‹ Caïn et ArtèmeChapitre 2 sur 7 · Excommunication · texte numérisé non relu

Excommunication

t \i.\ ET artp:mk 9

une plaisaiileric. ou s'échappait sans jamais raconter rien sur les croyances et les coutumes des Juifs.

Même les malheureux enfants de hi rue le poursuivaient, en lui jelant dans h^ dos ou bien dans son éventaii-e (h's poignées de houe, des pelures de pastèques et dauli'es saletés. Il s'efforçait de les ari'L'tei' pai' des pai'oles caressantes : mais le plus souvenl. il se |)i'i'(hiit \i!e (hms hi l"ouh^, où ils ne h' suivaient pas de peur d'èlre fouh's aux pieds.

C'était ainsi (ju<' vivait jour après jour Caùi, ciumu de tous et méprisé de tous; il vendait, il tremhlail de peur, il souriait. Et voilà (ju'une fois, ce fut la desiint'e (jiii lui soiii'it à son tour.

Chaque coin di- l'univers a son despote. A Chikhan, ce l'ùle (dail tenu par h' hel Artème, un «j:aillard colossal, au visaiie d'un ovale parfait sous une forêt de cheveux noirs frisés. Ces cheveux souples retombaient en boucles capricieuses sur son front et venaient toucher les beaux sourcils de velours et les immenses yeux bruns allongés et toujours voilés d'une sorte de huée humide. Il avait le ne/ droit, d'une correction antique, des lèvi'es l'oui-i's et fraîches, recouvertes par de grandes moustaches noires: tout son visage, d'un ovale pur et basani', était d'une régularité merveilleuse et d'une beauté simple, et ces yeux comme embrumés s'y adaptaient parfaitement, complétant et expliquant, pour ainsi dire. <a l)eaut.'. Avec sa

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poitrine large, sa haute stature bien proportionnée, son sourire perpétuel plein d'une insouciance heureuse, il faisait l'effroi des hommes et la joie des femmes de Chikhan. Il passait la plus grande partie de la journée couché n'importe oîi, dans un endroit bien ensoleillé, et là, massif et paresseux, il avalait le grand air et la lumière du soleil par petites aspirations qui soulevaient sa poitrine puissante d'une manière régulière et forte.

Il avait vingt-cinq ans. Trois ans auparavant, il était arrivé dans la ville avec une compagnie de portefaix venant de Promsino ' ; et le temps de la navigation passé, il y était resté pendant l'hiver, ayant compris qu'il lui était loisible de vivre agréablement sans travailler, grâce à sa force et à sa beauté. Alors de villageois et de portefaix qu'il était, il devint le favori des marchandes de pâtés, des boutiquières et autres habitantes de Chikhan. Ce genre d'occupation lui permettait d'avoir de la nourriture, de l'eau-de-vie et du tabac à profusion; il n'aurait su que souhaiter déplus, et sa vie s'écoulait ainsi.

A cause de lui, les filles s'injuriaient et se battaient, on médisait des femmes mariées devant les époux de celles-ci qui les battaient sans pitié. Artème restait indifférent à tout cela, il se chauffait au soleil, allongé comme un chat, et attendait

1. Promsino, village du gouvernement de Smolensk. qui fournit les meilleurs portefaix employés sur la Volga.

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que naquît en lui un des peu nombreux désirs qui lui étaient accessibles.

D'habitude, il se couchait sur la colline contre laquelle s'appuyait le faubourg. Droit devant lui. il voyait la riviéi'e ; puis, au del;i, les champs qui s'étendaient jusqu'à l'horizon; cà et là, des taches grises s'étalaient sur le tapis vert et nivelé; c'étaient des villages. Là-bas, dans la verdure, il faisait loujunrs clair et calme. En tournant la télé à gauche, il voyait d'un bout à l'autre la rue débordant de vie bruyante ; en examinant bien cette masse animée et sombre, il pouvait distinguer les silhouettes de gens connus, il entendait le hurlement alTamé de f^hikhan et ])eu!-étre pensait-il à quelque chose. Autour de lui croissaient sur la colline de hautes berlues épaisses; des bouleaux rongés de consomption se dressaient solitaires, avec des buissons de sureau déracinés ; c'est là que les va-nu-pieds cuvaient leur vin et jouaient aux cartes, (ju'ils raccommodaient leurs nippes ou se reposaient du travail et des rixes.

