I8C0UBS DU CITOYEN VAILLANT
Citoyennes et Citoyens,
Les organisateurs de cette réunion m'ont offert, et j'ai accepté volontiers, cette présidence comme un signe de l'alliance qui réunit dès maintenant dans une action commune le Parti Ouvrier Français et le Parti Socialiste Révolutionnaire. #
Cette union n'est pas un fait accidentel, elle s'est produite déjà plus d'une fois, mais j'espère que, cette fois-ci, elle sera définitive et produira tous ses effets.
Déjà, il y a une douzaine d'années, nous avons assisté à des événements semblables à ceux qui se sont produits dans ces derniers temps ; nous avons vu un gouvernement opportuniste reniant ses promesses, déchirant ses programmes, lasser tellement le pays que le césarisme avait cru le moulent venu pour l'attaquer et le remplacer. Alors, certains socialistes se sont laissé entraîner, les uns d'un côté, les autres de l'autre (i); nous avons, les uns et les autres (3), combattu de toutes nos forces sur le terrain socialiste exclusivement, portant fièren^ent le drapeau socialiste et ne voulant l'incliner devant aucun des partis bourgeois (3). C'est alors que nous nous sommes rencontrés. Parti Ouvrier Français et Parti Socialiste Révolution-
Ci) M. Vaillant veut dire sans doute : les uns avec Boulanger, les autres avec la République.
(2) M. Vaillant veut dire sans doute : ceux qui étaient avec Boulanger et ceux qui étaient avec la République.
(3) M. Vaillant nomme sans doute ainsi le parti boulangiste et l'alliance antiboulangiste.
LE SOCIALISME ET LES INTELLECTUELS
naire, et nous avons déclaré dans uyi manifeste qu'il fallait rester fidèles au sociaiisme pour le faire triompher.
Eh bien, citoyens, douze ans après, les mêmes circonstances se sont produites, et nous retroi^vons le Parti Ouvrier Français, prenant avec lui le drapeau socialiste en mains, ne voulant nous mêler à aucun des partis bourgeois, et prétendant affirmer qu'il faut rester fidèles aux principes de la Révolution, si nous voulons que cette Révolution triomphe, que la classe ouvrière s'émancipe.
C'est dans ces conditions que nous nous sommes rencontrés de nouveau et, de même que douze ans auparavant nous avions fait un manifeste dans lequel nous déclarions qu'il fallait que le parti socialiste restât le parti de la Révolution, de même par un nouveau manifeste nous déclarions que nous ne pouvions accepter aucune déviation qui nous ferait changer cette ligne par des actes ou des paroles ; que nous resterions fidèles à Fidée de la Révolution, à l'idée de l'émancipation de la classe ouvrière, combattant d'après les principes de la lutte de classe. Et, par ce manifeste, nous signions de nouveau un pacte d'alliance. ^
Il ne faut pas, citoyens, que ce ne soit qu'un manifeste qui a éveillé la conscience publique, qui a produit certaines récriminations qui s'en vont diminuant de jour en jour, et nous pouvons espérer que,^e même qu'après la crise boulangiste nous avons vu tous les socialistes nous rejoindre et combattre avec nous, de même bientôt il n'y aura plus de socialistes dissidents; tous seront rentrés, on peut le dire, dans le giron de la révolution, qui doit comprendre tous les socialistes, même ceux qui croient qu'on peut s'en séparer pour une action momentanée dans certaines conditions historiques. Je le dis, il y a espoir que nous resterons unis : pour cette grande lutte qui continue tous les jours, qui n*est plus une lutte intestine, puisque de plus en plus Fimion se fait dans le Parti Socialiste; mais nous avons conscience les uns et les autres, Parti Ouvrier Français et Parti Socialiste Révolutionnaire, que si cette union se produit c'est parce qu'il y a la Révolution, l'idée de la Révolution dans le cœur et dans le cerveau de tous ; nous croyons que l'union est le produit de cette force, que l'unité,
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élaborée par cette ihême force, finira par se fonder; mais elle ne peut se fonder d'une façon utile au développement du parti socialiste qu'à la condition que dans cette préparation de l'unité nous donnions au Parti Socialiste la méthode, la direction et les principes de tactique qui ont fait la force du Parti Socialiste jusqu'ici, et qui la feront plus encore avec l'Unité réalisée dans un Parti ayant la Révolution pour guide et pour but.
Voilà, citoyens, ce que nous avons pensé, et actuellement qu'avons-nous à faire en dehors de cette union, et de cette action commune qui a produit de grands résultats et en produira de plus grands encore? C'est d'examiner toutes les circonstances qui se produisent, de telle façon que notre propagande autant que notre action en public soit formée de tout ce qui concerne le Parti Socialiste, non pas seulement comme événements incertains, mais comme événements très certains, qui doivent nous permettre de , retrouver au milieu des conflits la complexité de la vie ; voilà la manière que nous devons suivre, le but vers lequel doit tendre tout l'effort socialiste.
C'est ainsi que nous avons vu le développement du socialisme prendre des proportions de plus en plus considérables; nous avons vu la masse ouvrière préoccupée par la propagande socialiste et nombre d'ouvriers, restés longtemps indifférents, chez qui la conscience de classe n'était pas éveillée, venir rejoindre les rangs* organisés des syndicats et des comités politiques; par le fait que cette masse a été pénétrée, le parti socialiste grandissait de tous c6tés et nous n'avons aucune inquiétude, car si quelque hésitation pouvait se produire, il était évident que les socialistes ouvriers qui rejoignaient les uns les Syndicats, les autres les Comités, par ce fait qu'ils étaient encadrés dans des organisations qui avaient pour pratique constante, sur le terrain syndical ou sur le terrain politique, la lutte de la classe ouvrière sur la classe capitaliste, ils ne pouvaient s'égarer, ils devaient rechercher les chemins qui les menaient directement à l'action socialiste, à la Révolution,
D'autre part, il est évident que notre propagande n'avait pas seulement de ce côté des résultats; il est évident que
LE SOCIALISME ET LES INTELLECTUELS
parmi les personnalités intelligentes de la bourgeoisie il y en a beaucoup qui, par dégoût, par haine de TinjUstice, par conscience, s'aperçoivent qu'il n'y a pas possibilité, pour un être intelligent, d'avoir une satisfaction dans un monde inégal de privilèges capitalistes; beaucoup ont tourné leurs yeux vers le socialisme et sont venus se joindre à nous.
Nous avons salué tous les concours,' toutes les venues parmi nous, mais nous avons aussi à nous demander quelle force ils nous apportent, parce que ce que nous désirons, ce qui est indispensable, c'est que ceux qui viennent à nous apportent leur concours à Faction socialiste et ne cherchent pas à faire dériver le socialisme vers une action propre; en un mot, lelâocialisme doit gagner les efforts de tous, et tous doivent concourir à cette action commune; tous doivent être animés des principes de l'action socialiste.
n est donc tout naturel que nous nous démandions si, dans ces adhésions qui viennent, il y a tout bénéfice pour nous; il faut donc que nous fassions connaître, non pas seulement à ceux de nos amis qui peuvent avoir des idées différentes des nôtres, mais aussi à ceux qui adhèrent au Parti Socialiste, ce que nous avons le droit d'attendre d'eux.
Quel est le résultat obtenu jusqu'ici de ces adhésions? Si Ton a opposé les intellectuels aux manuels, il est bien évident que c'est parce que nous concevons qu'il y a une différence qui découle de nos habitudes; ce que nous voulons, c'est le concours d'intelligences, mais apportant leur effort seulement pour l'action socialiste, telle qu'elle a été déterminée non pas par la fantaisie de, l'un ou de l'autre, non pas par des conceptions particulières et spéciales, non pas par des vues intéressées et personnelles que nous répudions et méprisons profondément, mais telle qu*elle est déterminée par la force des choses, par le développement même de la lutte de la classe ouvrière pour son émancipation, en un mot pour son développement révolutionnaire, qui est le grand événement dujoLonde.
