‹ Cahiers de la quinzaine (volume 5)Chapitre 21 sur 33 · VICTOIRE DE COULMIERS · texte numérisé non relu

VICTOIRE DE COULMIERS

Napoléon I*' savait choisir son champ de bataille et trouvait moyen d'imposer sa volonté à l'ennemi. Nos

(i) Ducrot(pag-e ni) s'exprime ainsi au sujet du plan de d'Aurelle : « Tout d'abord, Orléans nous était-il nécessaire?... Celte ville est située tout entière sur la rive droite de la Loire, sans aucune fortification. En cas de retraite, notre armée, obligée sous le feu de l'ennemi de repasser ce large fleuve, courait le risque d'être prise ou détruite. Enfin l'occupation d'Orléans entraînait presque forcément nos armées à marcher directement sur Paris par le plateau de la Beauce... N'y avait-il pas témérité à pousser nos bataillons improvisés dans ces immenses champs nus, découverts, où les solides et nombreuses armées allemandes pouvaient déployer leurs formidables moyens d'action ? »

(2) Je ne fais guère que résumer les récits des généraux d'Aurelle et Chanzy.

le premier siège de Paris

généraux, au contraire, « subissaient lourdement l'initiative de l'adversaire ». (i) On attendit que l'armée allemande se fût retranchée dans les villages, les châteaux et les fermes qu'elle avait crénelés et dont elle défendait l'approche par des ouvrages de fortification passagère. Au lieu d'attaquer ces positions, il fallait tenter de les tourner et se frayer un chemin en les évitant.

g novembre. — Le temps est froid et sombre; au jour le brouillard commence à se dissiper. Les régiments se dirigent vers les positions qui leur ont été assignées. Un silence solennel règne partout dans ces champs où va retentir bientôt le bruit du canon.

Au premier rang, éclairant à distance la cavalerie elle-même, s'avancent les francs-tireurs de Paris, sous le commandement du lieutenant-colonel Lipowski.

Le i6* corps a devant lui les positions défendues par les troupes du général de Thann.

Les tirailleurs du 33® de mobiles marchent résolument à découvert sur Baccon, où les Bavarois sont embusqués. Ils arrivent jusqu'au village, soutenus par l'artillerie, dont les boulets font écrouler d'abord quelques pans de muraille; (2) ils y pénètrent et commencent une lutte corps à corps.

« C'était en ce moment un spectacle imposant que celui de cette jeune armée de la Loire, combattant sur tous les points avec une ardeur admirable. » (3)

(i) Général Zurlinden. La Guerre de i8yo-i8yi. Hachette, éditeur, 1904-

(a) C'est là ce que des chefs imprévoyants n'eurent pas le soin de faire à Buzenval.

(3) D'Aurélia. La première armée de la Loire. H. Pion, éditeur, 1852.

LE CERCLE DE FER

Cependant le général Reyau, qui commandait la cavalerie, avait l'ordre de couper la retraite de l'ennemi sur la route de Paris. Par une erreur inconcevable il prit les francs-tireurs de Lipowski pour des Prussiens et battit en retraite, en prévenant Ghanzy que son flanc était menacé.

A droite, la marche de la division Barry avait été lente, mais à midi Goulmiers fut attaqué avec vigueur.

Vers deux heures, les tirailleurs de la première division du i6* corps (i) s'emparent des jardins qui entourent Goulmiers ; le village leur oppose une résistance opiniâtre. Le général Barry ayant commandé une attaque de front, nos soldats sont reçus par xine fusillade très vive et des feux à mitraille. Il y eut un moment d'hésitation.

Alors le général, mettant pied à terre, se place à la tête de ses troupes et les enlève au cri de : En avant les mobiles ! Vive la France ! La lutte se prolonge dans le village en flammes ; l'ennemi recule, à cinq heures sa défaite était complète. Une de ses colonnes défile toute la nuit siu- la route de Patay dans le plus grand désordre. Deux mille cinq cents prisonniers tombèrent entre nos mains.

