rendre, il n'a pas besoin de faire tant de bruit. Qu'il accuse moins, qu'il arguë moins. J'entends. Il n'a pas besoin de crier si fort. Qu'il arguë d'autant moins que moi aussi, si je réponds à M. le Grix, puisque M. le Grix existe, puisqu'on veut que M. le Grix existe, moi aussi j'aurai à faire usage de ces mots. Non point pour faire une violence. Non point pour faire une injure. Non point même pour faire une offense. Mais pour qualifier historiquement un acte. Pour énoncer même historiquement un fait. Un des arguments que j'aurai en effet à produire contre M. le Grix, — (et ne sera-ce point faux, et ne sera-ce point fraude), — l'un de mes principaux arguments peut-être, peut-être le capital sera non pas qu'il a dit beaucoup de mal de moi dans son article, mais que tout le mal qu'il en a dit il me Ta attribué, je veux dire il l'a présenté au public comme étant de moi, comme venant de moi. Comme ayant été dit par moi. C'est un des cas de reportage les plus curieux que j'aie jamais rencontré.
§ 297. — M. Laudet sait très bien à présent que je n'ai point commis un faux et que je n'ai point conunis une fraude en saisissant M. Laudet et en refusant de
un nouveau théologien
saisir M. le Grix. Ne le faisons pas sot. Il le savait très bien avant que je le lui eusse expliqué aussi expressément. Tant qu'on n'aura pas supprimé le décret-loi de 1848 sur le tâcheronnage, je refuse d'avoir affaire à des sous-entrepreneurs.
§ 298. — Quelle sorte de platitude et de bassesse que de me reprocher précisément les dédicaces que je lui ai faites.
§ 299. — Quelle comptabilité singulière que de me débiter les compliments suspects qu'il a faits de moi. Les compliments de M. le Grix ne me sont rien. Mais quand même ils me seraient quelque chose, quelle idée singulière de débiter les compliments que l'on fait.
§ 3CX). — Ce souci fort louable de dégager M. le Grix, — (Laiidatus laudabilis), — entraîne quelquefois M. Laudet un peu loin. M. Laudet outrepasse quelquefois quelque peu. — « Devant de telles incohérences — (c'est moi, messieurs, sans nulle vanité) — on hésite — (dit M. Laudet) — on hésite à s'adresser aux tribunaux qui font justice des diffamations ; je préfère me tourner d'abord vers Charles Péguy que je ne connais pas — (comme c'est vrai) — (ça) — et contre lequel je n'entretiens aucune animosité personnelle, et je lui dis : « Ùher Maître, — (je vous en prie, je vous en prie, monsieur Laudet) — vous êtes trop averti — (hélas oui je suis trop averti) — pour insinuer sérieusement — (il nomme cela insinuer) — que la Revue hebdomadaire est bour-
M. FERNAND LAUDET
rée d'hérésies... » — Monsieur Laudet ne parlons point de vous adresser aux tribunaux qui font justice des diffamations. Si vous voulez faire une belle carrière dans le monde des lettres, je vous conseOle vivement d'inaugurer cette carrière en m'attraînant devant les tribunaux qui font justice des diffamations. Eh quoi, tout de suite le bras séculier. Je conseille vivement à M. Laudet de soumettre aux tribunaux de TÉtat, de faire trancher par les tribunaux de l'État le procès demi spirituel demi temporel que je lui fais. J'ai contre M. Laudet, je fais à M. Laudet deux griefs, je lui oppose deux chefs d'accusation. Mettons que je les ai insinués un peu rudement. Premièrement, et c'est à mon sens un grief infiniment grave, je l'ai accusé d'essayer d'opérer un détournement des consciences fidèles. Deuxièmement et dans l'ordre de la culture je l'ai accusé d'essayer d'opérer un détournement des consciences classiques. Vive la nation, qu'il soumette ces deux grands procès aux tribunaux de la République. Ce sera assez curieux. D'abord ce sera nouveau. Croit-il que je vais me laisser dévorer tout cru. Ignore-t-il qu'il y a une certaine nommée Reconvention. Ce qui ne veut pas dire hélas une deuxième Convention. Ne croit-il pas, ne sait-il pas qu'il y a dans l'article de M. le Grix et dans son propre article de M. Laudet une riche matière pour asseoir la plus opulente des reconventions. Une somptueuse demande et poursuite reconventionnelle. Ne sait-il pas que moi aussi j'ai un avocat ; ne sait-il pas qui occupe pour moi ; et que heureusement mon défenseur n'est pas toujours ministre. — (Heureusement pour moi, malheureusement pour le pays).
2^5 Laudet. — 14.
un nouveau théologien
§ 301. — Ce qui me ferait croire que M. Landet est
infiniment plus engagé avec M. le Grix qu'il ne le croit peut-être lui-même dans ce que je me suis permis de nommer le détournement des consciences fidèles, c'est un certain ton de bassesse et de trivialité et de mauvaise familiarité avec le sacré, un ton d'une bassesse, d'une t^i^àalité, d'une mauvaise familiarité de fond qui reparaît régulièrement à la surface, et presque constamment, dans l'article de M. Laudet. Je n'ai horreur de rien autant que de cela. Rien ne m'est aussi odieux, rien n'est aussi décélateur à mon sens que cette sorte basse de mauvaise familiarité de sacristie. Cette sorte de grosse et de grossière plaisanterie, trivialité, cette vulgarité, ce sans-gêne dans le propos même afférent au sacré. Pour moi ces mœurs grossières du langage et de la tenue, du propos, de l'attitude, tout ce qui trahit l'être même, c'est une opinion personnelle, où je ne veux rien engager, mais personnellement pour moi ces mains grossières me sont plus odieuses, je dois le dire, que des propositions fausses mais respectueuses, fausses mais déférentes. Cette sorte de basse trivialité qui fait oh ! oh ! oh I Elle est constante dans l'article de M. Laudet. Pour moi, c'est évidemment une faiblesse, mais je ne juge pour ainsi dire jamais un homme sur ce qu'il dit, mais sur le ton dont il le dit. Ce que nous disons est souvent grave, sérieux. Le ton dont nous le disons l'est toujours. Ce que nous disons n'est pas toujours décélateur. Le ton dont nous le disons l'est toujours. Il y a dans cet article de M. Laudet une constante vulgarité de fond de cette sorte qui reparaît constamment à la surface par plaques et qui me doime la plus
M. FERNAJS'D LAUDET
