‹ Caïn et ArtèmeChapitre 1 sur 7 · QUAI DES GRANDS-AUGLSTINS · texte numérisé non relu

QUAI DES GRANDS-AUGLSTINS

Tous droits réservés

CAIX ET ARTÈME

CÂÏN i:t aktemi:

Caïii (jlaiL un pi' lit Juif à resprit subtil, à la tête pointue, ii la tignie janne et sèche ; des touffes de rude poil roux poussaient sur ses })omniettes et sur son menton, enchâssant son visage comme un vieux cadre de peluche froissée dont la partie supérieure était formée par la visière d'une casquette sale.

Sous cette visière brillaient de petits yeux gris ornés de sourcils roux aussi, et qui semblaient épi lés. Très rarement ces yeux s'arrêtaient longtemps sur le même objet; ils couraient toujours avec vivacité de côté et d'autre et semaient partout des sourires timides, fureteurs, obséquieux.

On ne pouvait voir ces sourires sans comprendre du coup que le sentiment principal de l'homme qui souriait ainsi, était la peur de tout et de tous, une peur qui, d'une minute à l'autre, se changerait en effroi.

C'est pourquoi tous ceux qui n'étaient pas trop

paresseux pour le faire, augmenlaient par des chiquenaudes et de méchantes moqueries ce sentiment toujours vihrant chez le Juif, et auquel participaient, semhiait-il, non seulement ses nerfs, mais encore les plis du vêtement de toile à voile qui revêtait son corps osseux des épaules aux talons, et qui tremblait éternellement.

Le nom du Juif était Khaim Aaron Pourvitz, mais on l'appelait Gain. C'était plus simple que Khaiai et plus connu des gens, et puis il y a dans ce nom quelque chose de très blessant. Bien qu'il ne convint pas a cette stature frêle et craintive, il semblait à tous qu'il dessinait rigoureusement le corps et l'âme du Juif et qu'en mémo temps c'était une injure pour lui.

Il vivait au milieu de gens meurtris parle sort, auxquels il est toujours agréable d'offenser leur prochain et qui s'entendent à le faire, car c'est leur seul moven de se venger... C'était facile, avec Caïn: quand on le tournait j'u ridicule, il se bornait a sourire d'un air coupable, et parfois même il aidait les autres à se moquer de lui. comme s'il eût ainsi payé d'avance à ses tourmenteurs le droit de demeurer parmi eux.

Il vivait de son commerce, naturellement. Il allait dans les rues portant sou éventaire sur la poitrine, et criait d'une voix faible et doucereuse :

— Cire! allumettes! épingles! aiguilles! mer-

cerie! Articles de tous genres!...

i:\IN ET AHTKME •>

Encore un trait caractérisliquo : ses oreilles étaient grandes, écarquillées. et bougeaient conslamnient, comme, celles d'un cheval ombrageux.

Il exerçait son métier à Chiklian,le faubourg où s'étaient établis les miséreux et les loqueteux de la ville avec dillerentes personnalités de rebut.

Chikhan se composait d'une étroite rue. bordée de hautes maisons vieilles et rébarbatives; on y trouvait dfs refuges de nuit, des cabarets, des boulangeries, des boutiques où se vendaient des comestibles, du vieux fer et divers ustensiles; et qui étaient peuplées de voleurs et de receleurs, de petits revendeurs et diMnarc bandes des quatresaisons. Il y avait toujours beaucoup d'ombre, grâce aux hautes maisons, et beaucoup de boue et d'ivrognes; en été. une odeur épaisse de pourriture et d'eau-de-vi(^ brùbV y r('guait sans cesse. Le soleil n'v legardait (|ue le matin de bonne heure, a\ec j)récaution et pas longtemps, comme s'il eût craint de salir ses rayons au contact de cette boue.

