UNE VILLE DE DEUX MILLIONS
D'aMES ASSIÉGÉE.
Au revers, on regrette de trouver des noms illustres que par pitié je préfère ne pas citer. (\''oir A. Arnould, I, page 5i)
Madame Milliet à son fils
14 janvier 71.
Je suis bien anxieuse, mon cher enfant, de te savoir aussi expose. Ne vous laissera-t-on point vous reposer un peu ? J'irais bien aux nouvelles chez madame Mazard, mais on sort le moins possible, les rues ne sont pas saines à habiter. C'est fort triste de rester sans communications avec le dehors. Le brouillard me désole et m'inquiète. Ils vont tenter l'attaque de quelque fort, et on ne les verra pas
le premier siège de Paris
venir. On dit qu'ils ont attaqué cette nuit le fort d'Issy ; je ne sais rien de positif.
Jviles Favre va partir pour Londres. Pour moi, je vois ce départ avec peine. Il paraît cependant que c'est l'avis de Gambetta. (i)
Un journal annonce que nos armées de province ne sont qu'à dix lieues de Paris ; cela demande confirmation. On s'attend à un assaut et cela très prochainement. D'autres prétendent que si Jules Favre part, le bombardement sera suspendu; mais je n'en crois rien.
i5 janvier. — On dit que les Allemands commencent à établir des batteries sur le plateau d'Avron. (2)
La garde nationale avait moins souffert que l'armée ; elle était restée pleine d'entrain et de résolution. Mais les soldats, épuisés par un service excessif, offraient un spectacle navrant.
Pour comprendre et excuser un peu le manque de confiance de leurs chefs, il faut avoir vu ces pauvres gens au bivouac, sous la bise glacée, pelotonnés autour d'un brasier, où ils faisaient brûler les meubles enlevés aux maisons abandonnées, mornes, silencieux, indifférents à tout, répondant à peine à la voix de leurs officiers, « Ils faisaient pitié à voir, la tête entourée de chiffons,
(i) Une conférence allait s'ouvrir à Londres pour « régler les affaires d'Orient » au moment où l'existence de la France était en péril. Jules Favre fut invité comme Ministre des Affaires étrangères, et Bismarck lui ofifril un laisscz-passer. Gambclta lui conseillait d'accepter parce qu'il voyait dans cet acte une reconnaissance officielle de la République française, mais Jules Favre ne voulut pas abandonner Paris bombardé.
(2) Sous ces collines sont creusées d'immenses carrières, qui furent occupées quoique temps par 20.000 mobiles, en prévision d'une attaque. Pourquoi retira-l-on ces troupes? On craignit sans doute que Tétroite issue de ces souterrains ne i:erraîl pas aux soldats de sortir assez vite et qu'ils fussent pris comme dans une souricière.
DERNIERS COMBATS
leur couverture pliée et repliée autour du corps, les jambes enveloppées de loques, n'ayant plus formes de soldats. » (i) C'était bien, suivant l'expression de Jules Simon, « Moscou aux portes de Paris ».
IXLUSIONS
Dans une ville assiégée, les imaginations travaillent et il arrive souvent que les stralégistes de café prennent pour des réalités leurs rêveries fantastiques. Les uns racontaient qu'ime armée française, partie de Brest, avait débarqué en Danemark, (2) les autres, que les Bavarois refusaient de continuer la guerre, etc. Voici un échantillon de ces inventions malacUves :
Louise M. à son frère
i5 janvier ji.
... Papa a vu au café un monsieur qui prétend connaître d'une manière positive le plan de Trochu. Cela n'a rien d'impossible : l'exécution du plan étant commencée, il n'y a plus de motif pour le cacher. Le général Trochu est resté insensible à tous les soupçons, aux accusations et calomnies qu'on a lancées contre lui. Il n'a pensé qu'à l'exécution de son plan et ce sera magnilique. On verra que ce n'est pas seulement un honnête homme, mais un grand homme. Ce plan consiste à envoyer en Prusse une armée de i5o.ooo hommes commandée par Bourbaki. Le général de Bressoles s'y joindrait avec 12.000 turcos. Garibaldi entrerait en Bavière où il proclamerait la république. L'armée d'envahissement serait
(i) Ducrot, page 21a.
(2) a La flotte, très forte en navires de combat comme en transports, devait être employée à jeter pur 1 • littoral allemand un corps de débarquement consi<iéral>k', aliii <li' retenir dans le nord une partie des forces prussiennes. » (I)k Moltke, Mémoire)
l3^ guerre. — 8,
le premier siège de Paris
suivie de convois d'armes et de munitions pour nos prisonniers qui seraient délivrés. L'armée de Faidherbe couperait les communications entre l'armée prussienne et l'Allemagne.
La temporisation de Trochu n'a eu pour but que de retenir les Prussiens autour de Paris. Son plan n'était connu que de Gambetta et de Jules Favre ; il ne sera publié que quand notre armée sera à Berlin. Les Prussiens, voyant que nous mettons tout à feu et à sang chez eux, courront défendre Berlin et nous serons débloqués, sans avoir eu besoin de faire de sorties.
Cependant les Prussiens sont têtus; il est à craindre qu'ils se disent : Les Français pillent Berlin, rendons-leur la pareille ; arrosons Paris de pétrole, lançons une pluie de bombes incendiaires. Ce serait épouvantable !
En ce moment le canon tonne, à croire que les vitres vont casser. Ce sont probablement nos batteries établies sur le chemin de fer d'Orléans.
Henri est parti pour Vitry, Alix est venue nous voir ; elle veut coucher ici demain ; cela l'ennuie trop de n'avoir pas entendu les obus de plus près.