mauvaise opinion, et de sa pureté d'intention, — (je n'ai tout de même pas le droit de parler de sa pureté de cœur), — et même de moins que de cela, d'une certaine finesse élémentaire, d'une certaine bonne tenue élémentaire moyenne de cœur et d'esprit, le moins que l'on puisse demander. Le mécanisme de cette grossièreté, de cette -sTilgarité est, lui, aisément saisissable. Il consiste à rapporter directement comme une pièce mal ajustée je ne dis pas le sacré au profane, ce qui ici n'aurait aucun sens, mais une certaine grandeur de sainteté, un certain ton de sacré, à une tout autre petitesse de médiocrité chrétienne comme peut être la nôtre. Au lieu de référer nos médiocrités chrétiennes aux grandeurs des saintetés chrétiennes pour cette opération de report dans la communion que nous devons faire et qui peut nous sauver, M. Laudet les rapproche, les rapporte instantanément l'une à l'autre, l'une sur l'autre, comme deux pièces mal jointes, mal faites, mal ajustées, non faites l'ane pour l'autre, brutalement, il en fait un raccord mal fait. Je ne sais pas si je me fais bien comprendre. Ou plutôt je sais que je ne me fais pas bien comprendre. .le sens très vivement, — (mais c'est difficile à exprimer), — je sens très vivement que c'est très grave, je sens très vivement cette espèce d'impiété qui consiste à tout mêler ensemble, à rapporter brutalement par un raccord mal fait ces grandeurs sur nos médiocrités. Il y a là une sorte d'inconvenance propre qui me blesse beaucoup. Qui me frappe très vivement. M. Laudet croirait en vain que j'en ai fait autant, que c'est ce que j'ai fait dans le communiqué, car dans le communiqué j'ai fait très précisément le
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contraire. Loin de rabattre ces grandeurs et de les rapporter sur nos médiocrités par un raccord mal ajusté, j'ai au contraire, partant de nos médiocrités, fait l'ascension que je devais vers la considération de ces grandeurs. Ce qui me blesse, dans cette sorte de médiocrité que je veux dire, c'est un constant rabaissement, c'est un constant rabattement, c'est un constant avilissement. Une réduction constante des grandeurs aux médiocrités. Cela aussi est intellectualiste, est apparenté à la manie intellectualiste et intellectuelle, au goût secret profond de l'intellectuel pour la bassesse, pour la médiocrité. Un apparentement sournois, louche, beaucoup plus qu'une assimilation, des grandeurs aux médiocrités. C'est exactement le contraire que j'ai fait dans le communiqué. J'ai haussé d'un seul coup et me suis maintenu dans la haute région. M. Laudet dira ce qu'il voudra du communiqué. C'est son droit, c'est de bonne guerre. Je n'y dis rien. Il y a une règle et une permission et des licences de la guerre. Il dira tout ce qu'il voudra, mais il ne pourra pas dire que j'ai abaissé le débat.
Ce qui me blesse, c'est de voir appliquer directement ces grandeurs, — toutes les grandeurs et combien infiniment les grandeurs de sainteté, — à une œuvre de dérision, d'une certaine basse moquerie vulgaire. Je m'exprime assurément très mal. Je ne peux pas expliquer ça. On comprendra peut-être mieux sur \xa exemple. Voici quelques-unes de ces plaques :
« Mais, pour être complet, écrit M. Laudet, /7 faut ajouter que les éloges de Le Grix comportaient aussi
M. FERNAXD LAUDET
des réserves et c'est alors que tout s'est gâté. Le culte de Le Grix pour Péguy n'était ni de latrie ni même de dulie; ... » On sent ce que je veux dire, cette sorte d'impiété propre, de mauvais ton. Ailleurs :
« Non, il ne savait pas qu'il y avait un cinquième évangile, — (on ne saurait croire combien cette sorte de plaisanteries me font mal, profondément, me blessent. Elles me font tellement mal que rien que de les copier pour les faire imprimer et les publier à mon tour, — et pourtant c'est pour ma défense. Et il le faut bien. Mais c'est un sale métier. Que de se défendre. Ainsi. — Rien que de les copier de ma main, pour me défendre, avec mon encre et ma plume sur mon papier à copie, j'éprouve le sentiment d'un abaissement moi-même, sentiment parfaitement fondé, j'éprouve une sorte d'abaissement indéniable, je sens bien, indéniablement, que je me rends complice, d'une basse complicité, que je lui donne la main, que j'entre dans le jeu, que je me fais comme lui. J'ai le sentiment de commettre ici je ne dis pas la seule faute, je ne ne dis pas peutêtre le seul péché, mais je dis certainement la seule bassesse que j'aie commise dans tout ce débat. De le copier. De le reproduire, de le republier ici. Sentiment non trompeur. Je vois bien que je fais un mauvais métier. C'est la seule partie de ce gros cahier qui me grave un regret. On me dit bien que c'est forcé, qu'il faut que je me défende, qu'il faut bien que je montre à quelle sorte de gens j'ai affaire. Nous/ savons de reste que des bassesses inévitables et q^ nous voyons seulement commettre peuvent nous lai?
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des regrets et j'irai jusqu'à dire une contrition éternelle.
«Non, — écrit-il, et je suis forcé de copier, — Non, il ne savait pas qu'il y avait un cinquième évangile, que dis-je? presque un nouveau Messie — (il a écrit cette affreuse bassesse) — qui avait « son mystère » — (il a écrit cette affreuse bassesse) — et que si l'on s'avisait d'une timide critique ou d'une excusable incompréhension, on serait retranché du monde catholique, — (si à mon tour je voulais employer les grands mots, monsieur Laudet, où ai-je dit qu'on serait retranché du monde catholique, et de quel droit l'aurais-je dit, où est mon magistère. Et puis ça me ressemble bien de l'avoir dit. Aussitôt après ce Mystère de la Charité que M. Laudet n'a certainement point lu, où le retranchement d'un seul membre est constamment considéré comme une calamité infinie, au seuil de ce Porche ouvert siu* l'espérance où la seule espérance considérée, où la seule espérance pour ainsi dire espérée est naturellement l'espérance du salut. Et puis ça me ressemble bien, ce retranchement, et ce monde catholique. De retrancher quelqu'un du monde catholique. Ça me ressemble conune cet essai de stylisation du parler populaire que M, le Grix non seulement m'attribue, mais, si je puis dire, qu'il m'attribue que je m'attribue. Je ne crois pas que j'aie jamais parlé du monde catholique. J'ai parlé souvent de l'Église, de la communion. Je ne me sens pleinement à moi, je ne touche vraiment le fond de ma pensée que quand j'écris la chrétienté. Alors je vois à plein ce que je dis. Je n'ai jamais voulu retrancher M. Laudet du monde
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catholique. Je l'ai, comme simple fidèle, argué de vouloir opérer un détournement des consciences fidèles).
