PREMIERE AFFAIRE DU BOURGET
Nous avions réussi à reprendre le Bourget, position dont les Allemands comprenaient bien l'importance, puisqu'ils firent de grands efforts pour s'en emparer. Nos mobiles étaient épuisés de fatigue et de faim ; Trochu les abandonnait; découragés, ils se retirèrent, et deux pièces de canon qui allaient tomber entre les mains de l'ennemi, furent emmenées sans ordres. Cependant, malgré tout, une troupe d'environ 1.600 hommes résista héroïquement.
Pendant la nuit, le génie commença à relier le Bourget à Draricy par une tranchée-abri.
« Pourquoi, écrit Viollet-le-Duc, ayant réussi à s'emparer du Bourget, n'essaya-t-on pas de s'y maintenir et d'attaquer le Raincy? Énigmes que tout cela. Le 3o, nous étions chassés du Bourget dès le matin, abandonnant à l'ennemi de l'artillerie et des prisonniers. »
Un récit inexact fut envoyé par Trochu au Journal
officiel :
Le village du Bourget ne faisait pas partie de notre système général de défense; son occupation était d'une importance très secondaire... Le pénible accident
L INVESTISSEMENT
survenu par le fait d'une troupe qui, après avoir surpris l'ennemi, a manqué absolument de vigilance et s'est laissé surprendre à son tour, a vivement affecté l'opinion.
En effet, l'opinion fut profondément irritée; et voici ce qu'elle répondait : « Ou le Bourget est un point stratégique important, et l'ayant pris, il fallait s'efforcer de le conserver; ou cette position était sans valeur, et on ne devait pas sacrifier nos soldats pour s'en emparer. »
ÉMEUTE DU 3l OCTOBRE
Dès le 5 octobre, le major Flourens, à la tête de dix bataillons de Belleville, avait demandé au Gouvernement : 1° De faire exécuter des sorties à la garde nationale ; 2° D'armer ses bataillons de chassepots ; 3° De changer le personnel réactionnaire dans les administrations publiques; 4° De procéder aux élections municipales.
Ces demandes étaient légitimes, et le Gouvernement de la Défense Nationale, issu lui-même d'une révolution, ne pouvait pas s'étonner de cette façon révolutionnaire d'apporter une pétition. Paris bloqué voulait élire légalement ses chefs. Il avait le droit d'espérer qu'il en trouverait de plus énergiques et de plus dévoués à la République.
8 octobre. — Quatre mille gardes nationaux en armes
le premier siège de Paris
descendent de nouveau de Charonne, Belleville, Ménilmontant et envahissent la place de l'Hôtel-de- Ville.
Nous ne pouvions oublier que les membres du Gouvernement de la Défense Nationale avaient tous prêté autrefois serment à l'empire, et l'irrégularité de leur élection nuisait à leur autorité. Le 8 octobre, le comité central des vingt arrondissements de Paris réclamait par une aflBche la nomination légale d'une Commune. Cette demande ayant été refusée, une manifestation pacifique eut lieu sur la place de l'Hôtel-de-Ville. Tout se borna à quelques cris de : Vive la Commune ! Trochu et Tamisier passèrent en revue les bataillons de la garde nationale. De son côté, Jules Favre, par un discours habile, parvint à calmer les esprits.
Tous, dit-il, nous eussions été heureux de donner aux pouvoirs municipaux le fondement régulier d'une libre élection. Mais tous aussi nous avons compris que, lorsque les Prussiens menacent la cité, ses habitants ne peuvent être qu'aux remparts... Au moment où je vous parle, entendez-vous l'appel suprême qui m'interrompt? C'est la voi.x du canon qui tonne et qui nous dit à tous où est le devoir.
Les membres du Gouvernement furent protégés cette fois par les mobiles bretons et par quelques bataillons de la garde nationale.
Le 28 octobre, dans une grande réunion publique, Ledru-Rollin s'écriait :
« C'est la grande Commune qui a sauve de l'étranger le sol sacré de la Patrie... Lyon l'a déjà instituée...