Chacun de nous faisait alors son plan de campagne. Parmi tous ces projets plus ou moins réalisables, voici quel était le nôtre :
Prendre Paris, les Allemands le savaient bien, ce serait pour eux le triomphe définitif. Dans ce but, leurs armées formèrent autour de la ville une double ceinture ; la première occupée .à resserrer l'investissement, la seconde à empêcher le ravitaillement de la place. A cette concentration des forces ennemies, il fallait opposer une autre concentration, celle des troupes dont la France pouvait encore disposer. Toutes devaient accourir à marches forcées autour de Paris. Quatre sorties formidables, en sens divers, auraient été combinées et exécutées simultanément. Le même jour, à la
DERNIERS COMBATS
même heure, quatre armées de secours se seraient jetées sur les assiégeants : Bourbaki à l'est, Faidherbe au nord, d'Aurelle au sud, Chanzy à l'ouest. Tout en refusant le combat en bataille rangée, nous aurions harcelé l'ennemi sans relâche par des alertes continuelles, de jour et de nuit ; tous les coups de main nocturnes qui furent tentés ont réussi. Grâce à la rapidité de nos mouvements, nous pouvions nous jeter en nombre sur des corps d'armée plus faibles, nous emparer de quelques redoutes, vaincre l'ennemi en détail, alors que ses réserves, menacées elles-mêmes, n'auraient pu secouru" les positions attaquées. Et le cercle de fer eût été brisé.
Les généraux considéraient notre situation comme désespérée ; mais la population parisienne ne pouvait pas admettre qu'il n'y eût plus rien à faire.
On demandait ime sortie générale sur tous les points du périmètre, avec la garde nationale, l'armée régulière, les corps francs, les marins, en un mot toute la population armée. C'est ce qu'on appelait « la sortie torrentielle ». Ducrot se moquait de ces rêves insensés. Il est certain que si Jeanne d'Arc était venue lui offrir ses services, il l'eût fait enfermer à la Salpêtrière. Il y a des moments exceptionnels où la folie sublime est plus efficace que la sagesse et la raison. L'idée fut émise de réunir les membres du Gouvernement, la magistrature, le clergé, les jeunes filles, avec les bannières des corporations religieuses ; les mères tenant dans leurs bras leurs jeunes enfants, tous sortiraient processionnellement de la ville et marcheraient droit aux lignes allemandes. La honte du massacre retomberait sur nos ennemis.
le premier siège de Paris
BUZENA'AL
ig janvier. — Cédant aux vœux de la population, Trochu organise bruyamment une nouvelle sortie. II poiurait être prêt dès le vendredi, mais il veut éviter ce jour-là. « J'avoue, dit-il, que le jour du vendredi me contrarie ; nous avons déjà tant de chances contre nous qu'il ne faut pas les augmenter. » — Jules Favre, craignant l'impatience publique, insiste pour qu'on avance l'opération. Trochu, bien que le temps lui manque pour achever les préparatifs, accepte le jeudi 19.
« Si notre attaque eût été effectuée le 18, pendant la Conclamation de l'Empereur d'Allemagne dans le château de Louis XIV, elle eût eu une certaine opportunité et eût jeté une lueur sinistre à travers cette ridicule cérémonie. Mais il était dit que nous ne saurions rien faire à propos. » (i)
C'est aux gardes nationaux mobilisés qu'on réserva l'honneur d'ouvrir le feu. Un général disait : « Ces blagueurs de gardes nationaux veulent absolument qu'on leur fasse casser la gueule, on va les y mener. »
« Aucun des cliefs militaires n'avait d'illusion sur le sort réservé à la tentative qu'on allait faire. Tous la considéraient comme vouée d'avance à l'insuccès. » (2)
Dès trois heures du matin, 90.000 hommes, dont 42.000 gardes nationaux, se mettent en marche et se
(i) Viollel-le-Duc.
(a) Lieutenant-colonel Roussel, III, 368.
DERNIERS COMBATS
massent entre le rond-point de Courbevoie et le pont de Neuilly. Nos troupes sont formées en trois colonnes sous les ordres de Ducrot, de Vinay et de Bellemare. Elles sont appuyées par i38 pièces de campagne et 32 mitrailleuses.
L'action qui devait commencer à 6 heures du matin, est retardée par le brouillard. La marche a été si mal réglée que les routes s'encombrent aussitôt ; les colonnes se confondent, c'est un fouillis inextricable.
Le général Ducrot, ayant disposé ses batteries à Rueil, lance aussitôt ses tirailleurs sur le mur du parc de Saint-Gloud. Profitant de quelques brèches, nos soldats parviennent à y pénétrer un instant, mais les Allemands les rejettent bientôt hors du mur de clôture.
A la Malmaison, la division Susbielle déloge un poste avancé et vient garnir le mur du parc.
C'est la division Berthaut qui se porte sur Buzenval. Ici encore, un feu meurtrier des Allemands embusqués à couvert, paralyse son attaque.
Partout, à Saint-Cloud, à Montretout, à Garches, « les bataillons de la garde nationale sont lancés contre des redoutes, sans que l'attaque ait été préparée par l'artillerie ». (i)
Treize compagnies allemandes garnissaient le mur de Longboyau. Le général Ducrot, impatienté de leur résistance, donne l'ordre de faire sauter l'obstacle contre lequel deux fois déjà est venu se briser l'élan des nôtres.