La rue, située sur le versant de la colline, près d'une grande rivière, était toujours pleine d'ouvriers du port, de matelots arrivés par les bateaux el de porlefoix. Us venaient là pour s'enivrer et s'amuser à leur manière; et là aussi, dans les coins propices, les voleurs attendaient que leur ivresse fût complète. Sur les trottoirs de la rue, les marchandes plaçaient les pots de terre remplis

de petits pâtés à la viande; il y avait aussi les éventaires des confiseurs et des vendeuses de foie. La foule des travailleurs du port absorbait avidement la nourriture chaude; les ivrognes chantaient d'une voix sauvage et s'injuriaient; les marchands appelaient bruyamment les chalands en vantant leurs produits; des chars roulaient avec fracas, et se frayaient difficilement un passage parmi les groupes de gens qui se bousculaient pour acheter ou vendre, attendre du travail ou guetter une occasion quelconque. Le chaos des sons se massait en un tourbillon dans la rue fangeuse comme une eau croupissante, se brisait contre les murs sales des maisons, qui semblaient littéralement couvertes de plaies, tant le plâtre taché de moisissure s'écaillait en menus morceaux.

Dans cette rue grouillant»' de saleté, de bruit assourdissant et de discours cyniques, traînaient des enfants, des enfants d'âges divers, mais également sales, atï'amés et corrompus. Ils couraient là du matin au soir; leur existence dépendait de la bonté des marchandes et de l'habileté de leurs petites mains, et la nuit ils dormaient n'importe oii, h l'écart, à l'abri des porches, sous le coffre qui servait de comptoir au pâtissier, dans le renfoncement d'un soupirail. Dès l'aube, ces victimes décharnées du rachitisme et de la scrofulose étaient debout afin de recommencer à voler les morceaux de choix ou de bonne qualité, et de men-

GAIN ET ARTEME 7

dier ceux qui n'étaient plus vendables. A qui appartenaient ces enfants? A tous... C'était à Cliikhan que rôdait Gain, jour après jour, criant sa marchandise qu'il vendait aux femmes. Elles lui empruntaient vingt copecks pour quelques heures avec l'obligation de lui en rendre vingtdeux et payaient toujours ponctuellement. En général, Caïn traitait beaucoup d'affaires dans la rue: aux ouvriers qui faisaient la noce il achetait leurs chemises, leurs casquettes, leurs bottes et leurs accordéons ; aux femmes, leurs jupes, leurs corsages et leurs pauvres parures; puis il échangeait ces choses ou les reveudait avec un bénéfice de dix copecks. Et sans cesse il était en butte aux moqueries et aux coups; parfois on le di'valisait. il ne se plaignait jamais et se contentait de sourire, de son sourire tragiquement doux.

Parfois, dans un des ivcoins soml)res de Chikhan quelques gars que la faim ou ^i^ resse auraient poussés j usqu'à l'assassinat, se jetaient sur le Juif que les coups de |)oings ou peut-être l'effroi faisaient tomber à terre; et il restait là, tremblant, aux pieds de ses agresseurs, il fouillait convulsivement ses poches et suppliait :

— Messieurs I Mes bons Messieurs ! Ne les prenez pas tous, mes copecks... Comment pourrais-je continuer mon commerce ?

Et d'innombrables sourires faisaient grimacer sa figure maigre.

s CAIN ET ARTEME

— Allons, cesse de piailler I Donne seulement trente copecks...

Ses bons messieurs comprenaient parfaitement (ju'il ne faut pas arracher tout le pis de la vache, quand on veut en tirer du lail.

Ensuite Gaïn se levait et s'en allait cùte à cote avec eux le long de la rue, plaisantant et souriant : les gars condescendaient aussi à faire la conversation et à se moquer de lui, et cela se passait le plus simplement et le plus IVanchement du monde. Après un épisode de ce genre, Gain semblait encore plus maigre, voilà tout.

Il paraissait ne pas vivre en bonne harmonie avec le Consistoire israélite.

On ne le voyait que très rarement accompagné d'un coreligionnaire elon remarquait toujours que celui-ci traitait Gain avec mépris et hauteur, i.e bruit courait même à Chikhan que sur Gain pesait le (( kberem ' » et un temps les marchandes l'appelèrent « maudit >•.

Ge n'était guère probable, bien que Gain manifestât des signes indubilatdes d'hérésie: il n'observait pas le sabbat et consommait de la viande non saignée. On l'obsédait de questions, on insistait, on lui ordonnait d'expliquer pourquoi il osait manger des choses défendues par sa religion. Il se faisait tout petit, souriait et se tirait d'alTaire par

Page 1