Khokol : sobriquet donné aux petits Russiens
— Est-ce que je sais?
Peut-être etes-vous des pèlerins ? nous demandat-on.
— Oui, répondit PromtolT.
Et un long silence suivit, pendant le([uel les trois khokols nous regardèrent avec obstination, méfiance et curiosité... Enfin tous se mirent à table et commencèrent à manger avec appétit.
— Et peut-être que l'un de vous sait lire et écrire? demanda un des khokols, s'adressant à PromtofT.
— Tous deux, i'éj)ondil-il laconicjuement.
— Alors vous savez peut-être ce qu'il faudrait faire à un liomme, qui a des démangeaisons et des douleurs si fortes dans l'épine dorsale, qu'il ne peut pas dormir pendant lanuil?
— Nous le savons! déclara PromlofT.
— Et quoi?
Promtolf mâcha longtemps son pain, essuya ensuite ses mains à ses guenilles, puis regarda le plafond d'un air pensif, et, enfin, il déclara d'une voix décidée et même dure :
— Il faut arracher des orties, ordonner à la femme du malade de lui en frotterl'épine dorsale, et puis ensuite enduire le dos avec de l'huile de chènevis salée... c'est tout !..
— Qu'est-ce que cela fera? demanda le khokol.
— Cela ne fera rien du tout! dit PromtofT en haussant les épaules.
9't UN ÉTRANGE COMPAGNON
— Rien?
— Rien du tout!
— Alil mais cela soulage!
— Gela soulage.
— J'essaierai... merci.
— Ronne santé! souhaita Promtoffavec un sérieux parfait.
Un long silence suivit; on n'entendait que le bruit des mâchoires et les enfants qui chuchotaient entre eux,
— Ecoutez, vous, commença le propriétaire de la chaumière, puisque c'est ainsi... ne pourriez-YOus pas... me dire, peut-être avez-vous saisi avec le bout de votre oreille, à Pétersbourg ou à Moscou... cela à propos de la Sibérie... si l'on peut y émigrer... oui, ou non?... Un des vôtres — H-t-il menti ou bien dit-il vrai, le diable le sait — prétendait que c'était tout à fait impossible.
— Impossible ! affirma hardiment PromtofF. Les khokols s'entre-regardèrent, et le propriétaire murmura dans sa moustache :
— Que les crapauds leur entrent dans le ventre !
— On ne peut pas ! déclara de nouveau PromtofF, et tout à coup son visage devint comme inspiré. Et, si on ne peut pas, c'est qu'il est inutile d'aller en Sibérie, puisqu'il y a partout de la terre autant qu'on en veut.
; — Oui, c'est vrai, il y a partout assez de terre pour
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les défunts... mais il en manque pour les vivants, déclara tristement un des khokols.
— '■ Oc a décidé, à Pélersbourg, continua solennellement Promtoff, qu'on donnerait toute la terre, celle des paysans et celle des propriétaires, à la couronne.
Les khokols, les yeux écarquillés, lit-i lancèrent des reiiards sauvages; ils se taisaient. Promtotl les considcM'a d'un air sévère et poursuivit :
— On la donnera à la couronne, comme je vous l'ai dit; et savez-vous pourquoi on le fera?...
Le silrnce prenait un caractère tendu, et les pauvres khokols semblaient, à chaque minute, sur le point d'éclater d'étonnement et du désir d'en savoir plus long.
Je les regardais et retenais à g:rand'peine linitation que me causait Promtofl" en se moquant ainsi de ces pauvres gens. Mais dévoiler ses mensonges impudents, c'était l'exposer à être roué de coups. Et je me taisais, écrasé par ce stupide dilemme.
— Fuiriez donc, bonhomme I demanda doucement el timidement un des khokols, suffoquant presque.
— On la donnera à la couronne, afin de partager régulièrement la terre entre tous les paysans. Il a été reconnu, là-bas, — Promtoff indiqua vaguenienl une direction, — que le vrai maître de la terre est le paysan, el voilà, l'ordre a été donné
do ne pas laisser partir les gens en Sibérie, mais d'attendre le partage.
L'un des khokols laissa échapper un morceau de pain qu'il tenait à la main.
Tous, ils regardaient les lèvres de PromtolTavec des yeux avides et se taisaient, stupéfaits de cette merveilleuse nouvelle. Après quelques minutes, quatre exclamations retentirent simultanément :
— Sainte Vierge! soupira hystériquement la femme.
— Et peut-être que vous mentez?
— (Ju'est-ce que vous dites donc là. braves gens !
— En voilà, une histoire stupéfiante ! s'exclama dun ton convaincu celui des khokols qui avait mal à Tépine dorsale.
— C'est seulement un bruit, dis-je, peut-être que tout cela nest qu'un racontar.
Promtotï me regarda avec un étonnement sincère et dit chaleureusement :
— Gomment, un bruit? Comment, un racontar? Et de ses lèvres, le mensonge le plus etTronté
tomba comme une mélodie, comme une musique très douce pour tous les auditeurs, excepté pour moi! Il savait inventer des choses divertissantes! Les khokols, qui désiraient le croire, avaient Tair prêts à lui sauter dans la bouche, tellement leur curiosité était grande; mais il m'était dur d'écouter ces mensonges inspirés, qui pouvaient, par la
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suite, amener un grand malheur sur la tête de ces gens débonnaires.
Je sortis de la chaumière et m'étendis sur le sol, dans la cour, songeant au moyen de dévoiler le jeu perfide de mon compagnon. Sa voix tinta longtemps dans mes oreilles, puis je m'endormis...
Je fus réveillé à l'aurore par Promtolï :
— Levez-vous, partons! dit-il.
A coté de lui se tenait le propriétaire de hi chaumière, tout ensommeillé, et la besace de Promtolï' était gonflée en tous sens. Nous prîmes congé de Thôte et partîmes. Promtofl' était gai, il chantait, sifflait et me regardait ironiquement de côté. Je pensais au discours que je voulais lui adresser, et me taisais, marchant à grands pas à sa droite.
— Eh bien, pourquoi ne me faites-vous pas de reproches? demanda-t-il tout à coup.
— Vous reconnaissez donc que vous les méritez? dis-je sèchement.
— I']videmment... Je vous comprends et je sais que vous allez me sermonner?... Je vous dirai comment vous vous y prendrez. Voulez-vous?... Mais laissez cela, ça vaut mieux. Qu'y a-t-il de mal à ce que les paysans révent un peu? Ils n'en deviendront pas plus intelligents. Et moi j'y gagne. Regardez, ils ont rempli ma besace à la faire sauter.
— Oui, mais vous pouvez être cause qu'ils reçoivent une bastonnade !
— Ce n'est pas probable... Et si môme c'était le cas! Qu'est-ce que le dos d'autrui peut me faire? Je prie Dieu de me conserver le mien en son entier. Evidemment, ce n'est pas moral, mais, je le répète, qu'est-ce que cela me fait, que ce soit moral ou non? Vous en convenez, cela ne me regarde pas î
« Que faire? pensais-je... Je louj) a raison. »
— Supposons qu'ils aient à souHrir à cause de moi, malgré tout le ciel restera bleu, et la mer salée...
— IMais est-il possible que vous n'en ayez pas pitié?
— Personne ne me plaint... Je roule dans les champs et tous ceux vers qui le vent me jette, me repoussent du pied...
11 était sérieux; une rage concentrée contractait ses traits, un désir de vengeance étincelait dans ses yeux.
— J'agis toujours ainsi et parfois plus mal encore. Dans le gouvernement de SaratolT, j'ai recommandé à un paysan qui souffrait du ventre, de boire une infusion d'huile d'olive et de blattes... parce qu'il était avare. Combien ai-je fait de choses méchantes et risibles pendant tous mes voyages? Combien de malsaines rêveries et de superstitions imbéciles ai-je introduites dans les conceptions
morales du paysan? Et en général, je ne me gène pas... Pourquoi ? En vertu de quelles lois, je vous le demande? Il n'y a pas d'autres lois que celles qui sont en moi ! Ceci est mon opinion et Jean Bouclie d'Or la confirme quelque part, je ne ne rappelle plus où.
— Tout de môme, ce dont vous vous vantez...
— Est mal, évidemment à votre point de vue... Mais, voyez-vous, je ne suis pas amateur de points de vue décents, et je suppose que si l'on me frappe avec une verge, je dois répondre, non pas par de bonnes paroles, mais avec un gourdin.
En l'écoutant, je pensais qu'il serait sage de ma part de me rappeler le premier psaume du roi David et de quiKcr la voie de ce pécheur. Mais javais envie de connaître son histoire.
Je passai encore trois jours avec lui, et jjcndaul ces trois jours, je pus me convaincre de beaucoup de choses que je soupçonnais déjà. (Test ainsi que je vis clairement de quelle manière Promlolf se trouvait en possession de ditférentes vieilleries inutiles, telles que chandelier de cuivre, moulin à café, morceaux de dentelles, colliers. Je compris que j exposais ma peau et qu'il pouvait même m'échoir en partage de tomber aussi bas que cela arrive en général aux collectionneurs du genre de Promtolf. 11 fallait me séparer de lui... Mais son histoire!...
El voilà qu'un jour, alors qu'un vent féroce nous faisait trébucher et que nous nous étions
réfugiés dans une meule de paille afin de nous préserver du froid, PromtofTme lit le récit de sa vie...
« — Eh bien... je vais vous raconter... Faitesen bon usage et que ce récit vous instruise... Je commence par mon papa. Mon papa était un homme sévère et pieux. Jouissant d'une pension entière depuis la soixantaine, il s'était transporté dans une petite ville de province oij il avait acheté une maison. Et ma mère était une femme au co'ur excellent, mais d'un sang ardent... ce qui fait que mon dit papa n'est peut-être pas mon père. 11 n'avait aucune affection })our moi; pour chaque peccadille il me faisait mettre à genoux dans un coin et me fouettait avec une courroie. Ma mère m'aimait et je m'accordais bien avec elle. A chaque petit billet quelle envoyait, par mon intermédiaire, à l'ami de son cœur — et elle avait toujours des amis de cœur — je recevais la rétribution qui m'était due et encore quelque chose pour ma discrétion. Selon le désir de papa j'entrai au gymnase. J'en fus bientôt exclu, parce que j'avais fait une confusion entre les professeurs ; j'aurais dû prendre les leçons avec le maître et je les prenais avec la femme de chambre de l'inspecteur. L'inspecteur en fut offensé et me chassa. J'arrivai chez mon père et je lui racontai que, par suite d'un malentendu
UN ÉTRANfrE COMPAGNON 101
enlre rinsperleiir et moi, j'étais oxclu du temple (le. la science. Mais ledit inspecteur avait déjà écrit à mon père pour lui exposer toute l'airaire ; seulement, il ne mentionnait vraisemblablement pas qu'il m'avait trouvé sur les lieux du délit, c'està-dire chez la fille, oià lui-même était arrivé pendant la nuit en robe de chambre et qu'en entrant il avait murmuré d'une voix douce : « Ma colombe I... » Ola d'ailleurs c'était son a (la ire.
En me voyant, mon père commença à m'injurier avec des mots peu convenables, et maman aussi : on me gronda et on décida de m'expédier à PskolV. où mon père avait un frère. Là, je constatai que mon oncle était féroce et bête, mais que les cousines étaient gentilles; par conséquent, il y avait moyen d'y vivre. Mais il arriva que là non plus, je n'étais pas à ma place ; au bout de trois mois, l'oncle me renvoya, m'accusant de me livrer à la débauche et d'avoir une mauvaise inlluence sur ses filles. On m'invectiva et on m'expédia cette l'ois à la campagne dans le gouvernement de Riazan, chez une tante. Celle-ci était une femme gaie et charmante; il y avait toujours une foule de jeunes gens chez elle. Mais à cette époque, tous étaient atteints de la stupide manie de lire des livres défendus. Je fis de même. La police eut vent que je possédais des livres prohibés et que je les prêtais aux autres.
On m'anvta, on me fit un procès, et je fus mis en prison, .l'y restai près de quatre mois. Ma mère m'informa par écrit que je l'avais tuée, et mon père me communiqua que je le couvrais de honte... mes parents étaient très ennuyeux.
Savez-vous, s'il était permis à Thomme de choisir ses parents, ce serait bien plus commode que le procédé actuel, n'est-ce pas? Eh bien, on me laissa sortir de la prison et je partis pour Nijni -Novgorod où j'avais une su'ur mariée; ma sœur se trouva chargée de famille, elle (Hait mère de nombreux enfants, ce qui la rendait furieuse. Que devenir? La foire me sauva, je me lis choriste. J'avais une jolie voix, un extérieur agréable, on me (< nomma » soliste. Je chantais... Vous pensez qu'alors je m'adonnais à l'ivrognerie, comme c'est l'usage pour les « artistes » dans mon genre? Vous vous trompez. Je ne bois presque jamais d'eau-de-vie, et maintenant encore, sauf de rares exceptions, je n'en use que comme réconfortant. Je n'ai jamais été ivrogne... du reste, je ne m'enivrais que s'il y avait de bons vins... du Champagne, par exemple. Donnez-moi du marsala en abondance, je me griserai sûrement, car je l'aime autant que les femmes. J'aime la femme jusqu'à la folie.... et peut-être que je la hais... je ressens toujours le désir invincible de lui faire une vilenie quelconque, une de celles
VOUS savez, qui ne me cause ni mal, ni dégradation réelle, mais dont le souvenir reste toute la vie. Oui... Pourquoi je suis si méchant pour les femmes? Je n'en sais rien et je ne puis pas me l'expliquer... Elles ont toujours été bienveillantes envers moi, carjétais beau et hardi... Mais comme elles sont menteuses, méchantes et fausses au fond de leur cœur.;. J'aime les faire pleurer; on rejîarde, on écoute et on pense : Ah ! Ali ! c'est trt's bien, cette femme soutTre parce que tôt ou lard elle te fera souffrir, toi aussi.
