III
le premier siège de Paris
d'ardeur, de dévouement. Chacun mettant de côté ses affections et ses espérances, ne songea qu'au pays menacé. Cet élan a été réel, vivace... et si nos gouvernants n'avaient pas péché autant par maladresse politique que par incapacité militaire, on aurait pu mieux utiliser ce dévouement, cette ardeur à servir au bien public. »
Selon C. Farcy, (i) ce qui a rendu la continuation de la guerre difficile, ce fut bien plus l'absence de patriotisme chez le plus grand nombre des citoyens et le souci des intérêts matériels que la destruction des moyens de résistance. « Croit-on, dit-il, que l'Espagne avait des ressources suffisantes pour battre Napoléon? Elle n'a point cherché à le battre, elle l'a usé. Est-ce que Juarès était un grand homme de guerre? Quelles ressources avait-il, quand il était poursviivi de ville en ville jusqu'aux confins du Mexique? Il a duré, et cela suffît. L'insurrection polonaise de i863 n'a jamais compté So.ooo combattants. Elle a coûté 80.000 hommes à la Russie... L'armée allemande était absolument épuisée. L'Allemagne avait fourni tout ou presque tout ce qu'elle pouvait donner. Plus de laS.ooo soldats étaient restés sur le champ de bataille ou gémissaient dans les hôpitaux. Il ne fallait pour sauver la France, en imposant une effroyable consommation d'hommes à l'ennemi, il ne fallait qu'un peu de patriotisme et beaucoup de résignation. Souhaitons que nos fils sachent retrouver la vigueur perdue, et que la France républicaine efface un jour, en chassant l'étranger de nos
(1) Histoire de la guerre de iSyo-iSyj.
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provinces, la tache de boue dont nous avons sali son histoire. »
Gardons-nous cependant de généraliser le blâme et de l'exagérer. Dans un livre sérieusement documenté, M. Henri Genevois arrive à une conclusion moins décourageante. Pour lui, « nos qualités nationales ont été éclipsées un instant par les fautes des classes dirigeantes et par l'abdication du pays entre les mains d'un pouvoir néfaste, mais la lutte contre l'étranger révèle, au contraire, dans notre race, des ressources intarissables d'endurance, d'entrain, d'énergie, de fluide vital ».
Et c'est chez nos ennemis qu'il va chercher des témoignages dont l'impartialité ne peut être suspectée :
M. de Mollke est le premier des témoins, celui dont la déposition est capitale dans cette cause... Le 21 septembre, il écrit à son frère : « Je nourris le secret espoir de tuer des lièvres à Creisau vers la fin d'octobre. » — Or, dès ce mois d'octobre, l'étonnement et la déception commencent à se manifester dans ses lettres : « 11 faut reconnaître la force d'endurance et l'obstination de ces Français. C'est qu'ils ne peuvent pas admettre qu'ils soient vaincus. » Et après la chute de Metz : « Voilà encore iSo.ooo Français à emmener en captivité et la puissante place de Metz en notre pouvoir. Depuis la captivité de Babylone, le monde n'a rien vu de pareil. Il nous faut une armée pour surveiller nos 3oo.ooo prisonniers. La France n'a plus de soldats. Et malgré tout, il faut attendre encore pour voir si ces
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Parisiens enfiévrés renonceront à cette résistance sans issue. »
La même surprise se manifeste dans l'Historique du grand état-major prussien : « Après que l'ennemi eut réussi, avec une étonnante promptitude, à mettre de nouvelles troupes en campagne sur la Loire, les divisions de cavalerie allemande ne suffisaient plus à couvrir efficacement les derrières de l'armée d'investissement de Paris. » (i)
Et plus loin : « Grâce à une volonté de fer servie par cette omnipotence presque sans limites qu'il conserva jusqu'à la fin de la guerre, Gambetta, l'infatigable Ministre, parvenait à mettre en campagne contre les Allemands une masse de 600.000 hommes, avec 1.400 bouches à feu. » (2)
Colmar von der Goltz, (3) militaire de haute valeur, nous apporte aussi un précieux témoignage :
L'on disait : « Pour les Français, l'issue de la première bataille est décisive; s'ils la perdent, la guerre est finie. » « On aurait tout supposé à ce peuple plutôt que la ténacité et la persévérance dans une lutte malheureuse. Un autre disait que Paris capitulerait, si on lui coupait seulement pendant huit jours l'arrivage du lait frais du matin... Eh bien! nous n'avons ni les qualités ni les moyens que possèdent les Français pour improviser des armées. Nous serions encore bien moins en état de réparer, comme ils l'ont fait, une première défaite en opérant rapidement une levée en masse. »
(i) II, page a53.
(a) Page 384.
(3) Gambetta et ses armées, page 358.
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a A cinq ou six reprises, depuis trente-cinq ans, écrit M. H. Genevois, la guerre a été à la merci d'une parole. Qu'est-ce donc qui nous a protégés, si ce n'est le souvenir d'une lutte qui dura cinq mois après Sedan et trois mois après Metz... En sauvant notre honneur, nous avons par surcroît gagné notre sécurité... Nous avons succombé non par l'affaiblissement des qualités de la race, mais par l'impéritie du commandement. »
VioUet-le-Duc s'est demandé si une armée allemande, ayant à soutenir un long siège, se fût mieux conduite que la nôtre. Il est permis d'en douter. « Des gens qui ne voient dans les temps de paix qu'une occasion d'exercer en grand l'espionnage chez leurs voisins, et dans la guerre qu'un moyen de s'enrichir, ces gens-là n'entendent é\'idemment pas l'honneur comme nous l'entendons. »
Je sais bien que les voleurs sont très fiers de levu-s larcins et les meurtriers de leurs crimes. Nous ne sommes pas jaloux de cette gloire, estimant qu'il vaut mieux être volés que larrons et victimes que bourreaux.