L INVESTISSEMENT
Resterez-vous en arrière de Lyon, vous, Parisiens, qui avez toujours marché à la tête de la Révolution? »
La veille, Félix Pyat écrivait dans le Combat :
« Fait vrai, sûr et certain, que le Gouvernement de la Défense Nationale retient par devers lui comme un secret d'Etat, et que nous dénonçons à l'indignation de la France comme un crime de haute trahison :
« Le maréchal Bazaine a envoyé un colonel au camp du roi de Prusse pour traiter de la reddition de Metz et de la paix, au nom de S. M. l'empereur Napoléon IIL »
Flourens informé par Rochefort n'avait pas cru devoir cacher la vérité, il espérait que Paris comprendrait enfin l'insuffisance de ces chefs dont la temporisation nous perdait.
On crut d'abord à une calomnie, et des numéros du Combat furent brûlés publiquement. Le Journal officiel vantait « notre glorieux Bazaine » et démentait la douloureuse nouvelle, (i) Le 3o octobre, Thiers arrivé à Paris la confirmait : « Bazaine et son armée sont prisonniers de guerre. »
Aussi découragé que Trochu, Thiers songeait déjà à se rendre. Il assurait que la forme républicaine était peu sympathique aux monarchies d'Europe, et, sous le nom d'armistice, proposait une capitulation. N'était-il pas insensé de demander à Bismarck une trêve de quinze jours avec ravitaillement ?
(i) C'était presque se rendre solidaire du traître. D'Aurelle s'indignera aussi, lorscpie Gambetta osera dire aux soldats qu'un chef les avait trahis. Il y a toujours des gens qui ont peur de la vérité.
le premier siège de Paris Au Conseil, lorsque Thiers parla de se rendre :
« Nous n'en avons pas le droit, répondit Ducrot ; nous avons des vi^Tes, des armes, des munitions; nous devons défendre Paris aussi longtemps que possible, pour permettre au pays de former des armées nouvelles. Une grande nation se relève toujours de ses ruines matérielles, elle ne se relève jamais de ses ruines morales. Nos enfants bénéficieront de l'honneur que nous aurons sauvé. »
Ainsi Paris apprenait à la fois la reprise du Bourget par les Allemands, la reddition de Metz et les négociations prématurées de Thiers.
Une colère indescriptible s'empara de la population tout entière. Par ime généralisation excessive, mais bien excusable, la trahison de Bazaine éclaboussait de sa honte les chefs incapables auxquels nous avions imprudemment confié la défense de la patrie.
Trochu restait inactif, en prières, attendant un miraculeux secours d'en haut, (i) Ce théoricien mystique possédait, il est vrai, une des vertus chrétiennes ; la Prudence ; à coup sûr, il n'avait ni l'Espérance ni la Foi. Ses indécisions et ses lenteurs doivent être comptées au nombre des causes principales de nos défaites. Le peuple frémissant s'écria : Le Gouvernement a fait preuve d'incapacité, il faut le remplacer d'urgence.
Trochu lui-même venait d'écrire dans une proclamation : « Quand un général a compromis son commande-
Ci) « Soyez tranquilles, disait-il, ma femme fait une ncuvaine à Sainte-Geneviève. » Ses collègues l'empêchèrent de publier une proclamation ridicule. (Voir Armand Dayot, l'Invasion, page 358)
L INVESTISSEMENT
ment, on le lui enlève. Quand un gouvernement a mis en péril par ses fautes le salut de la Patrie, on le destitue. » Des hommes modérés, tels que le maire du G*"' arrondissement, se firent l'écho de l'indignation générale en affichant cette proclamation :
Peuple français !
Pendant que Châteaudun se fait écraser, Bazaine capitule! Cette dernière honte doit ouvrir nos yeux. Nous sommons le Gouvernement de la Défense Nationale : 1° De déclarer hors la loi Bonaparte et les hommes qui soutiennent son système; 2° De destituer et d'emprisonner les généraux qui, par incapacité ou trahison, ont causé nos derniers désastres (i); 3° De repousser absolument toute proposition d'armistice et de lever en deux bans toute la population mâle de Paris. — Que si le Gouvernement refuse de prendre les mesures révolutionnaires que réclame la situation, il donne en masse sa démission pour jeudi 3 novembre prochain. — La victoire ou la mort! Vive la République !