(i) C'est l'Etat-major prussien qui fait cette remarque. I/Jl
le premier' siège de Paris
Sous un feu d'enfer, le général Tripier jette contre le mur une brigade de dix sapeurs et d'un sergent. Des dix hommes et de leur chef, aucun ne survit ; tous, victimes de leur héroïsme, sont foudroyés avant d'arriver au pied de la muraille ; seul, le sergent, atteint de trois blessures mortelles, parvient à traîner son corps sanglant jusqu'à nous, (i)
« Les attaques les plus vives et les plus opiniâtres sont dirigées sur La Bergerie. Là encore les bataillons lancés à l'assaut sont accompagnés d'une section du génie qui essaie de renverser le mur d'enceinte. La tentative échoue. La dynamite étant gelée, l'explosion ne se produit pas. » (2)
L'ennemi parfaitement à couvert ne pouvait éprouver de pertes sérieuses, tandis que les nôtres, mal protégés par les bois dans lesquels ils se tenaient, étaient touchés à coups sûrs. A la nuit le feu cessa ; nos troupes, et notamment les bataillons de guerre de la garde nationale, avaient fait des pertes sensibles. (3) On conserva -ses positions à quelques mètres de l'ennemi : un simple mur séparait les Français des Prussiens.
Les généraux allemands, qui connaissaient l'importance stratégique de Montretout, donnèrent l'ordre de reprendre à tout prix cette position. A huit heures du soir trois colonnes s'ébranlaient pour prononcer une attaque convergente sur cette redoute, mais elles n'y trouvèrent
(i) Ducrot, IV, page i25. — Nécessités de la guerre '? Bien des geas se féliciteront de n'avoir pas à prendre de pareilles responsabilités.
(2j Etat-major prussien.
(3) Nous perdions cinq mille hommes, les Allemands mille.
DERNIERS COMBATS
plus que quelques soldats isolés qui furent faits prisonniers.
A Saint-Gloud, la résistance des nôtres fut si opiniâtre que l'ennemi dut se contenter de cerner les maisons.
Du haut de la redoute de Garches, Trochu avait suivi toutes les péripéties du combat. Convaincu d'avance de l'impuissance de nos efforts, il donna, dès six heures du soir, l'ordre de battre en retraite. Il eût mieux fait d'envoyer des troupes fraîches et de garder les positions conquises.
« Quant aux courageux défenseurs de Saint-Cloud, il les oublia. C'est seulement dans l'après-midi du lendemain qu'à la vue d'une nouvelle batterie dirigée contre eux, ces braves gens abandonnés se décidèrent à déposer les armes. » (i)
Devant le parc de Buzenval mourut héroïquement un de mes camarades de l'École des Beaux- Arts, le peintre Henri Regnault. Lauréat du prix de Rome, il était exempté par la loi de tout service militaire, mais le vaillant jeune horiime avait trop de cœur pour ne pas accourir à la défense de son pays. Le 19 janvier, vers le soir, accompagné de son ami Clairin, il tiraillait dans le bois. On sonne la retraite^ Regnault continue à marcher en avant. Ou le ra{)pelle ; il crie : « Encore un coup de fusil et je reviens. » Le lendemain on ne retrouva qu'un corps au visage ensanglanté, sur lequel
(1) Elat-m.'ïjor prussien. — Nous avions cependant des canons en nombre considérable. « VioUet-le-Duc offrait de transporter ces pièces à bras d'hommes, en une heure, avec le concours de la Légion auxiliaire. Les militaires n'acceptèrent pas. » (Claretie, page 4:9)
le premier siège de Paris
s'étaient collées les feuilles mortes. Ce fut une consternation profonde parmi les artistes, (i)
« Chacun sentit qu'une flamme venait de s'éteindre, que quelque chose de précieux et d'irréparable venait d'être à jamais brisé. Une si belle jeunesse, un talent si précoce et si éclatant, la renommée d'un maître conquise avant l'âge, un avenir rayonnant et plein de promesses, le bonheur qui l'attendait, au seuil du mariage, sous la figure d'une jeune fllle accomplie.., une balle stupide a détruit en un instant tout cela. Elle a frappé ce front plein de lumière et de rêves, marqué du signe des élus de l'art. Une fatalité si cruelle donne l'idée d'un crime commis par la mort. » (2)
Paul M. à sa mère
20 janvier.
La journée d'hier a été terrible. Nous sommes fatigués, mais tous sains et saufs. On dit qu'il n'en est pas de même de la compagnie Delbrouck. Nous n'avons fait que des mai'ches et des conlremarches incompréhensibles. Nous avons attendu pendant des heures à Rueil, devant la maison de Jules Favre. Les ordres et les contre-ordres se sont succédé toute la nuit. Nous ne connaissons pas encore le résultat de la bataille. Ce qu'il y a de certain, c'est que laffaire a clé mal menée. L'artillerie a eu cinq ou six heures de retard. Les gardes nationaux ont monté quatre et cinq fois de suite à lassaut d'un mur imprenable, et l'on n'avait pas de canons pour y faire brèche. On nous a demandé d'aller le faire sauter, mais nous n'avions pas de dynamite, et, en eussions-nous eu, personne ne nous a appris à nous en servir. C'est honteux! Je me souviens d'avoir lu dans la
(I) Celle inscripUou était cousue à sa capole brime : Ih'^nault, peintre, fils de Regnault de l'In&litut. — Le pcrc, cliimisle, directeur de la Manul'aclure de Sèvres, était gardé par les Prussiens comme otage.
(a) Paul de Saint-Victor.
DERNIERS COMBATS
Revue des Deux Mondes un article sur la dynamite, recherche-le, je t'en prie, et donne-moi tous les détails pratiques que tu y trouveras...
Léon C. à sa sœur
Neuilly, aa janvier ;i.