Artème ne jouissait pas dune bonne réputation parmi eux. Sûr de sa force invincible, il se conduisait souvent avec insolence ; et ensuite, il gagnait son pain bien trop facilement. Tout cela faisait naitre Tenvie ; de plus, il ne partageait que très rarement son butin avec quelqu'un d'autre. En général, les sentiments de camaraderie étaient peu développés en lui et il ne tenait pas à la

société des gens. Si Ton arrivait près de lui et que l'on commençât à lui parler, il lépondait volontiers, mais n'entamait guère la conversation le premier ; si on lui demandait de l'argent pour boire, il en donnait sans jamais avoir Fidée de régaler ses connaissances. Et parmi celles-ci c'était la coutume de boire et de manger chaque copeck en compagnie. C'était là, parmi les buissons, qu'apparaissaient les messagers d'amour envoyés à Artème, sous la forme d'une fillette déguenillée et sale de la rue ou d'un garçonnet également dégoûtant. C'étaient de très jeunes gens, de se^t à huit, rarement de dix ans ; mais ils étaient toujours pénétrés de la profonde importance de la mission qui leur était confiée; ils parlaient à demi-voix et leurs laides ligures prenaient un air de mystère...

— Oncle Artème, la tante Marie m'a ordonné de te dire que son mari est parti, et qu'il faut que tu loues un bateau pour aller avec (die dans les champs... aujourd'hui...

— Ah 1 disait Artème d'une voix paresseuse, et ses beaux yeux troubles souriaient.

— 11 faut absolument...

— J'irai... Hé... dis-moi... Comment est-elle faite, cette tante Marie?

— C'est une marchande, bien sûr! répondait le messager d'un ton de reproche.

— Une marchande... Ah I oui! C'est celle qui est à côté de la boutique de ferraille?

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— Mais non, h colé de la boutique de fei'raille, il y a Anissia Nicolaievna... voyous!

— Oui. oui, je le sais bieu, petit frère... Je dis cela comme «:al J(* plaisante... comme si j'avais oublié.... je la connais très bien cette Marie.

Mais le messager n'en est pas convaincu, il veut exécuter consciencieusement son mandat et explique avec insistance à Artème :

— Marie, c'est la pt^tite rougeaude, à coté du marcband de poisson...

— Hé bien oui, celle ([ui est à coté du marchand de poisson. Gomuie tu es drôle... Crois-tu donc que je pouvais confondre? C'est bon, cours diie à Marie que j'y vais. Allons, lilcl

Alors le messager prend son air le [)lus persuasif et demande :

— Oncle Artènn\ donne-moi uu copeckl

— Un copeck? \i[ si je n'en ai pas? dit Artème, enfonçant en même temps ses deux mains dans les poches de ses pantalons. Et toujours il trouve quehfue monnaie. Avec uu rire joyeux, h' messager s'en va grand train annoncer à l'amoureuse marchande de foie que la commission est faite, et en recevoir aussi une ri'compense. 11 connaît la valeur de l'argent et il en a besoin, non seulement parce (ju'il a faim, uuiis parce qu'il fume des cigarettes, boit de Feau-de-vie et qu'il a, lui aussi, ses petites atTaires de cœur. Le jour qui suit une scène de ce genre, Artème est plus que jamais

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inaccessible aux impressions de la vie et encore plus beau de sa rare beauté «Faniaial puissant, mais tranquille.

C'est ainsi que s'écoulait cette existence rassasiée, presque inconsciente, calme malgré la grande quantité de jaloux, de jalouses et d'envieux qu'il faisait, mais calme surtout, parce qu'elle était défendue par la terrible force du poing d'Artème.