Le Comité révolutionnaire du 6« arrondissement.
Approuvé : Robinet, maire.
André Rousselle, adjoint.
Le 3i octobre, l'émeute gronde autour de l'Hôtel de Ville. Le peuple irrité se presse sur la grande place aux cris de : Pas d'armistice ! Mort aux lâches ! La Commune ! La levée en masse I
(i) Tous les chefs de l'armée étaient des ennemis déclarés de la République.
le premier siège de Paris
Etienne Arago, Floquet, Clamageran font de vains efforts pour calmer cette foule houleuse. Enfin Trochu paraît et obtient un peu de silence :
Citoyens, dit-il, que demandez-vous ? Quand nous sommes arrivés au Gouvernement, l'état de Paris était tel que l'ennemi eût pu s'en rendre maître en quarantehuit heures. A l'heure qu'il est, nous pouvons le dire avec certitude, Paris est imprenable.
Et comme l'orateur est interrompu par les cris : « A bas Trochu ! La sortie en masse ! »
Nul plus que moi, continue-t-il, n'est dévoué au salut commun, et nul ne veut davantage une guerre sans m.erci, une guerre à outrance.
On ne le croyait plus. Jules Simon veut à son tour prendre la parole, on ne l'écoute pas.
Les maires des vingt arrondissements étaient déjà réunis à l'Hôtel de Ville. Tous sont d'accord : c'est une nécessité d'avoir enfin à Paris un gouvernement régulièrement élu. La Commune organisera immédiatement des compagnies de marche composées de tous les hommes valides. Etienne Arago, maire de Paris, porte ces vœux aux membres du Gouvernement réunis dans une salle voisine. Ces propositions sont acceptées. Rochefort est chargé d'annoncer au peuple que l'on procédera dès le lendemain aux élections municipales.
— Non ! non ! pas d'élections municipales ! La Commune!
— Mais, citoyens, répond Rochefort avec un haussement d'épaules, c'est la même chose !
L INVESTISSEMENT
Il se trompait. Les mots changent de sens selon les circonstances. En ce moment, dans l'esprit des Parisiens, la Commune, c'était un gouvernement nouveau qui donnerait aux opérations militaires une impulsion plus vigoureuse.
Bientôt se répandent des listes diverses qui désignent les membres d'im Comité de Salut Public. Un seul nom réunit tous les. suffrages, celui de Dorian, l'énergique ministre des Travaux Publics, qui a réussi à fondre rapidement les nouvelles pièces de 7. Vive Dorian ! A bas Trochu!
Les membres du Gouvernement se réunissent dans la Salle des délibérations ; ils n'ont pour les protéger que trois compagnies des mobiles de l'Indre sous les ordres du commandant Dauvergne. Trochu demande des renforts au général Tamisier. Mais où trouver des défenseiu-s du Gouvernement? La plupart des gardes nationaux réclament des élections nouvelles et repoussent avec indignation l'idée d'un armistice.
Soudain, voici que, sur la place de l'Hôtel-de- Ville, la grande porte s'entr'ouvre pour donner passage à un bataillon menaçant. Sabre au clair, le commandant Dauvergne va donner l'ordre de tirer sur le peuple. Les fusils sont en joue; la foule s'écarte, c'est un sauvequi-peut ; les femmes et les enfants poussent des cris de terreur.
A ce moment, le capitaine Delbrouck, (i) seul, les bras étendus, s'avance au-devant des soldats : « Arrêtez, s'écrie-t-il, qu'allez-vous faire? » Et de la
(i) Le lieutenant de Vesly, Léon C. et moi nous accompagnions notre capitaine, sa fille était auprès de lui.
guerre.
le premier siège de Pans
main, par un geste presque aussi beau que celui de Winkelried, il relève les canons des fusils.
Saisi au collet, le commandant Dauvergne a été traîné sous la voûte; ses soldats tombent sur les émeutiers à coups de crosse et le délivrent. Trochu donne aux mobiles l'ordre de rentrer dans l'Hôtel de Ville. (I)
Bientôt quelques coups de revolver ayant été tirés par des mobiles, la loule revient exaspérée, se rue contre la porte; on ouvre de l'intérieur, ce sont les soldats de Tibaldi qui ont grimpé par une fenêtre; la Maison communale est envahie.