Donc voilà, je chantais et cela marchait assez bien, je menais joyeuse vie... Arrive un jour chez moi un bomim^ au menton bleu qui me demande : « Vous n'avez pas envie de monter sur les planches?» J'avais joué dans des comédies, à la maison. « Voulez-vous prendre des rôles de vaudeville, à raison de vingt-cinif roubles par mois? » « Je veux bien. » Alors, nous partîmes pour Perm. Je devins acteur et chanteur. Mon extérieur de jeune homme brun et passionné et mon passé de criminel politique, faisaient que toutes les dames raffolaient de moi. On me donna les rôles de second amoureux. On me dit : « Essayez les héros. » Je débutai dans le Max, des « feux follets », et réussis; je le sentis moi-même. Je jouai là pendant toute une saison. On organisa pour l'été une joyeuse tournée à Viatka, à Oufa et dans la ville d'Elabourg même. Puis nous retournâmes à Perm, pour passer l'hiver*
Et pondant cet hiver-là, je commençai à ressentir de la haine et du dégoût pour les gens. Vous savez, j'arrivais sur la scène, et lorsque des centaines d'imbéciles et de fripons me transperçaient de leurs regards, un frisson de poltronnerie et de servilité me courait sous la peau et me démangeait comme si je me fusse assis sur une fourmilière. Ils me regardaient comme leur jouet, comme un objet qu'ils avaient acheté pour s'en servir un soir. Ils sont libres de vous juger et de vous encourager. Et ils vous suivent des yeux pour voir si vous montrez suflisamment de zèle à faire des grimaces devant eux. Et s'ils vous trouvent assez d'ardeur, ils braient comme des ânes attachés, ils braient et vous les écoutez, et vous vous sentez heureux de leurs louanges... Vous oubliez un moment que vous êtes leur propriété... mais après, vous vous en souvenez et vous vous donneriez volontiers des gifles pour avoir pris plaisir à leurs applaudissements...
Ce public me répugnait tant, que j'en avais comme des convulsions, et j'avais souvent envie, quand j'étais en scène, de lui cracher au visage et de l'insulter avec les mots les plus vils. Parfois, je sentais que ses yeux me piquaient le corps comme des aiguilles, et, qu'avec l'assurance d'un propriétaire, ce public comptait sur moi pour le chatouiller agréablement... J'avais le sentiment de ce qu'il attendait de moi et je pensais qu'il
forait bon d'avoir dans la main iin couteau assez long pour pouvoir couper d'un seul coup les nez de tous les spectateurs du premier rang... Que le diable les emporte tous !...
Mais je crois que je tombe dans le lyrisme... Donc, je jouais, je haïssais le public et voulais m'enfuir loin de lui. Je fus aidé en cela par la femme de monsieur le procureur de la cour. Elle ne me plut pas, et cela ne lui plut pas. Elle lit agir son époux... on m'expulsa de la ville, et je me trouvai à Saransk.
Un coup de vent m'avait balayé des bords de la Kama, comme un grain de poussière. Ah ! tout est sembbible à un rêve dans cette maudite vie.
J'arrivai donc dans la viUe de Saransk, et j'avais avec moi hi femme d'un jeune Permien de la classe marchande. C'était une personne décidée qui aimait beaucoup mon art. Donc nous vivions là ensemble. Nous n'avions pas d'argent, et pas de relations. Je trouvais le temps long, elle aussi. F^ar ennui, elle en vint à me dire que je ne l'aimais pas. D'abord je supportai ses reproches, puis je hnis par en avoir assez. Je lui dis : <( Eh bien, va-t'en à tous les diables.» Ah! c'est ainsi? ditelle. Alors elle prit un revolver, le braqua sur moi... et m'envoya une balle juste dans l'épaule gauche; si elle avait visé un peu plus bas, je serais depuis longtemps déjà en paradis. Je tombai naturellement. Elle s'épouvanta, et, d'effroi,
sauta dans un puits, où elle fut si mouillée qu'elle en mourut.
On me fit entrer à l'hôpital. Naturellement des dames accoururent; il n'y a pas besoin de les nourrir de pain; pourvu qu'elles puissent tourner autour d'une affaire d'amour, cela leur suffit. Elles tournèrent donc autour de moi, tant que je ne fus pas guéri, puis, lorsque je me levai, elles me firent nommer « secrétaire de police ». Eh quoi! il est plus commode d'être attaché à la police que d'être sous sa surveillance. Et je vécus là un mois, deux, trois même...
Ce fut à cette époque que j'épi'ouvais, pour la première fois de ma vie, une attaque de cet ennui lourd qui déprime rame. C'est la maladie la plus horrible entre toutes celles qui abattent rhomme. Tout, alentour, cesse d'être intéressant, et on a envie de quelque chose de nouveau. On se jette à droite, à gauche; on cherche, on cherche, on croit trouver et on voit bientôt que ce n'est pas du tout ce qu'on désirait... On se sent l'esclave de quelque chose de sombre, on a l'impression d'être garrotté intérieurement, on est incapable de vivre en paix avec soi-même... et cette paix est plus indispensable que tout le reste pour l'homme! Vilain état! C'est lui qui me conduisit au mariage. Pour un homme de mon caractère, un tel acte n'est possible que sous l'empire de l'ennui ou de l'ivresse.
Ma femaïc était la fille d'un popo ; elle vivait seule avec sa mère ; le père étant mort, elle jouissait dune liberté complète. Elle avait une petite maison, on peut dire môme une grande maison, et aussi de Fargent. C'était une jeune lille jolie, intelligente, de caractère ^ai ; mais elle aimait heauconp à lire, ce qui avait un mauvais elTet sur moi et sur elle. Constamment elle puisait dans ses lectures diflerentes règles de conduite ; elle en attrapait une au hasard et me l'apportait aussitôt. Et moi, dès mes pi-cmièrcs annéos, je n'ai jamais pu supporter qu'on me tasse de la morale! D'abord je me moquai de ma femme, puis j'eus des nausé(*s en l'entendant pérorer... Je la voyais se pavaner, parée des ditTérentes théories qu'elle trouvait dans les livres, et ce que la femme tire des livres lui sied comme l'hahit du maitre sur les éj)aul('s du la([uais. Xous ('ommcucàmes à nous quereller... C'est à ce moment que je lis la connaissance d'un pope. Il y avait là un certain pope débauché, guitariste et chanteur, qui dansait admirablement bien nos danses nationales et était j)assé maitre en l'art de boire. Je le considérais comme l'homme le meilleur des environs, car c'était un gai compagnon; ma femme se mit à minjurier à cause de lui et voulait toujours m'entrainer dans son cercle à elle, composé d'érudits et de phai'isiens. Tous les soirs arrivaient dans sa maison des gens sérieux, la « crème de la ville »
comme elle les appelait... pour moi, ils avaient le sérieux de gens qu'on aurait élranglés. Moi-même j'aimais à lire, à cette époque; mais jamais ce que j'ai lu ne m'a dérangé dans ma façon de vivre, et je ne compi'ends pas pourquoi il devrait en être ainsi.
Ma femme, et les autres avec elle, dès qu'ils lisaient un livre quelconque, tombaient dans un tel émoi qu'on aurait dit qu'ils avaient cent ('chardes les piquant sous la peau. Moi, voici ma façon de penser : « Un livre? BienI II est intéressant? Encore mieux. Mais chaque livre a été écrit par un homme, qui ne peut pas sauter plus haut que sa tête... Tous les livres sont coai posés dans le même but : tous veulent démontrer que ce qui est bien est bien, et que ce qui est mal, est mal. Et le profit sera le même, qu'on en lise cent, ou qu'on en lise mille. » Ma femme avalait ces livres par dizaines ; aussi je commençais à lui dire ouvertement que je serais beaucoup plus heureux si j'avais épousé le pope. C'est le pope seul qui m'asauvé de l'ennui ; sans lui, j'aurais abandonné ma femme. Souvent, dès que les pharisiens arrivaient chez elle, j'allais le trouver. C'est ainsi que je vécus pendant une année et demie. Grâce à l'ennui qui me rongeait, je me mis à officier à l'église avec le pope. Tantôt je lisais les « Actes des Apôtres », tantôt je chantais, debout dans le chœur.
J'ai supporté bien des choses à cette époque, et
il me sera beaucoup pardonné au Jugement dernier, à cause de cette patience. >[ais voilà qu'arriva chez mon pope, sa nièce, qu'il avait appelée parce qu'il était veuf et que les porcs l'avaient mangé... c'est-à-dire, qu'ils ne l'avaient pas tout à fait dévoré, mais ils avaient gâté son extérieur. Je vais vous expliquer comment cela était arrivé : un jour qu'il était gris, il était tombé dans la cour, et s'y était endormi, et les porcs qui se trouvaient là lui avaient eatamé l'oreille, la joue et le cou. C'est un fait bien connu, que les porcs mangent n'importe quelle saleté. Le pope tomba malade de cet accident et lit venir sa nièce, afin qu'elle le soignât; je lis aussitôt la cour à cette jeune fille. Nous nous mîmes à l'œuvre avec beaucoup de zèle, elle et moi, et nous eûmes un vrai succès. Ma femme ayant appris d(; quelle œuvre il était question, m'injuria, naturellement. (Jue devais-je faire? Je commençai aussi à gronder. Elle me dit alors : « Sors de ma maison. » Je rétléchis longtemps, et enfin je m'en allai tranquillement; je m'éloignai même de la ville. C'est ainsi que j'ai brisé les liens de cette union; si ma dite épouse vit encore, elle doit certainement penser que je lui ai fait le plaisir de quitter ce monde. Je n'ai jamais éprouvé le moindre désir de la revoir... Je présume qu'elle a pris son parti de cet abandon. Qu'elle vive en paix! Car elle m'a bien ennuyé en son temps... Libre de nouveau, j'allai à Pensa. Je m'adresse
à la police, pas de place pour moi; je demande à droite, à gauche, rien nulle part! De guerre lasse, je m'engageai comme chantre dans une église. Mais j'y retrouvai ce public stupide, et de nouveau j'éprouvai pour lui ce dégoût qui m'avait fait quitter mon ancienne profession. Le gain était misérable, la position manquait d'indépendance. Une marchande me tira de cette mauvaise passe. C'était une grosse femme pieuse, dont la vie était très triste. Et elle se prit d'affection pour moi, à cause de mes connaissances en matière religieuse. Je commençai alors à aller la voir chez elle, et j'y trouvai une table abondante. Son mari était enfermé dans un asile d'aliénés, et elle dirigeait, seule, une grande minoterie. Ou and je fus au courant de ces choses, j'insinuai avec précaution: ((Tuas bien du travail, Séklétea Kirillovna! » — (( Oui, dit-elle. — « Prends-moi comme aide ? » — « Tu me tromperas, » dit-elle. Etellemeprit quand même, naturellement. « Je vivais très bien, avec ma meunière ; mais la ville était insupportable ; pas de théâtre, pas d'hôtel confortable, pas de gens intéressants... Je commençais à m'ennuyer, bien entendu. Et quand l'ennui m'eut pris, j'écrivis à mon oncle que les cinq années qui avaient passé depuis mon départ de Pétersbourg m'avaient rendu plus raisonnable. Je lui demandais pardon de toutes mes fautes passées et promettais de ne plus recommencer. Puis je m'informais si je pouvais
UN ÉTRANGE C03IPAGN0N Hl
aller me iixer à Pétersbourg. Mon oncle me répondit qu'en prenant quelques précautions je ne courais aucun risque. x\lors... je me séparai de ma marchande.
Savez-vous quoi, c'était une femme béte, grosse, robuste et laide. J'ai eu des maîtresses qui étaient de très belles femmes, élégantes et intelligentes... Oui... Mais je les ai toujours mal quittées; ou bien, je les renvoyais avec mépris et méchanceté, ou bien elles me faisaient des vilenies. Et cette Sekiétéa m'inspira du respect par sa simplicité. Je lui dis: « Adieu ! » — « Adieu, répondit-elle, adieu, mon chéri! Que Dieu te rende heureux. » — «Tu ne
regrettes pas de me voir partir?» « Gomment ne
pas regretter un si beau garçon, si intelligent? Je ne t'aurais januiis laissé partir; mais il le faut... je te comprends tu es un oiseau libre; envoletoi, à la garde de Dieu!» Et elle pleura amèrement. <( Pardonne, lui demandai-jc, pardonne-moi, Sekiétéa»! — «Que dis-tu, reprit-elle, je dois te remercier, et non pas te pardonner. » — « [Pourquoi me remercier? » — « V*ourquoi ? Mais parce que tu es un honnête homme... tu aurais facilement pu me réduire à la mendicité; j'étais à ta merci; ([ui t'empêchait de me dévaliser comme tu l'entendais ? Pas moi. et tu le savais bien. Et tu t'en vas, en tout bien, tout honneur... et je sais combien tu as amassé chez moi pendant ce temps, (juatre mille roubles environ. A ta place un autre
aurait non seulement mangé le gruau, mais encore pris l'écuelle. xOui... oui... voilà ce qu'elle m'a dit. Ahl la chère femme!...
