Verchok : 4 centimètres et demi
cherai ! Je me sens mal! sans parler de toi...
On Tentendait à peine, il suffoquait, avec un râle, un bouillonnement dans la poitrine. Piedqui-danse le regardait d'un air soupçonneux; il s'arrêta, voulut dire quelque chose, vit que ce serait inutile, et se remit en marche sans parler.
Ils allèrent longtemps en silence et lentement.
Tout près d'eux, des coqs chantaient ; un chien hurlait ; semblable à une large tache noire dans la lumière trouble de la lune, un grand oiseau planait, et, sur le ravin, llottait dans un froissement d'ailes son cri de mauvais augure.
— C'est un corbeau... ou un freux, remarqua Pied-qui-danse.
— Ecoute... dit l'Espérant, en s'asseyant lourdement à terre, va, et moi je resterai là... je n'en peux plus... j'étouffe, la tète me tourne...
— Allons, bon... lit Pied-qui-danse mécontent, alors quoi, tu ne peux plus ?
— Je n'en peux plus.
— Mes compliments! Fi donc!
— Je me sens tellement faible!
— Le grand miracle! Quand on rôde le ventre creux dès le matin.
— Non, ceci... c'est déjà... je suis fini! Voilà, regarde comme le sang jaillit.
Et l'Espérant avança près de la figure de son camarade sa main tachée d'une chose foncée.
Celui-ci regarda la main de côté, et d'une voix assourdie demanda :
— Quallons-nous faire?
— Vas-y et je resterai... je me reposerai... peut-être...
— Où faut-il aller? Si j'allais dire... au village qu'un homme est malade.
— Non, prends garde, on te battra.
— Ça, c'est vrai... Il n"y aurait (|u"à tomber entre leurs mains ..
L'Espérant s'étendit sur le dos, toussant sourdement et crachant des flots de sang.
— Ça coule? demanda Pied-qui-danse, debout près de lui, mais détournant les yeux.
— Ça coule fort, répondit l'Espérant, d'une voix faible comme un souffle et il se mit à tousser.
Pied-qui-danse jura cyniquement et à haute voix :
— Si j'appelais quelqu'un I...
— Oui? répéta l'Espérant comme un triste écho.
— El peut-être, si tu te levais... et si nous allions... tout doucement...
— Non...
Pied-qui-danse s'assit près de la tête de son ami ; et, entourant ses genoux de ses mains, consid('ra le visage du malade. La poitrine de l'Espérant se soulevait irrégulièrement, avec un râle sourd ; b^s veux s'enfonçaient dans l'orbite, et les
lèvres se détendaient d'une façon étrange, comme si elles adhéraient aux dents. Du coin gauche de la bouche jaillissait un filet de sang vif et sombre qui coulait sur la joue.
— Ça coule encore? demanda Pied-qui-danse à voix basse, et dans le ton de sa question il y avait comme quelque chose de respectueux.
La figure de F Espérant trembla.
— Ça coule...
On entendit un faible râle.
Pied-qui-danse baissa la tête sur ses genoux et se tut.
Au-dessus d'eux s'élevait le versant de la gorge, sillonné de crevasses profondes par les torrents du printemps. Au sommet, une rangée d'arbres velus regardaient le ravin, éclairé par la lune.
L'autre talus, à pente plus douce, était couvert d'arbrisseaux; çà et là, suigissaient. parmi leurs masses sombres, les troncs gris des trembles, et sur les branches nues, on voyait clairement les nids des freux. Et le ravin, éclairé par la lune, ressemblait à un songe, à un rêve ennuyeux, privé des couleurs de la réalité ; le gazouillement paisible du ruisseau augmentait encore ce manque de vie, en nuançait la tranquillité triste.
— Je meurs, chuchota d'une voix à peine perceptible l'Espérant, et il répéta encore d'une voix haute et ferme : Je meurs, camarade!
Pied-qui-danse, ému, tremblait de tout son
corps; il s'agita, renifla, et relevant la tète de dessus ses genoux, il dit doucement, comme s'il eût craint de déranger quelque chose :
— N'aie pas peur. .. ce n'est rien... peut-être que c'est simplement... ce n'est rien, ami, ma parole î
— Seigneur Jésus, soupira profondément l'Espérant.
— Ce n'est rien ! murmura Pied-qui-danse, se penchant vers sa ligure. Tâche de prendre un peu courage... peut-cHre que cela va passer...
Mais l'Espérant se mit à tousser; un son nouveau s'échappait de sa poitrine, c'était comme si un chifl'on mouillé claquait entre ses côtes. Piedqui-danse le regardait et frisait sa moustache en silence. Quand il eut cessé de tousser, l'Espérant, commença à respirer d'une façon entrecoupée et bruyante, comme quelqu'un ({ui court de toutes ses forces.
Longtemps il respira ainsi, puis il parla :
— Pardonne-moi, camarade... si je te... et aussi pour le cheval... pardonne-moi, petit frère!
— C'est à toi de me pardonner I... interrompit Pied-qui-danse, et s'étant tu un instant, il ajouta:
— Moi : Où irai-je maintenanl? Et que ferai-je sans toi?
— Toi?... Tu... Oue Dieu te...
11 soupira sans achever la phrase et se tut. Puis il commença à râler... il allongea les jamhes, l'une d'elles s'écartant légèrement.
Pied-qui-danse le regardait sans détourner les yeux. Des minutes passèrent, longues comme des heures.
L'Espérant avait voulu soulever un peu la tête, mais il était trop faible, elle retomba sur le sol.
