LES TÉNÈBRES
Reims était seul à attendre Clément.
— Majorel?
— Nous allons chez lui. Un bateau de pêche s'était échoué au bout de Testacade, démonté par les grandes marées de ces derniers jours. Quelques hommes de l'équipage se cramponnaient aux madriers qui étayaient les planches de la jetée ; la mer les recouvrait à chaque instant. Majorel voulut les secourir : il s'était ouvert le ventre sur un pieu.
la lumière
Majorel ne remua pas quand ils entrèrent. La garde leur fit signe qu'il dormait. Au milieu de la nuit, il s'éveilla et distingua des Êtres dans la clarté de la veilleuse. Clément s'approcha de lui. U le reconnut.
— C'est toi, Clément? Je savais que tu arrivais aujourd'hui. Allumez une bougie. — — Tu es entré sans que je t'aie entendu. Dis-moi, avant que je meure : De quoi me remercies-tu le plus? —
— Maître vous m'avez appris à aimer la vie et à ne pas trop regretter la lumière !
— C'est bien cela. Je t'ai appris à aimer la vie. Reims te dira que je me suis exposé à la mort par sentiment ^ devoir ou par amour des hommes. Ne le crois pas. J'ai voulu courir un beau risque. Jamais je n'ai tant vécu qu'au moment où la vague m'a jeté sur ce poteau éclaté.
Les ténèbres éternelles commencèrent à s'appesantir sur les yeux du moribond; qui agita les bras hors de son lit pour retenir une chose qui fuyait. Il murmura :
— La lumière, la lumière, la lumière — — Reims s'approcha de lui. Majorel devina sa
pensée :
— Je ne me confesserai pas. Dans ma vie je n'ai fait ni bien ni mal. Je n'attends, après ma mort, ni punition ni récompense.
ii8
Le jour encore lointain fit pâlir la bougie et les étoiles. Majorel ouvrit les yeux pour contempler à travers les fenêtres blêmies et sans rideaux le cérémonial de l'aurore — sa dernière aurore.
Il vit mourir Vénus, mais il ne vit pas se lever le Soleil.
Clément demanda à Tabbé de le laisser seul avec le cadavre* Il s'assit au chevet du lit et songea :
Celui qui a voulii mettre la lumière dans mes mains est aussi aveugle que moi. Celui qui a joui de runiversjBlle beauté ne jouira jamais plus de rien. Celui qui aimait tant la force ^t l'agilité de son corps est inerte. Il est mort depuis cinq minutes à peine, son corps est encore chaud, et il est aussi mort qu'Alcibiade ou que Darius.
la lumière
Zachée attendait Reims dans la rue. Le prêtre dit:
— Majorel n'est plus. Clément retrouvera-t-il son ancienne foi ?
Zachée répondit d'une voix sortie du fond des Temps :
— Des vols d'Elohim tourbillonnent autour de sa tête. David ne sera pas toujours aussi orgueiUeux. Sa raison sera domptée. Il se prosternera devant l'Étemel avant que la corde d'argent se rompe, que le vase d'or se brise, que la crucbe se casse sur la fontaine et que la roue éclate sur la citerne.
Rome — Paris
Mars i8g8 — Août i8gg
Le Gérant : Charles Péguy
Ce cahier a été composé par des ouvriers syndiqués ^uresnes. — Imprimerie G.-A. Richard à Compacte, 0, rue du Pont. -^ 3411
en nous donnant les noms et adresses des personnes à qui nous servirions utilement des abonnements éventuels ou des abonnements gratuits payés d'ailleurs ;
en nous envoyant des documents et renseignements.
Toutes les fois que nos deux correspondants le désirent et nous y autorisent, nous les mettons en communication, c'est-à-dire que nous donnons à chacun des deux le nom et l'adresse de la personne — qui reçoit l'abonnement payé, — qui paye l' abonnement reçu.
Pour pouvoir envoyer à nos futurs abonnés des collections complètes, nous avons renoncé rigoureusem,ent à la vente au cahier.
Administration et rédaction le lundi et le jeudi, de 2 heures à 5 heures. Adresser toute la correspondance à M. Charles Péguy, ig, rue des Fossés- Saint- Jacques, Paris. — Je prie la personne qui s'est en vain présentée deux fois lundi dernier y courant de vouloir bien me pardonner. Je fus retenu à l'imprimerie plus longtemps que je ne m'y attendais, parce que le cahier devenait plus épais que je ne l'avais pensé. De Suresms je fis téléphoner à quelques amis que j'ai, les priant de vouloir bien monter garder la maison et recevoir en ma place. Ils aimèrent mieux aller préparer en quelque Sorbonne les examens utiles. J^avais pensé que je reviendrais pour deux heures. Mais les»voies de communication de Suresnes à Paris sont embarrassées plus que partout ailleurs, à cause de l'Exposition. Je ne pus arriver- au siège de ces cahiers qu'à trois heures et quart. Je trouvai, comme un simple abonné, la maison vide. Le concisrge seul put me donner quelques renseignements sur ce que devenaient les cahiers. Je ne revis de la soirée aucun de mes annis. Je n'ai pas reçu depuis de leurs nouvelles. Je les reverrai jeudi. Je pense quils se portent bien. Il est vivement regrettable que Von ne paisse pas tout faire soi-même. On ne le peut. Depuis que je fais de l' action parmi les républicains socialistes, j'ai toujours vu toute efficacité fuir en de telles jxégligences et inexactitudes. Aussi longtemps que nous manifesterons des indignations ou que 710ns allongerons
(ti's récriminations sans pouvoir garder une maison Iti^ndftiil deux heures un quart, ily aura de beaux jours fioui' 1(1 canaille nationaliste.
On n'attend //as de moi que Je dise que tout va bien, (fiiandfai peur que la négligence dessus dite ne soit un iiflicc fâcheux de la prochaine indifférence oii finiraient ces cahiers. Je ne veux pas ressembler à cette affiche démocratique, dont on peut voir encore les loques sur les mitrs, et qui samedi dernier parlait encore aux électeurs parisiens de nationalisme aux abois.
y ou s publions vraiment notre état de situation : nous avons tiré te huitième cahier à 800 exemplaires: outre Kji exemplaires d'abonnements annuels gratuits et 2<j exemplaires dUibonnements annuels gratuits payés d'ailleurs,
notis r avons envoyé à i 05 abonnés ferme,
— à 201 abonnés éventuels ;
et nous avons fait 01 .services, dont G au.\ imprimeurs.
Demander à la Société nouvelle de librairie et d'édition, 1 j.rue Cujas^ Paris, le premier roman de Jérôme et Jean Tharaud : le (Joltineur débile, un beau volume in- 18 Jésus de 1 1 6 pages, pour un franc.
A présent que nous avons fini de publier la lumière, nous en préparons un tirage à part très restreint, en un beau volume in'i8 Jésus à peu près de même épaisseur, pour un franc. Nous prions ceux de nos correspondants qui voudraient nous racheter de vouloir bien nous en avertir. Ajouter o fr. 5 o pour les frais d'envoi en province et à rextérienr.
A ceux de nos abonnés fermes et gratufts qui nou^ en au l'ont fait la comnuuule et qui nous auront envoyé un franc pour les frais d'envoi, nous enverrons ,Hans aucun retard la Jeanne d'Arc de Marcel et Pierre Baudouin.
Sous avons donné le bon à tirer de ce neuvième cahier, pour V intérieur, le mcœdi 8 mai; les imprimeurs ont eux-mêmes donné le bon à tirer de la couverture, le Jeudi 10 mai.
Le dixième cahier .sera sans doute en retard de plusieurs Jours.