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DISCUSSION DE LA CONFÉRENCE

Le citoyen Crepin (i) Citoyens,

J'ai demandé la parole, parce que je crois que le citoyen Lafargue a beaucoup généralisé. Vous savez ce qu'on reproche à Taine, c'est de prendre des petits faits et de laisser de

(1) Le citoyen Crépin est, me dit-on, secrétaire de l'Université populaire du quinzième arrondissement.

LE SOCIALISME ET LES INTELLECTUELS

côté tous ceux qui déplaisaient à la thèse qu'il voulait soutenir.

Le citoyen Lafargue — nous nous connaissons, je le dis en ami — a beaucoup généralisé. Il y a, en ce moment, un mouvement chez les intellectuels, qu'il faut remarquer. Je suis bien peu qùaliû'é pour prendre leur défense, étant entré à l'âge de treize ans dans Tusine — parce qu'on n'y peut entrer plus tôt — mais j'ai eu de longues fréquentations avec Guesde et Vaillant et Lafargue. Souvent — vous savez qu'il y a des proscriptions contre les socialistes — j'ai remarqué ceci : quand on se frotte contre un mur. fraîchement peint, on attrape de la peinture ; quand on se frotte avec des personnes intelligentes, on finit par avoir, non pas de l'esprit, mais plus de compréhension.

Vous avez entendu parler des Universités populaires ; je ne saurais pas défendre leur cause, c'est une très belle cause, mais avec un mauvais avocat ; elle se défendra ellemême, si je puis vous expliquer ce que nous espérons faire, et comment certains intellectuels viennent à nous. Si vous voidez bien me le permettre, je vous lirai le programme que nous avons rédigé :

a Nous sommes le parti des opprimés ; nous recherchons la cause d'une misère si lourde qu'elle ne saurait se perpétuer... »

Et nous demandons surtout qu'on écoute ; nous appelons les intellectuels, nous accueillons tout le monde avec déférence, car ils doivent être les bienvenus ceux qui viennent au peuple pour discuter avec lui.

Il y a là un mouvement très marqué; et j'ai rencontré des jeunes gens qui m'interrogeaient, me disaient, me montrant des brochures de Vivian! ; ils ne veulent pas faire la charité, cela les. dégoûte, et quand ils trouvent, faisant partie de la commission des visites, des ouvriers malheureux, ils dégagent du Mont-de-Piété le paletot d'un pauvre ouvrier pour qu'il puisse aller travailler, et, allant de maison en maison, ils me montraient leurs petites brochures, le Programme dii Parti Ouvrier, signé Paid Lafargue, Jules Guesde;, le .socialisme utopique et scientifique; d'autres brochures de Jaurès, et ils me disaient : croyez-vous que

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é^est bon... Je crois bien que c'est bon! Qaelqoefois, je me soQviens^ j'allais déranger les rédacteurs, lorsqae Guesde et Lafargne étaient à 8ainte-Pélagie... Et ainsi voos voyez ces intellectnels qui demandaient s'il fallait répandre cela dans les Universités Populaires I

Hier nous sommes allés à la Bourse du Travail, nous avons été très mal reçus, j'étais avec un auditeur au Conseil d'État; le tableau était par terre, des adresses que nous cherchions, et nous étions tous les deux à quatre pattes pour les copier.

Nous allons avoir prochainement dan» le quinzième une véritable université populaire socialiste — car on peut prendre le titre en mauvais terme — car il y en a de bourgeoises; on a essayé de s'en servir; la nôtre est socialiste. Dans ces conditions, je le demande, devons-nous accepter avec nous des intellectuels?

Lorsque nous avons déiilé devant la statue de la République, nous avons déployé notre drapeau rouge ; notre Université, sur notre terrain, sera inaugurée le premier mai et le citoyen Anatole France avec nous... (Vifs applau^ dissements à droite).,. Je vous prie, citoyens» de ne pas applaudir, c'est inutile, cela a l'air d'une manifestation. Le citoyen Lafargue a donné des ouvrages pour l'Université populaire du quinzième, qui sont lus et appréciés, qui sont entre les mains de tous les camarades ; c'est un camarade qui a répondu à l'appel que nous avions fait, tandis que d'autres, ' comme le citoyen Oeville, pour des raisons de santé, ji'est pas venu.

Le citoyen Dbmbsy (i) Citoyens,

Je ne répondrai pas directement, mais je crois répondre d'une certaine manière ; j'appartiens au deuxième arrondissement. Dernièrement il y a en une réunion sons le titre Le Réveil des premier et deuxième arrondissements. U est

<1) Le citoyen Demesy représentait au Congrès le Syndicat des bourreliers de Toulouse, adhérent au Parti Ouvrier Française

LB SOGIAXISME £T LES INTELLECTUELS

beaucoup parlé des Universités populaires, et tous voyez bien qu'il est nécessaire de s'en occuper, j'ai communiqué les statuts au citoyen Lafargue, de maniée à lui montrer quel est le rôle de ces universités. Je ne généralise pas, je dis ce qui se passe dans les premier et deuxiènle arrondissements.

On a parlé du mouvement politique, eh bien dans ce Réçeil où il y avait Anatole France, on ne doit pas s'occuper de politique ; c'est vrai que, par compensation, on ne doit pas cracher par terre, ni être alcoolique. Mais ' n'empêche pas que si je voulais, je pourrais beaucoup parler. Vous dites, il y a le mouvement coopératif et le mouvement politique, eh bien dans le premier et le deuxième il est défendu de s'occuper de politique. Faites du socialisme avec cela.

Voilà donc un mouvement nouveau ; avec le mouvement coopératif, il y a les universités populaires, et le mouvement politique. S'il faut qu'il n'en reste qu'un, je voterai pour le mouvement politique ; mais du moment qu'avec le mouvement syndical, il y en a quatre, et du moment qu'avec celui-ci les ouvriers peuvent s'instruire et arriver au socialisme, je crois que ce sera toujours un de pris. Voilà ce que je voulais dire. (Vive approbation à droite)

Le citoyen Rubanovitgh

Citoyens,

Quand on nous a annoncé une conférence sur le Socialisme et les Intellectuels, surtout lorsque cette conférence a dû être faite par Lafargae, un des représentants les plus autorisés du socialisme scientiiique, j'avais le droit de m'attendre à une définition de ce mot intellectuel; en eflfet, j'ai constaté qu'il s'est produit une certaine confusion : on a confondu les ouvriers intellectuels avec l'intellectualisme, qui a un sens qui n'a pas été encore peut-être défini. Mais si on indique la source où ce mot a pris naissance, alors vous verrez qu'il a une signification tout à fait spéciale.

Vous conviendrez avec moi que lorsqu'on dit à l'époque actuelle socialiste intellectuel, ce ne sont pas les ouvriers

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intellectuels qu'on a en vue; on a en vue un certain groupe d'hommes qui, soulevés par un sentiment de justice, se sont jetés à la défense d'une certaine cause.