— Petit frère, comment vas-tu? Pied-qui-danse se baissa vers lui. Mais l'Espérant ne répondit pas; il restait étendu et sans mouvement.
Le sévère Pied-qui-danse demeura encore un peu à côté de son camarade; puis il se leva, ôta sa casquette, fit un signe de croix et s'éloigna lentement le long du ravin. Son visage avait une expression de dureté douloureuse, ses sourcils et ses moustaches se hérissaient et il marchait ti'ès fort, frappant la terre de ses pieds comme pour lui faire mal.
Le jour commençait à poindre. Le ciel était gris, sans douceur; un silence morne régnait dans le petit vallon; seul, le ruisseau, impassible, continuait son discours monotone et ennuyeux.
Voici qu'un bruit se fit entendre soudain... peutêtre une motte de terre qui roulait au fond de la \ gorge. Les freux s'étaient éveillés et s'envolaient ' avec des cris d'alarme. Mais ces sons ne troublèrent pas longtemps le silence, à peine s'étaientils élevés qu'ils s'évanouiront dans l'air humide et froid du ri\iM ..
LE PRISONMER
LE FKISONNIER
Un brillant et aveuglant soleil de juillet brillait sur Smulkina et inondait les vieilles chaumières d'un torrent de rayons ardents. Il dardait tout particulièrement sur le toit de [la maison du staroste, qui avait été, depuis peu, recouverte à neuf avec de minces planches rabotées et lisses, jaunes et parfumées. C'était un dimanche, et presque toute la population du village se promenait dans la rue, où croissait une herbe épaisse, et parsemée de mottes de boue desséchée. Devant la maison du staroste, des moujiks et des femmes se rassemblaient en groupes compacts, d'autres s'asseyaient sur les talus de terre qui couraient autour des chaumières, d'autres encore s'installaient tout bonnement sur le sol, et enfin un certain nomJjre
se tenait deltoul ; des petits enfants se poursuivaient et se faufilaient parmi les grandes personnes, qui les apostrophaient vivement ou leur donnaient des chiquenaudes.
Au centre de la foule, on apercevait un homme de haute taille, avec de grandes moustaches aux pointes retombantes. A en juger par son visage basané recouvert de poils épais et hérissés, tout sillonné de rides profondes, et aussi d'après les mèches de cheveux qui sortaient de dessous son chapeau de paille crasseux — on pouvait lui donner une cinquantaine d'années. Il regardait à terre; les narines de son grand nez cartilagineux tremblaient. Lorsqu'il releva la tête pour jeter un coup dVeil sur la fenêtre de la maison du staroste, on put voir ses yeux à Texpression triste, maussade même, profondément enfoncés dans Torbite et sur lesquels les sourcils très fournis jetaient leur ombre. Il portait une vieille soutanelle de frère convers, brune et déchirée, qui lui tombait à peine jusqu'aux genoux; une ficelle lui tenait lieu de ceinture. Une besace pendait sur son dos; il avait dans la main droite un long bâton ferré, et la gauche était posée sur sa poitrine. Les gens qui l'entouraient l'examinaient avec de la méfiance, de Tironie et du mépris, et aussi avec une joie très vive, car ils avaient réussi à capturer le loup avant qu'il ait eu le temps de faire du mal aux troupeaux.
LE PRISONNIER 2d5
Gomme il traversait le village, il s'était approché de la fenêtre du staroste, et avait demandé à boir^e. Le staroste lui avait donné du kvass et avait lié conversation avec lui. Mais le passant, contrairement à l'habitude des pèlerins, ne lui avait pas répondu de bonne grâce. Le staroste lui ayant demandé son passeport, il se trouva qu'il n'en avait pas. Là-dessus on avait arrêté le vagabond et décidé de l'envoyer au bailliage. Pour l'escorter, le staroste avait choisi le centenier (garde champêtre), aiujiiel il donnait maintenant, dans sa maisonnette, les instructions nécessaires pour la route, laissant le prisonnier au milieu de la loiile, à laquelle il servait de passe-temps.
Le prisonnier était resté dans la position où il se trouvait quand on l'avait arrêté, debout près d'un tronc de saule blanc, contre lequel il appuyait son dos voûté.
Un vieillard myope, au visage de renard avec une barbiche grise en pointe, apparut sur le perron de la maisonnette. L'un après l'autre, il posait sur chaque marche et avec précaution ses pieds chaussés de longues bottes, et son petit ventre rond s'agitait sous sa longue blouse de toile. Derrière lui, se montrait la figure anguleuse et barbue du garde champêtre.
— Tu as compris, lefimouchka? demanda le staroste au centenier.
— Est-ce si compliqué que ça? J'ai parfaite-
ment compris. Moi, le centenier du village de Smolkina, je suis chargé d'escorter cet homme jusque chez le hailli, et c'est tout.
Après avoir prononcé ce discours dont il scanda chaque parole avec une gravité comique, le centenier cligna des yeux à la foule.
— Et le rapport ?
— Le rapport, il est sur moi.
— C'est bien, c'est bien! dit le staroste d'un ton persuasif, et il ajouta en se grattant vivement le côté :
— Allez-vous-en alors, à la garde de Dieu.
— Allons! Marchons, hein, petit père? le garde champêlre sourit au prisonnier.
— Vous auriez pu nous donner une charrette, répondit sourdement celui-ci à la proposition du centenier. Le staroste se mit à rire.
— Une cha-a-rette? Vois-tu ça! Il y en a tant de votre espèce qui rôdent dans les champs, dans les villages... qu'il n'y aurait pas de chevaux pour tous. Tu peux bien aller à pied. Voilà!