... Nous étions à Courbevoie, en attendant le 19, jour de l'attaque. Nous faisions partie de la division Faron, 2' corps d'armée. A six heures du matin, nous nous sommes mis en marche; on nous a fait poser à Rueil pendant des heures sans rien faire. Nous voyions le défilé des blessés et nous sommes restés au milieu des obus jusqu'à quatre heures du soir, (i) Puis on nous a fait rentrer dans Rueil pour faire la soupe... Nous avons couché dans une fabrique de glucose à moitié démolie par les obus, mais à peine étions-nous couchés, qu'il a fallu repartir au travail. Trois fois dans la nuit on nous a réveillés, fait ti'availler et revenir. La dernière fois pourtant, ordre nous fut donné de rentrer à Courbevoie. Nous avions encore à faire deux heures de marche, toujours sac au dos.
• Rentrés à notre premier cantonnement à trois heures du matin, nous nous sommes jetés par terre exténués, jusqu'au lendemain matin.
Le 20, repos. — Le 21 nous partions pour Neuilly, où nous sommes aujourd'hui.
(i) Le musicien Vincent d'Indy, âgé de 19 ans, assista comme nous à ce spectacle horrible, le défilé des blessés qu'on ramenait, les uns entassés dans des voitures d'ambulance, d'autres dans des cacolets, ou des civières : « C'était vraiment navrant de voir ces hommes tout couverts de sang; les uns inertes et comme morts, les autres poussant des cris déchirants, à la moindre secousse des voitures... Des blessures horribles, des bras ne tenant plus à l'épaule que par un tendon; des plaies béantes qui, à chaque mouvement du cacolet, laissaient couler un ruisseau de sang, comme d'une fontaine intermittente... De temps à autre une civière couverte passait, portée par deux hommes ; c'était le corps d'un officier supérieur... Et tout cela parce qu'un homme a voulu « consolider sa dynastie » et qu'un autre veut voler deux provinces ! » (Histoire du io5' bataillon de la garde nationale. Téqui, éditeur)
145 guerre. — g
le premier siège de Paris
Je suis très fatigué, et tout cela pour rien, pour une action nianquée qui pouvait si bien réussir, car les gardes nationaux ont très bien marché. La compagnie de M. Delbrouck a eu cinq blessés par des balles. Chez nous, personne de blessé, mais tous exténués.
Nous partons démolir des barricades, en attendant mieux.
Madame Milliet à son fils
23 janvier 71.
Nous avons reçu ta lettre hier soir, cher enfant, elle m'a un peu rassurée, mais tu as grand besoin d'un peu de repos. N'en pourras-tu donc point prendre? — Les affaires vont mal. Trochu a fait preuve d'ineptie dans cette dernière affaire. Ghanzy a été battu. 11 n'y a que Bourbaki qui a remporté quelques succès dans l'Est, mais il est bien loin de nous.
Les troupes rentrent fatiguées, découragées. Mon Dieu, que tout est noir!
Je l'embrasse tendrement. Nous irons demain «coucher chez ta sœur.
Paul M. à sa mère
as janvier.
Je viens de voir M. Delbrouck à Courbevoie. Il est un peu fatigué, mais toujours aussi énergique. Je ne sais si vous le savez, il a refusé la décoration qu'il méritait pourtant si bien. Les journaux reproduisent la lettre superbe qu'il a écrite : Il ne veut pas recevoir la croix « d'un homme qui n'a rien fait pour la délivrance de Paris ».
Ma couverture et ma toile de tente ont été perdues, ou plutôt volées le 19, avec la grande courroie qui les attachait sur mon sac. Ma vareuse a un trou de brûlure, mes souliers sont percés; enfin je n'étais guère présentable pour la revue que nous avons passée hier. — En ce moment nous détruisons les barricades qui encombrent toutes les voies et qui ont retardé si malheureusement le passage de nos troupes.
Nous voudrions bien savoir ce qui se passe à Paris et comment on a accueilli les rapports slupides qui ont paru à l'Officiel.
DERNIERS COMBATS
J'apprends que le bombardement continue sur votre quartier. Je vous en prie, allez chez Alix et écrivez-moi.
Trochu jeta la consternation dans Paris par cette dépêche effarée :
Gouverneur à Général Schmitz
Mont-Valérien, 20 janvier, g h. 3o du matin.
Le brouillard est épais. L'ennemi n'attaque pas. J'ai reporté en arrière la plupart des masses qui pouvaient être canonnées des hauteurs, quelques-unes dans leurs anciens cantonnements. Il faut, à présent, parlementer d'urgence à Sèvres pour un armistice de deux jours, qui permettra l'enlèvement des blessés et l'enterrement des morts. Il faudra pour cela du temps, des efforts, des voitures très solidement attelées et beaucoup de brancardiers. Ne perdez pas de temps pour agir en ce sens.
Évidemment nous ne pouvions pas avancer jusqu'à Versailles en un seul joiu", mais pourquoi nous faire rétrograder, quand nous étions déjà à moitié chemin? Les Prussiens étaient persuadés que nous allions continuer notre attaque. Le général Clément-Thomas rendait hommage à l'élan de la garde nationale.
Après cette bataille inutile, « entreprise sans but précis, sans espoir de réussite, mal conçue et plus mal dirigée », (i) nul dans Paris ne songeait à se rendre.
Le lendemain, les maires des vingt arrondissements
(i) Lieutenant-Colonel Rousset, III, page 389.
étaient convoqués à une séance du Gouvernement, ils repoussèrent énergiquement toute idée de capitulation et réclamèrent une sortie en masse.
Une affiche de l'Alliance Républicaine fut aussi l'interprète fidèle des sentiments qui animaient la population parisienne :
Le peuple veut combattre et vaincre. S'y opposer serait provoquer la guerre civile que les républicains entendent éviter. — En face de l'ennemi, devant le danger de la Patrie, Paris assiégé, isolé, devient l'unique arbitre de son sort. A Paris de choisir les citoyens qui dirigeront à la fois son administration et sa défense. L'Alliance Républicaine demande que dans les quarantehuit heures les électeurs de Paris soient convoqués, afin de nommer une assemblée souveraine de deu.x cents représentants élus proportionnellement à la population.