On a aujourd'hui rappelé le nom du philosophe russe Lavrov ; le citoyen Vaillant et le citoyen Lafargue, qui connaissent les œuvres de Lavrov, savent que Lavrov a consacré la moitié de ses ouvrages à définir le rôle de la personnalité humaine, le rôle de Fintellectualisme. Ceci s'explique historiquement, parce qu'en Russie, pendant une certaine phase du mouvement révolutionnaire, c'était justement à la jeunesse intellectuelle qu'était incombé le rôle de la lutte contre la réaction, contre l'absolutisme et contre le capitalisme.

Eh bien, chez Lavrov vous trouverez non pas seulement la définition, mais le développement de ce qu'il appelle l'intellectuel ; vous verrez que Lavrov lui attribue un très grand rôle historique. Je ne veux pas faire de conférence, je ne suis pas préparé pour cela, je vous dirai quelle est à peu près la définition de l'intellectuel : c'est un homme qui, armé de l'esprit critique d'une part, et d'autre part soulevé par un esprit de justice, tend, en se développant toujours, en s'assimilant toujours la science, en s'approchant toujours du groupe actif, à réaliser un certain idéal. Voilà la définition de TintellectueL Et Lavrov explique* même les conditions dans lesquelles Us trouveront l'application de leurs idées.

Et Lafargue nous parlera justement de ces intellectuels, de ces personnes qui, armées de l'esprit critique et du désir de réaliser la justice, arriveront à la réalisation de leur idéal. Mais est-ce que les fondateurs du socialisme scientifique n'étaient pas avant tout des intellectuels? Est-ce que Lafargue et Vaillant n'étaient pas avant tout des intellectuels?...

Une çoix, — Hs ne sont même que cela.

Le citoyen Rubanovitch. — Est-ce qu'en choisissant leur « domicile dans le cinquième, ils se sont donné pour but de trouver des adhérents ; et je trouve que les efforts qu'ils ont

LE SOCIALISME E-Ç LES INTELLECTUELS

faits n'ont pas été tout à fait sans succès. Nous avons ici un représentant de la ieTiiiesse,Zé\SLès.,.' (Applaudissements à gauche)

Le citoyen Zévaès. — Membre du Parti Ouvrier !

Le citoyen Rubanovitgh. — Qui appartient à la jeunesse...

Une voix. — Ce n'est pas un ouvrier !

Le citoyen Zévaès. — Ce n'est pas un indépendant ! (Ap^ plaudissements aux mêmes places)

Une voix, — Tant mieux pour les indépendants !

Le citoyen"* Rubanovitgh. — Nous avons des représentants très éminents de ces intellectuels, qui, s'ils n'ont pas créé le socialisme, l'ont formulé. -Ce n'est pas dans un milieu intellectuel qu'on méconnaîtrait le rôle d'une formule, une formule c'est une force énorme. Les intellectuels ont donné au socialisme sa formule et son développement scientilîque. Le rôle en est immense.

Vous verrez que, dans la bourgeoisie française, il y a cette double caractéristique : esprit critique et désir de servir la cause des déshérités. Supposons enfin, pour parler de cette cause particulière, que ce ne fût pas un individu de la classe bourgeoise qui ait été injustement condamné...

Voix diverses, — Al| ! enfin... Nous y voilà. (Vive approbation et protestations bruxantes)

Le citoyen Lafargub. — Je vous demande de répondre à ma conférence et pas autre chose !

fCris nombreux de Parlez ! Parlez ! — Il répond très bien)

Le citoyen Vaillant. — Je ferai simplement remarquer que Lafargi^e n'a pas parlé de cela !

Le citoyen Rubanovitgh. — Certes, parmi ceux qui ont pris parti, parmi ces intellectuels qui ont pris la défense d'un innocent injustement condamné, il y avait des per^ sonnes qui entendaient ne défendre que cette cause.

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Une voix* — Ce paavre Alfred... (Rires)

Le citoyen Rubanovitch. — • Pourquoi certaina inflividus ont dévié : c'est parce qu'il y a, au-dessus d'un individu déshérité et frappé par Tinjustice, toute une classe qui est toujours victime de cette injustice. Le socialisme scientifique a formulé très simplement cela, en disant: n y a le prolétariat qui est tous les jours souffrant d'une injustice parce que le fruit de son travail lui est volé. Eh bien, je suis convaincu qu'une partie de cette bourgeoisie, qui a commencé son action par une simple protestation contre ime injustice individuelle, si elle applique son esprit critique, elle viendra certainement au socialisme...

Cris : Et Millerand ?... Et Trarieux ?... Et Clemenceau?... Et GalUffet ?... .

Le citoyen Rubanovitch» — On parle de Millerand.^, de Galliffet...

Le citoyen Vaillant. — Nous n'avons pas à entrer dans ces questions.

Le citoyen Rubanovitch. — J'ai uni ; eh bien, je dis qu'il y a certainement des intellectuels qui vont plus loin que cette cause individuelle, et qui apportent au socialisme leur force. Et ce sont ces intellectuels...

Cri : Et Galliffet ?... (Longae agitation)

Le citoyen Rubanovitch. — J'étais peut-être parmi les trois ou quatre premiers socialistes qui ont protesté*..

• Une voix. — Lisez V Aurore de ce matin î (i)

(1) V Aurore du vendredi 23 mars contenait un article d'Urbain Gohier contre les conseils de guerre, intitulé : d bas! où je relève cette phrase : a Et ces radicaux, ces socialistes du Parlement, qui ont résisté aussi fort et aussi longtemps qu'ils ont pu à la cause de la Vérité, pour ne pas s'intéresser à un boiu>geois riche, à un officier d'état-m^or, à un juif, ne vont-ils pas se rattraper maintenant ? Il ne s'agit plus d'un privilégié; il s'agit des pauvres, des humbles soldats, des fils de petits électeurs, des fils de paysans et d'ouvriers, de la chair du peuple. Vont-ils laisser les ixiiquités, les supplices, les assassinats durer et se multiplier sans^fin? >

LE SOCIALISME ET LES INTELLECTUELS

Le citoyen Rubanovitgh. — Je dis qu'il y a un mouvement des intellectuels vers le peuple, pour Téclairer ; je salue ce mouvement parce que c'est la répétition de celui qui a eu lieu en Russie, où les intellectuels sont venus au peuple et de cette union sont sorties de grandes choses, comme vous le savez.

(Vifs applaudissements à droite et dans lés tribunes/

Le citoyen Vaillant Citoyens,

Rubanovitch a répondu à des choses que Lafargue n*a pas dites et c*est là qu'est la confusion ; Lafargue n'a nullement critiqué le rôle de l'inteUigence dans le (développement du socialisme, il a critiqué le rôle d'individus et non le rôle de la science ou de l'intelligence, et il espère au contraire que le rôle de ces honmies devienne tellement adéquat à la fonction qu'ils doivent remplir qu'il n'y aura plus de critiques à leur adresser ; ils deviennent les collaborateurs du parti, mais tant qu'ils joueront un rôle in4ividuel il y a place pour sa critique.