— Cela ne fait rien, père, allons! commença le centenier, d'un ton encourageant. Tu crois que nous avons un grand trajet à faire?... Une vingtaine de verstes peut-être, et peut-être même pas autant. Nous serons vite là-bas, petit père. Et alors tu pourras te reposer...
— Au cachot, expliqua le staroste.
— Cela ne fait rien... déclara le centenier ;
quand l'homme est fatigué, il trouve du repos partout, même en prison. Et ensuite, le cachot, il est' frais... Après une journée chaude, on y est joliment bien !
Le prisonnier lança un regard âpre à son convoyeur ; celui-ci souriait joyeusement et franchement.
— Eh bien, allons, mon brave homme! Adieu, Wassil Gavrilitch! Allons.
— Adieu, lehmouchka! Prends garde! Ouvre bien les deux yeux.
— Et, si tu en as trois, ouvre-les tous les trois, jeta au centenier un jeune gars qui était parmi la t'onle.
— Allons donc! est-ce que je suis un petit enfant?
Et ils partirent, sans s'éloigner des maisonnettes, afin de marcher dans la bande d'ombre. L'homme en soutane allait en avant d un pas dégingandé, mais vif, celui d'un être habitué à la marche. Le centenier venait derrière lui, un solide gourdin à la main.
lelimouchkaétaitun moujik de petite taille, trapu, avec une bonne et large figure encadrée dans une barbe rousse, qui s'embrouillait en touffes menues et montait jusqu'à ses yeux gris et clairs. Il souriait presque toujours, découvrant ses dents jaunes et saines et fronçant la racine du nez, comme s'il eût voulu éternuer. 11 était revêtu d'un
caftan d'été, dont il avait rabattn les basques dans sa ceinture afin de pouvoirmarcher plus librement; il avait sur la tête une casquette vert sombre, sans visière, enfoncée jusqu'aux sourcils et rappelant beaucoup un bonnet de prisonnier.
Son compagnon avançait sans faire attention à lui et comme s'il ne Teût pas même senti derrière lui. Ils allaient le long d'un étroit chemin vicinal qui serpentait à travers la mer onduleuse des seigles, et l'ombre des deux passants rampait sur l'or des épis.
A l'horizon bleuissait le sommet des bois et, à gauche des hommes s'étendaient jusqu'à perte de vue les champs ensemencés, parmi lesquels gisait la tache sombre du village, puis au delà, de nouveau des cham[)s, baignés dans une vapeur bleuâtre.
A droite, derrière un bouquet de saules blancs, s'élançait dans le ciel bleu la flèche d'un clocher recouvert de tôle, non encore vernie; elle brillait d'un tel éclat au soleil que les yeux en étaient blessés.
Dans le ciel, les alouettes chantaient; les bluets souriaient parmi les seigles, et il faisait chaud, étouffant, presque. Les pieds des deux bommes soulevaient beaucoup de poussière.
léfimouchka commençait à s'ennuyer. H ('tait grand bavard de sa nature ; il ne pouvait se taire longtemps et, après avoir craché, il entonna d une
voix de fausset :
Ah ! a-a-et-pou-ou-ourquoi.
Pou-ourquoi mon cœur est-il rongé d'ennui
— Je n'ai pas assez de voix, non... pourtant, je savai» bien chanter... autrefois. Le maître d'école (le Vichenski me disait : toi, léfimouchka, eiilonnel... Et nous chantions tous ensemble ! Celait un bon garçon...
— Oui?demanda rhomme en soutane d'une voix sourde et basse.
— Le maître d'école de Vichenski...
— Vichenski était son nom de famille?
— Vichenski, petit frère, c'était un village. Et lui. c'était le maître d'école Pavel Mikhalitch, c'était un homme de première qualité. 11 est mort, il y a trois ans...
— Encore jeune ?
— 11 n'avait pas trente ans...
— De quoi est-il mort?
— De chagrin, à ce qu'il faut croire.
L'interlocuteur d'iélimouchkale regarda de côté
et sourit.
— Vois-tu, mon cher homme, l'affaire est arrivée ainsi... 11 enseignait, il avait enseigné sept ans de suite, et alors il s'est mis à tousser... 11 toussait, toussait sans cesse, et bientôt l'ennui le prit. Et, bien entendu, il s'est mis à boire de l'eau-de-
âCO LE PRISONNIER
vie. Le père Alexis neTaimait pas, et lorsqu^il s'est mis à boire, ledit père Alexis envoya une lettre à la ville, dans laquelle il disait: « le maître boit, que c'est un vrai scandale ; » et en réponse, on envoya de la ville une autre lettre et une maîtresse d'école, une longue perche, osseuse, avec un nez immense. Alors, Pavel Mikhalitch vit que cela allait mal. lien eut du chagrin et disait: « J'ai enseigné longtemps, et on me renvoie... ah! vous les diables!» De l'école il alla directement à l'hôpital et, cinq jours après, il rendit son âme à Dieu... Et c'est tout...
Ils marchèrent silencieux pendant quelque temps. A chaque pas, le bois se rapprochait des voyageurs, grandissant sous leurs yeux et, de bleu, il devenait vert.
— Nous allons par le bois? demanda le compagnon d'iélimouchka.
— Nous suivrons la lisière, pendant une demiverste, à peu près. Et pourquoi? Hein! Vois-tu ça ! Tu es une oie, mon honorable père.
Et léfimouchka se mit à rire en secouant la tète.
— Pourquoi ris-tu? demanda le prisonnier.
