DOCTEUR BORIS KRITCHEW8KI
Membiie de la Rédaction de la revue Rabotcheîe Dèlo {la Cause Ouvrier ej, organe de l'Un ton des Socialistes-Démocrates-Russes à l'étranger, et collaborateur des revues et journaux socialistes allemands.
A pris part au mouvement révolutionnaire russe, en 1883-1884. Arrêté en décembre 1884, il a subi près de deux années de prison « préventive », et fut ensuite, par ordre administratif, mis, pour trois ans, sous la surveillance de la police. S'est réfugié, fin 1887, à l'étranger (en Suisse), où il adhéra tout de suite à la fraction démocrate-socialiste (marxiste) du parti socialiste russe.
Avant d'être élu membre de la rédaction du Rabotcheîe Dèlo, a publié, entre autres, des brochures de propagande socialiste pour les ouvriers russes.
Chers .citoyens, \
Les réponses déjà publiées ont fait ressortir, au sujet de votre première question, une rare unanimité du socialisme international. La question est jugée et bien jugée. Si je crois cependant devoir en parler à mon tour, c'est qu'ayant observé les événements de près, je réussirai peut-être à éviter des redites.
' L'a£faire Dreyfus n'est pas la première crise que la République ait eu à traverser. C'en est, après le boulangisme, après le Panama, la troisième. Cela fait trois crises en dix ans.
Karl Marx a appelé la France la terre classique des luttes de classe. On peut dire aussi que la troisième République est le régime classique des crises. Quelles que soient les causes et les formes particulières de chacune des trois crises indiquées, on retrouve partout, en allant au fond des choses, une cause dominante et identique. C'est l'antagonisme entre la domination économique et politique de la bourgeoisie et la forme démocratique du gouvernement. Cet antagonisme, qui existe a l'état plus ou moins aigu ' dans tous les pays modernes, éclate en France avec le plus de violence, parce que nulle part les deux éléments en conflit ne sont aussi fortement développés que dans ce
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pays. La domination bourgeoise, souveraine ici en fait, la bourgeoisie ayant éliminé ou absorbé les classes dominantes de l'ancien régime, se heurte d'autant plus violemment à la démocratie, souveraine en droit, et inversement.
Pour parer au choc, la bourgeoisie cherche à s'entourer de ce qu'on peut nommer des forces-tampons, qui sont en même temps destinées à atténuer les effets de la démocratie. Ces forces-tampons, systématiquement développées et cajolées, sont, en premier lieu, le cléricalisme, le militarisme et le chauvinisme, cette caricature du patriotisme, une Trinité réactionnaire qui suffirait à étrangler ou tout au moins à fausser la démocratie et à faire déchoir la nation, si la domination bourgeoise n'était condamnée par sa nature même à faire grandir malgré elle la force la plus sûre et la plus consciente de la démocratie, le prolétariat socialiste.
C'est dire que le prolétariat socialiste aurait manqué au principe de la lutte de classe et, ce qui revient au même, à tous ses intérêts vitaux, s'il n'était pas intervenu dans le conflit déchaîné par l'affaire Dreyfus. Jamais, en effet, la Trinité réactionnaire n'a agi avec plus d'entrain et de vigueur et n'a menacé la démocratie avec plus d'audace.
L'affaire Dreyfus n'était pas, n'est pas seulement une question d'humanité et de droit, elle est aussi et surtout — et c'est là son caractère distinctif à côté de tant d'autres erreurs ou crimes judiciaires — un conflit aigu entre les forces réactionnaires coalisées , et la démocratie, une lutte de classe dans toute l'acception du terme. A moins donc d'admettre que le socialisme n'ait rien à perdre au triomphe de la réaction militariste et cléricale, que le prolétariat ne soit pas intéressé au triomphe de la démocratie, c'est-àdire, à moins de retomber dans les errements de la période sectaire et enfantine du socialisme ou de réduire les aspirations du prolétariat à une question d^estomac, — il n'est guère possible de contester le devoir du parti socicdiste d'intervenir dans les conflits où, comme dans l'affaire Dreyfus, les intérêts de la démocratie sont en jeu.
En prenant parti dans l'affaire Dreyfus, le prolétariat a lutté contre ses propres ennemis. Et son action était d'autant plus nécessaire que les éléments plus ou moins démo-
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cratiques de la bourgeoisie, abstraction faite des intellectuels agissant en dehors des partis bourgeois, ont trop longtemps déserté leur devoir, ont trop longtemps pensé aux cir^ conscriptions, au lieu de penser aux intérêts véritables de la masse égarée.
Ce qui, au point de vue de la tactique, distingue peut-être le plus radicalement le parti socialiste, c'est le souci de ses intérêts durables et permanents^ qui sont ceux de Taffranchissement définitif du prolét€u»iat, tandis que les partis bourgeois de toute sorte vivent au jour le jour, ne regardant qu'aux intérêts momentanés, toujours prêts à sacrifier l'avenir au présent, à trahir leurs principes au prix d'un avantage éphémère. Le parti socialiste, lui, a un droit historique d'aînesse qu'U ne vend, ne saurait jamais vendre pour un plat de lentilles.
Le plat de lentilles, c'étaient, dans l'espèce, des avantages électoraux possibles ou probables dans le cas d'une attitude tout au moins réservée à l'égard des passions réactionnaires qui ont fini par entraîner les masses populaires. Eh bien, le devoir du parti socialiste était tout tracé. Il fallait dédaigner les considérations électorales pour ne penser qu'aux intérêts permanents du prolétariat, les voix électorales ne valant, au point de vue de la lutte prolétarienne d'ensemble, qu'autant qu'elles sont le résultat d'une propagande de principe qui ne transige point avec les courants démagogiques. Cette tactique, adoptée dès le début par quelques-uns, a été, du reste, couronnée de succès, puisque le prolétariat conscient l'a comprise et que même les partis bourgeois sincèrement républicains ont dû, un peu trop tard, il est vrai, se ressaisir.
D'ailleurs, je l'ai déjà indiqué, les conflits et les crises se répètent en France. Dès lors, comment le parti socialiste pourrait-il vivre et grandir s'il s'abstenait de l'action juste an moment où tous les autres partis luttent le plus ardemment, où toutes les passions sont déchaînées, où les masses populaires sont remuées jusque dans leurs profondeurs, où la lutte politique devient l'affaire et le souci de tous les citoyens? Un parti qui fait le mort aux époques troublées commet un suicide.