Nous ferons aussi cette constatation consolante : Depuis l'abbé de Saint-Pierre jusqu'à Nicolas II, en passant par Rousseau, Kant, Lamartine, Victor Hugo et bien d'autres esprits qui ne sont pas tout à fait négligeables, les doctrines pacifistes n'ont pas ralenti un instant leur marche invincible, bientôt triomphale. Les idées de justice et d'humanité ne mourront pas. Elles ont enthousiasmé Gambetta, Jules Simon, Taine, Renan, Leconte de Lisle, Sully-Prudhomme... Elles animaient les coeurs généreux des étudiants français, lorsqu'ils envoyèrent
naïvemetit à leurs frères arriérés d'Allemagne ces belles paroles, que nous sommes prêts "à prononcer encore : « De guerre nous n'en voulons pas ; proclamons bien haut ce que la raison nous crie : que la guerre est le recul de la civilisation, la source des misères des peuples, que le champ de bataille est le terrain où grandit le despotisme. » (i)
Certes l'éducation de la démocratie ne se fera pas en un jour ; elle se fera poui'tant. Peu à peu la notion des droits et des devoirs internationaux pénétrera partout, même en Allemagne, et avec elle le sentiment profond et doux de la fraternité des peuples. Ceux-là seuls se moquent de nos espoirs qui regrettent la honte et les profits de la servitude.
« La France, disait Viollet-le-Duc, n'a pas à chercher un sauveur ; les sauveurs coûtent trop cher ; et quand, en ces derniers temps, j'entendais de bonnes gens éperdus demander un « homme », j'en rougissais de honte. Que chacun se décide à être l'homme nécessaire à lui-même et à ses voisins, dans la mesure de son intelligence et de ses forces, et nous n'aurons plus à chercher chaque matin cet homme providentiel qui doit penser, agir pour nous, entre les mains duquel nous remettons notre honneur, notre bien, et que nous brisons dès que la fortune l'abandonne; comme ces sauvages qui battent leur fétiche, si les vœux qu'ils lui adressent ne sont pas exaucés. »
« La nation doit se relever elle-même, écrit aussi de Freycinet, (2) si elle veut posséder un jour une armée
(i) Nous n'oublions pas cependant qu'il y a des guerres saintes. (2) La Guerre en Province.
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capable de la défendre et de lui rendre le rang qui lui a été assigné dans le monde... Deux réformes s'imposent immédiatement : celle de l'institution militaire et celle de l'instruction populaire. C'est en instruisant les citoyens qu'on préparera de bons soldats. L'instruction doit être à la base et au sommet de notre armée. Qu'on ne l'oublie pas, c'est par le savoir plus encore que par le nombre que nous avons été vaincus.
« Si certaines qualités morales qui sont l'âme des armées, comme la bravoure, l'entrain, l'enthousiasme, semblent en quelque sorte spontanées chez le soldat français, d'autres, non moins utiles à la guerre, la patience, l'esprit de sacrifice, la constance, se lient d'une manière évidente à l'éducation.
a Aujourd'hui encore, la vie du soldat est de nature à amoindrir sa valeur morale. Retenu deux années au régiment, employant à des manœuvres fastidieuses quatre à cinq fois le temps qu'il faudrait, il passe une grande partie de ses journées dans l'oisiveté; il fréquente le cabaret, il perd le respect de l'autorité, le sentiment du devoir, l'esprit de sacrifice.
« Entré au régiment ignorant et honnête, il en sort trop souvent, aussi ignorant, mais corrompu.
« Il faut rétablir au plus tôt dans nos armées la loi du travail. Il faut remettre en honneur ce grand principe, que le savoir fait la dignité et la force du commandement. Il faut que désormais l'avancement soit accordé non au plus protégé ou au plus âgé, mais au plus digne. L'examen ou le concours doit devenir la base de l'avancement jusqu'aux grades supérieurs. » (i)
(i) De Freycinet.
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Peut-être est-il permis de rêver et d'espérer qu'une ère de progrès s'ouvrira, permettant à tous les peuples de s'associer à leur gré et de décider librement de leurs destinées, sans qu'il soit besoin pour cela de verser le sang.
Au lendemain de nos désastres, l'honnête Laprade, enfiévré par un patriotisme très respectable, emboucha la trompette héroïque et se mit à exhaler en beaux vers ses fureurs de mouton enragé. Peut-être forçait-il un peu la note, lorsqu'il se laissait aller à des sentiments d'une férocité abominable, comme dans les vers suivants :
Redevenons barbares,
Egoïstes, jaloux... abjurons la pitié.
Fermons aux opprimés, fermons nos cœurs avares,
De tous les malheureux méprisons l'amitié.
Restons seuls, cultivant la haine à toute outrance.
Je hais le Teuton fourbe et le fourbe Romain,
Revenons, revenons à la vertu barbare.
Que notre Muse chante, une hache à la main !
Et sous la terre humide, à la chaleur du sang, Mes os tressailliront abreuvés de vengeance.
Le temps avait, il est vrai, déjà fait son œuvre, lorsque j'écrivis en réponse à Laprade les vers suivants :