Je crois par conséquent que le citoyen Rubanovitch, dans les choses qu'il a dites, n'a pas répondu au citoyen Lafargue.

fMouçementJ

Le citoyen Charles Rappoport

Citoyens,

Quand le citoyen Lafargue nous a annoncé une conférence sur les intellectuels, et quand il a maintes fois dénoncé, dans les journaux socialistes, que les intellectuels sont un danger social, je me suis toujours demandé comment il se fait que ce danger social n'ait pas été prévu par Marx. Marx qui a analysé tous les éléments de la sdciété capitaliste, qui a prévu toutes les difUcultés que la classe prolétarienne aurait à vaincre, qui a prévu le socialisme petitbourgeois, le socialisme chrétien, tous les socialismes,

cailler dû 5 mai igoo g

entin, comment n'a-tril pas prévu le danger du socialisme intellectuel ?

J'ai consacré une notable partie de ma vie à étudier Marx ; j^ai tâché de me rappeler les passages où Marx parle des intellectuels ; il n'y en a qu'un dans un écrit de jeunesse, le plus ancien, où il parle de l'alliance nécessaire entre le prolétariat qui souffre et les intellectuels ; il y a encore dans le Manifeste un passage où Marx parle de l'évolution historique : les intellectuels passeront au prolétariat. EL ne dit pas un mot sur le danger que les intellectuels pourront devenir.

Il y a encore un autre fondateur du socialisme scientifique, Lassalle, qui a prononcé un grand discours : la science et le prolétariat, et là il a fait ressortir non le danger des intellectuels, mais l'utilité des intellectuels. ' Alors, je me demande comment un des représentants du socialisme scientifique peut maintenant trouver tout à coup un danger qui n'a pas été aperçu de ceux-là pendaiit tout le mouvement socialiste. Je crois qu'il ne s'agit pas ici des intellectuels en eux-mêmes, mais des intellectuels qui ne sont pas venus à telle ou telle fraction... (Longue agitation),,. Si les intellectuels étaient venus à cette fraction, le citoyen Lafargue ne les aurait pas dénoncés... (Approbation, applaudissements et murmures)

Une voix, — C'est une affaire de boutique !

Le citoyen Rappoport. — 11 y a une campagne contre les intellectuels, une campagne stérile, sans conclusion. Quelle est la conclusion de la conférence du citoyen Lafargue ? 11 ji'en donne pas. Il se contredit lui-même ; il a commencé par chasser les intellectuels par la porte et il les ramène par la fenêtre... (Rires et applaudissements) Il nous a montré le danger qu'ils sont et il a fini en disant : venez à nous. Il a parlé des intellectuels anti-darwiniens, qui ont profité dé la science pour défendre les intérêts capitalistes, mais Darwin aussi était un intellectuel dont la science s'honore.

Il y a des intellectuels socialistes et des intellectuels anti-

LE SOCIALISME ET LES INTELLECTUELS

socialistes... f Applaudissements, agitation, la voix de Voraleur est couverte par des interruptions continues}

On ne peut pas attaquer les intellectnels en général, eomme on ne peut pas attaquer les juifs en général, parce qu'il y en a des bourgeois et des prolétaires. Il ne faut pas généraliser et mettre les intellectuels comme une classe à part ; et voilà pourquoi Marx, qui est le véritable fondateur du socialisme scientifique, et qui n'a opéré qu'avec des notions claires et définies, n'a pas parlé des intellectuels...

Je vous demande pardon que ce soient deux Russes l'un après l'autre qui viennent parler et je demande votre indulgence pour ma prononciation, j'ai le tort non seulement d'être un intellectuel, mais un intellectuel russe; et si les intellectuels russes prennent ici la parole, c'est qu'ils ont eu une douloureuse, longue expérience.

On a longuement discuté dans les journaux socialistes russes dirigés par Lavrov, dans d'autres, dans nos groupes, partout, cette question. Pour nous c'est une question déjà rebattue. Et si, dans un pays où le socialisme est un grand ' parti, fondé en partie par ce même Lafargue, par ce même Vaillant, si on discute maintenant sur les intellectuels, je dis que c'est un retour à l'enfance!... (Vifs applaudis' aementsj

Je le comprends quand un parti n'est pas défini, quand on opère avec des notions vagues, mais plus maintenant... C'est comme de discuter sur l'utilité de la science, sur les universités populaires...

Le citoyen Lafargub. — Je me moque d'eux, je n'en ai

pas parlé!

Le citoyen Rappoport. •— Un grand publiciste russe, à propos d'un journal En avant qui s'est publié à Londres, a dit : J'ai vu qu'on y discutait sur l'utiUtéde la science, alors, je me suis dit que ce n'est pas un journal sérieux, parce qu'il est impossible que le socialisme discute encore sur ces questions élémentaires...

Une voix. — Je conclus que le citoyen n'a rien compris !

Une autre, — Alors, c'est un imbécile ? (Rumeurs)

ùahier du 5 mai jgoô g

Le citoyen Rappoport. — Plekhanov, fondateur du parti social démocrate, avait quelques velléités et rancunes contre les intellectuels... Il faut ajouter qu'il s'est produit récemment à Saint-Pétersbourg des mouvements purement ouvriers qui ont rejeté les intellectuels ; ils ont dit, les syndicalistes, il ne faut pas d'intellectuels, parce qu'ils demandent la lutte politique et des places de députés. 11 n'en faut pas... (Rires et applaudissements) et c'est maintenant Plekhanov qui demande grâce pour les intellectuels attaqués jadis par lui. Mais je crois qu'ils n'ont qu'un tort, les intellectuels : allant dans le Parti Ouvrier, ils seraient bien reçus. (Applaudissements et longues protestations)

Une voix, — Nous irons à vos conférences Jaurès, nous autres !

Une autre voix ironiquement. — A bas les idées, vivent les individus! (Longue agitation)

Le citoyen Vaillant» — J'espère que personne n'a l'intention de troubler cette réunion...

Une çoiw. — A bas les inquisiteurs !

Le citoyen Vaillant. — Il ne faut pas que la réunion se transforme en réunion publique. Le citoyen Daily a la parole et ensuite le citoyen Lafargue répondra.

Le citoyen Dally (i)

Citoyens,

Il semble qu'il se soit établi une équivoque assez bizarre à propos de la définition même du mot intellectuel^ et sans cette équivoque certainement les difficultés qui ont eu lieu n'auraient pas été faites.

Les camarades précédents nous ont parlé avec éloquence

(1) Le citoyen Dally représentait au Congrès le Groupe d'action républicaine socialiste de Moulins, du parti Socialiste Révolutionnaire, et le Groupe socialiste de Veynes (Hautes-Alpes),, du Parti Ouvrier Français.

LE SOCIALISME ET LES INTELLECTUELS

de leur amour du peuple et de leur désir de sacrifice, et je dirai mieux : qu'il y a des périodes de sacrifice tellement longues qu'ils ne parlent que dans un sentiment de douleur, d'affection et d'estime; et je suis heureux de leur rendre cet hommage.

Oui, citoyens, il y a une équivoque, et facile à dissiper, par une simple définition. Je ne veux pas la prendre dans mon cerveau, mais dans l'histoire des évolutions qui se sont produites. Il s'agit de savoir ce qu'est un intellectuel ; qu'est-ce qu'un intellectuel? Étymologiquement c'est un homme qui s'occupe des questions d'intelligence. Un ouvrier finissant son abc, ouvrant un livre, par cela même c'est un intellectuel. Et alors la discussion n'existe plus.