Dans ces conditions il me semble qu'il n'y avait pas de conférence plus intéressante que celle qui vous est proposée ce soir, que vous allez entendre développée avec cette
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clarté, cette netteté, cette force de pensée et d'expression qui sont la caractéristique du citoyen Laiargue, auquel de suite je donne la parole. (Applaudissements, Acclamations. Mouvements,)
CONFÉRENCE DU CITOYEN LAFAROUtf^
Citoyennes, Citoyens,
Je commencerai par vous demander votre indulgence ; j*ai eu le tort de me mettre à la mode hier et d'attraper la grippe ; si je n'avais eu peur de désappointer des camarades, et de vous avoir fait venir pour rien, je serais dans mon lit au lieu d'être ici à causer avec vous. Mais je suis venu coûte que coûte, nous allons faire le possible et avec votre indulgence je crois que je réussirai.
Je commence par dire que je me félicite de faire cette conférence sous la présidence du citoyen Vaillant, non seulement parce que cela indique l'union étroite qui existe entre nos deux organisations, mais aussi à cause du caractère de Vaillant. Vaillant est'un intellectuel du Parti socialiste, et sans contredit, personne ne peut le nier, c'est le plus savant des socialistes français ! (i) (Cris de : Vive la Commune ! — Applaudissements à gauche),., et peut-être même des socialistes européens, maintenant que nous n'avons plus parmi nous ni Marx, ni Engels, ni Lavrpv.
Nous avons choisi, avec le groupe socialiste, cette conférence, parce que le Parti socialiste vient de traverser une crise ; non pas une crise précisément de croissance, comme on Ta dit, mais ime crise amenée par les intellectuels, qui sont dernièrement venus en plus ou moins grande masse dans le parti socialiste. Il est donc absolument intéressant de nous demander quelle est la situation des intellectuelsdans la société actuelle, quel est le rôle strict qu'ils ont eu dans le siècle, et comment la bourgeoisie a tenu les promesses qu'elle leur avait faites au siècle dernier.
Vous savez qu'au siècle dernier la Révolution fut préparée par les intellectuels, par les Encyclopédistes, philo-
(1) M. Lafargue oublie M. Laforgue.
LE SOCIALISME ET LES INTELLECTUELS
sophes du dix-huitième siècle. Jamais dans Thistoire il n'y a eu un tel déploiement d'intelligence, d'énergie qu'il en a été déployé dans la seconde moitié du dix-huitième siècle.
Ainsi donc la bourgeoisie avait le devoir de récompenser les intellectuels. Elle leur promit que dans le monde qu'elle allait fonder, ils auraient honneur et avantages, et, annonçant que ce monde-là allait être entièrement nouveau, elle* disait qu'elle apportait des principes étemels, nouveaux, quoique éternels ils étaient nouveaux, c'était drôle tout de même. Elle annonçait cela. Aussi des intellectuels, entre autres Camille Desmoulins, bien avant la proclamation de la République, avaient demandé qu'on commençât une nouvelle ère et que cette ère prît naissance le 14 juillet.
Je n'ai pas besoin de vous dire comment elle a tenu ses promesses, la bourgeoisie, comment elle a réalisé la liberté, l'égalité, la fraternité, mots que, par une grossière et cynique raillerie, elle met sur les frontons de ses prisons, sur le fronton de ses chiourmes, de ses ateliers d'Etat et de ses casernes.
Mais pour vous montrer que la bourgeoisie n'apportait rien *de nouveau, je vous rappelle que ces principes, quoique n'étant pas formulés, écrits nulle part, ont trouvé leur réalisation dans des tribus sauvages, dans des tribus barbares vivant sous le régime communiste. ;^
Mais il n'y avait pas à attendre jusqu'à un siècle, jusqu'à \
aujourd'hui, pour constater la banqueroute de la bourgeoi- ^•
sie. En effet, le jour même qu'elle ouvrait boutique, elle commençait sa banqueroute, et la même Assemblée Natio- . nale qui rédigeait les droits de l'homme et du citoyen, qui établissait l'égalité légale de tous les citoyens devant la loi, votait la loi électorale qui établissait l'inégalité des citoyens devant le scrutin. L'Assemblée Nationale de 1790 a fait une loi électorale où il était dit que, pour être électeur, il faut payer une somme équivalente à trois journées de service, c'est-à-dire environ trente francs, et pour être éligible, il faut payer une somme équivalente au marc d'argent, c'està-dire cinquante-cinq francs.
Les intellectuels se sont révoltés cpntre cette loi et Camille Desmoulins etLoustalot ont dit : « Mais avec votre loi,
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Rousseau, Jean-Jacques Rousseau (x), fsulear du Co^^U^ social, votre devin, votre bible, ne serait ni électeur ni éligible. Voilà comment la bourgeoisie a commencé à tenir ses promesses vis-à-vis des intellectuels.
Mais, demandons-nous aussi, est-ce que jamais dans les sociétés précédentes on s'était occupé du sort des intellectuels ? Mais rÉglise catholique, qui est une démocratie théocratique, admet dans son sein tous les individus et quand ils rentrent dans ses rangs, ils dépouillent à sa porte leurs titres mondains ; ils sont tous égaux dans Torganisation théocratique de TÉglise, et tous les membres ont le droit d'aspirer aux plus hautes dignités de TÉglise, jusqu'à la papauté, puisque Sixte Quint avait été porcher dans son enfance, et pendant tout le Moyen- Age, le clergé s'est occupé jalousement d'attirer dans son sein toutes les intelligences, tous les savants, et ceux qui ne voulaient pas venir dans ses rangs, ceux qui voulaient rester en dehors d'elle, elle étendait sur eux sa main protectrice, et cette protection ^tait très efficace. Non seulement elle les protégeait, mais elle leur laissait absolue liberté, à certaines conditions cependant, c'est-à-dire de développer leur science comme ils l'entendraient, mais en gardant toujours les dehors religieux. Ainsi Copernic put écrire son livre sur les Révolutions des corps célestes, où il déclare que c'est la terre qui tourne autour du soleil, au lieu d'être le centre du monde planétaire ; son livre fut dédié au pape, et jamais Copernic ne fut tracasi^é ; il était chanoine et de plus le livre était écrit en latin. Mais un siècle plus tard, quand Galilée professa, à Venise et à Florence, la théorie de Copernic, qu'il la sortit du sein de l'Église, que le peuple fut à même de l'apprécier, immédiatement la main du Vatican s'étendit sur Galilée ; l'illustre vieillard dut renier sa science, sa foi scientifique ; et même plus tard, alors que le protestantisme avait été triomphant, au dix-septième siècle, nous voyons des hommes comme par -exemple Mersenne, qui était de Tordre des moines, et fut grand géomètre du dix-septième siècle,
(1) M. Laforgue avait par inadvertance dit, en incistant : « Rousseau, Jean-Baptiste Rousseau. 9 Le citoyen sténographe a corrigé.
Digitizçd by LjOOQIC
LE SOCIALISME ET LES INTELLECTUELS
et précurseur de Deseartes ; cet homme religieux correspondait librement avec Hobbes, le père du catholicisme (i) moderne, ainsi qu*on le volt dans la correspondance avec de Sorbières (a), et le traité de Cive,
n est vrai que VÉglise avait ses raisons pour montrer ce libéralisme; elle a voulu monopoliser la science, elle a voulu, comme le clergé de l'antique Egypte, être seule à connaître et à savoir dans le monde ; elle a répété au Moyen-Age, ce que le clergé égyptien avait fait aux premiers âges de rhumanité; rappelez-vous que c'est en Egypte que les penseurs grecs ont été chercher les éléments de leur philosophie et de leur science.