... « on serait retranché du monde catholique, mis à l'index par le récent pontife, — (on sent le jeu, l'affreux jeu, cette affreuse bassesse), — par celui qui n'emploie pas une expression qui ne soit « techniquement théologique » et qui « surveillera désormais les consciences fidèles ».
Ailleurs :
a L'école Péguy a décidé, après examen, qu'il n'existe plus et même qu'il n'a jamais existé. Tout devient aisé quand on est l'auteur d'un mystère, et comme l'Académie de Coutances ne connaissait pas François le Grix, il a été décidé qu'il était un mythe ou plutôt que son nom — (je passe sur Tout devient aisé quand on est l'auteur d'un mystère, mais on sent cette contamination, ce mélange voulu, cette volonté de parler faussairement, cette confusion des registres, de sorte qu'on ne sait jamais sur quel plan on est, sur quel plan on parle, cette mixture, ce mythe mis avec ce mystère) — n'était que le pseudonyme de Fernand Laudet, directeur de la Revue hebdomadaire... »
Ailleurs :
te II n'est pas sans intérêt du reste de donner quelques autres extraits de ce nouvel apocalypse qui
un nouveau théologien
nous vient de Coutances; les textes, mis en versets, comme ceux des écritures, éclaireront mieux les lecteurs que tout commentaire, et nous les signalons au bon sens français ; ... » — (Il se sauve en ne mettant pas de grande capitale à apocalypse et à écritures. Mais apocalypse ne serait-il pas du féminin, monsieur Laudet).
Ailleurs encore :
... « mais il connaissait et aimait le christianisme, plus simplement et moins déclamatoirement, avant d'avoir découvert la Somme de Péguy. »
Ailleurs enûn :
« S'il avait dit cela, on pourrait songer à canoniser l'auteur du pamphlet. » — Je ne sais pas si on sent comme moi le jeu affreux qu'il y a là dedans, le jeu bourgeois, la basse plaisanterie grossière avec le sacré, ce geste du café du Commerce de taper sur le ventre.
§ 302. — Toutes ces bassesses, toutes ces familiarités sont affreuses. Les plus pénibles peut-être, enûn celles qui nous blessent peut-être le plus, moi personnellement, et cela se comprend, sont naturellement celles qui se réfèrent directement à Jeanne d'Arc : te Comme toujours, les disciples exagèrent la doctrine du maître; calmez celui de Coutances, conseillez-lui de revenir à une plus juste appréciation des choses et reprenez-le de ce qu'il n'a su retenir de la vie de Jeanne d'Arc que la manière de ses juges. » Je ne sais pas si
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l'on sent l'inconvenance, la bassesse de plaquer ainsi directement, de rapporter ainsi directement le Procès de Jeanne d'Arc sur nos misérables querelles. C'est le procédé que je trouve le plus bas qu'il y ait au monde. Il tombe cette fois-ci particulièrement mal. Car généralement les « juges » ne sont point de notre côté. Et particulièrement ses juges et la manière de ses juges sont d'un côté que M. Laudet connaît bien. Il faudrait avoir bien peu d'histoire pour ne pas saluer dans les Docteurs les représentants du perpétuel Parti Intellectuel, dans les Docteurs de Rouen les successeurs des Docteurs juifs, les légitimes ' ancêtres de notre Parti Intellectuel. Faut-il ajouter que ceux de Rouen et d'ailleurs avaient reçu en appoint un fort contingent de la Sorbonne.
Ailleurs enfin :
(( Non, certes, ce n'est pas lui. D'abord l'article n'est pas signé et jamais Péguy, qui s'inspire de la chevals' resque Jeanne d'Arc, ne consentirait à écrire un pamphlet qu'il ne signerait pas, et surtout un pamphlet aussi haineux, lui qui ne cesse de prêcher à bon droit « la loi d'amour »; d'autre part Péguy n'en est pas réduit à ne trouver d'hospitalité pour sa prose qu'à Coutances dans le Bulletin des Professeurs catholiques de l'Université qui a igo abonnés, parmi lesquels 33 abonnés fermes n'ont pas encore acquitté leur abonnement. »
La chevaleresque Jeanne d'Arc. — C'est vouloir 253 Laudet. — i5
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parler un langage mou, c'est se condamner à parler et niaisement et faussairement, — et faussement, — puisque c'est se condamner à parler un langage impropre, — que d'écrire la chevaleresque Jeanne d'Arc. C'est vraiment faire exprès la confusion préalable des plans de langage. Ou bien on veut dire confusément, on veut dire mollement la chevaleresque Jeanne d'Arc en im sens vague, en un sens lui-même confus et mou de généreuse. Et alors c'est une expression pour comice agricole. Et encore on ne l'aurait pas soufferte à la distribution des prix à Trie. Et c'est certainement en ce sens que l'entend et que le dit M. Laudet. Et alors il ne peut rien dire. Et il ne veut rien dire. Et il ferait mieux de se taire. Et de ne pas intercaler Jeanne d'Arc dans ce débat. Ou bien on veut parler précisément. Et alors on doit faire peut-être encore plus attention. Si on veut parler précisément chevaleresque veut dire entendue, éminente aux lois et faits de chevalerie. Or nous savons que cette grande sainte, sans manquer proprement, sans manquer formellement aux règles de chevalerie, aux lois et faits de chevalerie, d'ailleurs fort déclinantes en ce commencement du quinzième siècle, sans se mettre en dehors de cette chevalerie déclinante n'y était non plus jamais réellement entrée. Elle était peuple et chrétienne et sainte. Elle fut très certainement en un sens une femme d'armes; on pourrait presque dire une guerrière. Elle fut incontestablement un très grand chef militaire. On ne peut pas dire, à moins d'y tenir, à moins de vouloir parler exprès un langage bien impropre, qu'elle ait été proprement un chevalier. Le dirai-je, elle était trop profondément peuple et encore
M. FERNAND LAUDET
plus trop profondément chrétienne et trop profondément sainte. Ce qu'il y a d'honneur humain et on pourrait presque dire de stoïcien on pourrait presque dire dans celte religion de l'honneur qu'était la chevalerie, les lois et faits, la loi et le geste et l'attitude de chevalerie ne s'accordait pas toujours avec une religion cfui a mis l'Orgueil en tête des Capitaux, qui a fait de l'humilité plus peut-être qu'une vertu, son mode même et son rythme, son goût secret, son attitude extérieure et profonde, charnelle et spirituelle, sa posture, ses mœurs, son expérience perpétuelle, presque son être. 11 y eut il ne faut sans doute peut-être pas dire pendant tout le Moyen-Age, mais pendant tout le règne de la Féodalité il y eut si je puis dire et plus que quelque contrariété et comme une certaine concurrence profonde entre la religion de l'honneur et la religion de Dieu. Soyons assurés que Jeanne d'Arc le sentait très profondément. Elle était trop profondément peuple et trop profondément chrétienne et trop grande et trop profon-. dément sainte pour ne pas le sentir et l'avoir senti très profondément. Elle fut une fleur de vaillance française, de charité française, de sainteté française. Elle fut une fleur de la race chrétienne et de la race française, une fleur de chrétienté, une fleur de toutes les vertus héroïques. On ne peut pas dire, à moins de forcer beaucoup le sens des mots, ou au contraire à moins de se remettre à parler mou, qu'elle fut ime fleur de chevalerie. Une vocation trop profonde l'avait marquée. C"' — •"'■ ""'"ne sainte marquée à ce point pour tant de ^ pour une vie si profonde, marquée à ce
point pour toutes les vertus, marquée, appelée à ce