On se rappelait cette promesse solennelle : « Le Gouverneur de Paris ne capitulera pas. » Or, le 21 janvier, Trochu passait à Vinoy le commandement de la place, tout en conservant pour lui-même la présidence du Gouvernement. Tour de passe-passe indigne d'un soldat, restriction mentale qui donnait une triste idée de la loyauté française.
Vinoy, ancien sénateur de l'empire et détesté dans Paris, ne pouvait avoir aucune autorité.
On pensa aux hommes énergiques détenus à Mazas. Tambour battant, drapeau rouge déployé, une troupe de gardes nationaux s'avança et pénétra dans la prison. Flourens et ses compagnons furent délivrés. Ils auraient voulu organiser la lutte suprême, mais ils ne furent pas secondés par les chefs de bataillons. C'est qu'à ce
DERNIERS COMBATS
moment la situation était désespérée. Paris venait d'apprendre la défaite de Ghanzy au Mans et celle de Faidherbe à Saint-Quentin. Le 25 janvier, Longwy capitulait avec 40.000 hommes et 200 pièces de canon. De toutes nos citadelles assiégées, il nous restait seulement Bitche et Belfort que le colonel Denfert-Rochereau défendit avec tant de vaillance.
Louise M. à son frère
23 janvier 71.
Voici deux nuits que nous couchons chez Alix. La nuit précédente, maman n'avait pas pu dormir à cause du bruit des obus, puis tout le monde déménage de la maison, et tous nous conseillent de partir. Nous nous sommes décidées, au grand déplaisir de papa. Eniln, puisque c'est une nécessité! Rosalie va chercher notre maigre ration de pain.
Les affaires politiques ne marchent pas bien. Hier, nous quittions notre appartement, chargées de paquets ; nous savions que l'omnibus ne part plus que de la fontaine Saint-Michel. Là on nous dit qu'il ne marche plus du tout ; on craint que les voitures soient renversées pour faire des barricades. — Impossible de passer sur le pont Saint-Michel; nous faisons un grand détour, mais il y avait une foule de brancardiers qui allaient et de blessés qui rcA-enaient. Bien des gens, tombés dans la bousculade, étaient tout beurrés de boue. Le bataillon de Belleville était allé délivrer Flourens emprisonné à Mazas. Ils voulaient renverser le Gouvernement et proclamer la Commune. On a pillé deux mille rations de pain dans les boulangeries municipales. Cela va priver bien des pauvres gens. On criait : « A bas Trochu! » Il a été obligé de donner sa démission de Gouverneur de Paris. C'est Vinoy qui a pris sa place: on ne gagne pas beaucoup au change. — Le bataillon de Belleville voulait la Commune ; les mobiles bretons défendaient Trochu, et ils se
le premier siège de Paris
sont tiré des coups de fusil. Il y a eu 20 morts et 40 blessés, (i) On a lancé de petites bombes sur l'Hôtel de Ville et l'on a tiré avec des balles explosibles.. C'est vraiment triste de voir qu'on se tue entre Français.
Trochu n'a plus la confiance de personne ; il a parlé et agi de façon à épouvanter la population et à semer le découragement. L'armistice de deux jours qu'il demandait pour enterrer les morts et enlever les blessés lui a été refusé.
De chez Alix nous entendons bombarder Saint-Denis. Il nous faudra peut-être déguerpir bientôt, on n'est en sûreté nulle part.
J'ai vu passer l'autre jour des prisonniers prussiens; ils étaient tout jeunes et avaient des mines de galériens.
Le 23 janvier, Jules Favre se rendait de nuit à Versailles pour commencer les négociations.
Le 26, à 9 heures du soir, le général Vinoy envoyait à tous les forts la dépêche suivante :
Suspension d'armes à minuit : Cessez le feu sur toute la ligne.
Une affiche officielle annonçait la fin de la résistance ; mais comme on redoutait une révolution, la capitulation était présentée sous le nom d'armistice. Les membres du Gouvernement s'efforçaient de s'excuser et d'apaiser la colère des citoyens :
Paris veut être sûr que la résistance a duré jusqu'aux dernières limites du possible. Les chiffres que nous donnerons en seront la preuve irréfragable.
Nous montrerons que nous ne pouvons prolonger la
(i) « Sans aucune sommation préalable une décharge effroyable sema la mort parmi cette foule inoffensive de curieux, de femmes, d'enfants qui couvraient la place. » (A. Arnould)
lôo
DERNIERS COMBATS
lutte sans condamner à une mort certaine deux millioTis d'hommes, de femmes et d'enfants.
Depuis le lo janvier, la ration de pain est réduite à 3oo grammes; la ration de viande de cheval, depuis le lo décembre, n'est que de 3o grammes. La mortalité a plus que triplé. Au milieu de tant de désastres, il n'y a pas eu un seul jour de découragement.
L'ennemi est le premier à rendre hommage à l'énergie morale et au courage dont la population parisienne tout entière vient de donner l'exemple. Paris a beaucoup souffert; mais la République profitera de ses longues souffrances, si noblement supportées. Nous sortons de la lutte qui finit, retrempés pour la lutte à venir. Nous en sortons avec tout notre honneur, avec toutes nos espérances, malgré les douleurs de l'heure présente; plus que jamais nous avons foi dans les destinées de la patrie.
Les conditions de l'armistice et du ravitaillement furent affichées dans Paris :
L'ennemi doit occuper tous les forts. L'armée, qui doit être désarmée à l'exception d'une division de I2.000 hommes, reste dans Paris. Les officiers gardent leurs épées. La garde nationale conserve ses armes.