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Force oblige. Les responsabilités d'un parti croissent avec sa force. Le parti socialiste pouvait, à la rigueur, ne pas intervenir ou se montrer hésitant et tâtonnant pendant le boulangîsme, parce que, à cette époque, il ne comptait presque pas, n^étant encore qu^un mouveTnent de secte. Il ne le pouvait plus pendant TaiTaire Dreyfus, après qu'il fut devenu un mouvement de masses, le point de ralliement de toutes les forces vives du prolétariat et des autres couches démocratiques les plus accessibles aux idées socialistes.
Cest donc, en même temps que' son honneur et son profit, un signe de clairvoyance et une preuve de la force accrue du prolétariat français d'être intervenu — aussi énergiquement et aussi promptement que les circonstances le permettaient — dans le conflit entre la réaction militariste et cléricale et la démocratie, et d'avoir ainsi fait pencher la balance du côté de la démocratie.
En ce qui concerne la portée générale ou internationale de votre première question, il suffit de rappeler que Marx. et Engels, les premiers théoriciens de la lutte de classe du prolétariat, ont recommandé dans le Manifeste du Parti Communiste, il y a déjà plus de cinquante ans, de soutenir les éléments démocratiques delà bourgeoisie en lutte contre les partis réactionnaires. Et cette tactique a été, depuis, observée par les partis socialistes de tous les pays.
Votre deuxième question est infiniment plus complexe.
S'il était possible de donner une réponse générale à une question qui, à mon avis, n'en comporte pas, on devrait rejeter de plana la participation des socialistes à un ministère bourgeois. La raison principale et décisive en est que le pouvoir ministériel représente l'ensemble de l'ordre capi" taliste dont il a la charge et la responsabilité et que le parti prolétarien ne saurait, sans renier le principe de la lutte de classe, assumer cette charge et cette responsabilité-là.
D'une façon générale, ceux des socialistes qui croient à
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une réalisation paeifîqne et pour ainsi dire snbreptice du socialisme peuvent seuls admettre la prise de possession partielle du pouvoir gouvernemental quelle que soit la situation politique. Je n'en suis pas. Je pense, au contraire, que renseignement le plus clair de Thistoire est la résistance aveugle et même féroce des classes dominantes à Tavènement d'un ordre social qui détruirait leurs privilèges. Les classes régnantes n'abdiquent jamais volontairement. Les transformations sociales ne se sont jamais faites à l'amiable. La révolution a été toujours le point final et inévitable de l'évolution.
Si une révolution ou plutôt une série de révolutions était nécessaire pour faire triompher Tordre bourgeois sur le régime féodal, on peut d'autant moins concevoir l'avènement pacifique de l'ordre socialiste. Tandis que, en effet, le régime bourgeois et le régime féodal ne se différencient, dans le domaine économique, que par Isl forme de l'exploitation et de la propriété individuelle des moyens de production, l'ordre socialiste supprime toute exploitation et toute propriété individuelle des moyens de production. Aussi le seigneur féodal pouvait^il s'adapter à la société bourgeoise en se transformant en propriétaire capitaliste, en s'ëmbourgeoisant ; le capitaliste, au contraire, devra tout simplement disparaître en régime socialiste, la socialisation des moyens de production ayant supprimé sa raison d'être économique. Le seigneur féodal pouvait se soumettre, le capitaliste ne pourra que se démettre.
Une autre conséquence de ce qui précède est que l'on ne saurait assimiler les fonctions ministérielles aux autres fonctions executives et, à plus forte raison, aux fonctions législatives. Ce qui en fait la différence, ce n'est pas, à mon avis, leur origine diverse — un ministre socialiste étant aussi bien qu'un maire socialiste le résultat et le signe visible de la force croissante du parti socialiste — mais leur caractère divers sur lequel il n'est pas besoin d'insister davantage, tant cela saute aux yeux.
Dans des conditions normales un ministre socialiste ne pourrait que discréditer son parti en des compromissions fâcheuses avec les nécessités soi-disant gouvernementales,
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expression vague et euphémique pour désigner les exigences de la classe dominante, la sauvegarde des intérêts permanents de la bourgeoisie.
On a bien vu en France même de simples radicaux, ainsi que des cabinets radicaux homogènes, compromettre leur parti, une fois arrivés au pouvoir. Et pourtant les radicaux se placent sur le même terrain économique que les autres partis bourgeois. Il serait aussi superficiel qu'injuste d'imputer ce résultat aux causes purement personnelles, à la lâcheté ou à la bêtise de tous les radicaux qui se sont succédé au pouvoir. Si tous les ministres radicaux ont trahi leur programme, cela prouve qu'il y avait aussi en jeu une cause générale et impersonnelle. C'est la domination économique et politique de la bourgeoisie capitaliste qui a maté les ministres radicaux, qui a fait enterrer ou qui a fait échouer toutes les réformes démocratiques, y compris l'anodin impôt sur le revenu, de récente mémoire. On peut juger par là quelle serait la force de résistance bien autrement formidable opposée par la classe capitaliste, par sa représentation parlementaire et gouvernementale, à des projets de réforme d^un ministre socialiste.
Je sais bien que le parti radical, en tant qn* organisation, n'existe que de nom, tandis que l'organisation du parti socialiste et, par conséquent, sa puissance de contrôle, devient de plus en plus forte et efficace. Mais cela veut dire seulement que le ministre socialiste, en tout moment effectivement responsable envers son parti, serait bientôt obligé de donner sa démission.
En fait, — et la manière dont vous avez posé la question l'indique d'ailleurs assez clairement — • l'entrée d'un socialiste dans un ministère bourgeois n'est guère concevable que dans des circonstances tout à fait exceptionnelles.
Le pouvoir bourgeois doit être bien malade, bien désagrégé pour être obligé de demander l'appui d*un ministre socialiste, c'est-à-dire de partager le [pouvoir avec le parti socialiste. Alors la question change de face. Du moment que le pouvoir bourgeois capitule devant la force socialiste, le parti socialiste peut et même, selon les cas, doit prendre acte de cette capitulation et faire entrer les siens dans le
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gouvernement avec on programme bien défini et adapté à la situation exceptionnelle.