Mais il y a une autre définition de ce mot, c'est la définition que l'usage lui a donnée : un intellectuel, c'est tm homme qui s'occupe ordinairement et fait profession de s'occuper des choses de l'intelligence, qui est émancipé, soit par son travail, soit par son intelligence, soit par sa fortune. Voilà ce que nous appelons un intellectuel.

Or, qu'a fait l'intellectuel, en venant à nous? El est venu à nous et ne nous a point créés. Je commence par Lafargue, notre grand enseigneur de science et de choses socialistes; je rappelle Guesde, cet autre enseigneur de choses socialistes ; mon ami Zévaès, mon petit camarade du quartier latin, que j'ai été si heureux de voir élu à la Chambre ; il est jeune, et je ne le lui reproche pas, moi qui ne suis pas encore (?) député; il a été élu avant que je ne le sois, car je ne le sois: pas... Mais je suis heureux parccque je sais ce que Zévaè» a apporté à la Chambre : un cœur absolument dévoué à nos idiées communes, une intelligence noble, instruite, qu'il a voulu porter directement au peuple. Il a plu à Zévaès de coju^ir tous les risques de la misère, pour parler . directement au peuple pendant des années, jusqu'à ce que le peuple l'ayant jugé digne de lui l'ait envoyé à la Chambre, pour en faire ce qu'il est, c'est-à-dire un député. (Longue agitation et murmures)

Eh bien qu'ont fait ces intellectuels et qui sont-ils? Ils ont été^ frappés de cela, ceux qui, sortis de notre classe bourgeoise, de notre classe où l'instruction avait pu être

cahier du 5 mai igoo g

donnée complètement, ne sont pas venus immédiatement dans le peuple; au moment du triomphe de cette classe populaire tout entière, au moment où ils ont senti que le peuple se réveillait ; ils ne Font pas appris par eux-mêmes» ils ne Font pas su par leur intelligence, et par cela même ils ont cessé d'être intelligents. Ils ont senti qull y avait là un mouvement contre lequel il n'y a rien à faire.

Mais il y en a qui ont senti que des idées autres venaient au monde, ils n'ont point abdiqué, car ce sont des hommes qui au cœur ont un sentiment profond de générosité, ils ont cherché à rendre service à la classe poptdaire et pour rendre service à la classe populaire, quel a été leur premier acte? n a été cette maladresse de ceux qui n'ont pas su abdiquer leur bourgeoisie, leur famillç, qui n'ont pas su abdiquer leur classe, n'ont pas su venir dans le peuple, vivre de sa vie, vivre de sa misère, qui n'ont pas enfin connu la faixu pendant quelques jours, fussent-ils avocats, professeurs, qui n'ont pas fait à leurs idées le sacrifice de leur vie, qui sont venus à nous avec tous les préjugés de la tradition bourgeoise qui tient en ses mains tout l'enseignement classique ; et de. même qu'on avait fondé pour des bourgeois et des fils de bourgeois des universités, ils ont voulu fonder dans un exeellent sentiment...

Une voix, — C'est un discours électoral ! Allez, on vous nommera député, ne dites plus rien!

Le citoyen Daixy. •— Je ne suis pas candidat... Une çoix. — Vous le serez !

Le citoyen Dally. — Us sont venus à nous avec des idées bourgeoises, préconçues, qui leur avaient été imposées par leurs maîtres, qu'on n'enseigne que par les Universités. Ils ont pensé qu'ils avaient assez de science pour enseigner les ouvriers, mais ceux-ci n'avaient pas assez de temps pour entendre leurs enseignements. Et le gouvernement au lieu de dix heures a préparé une loi pour que tout le monde travaille onze heures.

Le citoyen Zévaâs. — Très bien!

LE SOCIALISME ET LES INTELLECTUELS

Le citoyen Dally. — Alors nous leur avoAs dit : vous avez a^i avec probité, mais vous vous êtes trompés ; il y a une question primordiale. Il y a une question qui prime votre enseignement, c'est la liberté de ce même peuple...

Une voix. — Réduisez, c'est une répétition générale. — On vous nommera, allons, vous serez nommé!

(L'orateur ne peut continuer par suite des interruptions)

Le citoyen Lafaroub

Citoyens,

Tou^ ceux qui sont venus à cette tribune n'ont pas atta-. que la conférence... (Rires) Ils ont dit: vous eussiez dû définir Tintellectuel. Marx n*a pas dit cela, n'a pas fait cela. Nous, marxistes, noUs ne voyons pas par Marx, mais eux, qui ne sont pas marxistes, ne jurent que par Marx. (Rires)

On est venu parler des Universités populaires, je n'en avais pas parlé; on est venu parler des affaires russes, des crises qu'il y a eu en Russie entre les intellectuels et les ouvriers. Gela peut être très intéressant, je ne le conteste pas, mais cela n'est pas en question. (Mouçement prolongé)

J'ai dit que, dans la production artisane, le travail intellectuel et le travail manuel sont fondus dans la même personne ; 'j'ai montré dans tout mon discours que les intellectuels...

Une voix, — Et Molière?

Le citoyen Lafaroub. — J'arriverai tout à l'heure à Molière.

J'ai dit que les intellectuels ont été fabriqués pour servir la bourgeoisie, comme on fabrique des chaussures... (Ap^ plaudissements) Et, que cette fabrication avait été si abondante que 1^ valeur du travail intellectuel est tombée audessous de la valeur du travail manuel. Gela vaut mieux que toute espèce de formule algébrique, et puisqu'on a parlé de Marx, je vous, dirai que l'on ne trouve pas une définition dans tout le Capital,

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Une voix. — Et la définition de la valeur, et la définition du travail simple.

Le citoyen Lafargub. — Marx commence par la marchandise, il développe, analyse, critique les phénomènes, moi je n'ai pas commencé par faire une définition, je n'en ferai jamais, il n'y a que les pédants qui font des définitions ! (Vifs applaudissements à gauche) C'est de la scholastique, parce que la définition que vous donnerez aujourd'hui ne sera pas bonne demain, et ce qui est bon pour la Russie n'est pas bon pour la France. La définition que Marx aurait pu donner en 1848 des intellectuels, lorsque la grande production capitaliste n'était pas développée comme elle l'est arujourd'hui, ne serait pas bonne actuellement. Les définitions ne comptent donc pas, ce sont les faits qu'il faut analyser et critiquer.

Vous m'avez parlé tout à l'heure de Molière ; je ne vous ai parlé de Molière que pour montrer que les littérateurs et les intellectuels, qui, au siècle dernier, étaient des révolutionnaires, étaient des esprits d'attaque qui démolissaient toute l'idéologie de l'ancienne société aristocratique et féodale, et qui, aujourd'hui, ne sont que de misérables domestiques de la classe capitaliste... /Applaudissements)... Ils ne comprennent pas...

Une voix. — Et Anatole France?

Le citoyen Lafargub. — Remarc[uez qu'il y a des exceptions. Anatole France est un des esprits les plus émancipés de la bourgeoisie, je le sais, je le reconnais...

Plusieurs voix. — Ahl ah!...