Plein de respect pour elle, je Tembrassai tendrement, et lui dis adieu. J'arrivai à Pétersbourg, le cœur le'ger, et les cinq mille roubles dans ma poche. ^Seklétéa n'avait pas bien compté.) Je vécus en grand seigneur, je fréquentai les théâtres, je me (is des relations ; parfois je jouais la comédie, pour me distraire ; mais je jouais surtout aux cartes.
Le jeu de cartes, c'est un passe-teuips des plus délectables; on est assis à une table et. dans l'espace d'une nuit, on meurt et on ressuscite dix fois. S'il est pénible de savoir que la prochaine minute peut vous enlever votre dernier rouble, et que vous vous trouverez sur le pavé, pauvre, obligé de voler ou de vous brûler la cervelle, il est des plus agréables aussi de savoir que votre voisin ou votre partenaire, ressent à l'égard de son dernier rouble absolument les mômes impressions que celles qui vous ont troublé rinstant auparavant. Voir de laids visages, rouges ou pâles d'émotion, tremblant d'etfroi à l'idée d'une pei'te d'argent, halelant à la perspective d'un gain, les regarder ces visages, et prendre l'une après l'autre les cartes qu'ils contemplent... ah! cela fouette divinement les nerfs et le sang!... Il semble qu'en s'emparant d'une carte on arraclie au joueur
une parcelle de chair brûlante, avec des nerfs et du sang"... C'est savoureux au possible. Ce perpétuel jeu de bascule, c'est ce qu'il y a de meilleur flans la vie... et cette pensée a été exprimée par un de nos poètes :
" Il y a de la jouissance dans le combat Et au bord du précipice obscur!... )>
Oui, il y a une grande jouissance à cela... et en g('néral, on n'a vraiment l'impression de vivre que lorsqu'on risque quelque chose. Plus il y a de risques, plus il y a de vie. Savez-vous ce que c'est que d'avoir faim? 11 m'est arrivé à moi de ne pas manger pendant quarante-huit heures de suite... Et lorsque l'estomac commence à se ronger lui-même, lorsqu'on a l'impression que les viscères se dessèchent, alors on se sent prêt à tuer un homme ou même un enfant, pour un morceau (le pain.... on est prêt à tout — il y a une poésie spéciale dans cette disposition au crime... c'est une sensation très particulière, et, après l'avoir éprouvée, on s'estime davantage soi-même.
Continuons cependant notre récit accidenté; il se traîne déjà comme une procession funèbre, dans laquelle j'occuperais la place du défunt. Pouah ! quelle stupide comparaison m'est venue à l'idée. Et pourtant, elle est juste... ce qui ne la rend du reste pas plus intelligente... Il y a
quelque part chez un écrivain une expression très juste et vraie : " C'est bête comme un fait. » C'est bête? Eh bien, c'est égal. Qu'ai-je donc à faire avec la différence entre ce qui est bête et ce qui est intelligent?
Donc, je vivais à Pétersbourg. C'est une bonne ville, mais elle deviendrait deux fois meilleure si l'on noyait la moitié de ses habitants dans la sale mer qui gronde autour d'elle. Je vivais et je m'adonnais aux actes divers qu'il sied à l'homme d'accomplir. Je plus à une dame et elle voulut bien mentretenir...
Vous n'avez jamais été entretenu par des femmes? Essayez, c'est intéressant — car vous êtes en même temps le sujet de votre dame et son souverain. On vous a acheté comme un jouet, mais c'est vous qui jouez avec votre acheteuse. Cette acheteuse se trouve à votre merci et dans une position très ridicule, car vous pouvez toujours remplir vis-à-vis d'elle le rôle du soulier qui veut devenir chapeau et qui exige qu'on le porte sur la tête. C'est ainsi que je vécus pendant deux, trois années. Tout allait bien, c'est-à-dire joyeusement, quand survint une aventure dopérette. Un jour arriva chez moi un certain homme, très aimable, mais qui s'occupait d'une vilaine affaire politique, affaire pour laquelle il fut du reste sévèrement pincé en son temps. 11 vint donc et me dit : « Procure-moi un passeport I » — Pour
qui? — ((Voilà, dit-il, pour une jeune fille, brune, d'une vingtaine d'années, de taille moyenne, rien de particulier pour le reste. » — « Pourquoi? » — (( Parce qu'il existe une jeune fille semblable et qu'elle ne doit plus exister, je veux la marier sous un faux nom. » Que faire? C'était sans doute une petite plaisanterie et ma maîtresse avait justement une femme de chambre dont le signalement correspondait à celui qu'on m'avait donné.
Je pris son passeport et je le remis à ce charlatan... Bien... Je n'entendis plus parler de cette affaire pendant un long temps.
Tout à coup, se présentent deux gendarmes qui me disent : « Venez. •• Je vais. Un personnage à cheveux gris, à la pliysionomie rébarbative me demande : (( Vous ave/ procuré un passeport à M"'' une telle? » — « C'est vrai. Votre Excellence, seulement je ne sais pas si c'est pour cette demoiselle-là. » Et réellement, mon ami avait oublié de me nommer la demoiselle en question. L'homme rébarbatif ne me croit pas. — « Comment, dit-il, vous ne la connaissez pas et vous lui avez procuré un passeport? » — (( Je ne le lui ai pas procuré... .) — « Et à qui?» — « A mon ami un tel. » — ((Ah, dit-il, il est dans nos mains alors. Je vous remercie du renseignement. » Et il donna immédiatement l'ordre d'arrêter mon ami, et de m'enfermer. en attendant, dans un lieu hospitalier. Deux jours plus tard, on nous confronta, mon
ami et moi. Il confirma naturellement mes paroles... On me demanda oi^i je désirais aller en quittant Pétersbourg. — '< Puis-je aller à Tsarkoe- Selo? » — « Non, plus loin. » — <( Et à Roussa? » — (( Encore plus loin. » Ils proposèrent Toula. Va pour Toula! que m'importait? Ils me dirent encore : » Nous ne vous empêchons pas d'aller plus loin, si vous le désirez, mais que d'ici à trois ans on ne vous voie plus à Pétershourg. Vos papiers resteront entre nos mains: voici en échange un permis de passage valable jusqu'à Toula. Prenez-le et tâchez de vider les lieux dans les vingt-quatre heures. » Eh quoi I pensai-je. Il faut obéir à ses supérieurs... comment faire autrement ?
Alors, voilà, je vendis tout ce que je possédais à ma logeuse pour un prix dérisoire et j'allai chez ma maîti'esse. Elle avait défendu de aie recevoir, la chienne ! Je me rendis chez deux ou trois connaissances qui m'accueillirent comme un pestiféré. Je me mcquai d'eux tous et je cherchai quelque maison de plaisir afin d'y passer les dernières heures que je devais vivre à Pétersbourg. J'en sortis vers six heures du matin sans un sou dans ma poche, j'avais tout perdu en jouant aux cartes I Un fonctionnaire m'avait nettoyé si proprement, que son talent m'avait rempli d'attendrissement; il me plumait sans aucune vergogne ! oui... Alors, que devais-je faire? J'allai à la gare du chemin
de fer de Moscou. Sans savoir pourquoi, je rôdai un.peu alentour. Il y avait un train en partance pour Moscou. J'entrai dans un wagon et je m'assis. A la deuxième station, on me fit sortir triomphalement du train. On voulut dresser procèsverbal; on me demanda qui j'étais; je montrai mon permis de passage et ces bonnes gens me laissèrent tranquille. « Allez plus loin, » me diton. J'allai. Je parcourus dix verstes environ, j'('tais fatigué et affamé. Je vis une guérite et un garde-voie. J<' hii dis : « Ami, donne-Qioi un morceau de pain. » 11 me considéra un instant, puis me donna non seulement du pain, mais encore une grande lasse de lait. Je passai la nuit chez lui, pour la premièn» fois, à la façon des vagabonds, en plein air, sur le foin, dans le champ derrière sa guérite. Quand je m'éveillai, le lendemain matin, le soleil luillait dé-jà ; l'air était vif comme du Champagne, ce n'était que verdure et chants doiseaux. Je pris encore du pain chez le garde- voie et me remis en route.
Vous devez comprendre cela : il y a quelque chose d'absorbant, d'irrésistible dans le vagabondage. C'est une volupté de se sentir affranchi de tous les devoirs, de toutes les petites ficelles qui garrottent votre existence quand vous la passez parmi vos semblables, de tous les détails minuscules qui se collent en si grand nombre sur votre vie, et qui en font, au lieu de la joie qu'elle de-
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vrait être, un fardeau ennuyeux, une charge insupportable. Et pourquoi? pour des devoirs dans le genre de celui qui vous oblige à vous habiller convenablement, à parler convenablement, à faire tout comme il est dans l'usage de le faire, et non pas comme vous en avez envie. Lorsqu'on rencontre une connaissance, il faut lui dire : « Portez-vous bien », comme c'est la coutume et non pas : « Grève », comme on en a parfois le désir.
En géne'ral — à dire vrai — que sont ces relations solennellement stupides entre gens honorables? Une triste comédie. Et même une vile comédie, parce que personne ne dira à un autre, en sa présence : « Vous êtes un imbécile ou un fripon... » et si cela arrive, ce n'est que dans une attaque de cette sincérité, que l'on appelle « colère ».
Et dans la condition de vagabond, on vit en dehors de toutes ces bagatelles... Le fait qu'on a renoncé sans regret à quelques facilités de la vie et que l'on peut vivre sans elles, vous relève à vos propres yeux d'une façon agréable. On devient plus indulgent envers soi-même. Je n'ai guère été sévère pour ma propre personne, et les dents de ma conscience ne m'ont jamais fait grand mal, je ne me suis pas non plus amusé àégratigner mon cœur avec les griffes de mon esprit. Moi, voyez-vous, je me suis approprié de bonne heure et sans m'en apercevoir, pour ainsi dire, la philosophie la plus
sage et la plus simple : u De quelque manière que tu t'y prennes pour vivre, il faut mourir quand même. » Donc pourquoi te quereller avec toi-même, pourquoi te laisser tirailler à gauche, alors que ta nature t'entraîne de toutes ses forces à droite? Et je ne peux pas supporter les gens qui se déchirent en deux... Pourquoi le font-ils.^ Il m'est arrivé de parler avec des insensés de cette espèce. Je leur demandais : « Que chantes-tu, mon frère? Pourquoi fais-tu du scandale, mon ami? » — « Je m'eiïorce de me perfectionner », me répondaient-ils. » — <( Et pourquoi cela?... » — « Gomment, pomquoi cela?... Parce que c'est dans le perfectionnement de l'homme que réside le sens de la vie. » Eh bien, je ne comprends pas ; dans le perfectionnement de l'arbre, il y a une raison évidente, il est perfectionné alin de pouvoir servir à quelque chose; on l'emploie pour faire des brancards, des cercueils ou d'autres objets utiles à l'homme. Alors, c'est bon! tu te perfectionnes, c'est ton affaire; mais, dis-moi, pourquoi m'obsèdes-tu et pourquoi veux-tu me convertir à ta foi? On me répond : « Parce que tu es une béte et que tu ne cherches pas le sens de la vie. » Mais je l'ai trouvé, puisque je suis une bête et que la conscience de mon imbécillité ne m'accable pas. « Tu mens, disent ces fous. Puisque tu as conscience de ton état, tu dois te corriger. » — Comment, me corriger? Mais je vis en paix avec moi-même.
la raison et les sentiments sont chez moi une seule et même cliose et la parole et l'action sont en pleine harmonie. > — « Cela, disent-ils, c'est de la bassesse et du cynisme. » Et c'est ainsi qu'ils jugent tous. Je sens qu'ils mentent et qu'ils sont idiots, je sens cela et je ne peux pas ne pas les mépriser. Car — je connais les hommes — si l'on déclarait demain, honnête, pur et bon, tout ce qui est aujourd'hui vil, sale et méchant — tous ces mufles-là seraient parfaitement honnêtes, purs et bons dès demain, sans faire aucun etTort sur eux-mêmes. Il leur suffirait d'une seule chose : détruire cette poltronnerie qui est en eux. C'est comme cela.
C'estallerun peu loin, dites-vous? ce n'est rien, cela passera. Si c'est mordant, c'est vrai aussi. Moi, voyez-vous, je dis ainsi : sers Dieu ou le diable ; mais non pas Dieu et le diable. Un vrai lâche vaut toujours mieux qu'un faux honnête homme. Il y a une couleur blanche et il y a une couleur noire ; et si on les mélange, il y aura une couleur sale. Toute ma vie, je n'ai rencontré que de faux honnêtes gens, de ceux, voyez-vous, chez lesquels l'honnêteté est faite de petits morceaux dissemblables, que ces individus auraient ramassée sous les fenêtres, comme des mendiants. C'est une honnêteté de bric-à-brac, mal rapetassée, avec des trous... et il y a encore une autre honnêteté, pédante, celle queThomma a prise dans les livres et qui lui sert, comme ses meilleurs habits, pour
les jours de parade. Et, en général, tout ce qui est bon chez la majorité des gens honnêtes, n'est pas naturel ; ils ne le gardent pas en eux, mais chez eux, pour en faire montre, pour se pavaner les uns devant les autres. J'ai rencontré des gens qui étaient bons de nature.., ^lais ceux-là se trouvent rarement, et presque exclusivement parmi les gens simples, hors les murs de la ville... On sent immédiatement qu'ils sont bons! Et on voit (ju'ils sont nés bons... oui !
Du reste, que le diable les emporte tous — les bons et les mauvais.