Il serait oisenx de votdoir indiquer devance les traits distinctifs d'une situation exceptionnelle, étant donné qu'une telle situation contient par définition une très grande part d'inconnu et d'imprévu. Cependant, d'une façon générale, il est bien clair qu'il ne saurait s'agir, en somme, que de la défense de la démocratie contre un péril réaction* naire, contre un coup d'État imminent. En dehors de cette hypothèse, la participation des socicdistes au gouvernement bourgeois ne peut devenir nécessaire et, par conséquent, admissible, au point de vue du principe de la lutte de classe.
Certes, le parti socialiste ne doit pas marchander son concours à un gouvernement de défense démocratique, il ne doit pas chercher à se le faire payer par des portefeuilles ministériels. Mais, d'autre part, il ne doit pas non plus avoir l'air de fuir les responsabilités au moment périlleux, sous peine d'encourir des reproches mérités et de voir son prestige diminuer. Et d'ailleurs, la participation des mandataires du parti socialiste au pouvoir ne constituet-elle pas la meilleure garantie d'une défense démocratique efficace ?
Les socialistes de tous les pays n'hésitent pas à marcher la main dans la main avec les partis d'opposition démocratique pendant les élections, bien que, dans la plupart des cas, aucun des intérêts majeurs de la démocratie n'y soit en jeu. Raison de plus pour le parti socialiste de participer au pouvoir gouvernemental lorsqu'il y est appelé par des gouvernants bourgeois à bout d'expédients pour défendre la démocratie en péril.
n -va sans dire, je l'ai déjà indiqué, que c'est toujours au parti socialiste organisé qu'incombera le droit et le devoir d'examiner chacun des cas particuliers et de décider si et à quelles conditions ses mandataires pourront entrer dans un ministère bourgeois. De même il est bien entendu que les ministres socialistes, entrés au pouvoir pour une tâche strictement limitée et avec un programme bien défini, devront ^e retirer aussitôt que la situation sera redevenue
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normale ou qu'ils se seront heurtés, dans Vexécution du programme élaboré par le parti, à la résistance de leurs collègues bourgeois. Des ministres socialistes ne sauraient rester au pouvoir une minute de plus que ne l'exige la stricte nécessité de la situation exceptionnelle. Ayant cessé d'être nécessaires, ou étant devenus impuissants à cause de la résistance de leurs collègues bourgeois, ils n'ont plus qu'à se retirer. Ce n'est pas aux hasards des scrutins par- ' lementaires de mettre fin à l'existence ministérielle des socialistes. C'est au parti lui-même de choisir l'heure de la démission de ses mandataires.
Ainsi non seulement le caractère exceptionnel de la participation des socialistes au pouvoir bourgeois sera nettement marqué, mais aussi et surtout les intérêts propres du parti seront sauvegardés le plus efQcacement. Le peuple alors verra, pour la première fois, un parti sacrifier la jouissance du pouvoir aux principes ou renoncer librement, la tête haute, aux portefeuilles ministériels après avoir achevé une œuvre de salut démocratique. Dans l'un et l'autre cas, le parti socialiste sortira de l'épreuve ministérielle grandi et fortifié.
Salutations socialistes.
Boris Kritghbwski
JÉRÔME ET Jean Tharâud
A notre Maître Villier9 de Vlsle-Adam
la lumière
Qui perd les y«ix perd la beauté de rUnÎTeps et reste semblable à un homme qui serait enfermé vivant dans un sépulcre où il y aurait mouvement et vie.
LE MAGICIEN
Reims fit asseoir Zachée pendant qu'on emplissait sa besace.
Le vieux s'informa de Clément :
— Il n'est pas là ?
Reiras lui exprima son inquiétude :
— Zachée, cet enfant devient un païen, Majorel lui a inspiré l'orgueil de sa raison : il ne croit plus au miracle ! Dieu l'avait fait aveugle, il avait fermé sur lui les portes de la nature, — Majorel les a repoussées et il a montré à Clément toutes les délices de la vie.
— Gomme Satan sur la montagne montra à Jésus les royaumes de la Terre.
— Nous lui demandions d'attendre la réalisation d'une Promesse. \
— Et quelle Promesse !
' — Il a voulu jouir tout de suite. Il s'est laissé tenter par des sons, par des contacts — par des parfums.
— Depuis dix-neuf siècles, ses ancêtres vivent
LE MAGIGIfiN
dans la foi — lui, s'est révolté contre la volonté du Christ.
— Peut-être un jour abandonnera-t-il notre amitié, comme il a abandonné nos croyances.
Zachée partit quand sa besace fut pleine, irrité que tous les êtres n'eussent pas dans leur mémoire la même vision que lui : Jésus sur une ânesse dans les rues de Jérusalem.
Reims entendit au loin sa clarinette.
la lumière
n avait neigé. La mer descendante laissait entre elle et la dune une marg^ humide et de sable dur. Majorel et Clément suivaient cette route.
— Maître, comment est la nuit ?
— Elle est sereine comme tes yeux. Des nuages passent sur la lune si légers qu'ils se fondent dans sa clarté. Le ciel est profond et les étoiles semblent lointaines, lointaines comme les mages de FOrient.
— Et Fhorizon, devant nous ?
— Une forêt.
— A notre droite, c'est la mer ?
— La mer — à l'endroit où elle se confond avec le ciel, une trace lumineuse.
— Assez, maître, assez : je ne puis pas vous comprendre. Vos paroles irritent ma douleur. Je suis aveugle — aveugle — aveugle. -^ Puis-je trouver ma joie dans la contemplation de la nature ?
— J'aurai des mots éclatants comme des plumes d'oiseaux des lies, assoupis comme des cieux d'automne, onduleux comme des lignes. Je trouverai pour tous les spectacles des phrases évocatrices. Si tu m'écoutes, tu multiplieras ta vie. Tes sens deviendront plus subtils ->^ tu seras un marcheur infatigable — un musicien prestigieux. Tu distingueras dans une meule de foins l'odeur confondue des trèfles et des luzernes. Tu comprendras les paysages sans les voir.