— Comme cela, pour rien. Ah ! toi ! Tu demandes si nous allons par le bois ! Tu es nigaud, mon cher homme; un autre, plus intelligent, n'aurait pas demandé cela. Il serait simplement entré dans le bois, et alors...
— Quoi?
— Rien! Moi, frère, je comprends tes intentions. Eh ! toi ! ma petite à me ! Non, tii feras mieux (rabandonner ton idée au sujet du bois. Ou bien, crois-tu pouvoir me tenir tète?... Mais je peux en faire tomber trois comme toi, et, en luttant avec une seule main... j'aurais raison de toi. Comprends-tu?
— J'ai compris ! Tu es un imbécile ! dit le prisonnier d'un ton laconique et expressif.
— Ha, ha ! Je t'ai donc deviné ? triompha lelimouchka.
— Nigaud! Qu'est-ce que tu as deviné? dit le [)risonnier avec un rire forcé.
— A propos du bois... Je comprends... Tu penses qu'arrivé dans la forêt tu me fausseras compagnie et que tu t'en iras par les champs et par les bois. N'est-ce pas?
— Tu es bête ! dit l'homme en haussant les épaules. Et où voudrais-tu que j'aille?
— Où cehi te conviendrait, ga, c'est ton affaire !
— Mais où?
L'interlocuteur d'Iefimouchka était fâché et désirait beaucoup entendre son compagnon lui indiquer où il aurait pu aller.
— Je te dis, où ra t'aurait convenu ! déclara lefimouchka calmement.
— Je n'aurais pas su où m'enfuir, petit frère! dit son compagnon à voix basse.
— Allons donc ! prononça le convoyeur avec
doute et il agila même la main. On peut toujours s'enfuir quelque part. La terre est grande; il ne manquera jamais de place pour un homme.
— Et quVst-ce que cela le fait! Tu voudrais peut-être que je prenne la fuite? s'informa le prisonnier en souriant.
— Vois-tu ça î ïu as de bonnes idées! Est-ce ainsi que les choses doivent se passer ! Tu décamperas, et qui mettra-t-on en prison à ta place ? C'est moi qu'on enfermera alors. Non, je dis cela, comme ça, pour dire quelque chose...
— Tu es heureux... et d'ailleurs tu as l'air d'un bon moujik, dit le compagnon d'iefimouchka en soupirant, lefimouchka se hâta de l'approuver.
— C'est juste, quelques personnes disent que je suis heureux; et c'est juste aussi que je suis un bon moujik. Je suis simple, voilà la vraie cause. Les autres gens ne cherchent que leur profit et rusent pendant toute leur vie ; pourquoi le ferais-je? Je suis seul au monde. Si l'on ruse, on meurt, et si on vit dans la droiture, on meurt aussi. Alors j'aime mieux marcher tout droit.
— Tu as raison ! remai-qua le compagnon d'iefimouchka avec indifférence.
— Et comment donc? Pourquoi me mettrais-je à agir contre ma conscience, puisque je suis seul ; tout est là. Moi, petit frère, je suis un homme libre : je vis comme je veux, et je passe ma vie à
LE PRISONNIER 2j&3
observer ma pi'opre loi... Oui... Et comment t'appelles-tu ?
— Comment? Eh bien, disons Ivan Ivanow...
— Ah ! Tu es du clergé, hein?
— Non...
— Bien vrai? Et moi, qui croyais que tu étais du clergé î
— A cause de mon habit, peut-être?
— Oui, oui! Tu ressembles tout à fait à un moine fuyard, ou à un ex-pope. Mais ton visage ne correspond pas à ton vêtement ; d'après ta physionomie tu dois être soldat... Dieu sait quelle espèce d'homme tu es? Et lefimouchka jeta un regard curieux sur le vagabond. Celui-ci soupira, arrangea son chapeau sur sa tète, essuya son front couvert de sueur et demanda au garde champêtre:
— Tu fumes la pipe?
— Ah ! oui, je t'en prie ! C'est bien sûr que je i u me...
11 sortit de sa blouse une blague à tabac graisseuse et. la tête penchée, il se mit à bourrer de tabac une pipe d'argile, mais sanscesser de marcher.
— Allume si tu veux!
Le prisonnier s'arrêta et, se penchant vers le feur que lui tendait son compagnon, il alluma une cigarette. Une fumée bleue monta en l'air.
-- De quelle classe es-tu, alors? un bourgeois, peut-être?
— Un nolde... dit laconiquement le prisonnier,
et il cracha de côté, sur les épis de blé, déjà couverts d'un reflet doré.
— Hé, hé ! C'est gentil î Comment se fait-il alors que tu te promènes sans passeport?
— Voilà, parce que c'est ainsi.
— Allons, allons! En voilà une affaire! Ta noblesse n'est pas accoutumée à une pareille vie de loup? Toi, malheureux!
— C'est bon... c'est assez bavardé... dit sèchement le malheureux.
Mais lefimouchka regardait l'homme sans passeport avec une compassion et une curiosité croissantes; il continua en secouant pensivement latête:
— Ah ! comme le sort joue avec l'homme, quand on y pense ! C'est assez probable que tu sois de la noblesse, car tu as une belle prestance. Y a-t-il longtemps que tu vis de cette manière?
L'homme à la belle prestance jeta un coup d'uni sombre sur lefimouchka et agita la main de son côté, comme pour chasser une guêpe importune.
— C'est assez, te dis-je! Pourquoi m'obsèdes-tu comme une femme?
— Ne te fâche pas! dit lefimouchka d'un ton conciliant. Je dis cela dans la pureté de mon cœur... j'ai très bon co'ur.
