SEDAN
i" septembre 1870.
La veille de la bataille, le maréchal de Mac-Mahon se rendait si peu compte de la situation, qu'il signa pour le lendemain cet ordre qui déconcerte : « Aujourd'hui, repos pour l'armée entière », puis quand les canons ennemis grondent sur les hauteurs de Bazeilles, il continue tranquillement son déjeuner, disant : « C'est notre propre artillerie. »
La fusillade commence avant le jour. Von der Thann incendie BazeiUes. Le prince de Saxe fait pleuvoir une grêle d'obus sur les régiments de Ducrot. Alors, le Prince Royal, sortant d'un défilé, fait avancer la troisième armée qui va donner la main à la seconde. 65o canons vont enserrer les troupes françaises dans un cercle infranchissable.
Mac-Mahon arrive au galop devant la Moncelle, mais, blessé par un éclat d'obus, il désigne Ducrot pour le remplacer comme général en chef.
(i) Ce récit a été reproduit pour un anniversaire par le Petit Parisien du 29 août 1890.
(a) Pour raconter ce grand désastre, je m'aide du très beau récit qu'en ont donné MM. P. et V. Margueritte.
guerre. — a
guerre de France
Malheureusement Palikao a remis à Wimpffen une lettre de commandement. L'aveuglement de ce chef est tel qu'il dit à Lebrun : « Tu auras les honneurs de la journée. »
Cependant à Bazeilles tout le village flambe, méthodiquement incendié, brasier énorme où le féroce vainqueur égorge pêle-mêle, grille habitants et soldats. Il se répand une horrible odeur « d'oignons brûlés », comme disait Bismarck agréablement le soir.
De tous les coins de l'horizon, la mitraille converge sur l'étroit plateau, où l'armée de Chàlons se débat, prise au piège. Un orage d'obus tournoie dans le ciel bleu.
L'empereur, comme un somnambule, erre dans cette tourmente et reste là longtemps, regardant sans voir. Pâle, sans mot dire; il rentre à Sedan où déjà se bousculent trente mille fuyards. Cependant, sur les hauteurs de la Marfée, comme d'une loge de théâtre, un groupe doré, immobile, contemplait cela : c'était, en avant d'un étatmajor de princes, le vieux Guillaume et ses conseillers Bismarck, Moltke, Roon qui, lorgnettes braquées, assistaient joyeux à la curée.
A Ducrot, qui lui demande de charger encore, le général de Galliffet répond : « Tant que vous voudrez, mon général, tant qu'il en restera un. » Et sur la pointe de la Marfée, Guillaume s'écrie, devant l'inutile et glorieuse chevauchée : « Oh les braves gens! »
Tout est fini. Le drapeau blanc flotte sur Sedan. Napoléon III rend son épée qu'il envoie à Guillaume et le canon se tait, (i)
« Prussiens, Bavarois et Saxons se serrent la main,
(i) L'empereur envoya son aide de camp porteur de cette lettre mensongère : « N'ayant pu mourir à la tête de mes troupes, je dépose mon épée aux pieds de Votre Majesté. » 11 télégraphiait au Ministère de la Guerre :
« L'armée est défaite et captive, moi-même je suis prisonnier. »
GUERRE DE FRANCE
entonnent gravement des lieds. Ils n'avaient à pleurer que 460 oflBciers et 8.5oo soldats. »
Le lendemain 2 septembre Wimpfîen signait la capitulation. Nous perdions 124.000 hommes dont 21.000 pris dans la bataille et 3. 000 désarmés en Belgique.
Le même jour, M. de Tucé écrivait à sa sœur :
Vendredi, 2, Aubenton (Aisne).
Je vous ai écrit de Fleigneux près de Sedan, c'était avant la bataille (lettre perdue).
C'est un grand désastre. L'armée se retire du côté de Paris. Je n'ai pas été blessé; le régiment a peu souffert. Nous sommes un peu dispersés et il m'est difïicile de connaître nos pertes. Quant à moi, j'ai achevé de perdre ce qui me restait; mes trois chevaux sont dans Sedan, avec mon manteau et effets de rechange; il n'est pas probable que je les revoie jamais.
Dans Tine note demandée par le Ministre de la Guerre, M. de Tucé, avec sa modestie habituelle, ne songe qu'à raconter la belle conduite de ses chefs :
Je faisais partie du 5* corps. La division de cavalerie manœuvrant sous les ordres de M. le général Brahaut, ne se composait réellement que du 12* chasseurs et du 5* lanciers, avec les deux généraux de Bernis et de la Mortière.
Le mercredi 3i août, la division avait passé la nuit dans un hameau nommé Loubert, au-dessus de Mouzon ; elle partit à 4 heures du matin et arriva bivouaquer à 5 heures du soir à Fleigneux, village situé au nord de Sedan. Le général de brigade fit placer des grand'gardes dans la direction du nord-ouest. On entendit le canon pendant une partie de la route et de la soirée.
Le lendemain, premier septembre, la division était prête à monter à cheval à 4 heures du matin. Les grand'gardes furent retirées et l'on monta à cheval à 7 heures.
guerre de France
... Vers 2 heures, la division était adossée à un bois. Le mouvement d'investissement des Prussiens semblait terminé, et les obus commençaient à tomber sur nous, lorsque M. le général de Bernis demanda des ordres à M. le général Brahaut qui prescrivit de passer dans le bois. Il resta de sa personne jusqu'à ce que le dernier homme fût passé, avertissant les cavaliers pour le passage d'un fossé qui était assez difficile. — Ce bois était un taillis épais qui se terminait par un ravin très escarpé.
Après ce passage, je ralliai le régiment. Ce fut alors que M. le général de la Mortière qui arrivait avec le 5* lanciers, me donna ordre de me joindre à lui et de marcher sous son commandement. M. Brahaut avait été fait prisonnier pendant la traversée du taillis.
La colonne se dirigea sur Mézières en empiétant pendant environ 4 kilomètres sur le territoire belge, et arriva de nuit à Renvetz. De là, elle prit la direction de Saint-Quentin, où elle s'embarqua sur le chemin de fer pour Versailles.