LE MAGICIEN
Quand Persée partit à la conquête d'Andromède, il trouva trois vieilles femmes sur sa route. Seules, elles savaient le chemin qui menait à la captive. Elles refusèrent au héros Fœil unique qu'elles possédaient et qu'elles clochaient la nuit dans le creux d'un rocher. Mais Persée trouva Fœil et le vola. Il ne le leur rendit qu'en échange de leur seci^et. Les Grées lui firent promettre qu'à son retour il reviendrait dans leur pays et qu'il se soumettrait à une épreuve. Persée revint avec Andromède. Les vieilles lui demandèrent ses yeux. Le héros aveugle continua de courir la Grèce, ivre de sa force et de sa joie. — Il tua des hydres — il se battit contre des géants — il coupa la tête de la Gorgone.
— Le fils d'un roi très puissant et très riche — et lui-même d'une beauté parfaite, s'aperçut un jour que le monde lui cachait Dieu. — Il creva lui-même ses yeux. Après une vie de misère, quand il jugea son visage assez flétri dt méconnaissable, il revint chez le roi son père, qui le reçut comme un mendiant. On lui fit un lit sous l'escalier et il y passa la fin de sa vie. Au moment de sa mort, sa tête s'auréola et son visage retrouva la beauté de sa jeunesse.
— C'est l'abbé qui t'a conté ces histoires. — Mon héros vaut mieux que le tien — la vie intérieure tue
la lumière
le simple bonheur de vivre. — Clémeut — Clément — Tamitié se rompt entre les êtres qui n'ont ni les mêmes sentiments ni les mêmes pensées. Je redoute de ne plus t'aimer. ,
— Vous ne pourriez pas ne plus m'aimer.
Ils marchèrent muets si longtemps qu'ils firent le tour de la baie et qu'ils arrivèrent près de la Cale, un petit village de pêcheurs abrité par l'avancée d'un promontoire de granit.
Majorel frappa à la porte de Braine, le matelot qui prenait soin de sa barque. Le vieux dormait. Le bruit de la porte l'éveiUa. U reconnut Majorel à la* lumière de la lune. Quand il fiit dehors il prit le vent, regarda le ciel et déclara qu'il était imprudent de mettre à la voile, qu'un gros temps se préparait, et que, si « Monsieur » voulait, on remettrait la promenade à une autre nuit.
— Braine, tu es fou — ou tu as peur. Braine ne dit rien, sauta dans le bateau, planta le mât et ils partirent. La barque taillée en course attaqua les vagues de front. Sa vitesse était celle d'un cheval au galop. Enlevée par les grandes lames elle glissait avec souplesse sur leur dos. Braine tenait d'une main le gouvernail, de l'autre le bout de l'écoute plusieurs fois enroulée autour d'une amarre d'acier.
Clément était à l'avant. L'embrun ruisselait sur
LE MAGIGIBN
sa casaque goudronnée. Abrité par le m&t et penché sur le nez du bateau, il tendait la tête au vent. Sa respiration était coupée et ses yeux pleuraient. Ses lèvres étaient brûlées par le sel. Son oreille appliquée contre le bordage percevait les voix rageuses de l'eau contre la quille. 11 avait le sentiment de la vie risquée inutilement pour la joie d'un bel efifort — de l'immensité confuse de la mer — de la résistance des planches jointes — et surtout de la puissance du vent, qu'il ne voyait pas, mais que les autres non plus, ni Majorel, ni Braine ne pouvaient voir — qu^aucun vivant n'avait jamais vu, ne verraitjamais.
Couché au fond du bateau Majorel parla de la vie universelle :
— Pense aux fleuves qui roulent depuis des siècles sans que leur source soit tarie — aux cimes des Himalayas — aux profondeurs des Kouriles — à la force mystérieuse des pôles — aux continents disparus sous la mer — à la procession lente des glaciers — aux troupeaux des avalanches accourus à l'appel d'un invisible berger.
Mais le souvenir de ces paroles — l'amitié se rompt entre des êtres qui n'ont pas lés mêmes pensées — abolit la joie de Clément.
la lumière
L*étoiiiiement triste qu'il avait eu dans son enfance à sentir Reims et Majorel ennemis s'expliquait. Il se demanda avec tristesse :
— Si ces deux êtres sont devenus ennemis pour des idées, de qui suis-je l'ennemi ?
Us forent dérivés par le mauvais temps et les courants très loin de la côte. Quand une accalmie arriva Braine et Majorel se mirent à la rame. Vers le matin ils aperçurent des falaises.
Reims attendait au sémaphore.
— Vous tentez Dieu.
Debout dans le bateau Majorel lui tendit Clément à bout de bras.
Us revinrent ensemble. Avant de frapper à la porte de Majorel, le prêtre embrassa l'aveugle — Clément devina au frémissement de ses lèvres qu'il était triste à pleurer.
LE MAGICIEN
— Vous ne m'aimez donc plus que vous me cachez une inquiétude.
— C'est parce que je t'aime que mon cœur est en peine. Je sens mourir en toi des choses que j'aurais voulues étemelles.
— Je ne sais ce qui meurt en moi, mais je vous garde tout mon cœur.
• — Ah! je ne doute pas de ton cœur.
L'abbé Reims se tut. Il aurait voulu parler de sa foi. Mais il hésitait; car il redoutait de n'être pas compris. Il se décida enfin :
— Pourquoi n'aimes-tu plus que la beauté? Pourquoi t'es-tu éloigné de Dieu? Ma foi te semblerait désirable si elle était morte depuis mille ans. Aimerais-tu les dieux païens si tu les savais vivants quelque part? Tu crois aimer la vie et tu n'aimes que la mort. Majorel n'a vu dans le monde que des musiques, des tableaux, des statues, des paysages : la réalité vivante de son âme et des âmes voisines lui a toujours été inconnue. Il n'a jamais eu de remords et n'a jamais voulu avoir de pitié. C'est lui le véritable, le seul aveugle. Clément, je t'en prie, ne sois pas cet aveugle.
— Je ne puis croire aux promesses divines.
— Le Christianisme est une vie. Si tes pensées et 'tes actes sont chrétiens ton Espérance deviendra
chrétienne.
'^yr^'
la lumière
Clément regardait l'abbé avec ses yeux morts. Il n'était pas convaincu et il nef trouvait rien à répondre.