Ghanzy n'a vu qu'après coup ce qu'il aurait dû faire alors :

« Mettre à profit l'enthousiasme de la victoire, achever de battre l'armée du général de Thann avant qu'elle eût pu être secourue par celle du Grand-Duc, sur laquelle on se serait porté ensuite; prendre ainsi les Allemands en détail, avant l'arrivée des renforts

(i) Où commandait le général de Tucé.

le premier siège de Paris

que le prince Charles, parti de Metz, amenait avec la plus grande célérité. » (i)

« Depuis onze jours le général d'Aurelle n'avait pas avancé d'une lieue. Au lieu de 4o ou 5o raille hommes que l'armée française avait devant soi, quinze jours auparavant, c'était maintenant plus de 120.000 hommes et près de 400 bouches à feu. » (2)

D'Aurelle le reconnaît, « nos mobiles, qui voyaient le feu pour la première fois, avaient été admirables de courage et d'entrain. L'artillerie avait manœuvré sous une grêle de projectiles, avec une précision et une intrépidité remarquables. La cavalerie n'avait pas été moins brillante. »

Des historiens se sont demandé pourquoi d'Aurelle n'avait pas poursuivi l'ennemi, voici sa réponse qui semble faible :

« Une pluie glaciale mêlée de neige commençait à tomber. La nuit était sombre à tel point que le lendemain matin seulement on s'aperçut que l'ennemi avait battu en retraite.

« Le général en chef était opposé à toute espèce d'opérations de nuit. Le lendemain, il était trop tard.

« Les Allemands font de très grandes étapes ; ils avaient douze heures d'avance et se rapprochaient de leur base d'opérations, le cercle d'investissement de Paris. »

Ainsi, la route de Paris était libre. D'Aurelle s'enferma dans Orléans. « Paris attendit d'Aurelle; d'Aurelle ne bougea point! N'est-ce pas à bondir de colère? » (3)

(1) La marche des deux armées allemandes s'effectua du 7 octobre au i5 novembre.

(2) (Jlarctie, page 420.

(3) Robert Kemp.

LE CERCLE DE FER

Ghanzy avait peine à contenir son impatience. Il écrit au général en chef et s'efforce de le convaincre de la nécessité d'un mouvement en avant. D'Aurelle répond : « Il eût été plus conforme à nos véritables intérêts d'attendre dans nos lignes fortifiées l'attaque de l'armée allemande que de la provoquer. »

Et ce même d'Aurelle qui vient de faire un si bel éloge du courage de nos troupes, commence déjà à les dénigrer : « Ces masses d'hommes sans organisation, sans instruction militaire, sans cadres, mal équipés, mal vêtus, mal armés, etc.. » ne lui inspirent aucune confiance.

Freycinet lui écrit : « Nous ne pouvons demeurer éternellement à Orléans. Paris a faim et nous réclame. » (i) On lui offre de placer sous son commandement une nouvelle armée, il refuse. Quant à étudier un plan pour arriver à donner la main à Trochu, « il serait nécessaire que je fusse au courant de ce qui se passe à Paris et des intentions de cet officier général ».

Gambetta lui fit observer qu'on pouvait bien préparer des opérations ayant Paris pour objectif, sans avoir une connaissance préalable des projets de Trochu.

Le simple et vulgaire bon sens est parfois plus voisin de la vérité pratique que les combinaisons savantes. On s'est beaucoup moqué des Parisiens qui demandaient à grands cris la sortie en masse. Les Parisiens avaient

(i) Le i5 novembre, la ration de viande fut réduite à cent grammes.

guerre. — ;i.

le premier siège de Paris

raison. Une armée assiégée beaucoup trop nombreuse se trouvait en présence d'im mince cordon d'investissement. Les Allemands se gardaient bien de risquer l'assaut de nos forts, et ils ne pouvaient résister à une sortie qu'en concentrant leurs troupes sur un point déterminé. Nous devions empêcher cette concentration, et profiter de notre supériorité numérique pour immobiliser l'ennemi sur tous les points du cercle à la fois.