•le me rends compte que je vous narre les laits de ma vie (Tune manière superlicielle et en abrégé, el qu'il vous est difficile de comprendre le « pourquoi >^ et le " comment »... mais ça, c'est mon atfaire. Et le principal, ce ne sont pas les faits, mais les dispositions. Les faits, ce sontdes ordures et des décombres. Je puis rassembler beaucoup de faits, si je veux... je puis prendre ce couteau et vous l'enfoncer dans la gorge et voilà un fait criminel ! Et si je me perce de ce couteau, ce sera aussi un fait ; en général, on peut accomplir les actions les plus variées, si la disposition de l'esprit le permet. Tout réside dans cette disposition; c'est elle qui engendre les faits, qui crée les idées... et lesidéals. Et savez-vousceque c'estque l'idéal? Hé, c'est simplement la béquille qu'on a inventée à l'époque oii l'homme est devenu un mauvais ani-
mal et où il s'est mis à marcher sur ses pattes de derrière seulement. In jour, ayant levé la tête plus haut que la terre grise, il aperçut le ciel bleu et fut aveuglé par la magnificence de cette clarté... Alors, il se dit dans sa bêtise : je Tatteindrai. Et depuis ce temps-là il se traîne avec cette béquille, grâce à laquelle il a pu se tenir debout sur ses pieds de derrière jusqu'à maintenant.
N'allez pas croire que je veux aussi grimper au ciel — jamais jen'ai ressenti undésirdecegenre... — si j'ai dit cela, c'était pour faire un bon mot...
Tout de même, mon histoire s'est de nouveau embrouillée. Celane fait rien. C'est seulement dans les romans, que le fil des événements se déroule régulièrement; mais notre vie est une bobine autrement compliquée. En outre, les romans, ça rapporte de l'argent, et moi, je me donne de la peine gratis... Le diable sait pourquoi!
Voilà.... ce vagabondage m'allait. d'autant plus que je découvris bientôt les moyens de me nourrir. Une fois que je m'étais mis en route je vois au loin se dessiner une maison seigneuriale et trois personnes de bonne apparence, un homme et deux dames qui s'avançaient à ma rencontre, entre des champs de blé desséchés. L'homme avait déjà des poils gris dans sa barbe, il portait des lunettes et avait une très belle tête; les dames avaient un air glacial, mais noble aussi. Je pris une expression de martyr, et en les croisant, je
leur (lemandai la permission d'entrer dans la maison et d'y passer la nuit. Ils me l'accordèrent et se regardèrent entre eux avec un air qui disait beaucoup de choses. Je les saluai poliment, rennuxiai et partis sans me presser. Alors ils liront demi-tour et me rattrapèrent. Ils commencèrent à me parler, à me demander qui j'étais et d'où je venais. C'étaient des gens très humains ; leur manière de penser était littérale, et ils me souillaient euxmêmes les réponses à faire, de sorte qu'en arrivant à la maison j'avais déjà débité le diable sait combien de mensonges. Soi-disant je m'occupais d'étudier le peuple et de l'instruire; mon àme était l'esclave de diverses idées, etc., etc. Ma parole, tout cela était arrivé simplement parce qu'ils l'avaient voulu eux-mêmes; je m'étais contenté de ne pas les empêcher de me prendre pour ce qu'ils me prenaient. Lorsque j'eus considéré combien le rùle que je devais jouer devant eux était diflicile, je me sentis légèrement inquiet. Mais je compris, après le souper, qu'il y avait un intérêt à le jouer, car ils mangeaient divinement l)ien. Ils mangeaient avec sentiment, comme mangent les gens instruits. Ensuite, on me prépara une chambre, l'homme me donna des pantalons. De toutes manière on se conduisit envers- moi avec beaucoup d'humaniti'. Et pour les récompenser, je n'eus (ju"à laisser flotter les rênes de mon imairination.
Sainte Vierge! comme je les ai trompés! Qu'est-ce que KhlestakotT^ comparé à moi? Un idiot ! Je mentais, sans jamais perdre conscience de mon mensonge, et je me délectais de ma fausseté. Je leur en ai tellement conté que la mer Noire elle-même aurait rougi si elle avait pu m'entendre. Ces bonnes gens m'écoutaient avec plaisir, ils m'écoutaient et me soignaient comme si j'eusse été leur propre enfant malade. Et en revanche, j'inventais. C'est alors que les livres que j'avais lus jadis et les discussions qu'avaient entre eux les pharisiens de ma femme, me furent utiles !
Savoir mentir, c'est une jouissance d'un ordre supérieur, c'est moi qui vous le dis. Si tu mens et que tu vois qu'on te croit, tu te sens t'élever au-dessus des gens, et ce sentiment est d'une volupté rare. S'emparer de Fattention des hommes et penser par devers soi : imbéciles que vous êtes î Avec cela, qu'il est toujours agréable d'abuser son prochain. D'ailleurs, ledit homme est ravi d'écouter un mensonge, un joli mensonge qui tlatte ses manies. Peut-être tout mensonge est-il bon, ou bien au contraire, tout ce qui est bon est-il un mensonge? Je doute qu'il y ait au monde des choses plus dignes d'attention que les diverses imaginations des hommes, les rêves, les illusions
1. Klestakofï' : Un des personnages principaux dans la célèbre comédie de Gogol, le Réviseur, type du menteur hypnotisé par ses propres mensonges, au point de finir par y croire lui-même.
et tout ce qui s'ensuit. Prenons, par exemple, l'amour. J'ai toujours aiaié chez les femmes ce qu'il n'y avait jamais eu en elles et ce dont je les gratifiais habituellement moi-même. 11 arrive [ qu'on rencontre une petite femme fraîche et on se ligure immédiatement qu'elle doit vous presser dans ses bras de telle façon et vous embrasser de telle autre. Déshabillée, elle doit être comme ceci, quand elle pleure, comme cela, et quand elle est joyeuse, encore autrement. Iinsuile, on se convainc peu à peu soi-même, qu'il y a de tout cela en elle, et c'est justement ce qu'on désirait... Et bien eutendu, quand on appreud à la mieux connaître et (|u'on la voil l(dle (ju'elle est en réalité... on s'assied solennellement dans la mare. Mais cela n'a pas d'importance, il ne faut pas devenir l'ennemi du feu, siuipleuient parce (juil vous brûle quelquefois, il faut se souvenir qu'il chaulfe toujours, n'est-ce pas? C'est pour cette cause qu'il ne faut pas qualifier le mensonge de pernicieux, ni en médiri^ de toutes façons, et lui préférer la vérité — car on ne sait pas très bien ce qu'elle est, cette vérité; personne n'a encore vu son passeport — et peut-être que, lorsqu'elle présentera ses papiers, elle se trouvera être le diable sait quoi I
Toujours est-il que, semblable à Socrate, je fais de la philosophie au lieu de m'occuper d'affaires...
Je mentis donc à ces braves gens jusqu'à ce que mon imagination fût épuisée; et lorsque je me
reconnus en danger de devenir un ennui pour eux, je partis, après avoir passé trois semaines dans leur maison. Je partis, bien pourvu pour la route, et je dirigeai mes pas vers la station de chemin de fer la plus proche, afin de me rendre de là à Moscou. Je fis le trajet entre Moscou et Toula en chemin de fer et gratis, grâce à la négligence des conducteurs.
Et je me présentai à Toula devant la personne du chef de la police. Il me tlemanda:
— A quoi pensez-vous vous occuper ici?
— Je ne sais pas,dis-je.
— Et pourquoi, dit-il, vous a-t-on renvoyé de Pétersbourg?
— Je ne le sais pas non plus.
— C'est évidemment pour certaines débauches non prévues par le (Iode pénal? questionna-t-il d'un ton insinuant.
Mais je restai imp('n«''lrable.
— Vous êtes un homme peu commode, reprit-il.
— Chacun a sa spécialité, mon bon Monsieur! 11 rétléchit longtemps et me proposa enfin ceci :
— Comme c'est vous-même qui avez choisi votre lieu de séjour, si vous ne vous trouvez pas bien ici, vous pouvez aller plus loin. 11 y a dautres villes : Orel, Koursk, Smolensk, par exemple. 11 vous est indifférent de vivre ici plutôt qu'ailleurs. Si vous le désirez, je vous donnerai un laisser-passer pour aller plus loin. 11 nous
sera très agréable de ne pas avoir à nous inquiéter au sujet de votre santé. Nous avons une belle quantité de soucis, et, pardonnez notre franchise, mais vous semblei^ être un homme parfaitement capable d'augmenter ^es Iracas de la police... vous paraissez même avoir été spécialement créé dans ce but.
— Ahl c'est ainsi! mais je me trouve fort bien
— Dans ce cas. si vous en avez envie je vous offre trois roubles pour le voyage ?
— Vous appréciez vos travaux à un bien faible prix... mais je préfère que vous me permettiez de rester sous la protection des lois de Toula.
Cependant il ne Tentendail absolument pas de cette oreille-là. C'était un homme qui savait combiner! Alors j'acceptai de lui quinze roubles 'nous avons longtemps marchandé i et partis pour la ville de Smolensk.
Voyez-vous, dans n'importe quelle mauvaise situation il y a une possibilité de quelque amélioration.
Je puis aflirnier cela en me fondant sur ma grande expérience et parce que je connais l'élasticité de l'esprit humain. L'intelligence, c'est une force énorme. Vous êtes un homme encore jeune, et voici ce que je vous déclare : ayez foi en l'intelligence humaine et vous ne périrez jamais. Sachez que tout homme porte en lui un imbécile et un
fripon ; Fimbécile — ce sont les sentiments et le fripon — c'est l'esprit. Le sentiment est bête parce qu'il est franc, juste, et qu'il ne sait pas feindre; il ignore l'hypocrisie; comme s'il était possible de vivre sans feindre! Mais il est indispensable de feindre ! quand ce ne serait que par pitié pourles hommes parce que les hommes sont toujours dignes de pitié, et, surtout, quand ils plaignent les autres.
Donc, j'allai à Smolensk, sentant que la terre était ferme sous mes pas et sachant que je pouvais toujours compter, d'une part, sur l'aide des gens charitables, de l'autre sur l'appui de la police. Je rendais service aux uns en leur permettant de manifester leurs sentiments ; quant à l'autre, je lui étais inutile. C'est pourquoi les uns et l'autre devaient me donner de leur superflu. Voilà.
J'allais et je m'admirais moi-même. J'avais une apparence convenable. Arrive un petit paysan. Il m'examine et demande : « Vous êtes un éclaireur. » Qu'est-ce que cela signifie, pensai-je, et je répondis : « Oui oui !» — <( C'est bien, reprend-il, passerez-vous par Trépovka? » — « Je passerai à Trépovka, » dis-je. — « Et on commencera bientôt à louer des gens? » continue-t-il. — « Oui : bientôt. » — « Prendra-t-on des cautions? » — « Oui, vingt copeks! » — « Vois-tu ça, )> dit le moujik.
Et moi j'avais déjà compris de quoi il retournait et lui demandais d'où il venait? combien il y avait d'habitants dans son village? combien
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pouvaient travailler aux champs? combien à pied, combien à cheval? Il me comprit et me dit : u Prenez donc des .gens de notre district ! » Gela m'était bien égal de les prendre n'importe où. Et je reçus d'eux un billet de vingt-cinq roubles, afin d'engager les gens de ce village plutôt que d'un autre, puis vingt copecks pour chaque homme qui devait venir travailler à pied, et trente copecks par homme monté, comme garantie de leur comparution sur le lieu de travail, dans le délai fixé par moi; ils me remirent une centaine de roubles à peu près, et je leur écrivis des reçus, leur dis de bonnes paroles et pris congé d'eux.
J'arrivai à Smolensk, et comme il faisait déjà froid, je résolus d'y passer l'hiver.
Je trouvai rapidement de bonnes âmes chez lesquelles je m'installai. Ce n'était pas mal, et je passai gaiement la saison. Mais le printemps arriva, et le croiriez-vous, je me sentis entraîné hors de la ville. J'avais envie de vagabonder! Qui m'en empêchait? Je partis, je rôdai de nouveau tout l'été, et j'arrivai dans la ville d'Elisavetgrad vers Noël. Là il me fut impossible de ni'astreindre à quoi que ce fût.
Je cherchai, cherchai et trouvai enfin ma voie. Je m'enrôlai parmi les reporters d'une feuille locale ; c'était une petite occupation, mais qui donnait des loisirs et qui nourrissait son homme. Ensuite je liai connaissance avec des sous-officiers
de la noblesse ; il y a dans cette ville une école de cavalerie pour les sous-officiers et, après avoir fait leur connaissance, j'arrangeai des parties de cartes.
C'e'tait une bonne affaire; pendant cet hiver-là, j'amassai environ mille roubles... Et le printemps arriva de nouveau. Il me trouva muni d'argent et possédant tous les dehors d'un gentleman...
Où aller? Je me décidai pour Slaviansk, et m'y rendis afin d'y prendre les eaux. Je jouai là avec succès jusqu'au mois d'août; alors je fus obligé de partir. Je passai l'hiver suivant à Jitomir avec une petite femme, une vraie ordure, mais d'une beauté sans pareille.
C'est ainsi que s'écoulèrent les années de mon exil, loin de Pétersbourg, où je retournai de nouveau. Le diable sait pourquoi; cette ville m'a toujours attiré.
J'arrivai en gentleman, pourvu de nombreuses ressources. Je recherchai mes anciennes connaissances ; mais que s'était-il passé? Mes exploits parmi les gens libéraux et éclairés de la province de Moscou leur étaient connus. xMes amis savaient tout : comment j'avais vécu trois semaines dans la maison des Ivanow, nourrissant leurs âmes affamées des fruits de ma fantaisie ; comment j'avais agi avec les Petrow et comment j'avais offensé les Stepanow.