Le citoyen Lafargub. •*- Mais est-ce qu'il n'y a pas ensuite tous les pornographes qui écrivent dans les journaux, des hommes de grand talent, comme Sylvestre, qui prostitue son talent pour plaire à toutes les prostituées du monde... (Très vifs applaudissements dans toute la salle) — Cela sort de Polytechnique ! Est-ce que ce n'est pas une honte de voir

LE SOCIALISME ET LES INTELLECTUELS

des intellectuels ravaler ainsi leur talent, leur intelligence et leur instruction?... {Approbation générale et totale)

Aujourd'hui le travail intellectuel est une marchandise, et c'est comme marchandise que je l'ai examiné ici; et c'est une marchandise qui se déprécie tous les jours. Et je dis aux intellectuels : eh bien vous, qui êtes des intellectuels, est-ce que vous n'ouvrirez pas les yeux ; est-ce que vous ne verrez pas l'abîme où vous allez vous précipiter; est-ce que vous ne vous révolterez pas contre cette misère?... Pourquoi est-ce que nous avons trouvé tant de difficultés à faire de la propagande dans les milieu^ intellectuels, tandis que, lorsque je suis allé dans les villes ouvrières, où jamais je n'avais tenu de réunion, trouvant des ouvriers qui n'avaient jamais entendu parler de socialisme, quand je leur en parlais, leurs yeux s'éclairaient... Us comprenaient ce que je disais. Pourquoi? Parce qu'ils travaillaient dans l'usine, parce qu'ils étaient sous le joug patronal direct, qu'ils étaient employés dans une production commune et qu'ils voyaient bien qu'ils ne pouvaient s'émanciper individuellement.

L'intellectuel est différent ; il croit que, par sa roublardise... (Vifs applaudissements à gauche)»., que par son intelligence, ses connaissances, il pourra s'émanciper individuellement... fVifs applaudissements à gauche),,. Vous dites : ce n'est pas vrai ! Je suis heureux de cette parole, et je voudrais que tous les intellectuels en disent autant, et surtout le mettent en pratique.

Il n'y a donc pas de définition à donner, il n'y a que des faits à examiner ; aujourd'hui la classe ouvrière s'est organisée, la classe ouvrière commence à enlever les positions de l'ennemi. Et les intellectuels n'ont rien fait pour cela...

Une çoix. — Et vous avez fait beaucoup !

Le citoyen Lafaroue. — On citait tout à l'heure le jeune camarade Zévaès ; eh bien oui, je suis heureux de l'avoir parmi nous, parce qu'il est un des propagandistes les plus actifs que nous ayons dans le parti socialiste ; il court partout ; il ne reste pas au Palais-Bourbon, il circule dans tout le pays — avec le permis de voyager des Compagnies...

cahier du 5 mai igoo g

Noas aimerions avoir des intellectuels parmi nous» des intellectuels venant parmi nous apprendre la science socialiste et ne s'improvisant pas socialistes pour nous imposer un socialisme de leur fabrication... fApplaadissements à gauche)

Rappoport croyait me lancer une pointe terrible en disant: s*ils étaient avec vous, vous seriez enchantés !... Vous avez parfaitement raison, citoyen Rappoport, parce que les intellectuels qui ne sont pas avec nous, ne songent qu'à une chose : se servir du socialisme personnellement. Mais le parti socialiste est fort maintenant, et si les intelleotuels veulent s'émanciper, ils le feront non pas par philanthropie, non pas par condescendance pour la classe ouvrière, mais pour eux'^mêmes; s'ils veulent s'émanciper, ils rallieront le parti socialiste ; autrement ils seront toujours en arrière.

fApplandiaaemenU et longues protestations ; exclamaUona diverses, interpellations)

Les camarades Sarraute et Estéve demandent la parole, qui leur est refusée.

Le citoyen Estèvb. ~ Merci, citoyen Vaillant. La séance est leçée.

JÉRÔME ET Jean Tharaud

A notre Maître Villiera de Vlale-Adam

la lumière

Qui perd les yeux perd la beauté de l'Univers et reste semblable à un honune qui serait enfermé vivant dans un sépulcre où il y aurait mouvement et vie.

Léonard de Vinci

TIMOR

Une voitare attelée de trois chevaux en flèche, et abritée contre le soleil par un tendelet de toile écrue rouge et blanc, emmena Qément et sa mère de la côte humide et malsaine de Timor dans la montagne. Les chevaux, petits et énergiques, ne s'arrêtaient pas de trotter aux côtes, qui étaient longues et raides. Le voyage dura deux jours.

Les frères de Clément étaient des jeunes gens robustes, sans culture et religieux. Ils menaient la vie ordinaire des planteurs. Aux heures chaudes de la journée ils faisaient la sieste. Le matin et le soir ils surveillaient le travail des nègres dans les rizières, dans les plantations de théiers et de caféiers. Tous les mois ils recevaient d'un planteur voisin une revue qu'ils passaient, après l'avoir lue, à un autre voisin. Le dimanche, ils allaient à la messe à vingt kilomètres de leur maison. Ils accueillirent amicalement leur nouveau frère. Mais ils furent déçus par le maigre développement de son corps. Clément s'étonna de la petitesse du cercle où tournait la pensée de ces grands garçons qui ne

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parlaient que des champs, des serviteurs, des orages.

Son père, dans cette solitude, était redevenu pieux.

Une petite fille, la dernière née delà maison, tout de suite, fut très près de son cœur. Elisabeth aima, dès qu'elle le vit, cet étrange frère tombé du Ciel. Elle le conduisit par la main, fidèle comme son ombre.

La maison était sans livre et sans musique.

Dehors brûlait le soleil. La forêt était tout près, avec sa végétation d'arbres monstrueux.

Clément écrivit à Majorel : Maître, qui vous dira combien je vous regrette? Pourquoi ai-je eu la lâcheté de partir? J'aurais dû résister à ma mère et lui dire : Laisse-moi aux charmes de ces paysages humains que je comprends. — Pendant toute la traversée, j'ai entendu nommer des pays de rêve : l'Egypte, l'Arabie, l'Inde aux millions de Dieux. Les passagers s'étonnaient de la beauté des cieux, des terres et des mers. La nuit, des raies phosphorescentes — qu'est-ce que des* raies phosphorescentes? — suivaient le bateau; et l'on disait que l'eau ouverte par l'étrave était sanglante, vue dans la transparence de la quille peinte en rouge.

Timor est une île merveilleuse. La route qui nous

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a menés ici était couverte par Tombre des arbres. L^ean ruisselait partout ; des indigènes nous croisaient, aiguillonnant des bœufs qui tiraient des chariots aux roues pleines. Dans une forêt, trois paons qui marchaient sur la route devant nous se sont envolés; et ma mère, émue par la beauté du spectacle et oublieuse, m'a dit : Regarde leurs queues éployées ! — Mes dents se sont serrées, et je me suis retenu de pleurer.

Mes frères me méprisent pour ma faiblesse; mon père est une intelligence caduque. Maître, je n'aurais pas dû venir ici; j'y meurs d'ennui. La fête de cette nature qui est autour de moi, et qui n'est pas pour moi !

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Elisabeth entr'ouvrit la porte. Si léger qu'eût été le bruit, il réveilla Clément de son sommeil. En même temps un oiseau chanta.

— Un loriot!