Je ne raconterai pas toutes les péripéties de la lutte livrée autour de Paris, mais seulement quelques épisodes dont j'ai été témoin. Ils suffiront, je crois, pour démontrer à la fois la bravoure folle de nos chefs et leur imprévoyance coupable.

La \ictoire de Coulmiers, remportée le 9 novembre, ne fut connue à Paris que le 14. On se décida enfin à tenter une sortie, mais on mit quinze jours à la préparer et... rien ne fut prêt.

Le 28 novembre, la proclamation du général Ducrot, toute vibrante d'énergie vengeresse, nous transporta d'enthousiasme. Le souffle puissant d'une âme collective inspire cette page héroïque ; c'est bien la voix du peuple de Paris tout entier exprimant sa sourde colère, son exaltation patriotique et ses courageux espoirs.

Soldats de la deuxième armée de Paris,

Le moment est venu de rom,pre le cercle de fer qui nous enserre depuis trop longtemps et menace de nous étouffer dans une lente et douloureuse agonie. A vous est dévolu l'honneur de tenter cette grande entreprise : vous vous en montrerez dignes, j'en ai la conviction.

Sans doute, vos débuts seront difficiles; nous aurons

LE CERCLE DE FER

à surmonter de sérieux obstacles; il faut les envisager avec calme et résolution, sans exagération comm.e sans faiblesse.

Pour préparer notre action, la prévoyance de celui qui vous commande en chef a accumulé plus de/fOO bouches à feu, dont deux tiers au moins du plus fort calibre ; aucun obstacle matériel ne saurait y résister ; et pour vousélancerdanscettetrouée,vousserezplusde lôo.ooo, tous bien armés, bien équipés, abondamment pourvus de munitions, et, j'en ai l'espoir, tous animés d'une ardeur irrésistible.

Vainqueurs dans cette première période de la lutte, votre succès est assuré, car l'ennemi a envoyé sur les bords de la Loire ses plus nombreux et ses meilleurs soldats ; les efforts héroïques et heureux de vos frères les y retiendront.

Courage donc et confiance! Songez que, dans cette lutte suprême, nous combattons pour notre honneur, pour notre liberté, pour le salut de notre chère et m,alheureuse patrie, et si ce mobile n'est pas suffisant pour enflammer vos cœurs, pensez à vos champs dévastés, à vos familles ruinées, à vos sœurs, à vos femmes, à vos mères désolées! (i)

Puisse cette pensée vous faire partager la soif de vengeance, la sourde rage qui m'animent, et vous inspirer le mépris du danger !

Pour moi, j'y suis bien résolu, j'en fais le serment devant vous, devant la nation tout entière : je ne rentrerai dans Paris que mort ou victorieux ; vous pourrez me

(i) Ducrot avait écrit : « outragées ». Trochu lui fit observer que rien dans la conduite de nos ennemis n'autorisait cette accusation.

le premier siège de Paris

voir tomber, mais vous ne me verrez- pas reculer. Alors ne vous arrêtez pas, mais vengez-moi.

En avant donc! en avant ! et^ue Dieu nous protège !

La lecture de cette proclamation avait fait une impression profonde. « Ceux qui ont passé dans Paris cette époque terrible oublieront difficilement la nuit du 28 au 29 novembre 1870 et l'émotion poignante avec laquelle on attendait le lever du jour et les premiers bruits du combat. » (i)

3o novembre. — Le Gouverneur télégraphie au contreamiral Saisset : « Tout se met en mouvement pour la grande entreprise. Demandons ensemble au Dieu des armées de la protéger après tant de cruelles épreuves, v^

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