Eh bien , quoi ? Cela devait arriver ! Et si sept
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portes se sont fermées devant toi, ouvres-en dix autres... Mais je n'eus pas de chance.
Je fis de grands, efforts pour me créer une situation solide dans la société, et je n'y parvins pas ! Avais-je pcidii quelque chose de ma faculté, de m'accommoder aux gens, pendant ces trois années d'absence, ou bien les hommes étaient-ils devenus des aigrefins, pires que moi? Puis, lorsque je fus dans une passe particulièrement mauvaise, le diable me poussa à offrir mes services à la section de police secrète.
Je me proposai en qualité d'agoni pour la surveillance des maisons de jeu. Un m'accepta. Les conditions étaient bonnes. A cette profession occulte, j'en ajoutai une visible ; et je me mis à m'occuper de reportage pour un petit journal. J'y écrivais la chronique de la rue, et composai parfois môme les feuilletons...
Puis je jouai de nouveau. Et je fus séduit par le jeu — séduit à un tel point que j'oubliai de faire des rapports à mes supérieurs à ce sujet... J'oubliais complètement, voyez-vous, que c'était mon devoir. Et c'était seulement lorsque je perdais que je me souvenais qu'il fallait faire des rapports.
Mais non, pensais-je, rattrappons-nous d'abord, nous rapporterons ensuite.
De cette façon je renvoyai longtemps l'accomplissement de mes fonctions, jusqu'au jour où la
police m'attrapa sur le lieu du délit, à la table de jeu. Et naturel! ementles agents me couvrirent de honte en me reconnaissant, en public, pour un des leurs. Le lendemain, je fus appelé à la direction ; on me fit des observations féroces, on me dit que je n'avais pas l'ombre de conscience et on m'expulsa de la capitale... on m'expulsa de nouveau avec défense de reparaître pendant l'espace de dix ans.
En voilà six que je voyage et je ne m'en trouve pas trop mal, je ne me plains pas du sort au bon Dieu. Je ne vous raconterai rien de cette période, car elle est trop monotone... ou trop variée. En général, c'est une joyeuse vie d'oiseau! Seul, le grain manque parfois... mais il ne faut pas être trop exigeant, et se souvenir que même les personnes qui sont assises sur les trônes n'éprouvent pas rien que des plaisirs. Dans cette vie-là, il n'y a pas de devoirs, c'est le premier bon côté, et le second, c'est qu'il n'y a pas de lois, sauf celles de la nature. Bien entendu, ces messieurs de la police vous dérangent à l'occasion... mais il y a des puces dans les meilleurs hôtels... En revanche, vous pouvez aller à droite, à gauche, en avant, en arrière, partout oii la tête vous chante... et si rien ne vous attire, après vous être muni de pain chez le moujik — il est bon et vous en donnera toujours — après, dis-je, vous être muni de pain, vous pouvez vous coucher et attendre que le
désir vous reprenne de continuer votre route.
Où n'ai-je pas été? J'ai visité les colonies tolstoïennes, et j'ai été nourri dans les cuisines des marchands de Moscou. J'ai vécu au monastère de Kievo-Petchersk et à Athos. J'ai passé à TclienslokhofT et à Mourome. 11 me semble parfois que j'ai déjà foulé de mes pas tous les sentiers du territoire de la sainte Russie.
Et dés ([uil s»' présentera une occasion de remonter ma garde-robe, je filerai à l'étianger. J'irai en Roumanie, et de là tous les chemins me sont ouverts. Car je m'ennuie déjà en Russie. J'y ai fait tout ce qui pouvait miuléresser.
Réellement, je crois que j'ai accompli beaucoup de choses pendant ces six années. Combien de paroles ])rodigieuses ai-je dites, combien de mervrilb's ai-je racontées! J'arrive dans un village, voyez-vous, je demande à y passer la nuit, et lorsqu'on me nourrit... je donne libre cours à ma fantaisie. Peut-être même ai-je créé de nouvelles sectes, car j'ai souvcMit et beaucoup j)arlé des Ecritures. Et le moujik a l'ouïe fine pour ce qui concerne les Saintes Ecritures ; sur deux paroles, il vous organise une nouvelle croyance, ce dont on reste stupéfait !
Et combien de fois ai-je édicté, au sujet des terres du paysan et des prochains partages? Oui, j'ai introduit beaucoup de fantaisie dans la vie.
C'est ainsi que je vis... Je vis et je crois que je
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n'ai quà désirer un domicile fixe pour en avoir un. Car j'ai de Tesprit et les femmes m'apprécient. J'arriverai maintenant dans la ville de NicolaietT, j'irai au faubourg Nicolaievsky, où demeure une de mes connaissances.
C'est une femme jolie, aisée et veuve... J'arriverai et je lui dirai : « Kapotchka , chérie, prépare-moi un bain! Lave-moi et habille-moi, car je resterai avec toi dune lune a l'autre. » Et elle fera tout cela immédiatement. Et si elle a pris un autre amant en mon absence, elle le mettra à la porte. Et je vivrai chez elle un mois ou plus, aussi longtemps que je le voudrai 1 11 y a trois ans, j'ai vécu chez elle pendant deux mois eA hiver, l'année passée pendant trois mois... J'y aurais séjourné tout l'hiver, si elle était plus intelligente ; mais on s'ennuie trop avec elle. Elle ne veut s'occuj)er de rien que de son jardin, qui lui rapporte environ deux mille roubles par an.
Ou bien, j'irai au bord du Kouban, au bourg de Labinsk. Il y a là un cosaque Pierre le Noir, qui me considère comme un saint personnage ; beaucoup de personnes me tiennent pour un homme de monirs modèles. Il y a des gens simples et confiants et qui me disent : prends ceci, petit père, et allume un cierge à notre saint quand tu seras dans son église... Je prends. J'apprécie la confiance des gens, et je ne veux pas les offenser par la hideuse vérité, en leur disant qu'avec leur
sincère pièce blanche je n'achèterai pas un cierge pour le saint, mais bien du tabac pour mon propre usage...
Il y a aussi une grande beauté dans la cons- \ cience que j'éprouve à être détaché des hommes, à comprendre clairement la solidité et la hauteur de cette muraille de péchés que j'ai librement élevée entre eux et moi. Et il y a beaucoup de douceur et de piquant à courir le danger perpétuel d'être découvert, roué de coups et mis en prison. La vie est un jeu... Je risque tout sur une carte ; tout, c'est-à-dire rien — et je gagne toujours, sans crainte de perdre quoi que ce soit, excepté ma peau. D'ailleurs je suis convaincu que si jamais on me bat, on ne me mutilera pas, mais qu'on me tuera. Cependant il ne faut pas s'inquiéter de cela et il serait bête d'en éprouver de la peur.
Eh bien, voilà, jeune homme, je vous ai dit mon histoire. Et je vous l'ai même contée en y ajoutant un peu de philosophie. Et, le croirez-vous, ce que je vous ai narré me plait. Il me semble que j'ai été éloquent. J'irai même plus loin, il est très probable que j'ai exagéré: mais cela n'a pas d'importance.
Car, si j'ai exagéré les faits, ma façon d'exposer | a été l'image véridique de mon âme. Je vous ai ? peut-être servi un rôti de fantaisie, mais avec une sauce de la plus pure vérité.
Du reste pourquoi vous ai-je dit tout cela?
Parce que, mon cher, jai rimpression que vous ne me croyez pas. Tant mieux pour vous. iSe croyez personne. L'homme qui parle de lui ment toujours. Dans le malheur, il ment pour éveiller la pitié... il ment encore dans le bonheur afin d'exciter l'envie et, en somme, il ment dans toutes les situations, parce que c'est la meilleure manière d'attirer l'attention des autres sur soi-même. »
Nous étions trois amis : Semka Kargoiiza. moi, et Michka, im géant harlni avec de grands yeux bleus : il souriait à tout perpétuellement et avec bienveillance, et perpétuellement aussi il était la proie de l'ivresse.
Nous demeurions à la campagne, derrière la ville, dans un ancien bâtiment à demi ruiné, appelé on ne sait Irop [)onrqQoi « la verrerie»... peut-être parce qu il n'y avait pins une seule vitre entière aux fenêtres : et nous entreprenions divers travaux, sans que rien nous dégoûtât : nous nous chargions de nettoyer les cours, de crenser des fossés, des caves, des égouts, de démolir les clôtures et les vieilles maisons : et môme nous avions essayé une fois de construire un poulailler. Mais cela ne nous réussit pas. Semka, qui se conduisait toujours avec une honnêteté pédantesque dans les fonctions dont il se chargeait, conçut des doutes sur notre science de l'architec-
tiiro des poulaillers, et une fois, à midi, pendant que nous nous reposions, il emporta au cabaret les clous, les deux planches neuves et la hache, qui appartenaient à notre employeur. Grâce à cela, on nous congédia; mais, comme il n'y avait rien à saisir chez nous, on n'éleva nulle prétention à des dommages-intérêts pour le tort que nous avions causé. Nous vivions de pain et d'eau, et tous trois nous ressentions du mécontentement contre notre destinée ; c'était bien naturel et bien légitime, dans une situation pareille.
Parfois le mécontentement prenait une forme aiguë, qui faisait naître en nous un sentiment de haine contre tout ce qui nous entourait, et nous entraînait à des exploits passablement violents et du genre de ceux prévus par le Code pénal; mais, en général, nous étions mélancoliques et stupides, préoccupés par la recherche de quelque travail, et nous ne réagissions que très faiblement contre tous ces imprévus de l'existence, dont il n'y avait pas moyen de tirer profit.
Pendant les loisirs que nous laissaient nos occupations — et nous avions toujours plus de temps libre qu'il n'aurait fallu — nous rêvions.
Semka, le plus âgé et le plus positif des trois, un compagnon trapu, natif de Pensa, et ancien jardinier, qui, de par la volonté du sort, s'était complètement adonné à l'ivrognerie, était resté dans la ville de K..., depuis Tannée précédente, au
lieu de se rendre à la foire de Nijni-Novgorod où il espérait trouver à « se caser » d'une façon quelconque. Semka, un sceptique irrité, rêvait dime façon claire et déterminée. Il ne souhaitait pas grand'chose :
— Ah! toi. (ju'on attrape ta mère et qu'on la marie à ton père! disait-il parfois, lorsque nous nous étendions, nos ventres creux appuyés contre le sol, n'importe oii à l'ombre, près de la ville, et que nous essayions d'éclaircir notre avenir en regardant légèrement, mais avec ténacité, dans l'obscurité qui nous le cachait. Si j'avais pu aller en Sibérie! J'aurais fait mon chemin là-bas. J'y aurais rencontré quelque homme de bien et je l'aurais prié de me prendre en apprentissage! « Mon cher ami, lui aurais-je dit, associons-nous! Nous fei'ons notre prison ensemble et nous porterons la besace tour à tour. »
Après quoi, nous aurions mijoté de moitié deux ou trois petites affaires... et j'aurais été tranquilb'... voilii...
— Pourquoi vouloir absolument aller en Sibérie? lui demandai-je une fois.
— Pourquoi! c'est là-bas^ petit frère, qu'il va vraiment des gens de valeur. Il y en abeaucoup... il est facile d'en trouver... Mais ici... ici... tu ne rencontres pas un seul homme de bien pendant toute ta vie... Et, si on se met à l'ouvrage seul... r-'est en vain, on meurt à petit feu — on n'a
pas de routine on n'arrive pas à se faire la
main.
Michka ne savait pas penser à haute voix, lui, mais il n'y avait pas le moindre doute qu'il ne rêvât obstinément et beaucoup: il rêvait en silence. Il suffisait de regarder ses excellents yeux bleus, toujours fixés on ne savait où, dans le vague, et de voir le sourire d'ivrogne paisible dont constamment tremblaient ses lèvres charnues. Sa barbe était toujours garnie de différentes petites choses qui n'avaient rien de commun avec elle, telles des plumes d'oiseaux, brins de paille, copeaux, miettes de pain, coquilles d'œufs, etc., etc.; il suffisait, dis-je d'avoir vu une seule fois son visage franc et plus que simple, pour reconnaître immédiatement en lui, Michka, le paysan rêveur de l'espèce la plus typique.
Je rêvais aussi, moi, mais aujourd'hui encore l'orientation de mes méditations n'est guère intéressante que pour moi seul...
Nous nous étions rencontrés dans un asile de nuit, deux semaines environ avant le fait que je vais raconter.
En deux ou trois jours, nous étions déjà devenus des amis; c'est-à-dire que nous étions inséparables, que nous nous confiions muluellement nos projets et nos désirs, et que nous partagions avec équité tout ce qui tombait entre les mains de l'un de nous. D'une manière générale nous avions
conclu, à nous trois, une alliance tacite, offensive et défensive contre la vie, qui se conduisait envers nous avec tantd'animosité.
Toute la joLirnée nous appliquions nos plus grands eiforts à chercher quelque occasion de démolir, traîner, scier ou creuser quelque chose, et s'il arrivait qu'elle se présentât de suite nous nous mettions an travail avec zèle.
Mais, parce que chacun de nous peut-être pensait en son àme qu'il était destiné à des fonctions plus élevées que de creuser une fosse pour les eaux sales, ou de la nettoyer, ce qui est encore pire (j'ajoute ceci pour les gens qui ne sont pas de la partie), à peine avions-nous commencé le travail en question depuis deux heures, qu'il cessait de nous plaire. Alors Semka se mettait à douter qu'il fût si nécessaire à notre existence.