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point pour le ciel avait mesuré d'avance tout ce qu'il y a de précaire dans un honneur qui n'est que de ce monde. Elle failUt entrer plusieurs fois en conflit avec les lois de la guerre, qui étaient un cas particulier, mais la partie la plus considérable de la loi de chevalerie. Elle faillit entrer plusieurs fois formellement en conflit avec les lois de chevalerie. Elle y entra formellement au moins cette fois, ce jour où ayant ville prise elle ne voulut point laisser aller un paquet de prisonniers français que les Anglais avaient avec eux dans la ville, et qu'ils voulaient et devaient emmener, car ils étaient à eux, autant qu'on peut être à quelqu'un, de par toutes les lois de la guerre, puisqu'on ne les leur avait pas rachetés, puisqu'on ne les leur avait pas repayés. Mais les marchands du Temple aussi avaient payé la patente, les marchands du Temple aussi étaient en règle. Elle ne s'embarrassait point de tout ça. L'idée de laisser partir tous ces pauvres gens, d'une ville qu'elle avait prise, lui était monstrueuse. Elle ne s'embarrassa pas de tout son règlement. Tout ce règlement, qu'elle savait très bien, qu'elle connaissait parfaitement, mais qu'elle connaissait comme appris, après, qu'elle ne connaissait point d'enfance, de Domremy, tout d'un coup ne lui pesa plus rien dans les mains dans un de ces accès de grande charité comme il n'en a été donné qu'aux plus grands saints. Elle entra dans une de ces grandes colères blanches, de ces grandes colères pures qui faisaient trembler une armée. On céda vite, on céda, on céda, aussitôt on céda. On arrangea tout ça. On se dépêcha. On les paya aux Anglais. On paya. On ne paya pas. Tout le monde
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avait parfaitement compris que ces gens-là ne s'en iraient pas de là. Les Anglais avaient pourtant capitulé à cette condition qu'ils s'en iraient saufs avec leurs biens. Mais les Anglais aimaient mieux s'en aller. Quand elle était là, ils aimaient généralement mieux s'en aller. C'était ime habitude qu'elle leur avait fait prendre. Il y avait en ce temps-là au royaume de France de certaines heures qui sonnaient où les Anglais avaient envie de s'en aller. Quand elle entrait dans ces saintes colères, il ne faisait pas bon. Les Anglais n'en menaient pas large. Les Français non plus d'ailleurs. Elle avait de ces grandes colères qui n'ont été données qu'aux très grandes saintes, qui par la grande colère de Jésus, articulées par la grande colère de Jésus chassant les marchands du Temple rejoignent dans le temps les plus grandes colères des plus grands prophètes du plus grand peuple d'Israël.
Ces lois de chevalerie d'ailleurs dès lors déclinante devaient bien d'ailleurs le lui revaloir, comme il arrive toujours quand un être en son âme profonde manque intérieurement de respect à une loi. Les lois savent toujours quand on leur manque, fût-ce dans le plus profond du cœur. Et c'est ce qu'elles pardonnent forcément» le moins. C'est ce qu'elles pardonnent certainement le moins. Cette blessure profonde, cette blessure secrète, ignorée de tous, qu'elles ont vue. Jamais elle ne fut couverte, — et l'on peut dire que c'est une des conditions, que c'est peut-être la condition temporelle, je veux dire la condition de temps et de monde, comme nous disons de milieu où sa mission était
un nouçeau théologien
appelée à se produire, qui lui retirant toutes les garanties de la guerre ordinaire, la laissant, la faisant exposée aux risques de guerre extrêmes, et surtout aux risques de guerre en outre, extraordinaii'es, donna à sa mission, à l'accomplissement de sa mission, cette grandeur unique de risque, d'exposition au danger, — jamais elle ne fut réellement couverte par les lois de chevalerie. C'est ce qui donna un prix vmique à ses Vertus héroïques. Voici ce que je veux dire. Il faut bien voir, il faut mesurer cette héroïque ascension de sainteté, il faut bien mesurer au juste à quel degré de sainteté, à quel degré d'héroïsme elle était parvenue et constamment se tint. Quelles que soient les forces des sources vives, quelles que soient les inventions et les perpétuels rejaillissements et jaillissements, quelles que soient les inépuisables nouveautés de la grâce il y a ensemble indéniablement une certaine technique, une certaine sainte hiérarchie comme professionnelle, une armature et une ossature presque de métier, une certaine sainte hiérarchie processionnelle de la Vertu héroïque et de la sainteté. Il y a des degrés qui sont les degrés mêmes du Trône. Au premier degré Jeanne d'Arc eut dans leur plein les vertus de la guerre, qui ne sont pas petites. Je veux dire très expressément par là et très proprement qu'elle entra dans le jeu de la guerre et dans le risque de guerre à plein, sans aucune restriction, sans aucune intervention, sans aucune intercalation de protection divine propre. Elle obéissait, elle accomplissait une mission . divine propre dans un monde humain sans avoir touché vme protection divine propre correspondante. Elle avait reçu l'ordre; elle
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avait reçu la vocation; elle avait reçu la mission. Elle obéissait, elle exécutait l'ordre; elle répondait à la vocation ; elle accomplissait sa mission. Elle procédait à l'exécution, à l'accomplissement de sa mission dans une humanité dure (et tendre), dans un monde, dans une chrétienté dure et tendre, elle-même douce et ferme, forte, douce, quelquefois apparemment dure. Apparemment rude. Pendant toute sa mission elle reçut assistance de conseil, nous le savons, par l'assistance et le conseil constamment renouvelé, constamment présent de ses voix. Par cette sorte d'assistance de conseil, presque féodale, perpétuellement renouvelée, perpétuellement présente. Pendant toute sa mission, et j'y compte sa captivité, quelques absences qu'elle ait eu à y souffrir, et sa mort. Pendant toute sa mission et dedans pendant sa captivité elle reçut constante assistance de conseil de ses voix et une abondance de grâces dont nous ne pouvons avoir aucune idée. Le jour de sa mort elle reçut une grâce qui ne fut jamais donnée peut-être, ainsi et à ce point, à aucune autre sainte, de sorte que le jour de sa mort ne fut déjà plus pour elle le dernier jour de la vie de cette terre mais littéralement réellement déjà le premier jour de sa vie éternelle. Mais enfin avec cette mission, avec cette vocation, avec toutes ces grâces, avec tous ces dons, avec cette présence constante de conseil elle ne reçut jamais ni la grâce, ni le don, ni le conseil, ni aucune faveur d'être invulnérable. Elle fit la guerre exposée à tous les accidents de la guerre. Elle fit comme tout le monde tme guerre comme tout le monde. Moins heureuse que tant de saintes, moins heureuse que tant de prophètes mêmes et que tant de
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chefs du peuple d'Israël les anges qui l'assistaient de leurs conseils, ou les saints, ne combattaient point à ses côtés. Jamais la parole de Jésus : Penses-tu que je ne puisse pas maintenant prier mon Père, qui me donnerait aussitôt plus de douze légions d'anges? Comment donc s'accompliraient les Écritures qu'il faut que cela arrive ainsi ? ne s'accomplit aussi pleinement dans une sainte et nous réjoignons ici cette vocation, cette élection unique, cette imitation unique par laquelle on peut dire que de toutes les samtes elle fut celle à qui certainement il fut donné que sa vie et sa Passion et sa mort fut imitée au plus près de la vie et de la Passion et de la mort de Jésus.