L'abbé fit sur le front de l'enfant le signe de la croix avec son pouce — en disant avec tristesse :
— Seigneur! Pourquoi mes paroles sont-elles vaines?
LE MAGICIEN
Un jour, Majorel dit à Clément :
'— Quittons cette ville. Je veux Remmener dans un pays où il reste des vestiges merveilleux de la beauté passée.
L*abbé s'opposa à ce voyage.
•^ Cet enfant n'est pas le vôtre — sa mère me Ta confié comme à vous.
— Clément est aveugle, mais il a des oreilles pour entendre, des jambes pour marcher — une poitrine solide pour respirer Tair des grandes étendues — une intelligence pour penser. La vie et le rêve ouvrent leurs doubles routes devant lui : elles traversent des champs fleuris par toutes les passions des hommes. Il se penchera pour couper les tiges des lys et cueillir les roses du désir.
Reims l'interrompit.
— Éveiller des tentations dans une âme d'enfant est le plus irrémissible des péchés.
— Je ne sais pas ce que vous nommez le péché.
Clément écoutait tristement cette dispute.
Majorel força son silence.
— n faut choisir entre les pensées de l'abbé et les miennes.
— Vous êtes impitoyable et jaloux. Comment choisirais-je entre vos deux amitiés? Puis-je partager mon cœur? Comment choisirais-je entre vos
la lumière
pensées? Elles forment en moi une confuse harmonie. Quand je les isole, les vôtres me tentent et m'effraient — celles de l'abbé me rassurent — elles sont d'accord avec mes plus lointains souvenirs.
Majorel s'imagina que Clément cherchait des détours :
— Va, ne crois pas me tromper — je vois maintenant à qui ton esprit et ton cœur sont liés. Demeure avec l'abbé — qu'il déforme ton cerveau à sa guise. Je ne le gênerai plus. J'aurais souhaité seulement que tu refusasses plus franchement de me suivre. |
Il sortit.
Clément entendit ses pas sur le trottoir.
— Mais je ne suis pas un hypocrite.
Par Ija fenêtre ouverte Majorel entendit ces paroles. Il répliqua ;
— Si tu ne l'es pas, prends bien garde de ne pas le devenir.
Reims:
— Excuse un homme que la passion emporte.
J'avais peur que tu ne m'abandonnes.. Je te croyais très loin de moi.
— Et c'est vrai : Je suis très loin de vous.
— Dans ma maison tu redeviendras chrétien.
— Je vais le suivre.
— Alors, pourquoi l'as-tu laissé partir?
LE MAGICIEN
— Vous êtes fort sur mon cœur. Lui est fort sur mon cœur et sur mon esprit.
-*- Tu as eu pitié de moi une minute, et maintenant...
— Une vaine pitié. Adieu.
Majorel :
— Je t'attendais.
la lumière
Clément garda tout le jour sa tête à la portière du wagon. Les gouttelettes fines d'une pluie tenace brûlaient son visage. Il reconnaissait les rivières aux stridences des ponts de fei\« à Vécoulement grave des écluses, les tranchées au déchirement de Tair, les tunnels au vacarme assourdi, aux bouffées de fumées humides, les plaines à la régularité du vent.
La tombée du soir fut glorifiée par une harmonie d'eaux courantes.
— Où sommes-nous ?
— Dans la montagne. Le train suit le fond d'une vallée étroite. Tu entends le torrent au-dessous de nous? Sur l'autre rive, des usines se suivent serrées les unes contre les autres.
— Arrêtées sans doute? On n'entend pas le bruit des machines?
— En plein travail. L'industrie moderne des hommes ne trouble pas le silence des monts.
Le froid devint très vif. Ils ne perçurent plus de ruissellements épars.
— La montagne s'élève à plus de mille mètres dans la nuit. La neige qui la couvre est encore dure. Et c'est pour cela que les eaux se sont tues.
LE MAGtClIEK
Clément, accablé par la fatigue du voyage, dormait encore. Majorel l'éveilla en ouvrant les fenêtres de sa chambre. Le bruit des vagues méditerranéennes entra joyeusement.
— Écoute la mer qui bat la côte. La mer de Circé, la mer des Sirènes, la mer de Glaucus, la plus légendaire de toutes les mers — la mer de Didon, la mer d'Alcibiade, la mer d'Hamilcar, la mer des Aventures, la mer de Tyr, la mer d'Athènes, la mer des Baals et d'Astarté, la mer de Minerve, d'Apollon et de Vénus, la plus religieuse des mers. Sur ses eaux cérulées sont parties jadis des barques lamées d'or avec des voiles de pourpre et des équipages de Dieux. Les unes après les autres elles se sont évanouies et personne ne sait dans quelles mystérieuses Thulés ont abordé les matelots divins. Seule, une barque est encore visible, celle qui a levé l'ancre la dernière. Des vierges et des enfants^ chantent à la proue. Des chevaliers veillent sur un calice, l'épée et la lance au poing. Combien de temps encore les gens de cette terre verront-ils fuir à l'horizon les voiles noires de la galère chrétienne?
Clément n'écoutait plus Majorel — il murmura :
— La mer d'Ulysse et de saint Paul !
— Nous irons vers ces collines qui sont au nord. Les pluies qui les ravinent leur ont sculpté des
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crêtes singulières : il y en a qui ont la forme de doigts — d'autres ressemblent à des couronnes — à des mamelles — à des tours — à des croissants. La plus lointaine est pareille à un casque avec un cimier de chênes.
Ils descendirent sur la plage.
Ces philosophes dlonie eurent une confiance sublime dans la Raison. — Ils ne crurent pas au miracle, mais aux forces naturelles, et leurs conceptions du monde furent intelligemmentenfantines. Nous ne connaissons presque rien de l'histoire de ces vieux Sages : nous savons seulement qu'ils allèrent à la découverte de la mystérieuse nature.
Thaïes, ébloui par l'étendue de la mer, s'imagina que l'eau était le principe des choses. — Anaximandre crut à l'évolution d'une matière informe. Anaximène composait les êtres avec les soufSes de l'air. — Et, loin de l'Ionie, à l'autre extrémité de l'Univers grec, près de Tarente, Pythagore enseigna à ses disciples que les phénomènes étaient réglés par des lois immuables.