Jules Favre avait obtenu cette dernière clause. — « Croyez-moi, lui répétait Bismarck, vous faites une bêtise! Tôt ou tard il vous faudra compter avec ces fusils que vous laissez à des exaltés. »
La capitulation fut signée le 28 janvier 1871.
Le blocus avait duré i32 jours.
APRÈS LA LUTTE
lettres. — opinions. — la part du blame. — la part de l'Éloge.^— enseignements.
guerre. — 9.
APRÈS LA LUTTE
Lettres. — Opinions. — La part du blâme. — La part de l'éloge. — Enseignements.
M. de Tiicé à sa sœur
Angers, 3o janvier 71.
Ma chère amie. — Je pense que M. de Bismarclc permettra à cette lettre de franchir les lignes d'investissement, elle vous dira où me répondre.
A Rouen j'ai été envoyé aux avant-postes. J'y ai mené une vie assez dure, jusqu'au 27 octobre, où j'ai été nommé général de brigade, avec le commandement de la division de Rouen. J'ai exercé ce commandement jusqu'au 16 novembre, époque à laquelle j'ai été envoyé à l'armée de la Loire, commander la première brigade de cavalerie du 16' corps. J'ai marché avec ce corps, j'ai assisté à tous ses combats et à toutes ses retraites, (i)
(i) Dans la journée du i5 décembre, « le 16' corps avait soutenu une lutte acharnée qui lui fait grand honneur, et qui est le dernier combat réellement important de la campagne ». (Chanzy, page 35j)
le premier siège de Paris
Nous sommes enfin arrivés à Laval, où la cavalerie que je commande doit garder le cours de la Mayenne jusqfu'à Chàteau-Gontier. — Les froids intenses m'ont occasionné une maladie légère qui me rend incapable de faire aucun service. J'ai dû entrer à l'hôpital d'Angers. J'en ai pour une quinzaine de jours.
Comment avez-vous traversé ce temps d'épreuve ? J'ai su que les bombes sont tombées bien près de vous. J'ai reçu de vos nouvelles trois fois par ballon. Fernand m'a écrit plusieurs fois de Guelma, toujours bien désolé de ne pas partir.
Angers, 3 février ;i.
En apprenant l'armistice, je vous ai écrit de suite, mais je crois que ma lettre ne passera pas. J'envoie celle-ci décachetée, par Versailles...
J'ai vu aux environs d'Orléans les mobiles de la Sarthe ; j'ai demandé s'il n'y avait pas des Pelouse parmi eux (le fermier de madame Milliet était père de neuf enfants). En efifet, il y en avait deux. Je n'ai pu voir que François. Depuis, le pau^Te gars m'envoie de Magdebourg une belle lettre de bonne année. Il a été blessé et fait prisonnier.
J'ai su que le bombardement a fait bien des ravages dans votre quartier et que l'École Égyptienne avait été atteinte. — Fernand a reçu votre lettre du premier décembre, mais que s'est-il passe depuis cette époque?
Adresse-moi ta lettre à l'hôpital d'Angers; il faut avoir soin de ne pas fermer la réponse.
i5 février.
Je sors de l'hôpital demain pour reprendre mon service, quoique je ne sois pas encore très valide.
Jules Nicole à Paul M.
Saint-Pétersbourg, la février iSji.
Je n'ai pas besoin de te dire que je n'ai fait que penser à toi tout l'hiver. Donne-moi bien vite de tes nouvelles, de vos nouvelles ; réponds-moi d'un mot, mais tout de suite...
APRES LA LUTTE
... A Saint-Pélersboiirg, nous organisons collecte sur collecte en faveur des victimes de la guerre, pour qu'on nous pardonne en quelque sorte notre sécurité égoïste au milieu de si grandes souffrances. — A Genève et dans toute la Suisse, c'est à qui soignera le mieux son Français...
Fernand à son frère
Soukaras, 20 mars 71.
J'ai reçu ta lettre (du premier décembre) et tu ne saurais croire le plaisir que j'ai eu en la lisant. Te voilà maintenant un vrai soldat. Tu as pu prendre part à toutes ces scènes si terribles et si émouvantes, à tous ces combats qui se sont livrés devant Paris. Ah ! tu as bien raison de le dire, j'enrage de n'avoir pas pu en faire autant. Mais va, je n'en ai pas moins amassé une bonne somme de haine contre les Prussiens, (i) J'espère être debout le jour de la revanche et pouvoir taper ferme. Je te jure que je n'aurai ni pitié ni merci; du reste je n'ai pas été élevé à cette école-là dans les campagnes que j'ai faites.
Je pars demain de Soukaras ; je suis nommé administi'ateur du district de Jemmapes, j'ai reçu l'ordre aujourd'hui. C'est un avancement. On nous avait dit : « Ceux qui feront leur devoir jusqu'au bout seront récompensés. » Je devrais être lieutenant depuis longtemps.
L'insurrection arabe est presque apaisée ; pourtant ces imbéciles continuent à se révolter partiellement sur différents points. Un capitaine, chef de notre bureau arabe, a été tué. Les journaux veulent faire retomber sur les bureaux arabes la responsabilité de l'insurrection, mais tous les colons réclament le régime militaire ; ils savent bien que seul il est capable de contenir les indigènes.