Cependant, quelque chose de significatif et de sombre se condensait parfois dans les yeux bruns du beau garçon; les sourcils de velours se rapprochaient durement et une ride profonde coupait son front basané. Il se levait et quittait son gite i)Our Chiklian et plus le tumulte se rapprochait, plus ses yeux se cernaient, tandis que ses fines narines frémissaient.

Une veste jaune en drap de paysan s'accroche a l'épaule gauche d'Artème, l'épaule droite est recouverte par la chemise au travers d<^ laquelle on apereoit la force des bras. 11 n'aime pas les bottes et porte toujours des chaussures de tille ; les bandes de toile blanche entre-croisées, qui lui servent de bas, marquent en relief les muscles de ses jambes. Il avance lentement comme un gros nuage menaçant.

Dans le faubourg, on connaît ses habitudes, et d après sa figure on voit ce qu'on peut attendre de lui. Un murmure avertisseur se fait entendre :

— Artème vient I

On s'empresse de déblayer le chemin devant le beau garçon, on recule les éventaires et les marchandises, les fourneaux et les pots de terre pleins (le nourriture chaude, on lui adresse des sourires llatteurs, on le salue... et tous le craignent. 11 chemine parmi ces signes d'admiration pour sa personne et de crainte devant sa force, il chemine maussade et silencieux et il est d'une l)eauté sauvage comme celle d'un grand fauve.

Son pied se prend dans un éventaire chargé de tripes, de foies et de poumons et tout cela vole sur la chaussée boueuse. I.e marchand désespéré lance une bordée d'injures.

— |]t pourquoi lestes-tu sur mon chemin? demande Artème avrc calme; mais sa voix est de mauvais augure.

— Est-ce donc ici ton chemin, bœuf? hurle le marchand.

— Et s'il me plaîl de passer ici?

Sous les pommettes d'Artème se forment comme des tumeurs, et ses yeux sont pareils à des clous chautlés à blanc. Le vendeur s'en aperçoit et murmure :

— La rue est donc trop étroite pour toi!

Artème s'en va plus loin, lentement. Sa victime entre au cabaret, y demande de Teau bouillante, lave ses marchandises; et, cinq minutes après, crie de toutes ses forces :

— Du foie 1 du poumon I du cœur chaud! Mate-

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lot! Viens m'étrennerl Je le couperai pour cinq copecks de langue! Tante, achète-moi de ce cou! Qui veut du cu'ur chaud?... du foie?... du poumon?...

Le bruit sourd des voix monte et descend avec l'odeur lourde chargée de pourriture et d*eau-devie, de sueur, de poisson, de goudron et d'oignon.

Les gens arpentent le pavé, gênant la circuhition des véhicules et crient, vendent, achètent, rient. Au-dessus d'eux, serpente un bleu ruban de ciel, que ternissent la poussière et la suie soulevées dans lair de cette rue où les ombres mêmes des maisons paraissent humides et tout imprégnées de boue.

— Mercerie! du fil! des épingles! annonce à haute voix Gain qui marche derrière Artème, plus terrible encore pour lui que pour d'autres.

— Tartelettes aux poires, achetez et mangez!.., nasille bruyamment une petite pâtissière.

— Oignon, oignon vert!... glapit mic autre nuirchande.

— Kvass I Kvass ! croasse dune voix enrouée un petit vieux à la hgure rouge, assis à l'ombre de son cuveau.

Et un homme, connu dans la rue sous l'étrange sobriquet du « Fiancé Loqueteux»^, est en train de vendre à un ouvrier du port une chemise sale, mais solide, qu'il vient d'enlever de son épaule, et lui crie d'un Ion convaincu :

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— Butor I Où trouveras-tu à acheter un vêtement de gala aussi beau pour 20 copecks? Mais, avec cela, on peut aller demander en mariage une riche commerçante I Une millionnaire... que diable 1

Tout à coup, le hurlement général est coupé par la note claire d'une voix d'enfant qui résonne :

— Pour Tamour du Christ, donnez un copeck à un enfant abandonné... qui n'a ni père, ni mère...