On ne peut pas accuser la bourgeoisie d'avoir un amour désintéressé pour la science ; non, la science, pour elle, n'existe qu'à la condition d'avoir des applications industrielles; elle ne voit dans la science que des applications pratiques; elle n'a aucune curiosité pour les hautes spéculations> et si elle les permet à ses savants, c'est bien à son corps défendant. La meilleure preuve du mépris de la bourgeoisie pour les hautes spéculations, c'est par le positivisme d'Auguste Comte, qui incarne si bien l'esprit grossier de la bourgeoisie.
Eh bien, pour montrer la sollicitude que la bourgeoisie a pour les intellectuels, il n'y a, qu'à considérer la situation qui est faite à la propriété devant la loi, à la propriété matérielle et à la propriété intellectuelle.
La propriété matérielle est reconnue par une loi éternelle; aucun pouvoir n'a pu toucher la propriété, elle demeure dans la famille et se transmet de père en fils, sans qu'aucun pouvoir puisse arrêter cette transmission. Il n'y a que les phénomènes économiques qui peuvent la faire dis- . psuraltre de la famille. Quelle que soit la source de la propriété matérielle bourgeoise, cette propriété est abso-, lument sacrée, elle est sacro-sainte ; la meilleure preuve de ce fait est ce qui s'est passé dernièrement î l'exécution du sémaphore de Durban, qui envoyait des dépêches héliogra-
(1) Le citoyen sténographe a conjecturé ici matérialisme.
(2) Samuel Sorbières.
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phiques aux Boers, leur annonçant les navires qui entraient dans le port, la quantité d'hommes, de chevaux, et le matériel de guerre qu'ils emportaient, trahison pour laquelle cet homme recevait une grasse gratification. L'autorité militaire a mis la main sur Fhomme, Ta condamné, Fa fusillé, mais elle n'a pas touché sa propriété ; on savait que cette propriété, représentée par ia5,ooo francs, fruit de la trahison, était déposée dans une banque de Durban; aujourd'hui cette propriété est aux enfants du traître, à sa veuve, qui vont devenir d'honorables bourgeois. (Mouvement)
Et ce qui s'est passé en Angleterre se passe partout. Est-ce qu'on a songé en France, lorsqu'on a condamné Bazaine, à toucher à sa propriété; est-ce que, pour le Panama, pour Lesseps, Gottu, est-ce que la loi avait les moyens de leur faire rendre gorge ? Oh ! non, n'importe comment la bourgeoisie garantit la propriété. Elle est sacro-sainte et on ne peut pas y toucher.
Mais est-ce que la propriété intellectuelle est placée dans la même position? Il n'y a qu'une seule propriété intellectuelle réellement garantie, la propriété littéraire et artistique. Et encore ; l'écrivain, l'artiste, ne jouit de sa propriété que de son vivant, et pendant un certain temps après sa mort, je crois en France cinquante ans; au bout de cinquante ans, tout le monde a le droit de s'enrichir avec les œuvres de Balzac, par exemple; ainsi, vous le voyez, cette propriété, la seule protégée, n'est protégée que temporairement; mais cette propriété littéraire n'intéresse que quelques éditeurs, et c'est pour cela qu'on lui a donné cette protection, tandis que la propriété des inventions, qui intéresse toute la bourgeoisie, ah ! celle-là on ne lui a donné aucune protection, puisque l'inventeur doit commencer par payer, par prendre un brevet pour garantir sa propriété; et ce n'est pas la loi qui le protège, c'est lui-même qui doit se protéger, parce que si on essaie de le voler, c'est lui-même qui doit faire un procès, et encore il ne peut se protéger que pendant très peu de temps, quinze ans en France ; au bout de quinze ans la plus merveilleuse invention tombe dans le domaine public et tous peuvent s'enrichir avec elle.
LE SOCIALISME ET LES INTELLECTUELS
Aussi, dans les familles bourgeoises dit>on : mais c'est un malheur, d'être inventeur; Thomme que la nature a marqué au front du génie de Tinvention est destiné au malheur, car il sacrifie sa fortune; il passe une partie de sa vie à trouver des choses nouvelles, et quand il les trouve, il y a toujours un industriel pour les lui voler; ou bien il né peut appliquer ses idées, il lui faut un temps infini, et quand il peut les appliquer, c'est dans les dernières années.
Ainsi, pour le bec Auer, qui a augmenté la puissance d'éclairage du gaz, il y avait longtemps que c'était inventé ; jamais la Compagnie du gaz n'a voulu l'utiliser, et c'est lorsque l'électricité est venue lui faire concurrence, il y a deux ou trois ans, qu'elle s'est décidée ; c'est-à-dire qu'aujourd'hui Auer n'a plus son brevet. (Mouvements diçers)
Et ce sont non seulement les inventions les plus utiles, les plus difficiles, qui ruinent l'inventeur, ce sont quelquefois les plus simples, celles qui sont immédiatement réalisables. Ainsi dernièrement, mourait à Paris, dans la misère, un homme qui a enrichi les Compagnies de chemins de fer, les Compagnies minières, et leur a fait gagner des centaines de mille francs, des miUions : c'est l'homme qui a eu l'idée de transformer en briquettes ces masses de charbon qui entouraient les gares ; eh bien cet homme qui a enrichi ainsi les compagnies est mort dans la misère absolue.
Et remarquez' que tandis que les inventions ne sont nullement protégées, les marques de fabrique sont protégées éternellement. Pourquoi? Parce que la marque de fabrique appartient à la bourgeoisie, tandis que la bourgeoisie veut exploiter l'invention. La bourgeoisie est la classe la plus révolutionnaire qui ait encore paru dans l'humanité ; elle bouleverse constamment les moyen? de production, et en bouleversant constamment les moyens de production, elle bouleverse constamment la société humaine, elle bouleverse constamment les conditions de vie de l'homme, et pour arriver à ce résultat de développer constamment ses moyens de production, il lui faut des inventions et toujours des inventions. Aussi la bourgeoisie a-t-elle des fabriques d'inventions.
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n y a en Amérique des financiers qui se sont associés et qui ont fondé ponr Edison le plus merveilleux laboratoire qui ait Jamais existé, à Menlô Park ; là il a des ingénieurs, des ouvriers d'élite, tous les moyens nécessaires pour faire des recherches et des découvertes nouvelles. Et chaque fois qu'une découverte est faite, la Société l'exploite. Mais Edison, qui est lui-même un très bon homme d*afEaires, a su se protéger contre ces financiers ; aussi tire-t-il profit des inventions qu'il fait, tandis que, généralement, les inventeurs' n'ont ni le talent financier, ni les moyens d'Édison.
Je n'en connais pas en France, mais je sais qu'en Angleterre il y a des fabriques d'inventions. Siemens, le grand constructeur de machines électriques, a de grands ateliers à Londres et à Berlin; à côté de ces ateliers il y a des laboratoires, où des ingénieurs et des électriciens sont occupés à faire de nouvelles recherches, de nouvelles applications de l'électricité, comme par exemple les grandes usines d'aniline de Francfort, c'est là où a été trouvée l'antipyrine, qui est la quinine végétale (i); il y a un laboratoire de chimie, où plusieurs douzaines de chimistes sont occupés spécialement à étudier les eaux mères (a) du goudron pour découvrir de nouveaux produits; et quand dans ces maisons on fait une nouvelle découverte, c'est la maison qui prend le brevet, et qui donne une gratification plus ou moins importante à l'inventeur à titre d'encouragement. On peut dire que toutes les fabriques, que toutes les usines, sont des laboratoires d'inventions ; en effet, les principales inventions, les principaux perfectionnements de l'outillage ont été faits par des ouvriers au cours de leur travail ; mais comme l'ouvrier n'avait pas d'argent pour prendre le brevet, et encore moins pour utiliser son invention, c'est le patron qui prend le brevet en son nom, et quand le ministre veut récompenser le travail, c'est le patron qu'il décore... (Rires et applaU" dissements à gauche) L'ouvrier, lui, continue à turbiner — il n'est pas un intellectuel — il turbine sous sa blouse
(1) Le citoyen sténographe a conjecturé ici : minérale.
