‹ Cahiers de la quinzaine (volume 5)Chapitre 26 sur 33 · LE BOURGET · texte numérisé non relu

LE BOURGET

Paul à sa mère

Mercredi 21.

Notre journée d'hier a élc employée à la construction de deux ponts sur le canal de l'Ourcq (entre Pantin et Bondy). C'était très pittoresque et très intéressant. Le soir, il a fallu continuer à la lueur des torches, jusqu'à une heure du matin. Plusieurs hommes sont tombés dans l'eau ; heureusement le canal n'est pas profond en ce moment.

A quatre heures et demie du matin nous rallumions les torches pour éclairer le passage des troupes, (i) tandis que nos charpeiitiers donnaient la dernière main au travail.

A sept heures et demie les wagons blindés donnent le signal, et les forts commencent une vigoureuse canonnade. Un quart d'heure après les colonnes d'assaut s'élancent en avant.

Trochu est à la Suiferie avec son état-major. Quelques soldats s'étant heurtés vainement contre un mur

(i) « Les roules, si malencontreusement barrées par des abattis, durent être dégagées. Dans la nuit du 20 au ai décembre, vers cinq heures du matin, infanterie et artillerie commencèrent à se diriger par ces ponts vers le Bourget, mais l'ennemi paraissant disposé à attaquer Drancy, sur lequel il dirigeait une vive canonnade, on se borna, de notre côté, à occuper ce point et à le défendre par des ouvrages qui furent commencés sous le feu. »

(VIOLLBT-LE-DUC)

le premier siège de Paris

crénelé, il ordonne à l'artillerie de tirer contre ce mur, sans s'inquiéter de nos troupes qui tiennent bon dans le village et que cette maladresse oblige à l'abandonner.

Jeudi 22. — Dans l'après-midi d'hier, nous sommes partis sac au dos, avec armes et outils, pour Drancy. Mais nous n'y étions pas encore arrivés qu'on nous ordonna de faire demi-tour.

La nuit approchait; l'affaire était terminée déjà et nous n'en savions pas l'issue.

Nous sommes revenus au milieu d'un encombrement inouï de voitures, de fourgons d'artillerie et de troupes ; nous faisions un pas toutes les di.v minutes. C'est un mouvement que je ne comprends pas encore. Peut-être n'a-t-on fait qu'une fausse attaque. — En ce moment la garde nationale et l'artillerie reviennent sur leurs pas.

Nous n'avons pas su nous maintenir au Bourget. Il parait cependant que la journée n'a pas été mauvaise; nous avions gagné du terrain et nos pertes sont insignifiantes. J'ai vu revenir à vide les voitures d'ambulance. — On s'attend pour demain à une affaire importante.

Tandis que les Allemands dormaient tranquilles, chaudement logés dans nos maisons, nos troupes ont couché sans abri dans la plaine d'AubervUliers.

« Quelle cruelle soirée! rapporte Ducrot, quelle cruelle nuit ! Pour faire la soupe dans ce camp du froid, quelques grains de riz, quelques miettes de biscuit, de l'eau qu'on puisait à grand'peine en perçant la glace et qui gelait pendant le transport. La nuit arriva dès 4 heures, sombre, triste; une bise du nord aiguë, déchirante, lacérait le visage des malheureux groupés autour de rares et chétifs feux de bois vert... La terre était trop dure pour qu'on pût enfoncer des piquets de tente, ils se brisaient. Bien peu dormirent cette nuit-

LE GENIE AUXILIAIRE

là... et parmi les dormeurs, on constata le lendemain 900 cas de congélation. » (i)

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