— On creuse une fosse! Et pourquoi? Pour les eaux sales! Et si on les versait tout bonnement dans la cour? Non. ce n'est pas possible, dis-tu? Gela sentirait mauvais! Yois-tu ça! Les eaux sales sentent mauvais! On dit la même; chose d'une bagatelle. Jette, par exemple, un concombre salé, est-ce qu'il sentira, s'il est petit? Il restera là un jour, et il disparaîtra, pourri... Mais, si on jette un cadavre au soleil, alors, vraiment, il commencera à puer, parce que ce n'est qu'un gros tas de vermine.
Quand Semka énonçait de pareilles sentences et
syllogismes, cela refroidissait singulièrement notre ardeur à l'ouvrage . Et c'était assez avantageux pour nous, lorsque nous étions payés à la journée; mais lorsque nous travaillions à la tâche, il arrivait toujours que la paie se touchait et se trouvait mangée avant que l'ouvrage fût mené à bonne fin. Alors, nous allions chez le patron pour lui demander une ((augmentation»; d'abord, il refusait et menaçait de nous obliger, avec l'aide de la police, à finir le travail qu'il avait déjà payé. Nous répondions que nous ne pouvions pas travailler, si nous avions faim, et nous insistions pour recevoir l'augmentation, que nous finissions par obtenir la plupart du temps.
Evidemment cehi n'était pas dans Tordre; mais
en réalité, c'était très avantageux; et ce n'était
•pas de notre faute si, dans la vie, tout est si mal
I organisé, que l'honnêteté d'une action nuit presque
toujours à son auteur.
C'était Semka qui se chargeait des contestations avec les patrons; et, en vérité, il les menait avec une habileté artistique, exposant les preuves de son bon droit sur le ton d'un homme harassé de travail et qui dépérit de surmenage...
Et Michka regardait, silencieux, clignotant ses
yeux bleus; parfois il souriait de son bon sourire
pacificateur, comme s'il eût voulu essayer de dire
! quelque chose et qu'il n'en eût pas trouvé la force.
11 parlait très peu, du reste, et c'était seule-
ment en état d'ivresse qu'il était capable de prononcer quoi que ce soit dans le genre dun speech.
— Mes petits frères ! s'exclamait-il alors en souriant, et ses lèvres tremblaient étrangement; quelque chose le chatouillait dans le gosier et il toussait pendant deux ou trois minutes avant de commencer son discours, en portant ses mains à son cou...
— Eh bien ? Semka l'encourageait, impatient et ennuyé.
— Mes petits frères I Nous vivons comme des chiens! Et môme infiniment plus mal... Et pourquoi? On ne sait pas. Mais, il faut supposer que c'est la volonté de Dieu. Tout se fait selon sa volonté, n'est-ce pas, petits frères... Donc, nous sommes dignes de cette vie de chiens, parce que nous sommes mauvais. Sommes-nous de mauvaises gens, hein? Qu'en pensez-vous?... Et moi, je dis maintenant : c'est ainsi qu'il faut que nous autres chiens, nous soyons traités. Estce que je ne dis pas la vérité? Il en ressort donc que nous n'avons que ce que nous méritons. Donc il faut que nous supportions notre sort... Hein? Est-ce vrai ?
— Imbécile! répondait Semka, opposant une inditlérence laconique aux questions inquiètes du camarade.
Alors celui-ci se recroquevillait d'un air cou-
pabl(\ il souriait timidement et se taisait, clignant ses yeux qui se fermaient d'ivresse.
Un jour, nous eûmes de la chance.
Comme nous attendions qu'on louât nos bras, tout en rôdant par le marché, nous nous heurtâmes à une petite vieille sèche, au visage sévère et ridé. Sa tête tremblait, et sur son nez de hibou sautillait une paire de grosses lunettes à lourde monture d'argent; elle les rajustait sans cesse, et ses petits yeux vifs qui brillaient, s'agitaient.
— Vous êtes libres? Vous cherchez du travail ? nous demanda- t-elle, comme nous nous arrêtions près d'elle, possédés d'un ardent désir d'être engagés.
— Bien, dit-elle, lorsqu'elle eut reçu de Semka une réponse affirmative, respectueuse et prompte. Il faudrait me démolir une vieille cabine de bains et me nettoyer le puits... Combien prendriezvous pour cela?
— Il faut d'abord voir, Madame, de quelle grandeur elle est, votre chambre... dit Semka, poli et raisonnable... Et quant au puits... il y en a de différents. Us sont parfois très profonds.
On nous invita à aller voir et une heure après, armés de haches et de pioches, nous mettions adroitement en branle les chevrons de la cabine de bains, ayant entrepris de la démolir et de nettoyer le puits pour cinq roubles. La salle de bains était située au coin d'un vieux jardin abandonné.
Xon loin, sous les j'anieaux (ruii cerisiei', se trouvait un berceau de verdure et, du toit de la cabine, nous pouvions voir la vieille, assise sur un banc dans ce bosquet, lisant attentivement un grand livre ouvert sur ses genoux... F^arfois elle jetait un regard actif et vigilant de notre côté, le livre tremblait dans ses mains, et les fermoirs massifs, qui e'taient sans doute en argent, étincelaient au soleil...
11 n'y a j)as d(^ travail plus avantageux que celui de la démolition.
Nous nous démenions avec zèle dans les tourbillons de poussière sèche et acre, toussant, éternuant, nous mouchant et nous frottant les yeux à chaque instant; la cabine craquait et s'écroulait, à demi pourrie qu'elle était et aussi vieille que sa propriétaire.
— Tirez ensemble, petits frères! commandait Semka ; et les rangées de poutres l'une après l'autre tombaient à terre en gémissant.
— Ouel livre peut-elle bien avoir là? Un aussi gros livre ! demanda Michka pensif, s'appuyant sur le levier et essuyant du revers de sa main la sueur qui couvrait son visage. Instantanément transformé en mulâtre, il cracha dans ses mains et brandit le levier, aiin de l'introduire dans une fente entre les poutres; il réussit, et ajouta, toujours pensif: 11 est bien gros, si c'est l'Evaniiile...
— Qu'est-ce que cela peut bien te faire? dit Semka avec intérêt.
— Ce que cela peut me faire? Rien... J'aime à écouter les livres quand ce sont des livres saints... Chez nous, au village, il y avait un soldat; lorsqu'il commençait à lire le Psautier... on aurait cru entendre battre le tambour... Il lisait bien...
— Et puis après ? demanda de nouveau Semka, en roulant une cigarette.
— Rien... C'était agréable... Bien qu'on n'y comprît rien ; au moins c'est une parole qu'on n'entend pas dire dans la rue... On n'y comprend rien, et tout de même, on sent que c'est une parole pour Famé.
— On n'y comprend rien, dis-tu, et pourtant on peut voir que tu es aussi bête qu'une bûche... dit Semka contrefaisant son camarade.
— C'est connu, tu as toujours des injures à la bouche, soupira celui-ci.
— Et comment faut-il parler, quand on a affaire à des imbéciles? Est-ce qu'ils peuvent comprendre ?
— Jette donc cette pourriture à bas...
La cabine s'écroulait, tombait en morceaux, noyée dans des tourbillons de poussière qui avait déjà fait toutes grises les feuilles des arbres environnants.
Le soleil de juillet n'épargnait pas notre dos ni nos épaules, et les couvrait de transpiration.
Il aurait été impossible de déterminer, d'après
nos physionomies bigarrées de sueur et de saleté, à Inquelle des quatre races nous appartenions.
— Et ce livre là-bas, il a des fermoirs d'argent — dit de nouveau Michka.
— On dirait, répondit Semka laconiquement.
— C'est donc TEvangile...
— C'est l'Evangile. Et alors quoi?
— Rien...
— J'en aiassez.de l'Evangib^ l^t loi... puis(jue tu aimes tant les Saintes Ecritures, tu devrais aller là-bas et lui dire : faites-moi un })eu de lecture, grand'mère... Nous, nous ne savons ofi trouver cela... Nous ne pouvons pas aller à l'Eglise, à cause de notre crasse et de notre tenue peu décente, et pourtant l'àme, nous en avons une. nous aussi. Va donc I
— Est-ce vrai... faut-il v aller?
— Va!
Michka jeta le levier, arrangea sa blouse, se barbouilla encore le museau de poussière du revers de sa manche, et sauta en bas le mur de la cabine.
— Elle te chassera, la diablesse... marmotta Semka; et, sceptique, il sourit, mais suivit des yeux, avec une curiosité extrême, le camarade qui se frayait un chemin parmi les bardanes jusqu'au bos- (juet. Grand, courbé, les mains nues et malpropres, il se balanrait pesamment en marchant, s'accrochait aux buissons, avançait difficilement etsouriait d'un air confus et doux. La vieille leva la tète en voyant
arriver le va-nu-pieds, et tranquillement le mesura des yeux.
Les rayons du soleil jouaient sur les verres de ses lunettes et sur leur monture d'argent.
Elle ne le « chassa » pas, malgré la supposition de Semka. Nous ne pouvions pas entendre, à cause du bruit des feuilles, de quoi Miclika et la propriétaire parlaient ; mais nous le vîmes qui s'asseyait lourdement à terre, aux pieds de la vieille, tandis que son nez touchait presque le livre. Son visage était digne et imperturbable ; nous pouvions voir qu'il soufflait dans sa barbe, s'efforçant d'en chasser la poussière; il se démenait, et s'immobilisa enfin dans une pose maladroite, le cou tendu en avant, contemplant, dans l'expectative, les petites mains sèches de la vieille qui tournaient méthodiquement les feuillets du livre.
— Vois-tu, le chien déguenillé! Il a trouvé moyen de se reposer. Et nous? Il flânerait là-bas, et nous travaillerions à sa place? Pas si bête que ça!... Allons !...
Deux ou trois minutes après, Semka et moi étions aussi installés à terre, de chaque coté de notre compagiion. La vieille n'avait pas dit un mot en nous voyant venir, elle nous avait seulement jeté un regard perçant et s'était remise à tourner les feuillets du livre, comme si elle cherchait quelque chose. Nous étions assis en cercle dans la splendeur vei'te du feuillage frais et parfumé, et au-dessus
de nous s'étendait un ciel sans nii?ges, caressant et tendre. Parfois, un vent léger soufflait, passant dans les feuilles avec ce bruissement mystérieux qui attendrit toujours Tàme, y fait naître un sentiment de paix et de calme, et force à penser a des choses vagues, mais proches de l'homme, qui le nettoient de ses souillures intérieures ou tout au moins, rohligcnt à s'oublier un instant et lui permettent de respirer facilement et librement.
(( Paul, serviteur de Jésus-Christ», lisait la vieille. Sa voix tintait comme une cloche fêlée, avec des interruptions, mais elle était pleine de dévotion et d'une gravité sévère. Aux premiers accents, Michka fit un fervent signe de croix, Semka s'agita sui' le sol, cherchant une pose plus commode. La vieille le considéra un instant, mais sans s'arrêter de lire.
« Je désire ardemment vous voir, afin de vous enseigner un don moral pour votre alTermissement, c'est-à-dire, afin de me consoler avec vous })ar une foi commune, la mienne et la votre. »
Semka, en vrai païen qu'il était, bâillait avec bruit; son compagnon jetait sur lui ses regards bleus, pleins de reproches, et baissait profondément satète embroussaillée, toute couverte dépoussière.
La vieille, lisant toujours, lança aussi un coup d'oeil désapprobateur sur Semka, ce qui le troubla. Il baissa le nez, jeta un regard de coté et, désirant peut-être effacer l'impression de son bail-
lement, il soupira profondement et pieusement.
Quelques minutes se passèrent.
La lecture monotone et incompréhensible avait un effet apaisant.
« Car la colère du Dieu qui est au ciel tombe sur toute impiété. »
— Qu'est-ce que tu veux? cria tout à coup la lectrice, en s'adressant à Semka.
— Mais... rien! Vous daignez lire, j'écoute! expliqua-t-il humblement.
— Pourquoi touches-tu les fermoirs de ta patte sale? dit la vieille, fâchée.
— C'est intéressant... parce que le travail est fin... Et je m'y connais... la serrurerie, c'est mon affaire! C'est pourquoi j'ai tâté.
— Ecoute ! commanda sèchement la vieille. Dis-moi un peu, qu'est-ce que je t'ai lu?
— Si vous le désirez ! Je comprends...
— Eh bien, parle !
— Une prophétie... par conséquent, un enseignement au sujet de la foi, et aussi de l'impiété... C'est très simple... et vrai! Ça vous empoigne jusqu'à l'âme même !
La vieille secoua tristement la tète et nous regarda tous avec reproche.
— ... Vous êtes perdus... Vous avez des cœurs de pierre... Allez travailler...
— Elle... on dirait qu'elle s'est fâchée? annonça Michka en souriant d'un air coupable.
Alors Semkci, qui se grattait la tête et bâillait, suivant des yeux la vieille qui s'en allait, sans se retourner, par l'étroite allée du jardin, dit d un ton pensif :
— Et les fermoirs du livre sont en argent...
Il sourit de tout son museau, comme s'il avait eu un avant-goùt de quelque chose.
Après avoir passé la nuit dans le jardin, j)rès des ruines de la salle de bains, que nous avions complètement démolie pendant la journée, nous avions fini de nettoyer le puits vers le milieu du jour suivant ; transpercés par l'eau et couverts de boue, nous attendions notre paye, assis sur le perion, dans la cour, en conversant et en nous promettant, dans un avenir prochain, un dîner et un souper copieux; cjuant à essayer de regarder plus avant dans le futur, personne de nous n'en avait envie.