Elisabeth se mit à rire :

— C'est donc bien étonnant un loriot ? Tu n'en avais pas encore entendu ici ? Mais il y en a beaucoup autour de Is^ maison. Les premiers colons en apportèrent avec eux. Ce sont de très vieux émigrés.

Clément s'habilla et sortit pour entendre de plus près l'oiseau. Elisabeth l'accompagna.

A leur approche l'oiseau s'envola et d'arbre en arbre il les conduisit jusqu'à la forêt où il se perdit. Ils demeurèrent quelques minutes aux aguets. Ils n'entendirent plus rien.

— Cette forêt étrangle le chant des oiseaux dans leur gorge. Elle m'est odieuse.

Elisabeth demanda :

— Conmient sont donc les forêts là-bas?

— Dans notre vrai pays il n'y a pas de forêts, petite sœur ; il y a seulement des bois où poussent des arbres plus petits et moins serrés, dont les feuilles laissent passer les rayons d'un soleil plus doux. Les lianes ne s'enchevêtrent pas en d'inextricables taiUis. On passe librement entre les troncs.

L'homme taille les branches, abat les arbres. Il est

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le maître. Ici nous sommes des étrangers. La forêt nous hait, elle préfère les grandes bêtes.

— Tu veux rire. Dans les champs qui sont là poussaient autrefois des arbres. On y a mis le feu ; on a déterré les racines. Et là où les charrues ont passé, la forêt n'est plus revenue.

— Les bois de là-bas sont pleins d'oiseaux — de toute espèce d'oiseaux — de loriots, de mésanges, de pieds noirs, de rossignols, de fauvettes, de merles, de sansonnets:

— Est-ce donc parce que tu n'entends pas de chants d'oiseaux que tu es triste d'être venu chez nous?

— Tu es trop curieuse ! Et d'abord si je n'étais pas venu ici, je n'aurais pas pu t'embrasser.

— Cependant tu n'es pas heureux d'être avec nous. Tu rêves toujours à des choses lointaines.

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Elisabeth défendit Clément contre ses frères. Elle leur disait :

— Ne vous irritez pas contre lui. Et ne croyez pas que son air en allé soit un air de mépris : s'il aime à demeurer seul dans sa chambre et s'il ne vous accompagne pas au dehors, c'est que cette nature est morte pour lui. II me l'a laissé comprendre. La forêt sans oiseau est sans charme. Mais un jour il finira par trouver sa joie dans le bourdonnement des insectes. Déjà les sources infiltrent dans son cœur le sentiment de la beauté de cette terre.

— Sœur tu es trop indulgente. Ah ! si ce n'était que ce pays que Clément n'aimât pas ; mais c'est nous qu'il n'aime pas. Il a vécu trop longtemps sans nous connaître. Nous avons poussé ici comme des jeunes arbres, de jeunes animaux, déjeunes sauvages. Lui, il aime une civilisation exquise, que nous ne pouvons soupçonner mes frères ni moi. Il nous trouve des barbares, il regrette la nature et plus encore les hommes de l'Europe occidentale.

Les six garçons répétèrent ensemble :

— C'est bien cela, il regrette les hommes de l'Europe occidentale.

Elisabeth :

Dites mieux : il regrette ses amis.

— Et nous? Nous ne sommes donc pas ses amis?

— Pas encore ; mais vous pourrez le devenir.

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— Tu es plus fine qae nous tous, Elisabeth, mais nous pensons que tu n'auras pas raison; Clément n*est pas de notre race.

Étendu sous la véranda, par delà les collines vertes. Clément aurait pu voir une merdiamantine. Une lunette marine était orientée vers la méditerranée de Tlnsulinde. Elisabeth guettait le passage des vapeurs qui faisaient le service de Timor à Java et à Batavia. Elle avertissait son frère et lui nommait les bateaux. ^ des intervalles réguliers, un domestique piquait les heures en frappant avec un maillet un cylindre de bois suspendu aux branches d'un arbre, dans la cour.

La nuit, il était réveillé par le frôlement d'une aile de chauve-souris, entrée par la fenêtre ouverte, ou par le cri plaintif des lézards qui se donnaient la chasse sous les meubles ; quelquefois aussi par le rugissement d'un tigre rôdeur ou par le grondement d'un volcan en éruption.

Son père se reprochait de l'avoir jadis abandonné. Il disait à sa femme :

— Pardonne-moi; tu étais plus clairvoyante.

Nous n'aurions jamais dû nous séparer de lui. C'est un étranger qui est revenu parmi nous. Ah ! Majorel que vous êtes puissant sur les âmes!

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Madame Saint-Adjutory lui répondit :

— Oai Majore!. — Mais Clément a subi une influence plus puissante encore.

— Et laquelle?

— n a été amoureux —

— Tu le sais?

— Je le soupçonne —

— Ne le lui as-tu jamais demandé ?

— Jamais je n'ose —

Elle encouragea son mari à cette hardiesse.

Clément s'expliqua devant son père :

— Non vraiment, je n'ai jamais été amoureux.

— Alors pourquoi, chez nous, traînes-tu un si grand ennui? pourquoi tant regretter l'Europe?

— Je suis cruel de vous attrister ainsi, vous qui m'aimez; je voudrais revoir Majorel; Vous l'avez connu cet esprit divin! Il me donnait l'illusion que j'étais un homme comme un autre, il ouvrait pour moi les portes du monde visible. C'était un enchanteur, un magicien, un sorcier de paroles. Il me promenait dans le passé, dans le présent, dans l'avenir, il exaltait ma vie.

— Je me souviens et je comprends! Tu as Maison de le dire, Majorel est un esprit divin. J'ai été sous son charme, autrefois, comme toi. Aime-t-il toujours le cinquième siècle de la Grèce?

— Toujours. *

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— Je me souviens de son enthousiasme quand il me parlait de ce temps où la vie de quelques hommes fiit si belle. Et déteste-t-il toujours Socrate?

— Toujours. —

— Il lui reprochait d'ayoir dédaigné la beauté, toute la beauté — la beauté d*Aspasie, la beauté d'Alcibiade, la beauté du monde, la beauté de la vie.

— Et d'avoir méprisé la vérité —

— Sans doute parce qu'il dégoûta ses disciples des recherches des Ioniens?

— n disait que sa doctrine annonçait les temps où le souci du sombre royaume des morts occuperait tous les esprits.

— Et l'empereur Julien? l'aime-t-il toujours?

— Toujours : il haïssait l'esprit chrétien.

— Des légions d'étoiles se levaient au-dessus de nos têtes, quand, allant et venant sur la digue, nous nous entretenions du cCirist. Il me le représentait dans la Judée. —

Madame Saint-Adjutory, aux écoutes, entendit ces paroles. L'influence de Majorel avait été si profonde, que son mari la subissait encore! Elle s'écria :

— N'achève pas ; tu parlerais du Christ comme s'il était un honmie. A la dérive de tes souvenirs, tu redeviendrais le blasphémateur que tu as été. —

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Toi, Clément, songe à ton père. Il n'est plus le diseiple désespéré de personne. Avec la croyance, il a retrouvé, sur cette terre que tu maudis, la joie humaine. Laisse-toi pénétrer par la simplicité de la vie que nous menons ici ; par cette nature dont tu devineras la beauté avec le temps. La saison est insupportable pour toi. L'atmosphère est trop chaude, trop humide, chargée d'orage; mais bientôt vont venir des mois plus doux. Et tu goûteras la suavité de l'air qu'on respire dans cette forêt, sur les pentes de cet antique volcan. Des nuits vont venir, si calmes, que tu sentiras leur paix effleurer ton visage.