« Démission! crie le peuple en pénétrant dans la Salle des délibérations. Démission ! »
Les membres du Gouvernement sont debout, très émus, mais tenant tête à l'orage.
« Je ne résignerai jamais mes pouvoirs entre les mains* d'une minorité, s'écrie Jules Favre, jamais I jamais! jamais! »
Schœlcher, -Etienne Arago promettent des élections prochaines, mais cela est trop vague, le temps presse.
Le fougueux Flourens est entré et, à la tête de ses tirailleurs de Belleville, debout sur la table, réclame la déchéance du Gouvernement.
« Jamais ! » répond encore ime fois Jules Favre.
Le tumulte est indescriptible. S'il faut en croire
(i) Un peu plus tard, ils se frayèrent un passage à la baïonnette jusqu'à la caserne Napoléon.
L INVESTISSEMENT
Flourens, (i) Jules Ferry, debout, parlait d'union et de concorde, Jules Favre, assis, tenait une plume pour se donner une contenance, Jules Simon cherchait dans sa philosophie des remèdes à cette aventure et n'en trouvait pas. Trochu, recommandant son âme à Dieu, mettait sa décoration dans sa poche. Le vieux Garnier- Pagès se démenait comme un possédé. Tamisier, tout hébété, ne comprenait rien.
Cependant les soldats du io6^ bataillon ont aperçu un petit vieillard d'apparence frêle, mais à regard énergique et à cheveux blancs vénérables : « Voilà Blanqui! » s'écria l'un d'eux. Aussitôt tous se précipitent lâchement sur ce vieillard désarmé, l'accablent de coups, lui arrachent les cheveux. Flourens averti envoie des tirailleurs qui le dégagent ; il arrive, boit un verre d'eau et se met immédiatement au travail. Blanqm, qu'on a appelé le théoricien de l'émeute, « homme de volonté ardente et de conscience pure », envoie des ordres à la préfecture de police, au ministère des Finances, aux commandants des forts. Puis les chefs de l'insurrection s'entendent avec Dorian. Tous se rallient à l'idée de faire des élections dès le lendemain.
L'un après l'autre, les bataillons de la garde nationale défilaient sur la place ; leurs délégués traversaient l'Hôtel de Ville et sortaient du côté de la caserne Lobau en criant : Vive la Commune!
Cependant Ernest Picard, qui a réussi à s'échapper, prenait des dispositions pour délivrer ses collègues et, vers six heures, le io6« bataillon du faubourg Saint-
(i) Paris livré, page 141.
le pj^emier siège de Paris
Germain marchait sur l'Hôtel de Ville, (i) Comme il était impossible de distinguer ceux qui voulaient délivrer le Gouvernement de ceux qui le tenaient prisonnier, quelques hommes du io6^ ayant crié : Vive la Commune! se glissèrent dans la salle où Flourens haranguait la foule. Le commandant Ibos monta à côté de lui. Une dispute s'engageait entre les deux orateurs, quand la moitié de la table se renversa et tous deux chavirèrent.
Profitant du tumulte, quelques gardes nationaux ont entouré Trochu; un homme de haute taille l'enveloppe dans sa capote, lui met un képi de simple garde sur la tête, cache le képi galonné du général et l'entraîne avec Jules Ferry vers l'escalier.
Sur ces entrefaites, un aide de camp s'apprêtait à télégraphier au général Ducrot pour l'inviter à entrer dans Paris avec ses troupes. Mais Trochu comprenant la maladresse d'une semblable intervention, lit arrêter la dépêche. Il savait et répétait souvent qu'il fallait se garder d'user de violence envers la population parisienne. « Le jour où la force morale ne suffirait plus, tout serait perdu. »
Vers 7 h. 1/2, à la porte Maillot, Ducrot achevait de' dîner avec son état-major, lorsque le commandant Franchetti entra dans la salle ; il s'approcha du général et lui dit bas à l'oreille : « Les membres du Gouvernement de la Défense Nationale sont prisoimiers à l'Hôtel de Ville et gardés à vue par des gredins capables de tout... »
(i) A la tête d'un bataillon s'avançait le colonel Ferri-Pisani, le commandant Ibos et le capitaine Charles Ferry, frère du préfet de la Seine.
