‹ Cahiers de la quinzaineChapitre 23 sur 29 · LETTRE DE LIEBKNECHT · texte numérisé non relu

LETTRE DE LIEBKNECHT

Mes chers amis, Vous savez que je me suis fait une règle de ne pas me mêler des affaires des socialistes des autres pays. Mais puisque vous me demandez mon opinion sur les questions brûlantes qui occupent votre Congrès et toute la France socialiste et démocrate, et que ceux de vos compatriotes socialistes qui ont des vues différentes des vôtres se sont aussi adressés à moi, je n'ai nulle raison de vous cacher ce que je pense. Et après* tout, est-ce une affaire étrangère pour nous socialistes Allemands, ce qui vous occupe en France ?

cahier du ao ami igoo 8

Vraiment, le socialisme est international, et chaque jour il le devient davantage. Nous sommes une nation pour nous, une même nation internationale dans tous les pays du monde. Et les capitalistes, avec leurs agents, instruments et dupes, sont une autre nation internationale, , de telle sorte que nous pouvons dire : il n'y a que deux nations aujourd'hui. Tune opposée à Tautre dans tous les pays, Tune luttant contre l'autre dans la grande lutte de classe, qui est la nouvelle Révolution. Les classes,, c'est d'un côté le prolétariat, représenté pjar le socialisme, et, de l'autre, la bourgeoisie, représentée par le capitalisme.

Et comme c'est le capitalisme qui gouverne la société bourgeoise, les gouvernements, tant que le capitalisme règne, sont pair nécessité des gouvernements capitalistes, des gouvernements de classe, c'est-à-dire de la classe régnante, servant les buts et les intérêts de la classe régnante, et destinés à organiser et à conduire la lutte de classe pour la bourgeoisie contre le prolétariat, pour le capitalisme contre le socialisme, pour nos ennemis contre vous, contre nous. Du point de vue de la lutte de classe, qui est la base du socialisme militant, c'est une vérité mise au-dessus de toute contestation par la logique de la pensée et des faits. I Pour un socialiste, entrer dans un gouvernement bourgeois, c'est passer à l'ennemi ou se livrer à l'ennemi. En tout cas, un socialiste qui pénètre dans un gouvernement de la classe dirigeante se séj^are de nous. Il peut se croire socialiste, mais il ne Test plus; il peut être sincère et de. bonne foi, mais alors il n'a pas compris que le mouvement socialiste est une lutte de classe.

Un gouvernement d'aujourd'hui, même s'il avait, par philanthropie, de bonnes intentions, ne peut faire rien de sérieux pour notre cause. Il faut se garder des illusions. Si le chemin de l'enfer est pavé de bonnes intentions, le chemin des défaites «est pavé d'illusions. Dans la société d'aujourd'hui /Un gouvernement qui n'est pas capitaliste est simplement impossible. Et le malheureux socialiste qui par hasard entre dans un tel gouvernement, s'il ne veut pas trahir sa classe, est condamné à l'impuissance. La bourgeoisie anglaise a compris cela depuis un siècle, et c'est

CONSULTATION INTERNATIONALE LlEBKNECHT

une pratique systématiqne de tous ses gouvernements que le membre le plus radical de Topposition, qui est assez naïf pour se prêter à ce jeu, est pris dans le gouvernement, n sert comme couverture et désarme ses amis, qui ne peuvent pas tirer sur lui; comme, dans une bataille, on ne peut pas tirer sur les otages mis en avant par l'ennemi.

Voilà ma réponse à la question relative à Feutrée d'un socialiste dans un gouvernement bourgeois.

Je passe maintenant à Tautre question, à celle de Vunité, La réponse m'est dictée par les principes et par les intérêts du parti.

J» suis pour l'unité du parti, unité nationale et unité internationale. Mais ce doit être l'unité du socialisme et des socialistes. L'unité avec des adversaires, avec des hommes qui ont des buts et des intérêts différents et opposés, ce n'est pas une unité socialiste, 11 faut nous unir à tout prix, au prix de tous les sacrifices. Mais, afin que nous puissions nous unir et nous organiser, il faut nous débarrasser de tous les éléments étrangers ou hostiles. Que penserait-on d'un général qui, dans un pays ennemi, remplirait les rangs de son armée de soldats pris au pays ennemi? Ne serait-ce pas le comble de la folie? Prendre dans notre organisation, qui est une armée pour la lutte de classe, des adversaires qui ont des buts et des intérêts opposés aux nôtres, serait plus qu'une folie, un suicide.

^ur le terrain de la lutte de classe, nous sommes invincibles; si nous le quittons, nous sommes perdus, parce que nous ne sommes plus des socialistes. La force du socialisme est dans le fait qu'il y a une lutte de classe, que 1^ classe travaillante est exploitée et opprimée par là classe capitaliste et que dans la société capitaliste des réformes sont impossibles qui pourraient mettre fin à l'exploitation et à l'oppression.

Nous ne pouvons pas transiger, nous ne pouvons pas conclure un pacte avec ce système; il faut rompre, et certes ce n*est pas la classe dominante et exploitante qui lui donnera le coup de grftce. C'est pourquoi V Internationale a

cahier du 20 açril igoo 8

prêché au prolétariat que Vémancipation des trapailleurs ne peut être que Vœuçre des travailleurs eux-mêmes.

Sans doute il y a des bourgeois qui, par justice et par humanité, se mettent du côté des socialistes, mais ce sont des exceptions ; — la muasse de la bourgeoisie a la conscience de classe — et de classe dominante et exploitante. Elle est plus consciente de ses intérêts que la masse du prolétariat.

Je conclus : vous m'avez demandé mon opinion; je vous l*ai donnée. A vous de faire ce que les principes et les intérêts de notre parti vous ordonnent de faire.

Salut fraternel au Congrès d'Épemay.

Vive la France ouvrière et socialiste !

Vive le Socialisme international.

. \VlLHELM LOBKXEGHT

La Petite République a bien voulu nous communiquer les quelques réponses qu'elle n'a pas publiées :

Page 1