P.-S. — J'ai trouvé ici toute la famille Milliet de Savoie. Le père est mort il y a deux ans. Un des fils, Nestor, était engagé pour la durée de la guerre. J'ai assisté ce matin à
(i) On verra plus loin que je ne partage aucunement les sentiments de mon frère sur ce point. Il ne faut pas rendre tout un peuple responsable des crimes de ses gouvernants.
le premier siège de Paris
son service funèbre. Il a été tué en France. Les autres étaient à leur ferme au moment de l'insurrection arabe. Ils ont été sauA'és par un Caïd qui jouait double jeu et avait pris leurs troupeaux. Les malheui-eux l'ont échappé belle. Toute leur ferme, qui est la plus importante des environs, a été pillée et saccagée. Heureusement ils avaient une maison en ville, où habite leur mère, et ils ont pu s'y réfugier. Comme ils sont encore sept ou huit ici, j'en rencontre un à tous les coins de rue. Avec ce que nous faisons payer aux Arabes, les colons seront indemnisés. On donne dix mille francs par tête de colon tué ; mais les morts ne se compensent pas.
Fernand à sa mère
Soukaras, 23 février 187 1.
J'ai reçu en même temps ta lettre du 8 de ce mois et celle d'Alix du 10. Que de souffrances, que de privations vous avez eu à supporter ! Heureusement aucun de vous n'a péri. Si Paul ou Henri avaient été blessés ou tués, je les aurais pleures, mais enfin ils étaient soldats et par conséquent exposés à ce sort; mais si ces Vandales avaient eu le malheur de tuer ou de blesser seulement une de vous, je vous aurais vengées, allez! Je te jure que je serais parti, sans ordres, sans rien dire, et sur le premier groupe de Prussiens que j'aurais rencontré, j'aurais fait usage de mon revolver, de toutes mes armes; je me serais rué sur eux comme une bête enragée et j'aurais tué jusqu'à mon dernier souffle.
Je n'ai pas souffert physiquement, c'est vrai, pendant toute cette guerre, mais moralement ! Comprends-tu cela ? Moi, soldat depuis mon enfance, ne pas pouvoir faire mon métier dans une occasion semblable ! J'ai envoyé deux fols ma démission des bureaux arabes pour pouvoir partir, elle a toujours été refusée. Quatre escadrons de mon régiment ont été appelés dernièrement, je n'ai pas pu me joindre à eux. J'ai fait l'impossible pour partir avec les goums, pas moyen ! Entre parenthèse, ils ont été recrutés et formés en dépit du bon sens. J'ai écrit lettre sur lettre à mon oncle pour qu'il me fasse venir auprès de lui, il n'a pas voulu.
APRES LA LUTTE
J'ai écrit au général de Kératry à l'armée de Bretagne, à Garibaldi, enfin aucune de mes démarches n'a pu aboutir.
Je suis en ce moment à Soukaras, ville frontière de la Tunisie. Les Arabes se figuraient que toutes les troupes étaient parties; ils ont entraîné avec eux un escadron de spahis d'Aïn-Guettar, que l'on voulait envoyer en France, et se sont soulevés. A grand'peine on a de suite réuni 2.000 hommes qui ont suffi à débloquer Soukaras et à apaiser la révolte de ce côté. En Kabylie ils ont bougé également, mais à l'heure qu'il est, ce doit être fini. — J'ai couru un instant de danger : j'étais à la tête d'un petit goum qui m'a lâché carrément et j'ai failli être pris, ce qui n'aurait pas été gai, car les misérables ont mutilé vivants tous ceux qu'ils ont pris. Il y a eu 14 colons d'assassinés ; toutes les fermes détruites. En ce moment je m'occupe avec le chef du bureau arabe à faire payer sept cent mille francs d'impôts de guerre à la tribu qui a pris part à la révolte, sans compter les razzias que nous avons faites. Malheureusement nous avons eu un général trop faible : au lieu de fusiller sur place tout ce qui était pris les armes à la main, on les a déférés à la justice civile qui, avec ses lenteui-s ordinaires, n'aboutira à rien. Les Français sont partout aussi bêtes.
Qu'allons-nous devenir maintenant? Quelle paix honteuse allons-nous conclure ? Je n'ose penser à tout cela, tellement je suis bouleversé, perdu que je suis dans le fond de l'Afriqpie, où les nouvelles nous arrivent de huit jours en retard.
Dire qu'il ne s'est pas trouvé un seul général capable ! Il n'y a qu'une grande figure qui reste et restera, c'est Gambetta. Celui-là a fait l'impossible, et il n'était pas secondé, (i)
(i) « Lui seul possédait l'ardeur, la sincérité et l'audace qu'exigeaient les circonstances; seul il devait sortir grandi de cette période tragique. Les faits parlent d'eux-mêmes, avec leur invincible éloquence, et si dans leur étude se relèvent bien des erreurs et bien des fautes, ils laissent au moins l'impression d'une conviction ardente, d'un patriotisme enflammé et d'un désintéressement unique devant qui les rancunes les plus vivaces ont fini par tomber. » (Lieutenant-Colonel Rousset, III, 55)
le premier siège de Paris
Continuer la guerre à outrance, voilà ce que nous devrions faire, mais pour cela il faudrait cesser de criailler comme nous le faisons, les chefs rejetant la faute sur les soldats et les soldats sur les chefs. Et puis, nous n'avons plus de canons, plus de ressources ; ils nous ont tout pris, plus par ruse et par trahison que par courage, les misérables!...
Quand pourrons-nous nous retrouver tous ensemble, chère mère? Que je voudi'ais revoir Paul en sergent et ma grande Louison. Si tu savais combien j'étais inquiet pendant le bombardement! Les dépèches le disaient bien; votre quai'tier a été le plus exposé. Et je n'étais pas là auprès de vous! Ah, j'enrage!
Adieu, chère mère; embrasse-les bien tous pour moi, le père, Paul, Alix, Louise, Henri, et donne-moi de vos nouvelles.