L INVESTISSEMENT
Le général se leva immédiatement en disant : « Messieurs, à cheval, nous entrons dans Paris, prévenez les troupes. » (i)
Mais le Gouverneur arrêta encore ce mouvement ; il insista pour que la garde nationale seule fût employée à réprimer l'émeute.
Le général Tamisier, chef de la garde nationale, était prisonnier à l'Hôtel de Ville. Trochu choisit maladroitement pour l'intérim un monarchiste tout dévoué à la famille d'Orléans, Roger (du Nord). Mais Jules Ferry, comprenant qu'un chef aussi impopulaire ne serait pas obéi, n'hésita pas à prendre lui-même ce commandement. Il était membre du Gouvernement et Préfet de la Seine. Roger (du Nord) s'inclina.
« Il était dix heures et demie du soir, Jules Favre mourait de faim. C'était à qui lui offrirait le boire et le manger. Il avala un morceau de pain grossier et une tranche de cheval, puis il s'appuya contre la muraille de l'embrasure et s'endormit. La chaleur, devenue suffocante, le réveilla, il ouvrit la fenêtre pour respirer; au même instant, deux coups de feu retentirent, il referma vite la croisée, après avoir vu le quai garni de gardes nationaux qui, ayant cru qu'on allait tirer sur eux, s'étaient hâtés de prendre les devants. » (a)
Lorsque Picard avait voulu faire marcher les troupes à la délivrance de ses collègues, le général Schmidt, obéissant à Trochu, s'y opposa ; et Picard s'écriait : « S'il
(i) Ducrot, page 55.
(2) Cité par Ducrot.
65 guerre. — 4.
le premier siège de Paris
ne se sent pas à la hauteur de la situation, qu'il donne sa démission et qu'il nous laisse agir. »
Cependant, à onze heures et demie, pour seconder un mouvement des gardes nationaux dévoués au Gouvernement, les bataillons des mobiles de l'Indre et du Finistère se rangèrent en bataille devant la caserne Lobau, depuis le quai jusqu'à la rue de Rivoli. Mais comment traverser cette place toute couverte de bataillons d'opinions les plus diverses ? Il était impossible de distinguer les amis des adversaires.
Vers minuit, de Legge, commandant des mobiles bretons, eut l'idée de profiter d'un souterrain qui reliait la caserne à l'Hôtel de Ville : « Pénétrez dans la place, dit-il, et jetez par les fenêtres toute cette canaille. »
Le capitaine Mauduit débouchant le premier avec quelques hommes près de la porte des cuisines, fut reçu aux cris de : « Vive la mobile ! La crosse en l'air ! Nous sommes tous frères ! » Les Bretons faisaient semblant de ne pas comprendre le français, et d'ailleurs ne comprenaient rien à la situation; ils continuèrent à s'avancer. Mais pendant que le commandant de Legge restait dans le souterrain, où il avait fait prisonniers quatre officiers insurgés, la porte fut refermée et barricadée par quelques gardes nationaux ; les Bretons se trouvèrent à leur tour emprisormés.
Le capitaine Mauduit, avec vingt-cinq hommes seulement, était monté jusqu'au premier étage ; sa position était critique, au milieu de « trois ou quatre mille gardes nationaux ». Il redescendit en faisant marcher ses hommes à reculons, baïonnettes en avant, « comme un porc-épic ». L'officier de la garde nationale qui gardait l'entrée du souterrain fut enlevé, désarmé et
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fait prisonnier; la porte fut ouverte aux Bretons qui se trouvèrent au nombre de deux cent trente hommes environ. Dorian et le général le Flô, escortés par les Eclaireurs de Flourens, furent envoyés vers eux en parlementaires. Le capitaine Mauduit raconte ainsi cet épisode, (i)
« Le général (le Flô) me fait demander ; je lui saute au cou et le fais entrer dans les rangs des mobiles. Il essaie de calmer notre exaltation en disant : « Si vous avez le malheur de tirer un coup de fusil, les membres du Gouvernement vont être massacrés. » — Etienne Arago, qui descendait par l'escaUer des cuisines, se trouve en présence d'un lieutenant de la 4* compagnie du Finistère, qui l'arrête malgré ses protestations. »
Le général le Flô fait ouvrir une porte de l'Hôtel de Ville ; c'est par là que pénètrent Jules Ferry, le commandant Ibos et les gardes nationaux du io6^ bataillon. Ils entrent dans la salle des séances et dégagent les membres du Gouvernement ; Ferry parvient à s'entendre avec Delescluze. Avant de relâcher leurs prisonniers, les insurgés reçurent la promesse qu'ils ne seraient pas inquiétés, et le Gouvernement de la Défense Nationale s'engagea sur l'honneur à laisser faire le lendemain les élections de la Commune. Au milieu de cette cohue qu'agitent les sentiments les^plus violents et les plus opposés, les chefs de l'insurrection sortent bras dessus, bras dessous avec les membres du Gouvernement. Les
(i) Dans De La Rochethulon, Du rôle de la garde nationale, Paris, Techener, i8j2.