Le nom du Christ retentitd'une manière étrange et étrangère à tout, dans cette rue.

— Artème ! Viens donc ici ! s'écrie d'une voix attable l'habile femme de soldat. Daria Gromova, qui vend des pâtés à la viande. — Où est-ce que tu avais disparu? Pourquoi nous oublies-tu?

— As-tu fait de bonnes atîaires ? demande tranquillement Artème; et d'un léger coup de pied il renverse la marchandise. Les pâtés, jaunes et glissants, roulent sur les pierres du pavé en dégageant une vapeur chaude et Daria, prête à se battre, crie avec fureur :

— Impudent! Assassin! Pillard! Comment la terre peut-elle te porter? chameau d'Astrakan!

On rit autour d'elle, car tous savent qu'Artème sera pardonné.

Et ainsi il continue toujours son chemin, se heurtant à tout le monde, bousculant les gens et leur marchant sur les pieds. Et devant lui, rapide,

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rampe, comme un serpent, le murmure avertisseur :

— Artème vient!

Dans ces deux mots, celui même qui les entend pour la première fois, devine une menace pour lui. et cède la place à Artème en rejiardant avec crainte et curiosité la puissante stature du heau garçon.

Artème rencontre un va-nu-pieds de sa connaissance. Ils se saluent et Artème empoigne la main de son ami de telle façon que l'autre crie de douleur et Finjurie. Alors Artème lui prend l'épaule entre ses doigts de fer ou invente quelque autre façon de lui faire mal, et, silencieux, il regarde tranquillement l'homme qui sutfoque, gémir et crier sous son étreinte tout en marmottant :

— Làche-moi, bourreau... maudit!

Mais le bourreau est aussi inexorable qu'un

Gain tombait souvent entre les rudes mains d'Artème, qui jouait avec lui comme un enfant curieux avec un petit scarabée.

Cette conduite particulière et incompréhensible de l'athlète s'appelait à Chikhan : « la sortie d'Artème ». Elle lui créait une foule d'ennemis; mais, malgré leurs clTorts, ils ne pouvaient lutter contre sa force miraculeuse.

Ainsi une fois, sept gaillards robustes se réu-

nirent ; et, encouragés par loute la rue, ils décidèrent de donner à Artème une leçon qui le calmerait.

Deux d'entre eux payèrent fort cher cette expérience, les autres s'en tirèrent bien. Une aulre fois, les Ijoulicjuiers. des maris trompés, louèrent un boucher de la ville, célèbre par sa vigueur, et qui était plus d'une fois sorti vainqueur de la lutte avec les hercules du cirque. Le boucher ^e chargea, nKiycnnanl une grosse récompense, de battre Artème jusqu'à ce qu'il fût à demi morl. On leur lit faire connaissance, et Artème qui ne refusait jamais de se l)attre « pour le plaisir », cassa le bras du bouclier sous la clavicule, et d'un coup au-dessous du cœur, lejetaà terre sans connaissance. Ces faits qui soulevèrent encore plus haut le prestige qu" Artème devait à sa force eurent comme conséquence d'augmenterlc nombre de ses ennemis.

11 continuait ses «sorties», comme aupavarant, attaquant tous et tout sur son passage. Quels sentiments voulail-il ('X|)i'imer })ar cela? Peut-être l'homme des champs et des forets, arraché à son milieu, se vengeait-il ainsi de la ville et de ses manières de vivre? F^eut-ètre sentait-il confusément que cette ville le perdait, qu'elle lui avait inoculé son poison dans l'âme et dans le corps; il en avait le sentiment, et luttait à sa manière contre la force fatale qui l'asservissait. Ses « sorties » se

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termiuciient parfois au poste, où les agents de police le traitaient mieux que les autres habitants de Ghikhan; ils s'étonnaient de sa force fabuleuse, s'en amusaient; car ils savaient que ce n'était pas un voleur, qu'il n'en était pas capable, parce que trop bête. Mais le plus souvent après ses « sorties », Artème allait dans un bouge quelconque, et là, une de ses amoureuses se chargeait de son entretien. Après ces exploits, il restait sombre et capricieux ; dans ses yeux se condensait quelque chose de sauvage, et Timmobilité de sa physionomie le faisait ressembler à un idiot. Alors une boutiquière quelconque, tout encrassée d'huile, une robuste femme de l'âge célébré par Balzac, le soignait avec des airs de propriétaire de cette bête fauve, mais aussi avec un sentiment d'effroi.