Je sais bien que je ne pourrai jamais mettre dans les Mystères tant de grandeurs. Je voudrais ici marquer seulement quelques articulations essentielles. Si je pouvais quelque jour écrire une vie de Jeanne d'Arc en cinquante et quelques pages, ou encore, ce qui vaudrait mieux, en deux ou trois cents lignes, j'essaierai de marquer quelques articulations essentielles. J'essaierais de montrer je ne dis pas dans un certain parallèle mais dans une certaine imitation conmaent elle fut et la plus éminente et la plus fidèle et la plus approchée de toutes les imitations de Jésus-Christ. Je montrerai, — mais qui déjà ne le voit, — comment cette fidélité est fidèle, suit jusque dans le détail.
Douze légions d'anges. Elle ne les demanda pas non 'oT^ Elle ne les demanda jamais. Ce conseil, qu'elle à'jionde il é/iait comme la conséquence, comme la suite natiiprfie de l'ordre, de la vocation, comme la suite ^
naturelle, surnaturelle naturelle, venant des mêmes voix, porté par le même ministère, ce conseil qu'elle eut, qu'elle avait, presque familièrement pour ainsi dire, à son usage comme la prière quotidienne, ce conseil usager comme la prière du matin et du soir elle le (re)demanda souvent. Des secours surnaturels de guerre directs, physiques, tme assistance de guerre, des troupes surnaturelles de guerre qu'elle n'avait pas, elle ne les demanda jamais.
On voit même très bien par les textes que l'idée ne lui serait pas venue un seul instant de les demander. Une noble discrétion de sainte, une noble discrétion de Française l'en empêchaient presque également. Autant elle insistait pour le conseil, qu'elle revendiquait on peut presque dire comme un droit, puisque Dieu l'avait envoyée dans cette extraordinaire mission, autant on voit bien qu'elle n'a pas l'idée qu'elle ait à demander un secours directement militaire, un secours militaire proprement, directement physique. Elle savait parfaitement dans quelles conditions de sainteté elle opérait. Et qu'elle avait reçu non seulement l'épreuve la plus dure, la mission la plus dure, mais aussi l'épreuve, la mission la plus rigoureusement, la plus exactement humaine.
On ne saurait trop le redire et il faudrait pouvoir le marquer. Appelée par une vocation divine en terre humaine, envoyée en mission divine en terre humaine non seulement elle n'opéra jamais, mais elle ne demanda jamais d'opérer, elle ne pria jamais d'opérer que par des moyens humains. Vivant dans ce miracle perpétuel d'être assistée par des voix propres, de recevoir
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un nouçeaii théologien
constamment une assistance propre de conseil de voix qui lui étaient pour ainsi dire particulièrement et proprement attachées, personnellement affectées, elle ne demanda jamais un secours si l'on peut dire surnaturel physique, surnaturel direct, surnaturel directement militaire. Elle ne demanda jamais que les murailles s'écroulassent au son des trompettes. Et pourtant elle savait son histoire sainte. C'est un point que l'on ne saurait trop considérer, qui sera notre point cardinal, avec une histoire de Joinville, quand nous essaierons de déterminer, de dresser une carte géographique et géologique de la théorie du miracle.
Un roi de son temps, — n'était-ce point un roi d'Angleterre, — ne voulut point aller au secours de son fils, engagé dans une mauvaise bataille, parpe qu'il fallait que l'enfant gagnât ses éperons de chevalier. Il semble que jamais le roi du ciel n'ait voulu aussi expressément que dans la personne de cette grande sainte qu'une de ses flUes gagnât elle-même les palmes du martyre.
Elle le savait. Non seulement elle n'était point garantie, elle n'était point assurée contre la maladie et contre la blessure et contre la défaite militaire mais elle savait qu'elle n'était point assurée contre la maladie et contre la blessure et contre la défaite militaire. Elle se battait donc exactement dans les conditions ordinaires et pour ainsi dire dans le statut ordinaire. On vit bien à Orléans et à Paris qu'elle n'était point assurée contre la blessure. On vit bien à Compiègne qu'elle
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n'était point assurée contre la capture. On vit bien à Rouen qu'elle n'était point assurée contre la mort.
Quand les gens lui demandaient des miracles si je puis dire ordinaires, des miracles de maladie, qui sont les plus ordinaires, elle se récusait immédiatement, avec une confusion d'humilité, ou en même temps avec bonne humeur, elle se récusait vite, arguant de son incompétence, se retranchant dans sa mission propre, dans sa vocation, leur indiquant, recommandant seulement de prier. Elle n'était venue que pour délivrer le royaume de France. Elle ne savait pas guérir cet enfant, ce petit garçon et cette petite fille. Cette sainte qui avait reçu le plus grand commandement qui ait jamais été donné à une sainte, qui avait été appelée pour la plus grande vocation, qui avait été envoyée dans la plus grande mission non seulement ne demanda jamais pour elle un miracle physique ordinaire mais quand on lui en demandait, c'est-à-dire exactement quand on lui demandait d'en demander, comme on avait coutume de le demander «fux saints, vite elle se récusait, se dérobant presque derrière son incompétence. Elle ne savait pas. Elle n'avait point été envoyée pour cela.