le premier siège de Paris
hommes des deux partis étaient contraints de se protéger mutuellement. Ce fut un curieux spectacle de voir le général Tamisier donnant le bras au vieux Blanqui. Après cette nuit d'émotions, les membres du Gouvernement étaient défaits, livides, les cheveux collés aux tempes. De la salle des séances jusqu'à la porte Lobau, ils défilèrent entre les mobiles qui formaient la haie ; les clairons sonnaient la marche et les tambours battaient aux champs. Il était deux heures du matin.
De son côté, Trochu était monté à cheval. « Il pouvait recevoir un coup de pistolet, mais il y a des circonstances où il faut braver ces chances-là. » (i)
Suivi de son aide de camp, le commandant Bibesco, et entouré de son état-major, le Gouverneur se mit en marche avec le général Ducrot. La foule était tellement compacte qu'il était difficile d'avancer. Les gardes nationaux vociféraient; les uns acclamaient Trochu et lui tendaient les bras, les autres le menaçaient du poing et criaient : « Vive la Commune ! » (2)
Vers trois heures et demie du matin, le Gouverneur rentrait au Louvre et le général Ducrot lui demandait avec insistance que prompte justice fût faite des émeutiers : « Les mobiles, disait-il, ont pris un certain nombre de ces misérables ; les cours martiales nous donnent le moyen de les faire juger, il faut que dès demain on en passe quelques-uns par les armes. »
Mais sur l'ordre de Jules Ferry et d'Edmond Adam, la plupart des hommes arrêtés furent mis en liberté, Dorian et d'autres membres du Gouvernement avaient
(i et a) Ducrot.
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fait des promesses formelles ; Ducrot s'étoime qu'ils se soient crus liés par la. parole donnée, (i)
« Equipée stérile, triste spectacle offert à l'ennemi ! » disent les historiens. — Peut-être. (2)
Le Gouvernement avait promis l'élection immédiate d'un Conseil municipal. Vainqueur^ il escamota son engagement. Le 3 novembre, les électeurs furent bien convoqués, mais pour répondre seulement à cette question : La population de Paris maintient- elle, oui ou non, les pouvoirs du Gouvernement de la Défense Nationale?
Ce Gouvernement avait perdu la confiance du peuple. Cependant, par crainte de l'inconnu, nous eûmes le tort de lui confirmer des pouvoirs dont il ne sut pas faire un usage efficace. Le plébiscite donna 56o.ooo oui et 60.000 non.
Il semble regrettable que les chefs de l'armée ne se soient pas rendu compte de leur insuffisance. Confondant la République avec l'anarchie, ils appelaient de leurs vœux un monarque quelconque pour rétablir l'ordre. Persuadés que ce Paris qu'ils méprisaient injustement et qu'ils détestaient, ne résisterait pas quinze jours, ils avaient agi et continuèrent d'agir en consé-
(i) Cependant Tibaldi, Vésinier, Vermorel, Lefrançais furent traînés de prison en prison ; ils attendirent pendant de longs mois d'être jugés et acquittés. Flourens fut incarcéré à Mazas. En présence de ce manque de foi, Floquet et plusieurs délégués aux mairies envoyèrent leur démission. Rochefort avait déjà donné la sienne. Un conseil de guerre condamna Jules Vallès à six mois de prison, le docteur Goupil à deux années de la même peine; Blanqui, Flourens, Levrault, Cyrille furent condamnés à la peine de mort.