— Pythagore ! le plus singulier de ces Sages, en vérité : ne croyait-îl pas que le Nombre était la réalité suprême de l'Univers — l^bil juste — 3 fat sacré — l'octave fut l'accord parfait.
— Les astres, en tournant, donnaient une note.
LE MAGICIEN
Mais si personne n'entend Tharmonie des Sphères, c'estjque leur musiqne est continue.
— Ce fut lui qui créa, sous une discipline austère, ce collège de savants qu'une brutalité ignorante dispersa.
— Socrate vint détourner les philosophes de Tétude des phénomènes naturels pour les intéresser à de misérables cas de conscience. — Il fut l'initiateur imbécile au scrupule...
Ils s'entretinrent souvent ainsi d'hommes oubliés : émus d'entendre encore résonner à leurs oreilles l'écho de paroles prononcées il y avait si longtemps.
ta lumière
Après avoir monté tout un jour, Us arrivèrent, le soir, au faite de FApennin, à ce point de la route d'où Ton voit la Toscane. Les prés de FAmo étaient divisés par le signet du fleuve. Florence était posée, au milieu, comme un cachet. Majorel voyait Fiesole, plus bas Saint-Dominique, le couvent de FAngelico, la villa Alberti où les conteurs et les conteuses de Boccace se réfugièrent, quand la peste ravageait la ville. A droite, le ravin du Mugione, et Prato. A Fest, enveloppée par des brume^, la Verna, d'où Fon voit les deux mers. En face la colline de San Miniato, le David de Michel-Ange, les murs de la Chartreuse d'Emma.
— Maître que regardez-vous?
— La route qui descend parmi des orangers, des myrtes, des pins, des treilles, des cyprès, des platanes.
— D'où nous sommes, vous ne pouvez pas voir Florence?
— Cela est impossible.
Ds suivirent la crête des monts et ne traversèrent pas la ville des musées. Majorel voulait éviter à Faveugle des regrets.
Clément bénissait la délicatesse de son guide. Il jouissait de la souplesse de son corps, des marches matinales, des siestes les après-midi, des arrivées à Fétape quand la nuit tombe, du bon vin qu'ils
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buvaient dans les auberges, des mots sonores dits par les gens qu'ils croisaient sur les routes. Souvent il s'arrêtait pour entendre, dans les bourgs, des paysans musiciens.
Dans la solitude des cloîtres il suivit avec ses doigts, sur des pierres tombales, mainte effigie en relief de déftints abbés ou bien il enveloppa de ses mains, sur tel mur d'une église ignorée, le visage d'une vierge ou d'un saint; ou bien il découvrit dans les herbes d'un théâtre antique, un tronc de colonne, un cippe abattu, la tête d'une déesse mutilée, le torse, les bras, les jambes éparses d'un athlète.
Cette beauté qu'il comprenait par la caresse, le faisait rêver des mystères, des couleurs et des lignes.
Dans la chapelle d'un couvent des Gamaldules, il voulut deviner l'énigme d'une fresque de Giotto. Sur les murs était représentée cette légende si populaire du Moyen- Age : Un roi, une reine suivis de toute leur cour, arrivaient à cheval sur une place où des échevins faisaient pendre un homme. Le roi et la reine intercédèrent pour le misérable.
Les Échevins répondirent brutalement :
— Cet homme a mérité d'être pendu ; il sera pendu à moins 'que vous ne rachetiez sa vie pour cent ducats.
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la lumière
Le roi et la reine fouillèrent dans leurs escarcelles, ils n'avaient que soixante-treize ducats. La cour donna l'argent qu'elle avait : il manqua trois ducats à la somme réclamée par les juges. Ils dirent :
— Cet homme sera pendu.
Et Ton était en train de le hisser par les aisselles quand un page* s'écria :
— Fouillez cet homme ; il a peut-être l'argent sur hii.
On le fouilla il avait juste dans la poche les trois ducats.
Le soleil avait disparu derrière une bande de cyprès : Majorel poussa la porte de la chapelle. U vit l'aveugle qui passait délicatement ses paumes et le bout de ses doigts sur le mur.
Clément sentit, derrière lui, une présence. Il demeura immobile.
— Maître, est-ce vous ?
— C'est moi.
Clément se jeta dans les bras de Majorel et lui dit avec des pleurs de rage :
— Les peintres seront donc toujours, pour moi, des artistes impénétrables !
— Console-toi. Je sais au moins une infortune plus grande que la tienne.
Majorel emmena Clément dans une salle du
LE MAGICIEN
monastère; il s'assit devant nn vieil harmonium, essaya les notes et se mit à jouer. — Des notes basses tenues très longtemps exprimaient une douleur sûre d'elle-même, si profonde, qu'elle dédaignait le désespoir. Des notes éclatantes se perdirent dans l'onde des sonorités noires qui poussaient vers des grèves tragiques leurs flots de plus en plus assourdis : insensiblement la marée d'amertume se retirait; des rayons, par les nuages déchirés, faisaient luire des sables. Une immense baie, où scintillaient des écailles, des coquillages, des varechs, apparaissait glacée d'argent et miroitante sous le soleil.
Clément écoutait l'âme abandonnée à la musique, sa tristesse muée en sérénité, sa sérénité en joie.
Debout près de Majorel, les mains sur ses épaules, il ramena sa tête contre la sienne.
— Maître vous ne m'aviez jamais joué cette symphonie. Gomme elle est belle !
— Et son histoire est aussi belle. Écoute-la. Beethoven était devenu complètement sourd,
sourd à ne pas entendre un camion qui passe sur des pavés, un grondement de tonnerre, un cri de cochon qu'on égorge, sourd comme tu es aveugle. Il eut un soir le désir de conduire lui-même l'orchestre de Pidelio. Dès les premières mesures
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la lumière
Torchestre ne fnt en [accord ni avec les paroles, ni avec les gestes des acteurs. Le public trépignait. Beethoven lui ne voyait, n*entendait rien. Et personne n'osait lui faire comprendre qu'il était fou de vouloir diriger son œuvre : Enfin son meilleur ami l'avertit.
Beethoven quitta la salle sans chapeau, sans manteau. D revint chez lui, se jeta sur son lit mordant ses draps, et hurlant.