(2) Un citoyen chimiste, que j'ai consulté, ne m'a pas garanti que cette expression eût un sens.
LE SOCIALISME ET LES INTELLECTUELS
sale et crasseuse ; et pour seule consolation — vous savez qu'il faut bien se contenter de celles que Von a — il a celle de savoir que son patron s'enrichit, que son patron non seulement s'enrichit, mais se couvre d'honneurs! {Applaudissements aux mêmes places)
Mais il faut non seulement des inventions à la bourgeoisie, il lui faut des intellectuels pour appliquer ces inventions, pour surveiller leur fonctionnement; aussi on s'est mis, aujourd'hui, à tout fabriquer, aussi bien des carottes que des intelligences (Bruyante approbation) ; on s'est mis à fabriquer des intellectuels à Mulhouse, dans l'Alsace, où se trouvaient les patrons les plus intelligents, les plus philanthropes et par conséquent les plus exploiteurs de France ! (Rires)
La bourgeoisie a fondé des écoles de chimie, de physique et de dessin, où les fils de ses ouvriers allaient recevoir une éducation très complète, très supérieure. Pourquoi ? Pour lui fournir les dessinateurs, les chimistes, les ingénieurs dont elle avait besoin pour ses usines ; après la guerre, le directeur de cette école de Mulhouse vint à Paris, s'entendit avec le Conseil Municipal, et le détermina à fonder l'École de Chimie et de Physique de Paris (i). Il y a une vingtaine d'années de cela; je ne sais pas si c'est encore le cas, mais au début ces écoles recrutaient leur personnel dans les écoles communales : c'étaient les petits garçons les plus intelligents, ceux qui avaient l'esprit le plus éveillé, quittaient choisis pour recevoir cette éducation très supérieure; ils étaient en partie nourris, recevaient le petit déjeuner le matin et 5o francs par mois pour que leurs parents fassent remboursés de la perte qu'ils éprouvaient en ce que le garçon n'allait pas à l'atelier. Aujourd'hui il y a non seulement cette fabrique, cette école, mais une foule d'autres; la bourgeoisie fabrique en quantité des chimistes, des ingénieurs et d'autres intellectuels.
Ce n'est pas la première fois que cela arrive dans l'hu* manité : les anciens, les grands maîtres d'esclaves de l'an-
(1) Ecole municipale de Physique et de Chimie industrielle, «9
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tiquité, mais ils développaient rintelUgence de certains de leurs esclaves^ ils en faisaient des médecins, ils en faisaient des littérateurs, leur apprenaient, par exemple, Tlliade et rOdyssée, pour être toujours à côté du maître qui les achetait, et pour que le maître pût briller nou pas à leurs dépens, mais à cause de leur talent.
Mais ce qu*il y a de curieux, c'est que, dans l'antiquité c'était Tesclave qui était cuisinier qui était payé, coté le plus cher : il est vrai que c'est encore aujourd'hui le cas; je suis sûr que M. de Rothschild paye beaucoup plus son chef de cuisine que n'importe quel professeur de faculté n'est payé par l'État... (Rires et applaudissements)
Les esclavagistes antiques faisaient cela pou^ donner de la valeur à leur marchandise, pour augmenter la valeur de leurs esclaves, tandis que la bourgeoisie, si libérale, si philanthrope, ne donne l'instruction que pour diminuer la valeur des intellectuels. Midas, d'après la fable antique, avait le propre de transformer tout en ôr; la bourgeoisie transforme en marchandise tout ce qu'elle touche; aujourd'hui les capacités intellectuelles sont devenues une marchandise; on achète des chimistes, on achète des ingénieurs, des pharmaciens, conmie on achète du guano... (Rires et approbation)
Une voix, — Et comme on achète des députés aussi! (Ap' plandissement» et protestations)
Le citoyen Laf argue. — Les gens qui n'ont pas de suif ni de veau à vendre, ont leur conscience, on la leur achète.
Eh bien, de même que les capacités intellectuelles sont devenue^ une marchandise, elles doivent subir et elles subissent le sort des marchandises; quand, aux Halles, il y a beaucoup d'huiles, le prix des huiles diminue, mais quand les arrivages sont rares, le prix des huiles augmente, et quand sur le marché, il y a beaucoup d'ingénieurs, de chimistes, le prix des chimistes et des ingénieurs diminue ; et depuis que cette École de Physique et de Chimie fonctionne, depuis qu'elle jette tous les ans, sur le pavé de
LE SOCIALISME ET LES INTELLECTUELS
Paris, 5o à6o chimistes et physiciens (i),le prix des chimistes a considérablement baissé ; il y a une vingtaine d'années de cela, on payait un chimiste raisonnablement, on Ini donnait 5 à 600 frcmcs par mois, et de plus on rengageait à Tannée; les patrons, qui ont toujours plus d'égards pour l'employé qu'ils paient cher, avaient beaucoup d'égards pour celui-ci; depuis que les chimistes abondent sur le marché, leur prix a considérablement baissé, ils sont payés aoo et même 100 francs par mois ; ils ne sont plus engagés à l'année; dans les raffineries du nord, ils sont engagés pour la campagne ; au bout de trois ou quatre mois on les renvoie avec les manœuvres; le patron dit à son chimiste : va crever où tu voudras, parce que je suis sûr qu'à la campagne prochaine, j'en trouverai autant que j'en aurai besoin. fApplandisaementsJ
Et ce n'est pas seulement ainsi pour les chimistes, vous le savez bien, mais dans toutes les branches, il y a abondance d'intellectuels; quand une place est libre, il y a toujours non seulement des dizaines, mais des centaines de concurrents, et ce sont ces centaines d'intellectuels, qui se pressent pour obtenir cette place, qui fait que son prix baisse, et tombe même quelquefois au-dessous du salaire de l'ouvrier manuel. (Applaudissements) Et la misère dont ces intellectuels souffrent est^bien plus terrible encore pour eux que pour l'ouvrier ; l'ouvrier, depuis l'enfance, a été élevé à supporter la rudesse de la vie, il a roulé dans la rue et partout, son corps est dur, il peut supporter cela; tandis que l'intellectuel a été élevé en serre chaude; il a été obligé de passer des années dans les écoles; son système nerveux s'est affiné; mais il souffre dix fois plus que l'ouvrier; ses souffrances sont exagérées, et à côté de l'ouvrier qui, lui, met son bourgeron et c'est suffisant, il faut qu'il ait, lui, une tenue décente, et cette tenue décente, aujourd'hui^ se paie très cher, quand ce serait seulement le blanchissage.
Ainsi, aujourd'hui, la situation de l'intellectuel est inférieure à celle de l'ouvrier, et c'est ainsi que la bourgeoisie
(1) Ce nombre a été majoré par le citoyen Lafargue.
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a récompensé les industriels (i) qui avaient préparé sa magnifique révolution du siècle dernier.
Jaurès, dans sa préface de VHistoire Socialiste remarque ce fait; il dit :
< ...Le trouble moral de la bourgeoisie intellectuelle qu'une société mercantile et brutale offense en toutes ses délicatesses... x>
Et plus loin il dit que ce trouble moral amène TinteUectuel au socialisme (a).