(a) Bien des gens estimèrent que si ce mouvement eût réussi, la défense de Paris eût été conduite avec plus de vigueur. Cette émeute contraignit du moins Trochu à organiser les bataillons de marche de la garde nationale.
le premier siège de Paris
quence. Leur imprévoyance et leur découragement contagieux paralysèrent la défense. Que ne s'est-il trouvé là un véritable chef d'armée républicain?
Le lendemain, premier novembre, notre amie madame André-Léo, collaboratrice de Delescluze, écrivait dans le Réveil :
« Deux longs mois, deux siècles dans les circonstances extrêmes où nous sommes, ont surabondamment prouvé l'incapacité des hommes qui ont pris la direction des affaires publiques. Ils ont laissé la France aux mains des bonapartistes. Les maires, les commissaires, tous les honteux magistrats qui sous l'empire égaraient et enchaînaient les populations, sont restés en possession de leurs pouvoirs. Strasbourg n'a pas été secouru; Metz n'a pas été secouru. Tandis qu'on envoyait de vieux serviteurs des cours mendier la pitié des rois, on contenait l'élan de Paris; on versait de l'eau au lieu de feu, des larmes au lieu de sang. — On a conservé les pourritures monarchiques; on a paralysé toutes les forces vives; l'initiative des citoyens, leurs efforts en faveur d'une énergique résistance ont été opiniâtrement entravés. Aujourd'hui comme hier, nos soldats sont décimés, affamés, conduits à l'ennemi par petites bandes et sans artillerie. Imbécillité? Trahison? Le résultat est le même.
« Que ces honnêtes gens rentrent dans la vie privée, laissant à de plus jeunes, à de plus énergiques, une tâche qui dépasse leurs forces. Que les hommes de cœur se lèvent; que tous courent à l'ennemi! Les femmes, les vieillards, les enfants eux-mêmes resteront à la garde des remparts, et nous retrouverons tous la
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grande âme révolutionnaire qui sut vaincre en d'autres temps, qui nous fera vaincre encore. » (i)
Percer la Ligne d'investissement, rejoindre l'armée de la Loire, puis lancer toutes nos forces réunies contre l'ennemi, et, si l'on ne parvenait pas à lui faire lever le siège, essayer du moins de ravitailler Paris, tel est le but que l'on pouvait se proposer. Quiconque examinera les forces respectives des armées en présence reconnaîtra que ce plan n'était pas irréalisable.
(i) Je dois à l'obligeance de madame Aristide Rey, exécutrice testamentaire d'André-Léo, les renseignements suivants :
Léonie Béra, née en 1829 à Lusignan (Vienne), s'enthousiasma pour les idées généreuses émises dans diverses publications par un disciple de Fourier, M. Champseix. De là une correspondance qui aboutit à des fiançailles, avant même que la jeune fille eût vu l'écrivain. Celui-ci était infirme, ce qui n'empêcha pas le mariage. De cette union naquirent deux jumeaux, André et Léo, dont les noms réunis devinrent la signature littéraire de leur mère, touchant pseudonyme indiqiiant Timportance que ses enfants prenaient dans sa vie. André-Léo est l'auteur de nombreux et remarquables romang qui eurent un vif succès et furent traduits en plusieurs langues. Nous citerons seulement : Un Mariage scandaleux (son chef-d'œuvre). — Les Deux Filles de Monsieur Plichon. — Bradfort. — La Commune de Malempis (petit pamphlet politique), etc. Elle publia aussi quelques volumes destinés à l'enfance, parmi lesquels : Une Maman qui ne punit pas et Les Aventures d'Edouard, publiés plus tard sous ce beau titre : La Justice des choses. Pendant les deux sièges de Paris, madame André-Léo prit une part active et passionnée aux événements; elle écrivit alors dans divers journaux. Ce fut en i8-3 qu'elle épousa Benoît Malon. Elle mourut en igoo.