— Faut-il demander encore deux verres de bière. Artioucha ? Ou bien une liqueur? Et tu n'as pas envie de manger quelque chose? Tu n'es pas bien audacieux aujourd'hui !...

— Fiche-moi lapaix! disait sourdement Artème, et la commère de s'agiter autour de lui pendant quelques minutes, puis de se remettre à abreuver le beau garçon, car elle savait déjà qu'à jeun il était avare de caresses.

Et voici qu'il plut à la destinée, souvent trop ironique, de voir cet homme et Gain se rencontrer.

Cela se passa ainsi :

Une fois, après une «(sortie» suivie d'un souper abondant, Artème et sa compagne se rendaient dun pas chancelant chez cette dernière, qui habitait une ruelle étroite et déserte d'un faubourg de la ville. Mais là, on l'attendait. Quelques hommes se jetèrent sur lui et lui firent immédiatement perdre pied. Affaibli par le vin, il se défendait mal; et alors, pendant |)resque une heui*e, ces gens se vengèrent- sur lui d'innombrables outrages qu'il leur avait fait subii'.

i.a compagne d'Artème avait pris la fuitr; la nuil était noire, l.i place déserte. Les agresseurs avaient tout le loisir voulu pour bien régler leur compte avec Arlème, et ils s'y étaient mis sans ménager b^irs forces. Lorsqu'ils furent fatigués et s'arrètèrenl. deux corps immobiles gisaient à terre : l'un était celui du bel Artème, l'autre celui d'un homme qu'on appelait « Bouc-Rouge ».

Après s'être demandé ce qu'il fallait faire de ces corps, les gars décidèrent de cacher Artème sous une vieille « beliana' » avariée par le brise-

1. Beliana, espèce de grande barque dune construction spéciale. On s'en sert sur la Volga pour le transport des bois et autres marchandises: elle n'est utilisée qu'une seule fois; arrivée à destination on la démonte, et on vend les matériaux qui la composaient.

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glace et qui gisait la quille on l'air au bord du fleuve; quant à « Bouc-Rouge », qui gémissait, ils résolurent de l'emmener avec eux.

Pendant qu'ils traînaient Arlème jusqu'à la grève, la douleur le fit revenir à lui; mais devinant que le mieux pour lui était de faire le mort, il retint un cri prêt à s'échapper. On le bousculait, on l'accablait d'invectives, et chacun se vantait devant les autres des coups qu'il avait portés à l'athlète. Artème entendait ^Jichka Vavilolï raconter aux camarades qu'il s'était elTorcé de donner tout le temps des coups de pied sous l'omoplate gauche d'Artème afin de déchirer son cœur. Et SoukhoplouieQ' prétendait qu'il l'avait frappé sur le ventre sans se lasser, car. si l'on endommage les intestins d'un homme, la nourriture ne lui profite plus et il perd sa force, quelle que soit la quantité d'aliments qu'il avale. Lomakine déclara aussi qu'il avait sauté par deux fois sur le ventre d'Artème. Il n'y en avait pas un qui ne se fût également distingué d'une façon aussi brillante et qTii ne s'en vantât; cela fit le sujet de la conversation jusqu'à ce qu'on fût arrivé à la « beliana », et qu'on eût poussé le corps d'Artème dessous. Aucun de ces discours ne lui échappa et il entendit ses agresseurs décider, à l'unanimité, en s'en allant, que maintenant, lui, Arlème, ne s'en relèverait pas.