— Tant mieux pour toi... Mais mon malheur à moi, c'est que tu as la langue trop bien pendue.
— C'est bon! Je me tairai... on se tait, quand on s'aperçoit qu'on ne tient pas à écouter votre
conversation. Tout de même, tu te fâches sans raison... On bien est-ce peut-être de ma faute si tu en es arrivé à mener l'existence d'un vagabond?
Le prisonnier s'arrêta et serra les dents si fort que ses pommettes en devinrent rouges comme des charbons ardents ; et ses poils gris se hérissèrent sur ses joues. 11 regarda lefimouchka des pieds à la tête en clignant des yeux et avec une expression de méchanceté croissante.
Mais, avant qu'Iefimouchka eût remarqué cette mimique, il se remit à arpenter le sol à grands pas.
Une sorte de rêverie distraite se trahissait sur le visaji^e du centcnier bavard. 11 rcixarda le ciel, d'où descendaient les trilk's des alouettes et leur répondit en sifllant entre ses dents, tandis qu'il rythmait \v mouvement de son gourdin sur celui de ses pieds.
Ils arrivèrent à la lisière de la forêt. C'était comme une muraille immobile et sombre, nul son n'en sortait pour venir à la rencontre des voyageurs. Le soleil se couchait déjà et ses rayons obliques teintaient de pourpre et d'or les têtes des épis. Une humidité parfumée s'écbappait des arbres, le crépuscule et le silence concentré qui remplissait le bois, faisaient naître dans Tàme un sentiment d'oppression.
Lorsque la forêt est immobile et sombre, et qu'elle paraît enveloppée dans une paix impénétrable, lorsque chaque arbre semble écouter atten-
tivement on ne sait quoi, alors on dirait que cette forêt tout entière est remplie d'une vie mystérieuse qu'elle va laisser s'échapper. Et on s'attend à en voir surgir tout à coup quelque chose d'énorme et d'incompréhensible pour l'esprit humain et qui, prenant la parole d'une voix puissante, racontera les grands secrets de la création et de la nature.
Arrivés à la lisière du bois, lefimouchka et son compagnon décidèrent de se reposer et s'assirent dans rherbe, près d'une large souche de chêne.
Le prisonnier détacha lentement la besace de son dos et demanda d'un ton indiiïérent au centenier :
— Veux-tu du [)ain?
— Si tu m'en donnes, j'en mangerai, répondit lefimouchka en souriant.
Et ils se mirent à mâcher leur pain, sans parler, lefimouchka mangeait lentement et soupirait sans cesse, en examinant les alentours ; son compagnon mangeait vite et mâchait avec bruit en mesurant des yeux son morceau de pain.
Les champs prenaient une couleur plus fonc('e; les blés avaient déjà perdu leur teinte dorée et
devenaient d'iin rose soufré; des nuages déchiquetés arrivaient du Sud-Ouest, et jetaient sur la terre' des ombres qui couvraient les épis, s'étendaient jusqu'au bois, là 011 Ton apercevait confusément la silhouette de deux êtres humains. Et les arbres aussi projetaient leur ombre sur le sol, et I toutes ces ombres faisaient Tàmc mélancolique. ;
— Je te ronds grâce, Seigneur! dit lefimouchka, t'u recueillant dans le creux de la main les miettes de pain qui étaient tombées sur les pans de son caftan; et les atli'apant d'un coup de langue, il ajouta : il ne faut rien laisser perdre ! Hé l'ami! Restons-nous une petite heure ici? Nous arriverons toujoui's au cachot assez tôt!
Son compagnon acquiesça de la tète.
— C'est joli, cet endroit, c'est une place qui m'est familière... Là-bas, à gauche, il y avait la maison seigneuriale des messieurs Toutcbkoir.
— Où? demanda vivement le prisonnier, en se tournant dans la direction qu'lefimouchka avait indiquée de sa main.
— Là-bas, derrière cette colline. Tous les champs d'alentoui' bnir appartenaient. C'étaientdes gens excessivement riches... mais ils furent ruinés après l'affranchissement des serfs. IMoi aussi, je hnn^ appartenais, ici nous avons tous été à eux... C'('tait une grande famille... Le colonel lui-même s'appelait Alexandre Nikititch Toutchkoif. 11 avait
des enfants : quatre fils ; où sont-ils tous maintenant? Ou dirait que le vent emporte les gens, comme les feuilles en automne. Un seul d'entre eux est encore ici, Ivan Alexandrovitch ; c'est chez lui que je te mène, c'est notre bailli... Il est déjà vieux.
Le prisonnier se mit à rire. 11 riait sourdement, d'un étrange rire intérieur ; sa poitrine et son ventre s'agitaient, mais son visage restait immobile, c'étaient comme des aboiements sourds siftlant à travers ses dents découvertes.
Iefimouchka,eirrayé,se pelotonna sur lui-même, et, se rapprochant de son gourdin, demanda :
— Qu'est-ce qui te prend? Es-tu devenu fou ? Pourquoi ris-tu ainsi ?
— Ce n'est rien... cela passera... dit le prisonnier d'une voix saccadée, mais caressante. Raconte encore...
— Oui, donc voilà l'affaire, il y a eu des messieurs Toutchkoff, et maintenant il n'y en a plus. On ne sait pas s'ils sont morts, s'ils sont perdus ; on n'a plus jamais entendu parler d'eux et on ne les a jamais revus. Surtout l'un d'entre eux... le cadet, on l'appelait Victor, Vitia. Nous étions camarades tous les deux... A l'époque où fut déclaré l'affranchissement, nous avions environ quatorze ans... Ahî quel gentil petit garçon c'était... que Dieu fasse grâce à son Ame. Plus pur que le ruisseau! Toujours occupé, toujours actif!... Où
est-il maintenant? Est-il encore vivant ou non?
