‹ Cahiers de la quinzaine (volume 5)Chapitre 25 sur 33 · LE PLATEAU D'AVRON. — LE BOURGET. — LA FERME DE GROSLAY · texte numérisé non relu

LE PLATEAU D'AVRON. — LE BOURGET. — LA FERME DE GROSLAY

LE GÉNIE AUXILIAIRE

Le plateau d'Avron, — Le Bourget. — La ferme de Groslay.

LE PLATEAU d'aVRON

En avant du fort de Rosny, les hauteurs d'Avron dominent la vallée de la Marne. Ce fut seulement lorsqu'on tenta une sortie qu'on s'aperçut de l'importance de cette position. Il eût fallu l'occuper et la fortifier dès le début du siège. Les Allemands, qui la connaissaient bien, essayèrent plus d'ime fois de s'en emparer, mais les projectiles du fort de Rosny les empêchèrent de s'y maintenir, tant que leurs ouvrages du Raincy ne furent pas terminés, c'est-à-dire jusqu'à la fin de décembre.

Nos travaux tardifs furent exécutés dans des conditions déplorables. Si l'incapacité militaire de Trochu et de son état-major avait encore besoin d'être démontrée, on en trouverait ici quelques preuves précises.

Par exemple, l'infanterie de marine fournissait chaque

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le premier siège de Paris

jour six cents hommes de corvée au génie pour les travaux de terrassements, « Ces bataillons, sauf celui de Bicêtre, ont constamment vécu sous la tente. » (i) Pourquoi ?

Paul M. à sa mère

Mardi i3 décembre ;o.

Nous sommes occupés en ce moment à établir une batterie à l'extrémité du plateau d'Avron. (2) Nous revenons coucher dans le village de Rosny abandonné par les habitants et dévasté par les mobiles. Les maisons n'ont plus ni portes ni fenêtres.

Tu peux donner de bonnes nouvelles de M. Delbrouck. Quoique je ne sois pas dans sa compagnie, je le vois tous les jours au travail. Nous sommes allés ensemble à Villemonble. Les mobiles jouaient de l'orgue dans l'église. Ils pillent et détruisent tout d'une manière indigne. Que feraient-ils en pays ennemi? (3)

Pourquoi les chefs ne réprimèrent-ils pas ce pillage qui fut une cause de démoralisation dans l'armée ? Mobiles, gardes nationaux, soldats de la ligne et francs-tireurs, tous ont leur part de responsabilité. Cantonnés dans des maisons qu'avaient désertées des propriétaires timorés, ils brisaient tout, se chauffant avec les portes, les châssis des fenêtres et les meubles sculptés, pillant les caves, retournant le sol pour décou-

(i) La Roncière.

(3) A moins de 2.000 mèlres de la redoute du Raincy.

(3) « Les troupes campées sur les rampants nord de ce plateau et peu surveillées, passaient leurs journées, non point à s'exercer, mais à aller chercher des légumes du côté de Villemonble et à piller ce malheureux village. On voyait, tout le long du jour, des liles de ces mobiles monter au plateau, chargés de meubles de toutes sortes. Que pouvait-on faire au bivouac d'un guéridon d'acajou ? » (Viollet-i,e-Duc)

IIO

LE GEXIE AUXILIAIRE

vrir les cachettes où ils espéraient trouver quelques objets précieux. J'ai vu découper le tapis d'un billard pour le transformer en couvertures. Les troupes ne songeaient ni à se garder, ni à se garantir contre les batteries ennemies, ni à en empêcher la construction.

Jeudi i5 décembre, (i) Nous avons eu tour à tour le gel et le dégel; nous travaillons tonte la journée, les pieds dans la neige fondue. Quelques-uns d'entre nous, suivant la recette donnée par uji vieux troupier, ont trempé leurs chaussettes de laine dans du suif qu'ils avaient fait fondre. C'est un peu dégoûtant, mais on évite ainsi des maladies dont le plus grand courage ne préserve pas.

Nous voyons distinctement les épaulements que les Prussiens élèvent au Raincy, et nous ne parvenons pas à comprendre pourquoi on les laisse faire. Il serait si facile de les inquiéter. (2)

Samedi 17. — Lever à ^ heures du matin; travail jusqu'à midi. — Départ pour Noisy-le-.Sec. — Commencement d'installation, puis départ précipité pour Pantin. Il faut jeter la soupe avant de l'avoir mangée.

Dimanche 18. — Le plateau d'Avron reçoit dix nouvelles pièces de Sept. C'est le colonel Stoffel qui commande l'artillerie.

Lundi 19. — En permission à Paris. Retour à cinq heures. J'amène à son père mademoiselle Marie Delbrouck. (3)

Quelques soldats de l'infanterie de marine reviennent d'une petite expédition. Ils ont démoli les murs du cimetière

(i) Les lettres de Paul M... sont ici complétées par quelques notes écrites au jour le jour sur un carnet.

(2) Ces épaulements devaient recevoir bientôt des pièces de gros calibre. Nos officiers supérieurs ne se doutaient pas de l'effet de ces pièces.

(3) En suivant son père aux avant-postes, cette enfant de 14 ans donnait un bel exemple de courage et de piété filiale.

le premier siège de Pans

gai sercaient d'abri aux Prussiens. Les postes ennemis se sont repliés; nous en profitons pour faire proi-ision de légumes. Des lettres de ma mère et de mes sœurs sont parties par ballon à l'adresse de Fernand et de mon oncle. AlLx a aussi écrit à Euphémie Barbier, et Louise à mademoiselle Madeleine Pape.

Des balloas, montés par des marins ou des employés des postes, partaient de nuit, pour échapper aux balles allemandes. Ils emportaient avec nos lettres des pigeons voyageurs, et ceux-ci nous rapportaient les réponses dans de tout petits tubes cachés sous leurs ailes. Les dépêches étaient imprimées en caractères microscopiques sur un papier extrêmement léger. Moyennant un franc, nous avions droit à quatre questions auxquelles nos parents ou amis de pro%lnce répondaient par oui ou par non. A l'arrivée, un appareil électrique projetait en les grossissant ces dépêches qui étaient aussitôt distribuées. « Ces pigeons traversaient les lignes ennemies, échappant comme par miracle aux balles des fusils Dreyse et aux griffes des faucons prussiens, dressés à leur donner la chasse ; ils fendaient l'air glacé , s'abattaient à demi morts sur nos toits, et nous tendaient, sous leurs plumes déchirées, les dépêches que nous attendions haletants. » (i)

(1) Joies Claretie.

L'année suivante (3i août -i) madame Pape écrivait à madame Milliet : t Nous sommes dans un séjour de paix profonde... On aime à revoir les lieux où Ton a beaucoup souffert el nous avons souffert mortellement ici l'année dernière. Nous revoj-ons encore par la pensée tontes les circonstances de l'arrivée de la missive aérienne de votre chère Ix)uise, la première que nous ayons reçue depuis l'investissement de Paris, le premier défi jeté par le courage et l'industrie du vaincu a la force écrasante de l'odieux vamqueur. Quels éclats ! quelle joie, quelle émotion en ouvrant ce cher petit billet! Oui, la douleur ouvre et fait épanouir l'âme, pourvu que ce soit une douleur généreuse '. *>

LE GENIE AUXILIAIRE

On dit que deux de nos pigeons voyageurs, qui avaient été pris par les Prussiens, nous sont revenus porteurs de dépêches fausses.

Mardi 20. — Les batteries prussiennes établies au Raincy commencent à nous envoyer quelques obus énormes. Nos ouvrages sont beaucoup trop faibles pour résister. Une quarantaine de marins sont blessés.

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