11 resta seul, dans l'obscurité, sur un monceau

do décombres humides jetés là par les Ilots de la rivière au moment des crues. C'était une fraîche nuit de mai et cette fraîcheur permettait à Artème de reprendre conscience de temps en temps. Mais lorsqu'il essaya de ramper vers la rivière, il tomba de nouveau évanoui, vaincu par une terrible douleur qui lui pénétrait tout le corps. Il revint à lui, déchiré de soutlrance. accablé d'une soif atroce. La rivière semblait se moquer de son impuissance en clapotant sur la grève, là, tout près de lui. Il passa la nuit entière dans cette situation, redoutant de gémir ou de faire un mouvement.

Comme il reprenait connaissance encore une fois, il sentit que quelque chose de bon lui était arrivé et l'avait soulagé. Il put ouvrir un œil avec beaucoup de difficulté, et à grand'peinc il remua ses lèvres enllées et déchirées. Le jour devait être là, car au travers des fentes de la barque, les rayons du soleil glissaient et faisaient un brouillard autour d'Arlème. Il porta tant bien que mal la main à la ligure et sentit qu'elle était recouverte de linges mouillés. Il avait aussi des linges sur la poitrine et sur le ventre. Il était complètement déshabillé et le fi'oid allégeait ses souffrances.

— A boire... dit-il, devinant vaguement qu'il devait y avoir quelqu'un auprès de lui. Une main tremblante s'allongea au-dessus de sa tête et on lui

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mit dans la bouche le goulot d'une bouteille. Le flacon dansait dans la main de celui qui le tenait et se heurtait aux dents d'Artème. Après avoir bu, Artème désira savoir qui était là, mais il ne réussit pas à tourner la tête, tant ce mouvement lui causait de nausées. Alors, d'une voix rauque, il commença à parler en bégayant :

— De Feau-de-vie .. je voudrais en boire un verre... et m'en frictionner la peau... Peut-être ensuite... je pourrai me lever...

— Vous lever? Vous ne pouvez pas vous lever. Vous avez le corps tout bleu et enflé comme un noyé. Quant à l'eau-de-vie, c'est possible... il y a de Feau-de-vie... j'en ai toute une bouteille.

On parlait doucement, timidement, et très vite. Artème connaissait cette voix, mais ne pouvait se souvenir à quelle femme elle appartenait.

— Donne... dit-il.

Et de nouveau quelqu'un qui, apparemment, fuyait ses regards, lui tendit une bouteille de derrière lui, par-dessus sa tête. Artème, en avalant avec etfort l'eau-de-vie, regardait d'un œil le fond noir et humide de la <( beliana », tout couvert de champignons.

Lorsqu'il se fut ingurgité plus du quart de la bouteille, il soupira profondément, soulagé, et avec un râle dans la poitrine il dit d une voix faible et blanche :

— C'est du propre comme ils m'ont arrangé...

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Mais attendez... j'en reviendrai... j'en reviendrai.. Et alors... attention:..

On ne lui répondit pas, mais il entendit un léger brnit comme si qnelqu'un s'était écarté de lui. puis tout devint silencieux; les flots seuls clapotaient; dans le lointain, on chantait « Doubinouchka^ ••, on poussait des u ouf») comme si Ton traînait quelque chose de lourd. Puis le sifflet perçant d"un haleaii à va])eur se lit entendre et déchira l'air ; alors, quelques secondes après, la sirène se mit à mugir tristement, comme si le bateau eut (juitté pour toujours la terre.

Artèmc allcndil longtemps une réponse à ses j)aroles; mais tout restait silencieux sous la « Iteliana » dont le fond massif et nourri de pourriture verte se balançait suspendu au-dessus de sa tète, tantôt se relevant, tantôt s'abaissant, comme s'il eût voulu, en une de ces oscillations, retomber sur lui et l'écraser sans merci.

Artème fut pris de pitié pour lui-même, i.a conscience très nette de son impuissance presque enfantine L'envahit et en même temps il se sentit oflensé. Lui, si fort, si beau, on l'avait ainsi estropié, défiguré!... De ses mains faibles il se mit a tàter les bosses et les écorchures sur sa poitrine et sur son visage, puis, saisi de douleur, il commença à blasphémer et à pleurer. Il san-

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