Elle accomplit une tâche divine par des moyens simplement humains. Elle exécuta un ordre divin par des moyens strictement humains. Elle répondit à une vocation divine par des moyens rigoureusement humains, par un travail, par une guerre militaire, par des opérations, par des efforts exactement humains. Elle accomplit une mission divine par des moyens simplement humains. C'est ce qui lui donne une place à part, une place toute éminente dans la hiérarchie des saintetés.
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Notons encore, notons en outre que la matière où devait s'exercer cette sainteté était la plus extraordinaire, la plus hors de l'ordre, habituel, on pourrait presque dire la plus étrangère aux matières habituelles de la sainteté. Et même la plus contraire et ennemie aux matières habituelles de la sainteté. Entre toutes elle fut véritablement envoyée en mission extraordinaire. Par ces deux commandements elle a une place unique dans la hiérarchie des saintetés, elle est sainte et bénie entre toutes les saintes et ensemble par le premier elle est femme entre toutes les saintes.
Que si d'autre part on veut la considérer non plus à son rang de sainteté mais à son rang d'humanité, qui ne voit aussitôt qu'elle est dans cet ordre une femme unique. Un être unique. Car si l'on veut elle est de la race des saints, et si l'on veut elle est de la race des héros. Venant de Dieu et retournant à Dieu et recevant constamment assistance de conseil de ses voix par tout son être elle est une sainte. Elle est de la race des saints. Mais dans cette dure humanité du quinzième siècle et de tous les siècles accomplissant par des moyens purement humains un tel ramassement d'exploits purement humains d'une guerre purement humaine, de toute une action purement humaine par toute son action comme extérieure, par tout son engagement corps et âme dans l'action militaire, dans toute une action de guerre, par toute sa condition, par tout son être d'action elle est un héros, elle est de la race des héros.
Or non seulement la race des héros et la race des
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saints n'est pas la même. Mais ce sont deux races peu ou mal apparentées. On pourrait presque dire qui ne s'aiment pas, qui n'aiment pas frayer ensemble, qui sont gênées d'être ensemble. Il y a on ne sait quoi de profond et qu'il faudrait approfondir par quoi la race des héros et la race des saints ont on ne sait quelle contrariété profonde. Il n'y a peut-être point deux races d'hommes qui soient profondément aussi étrangères l'une à l'autre, aussi éloignées l'une de l'autre, aussi contraires l'une à l'autre que la race des héros et la race des saints. On découvrirait sans doute que cette contrariété profonde ne fait que traduire, mais sous une forme, sous sa forme peut-être la plus aiguë, sous sa forme éminente, cette profonde, cette éternelle contrariété du temporel et de l'éternel.
Or Jeanne d'Arc, précisément parce qu'elle exerçait sa sainteté dans des épreuves purement humaines par des moyens purement humains, précisément parce qu'elle était demeurée entièrement vulnérable militairement, vulnérable à la maladie, vulnérable à la blessure, vulnérable à la capture, vulnérable à la mort, vulnérable à la défaite et à toute défaite, exposée en son plein comme un héros antique à toute aventure de guerre elle est de la race des héros comme elle est de la race des saints. Et comme dans la race des saints elle est et une sainte entre toutes les saintes et une femme entre toutes les saintes, ainsi, parallèlement ainsi dans la race des héros elle est un héros entre tous et une femme. Elle n'est pas moins éminente dans la hiérarchie héroïque que dans la hiérarchie sacrée. Et ainsi elle est à un point d'intersection unique dans
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l'histoire de l'humanité. En elle se joignent deux races qui ne se joignent nulle part ailleurs. Par un recoupement unique de ces deux races, par une élection, par une vocation vmique dans l'histoire du monde elle est à la fois sainte entre tous les héros, héroïque entre toutes les saintes.
Or au deuxième degré dans cette guerre même que nous disons ordinaire et que nous disons qu'elle faisait ordioaire, elle-même ordinaire, en réahté nous savons bien que c'était une guerre extraordinaire, mais extraordinaire au contraire, dans l'autre sens, en sens contraire, dans le sens du risque et d'une aventure et d'un danger extraordinaire. Car elle n'était point « chevaleresque » et nous (levons remercier M. Laudet de nous avoir acheminé à ces quelques précisions. A opérer ces quelques précisions. Elle ne fut jamais réellement couverte par la loi de chevalerie. Enfin par ce qui restait de son temps de la loi de chevalerie. Non seulement, pour une sainte, elle faisait la guerre. Non seulement elle faisait une guerre ordinaire. Mais cette guerre ordinaire elle la faisait non couverte par les protections ordinaires de la guerre. Enfin par le peu de loi de la guerre qu'il y avait encore. Ou qu'il y avait déjà. Elle était donc découverte au deuxième degré. Pour se défendre contre l'usage de la guerre elle n'avait que l'usage de la guerre. Pour se défendre contre l'abus de la guerre elle n'avait rien, puisque sainte elle n'avait naturellement pas, elle ne devait, elle ne pouvait pas avoir l'abus de la guerre. Contre l'usage de la guerre elle
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n'avait qu'une cuirasse ordinaire, une cuirasse comme tout le monde. Une cuirasse du commencement du quinzième siècle, monsieur le Grix. Toute flèche temporelle pouvait la blesser. On le vit bien à Orléans. On le vit bien à Paris. Toute main temporelle pouvait la saisir à l'épaule et la faire tomber de cheval. On le vit bien à Compiègne. Toute main temporelle pouvait lui bâtir l'appareil de sa mort. On le vit bien à Rouen. Mais ceci encore n'était qu'au premier degré. Dans l'usage de la guerre elle n'était point couverte. Dans l'abus de la guerre au deuxième degré elle n'était point couverte. Les Anglais ne cessèrent jamais de l'assaillir des plus basses injures. Enfin on le vit bien à Compiègne et à Arras et au. donjon de Crotoy et à Rouen. Car faite prisonnière de guerre elle fut jugée comme prisonnière d'Eglise ou enfin, de quelque manière que l'on retourne la difficulté, faite prisonnière de guerre elle fut gardée prisonnière de guerre et en prison de guerre et en même temps jugée comme accusée d'Église. C'est-à-dire que de quelque manière que l'on tourne la difficulté elle fut détournée, on commit en elle, envers elle et en sa personne, un détournement de captivité.
Ainsi elle ne fut couverte par aucune immunité; ni dans une action humaine par une immunité divine, par une immunité de sainte; ni dans la guerre par une immunité de sainte ni par ime immunité de chevalier. Ni par une immunité juridique.
§ 303. — « et surtout un pamphlet aussi haineux, lui a63
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qui ne cesse de prêcher à bon droit ce la loi d'amour » ; — Monsieur Laudet vous savez très bien que je ne prêche pas. Où serait mon magistère. J'écris. C'est déjà beaucoup. Tout le monde ne pourrait pas en dire autant.