If
LE CERCLE DE FER
INCOHERENCE DU COMMANDEMENT. — 9 NOVEMBRE, VICTOIRE DE COULMIERS. — 3o NOVEMBRE, LA SORTIE. — ATTAQUE d'ÉPINAY. — LE PLATEAU DE VILLIERS. — l" DÉCEMBRE, SUSPENSION d'armes. — 2 DÉCEMBRE, CHA»»PIGNY. — l'armée de secours, 1" DÉCEMBRE, VILLEPION. — 2 DÉCEM- BRE, LOIGNY. — 4 DÉCEMBRE, PATAY. — PRISE D'ORLÉANS. — RETRAITE DANS PARIS.
guerre. — 5
LE CERCLE DE FER
Incohérence du commandement. — 9 novembre, victoire de Coulmiers. — 3o novembre, la sortie. — Attaque d'Épinay.
— Le plateau de Villiers. — i" décembre, suspension d'armes. — 2 décembre, Champigny. — L'armée de secours, i" décembre, Villepion. — 2 décembre, Loigny.
— 4 décembre, Patay. — Prise d'Orléans. — Retraite dans Paris .
Tant qu'il y aura en France deux éducations, il y aura deux partis opposés, deux nations qui ne peuvent s'entendre : à gauche, ceux qui disent la vérité, à droite, ceux qui croient devoir la cacher.
A la nouvelle de la capitulation de Metz, Gambetta avait lancé cette proclamation :
Soldats,
... Vous avez été trahis, mais non déshonorés... Débarrassés de chefs indignes de vous et de la France, êtes-vous prêts, sous la conduite de chefs qui méritent votre confiance, à laver dans le sang des envahisseurs l'outrage infligé au vieux nom français ?...
le premier siège de Paris
Vous ne luttez plus pour l'intérêt et les caprices d'un despote, vous combattes pour le salut même de la patrie...
D'indignes citoyens ont osé dire que l'armée était solidaire de son chef. Honte à ces calomniateurs qui, fidèles au système de Bonaparte, cherchent à séparer l'armée du peuple, les soldats, de la République.
Non, non! j'ai flétri, comme je le devais, la capitulation de Sedan et la trahison de Metz, et je vous appelle à venger votre propre honneur, qui est celui de la France. En avant!... Vous êtes la jeunesse française, l'espoir de la patrie, vous vaincrez!
D'Aurelle s'indigne d'une pareille audace : Signaler aux soldats la trahison de leurs chefs! « La discipline, dit-il, fut vivement ébranlée par une telle dénonciation. Des sous-officiers et des soldats mirent en délibération s'ils ne s'affranchiraient pas de l'obéissance envers des chefs qui les trahissaient. »
« Élevez*vos âmes et vos résolutions à la hauteur des effroyables périls qui fondent sur la patrie », écrivait Gambetta, et, le 2 novembre, il appelait sous les drapeaux tous les célibataires valides de vingt-et-un à quarante ans. Son activité, son énergie firent des prodiges et parvinrent à réveiller un peu la province de sa torpeur.
Mais, à la tête de l'armée, d'Aurelle hésite, il voit des difficultés partout, tout lui semble impossible et, lorsqu'il se décide à marcher, c'est à contre-cœur.
Les mouvements de l'armée française furent incohérents, parce qu'il n'y eut jamais d'unité ni dans le
LE CERCLE DE FER
commandement, ni dans le but poursuivi. D'Aurelle s'obstinait à s'enfermer dans Orléans, (i) Gambetta et Freycinet lui ordonnaient d'aller délivrer Paris. Chanzy n'avait sous ses ordres qu'une partie de l'armée; personne n'osait prendre l'initiative d'un plan d'ensemble.
Gambetta à Jules Favre
Tours, i3 novembre 18-0.
Les Prussiens massent entre Chartres et Pithiviers des forces énormes pour nous barrer le chemin de Paris. Peut-être jugerez-vous opportun de faire sortir de Paris, désormais inexpugnable, deux cent mille hommes qui, en tenant la campagne, feraient contrepoids aux forces que le prince Frédéric-Charles amène de Metz.
Si Bazaine avait retenu quelques jours de plus l'armée allemande devant Metz, l'issue de la guerre eût été tout autre.