Eh bien, malheureusement ce n'est pas exact; les intellectuels ne sentent pas l'abaissement dans lequel ils sont dans cette société. Dans la société antique un homme libre se considérait descendre au rang des esclaves quand il vendait son travail. Cicéron a dit : l'homme qui vend son travail, descend au rang des esclaves; Socrate et Platon ont attaqué les sophistes qui faisaient payer leurs leçons ; ils disaient : non, la pensée est tellement grande, tellement haute, qu'elle ne doit jamais être payée!... (Vifs applaudissements)
Aujourd'hui, qu'ils sont devenus mercantiles, les intellectuels ne sentent pas cette dégradation; aussi, quand ils se trouvent en présence de socialistes, ils leur demandent : mais comment, dans la société future, va être payé le travail intellectuel?... (Rires)..— Est-ce qu'il sera mis sur le pied d'égalité avec le travail manuel?...
Mais, imbéciles d'intellectuels, c'est la bourgeoisie qui fait cette grossière égalité ; aujourd'hui c'est elle qui, non seulement met le travail intellectuel au niveau du travail manuel, mais le met au-dessous, et c'est le socialisme qui relèvera le travail manuel en même temps que le travail intellectuel... (Applaudissements et mouvements divers) — Jaurès compte sur les intellectuels, pour...
Une voix, -— Il a raison!
(1) Le citoyen sténographe a congecturé ici : les intellectuels.
(2) Exactement : c tout prépare une nouvelle crise sociale, une nouvelle et plus profonde Révolution où les prolétaires saisiront le pouvoir pour transformer la propriété et la moralité* >
LE SOCIALISME ET LES INTELLECTUELS
Une autre, — Si nous n'avions qu'à compter sur eux, oc ne serait pas fait en Fan deux mille... (Rires)
Une antre, — Ce ne serait pas à la fin du monde...
Une autre» ^ n vous faut compter sur les gueules noires!... (Vif mouvement d'approbation à gauche , applaudissements)
Le citoyen Lafargub. — Après avoir examiné la situation faite aux intellectuels, nous allons examiner leur rôle historique !
Une voix, — Vous confondez l'ouvrier intellectuel avec l'ouvrier et Fintellectuel, ce n'est pas la même chose! (MoU" vement, — Cri : Silence les ministériels) ^
Le citoyen Lafargub. — 11 y a eu en France des gouvernements nombreux qui se sont succédé, plus ou moins réactionnaires ; ils ont trouvé toujours les intellectuels prêts à les servir. (Approbation à gauche)
Et ce ne sont pas seulement les professeurs de Facultés qui ont 4 o^ 6000 ou 10 000 francs par an, qui ont ime famille, peuvent à peine la faire vivre, qui ont courbé l'échiné pour laisser passer l'orage; mais ce sont les princes de la science qui devaient parler à pied d'égalité avec les empereurs et les rois, qui ont incliné, abaissé leur gloire... (Vifs applaudissements à gauche) C'est Cuvier, sans contredit un des plus vastes génies modernes, que la Révolution a pris dans la domesticité d'un grand seigneur, pour en faire à vingt-quatre ans un professeur au Muséum ; qui a servi la République, qui a servi Napoléon, qui a servi Louis XVin, qui a servi Charles X, qui a prêté serment de servilité à Louis-Philippe, qui l'a fait pair de France pour le récompenser de sa servilité...
Une POMC.— U a servi la science, aussi ! (Applaudissements à droite et dans tes tribunes)
Le citoyen Lafargub. — Je ne dis pas le contraire, mais je prends leur r61e historique; je le distin^e absolument
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du rôle scientifique. Et je dis qu'un homme comme Guvier pouvait parler d'égal à égal avec les empereurs, n'avait pas à abaisser sa science et à mendier des faveurs... (Vifs applaudissements à gauche : mouvement d'étonnement à droite)
Une voix à gauche, — Il n'a qu'à clore son bec, maintenant là-bas ! (Rires)
Le citoyen Lafargue. — Je vous dis peut-être des choses qui vous paraissent un peu nouvelles, un peu désagréables... (Vives protestations» — Mouvements divers)
Une v(Mx. — Il n'y a que des socialistes, ici!
Une autre, — Nous sommes entre camarades!
Le citoyen Lafargue. — A la fin de la conférence, s'il y a des camarades qui veulent faire des observations, eh bien, je me ferai un plaisir de leur répondre, de leur donner les explications qu'ils me demanderont. (Longue ^agitation. — Interruptions diverses)
Non seulement les. savants se sont mis au service du gouvernement, mcds ils ont falsifié la science, pour rendre service au gouvernement et à la bourgeoisie. (Exclamations à droite)
Je vous discds qu'au dix-huitième siècle il y eut un bien beau mouvement intellectuel avec les Encyclopédistes. La science alors était démolisseuse, elle ét€dt révolutionnaire. Pourquoi? Parce que la bourgeoisie était révolutionnaire, parce que la bourgeoisie avait besoin dé détruire l'idéologie aristocratique, et l'idéologie chrétienne. Mais une fois que la bourgeoisie est arrivée au pouvbir, la bourgeoisie a pensé : maintenant que je suis maîtresse Âe toutes les situations, j'ai besoin de la religion pour me soutenir. Elle a dit aux savants de tourner casaque, ils ont tourné casaque. Je vais vous en citer un fait bien curieux : c'est la publication du livre de Darwin, paru sous l'Empire. Eh bien quand
LE SOCIALISME ET LES INTELLECTUELS
VÉuolution des Espèces (i) a paru, tous les professeurs de la Faculté, tous les membres de Flnstitut se sont levés contre ce livre, et se sont mis derrière Floul^ens ; au moins lui avait Texcuse de ses quatre-vingts ans pour attaquer et combattre cette théorie, et ce spectacle a été donné par la France, patrie de Lamarck, de Geoflfroy-Saint-Hilaire, le père de la théorie de révolution, que Darwin n'a fait que compléter et mettre à l'abri de toute critique. (Applaudissements à gauche)
Et quand, plus tard, Fémoi clérical, car c'était pour faire plaisir au parti clérical que les savants se déclaraient antidarwiniens, quand Témoi clérical se fut un peu apaisé^sous la République, les savants sont devenus naturellement darwiniens ; aujourd'hui il n'en est pas un qui n'avoue qu'il est darwinien et qui ne l'avoue naturellement, ce qui prouve que lorsque les savants combattaient le darwinisme, ils le combattaient contre leur propre conscience. (Vives protestations à droite, — Applaudissements à gauche)
Une voix, — Même Pasteur?
Le citoyen Vaillant. — Si vous avez des observations à faire, vous les ferez ultérieurement.
Le citoyen Laf argue. — Je vous disais qu'aujourd'hui les savants sont devenus darwiniens, et ils se servent de ce darwinisme en faveur de la bourgeoisie ; ils condamnent la classe ouvrier^ au nom de la théorie darwinienne. Spencer, Galjton, déclarent aujourd'hui que, par le fait de l'adaptation au milieu, par le fait de la lutte pour la vie, ce sont les classes supérieures de la société d'aujourd'hui qui sont les plus dignes, ce sont elles qui méritent leur situation, tandis que la classe ouvrière mérite sa situation inférieure. Ainsi aujourd'hui la classe ouvrière n'est plus condamnée à la* misère au nom de Dieu, mais elle est condamnée au nom de la science ! (Longs applaudissements à gauche et vives
(1) Le citoyen sténographe conjecture ici de VOrigine des espèces.
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protestations à droite) Jamais il n'y a eu une banqpieroute frauduleuse pareille à celle-là, et M. Brunetière, qui est un de ces intellectuels qui ne sentent pas leur dégradation, et qui même accomplissent avec beaucoup de joie leur tâche servile, n'a pas senti toute la vérité de ce mot, quand il a parlé de la banqueroute de la science.