— Cet impitoyable soleil me tue. L'homme ne peut réfléchir ici. Il faut qu'il vive comme une bête, comme une plante. Je sais qu'au loin, devant nous, il y a le prestige de la mer et que l'on peut voir, au large, surgir des îles glorieuses. Autour de nous, par les temps clairs, du sommet de cette montagne on peut voir les fumées de vingt volcans ! Je sais que les cieux d'ici ont la dureté du métal; que le mystère de ces nuits est hanté par les astres les plus éclatants de l'univers! Mais que me font la mei*, les lies, les volcans, les étoiles, à moi, qui ne puis pas les voir! Je regrette l'Europe. Là-bas, j'avais des livres, des musiques, de l'air frais où la pensée est agile. —

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— Tu es malade d*or^eiI, malade de regret, malade d'amour. —

— Qu'importe que je sois malade d'orgueil, de regret ou d'amour si je suis malheureux?

Majorel écrivit à Clément:

Ta désolation m'afflige. Il aurait fallu ne jamais demeurer dans ma maison ou y demeurer toujours. Puisque dans l'infini du temps et de l'espace, dans les combinaisons innumérables du possible, *nous avions eu la chance, merveilleuse vraiment, de nous rencontrer, il est triste que notre amitié préparée par des séries d'événements inconnus de nous, et nouée par notre volonté, soit à la merci d'Êtres oubliés, des étrangers en somme; ton père et ta mère. Comparées aux unions spirituelles, les unions par le sang ne sont rien. Tu étais mon vrai fils. Je t'avais délivré delà Terreur divine. J'ai soufflé sur les formules décrépites du bien et du mal et j'ai fait s'évanouir à tes pieds leur prestige. Tu es devenu un homme libre. Le climat que tu subis énerve et rend lâche. Ton père fut un affranchi, lui aussi, et vois: les Esprits du soir et les Esprits du matin, les idées enfantines et séniles Font entraîné dans le cercle de leurs rondes. Il s'est débattu et à la brume il s'est noyé dans la fontaine.

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Les frères de Clément couchèrent sur ses bras étendus le corps d'un gros oiseau, vivant encore. C'était une sorte de goéland aux ailes gigantescjues qui s'était laissé tomber dans la cour. Il agita convulsivement ses ailes avant de se raidir dans la mort. Clément rabattit les paupières sur ses yeux, et comme il avait cru reconnaître en lui un exilé des mers d'Europe égaré dans l'Insulinde, aidé d'Elisabeth, il l'emporta dans la forêt et l'enterra au pied d'un figuier géant.

Le soleil disparu rougissait encore le ciel. La nuit appareillait pour un nouveau voyage.

— Elisabeth, la vie de cet oiseau est enviable! il a parcouru le monde sur ses larges ailes. Il a connu tous les temps: les jours de grand soleil et les brumes. Son ventre a effleuré la crête des vagues, et sa forte carcasse a résisté aux tempêtes connue celle d'un steamer ! le gaillard happait les poissons dans la mer, et il a crevé, sans doute, avec son bec, plus d'un cadavre de noyé flottant entre deux eaux. Par quelle étrange aventure est-il venu s'échouer ici, le vieux Viking ? Il a connu l'ivresse de la liberté, de la force et de la joie! U dormait sur les promontoires. Il s'élançait dans l'espace aux premiers rayons du soleil; il tournait dans la lumière; ou bien, repliant ses ailes, il

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s'abandonnait à la honte atlantique, qui le berçait sur ses ondes allongées. Il a pu voir dans le ciel nocturne ce que ne pourrait imaginer le plus grand des poètes, s'il était aveugle, Gassiopée, le Cygne, le Lézard, la Grande Ourse, Andromède qui attend son amant au bord de la Voie triomphale !

— Gomme tu t'exaltes pour un misérable oiseau démonté par la rafale.

— J'envie tous les Êtres qui voient, j'envie les plantes elles-mêmes. Je n'ai jamais tant regretté la lumière! La terre se meut silencieusement dans l'espace; il me semble que personne au monde n'aurait plus joui de voir les aspects divers de sa révolution étemelle.

— Frère, en t'attristant ainsi tu nous fais injure. Il y a tant d'amour autour de toi qu'il devrait en naître invinciblement du bonheur.

— Ne m'en veux pas.

— Je ne t'en veux pas, mais sois plus sage. Majorel savait t'enlever à toi-même et te guérir du désespoir. Nous sommes moins savants que lui et nous ne connaissons pas les baumes d'oubli ; mais nous te faisons tous ici le don de nos cœurs. Ne le dédaigne pas.

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Clément essaya de dissimuler son ennui. Il prit plaisir, le soir, à entendre la musique des indigènes, revenus des champs. Il restait là très ayant dans la nuit, écoutant sans se lasser des histoires accompagnées par des flûtes, des cithares, un violon européen. Des battements de gongs rythmaient d'incompréhensibles mélodies qui engourdissaient la pensée de Clément. Des harmonies, entendues soùs d'autres cieux, accouraient du fond de sa mémoire. Quand les chants et les instruinents se taisaient, brusquement réveillé, et rendu au monde réel, il écartait autour de lui ses mains, touchait la tête^ les épaules ou les jambes d'un de ses frères étendu près de lui.

— A quoi songes-tu?

Et lui n'osa jamais répondre franchement :

— Je songe que ces musiques ne sont pas moins éloignées de moi que vos âmes.

Il craignait qu'Elisabeth ne lui demandât c

— En quoi donc es-tu si dissemblable de nous? Était-ce parce qu'il ne croyait ni en Dieu ni en la

vie future — ou parce qu'il avait une culture plus riche — ou parce qu'il avait une sensibilité plus délicate? — Il se sentait d'un autre temps, d'une autre civilisation, presque d'un autre règne.

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Dans la forêt il y avait un large espace quadrangolaire appelé le Champ des Dieux, pavé de larges dalles, disjointes par Tefifort d'une végétation irrépressible. Toutes les religions qui abordèrent cette île — les fétiches, Brahma, Bouddha, Mahomet» créèrent dans ce lieu saint des temples et des symboles. Les tremblements de terre avaient écroulé les sanctuaires ; les feuillages des arbres n'ombrageaient que des ruines. — Une statue de Si va, haute de dix pieds, enfoncée jusqu'au nombril dans les trachytes épanchés du volcan supérieur, doipnait ce massacre. La voûte qui protégeait sa tête contre les pluies et le soleil, dans sa chute écorna sa tiare, cassa deux de ses quatre bras, brisa son chassemouches. Il gardait dans une de ses mains une fleur de lotus.