— Pourquoi Taimais-tu tant? demanda le compagnon d'iefimouchka à voix basse.
— Pour tout, s'exclama lefimouchka. Pour sa beauté, son intelligence, son cœur. Ah î aia petite àme, fruit mûr, homme étrange que tu es ! Tu aurais dû nous voir ensemble alors... aïe, aïe, aïe I A quels jeux n'avons-nous pas joué ! et comme la vie était gaie ! oh ! oui ! bien gaie ! Quelquefois il me criait : « lefimouchka, allons à la chasse! » Il possédait un fusil ([iie son père lui avait donné à un anniversaire, et il prenait parfois un autre fusil pour moi. Et nous venions dans ce bois pour deux ou trois jours I Nous rentrions à la maison. On le grondait, on me fouettait, et, le lendemain, il criait de nouveau : « lelimouchka, allons aux champignons î » Nous en avons tué des milliers d'oiseaux! Nous en avons cueilli des quintaux de ces champignons! Il attrapait parfois des papillons et des scarabi'es, les transperçait d'une épingle et les piquait dans une boite. C'était intéressant ! Il m'apprit à lire et à écrire... « lefimka, me dit-il, je veux t'inslniire. » — « Si vous voulez. » Et il commença... Il me disait : ((Dis a\ » Je criais : ('A. » Et de rire.
D'abord, ce fut une plaisanterie pour moi : à quoi cela sert-il au paysan de savoir lire et écrire ! Mais il m'exhortait : (( C'est pour étudier qu'on t'a donné la liberté, imbécile ! Quand
tu saui'as lire et e'crire, tu apprendras comment il faut vivre et où il faut chercher la vérité I » L'enfant était intelligent ; il avait entendu les grandes personnes tenir des discours de ce genre et il avait commencé à les répéter... C'étaient des bêtises, bien sur... Elle est dans le cœur, Tinstruction, c'est le cœur qui montre oii est la vérité. . . C'est lui qui a la meilleure vue... Ainsi donc, Vitia m'instruisait; il y avait pris tellement de goût qu'il ne me laissait plus le temps de respirer. C'était un travail pénible! Je le suppliais, lui disant : (( Vitia, l'étude est au-dessus de mes forces, je ne peux pas apprendre »... Il fallait l'entendre crier alors : « Je te rosserai avec la cravache de papa, situ n'étudies pas !» «Je t'en supplie, laissemoi. » Et j'étudiais. Une fois, je m'enfuis de la salle, je me levai et me sauvai à toutes jambes... Il me chercha toute la journée, son fusil à la main, pour me tuer. Après cela, il me dit : « Si je t'avais rencontré ce jour-là, je t'aurais fusillé ! » Voilà le caractère vif qu'il avait! Il était indomptable et passionné, un vrai seigneur... il m'aimait beaucoup, c'était une àme ardente... Une fois, mon père m'avait couvert le dos de meurtrissures en me frappant avec des courroies, et lorsque Vitia, qui était venu dans notre maisonnette, vit cela... mon Dieu, qu'arriva-t-il? il pâlit, se mit à trembler, et, serrant les poings, il grimpa sur le poêle où mon père élaitcouché. 11 lui dit : « Com-
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ment as-tu osé faire cela?» Mon père répondit : « Je suis son père. » — « Ha! ha! très bien, je ne viendrais pas à bout de toi à moi tout seul, mais, sois bien sûr que ton dos sera pareil à celui irielimka. >> Après quoi, il se mit à pleurer et s'enfuit. Et le croirais-tu, brave homme? il tint parole. Il s'arrangea probablement avec la valetaille ; toujours est-il que mon père rentra un jour à la maison en gémissant ; il voulut enlever sa blouse; mais elle était toute collée à sa peau... Jl se fâcha alors contre moi et dit : « C'est à cause de toi que je souffre, de toi, chien, qui es toujours à mendier les faveurs de ton maître. » Et il me donna un bon sout'tlet... Mais il s'était trompé en m'insultanl ainsi, car je n'ai jamais été le chien du maître.
— C'est vrai, lefimka, tu ne l'as jamais été — dit le prisonnier d'un ton afhrmatif et tout ti'emblant r— cela se voit tout de suite; lu n'aurais pas pu être le chien de qui que ce soit, ajouta-t-il hâtivement.
— Oui, oui, c'est cela, s'écria lehmouchka... je l'aimais tout simplement, ce Vitia! C'était un enfant si capable, tous l'aimaient, et non pas moi seulement... Il lui arrivait détenir ditférents discours ; je ne me souviens plus de ce qu'il disait, il y a déjà plus de trente ans que cela s'est passé... Ah! mon Dieu! Où est-il? Peut-être est-il vivant et occupe-t-il une haute situation, ou peut-
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être est-il plongé dans le goullVe. La vie des hommes est si vaine. Elle bouillonne, déborde et ne fait rien qui vaille... Et les hommes périssent... et c'est dommage pour eux, c'est si dommage.
lefimouchka, soupirant profondément, laissa tomber sa lete sur sa poitrine... Le silence dura une minute.
— Et tu me plains, moi? interrogea d'une voix contente le prisonnier. Il demandait cela avec une joie véritable; tout son visage s'éclairait d'un bon et doux sourire...