En effet, la science, qui aurait dû être Témancipatrice du genre humain, qui aurait dû faire le bonheur de Thumanité, aujourd'hui, parce qu'elle est accaparée, monopolisée par la classe bourgeoise, fait le malheur de l'humanité. Toutes les applications de la science n'ont eu pour résultat que d'augmenter le travail de la classe ouvrière, le travail de jour et le travail de nuit !
Tenez, l'éclairage ; c'est à la lin du siècle dernier que les perfectionnements du mode d'éclairage ont commencé ; c'est alors qu'Argand et Carcel ont trouvé leur lampe à double courant; Chevreul a trouvé la bougie stéarique ; au milieu de ce siècle le gaz, plus tard le pétrole ; tout dernièrement l'électricité, qui est le soleil de la nuit.
Quel en a été le résultat pour la classe ouvrière et la grande masse de l'humanité? C'est que les ateliers qui, avant, étaient fermés pendant la nuit, sont ouverts la nuit et le jour, et les hommes, les femmçs, les enfants du prolétariat ont été tenus à la tâche la nuit et le jour, justement à cause des progrès de la science. fApplandissements à gauche, — Exclamations à droite) N'est-ce pas une banqueroute? (Rires à droite)
Ceux qui ont lu les journaux de la révolution doivent savoir que, lorsqu'on s'occupa de l'abolition des privilèges aristocratiques, il y eut un cri général dans tous les journaux, parce qu'on disait qu'il y avait des nobles qui faisaient battre les étangs la nuit par les serfs pour faire taire les grenouilles. Eh bien, qu'est-ce que cela? Mais battre les étangs la nuit, ce n'est rien en comparaison du travail de nuit dans les usines, du travail dans la pestilence, dans ces milieux mortels; il y a -des industries où il faut que l'homme protège sa bouche, ses yeux, tous ses membres, tellement il est entouré de germes de mort, et tout cela à cause des progrès de la science! La science, parce qu'elle est
LE SOCIALISME ET LES INTELLECTUELS
possédée aiijoiird'hui par la classe capitaliste, est une arme terrible entre ses mains ponr la torture de la das&e on-* vrière. (Applaudissements à gauche)
Les économistes? ils ont vendu la science; depuis Ricardo et Adam Smith il n*y a plus de science économique, tous les économistes ne font que répéter ce qu'ils ont dit, ou plutôt de plus en plus mal, de plus en plus confus ; pourquoi? Parée que les phénomènes que Ricardo et Adam Smith étudiaient à la fin du siècle précédent et au commencement de celui-ci étaient si peu développés qu'on ne pouvait pas voii^ où ils pouvaient aboutir, tandis qu'aujourd'hui il faudrait être aveugle pour ne pas voir où marche la société, et c'est parce qu'ils seraient obligés de conclure comme le socialisme, qu'ils ont tué la science. Ils ne sont aujotfrd'hui que des compilateurs, que des ressasseurs, des rapetasseurs ; il n'y a qu'une science qui existe encore, c'est la statistique. Pourquoi? Parce que la bourgeoisie a besoin, pour ses spéculations, d'avoir des statistiques bien faites ; ainsi la statistique de la production du blé dans le monde est admirablement bien faite, parce que les spéculateurs ont besoin d'avoir des chiffres précis pour faire leurs grandes spéculations; et même les plus grands statisticiens, comme M. Giffen, le grand statisticien de Londres, se servent de leurs chiffres contre la classe ouvrière, pour démontrer qu'elle n'a jamais été plus heureuse qu'elle ne l'est aujourd'hui.
Quant aux économistes» aujourd'hui, ils sont des aboyeurs pour les financiers. Rappelez-vous que lorsque Gecil Rhodes, Bamato et les autres voleurs ont lancé leurs mines d'or, l'économiste qui était à la tête de ce lancement, c'était M. Paul Leroy-Beaulieu î (RiresJ et ils sont aussi des apologistes, car la bourgeoisie qui ne peut pas, qui est incapable, qui n'a pas l'éducation suffisante pour défendre ses théories et pour combattre le socialisme, donne ce rôle aux économistes qui sont des apologistes, qui, pour argent comptant, se battent contre le soeialisme.
Les intellectuels de la littérature, mon Dieu, ce sont des flatteurs, des serviteurs de la classe capitaliste ; ils lui font les œuvres dont ont besoin ses goûts dépravés, et ils ne
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comprennent pas la grandeur du rôle qu'ils auraient à jouer, ils ne comprennent pas la grandeur de ce Molière qu'ils adorent.
Molière est peut-être l'écrivain de France qui a eu le plus de commentateurs ; on remplirait cette salle des volumes écrits sur Molière ; il y a des gens qui passent leur vie à chercher la date de tel acte, la date à laquelle telle pièce a été jouée ; à ramasser tous les morceaux d'acte ou les vers qu'il a jetés au hasard de sa vie errante, quand il était jeune ; et qui, s'ils trouvaient une de ses crottes, l'enchâsseraient dans l'or et la baiseraient bénévolement; ces gens ne voient dans Molière que la lettre et ne voient pas l'esprit. J'ai lu bien des critiques de Molière ; vous êtes probablement comme moi, je vous demande s'il en est un seul qui ait fait ressortir le caractère politique et révolutionnaire de Molière, de cet homme qui a poignardé, avant Beaumarchais, avant les Encyclopédistes, la noblesse ; qui, après s'être attaqué à l'Église s'est adressé à la philosophie, qui dans Don Juan et le Cocu imaginaire s'est attaqué au scepticisme, qu'aujourd'hui on veut nous sortir contre le socialisme. Car à cette époque c'étaient des prêtres, Huet, évêque d'Avranches, Pascal et P. (i) qui disaient : l'homme ne peut rien connaître, sa raison ne vaut rien ; il faut qu'il s'incline toujours, c'est la foi seule qui peut l'éclairer. Et Molière s'est moqué de cela dans cette admirable comédie qu'est Sganarelle ; mais il faut remonter à l'époque athénienne, à Aristophane, pour trouver des poètes avec lesquels les événements politiques et philosophiques soient montrés sur la scène. On a signalé peut-être ce côté, mais très peu.
Mais il y a l'autre côté que jamais on n'a vu : c'est l'homme de sa classe, Thomme qui a fait le Bourgeois gentilhomme, qui a fait Georges Dandin, et qui a dit aux Bourgeois : voyez-vous, si vous allez vous mêler avec les aristocrates, vous serez ridiculisés, volés, battus ; arrière ! formez votre
(1) Ici le nom de quelque prêtre, dans le genre de Pascal sans doute, que le citoyen sténographe n'a pas entendu et que, insuffisamment intellectuel, il n'a pu conjecturer utilement. *
LE SOCIALISME ET LES INTELLECTUELS
classe, opposez-la à celle-ci, et quand vous serez constitués vous pourrez peut-être lutter contre eux.