A ses pieds, sa femme Dourga, la vierge pure, gisait en deux morceaux, démontée de son taureau Nandi. Des coulées de lave avaient tracé parmi ces débris des voies stériles, suivies à certaines fêtes de Tannée par des théories de pèlerins qui rampaient sous la brousse pour baiser les idoles de bois, les emblèmes phalliques, les dieux difformes aux têtes d'animaux et aux corps androgynes, l'éléphantine Janesh, déesse de la Sagesse, Gourou, l'ermite, avec sa longue barbe, sa cruche d'eau, son chapelet et son trident, les Bouddhas ventrus aux yeux de rêve,

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— OU ponr invoquer Allah dans Taire chaotique d'une mosquée sans coupole. *

A Fangle nord-ouest de cette ville morte, une chapelle chrétienne assemblait chaque dimanche les colons des alentours. Clément avait accepté d*y accompagner sa famille, mais c'était un scandale de voir, debout dans l'église, ce jeune homme qui ne faisait aucun geste de prière.

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Clément ne recevait plus de lettres de Majorel. Son maître ne se souvenait déjà plus de lui? Il écrivit des lettres suppliantes.

— Maître, les nouvelles que j'ai de vous et les histoires que vous me contez sont ma plus grande joie. Pourquoi me délaissez- vous? Avez-vous cessé de m' aimer? Vous aurais-je involontairement blessé? Peut-être pensez-vous que je n'ai pas assez résisté au chagrin. Vous haïssez la faiblesse.

Majorel, lui aussi, attendait en vain des lettres de Clément. Madame Saint-Adjutory interceptait tous les messages; son mari ne se résignait pas à cette manœuvre.

— n ne faut tromper personne ; jamais Clément n'a été pUis triste. Tu exaspères ses regrets.

— Le salut de son âme vaut un mensonge : ils finiront par s'oublier.

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Les courriers se succédèrent : Clément n'eut aucun soupçon d'être trahi. Sa mère affirma avoir appris de Reims que Majorel était malade. Un jour elle dit : Majorel est mort.

Majorel est mort. — Clément n'avait jamais imaginé que son Maître pouvait mourir. L'homme qui lui avait appris l'histoire des vieilles civilisations humaines dans les plaines sacrées de l'Euphrate, du Gange et du Nil était le contemporain de ces âges reculés, et comme sa naissance se perdait dans le Mystérieux Autrefois, sa fin était réservée à un incalculable avenir. — Il se retira pour le pleurer au bord d'un étang des bois. U se tenait accroupi au milieu des fougères, si immobile, que des chevreuils et des cerfs, près de lui, venaient boire. La cloche des repas tintait, il ne l'entendait pas. Ses frères se mettaient en quête, le ramenaient à la maison. Insoucieux des tendresses familiales, il poursuivait ses rêveries sur d'anciens récits de Majorel.

— Lès mages de Chaldée étudiant les astres au sommet de leur tour. Les bergers poussant leurs bêtes sur les pentes de l'Iran.- Les troupeaux d'esclaves ramenés à coups de fouet dans Assur. Les courses des pirates phéniciens.

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Elisabeth surprit par hasard le mensonge de sa mère.

— Il est déjà si malheureux. Il n'a jamais pu voir Majorel. Q a été violemment éloigné de lui. On lui tue maintenant son ami.

Clément venait dans une allée. Ses mains appelaient les arbres, caressaient les troncs.

— Que deviendrait-il, si les arbres fuyaient, si la nature était traîtresse. Toi qui ne vois ni les mensonges ni les pièges, tu as droit à la vérité.

Quand Clément arriva près d'elle, elle lui dit :

— Non, Majorel n'est pas mort.

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— Vous m'avez trompé. Je veux partir.

Madame Saint- Adjutory répondit avec fierté :

— Si je t'ai menti, c'est que je t'aime. Je croyais que tu nous donnerais la tendresse qui ne pourrait plus aller à un autre.

— Vous avez joué avec ma douleur. Je veux partir. Quand je serai loin de vous je vous pardonnerai votre mensonge. ^

Madame Saint Adjutory se révolta contre la dureté filiale.

— Pourquoi me parles-tu ainsi? Tu n'as donc jamais menti? Pars. Emporte à ton ami ton cœur inhumain. Je te souhaite de ne soufiBrir par personne comme je souSre par toi.

Elisabeth choisit un moment où elle était seule avec son frère pour lui faire ses adieux.

— Je t'attendrai. Tu nous reviendras moins troublé.

— Elisabeth, j'emporte l'empreinte de ton visage dans mes mains.

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Dans les heures vides de la traversée Clément eut des regrets pour la vie qu'il avait quittée. Il sentit qu'il laissait derrière lui beaucoup d'amour.

Maintenant qu'elles étaient loin, il découvrait le charme familier des discussions sur l'étendue des bois, la culture des rizières, le métrage des champs.

Il se demanda même avec intérêt si la récolte de coton partirait par voie anglaise? La question n'était pas encore résolue à son départ.

Une vieille manie de son enfance le tourmenta. Avec ses doigts il refoulait ses yeux élastiques dans leurs orbites. Accoudé au bastingage, il traversa le golfe du Bengale un pouce dans chacun de ses yeux.

A Ceylan une très belle fille s'embarqua. Sur son passage les débardeurs nègres et hindous gardèrent, immobiles au bout de leurs bras, les ballots qu'ils portaient, en offrande à sa beauté. Elle faisait tourner entre deux doigts de sa main droite une ombrelle rouge à manche d'ivoire. Elle embaumait une odeur de thé et de bois des îles.

Le hasard fit d'elle aux déjeuners la voisine de Clément. Elle fut longtemps à s'apercevoir que le singulier étranger était aveugle.

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Clément s'^imusa de sa méprise : il tournait la tête vers les objets qu'elle désignait. Pourquoi oie paraissait-il jamais ému parle spectacle des choses?

— Vous êtes beau — -*— la grâce enfantine de vos

traits mais vos yeux — vos étranges

yeux? —

Clément pensa :

— Elle va découvrir le mystère.

Et il trembla que sa grâce pour lui n'en fût diminuée.

Il répondit :

— Vous ne voyez pas regardez bien. Ce doit

pourtant être clair — clair comme le jour — clair comme la nuit. —

La lumière du soleil qui pénétrait ses paupières les animait d'un artificiel éclat.

Son ombrelle, qu'elle changea d'épaule, jeta de l'ombre sur le visage de Clément. La lumière qui jouait au fond de ses yeux fut éteinte.

— Vos yeux sont morts ! Seriez-vous aveugle?

C'était la fille d'un consul anglais. Elle descendit

à Aden.

L'Egypte et l'Arabie coururent aux flancs du navire. Quand on fat sorti de Suez les brises du nord éventèrent les visages, apportant les claires

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pensées, et chassant des cervelles les souvenirs du trouble Orient.

Clément salua Alexandrie avec la joie de THellène qui revient des pays barbares dans sa patrie.

Près de Malte un passager lui raconta une histoire qui embellit la fin du voyage.

Saint Louis, parti pour la croisade, éprouva une violente tempête ; ses dievaliers, des gens de l'Ile de France, de la Champagne et de la Picardie, crurent leur dernier jour arrivé et furent pris de frayeur. Le roi demeura calme au milieu d'eux. Et comme ils s'étonnaient de son intrépidité, le saint répondit : N'ayons point de crainte; à cette heure, les moines de Qteaux sonnent les cloches et chantent pour nous.

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