Quand la violence de sa passion fut tombée, il commença le début redoutable que tu as entendu, et que lui n'entendait pas, qu'il n'a jamais entendu. A mesure qu'il créait la paix lui était revenue et la joie.
— Tu as entendu, à la fin, ce triomphe de bonhem\
— Vous avez raison, maître, il est vain de se plaindre. Mais Beethoven imaginait les sons : il se souvenait ! Moi je n'ai la mémoire dé nulle couleur. Et puis, il avait du génie...
LE MAGICIEN
Reims hésitait : Zachée Taccusait de lâcheté : Ne préviendrez-vous pas sa mère?
— J'ai peur de perdre son amitié. Clément lui écrivait : Réjouissez-vous, si vous m'aimez. Je suis pareil à un homme qui sortirait d'un sépulcre où on l'aurait enfermé vivant. Je n'avais jamais entendu un son, senti une fleur, tâté une forme heureuse. — Tous mes sens s'ouvrent à la vie : il me semble que je vois.
Zachée : Vous voyez bien. La nature l'enveloppe de ses maléfices. Reims écrivit à madame Saint- Adjutory : « Revenez vite. La foi de Clément chancelle comme une église où l'on ne dit plus la messe depuis des siècles. y>
Majorel et Clément durent revenir.
— Clément, ta mère arrive ce soir par le paquebot des Indes.
la lumière
Majorel et Clément rencontrèrent l'abbé sur le quai.
— Pourquoi m'avez-vous trahi?
— Je n'ai pas voulu que tu t'endurcisses dang le péché.
— Vous savez si j'aime cette terre? Par votre faute il faudra que je parte loin d'elle. Une lumière éclatante blessera mes yeux, une nature violente écrasera ma faiblesse, des spectacles que je sentirai prodigieux m'inspireront de continuels regrets de n'avoir pas d'yeux pour les voir. Vous savez si au fond de moi je vous aime et vous me chassez loin de vous. Majorel m'aidait à comprendre le monde des formes, des couleurs et des sons. Que deviendrai-je quand je n'aurai plus personne pour m'interpréter l'invisible Beauté ?
Le transatlantique, fîima à l'horizon. Les trois hommes cessèrent de parler et regardèrent s'avancer le bateau. Dans la foule des passagers Reims et Majorel distinguèrent à l'avant une fenune longue et sèche qui tenait obstinément sa lorgnette braquée sur eux.
— Clément, ta mère te regarde.
Dans la mémoire de l'aveugle surgit le lointain souvenir du départ de sa famille et son désespoir quand il avait envoyé son baiser d'adieu aux émi-
LE MAGICIEN
grants. Aurait-il pu penser alors que le retour de sa ihère lui serait si indififérent, si hostile? Il essaya de s'entraîner à la tendresse, en rappelant des histoires de son enfance. — Une chute dans une cour pleine 'de lapins et de poules, la soirée sinistre où son père et sa mère avaient décidé Fexil. Il répéta plusieurs fois en lui-même :
— Ta mère, ta mère arrive. — Tu vas entendre ta mère — ta mère que tu n'as pas entendue depuis quinze ans. Dans quelques minutes tu embrasseras ta mère. Songes-y bien — ta mère — ta mère.
Ses yeux demeurèrent secs. Il ne sentit pas s'accélérer les battements de son cœur.
La barque du pilote avait abordé le navire qui avançait très lentement. Clément entendit arrimer une passerelle et dans la foule des voyageurs qui descendaient, il sentit autour de son cou la forte étreinte de deux bras. Des larmes jaiUies d'une source profonde sortireiit de ses yeux. Il rendit à sa mère tous ses baisers.
— Montre tes yeux. Ils sont toujours beaux. Si tu savais comme j'ai désiré les revoir, souvent ils me sont apparus dans leur sérénité vraie, mais parfois ils m'ont regardée avec mélancolie, et il y a des jours où ils m'ont regardée avec haine. M'as-tu souvent reproché, en toi-même, de t'avoir abandonné?
la lumière
— Mère, n'évoquez pas les anciens souvenirs.
— Évoquons-les, au contraire, pour relier par eux le présent et le passé. Il n'y a qu'un instant, dans le bateau, tu aurais pleuré si tu avais connu ma détresse. J'avais peur de ne retrouver en toi qu'un étranger. Je ne pouvais chasser cette pensée qui battait mon esprit, régulière et irrésistible comme les coups de la marée, et qui devenait plus douloureuse à chaque tour de l'hélice. Comprends-tu, Clément? Si tu n'avais pas pleuré en m'embrassant ! si tu m'avais ménagé tes baisers.
— Mère, vous êtes rassurée maintenant.
— Si rassurée qu'il me semble que nous n'avons jamais été séparés. Tu es l'enfant que j'ai laissé, mon véritable enfant, n'est-ce pas l'abbé?
Reims répondit après une seconde d'hésitation :
— Oui madame.
— N'est-ce pas Majorel ?
Majorel ne répondit pas.
Clément s'écria :
— Pourquoi mentir ! Vous l'abbé par des paroles et vous maître par du silence ! Vous savez bien l'un et l'autre que je ne suis plus chrétien.
— L'abbé me l'avait écrit; mais je ne pouvais, je ne puis pas le penser. Tu es mon fils!
Des cloches sonnèrent au loin.
— Écoute soûner les cloches qui t'ont baptisé.
LE MAGICIEN
— Les cloches qui m'ont bercé ne sonnent plus pour moi.
— Elles sonneront de nouveau pour toi quelque jour. Tu feras avec ton père, avec tes frères, avec moi les prières du matin et du soir. Laissez-nous tous les deux, vous, qui n'avez pas su défendre Tâme que je vous avais confiée, et vous, qui me l'avez volée. Vous m'avez trompée tous les deux.
— Mère, ne soyez pas injuste pour ces deux hommes. Ils m'aiment de tout leur cœur. Ils m'ont peutêtre trop aimé.