Ton fils qui t'aime et t'embrasse,
Fernand
Sur un carnet de mon père, je retrouve quelques notes écrites au crayon. Les membres du gouvernement de la Défense Nationale y sont traités sévèrement.
La mauvaise santé de Félix MilUet ne lui avait pas permis de prendre une part bien active aux opérations militaires, mais il ressentait vivement la tristesse de nos défaites. A mesure que l'émotion gagne le vieux poète, sa prose -devient de plus en plus rythmée et se transforme en vers inachevés :
A l'heure du danger,
écrit-il,
la France, qui s'était montrée toujours prête à soutenir la cause des opprimés contre leurs tyrans, s'est vue abandonnée de tous. Les peuples sont pour nous des frères... ennemis.
APRES LA LUTTE
Nous avons vécu de cheval, de chien, de rat et de 3oo grammes de pain noir... Nous allons prochainement avoir du pain blanc, dit-on, et nous pourrons le beurrer avec de la honte. Pauvre France!
La génération actuelle est pour les trois quai'ts gangrenée, pourrie. C'est de celle qui vient qu'il faut s'occuper. Élever dès le berceau des citoyens en même temps que de futurs soldats. Dès l'enfance songer à faire des hommes au physique et au moral. On peut mener de front l'instruction scientifique, industrielle, artistique ou mécanique, avec la militaire. On peut être savant et soldat, commerçant et soldat, artiste et soldat, prêtre même et soldat.
La marche de l'humanité subit un temps d'arrêt forcé, par cette guerre, dernière étape de la barbarie. Mais le progrès ne reprendra sa marche civilisatrice qu'après une revanche du droit contre la force brutale. — Ce ne sont pas de vaines représailles que nous cherchons, c'est une œuvre de justice que nous voulons accomplir. L'oubli n'est pas possible. L'expiation doit précéder le pardon.
Les taches à l'honneur restent indélébiles. ... Il faut au nôtre une lessive de sang. Allemands, vous avez dépassé les limites, La justice et le droit ne sont plus avec vous.
11 nous reste à poser un difficile problème, celui des responsabilités; problème poignant par la gravité des conséquences qu'entraîne pour l'avenir la réponse qui lui sera donnée.
Nos défaites ont-elles eu pour causes des circonstances fortuites, des défaillances personnelles, l'ignorance et l'incapacité de nos généraux, ou bien un affaiblissement, une déchéance, une décrépitude irrémédiable de notre
le premier siège de Paris
race? Les avis sont divers, j'en indiquerai quelquesuns seulement :
On essaie aujourd'hui d'incriminer les doctrines pacifistes, mais c'est aux mœurs développées chez nous par vingt années d'empire que l'on doit attribuer notre faiblesse militaire.
Le maréchal Lebœuf ne l'a-t-il pas reconnu lui-même , lorsque, à la mort de Napoléon III, il se jetait à genoux devant le cercueil de l'empereur, en sanglotant et en demandant pardon?
« La résistance à outrance, demande Henri Martin, (i ) était-elle possible ? L'opinion presque générale l'a nié ; pourtant, quand on étudie certains écrits de nos ennemis, quand on reconnaît, d'après leurs aveux, à quel point leurs corps d'armée fondaient à mesure qu'ils s'enfonçaient dans l'intérieur de la France, quand on se rappelle les sjTuptômes de lassitude signalés dans leurs rangs, on est ressaisi d'un doute poignant : on en vient à ne plus rejeter comme chimérique la pensée que la France aurait pu, si elle avait voulu. S'il y avait impossibilité, elle était moins matérielle que morale. »
Mollet-le-Duc insiste aussi sur la part de responsabilité qui incombe à la nation française. « C'est nous qui avons déclaré la guerre, ou, si vous l'aimez mieux, le gouvernement que nous avions choisi et soutenu par des plébiscites, l'a déclarée. Nous le désavouons, nous prétendons séparer la nation de ce gouvernement qu'elle s'était donné ; cela est puéril. »
Quant à nos chefs : « Ils ont fait ce qu'ils pouvaient
(I) Tome VII, page 338.
APRES LA LUTTE
faire ; on ne saurait blâmer les gens de ne pas posséder le génie, et un génie seul, à défaut de l'âme affaissée de la nation, pouvait rendre vie à ce corps tombant en ambeaux sous le coup de nos désastres. » (i)
L'histoire de cette guerre a été écrite principalement par les chefs responsables de nos défaites. Avec ime regrettable mauvaise foi, pour s'excuser, ils ont cherché à rejeter leurs fautes sur le compte de leurs ennemis politiques. L'histoire proteste contre ces témoignages haineux et mensongers. Yinoy, par exemple, a lancé contre les "gardes nationaux des accusations auxquelles le second siège de Paris a infligé un éclatant démenti : « De coupables exemples de lâcheté, écrit-il, sont donnés surtout par des hommes appartenant aux bataillons de Belleville et autres quartiers excentriques et populeux. » (2) Cependant, pour ménager l'amourpropre des gens riches de sa connaissance, il ajoute aussitôt que « leurs bataillons ont montré devant l'ennemi une attitude réellement solide, faisant honneur par leur conduite à leur position sociale, et prouvant que le vrai courage se développe dans les milieux où régnent l'ordre et la régularité ».
Ce jugement partial est réfuté par Ducrot luimême : (3)
« On peut dire qu'à Paris toutes les classes, riches ou pauvres, tous les âges, jeunes ou vieux, rivalisèrent
(i) Semblables aux Grecs de la décadence, nos généraux n'ont conservé de supériorité que dans l'art d'écrire. Leurs proclamations étaient admirables; leurs plans de campagne l'étaient moins.
(a) Est-ce un crime de ne pas habiter un palais entouré de jardins au centre de Paris ?