Et ce que Molière faisait au dix-septième siècle, au milieu de difQcultés énormes, nous le faisons aussi aujourd'hui, et nous disons, comme le disait tout à l'heure Vaillant, à la classe ouvrière : séparation complète avec la bourgeoisie. (Vifs applaudissements)
Les intellectuels politiques ne sont que des commis, car remarquez que les grands financiers comme Rothschild en France, les milliardaires comme Gould et Yanderbilt, ou les grands polymillionnaires comme le duc de Westminster, ne daignent pas être députés ou ministres* mais ils y mettent leurs commis, f Rires) Et c'est parmi ces intellectuels que se trouvent les pires ennemis de la classe . ouvrière. Non seulement ce sont de grands ennemis, mais encore ce sont des ennemis jésuitiques, ils sont les dupeurs de la classe ouvrière. (Vifs applaudissements)
Contrairement à ce que pense Jaurès — et Vaillant ne me démentira point — la propagande dans les milieux intellectuels est la plus difficile. Quand nous sommes rentrés de l'exil. Vaillant, Guesde et moi, nous sommes venus nous fixer dans le quartier latin; Vaillant demeurait rue Monge, moi boulevard de Port-Royal, Guesde à la Pitié : pous nous sommes trouvés en contact avec des centaines de jeunes gens. Au premier moment nous avions l'air de les convertir, nous croyions que nous avions fcdt de nouveau des adeptes au socialisme et puis, nous tournions le dos, il n'y avait rien. C'était le sable de la mer qu'on prend dans la main et qui glisse entre les doigts... (Rires)
Quand j'étais jeune — il y a longtemps de cela — mon père, inquiet de mes idées socialistes, se plaignait à un de ses amis, bourgeois décoré de la légion d'honneur... (Rires) et l'autre disait : laissez donc, il faut que jeunesse se passe ; moi, voyez-vous, sous Louis-Philippe, j'appartenais aux sociétés secrètes; j'ai fait partie de cette délégation qui a été trouver le roi pour lui demander la grâce de Barbes ; voyez, aujourd'hui, je suis un très bon bonapartiste.
Eh bien, les bourgeois intellectuels, aujourd'hui, ils n'attendent même pas de rentrer dans leurs foyers, ils n'at-
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tendent pas d'avoir du ventre pour tourner casaque au socialisme ; immédiatement après, le lendemain qu'ils sont convertis, ils deviennent des anti-socialistes...
Une voix, — Et les députés socialistes?
Une autre voix, — Et Vaillant?
Le citoyen Lafaroub. — Je ne comprends pas, aussi je ne réponds pas.
Nous avions cru, Vaillant et beaucoup d'entre nous ont cru que c'était notre manière de faire la propagande qui ne pouvait pas leur convenir... (MoupementJ Vous le voyez, j'excite votre colère, ici...
Une Qoix, — Oh ! non, cela n'arrive pas jusque-là !
Le citoyen Lafargite. — Quand Jaurès est venu au soeialisme (Criaprolongés de Vive Jaurès) y nous avons accueilli avec plaisir sa venue ; il trouvera un autre langage que nouB n'avons pas su trouver, il aura une influence...
Une voix. — Il l'a eue I
Le citoyen Lafaroub. — ...sur les milieux intellectuels. En effet, il a ébranlé les milieux universitaires» et depuis la venue de Jaurès au socialisme, il y en a beaucoup qui viennent en même temps. Mais, comme le disait Vaillant tout à l'heure, ils ne viennent pas pour être militants, ils viennent pour être les chefs du socialisme...
Le citoyen Lafaroub. — Voilà des hommes très intelligents qui ont passé des années à apprendre leur science spéciale, et qui s'improvisent du jour au lendemain socialistes, qui croient que c'est une science qu'on improvise, qu'on n'a pas besoin d'apprendre ; il y a des naturalistes qui, parce qu'ils connaissent les mœurs des huttres, croient que cela suffit pour diriger les sociétés humaines, f Rires et exelamatUmsl
Une voix, — Ce n'est pas flatteur pour Millerand!
LE SOCIALISME ET LES INTELLECTUELS
Le citoyen Lafargtje. — Ils viennent au milieu de nous pour réformer le socicdisme. (Très bien, à gauche}
Ils veulent réformer et ses théories et son organisation et sa tactique, et les réformes théoriques qu'ils proposent, ce sont des réformes absolument ridicules, enfantines; ils nous disent : que ces théories aient pu être bonnes il y a cinquante ans, aujourd'hui elles sont démodées, elles sont trop simplistes, parce que, dans notre société, on ne peut tracer de ligne de démarcation entre les classes « parce qu'il y a des ouvriers qui sont rentiers, ayant un livret de caisse d'épargne, ou qui ont une ou deux ou trois actions, tandis qu'il, y- a des rentiers qui travaillent pour compléter leurs rentes »... Mais à ce compte-là il n'y aurait pas de règne animal, ni de règne végétal, puisqu'on iie peut établir la démarcation entre les deux règnes ; il n'y aurait non plus plus de Jour ni de nuit, parce qu'on ne peut établir clairement la démarcation entre le jour et la nuit ; si vous décidez d'une manière pour le méridien de Paris, dix lieues plus bas il faut l'établir différemment ; et s'il fait nuit ici, aux antipodes il fait jour. Par conséquent, il n'y a ni jour ni nuit... I Rires et exclamations à droite I Permettez, c'est le raisonnement qu'ils font pour démontrer qu'il n'y pas lutte de classe, c'est simplement reprendre la vieille théorie bourgeoise, la théorie qu'on a chantée depuis le commencement du siècle, c'est qu'il y a absolue égalité dans la société, il y a harmonie des intérêts, comme disait Bastiat.
Une autre théorie qu'ils attaquent est celle qu'on appelle la théorie de la catastrophe, la théorie de la révolution. Ils prétendent que c'était bon peut-être lorsqu'on était romantique, lorsqu'on pouvait faire des barricades, de faire la théorie de' la Révolution, mais aujourd'hui cela n'a plus sa raison d'être, parce que les choses marchent si bien que nous arriverons sans nous en douter au bonheur parfait, à la société parfaite*.
En effet, d'un côté le sort des ouvriers Va s'améliorant de jour en jour, et ce qu'il y a de curieux, c'est que ce sont les intellectuels dont le sort va empirant de jour en joUr qui soutiennd&t que le sort des salariés va s'améliorant de jour en jour.
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Et d'un autre côté la position des capitalistes va empi- ^rant, le taux de Fintérêt diminue; il était à cinq, il est tombé à trois, à deux, peut-être arrivera-t-il à rien; alors les capitalistes n'auront pas de raison d'être ; ils donneront leurs capitaux, heureux de travailler, comme disait M. Waldeck- Rousseau dernièrement.
Cette théorie-là est purement enfantine et prouve leur absolue ignorance des phénomènes économiques. Au siècle dernier Adam Smith reconnaissait déjà, en Angleterre, pour un pays très développé à l'époque, que 3 Vo était un taux normal pour les capitaux de tout repos qui ne courent aucun risque, comme ceux qu'on place sur fonds d'États, de gouvernements ; en France, un économiste considérait que c'était 4 V«> parce que la France est à un degré de développement économique inférieur à celui de l'Angleterre ; aujourd'hui les financiers considèrent que 3 Vo c'est le taux normal de tous les capitaux qui ne courent aucun risque; et c'est toujours autour de ce taux de 3 **/o qu'est la rente ; elle est tombée à a %> mais depuis quelques années, il a remonté, même au-delà de 3 7o« Pourquoi? Parce que les capitaux sont comme les intellectuels, sont comme- toute espèce de marchandises : quand il y en a beaucoup le prix tombe, mais quand il n'y en a pas le prix augmente; dernièrement l'ouverture de la Chine, la construction de tous ces grands chemias de fer en Russie, en Perse, demandent des capitaux énormes ; partout ils deviennent moins (i) rares; alors qu'on pouvait autrefois emprunter à s Vo» aujourd'hui on ne pourrait le faire ; voilà pour la prétendue décroissance de l'intérêt. Je ne dis pas que c'est une fumisterie, c'est une erreur de messieurs les intellectuels.
Maintenant, s'ils attaquent la théorie, ils attaquent surtout les organisations.. Or, on a voulu désorganiser le parti socialiste; cela a été dit, publié dans les journaux, qu'on . voulait désorganiser les organisations qui ont constitué le parti socialiste. Le socialisme pour tous, et chacun pour soi, c'çst ce qu'on a voulu. (Applaudissements à gaache)
(1) Le citoyen sténographe a conjecturé plas rares.