Reims et Majorel s'éloignèrent ensemble, et pour la première fois depuis le temps lointain où ils vivaient à l'Université, ils se sentirent l'un pour Tautre des sentiments fraternels.
la lumière
Il ouvrait les yeux pour essayer de voir par miracle ses maîtres, mais il ne voy^ait rien. Il percevait seulement les bruits de la terre qui allaient diminuant. Des hommes de peine déchs^*geaient du charbon. Il n'entendait plus les coups de pelle, ni le grincement de la chaîne sur la poulie de la grue. Il distinguait encore Féboulement de la benne déclanchée et le ruissellement des masses sur la pyramide. Et voici que cela même devint imperceptible ; alors, dans le silence, montèrent les sons aigres d'une clarinette, la clarinette de Zachée, qui envoyait du môle le définitif adieu. La clarinette creusée dans une branche de buis avait la sonorité de l'airain.
— Mère, crie à Zachée de se taire, il éveille dans mon cœur trop de souvenirs et trop d'oublis.
— Zachée est déjà trop loin de nous, ma voix n'irait pas jusqu'à lui. Et il ne peut pas voirie geste de mon bras.
Les trilles de la clarinette se perdirent peu à peu dans les sillements des goélands et des mouettes tourbillonnantes autour du bateau.
— Voit-on encore la terre?
— On la voit toujours.
Le soleil se coucha que la terre n'était pas encore disparue.
LE MAGICIEN
— Je n'aurais jamais cru que la terre fttt si longue à disparaître.
— Elle est tout à fait disparue maintenant, — descendons dans les cabines — il se fait tard.
— La nuit doit être pleine d'étoiles ?
Le Gérant : Gharlbs Péguy
Ce cahier a été composé par des ouvriers syndiques Suresnes. — Imprimerie G.-A. Richard A Compagnie, 9, rue du Pont -^ 2332
en 8* abonnant,'
en abonnant leurs amis et' toutes personnes à qui ces cahiers conviendraient;
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Toutes les fois que nos ^deux correspondants le désirent et nous y autorisent, nous les mettons en communication, c'est-à-dire que nous donnons à chacun des deux le nom, et l'adresse de la personne — qui reçoit r abonnement payé, — qui paye l'abonnement reçu.
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Administration et rédaction le lundi et le jeudi, de I heure à /f heures et demie. Adresser toute la correspondance à M, Charles Péguy, ig, rue des Fossés- Saint- Jacques, Paris.
Nous publions vraiment noire état de situation : nous avons tiré le septième cahier à 800 exemplaires; outre i8g exemplaires d'abonnements annuels gratuits et 2 g exemplaires d^ abonnements annuels gratuits payés d'ailleurs,
nous Façons envoyé à 146 abonnés ferme,
— à 21 y abonnés éventuels;
et nous avons fait 5 1 services, dont 6 aux imprimeurs.
Nous publions le ^o de chaque mois Vétat de notre situation financière à la fin du mois précédent:
Au 28 f écrier les souscriptions mensuelles régulières, les souscriptions extraordinaires, les abonnements fermes et les abonnements gratuits payés d'ailleurs nous avaient donné 2,104 fr» Qo
A la même date le premier établissement et rétablissement des quatre premiers cahiers nous avaient coûté . . . 3* 2g g fr, yo
Nous avions donc au 28 février un déficit de i.ig/f fr, 80
Du i^^ au 3i mars, les souscriptions et les abonnements nous ont donné 6yo fr, 65
L'établissement des cinquième et sixième cahiers nous a coûté gg2 fr, /fo
Nos recettes ont donc monté à environ 6 y °}o de nos dépenses.
Nous avons donc eu en m,ars un
déficit de. . . 32i fr. y5
égal à environ 33 ""In de nos dépenses.
Au 3i mars les souscriptions et les abonnements nous avaient donc donné 2,yy5 fr, 55
A la même date le premier établissement et rétablissement des six premiers cahiers nous avaient coûté. . . z^.apa /r. 10
Nos recettes montaient donc à environ 64 Vo de nos dépenses.
Nous avions donc à cette date un
déficit de i.5i6 fr, 55
égal à environ 36 7o de nos dépenses,
A la même date vingt-huit étudiants et anciens étudiants avaient décidé d attribuer aux cahiers les sommes qu'ils avaient contribuées depuis le /<"" m.ai i8gy et dont ils avaient constitué un fonds commun pour V action moralement socialiste. Ces sommes allaient à 2,440 fr*.
Cette souscription portera dans nos comptes le nom de souscription rétrospective. Nous attirons V attention de nos souscripteurs ordinaires sur ce quelle a forcément d^ anormal et qui ne se représentera plus.
Au Si mars nos recettes normales montaient à ^'77'^ fr- ^^
Cette souscription rétrospective anormale y ayant ajouté i2.^4^o /ra/ics
Au 3i mars nos recettes p^énérales mo/ttaient à 5.21 5 fr. 55
A la même date nos dépenses normales montant à 4-^9^ f^- ^^^
Nous avions un excédent général de. f^23 fr. /fô
Nous continuerons dans le prochain cahier à publier le second roman de Jérôme et Jean Tharaud : la lumière: nous en publierons toute la troisième et la quatrième partie : Timor et les ténèbres.
Demander à la Société nouvelle de librairie et d'édition, ly.rue Cujas^ Paris, le premier roman de Jérôme et Jean Tharaud : le (Jollineur débile, un beau volume in-i8 Jésus de i iG pages, pour un franc.
Aussitôt que nous aurons fini de publier la lumière, nous en ferons un tirage à part très restreint, en un beau volume in-iS Jésus à peu près de même épaisseur, pour un franc. Nous prions ceux de nos correspondants qui voudraient nous racheter de vouloir bien nous en avertir. Ajouter o fr. 5o pour les frais d'envoi en province et à rextérieftr.
Demander à la SoMété nouvelle de librairie et d'édition, de Marcel et Pierre Baudouin, Jeanne d'Arc, drame en trois pièces, un volume lourd grand in-octavo de j7.7i2 pages très peu denses, pour di.\ francs.
Désormais la date portée en haut à droite à la première' page de cette couverture indiquera ]dutôt la situation du cahier dans la série que la [date même de sa publication. Dès lors, pour éviter tout malentendu^ nous indiquerons, sur la couverture, la date oit nous avons donné le bon à tirer.
Nous avons dort né le bon à tirer de ce huitième cahier, pour r intérieur le mardi 2^ avril, et pour la couverture le samedi 5 mai.
Le neuvième cahier passera dans quelques Jours.
Neuvième cahier du 5 mai 1900
Cahier?
de la Quinzaine