Un pamphlet aussi haineux. — Je vous assure, monsieur Laudet, que le communiqué n'est point haineux. J'avoue qu'il est forcené. En un certain sens. Qu'il ne laisse rien passer. J'avoue qu'il est poussé à fond. Mais il n'est point haineux. Je ne suis aucunement haineux. Je suis peut-être haïssant. C'est tout autre chose, c'est un tout autre péché. Haïssant ne ressemble pas plus à haineux qu'orgueil et que colère ne ressemblent à envie, ne ressemblent à fatuité et à vanité. Dans le péché aussi il y a des races. Et des races sans doute non moins irréductibles entre elles. Je sais de reste que je n'ai jamais affaire au quatrième, — (il n'est pas dans ma nature), — et que j'ai malheureusement affaire au sixième.
Au demeurant si M. Laudet veut annoncer que je suis un pécheur, il ne m'apprend malheureusement rien (de nouveau) et n'apprend rien (de nouveau) à personne. Mais malheureusement nous en sommes tous là. Tous, enfin on sait ce que je veux dire. Tous même les saints. Seulement que M. Laudet ne se mêle point d'écrire mes Confessions. Elles seraient peut-être moins bien faites que quand je les écrirai moi-même.
Mais que si de ce que je suis un pécheur M. Laudet veut (en) conclure que je suis incompétent en matière de chrétienté, nego consequentiam, je nie la consé-
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quence. Et même en matière de sainteté. Car c'est tout un. Et il faut que M. Laudet soit lui-même bien incompétent en matière de chrétienté et en dedans en matière de sainteté pour ne pas voir et sa propre incompétence et ma compétence.
, Je regrette souvent de n'avoir pas pu publier aussitôt ce Dialogue de l'histoire et de l'âme charnelle que j'écrivis il y a juste deux ans et qui me mit sur le chemin des Mystères de Jeanne d'Arc. Le centre de ce dialogue était précisément consacré à cette mystérieuse liaison du temporel et de l'éternel, du héros et du saint, du pécheur et du saint. A cette contrariété de liaison. Ou plutôt il était cette liaison même. Le pécheur et le péché sont une pièce essentielle du christianisme, une pièce essentielle de la cardinale articulation chrétienne. Le pécheur et le saint sont deux pièces essentielles complémentaires, mutuellement complémentaires, qui jouent l'une sur l'autre, et dont l'articulation l'ime sur l'autre fait tout le secret de chrétienté.
§ 304. — ... cf qui s'inspire, dit-il, de la chevaleresque Jeanne d'Arc,... » — Non seulement c'est le mot impropre qui lui vient naturellement, le mot qui fait jouer sur plusieurs plans confondus de langage, mais particulièrement entre toutes les impropriétés, entre toutes les impropriations le mot qui lui vient naturellement en matière de chrétienté c'est le mot païen. S'inspire. On s'inspire des Muses, monsieur Laudet, nous ne nous inspirons pas des saints. La liaison des pécheurs aux saints, faut-il vous le redire, n'est pas une liaison d'inspiration. Elle est ime liaison de communion.
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Ce qui fait que l'on est ou que l'on n'est pas de chrétienté, ce n'est pas, ce n'est aucunement, — (on m'entend bien), — que l'on est plus ou moins pécheur. C'est une tout autre question, c'est un infiniment autre débat. La discrimination est tout autre. Le pécheur est de chrétienté. Le pécheur peut faire la meilleure prière. Nul n'est peut-être aussi profondément de chrétienté que Villon. Et nulle prière, je dis nulle prière de saint, ne dépasse la Ballade qu'il fit à la requête de sa mère pour prier Notre Dame. Le pécheur est partie intégrante, pièce intégrante du mécanisme de chrétienté. Le pécheur est au cœur même de chrétienté.
La question d'être ou de ne pas être pécheur, ou plutôt la question d'être plus ou moins pécheur, — (tout le monde est pécheur), — n'a absolument rien de commun, n'a pour ainsi dire absolument aucun point de contact avec la question d'être plus ou moins chrétien, et d'être chrétien ou de ne l'être pas. C'est une tout autre question, un débat infiniment autre. Et c'est un des contre sens les plus graves que l'on puisse commettre en matière de chrétienté que de les confondre, un de ceux qui marquent le mieux, et le plus instantanément, que l'on n'y entend pas, que l'on n'y est pas, que l'on ne sait pas de quoi on parle. Que l'on y est totalement incompétent. Que l'on y est étranger. Nul au contraire n'est moins étranger, nul n'est aussi compétent que Villon en matière de chrétienté. Nul n'est aussi compétent que le pécheur en matière de chrétienté. Nul, si ce n'est le saint. Et en principe c'est le même homme. Je citais tout à l'heure, je faisais intervenir la Prière, la Ballade qu'il fit à la requête de sa mère pour prier
M. PERNANI) I.AIHJKT
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Notre Dame. Que n'ai-jc cif/; lu pr'ii'm riUicUc. fîll«-mfifîié, la prière liturgi^ine que nous (ïmonn Iouh, prclieurH et saints confondus, et qui prévoit oxpreH«érnont que non» sommes pécheurs, pro nobin pr.cr.aloribuë.
Le pécheur et le saint sont deux parties on peat le dire également intégrantes, deux pièces également intégrantes du mécanisme de chrétienté. Ils sont l'an et l'autre ensemble deux pièces également indispensables l'une à l'autre, deux pièces mutuellement complémentaires. Ils sont l'un et l'autre ensemble les deux pièces complémentaires non interchangeable» et ensemble interchangeables d'un mécanisme unique qui est le mécanisme de chrétienté. D'un mécanisme qui ne sera jamais démonté. Mais enfin je me suis proposé précisément d'approfondir cette liaison cardinale dans ce Dialogue de l'histoire et de l'âme charnelle.
Celui qui n'est pas chrétien au contraire, celui qui n'est pas compétent en chrétienté, en matière de chrétienté, celui qui est étranger c'est celui au contraire qui n'est point pécheur, littéralement c'est celui qui ne commet aucun péché. Qui ne peut commettre aucun péché. Littéralement celui qui est pécheur, celui qui commet un péché est déjà chrétien, est en cela même chrétien. On pourrait presque dire est un bon chrétie
Ce non obstant qu'oncqnes rien ne valus. Les biens de vous, ma dame & ma maistresse. Sont trop plus grans que ne suis pécheresse, Sans lesquelz biens ame ne peut merir N'auoir les cieulx. ie n'en suis iungleresse. En ceste foy ie vueil viure & mourir.