LE SOCIALISME ET LES INTELLECTUELS
Jusqu'ici la tactique du parti socialiste a été de séparer le parti socialiste, de lui éviter tout contact avec la classe •bourgeoise Ubérale, aujourd'hui au contraire on veut nous mêler avec les sociétés des droits de l'homme et du citoyen, on veut nous mêler avec la bourgeoisie libérale ; on veut nous faire entrer dans les ministères... (Vifs applaudissements à gauche),,. On veut nous compromettre... (Applaudissements prolongés) C'était une crise « nécessaire », parce qu'elle s'est produite en Allemagne en 1899; lorsque la loi de répression de Bismarck a été levée, les intellectuels se sont rués vers le parti socialiste et se sont présentés comme cher nous avec des théories nouvelles. Ainsi il ne fall^ait pas faire la guei*re au capital, mais à Dieu, qui n'a jamais embêté personne t.. . (Rires)
Eh bien cette crise, loin de désorganiser le Parti Ouvrier Français, le Parti Socialiste Révolutionnaire, elle nous a fait au contraire serrer les coudes. Je viens dernièrement d'assister à un congrès dans le Centre, et je vous assure que je n'avais jamais vu tant d'ardeur parmi nos camarades, comme à Melun, dimanche, et le fait que nous sommes ici, Vaillant et moi, non seulement décidés à marcher la main dans la main, aujourd'hui, mais dans l'avenir, prouve que cette crise a été on ne peut plus utile pour le parti socialiste ; qUe nous sommes imis, et que nous sortirons vainqueurs de toutes ces luttes et de toutes ces entraves. •
Mais les intellectutels ont un rôle très impcurtant à jouer; aujourd'hui le mode de production est changé. Dans l'ancienne production artisane le travail intellectuel et le travail manuel étaient combinés. L'ébéniste, par -exemple, c'était lui qui concevait son meuble, qui en dessinait les ornements; il était artiste et artisan. Mais aujourd'hui dans la production moderne ces deux fonctions sont absolument séparées; d'un côté il y a le travail manuel, de l'autre côté le travail intellectuel. Bien entendu il y a beaucoup d'ouvriers manuels qui font un travail semi-intellectuel, comme le mécanicien, mais il y a une division très nette établie entre ces deux fonctions.
Eh bien aujourd'hui on ne peut concevoir la production
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moderne sans que ces deux travaux ne soient intimement liés; on ne peut pas concevoir un chemin de fer s'il n*y a pas de mécanicien, des ingénieurs, des chefs de gare ; on ne peut pas concevoir la production moderne, sans Tétroite union du travail intellectuel et manuel, qui sont tous les deux salariés, tous les deux écrasés sous le même capital. 11 faut qu'ils s'afiiranchissent; il faut que tous les deux aient la même force. Si l'un s'afiûranchit, il affranchit l'autre du même coup. Si la classe intellectuelle s'affranchit, elle affranchit le travail intellectuel. Jusqu'ici .c'est la classe ouvrière qui a pris les devants ; c'est elle qui s'est organisée en parti socialiste, c'est elle qui a lutté, a bravé toutes les colères.
Et les poursuites qu'on exerce contre la classe .ouvrière sont autrement terribles que celles que les gouvernements font contre les propagandistes socialistes, car l'ouvrier de l'atelier, on le renvoie c'est la misère pour lui; non seulement on le renvoie lui, mais on renvoie sa femme, ses enfants, c'est la misère absolue. (Applaudissements^
Eh bien, malgré toutes ces misères, la classe ouvrière s'est constituée dans les centres industriels; c'est elle aujourd'hui qui porte le drapeau de la révolution. Est-ce que les intellectuels veulent rester en arrière? Est-ce qu'ils ne veulent pas suivre les ouvriers? Est-ce qu'ils veulent attendre que les ouvriers les affïranchissent? Est-ce que l'heure n'est pas venue pour eux de se mêler à la révolution sociale?
La production moderne sera bientôt généralisée, elle bouleverse tout; vous avcE jtm journal à Paris, composé par des machines ; vous avez des machines à calculer. La machine aujourd'hui pénètre partout. Elle tend à ne plus faire de tout qu'un seul métier. Autrefois il fallait des années pour être ébéniste, par exemple. Maintenant si on est mécanicien on peut labourer, semer, il ne reste plus qu'un seul métier, mécanicien. Le résultat qui se produit, c'est Tégalité ' qui s'établit dans les conditions de production.
Cela crève les yeux à tout le monde, et cependant un des flambeaux de l'intellectualisme, M. Durkheim, que vous connaissez, car il a eu une grande influence» dans sa dwk-
LE SOCIALISME ET LES INTELLECTUELS
sion du trapail(i),lxd qui prétend connaître les sociétés, qui prétend connaître la production économique, il croit que toujours la société ira comme elle va aujourd'hui ; que l^s hommes seront parqués les uns dans la cordonnerie, les autres dans la bonneterie, tandis que la production moderne tend à ne faire qu'un seul métier : mécanicien.
On changera de métier, de milieu, et cela au plus grand profit de son intelligence et de sa santé.
Mais il y a encore un autre résultat, c'est que le mécanisme abrège le travail ; jusqu'à aujourd'hui, toute machine, quand elle entrait dans l'atelier, au lieu de chasser des heures de travail, chassait des ouvriers. Eh bien, lorsque la machine sera entre les mains de ia société, au lieu de chasser les ouvriers, elle chassera les heures de travail, c'est-àdire qu'on peut entrevoir une société où on pourra avec un travail de deux ou trois heures par jour faire tout le travail social nécessaire ; et après on se développera intellectuellement. Ceux qui veulent faire de la peinture, feront de la peinture ; non pas pour la vendre ; ils feront comme Zeuxis qui disait : je ne vends pas mes tableaux, parce que le roi de Perse n'est pas assez riche pour les acheter !... (Applaudissements) On ne vendra pas son travail d'artiste, on sera seulement heureux de trouver des gens qui l'apprécient; et on n'aura pas même besoin de cela, on le fera pour se satisfaire à soi-même. On ne maAge pas pour son voisin, on boit et on mange pour soi ; on peindra de même. /Vifs applaudissements)
Lorsque la révolution sera faite, lorsque tous les instruments de travail seront entre les mains de la société, lorsque tous les instruments de travail seront utilisés pour diminuer le travail, c'est alors que la pensée sera libre, sera afiranchie. Eh bien ! nous disons aux intellectuels : Venez avec nous pour affranchir la pensée du joug du salariat. Venez avec nous pour arracher la science d'entre les mains de la bourgeoisie capitaliste, qui en fait aujourd'hui un instrument de torture pour la classe ouvrière ;
(1) De la division du travail social. Âlcan.
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arrachez-la pour en faire un instrument de bonheur pour rhumanité ; voilà votre grande œuvre et c'est à cette oeuvre que nous vous appelons. (Applaudissements prolongés et acclamations, — Mouvements divers)
Le citoyen Vaillant ♦
Citoyens,
Avant de donner la parole aux personnes qui la demanderont, je crois que je devrai adresser tous mes remerciements au citoyen Lafargfue pour Tintéressante conférence qu'il vient de faire.
Il y a certaines interruptions qui se sont produites, comme si, d'une façon quelconque, Lafargue avait attaqué ce qui est le fait de Tintelligence et de la science dans le monde, tandis qu'au contraire il les a glorifiées, et il n'a fait que la critique de ceux qui, n'étant pas organes de si grandes fonctions, se servent de leur science pour des fins absolument égoïstes, et il célébrait le moment où, dans la société prochaine, ces organes étant rendus à la fonction, les hommes étant dignes de cette fonction, nous ne pourrons que louer ceux qui donneraient des moyens plus grands à l'humanité. C'est pourquoi je crois que la confusion qui a pu naître est maintenant dissipée à la seule réflexion. Mais cependant si quelqu'un a des observations à faire, sur la demande du citoyen Lafargue, je lui donne la parole.