— Quel hoQime original tu es! s'exclama lefimouchka. Comment ne pas te plaindre! Qu'est-ce que tu es, quand on y pense bien?... Puisque tu vagabondes, c'est que tu n'as rien sur la terre qui t'appartienne, ni toit, ni parents. Et peut-être astu quelque grand péché sur la conscience ; qui sait? Tu es un infortuné, en un mot...
— C'est vrai, dit le prisonnier.
Et ils se turent de nouveau. Le soleil était déjà couché et l'ombre devenait plus épaisse. Dans l'air se répandait l'odeur de la terre mouillée, des fleurs et des mousses humides de la forêt... les deux hommes restèrent longtemps assis sans parler...
— On est bien ici... mais il faut s'en aller tout de même. Il nous reste encore environ huit verstes à faire. Allons, père, lève-toi î
— Restons encore un peu, demanda le « père».
— Je voudrais bien ; moi-même, j'aime à être près de la forêt, le soir... Seulement, quand arriverons-nous chez le bailli ? Il me grondera si nous venons tard...
— Cela ne fait rien, il ne grondera pas.
— Tu as donc un moyen pour le calmer! dit le centenier, en souriant.
— J'en ai un.
• — Allons doncî
— Et pourquoi pas?
— Tu plaisantes! Tu seras bien reçu... à coups de poing...
— Il bat les gens, vraiment?
— Et comment! II est adroit: quand il vous donne un coup de poing sur l'oreille, il semble qu'on vous a fauché les jambes.
— Hé bien, nous le paierons de la môme monnaie! dit le prisonnier d'un ton assuré, en frappant amicalement sur l'épaule de son convoyeur.
Ce mouvement était familier et déplut à lefimouchka. De toutes manières, il était le supérieur, et ce dindon de prisonnier ne devait pas oublier que lefmiouchka portait sur son sein une plaque de cuivre, insigne de ses fonctions. lefimouchka se leva, prit son gourdin, et arrangea sa plaque de cuivre bien en évidence au milieu de sa poitrine. Alors il dit sévèrement:
— Lève-toi, allons!
— Je ne veux pas! dit le prisonnier.
lefimouchka se troubla, et, les yeux écarquillés, il garda le silence, pendant une demi-minute, ne comprenant pas pourquoi son prisonnier commençait tout à coup à plaisanter.
— Allons, ne lambine pas, partons! dit-il d\m ton plus doux.
— Je ne veux pas ! répéta le prisonnier avec fermeté.
— Gomment, tu ne veux pas ? s'écria lefimouchka plein d'étonnement et de colère.
— Non. Je veux passer la nuit ici, avec toi... Allons, prépare donc un feu.
— Je te ferai passer la nuit ici, en t'allumant un feu dans les côtes, moi! menaça lefimouchka.
Mais, dans la profondeur de son âme, il était stupéfait. Cet homme disait : je ne veux pas aller — et il n'offrait pas de résistance, il n'essayait pas de se battre, il restait couché par terre, et c'('tait tout. Que faire?
— Ne crie pas, lefim ! conseilla tranquillement le prisonnier.
lefimouchka se tut de nouveau, et, se tenant debout devant son prisonnier, tantôt sur une jambe, tantôt sur l'autre, il le considérait avec de grands yeux. Et celui-ci le regardait aussi, le regardait et souriait. lefimouchka ne pouvait parvenir à se représenter la conduite qu'il devait tenir maintenant. Et pourquoi ce vagabond, qui avait été tout le temps si maussade et méchant, mais en
même temps obéissant, s'était-il mis tout à coup à faire le capricieux? Peut-être le centenier devaitil se jeter sur lui, lui lier les mains et lui donner une ou deux taloches; cela suffirait-il?
Et du ton le plus sévère et le plus impératif qui fût à sa disposition, lefimouchka prononça :
— Toi, bout de chandelle, entends-tu, c'est assez plaisanté, lève-toi! Sinon, je te lierai les mains, et tu seras bien forcé de me suivre, alors! As-tu compris? Prends garde, sinon je te ferai sentir la force de mon poing.
— x\. moi? dit ironiquement le prisonnier.
— Et pourquoi pas?
— Toi, lefim Grislo, tu battrais Vitia Toutchkoff?
— Ah! toi, mauvais sujet! s'exclama lefimouchka étonné, qu'as-tu donc? Pourquoi joues-tu ainsi la comédie? Allons!
— C'est assez crié, lefimouchka; c'est le moment de me reconnaître, dit le prisonnier, avec un sourire tranquille et, se levant, il ajouta : Bonjour ! je te salue!
lefimouchka fit quelques pas en arrière, sans prendre la main qui lui était tendue ; il examinait de tous ses yeux le visage de son prisonnier... Subitement ses lèvres tremblèrent et toute sa ligure se rida.
— Victor Alexandrovitch... c'est réellement bien vous? demanda-t-il à demi-voix.
— Si tu le désires, je peux te montrer mon passeport! ou, ce qui est encore mieux, je te rappellerai le passé! Voyons, te souviens-tu quand tu es tombé dans un piège à loups, près de la forêt de pins, à Ramenski ? Et quand j'ai grimpé sur un arbre et que je me suis pendu, la tête en bas, à une branche? Et comment, une fois, nous avons volé de la crème à la vieille laitière Pétrovna, celle qui nous racontait des histoires?...
lefimouchka s'assit lourdement à terre et se prit la tête dans ses mains.
— Tu me crois? lui demanda le prisonnier, et il s'assit aussi, à côté de lui, le regardant dans les yeux et lui posant la main sur l'épaule, lefimouchka se taisait.