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Le pécheur, ensemble avec le saint, entre dans le système, est du système de chrétienté.
Celui qui n'entre pas dans le système, celui qui ne donne pas la main, c'est celui-là qui n'est pas chrétien, c'est celui-là qui n'a aucune compétence en matière de chrétienté. C'est celui-là qui est un étranger. Le pécheur tend la main au saint, donne la main au saint, puisque le saint donne la main au pécheur. Et tous ensemble, l'un par l'autre, l'un tirant l'autre, ils remontent jusqu'à Jésus, ils font une chaîne qui remonte jusqu'à Jésus, une chaîne aux doigts indéliables. Celui qui n'est pas chrétien, celui qui n'a aucune compétence en christianisme, en chrétienté, en matière de chrétienté c'est celui qui ne donne pas la main. Peu importe ce qu'il fasse ensuite de cette main. Quand un homme peut accomplir la plus haute action du monde sans avoir été trempé de la grâce, cet homme est un stoïque, il n'est pas un chrétien. Quand un homme peut commettre la plus basse action du monde précisément sans commettre un péché, cet homme n'est pas un chrétien. Le chrétien ne se définit point par l'étiage, mais par la communion. On n'est point chrétien parce qu'on est à un certain niveau, moral, intellectuel, spirituel même. On est chrétien parce qu'on est d'une certaine race remontante, d'une certaine race mystique, d'une certaine race spirituelle et charnelle, temporelle et éternelle, d'un certain sang. Ce classement cardinal ne se fait point horizontalement mais verticalement.
Quand un homme ne pèche pas, ne peut pas pécher, quand un homme peut commettre un crime sans que ce
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crime soit un péché, il n'est pas chrétien, c'est alors qu'il n'est pas chrétien, cet homme n'entre pas dans le système de chrétienté.
C'est une cité. Un mauvais citoyen est de la cité. Un bon étranger n'en est pas. Un mauvais Français est Français. Un bon Allemand n'est pas Français.
Pour moi j'ai pris en cette matière dès la première heure l'attitude qui sera mon attitude définitive. Je suis le chroniqueur et ne veux être que le chroniqueur. Mais je ne me dissimule pas que le chroniqueur et d'être le chroniqueur c'est tout ce qu'il y a de plus grave. Et tout ce qu'il y a de plus grand, dans le deuxième ordre, dans l'ordre de ceux qui ne sont pas, eux-mêmes, mais qui relatent, mais qui rapportent, mais qui témoignent de ceux qui sont. Le chroniqueur est le témoin historique. Le témoin de l'être et de l'événement. A la fin de sa vie ne fu-je mie; mais d'autres y furent qui nous en ont laissé témoignage. C'est ce témoignage même et cet événement unique et cette créature, et cet être unique de sainteté que je veux représenter. Je l'ai dit dès le premier jour, je l'ai dit dès le principe, en matière de représentation écrite il ne faut point confondre nos maîtres et nos modèles. Saint Louis était le maître et le modèle de Jeanne d'Arc. Au sens que je veux dire saint Louis était le modèle de Joinville. Exactement dans le même sens Jeanne d'Arc est mon modèle, puisque j'ai entrepris de consacrer tout ce que j'ai à la représentation de cette grande sainte, et c'est Joinville qui est mon maître. Mutations faites, et il y en aurait peut-être bien peu à
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faire, en pensée, en intention, en esprit ma situation envers Jeanne d'Arc est exactement celle de Joinville envers saint Louis. Je veux me classer, au rang que je pourrai, dans la grande, dans la haute lignée de nos chroniqueurs et de nos témoins. La question n'est pas de savoir ce que nous valons, — nous valons tous peu, — mais la question est de savoir ce que nous sommes. Et ce que nous faisons. Toute la question est de l'attachement et de la fidélité que nous avons à ces grands modèles. Toute la question est de savoir ce que nous en faisons. Toute la question est du portrait, de l'histoire, de la représentation que nous réussissons à en donner. Joinville aussi était pécheur. Ce n'est pas cela que nous lui demandons, ce n'est pas de cela que l'on parle. Ce que nous lui demandons, c'est ce qu'il a fait de saint Louis. Quel portrait il nous en a laissé. Quelle fidélité de représentation il a gardée. Quelle" sûreté. Quelle profondeur de représentation, de reproduction il a atteinte. Quelle gravité, quelle profondeur il a obtenue. C'est cela que nous lui demandons. Quel saint Louis il nous a fait, il nous a rendu, il nous a laissé. Et parce qu'il nous a légué un saint Louis dans le plein de son être, dans le plein de sa sainteté, pour ainsi dire dans le plein de son portrait nous trouvons que c'est très bien ainsi ; que c'est très bien au premier degré, absolument, premièrement ; qu'il a fait très bien. Et nous le tenons quitte du reste. Nous ne lui demandons rien autre. Il n'est plus question de rien. Autrement, pardieu, il y aurait beaucoup à dire. Lui aussi fut un pécheur. Et envers son roi môme, envers un si grand saint sa fidélité de féal
et ensemble si je puis dire sa fidélité de fidèle eut des limites. Des limites temporelles provenant elles-mêmes certainement de limites spirituelles, A la fin de sa vie ne fa-je mie : — il pouvait y être. Il n'avait tenu qu'à lui d'y être. Sa fidélité de féal et sa fidélité de vassal s'était limitée à une seule, à la première des deux croisades. A celle qui ne comporta point ce que luimême veut avoir été un martyre. GXLIV. j34. «■■' Je fa moût pressez dou roy de Ff'ance et dou roy de Navarre de moy croisier. » Et nous nous avons des raisons de croire, monsieur Laudet, que si nous avions été créés dans la première et même dans la deuxième moitié du treizième siècle, monsieur le Grix, et si nous en avions été moût pressés par le roi de France et par le roi de Navarre nous eussions été de ceux qui partirent pour la deuxième fois, nous aurions été de ceux qui pour la deuxième fois quittèrent Lozère et même Palaiseau. Ce jour-là il en répondit trop long au roi de France et au roi de Navarre. j35. A ce respondi-je que, tandis comme je avoie estei ou servise Dieu et le roy outre-m,er, et puis que je en reving, liserjant au roy de France et le roy de Navarre m'avaient destruite ma gent et apovroiez; si que il ne seroit jam,ais heure que je et il n'en vausissent piz. Et lour disoie ainsi, que se Je en vouloie ouvrer au grei Dieu, que je demourroie ci pour mon peuple aidier et deffendre ; car se je metoie mon cors en l'aventure dou pelerinaige de la croiz, là où je veoie tout cler que ce seroit au mal et au doumaige de ma gent, j'en courouceroie Dieu, qui mist son cors pour son peuple sauver.