— Quel diable empêche la vieille de venii', dit Semka impatiemment (.'t d'un ton de révolte, mais à demi voix. Est-ce qu'elle aurait crevé, quoi !
— Oh ! comme il jure ! dit Michka, en hochant la tête avec reproche. Et a qui adresse-t-il ses injures, encore 1 La vieille est une créature du bon Dieu. Et il l'insulte ! Quel caractère il a, cet homme !
— ... Tu n'es qu'un épouvantait... à moineaux... et tu te permets de juger, dit son camarade en riant.
Cette affable et intéressante conversation des amis fut interrompue par l'apparition de la vieille. Elle s'approcha de nous et tendant la main avec l'argent, dit d'un ton de mépris :
— Prenez et... allez-vous-en. J'avais l'intention de vous faire scier les poutres de la chambre de bains, mais vous n'en êtes pas dignes.
Indignes de l'honneur de scier les poutres, ce dont nous n'avions d'ailleurs pas besoin pour le moment, nous prîmes silencieusement l'argent et partîmes.
— Ah! toi, espèce de vieux fantùme I commença Semka, à peine sorti de la cour. Nous ne sommes pas dignes I crapaud crevé 1 Eh bien, tu peux te lamenter maintenant à propos de ton livre î
Plongeant un instant la main dans sa poche, il en tira deux petites choses brillantes et métalliques et, triomphant, nous les montra.
Michka s'était arrêté, la tête tournée avec curiosité vers le bras tendu que Semka élevait en l'air.
— Tu as arraché les fermoirs ? s'écria-t-il avec étonnement.
— Eux-mêmes... en argent! Celui qui les voudra... en donnera bien un roubh^
— Ah ! toi ! Quand as-tu trouvé moyen ? Cacheles...
— C'est bien ce que je compte faire !
Nous allâmes plus loin <lans la rue, silencieux.
— C'est adroit, disait Michka, pensif. Il les a pris et arrachés... Oui... et le livre est beau... La vieille... elle va se fâcher contre nous.
— Mais non... à quoi penses-tu ? Elle va nous rappeler et nous donnera un pourboire... ricana Semka.
— Et combien en veux-tu?
— Le derniei'prix : quatre- vinî,^t-dix co|)ecks. Je ne rabattrai rien... ils me coiitcnt plus cher... Voistu... Je me suis cass«* un ongle.
— Vends-les-moi! demanda timidement Michka.
— A toi ? Est-ce que tu veux te payer des boutons de mancbettes? Achète, ils feront de magnili(jii<'s boulons... ils assoi'tiront très bien à ton miiseaii.
— Xun, vraiiut'iiL vends-les-moi ! et Michka lit sa voix encore plus suppliante.
— Prends...
— (Combien ai- je à toucher?
— In rouble vingt copecks.
— Et tu en veux combien?
— Lu rouble 1
— Fais un rabais, pour un ami!
— Idiot ébouritlé! Pour quelle diîible (ratfaire (^n as-tu besoin?
— Vends-les-moi d'abord.
Enfin le marché fut conclu et les fermoirs passèrent dans les mains de Michka pour qnali'e-vingtdix copecks.
Il s'arrêta et les tourna entre ses doigts ; sa tète couleur de filasse baissée, les sourcils froncés, il se mit à examiner en détail les deux morceaux d'argent.
— Accroche-les à ton nez, lui conseilla Semka.
— Pourquoi ? demanda sérieusement Michka. Ce n'est pas nécessaire. Je les rapporterai à la vieille. Je lui dirai: " Grand'mère... nous avions pris ces petites choses sans le vouloir, et toi... remets-les de nouveau à leur place... au même livre. » Seulement, voilà, tu as emporté le morceau en les arrachant.
— Mais toi, imbécile...
— Et comment! Vois-tu... un livre pareil, il faut qu'il soit en son entier... en arracher ainsi des morceaux, cela ne vaut rien... Et la vieille aussi, elle va se fâcher... Et elle va bientôt mourir... C'est pourquoi, je... Attendez-moi une minute, petits frères... je vais courir chez elle.
El, avant que nous ayons réussi à l'arrêter, il disparut à grandes enjambées au tournant de la rue.
— En voilà une poule mouillée I Sale individu ! se révolta Semka, comprenant le fait en substance et ses conséquences possibles.
Et, jurant désespérément, il commença à me convaincre.
— Allons, plus vite. Il va nous perdre. Peut-
être est-il déjà assis maintenant, les mains liées derrière le dos... et la vieille corneille a envoyé chercher les agents de police. Voilà, lie-toi avec de pareils coquins. Il est capable de te faire aller en prison pour une |)lume bleue. Non, quel homme! mauvais garnement, va! Faut-il avoir une vilaine âme pour agir ainsi avec ses copains ? Ah ! mon Dieu ! Et voilà pourtant ce que les gens sont devenus aujourd'hui! Allons, sapristi, es-tu crucifié? Tu attends? Attends! Que le diable vous prenne tous, fripons! Pouah! malédiction! Tu ne viens pas? Vous êtes....
Et ajoutant ((iielque chose d'horrible qui ne peut se répéter, Semka me donna un cruel coup de poing dans les cotes et s'enfuit pnkipilammenl...
J'avais envie de savoir ce que faisait Miclika chez noire ancienne patronne, et je me rendis lentement vers la maison. Je n'éprouvais nullement le sentimentde risquer quelque péril ou quelque ennui.
Et je ne me trompais pas.
Arrivé à la maison, j'appliquai mon œil à une ouverture de la haie par oii je pouvais voir et entendre: la vieille était assise sur les marches du perron, tenant dans ses mains les fermoirs de la Bible, dont « le morceau avait été emporté »; elle regardait à travers ses lunettes, avec un air sévère et investigateur, le visage de Michka qui me tournait le dos.
Malgré l'éclat sec et dur de ses yeux vifs, un
1;^8 LES FKKMOIRS d' ARGENT
délicat repli de chair se formait h la conimissiire des lèvres ; on voyait que la vieille voulait cacher un bon sourire, le sourire du pardon.
Derrière elle se montraient trois laides figures : deux de femmes ; Tune, rouge et coiffée d'un lichu bigarré ; l'autre, tête nue, avec un emplâtre sur l'œil gauche; la troisième, un peu en arrière, était une physionomie d'homme, tranchante comme une lame, avec des favoris gris et un toupet de cheveux sur le front. 11 clignotait parfois étrangement des deux yeux, comme s'il eût voulu dire à Miclika:
— Sauve-toi vite, petit frère!
Michka ânonnait, essayait de s'expliquer:
— ... C'est un livre si précieux... Vous nous avez dit: «. Vous n'êtes que bétail, vous êtes des chiens... » C'est pourquoi j'ai pensé... <( Mon Dieu, c'est vrai. » Il faut dire la vérité... nous sommes des canailles et des gens maudits, des infâmes. Et ensuite, j'ai pensé: la « barinia », elle est vieille, peut-être qu'elle n'a qu'une consolation, que ce livre est tout pour elle... Maintenant, les fermoirs... en donnera-t-on beaucoup? Mais, lorsqu'ils sont attachés au livre, c'est autre chose. J'ai réfléchi que j'allais réjouir la vieille dame, en lui rapportant la chose. En outre, nous avons, grâce à Dieu, gagné une petite somme qui suffira à notre entretien... Je serais heureux de rester, mais il faut que je m'en aille.
— Attends ! dit la vieille en rarrètant. As-tii compris ce que je t"ai lu hier?
-^ Moi? Comment puis-je comprendre? J'entends, oui, et encore, comment? Est-ce que nous avons des oreilles faites pour la parole de Dieu? Elle est incompréhensible pour nous, 11 semble que c'est le cœur qui comprend ce que l'oreille ne peut recevoir. Adieu...
— Ah I c'est ainsi! dit la bonne dame, prolongeant l'entretien. Non, attends...
Michka poussa nn sonpir mélancolique (jui retentit dans toute la cour et se mit à ])iéliner sur })hice comme un ours. On voyait que celte explication lui pesait déjà.
— Et ne veux-tu pas que je te fasse encore la lecture ?
— Hum!... mes camarades m'attendent...
— Ne t'en inquiète pas... Tu es nn bon garçon... Laisse-les.
— Bon... acquiesça doucement Michka.
— Tu les laisseras? oui ?
— Je les laisserai...
— C'est bien, tues gentil! Tout à fait comme un enfant ; tn as une grande barbe... presque jusqu'à la ceinture... Es-tn marié?
— Je suis veuf... ma femme est morte...
— Et pourquoi bois-tu? car tu es un ivrogne >
— Uni, un ivrogne... Je bois...
— Pourquoi ?
— Pourquoi je bois? Je bois par bêtise... Je suisbete, alors je bois. Bien sûr, si rhomme avait de l'esprit, se gâterait-il ainsi lui-même? répliqua tristement Michka.
— Bien dit... bien dit... tu n'as qu'à amasser de Tesprit... entasses-en et tu te corrigeras... va à Féglise... écoute la parole de Dieu... c'est en elle qu'est toute la sagesse.
— C'est vrai... répondit Michka avec un quasigémissement.
— Et je te forai encore la lecture, veux-tu ?
— Si vous voulez... dit Michka, mourant d'ennui.
La vieille sortit la Bible on ne sait d'oii, d'une de ses poches, probablement, y fureta un instant; alors la cour résonna des accents tremblants de sa voix.
•' Ainsi, tu n'es pas excusable, toi qui juges ton prochain, car tu te juges du même jugement par lequel tu juges autrui, parce qu'en jugeant un autre, tu fais la même chose. »
Michka hocha la tête et se gratta l'épaule gauche.
« Homme, est-il possible que tu échappes au jugement de Dieu? »
— Barinia, dit Michka d'un ton lamentable, laissez-moi aller, au nom de Dieu... Je reviendrai plutôt une autre fois pour écouter... mais maintenant j'ai terriblement envie de manger... si fort que mon ventre en gronde.
La vieille ferma violemment le livre.
— Va, va-t'en ! cria-t-ellc d'un ton vif et saccadé:
— Je vous remercie respectueusement ! Et il s'élança vers la porte, en courant presque.
— Ames impénitentes! Cœurs de bêtes fauves! Ces mots retentissaient dans la cour derrière lui
comme une imprécation.
Une demi-heure plus tard, nous étions assis ensemble au cabaret et nous prenions du thé avec des craquelins.
— Elle m'a transpercé comme une vrille... disait Michka, en me souriant bénévolement de ses bons yeux. J'étais là et je pensais : Ah! mon Dieu ! Et pourquoi y ai-je été? C'était un supplice! Au lieu de prendre ses fermoirs et de me laisser aller, elle a commencé à parler. Quels drôles de gens ! On veut agir consciencieusement avec eux, et ils vous ennuient avec leurs questions. Je lui ai dit, dans la simplicité de mon à me : « Tiens, barinia, voilà tes fermoirs, ne porte pas plainte contre moi », et elle me répond : « Non, attends, raconte-moi pourquoi tu me les as apportés?» Et elle s'est mise à me tirer les vers du nez... Ce qu'elle m'a fait transpirer avec toutes ses questions...
162 LES FERMOIHS D ARGENT
Et il souriait toujours de son sourire infiniment doux...
Semka, ébouriffé et maussade, lui dit d'un ton grave lorsqu'il eut terminé son odyssée :
— Tu ferais mieux de mourir, bûche chérie î Sinon, les cafards et les mouches te mangeront avec tes radotages.
— Allons donc I Tu en dis, des mots ! Buvons plutôt un petit verre, pour conclure l'affaire I
Sur ce, nous bûmes amicalement un verre et c'est ainsi que se termina cette importante affaire des fermoirs d'argent.
De gros nuages se traînent lentement sur le lleuve endormi, on dirait qu'ils descendent toujours plus bas, qu'ils s'éparpillcul on loques grises pour aller eftleurer les vagues rapides et Iroubléos et que de l'eau, jusqu'au ciel, ils se dressent comme un mur imperméable qui barre la route aux radeaux. Les vagues minent C(^ mur en vain, se beurtant contre lui avec un bruit faible et larmoyant; elles retombent et s'éparpillent à droite et à gauche, dans les ténèbres profondes de la fraîche nuit de printemps.
Mais les radeaux llottent toujours en amont, la brume recule dans le lointain charge de masses lourdes et nuageuses.
On ne voit pas les rives, la nuit les a cachées, et les ondes larges de la crue les ont repoussées quelque part.
Le lleuve est comme la mer. Au dessus, le ciel pesant et morne, plein de nuées. Dans ce
166 SLR LES RADEAUX
gris paysage li'oublc il n\^ a ni air, ni tache Je couleur claire.
Les radeaux glissent rapides et silencieux et, sortant de l'obscurité, un bateau à vapeur s'avance à leur rencontre ; il crache par sa chemint'e une gerbe gaie d'étincelles et bat sourdement l'eau de son hélice.
Deux lumières rouges sur les paratonnerres grandissent, deviennent plus brillantes et la lanterne du inàt se balance doucement de côté et d'autre, semble cligner de l'œil à l'obscurité.
L'espace est plein du bruissement de l'eau déchirée et des soupirs haletants de la machine.
— Garde à vous î cria une voix forte et pi'ofonde qui part des radeaux.
Au gouvernail, près des rames, deux hommes se tiennent debout : Mitia, le fils du maitre flotteur, un garçon blond, à l'air maladif, de vingt-deux ans environ; Serguei, l'ouvrier, gars robuste à l'air sombre, dont la barbe rouge laisse entrevoir des dents grandes et fortes que la lèvre supérieure, comiquement retroussée, n'arrive pas à recouvrir.