11 faisait maintenant tout à fait sombre. Des bruits, des rumeurs vagues flottaient autour de la forêt, et bien loin, dans la profondeur des arbres, un oiseau nocturne commençait à gémir. Un nuage s'approchait avec un mouvement presque imperceptible.
— Quoi, lefim, tu n'es pas content de la rencontre? ou es-tu trop content? Ah! toi, tu as une âme de saint! Tu es resté tel que tu étais, enfant!... lefim? Mais parle donc! Cher monstre!
lefimouchka se mit à se moucher avec force dans la basque de son caftan.
— Petit frère, aïe, aïe! dit le prisonnier, en secouant la tête d'un air de reproche. Que fais-tu
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donc ! N'as-lu pas honte ! tu as bientôt cinquante ans et tu te laisses encore aller a de pareilles bêtifies ! Cesse donc î Ne pleure pas ! il le secoua légèrement et prit le centenier par Tépaule.
Celui-ci se mit k rire d'un rire tremblant et dit :
— ^ Jene faisrien! je suis content... C'est donc bien vous ? Comment puis-je croire cela ? Vous dans une situation pai'eillel Vilial tombé dans un tel état! conduit en prison I... sans passeport!... n'ayant que du pain pour se nourrir! sans tabac!... Mon Dieu ! Est-ce juste? Si j'étais à votre place, et que vous soyez le centenier, ce serait moins dur ! Et maintenant qu'est-il arrivé?... Comment puis-je vous regarder dans les yeux?... Je me suis toujours souvenu de vous avec plaisir... Je pensais parfois : (( Vitia », et mon cu-ur se remplissait de joie. Et maintenant... Seigneur! Si on racontait cela aux gens, ils ne le croiraient pas...
Il murmurait ces phrases saccadées, en regardant obstinément ses pieds, et portait sa main tantôt à sa gorge, tantôt à sa poitrine.
— Tu n'as pas besoin de raconter tout cela aux gens. Et maintenant cesse tes jérémiades; es-lu coupable de tout ce qui est arrivé ? Ne t'inquiète pas de mon sort... J'ai des papiers, je ne les ai pas montrés au staroste, afin de n'être pas reconnu de tous, là-bas. Mon frère Ivan ne me jetteia pas au cachot; au contraire, il m'aidera à me remettre à flot... Je resterai chez lui, et j irai de
nouveau à la chasse avec toi... Vois-tu, comme tout s'arrange bien.
Vitia disait tout cela du ton caressant qu'emploient les grandes personnes pour apaiser les enfants qui ont du chagrin. Au delà du bois, la lune se levait, et venait à la rencontre du nuage dont les bords s'argentaient. prenaient de vagues teintes d'opale. Une caille criait dans les blés, un râle de genêt faisait, au loin, son bruit de crécelle. L'obscurité de la nuit devenait de plus en plus épaisse.
— C'est vrai ! dit lefimouckha à voix basse. Ivan Alexandrovitch sera heureux de revoir son propre frère et vous rentrerez dans l'existence, c'est bien... Et nous irons chasser... Seulement tout cela est si différent de ce que je m'étais toujours représenté... j'ai pensé : « 11 fera de grandes choses dans sa vie... il deviendra un homme célèbre... » Et maintenant...
Vitia ToutchkofF se mit à rire.
— Moi, frère lefimouchka, j'ai suffisamment fait de choses... J'ai dépensé toute ma part du domaine, je n'ai pas pu m'accoutumer au service militaire, j'ai été acteur, employé chez un marchand de bois, ensuite directeur de théâtre ; puis la ruine est venue, les dettes, et je me suis fourré dans une sale histoire... eh! 11 va eu de tout, dans ma vie, et... tout cela est derrière moi, maintenant.
Le prisonnier lit claquer ses doigts et se mit à rire doucement.
— Je ne suis plus un seigneur maintenant... cela m'a passé! Quelle jolie vie nous allons mener ensemble hein? oui? réponds donc !
— Que dois-je répondre? dit lelimouchka, d'une voix étranglée, j'ai honte, voilà tout. Tout à l'heure je vous ai dit différentes choses, des paroles inconvenantes, et d'une manière générale... Je ne suis qu'un moujik. Eh bien 1 nous allons passer la nuit ici, comme vous le disiez... Je vais faire du feu...
— Oui, c'est entendu.
Le prisonnier s'allongea sur le dos, dans l'herbe, et le centenier disparut dans le bois ; un bruissement de branches sèches retendit, et lefimouchka reparut bientôt avec un fagot dans les bras. Quelques minutes plus tard, le feu avait déjà pris au petit monceau de menus branchages.
Les vieux camarades regardaient la flamme d'un air pensif, assis en face l'un de l'autre et fumant tour à tour la même pipe.
— C'est tout à fait comme autrefois, dit tristement lelimouchka.
— Seulement, les teni})s sont changés! — répondit ToutchkofT.
— Oui, la vie a été plus rude que le caractère... Elle vous a brisé...
— Allons donc, tu ne sais pas si elle m'a brisé ou si c'est moi qui l'ai brisée... reprit Toutchkoff en souriant.
Ils se turent.
— Ah! mon Dieu, Vitia! En voilà une de surprise ! s'exclama lelimouchka d'un ton affligé!
— Eh ! laisse cela! Le passé est bien passé! répliqua philosophiquement Toutchkoff" en guise de consolation.
Derrière eux s'élevait la haute muraille de la forêt, qui murmurait on ne sait quoi; le feu crépitait gaîment, les ombres dansaient silencieuses alentour et une obscurité impénétrable couvrait les champs.