— Garde à vous î
Un cri prolongé s'élève de la proue des radeaux et ébranle l'air.
— Nous avons des yeux pour voir î Qu'as-tu à nous assourdir ainsi? fait Ser2:uei d'un ton mécontent, et il soupire en s'appuyant de la poitrine contre la rame.
SUR LES RADEATX 1(37
— Oufl Allons! Plus fort! Mitia !
Mitia a un accès de toux rauque, il arc-boute ses pieds aux poutres mouillées, tire vers lui, de ses mains maigres, la lourde perche.
— Vire... prends à gauche!... Satané diable! crie-t-on de nouveau d'une voix inquiète et irrit('('.
— I>t'ugle tant que tu voudras. Ton malade de lils n'aurait pas la force de casser en deux un brin de paille, et toi, tu le mets au gouvernail et tu hrailles ensuite de toutes tes forces. Grippe-sou lielle, qui se fait une maîtresse de sa bru, ne pour- ]ais-lu pas prendre un secoud ouvrier? Déchiretoi la gueule tant qu'il le plaira!...
Serçruei o^rommelle maintenant à haute voix, il n'a évidemment aucune crainte d'être entendu et semble même le désirer...
Le vapeur court le long des radeaux, jetant des Ilots d'écume avec le murmure de ses hélices. Les poutres se balancent sur l'eau et les jointures grincent avec un bruit aigre et pitoyable. Le bateau regarde le lleuve et les radeaux de toutes ses fenêtres éclairées. C'est comme une série d'yeux en (eu qui se réfléchissent dans l'eau écu mante où ils s'évanouissent en taches claires et tremblantes.
Les vagues s'entre-choquent avec violence contre les radeaux, les poutres dansent et Mitri, qui vacille sur ses pieds, se cramponne fortement au gouvernail, de peur de tomber.
— Elî î eh ! dit Serguei d'un air moqueur, comme tu danses! Attends un peu! Ton père va hurler de nouveau... ou bien il viendra te donner une bourrade dans les côtes et tu danseras de plus belle. Eh, eh! prends à droite. Oh!... Oh !...
Et de ses mains élastiques comme des ressorts d'acier, Serguei manie puissamment sa rame qui déchire Teau profondément.
Energique, grand, un peu méchant et moqueur, il se tient debout comme s'il était vissé aux poutres de ses pieds nus; la tension de son attitude montre qu'il est prêt à faire virer le radeau ; il regarde en avant d'un œil vigilant.
— Comme ton père caresse Marie! Le démon! Pas de honte, pas de conscience ! Et pourquoi, Mitri, ne les abandonnes-tu pas, ces diables impurs?... Est-ce que tu m'écoutes ?
— Je t'écoute ! répond Mitri à demi-voix sans regarder là où Serguei, à travers l'obscurité, dit qu'il voit son père.
— Tu écoutes! poule mouillée, va! ricane Serguei avec un rire ironique.
— Quelles afl'aires ! continue-t-il, excité par l'apathie de Mitri. Il est bon, ce vieux! Il marie son fils, lui enlève sa femme, et il croit être dans son droit ! Vieux réducteur !
Mitri se tait et regarde en arrière, le long du fleuve, où un mur do nuages épais s'est aussi formé.
Maintenant les nuages sont partout et il semble que les radeaux ne voguent pas, mais qu'ils restent immobiles dans cette eau épaisse et noire, étouffée sous une masse de lourdes nuées gris sombre qui sont tombées sur elle du haut du ciel et qui barrent le chemin.
Le fleuve semble un précipice sans fond entouré i\e tous les côtés de montagnes qui s'élèvent jus- (ju'au ciel et couvert d'un voile compacte de brouillard.
Tout, alentour, est calme jusqu'à l'accablement, et l'on dirait que l'eau qui rejaillit faiblement contre les radeaux attend quelque chose. Ce frémissement unique dans la nuit nuance encore (bivnntage la tranquillité, on croit y deviner beaucou |) de tristesse et comme une timide interro- Lialion.
— Si le vent venait!... dit Serguei. Mais non, il ne faut pas de vent, parce qu'il ramènera la pluie, ajoute-t-il, se parlant à lui-même, et il commence en gémissant à bourrer sa pipe.
Une allumette flambe, on entend un râle dans le tuyau obstiné de la pipe et un petit foyer rouge, brillant par accès, éclaire la large figure de Serguei en partie plongée dans l'obscurité.
— Mitri! sa voix retentit de nouveau ; maintenant elle est moins sombre et on y distingue plus nettement une note railleuse.
— Quoi? répond u mi-voix Mitri sans se dé-
tourner. Ses grands yeux tristes regardent fixement quelque chose dans le lointain.
— Alors, comment ça s'est-il passé, frère?
— Quoi? reprend Mitri d "un air fâché.
— Donc tu t'es marié? C'est à se tordre de rireî Comment ça s'est-il passé? Tu es resté seul avec ta femme et alors?... ha. ha. raconte!
autres là-has ! Quel vacarme vous faites! Prenez garde!
L'appel menaçant monte du lleuve.
— Comme il mugit, le heau-père maudit, et Serguei, soulignant avec ferveur le dernier mot, revient de nouveau au thème qui l'intéresse.
— Eh bien, raconte Mitia î Dis-moi donc!...
— Laisse-moi tranquille, Serguei. je t'avais déjà tout dit, chuchote d'une voix suppliante Mitri; mais sachant sans doute qu'il ne pourra se débarrasser de Serguei, il commence hâtivement :
— Eh bien, nous étions là, seuls vis-à-vis l'un de l'autre. Je lui dis: « Je ne peux pas être ton mari, tu es une fille robuste, je suis un homme faible et malade. Et je ne voulais pas du tout me marier, mais mon père m'a forcé à le faire : «Marietoi, me dit-il. je le veux. » Je n'aime pas les filles.
et toi je le liais. Tu es trop hardie... Oui, je ne sais rien de tout cela... Comprends-tu?... Ce n'est qu'une vilenie et i|n péché... Les enfants aussi... A cause d'eux il faut rendre compte à Dieu... »
— ('ne vilenie? Ser*i'uei pousse une sorte de cri plaintif et rit à gorge déployée. Et que t'avaitt'He répondu, Maria?
— Elle? « Que veux-tu (jue je fasse maintenant? >^ uie dii-elle en |)hMiraut. c Pourquoi ne ni*aimes-tu pas? Est-ce que je suis un monstre ? » Elle n'a pas de honte, Serguei... et elle est méchante. ((Veux-tu donc me pousser à hout, me dit-elle, veux-tu que je me plaigne à mon heau-père? »
.)»' lui dis : « Fais ce que tu voudras... Va où il te plaiia... Je ne peux pas agir contre mondme... Si je t'aimais, passe encore ! Mais comme ça ! ( Irand-pèiT Ivan disait : C'est un |)érlié mortrd, loiil ça. Sommes-nous donc des hétes»? Elle pleurait toujours, (t Nous ne pouvons vivre ainsi », me dit-elle.
J'avais pitié d'elle. Je lui dis : ((Ça te passera. Ou hien, entre dans un couvc^nt. » Elle m'insulla. (^ Tu es stupide, et fou. Milri, tu esun misérahle... »
— Ah! ah, mes pères! siftle Serguei en un chuchotement d'extase. Tu lui as donc dit : (< Entre dans un couvent? »
— Oui. je lui ai dit cela! répond simplement Mitia.
— El elle t'a appelé (( misérahle?» Et Serguei élève la voix.
— Oui, elle m'a insulté.
— C'est bien fait! tu l'as bien mérité. On aurait dû encore te battre.
Serguei changea subitement de ton. Maintenant il parlait d'un air sévère, presque inspiré.
— Est-ce que tu as le droit d'agir contre la loi? Tu as osé le faire? C'est une coutume humaine et il n'y a pas à discuter là-dessus. Comprends-tu? Entrer dans un couvent ! Quelle tête d'imbécile. Qu'en a-t-elle besoin, la fille? Un couvent, distu? Dieu ! quels types il y a de par le monde! Réfléchis un peu toi-même. Qu'avais-tu fait? Sans raison quelconque tu as perdu une fille... C'est grâce à toi qu'elle est la maîtresse du vieux. Le vieux, à cause de toi, a commis un péché pareil. Combien de lois as-tu donc violées? Quelle tête!... Quelle tête î
— La loi, Serguei, est dans le cœur. 11 y a une loi pour tout le monde : « Ne fais jamais rien contre ton à me et tu ne feras jamais de mal sur la terre », prononça Mitri doucement et d'un ton conciliant, en secouant la tête.
— Toi, tu as violé cette loi, répliqua énergiquement Serguei. « Dans l'àme », dis-tu? en voilà encore une idée ! Il y a tant de choses dans une àme ! On ne peut pas tout défendre. L'âme, l'âme î Il faut la comprendre cette àme, frère, puis...
— Non, ce que tu dis n'est pas juste, Serguei, interrompit Mitri avec ardeur, comme s'il prônait
subitement feu. L'àrne, mon frère, est toujours pure comme la rosée. Elle est dans une coquille. Elle se trouve à l'abri, bien profondément. Et si tu consens à l'écouter, tu ne te tromperas pas. Ce sera toujours agir d'après Dieu si tu fais quelque chose d'après ton âme. Dieu est dans Fâme, la loi se trouve donc en elle. C'est Dieu qui l'a créée, c'est lui qui l'a insufflée dans l'homme. Il faut seulement savoir la regarder. Il faut le faire sans pitié pour soi-même...
— Hé! là-bas I Vous autres! Lourdauds endormis! Prenez garde !
Une voix gronda sur le fleuve comme un roulement de tonnerre. On sentait que ce cri devait être poussé par un homme sain, énergique, content de lui-même, par un homme plein de vie et heureux de vivre. On devinait qu'il criait, non par nécessité, mais parce que son âme débordait de quelque chose de gai et de fort et que ces deux choses — la gaieté et la force — demandaient à se répandre au dehors en liberté, à s'échapper en un hymne bruyant et sonore.
— Comme il aboie, le vieux diable ! fit Serguei avec plaisir ; il sourit, et d'un œil avide, regarda vers l'avant du radeau. Ils se caressent, les pigeons ! Tu ne les envies pas, Mitia?
Mitri regardait avec indifTérence dans la direction des radeaux oii des silhouettes humaines
alTairées couraient de droite et de gauche ; parfois elles s'arrêtaient tout près Tune de l'autre, se confondaient en une masse compacte et sombre.
— Tu ne les envies pas? répéta Serguei.
— Les envier! Oh non! C'est leur péché! Us auront à rendre compte de tout cela, répondit doucement Mitia.
— Oui, reprit Serguei, d'un ton ironique, en bourrant de nouveau sa pipe; et de nouveau aussi un petit foyer rouge rayonna dans Tobscurité.
La nuit devenait toujours plus épaisse, et des nuages sombres descendaient toujours plus bas sur le fleuve large.
— Oii as-tu amassé une si grande provision de sagesse, Mitri? Ou peut-être est-elle innée en toi? Tu n'es pas comme ton père, ton père est un héros. Regarde bien. Il a cinquant-deux ans et il a su se faire aimer d'une belle ! Car elle l'aime, c'est hors de cause. Oui, elle l'aime, frère... Il est difficile de ne pas aimer im luron pareil. C'est un fameux gaillard, ton père. Quand il travaille, c'est un plaisir de le voir; et puis il est dans l'aisance, tout le monde l'estime et il a la tête à la bonne place. Milri ! Qu'aurait-ii fait, ton père, si la défunte Anfissa était encore vivante ? C'est ca qui aurait été intéressant! J'aurais bien voulu voir ce qu'il aurait fait. C'était une femme à poigne, ta défunte mère. Elle était de la force de ton père !...
sua LES RADEAUX ITo
Mitri se taisait, appuyé contre la rame et les yeux lixés sur l'eau. Serguei, lui aussi, gardait le silence. Le rire sonore d'une femme arrivait de Ta vaut du radeau. La voix basse d'un homme Lai-compagnait. Leurs silhouettes cachées par les ténèbres élaieutà peine visibles pour Serguei qui les guettait avec curiosité à travers Fombre. On pouvait voir que Thomme était grand; debout près de la rame, il écartait largement les jambes, à demi tourné vers une petite femme ronde qui se tenait, la poitrine contre l'autre rame, à une toise et demie environ de la première. De son doigt elle menaçait l'homme et riait très haut d'une façon provocante.
Serguei se détourna avec un soupir de regret, et, après s'être tu quelque temps, il reprit :
— Eh ! eh ! ils ne se gênent pas. Ils sont heureux. 11 m'en faudrait une aussi, à moi, pauvre diable que je suis. Jamais de la vie je ne l'aurais abandonnée. Eh I eh 1 comme je l'aimerais. Ce n'est pas moi qui la planterais là? Sapristi! Je n'ai pas de chance avec les femmes. Elles n'aiment pas, évidemment, les hommes roux... Elle est capricieuse cette Maria... Et friponne!... Et avide de vivre!... Mitia ! Dors-tu?
— Non, répondit doucement Mitia.
— C'est bien. Comment comptes-tu passer ta vie. frère? Puisque, à dire vrai, tu es solitaire comme le pouce. Que comptes-tu faire
mainlenant? Il te sera difficile de vivre parmi les hommes. Tu es trop comique. Quelle espèce d'individu est-ce celui qui ne sait pas se défendre? Il faut avoir, frère, des dents et des gritîes. Chacun t'offensera. Est-ce que tu es capable de mordre? Gomment t'y prendrais-tu? Eh, eh ! Tu es drôle ! Que comptes-tu faire?
— Moi? Mitia sortit de nouveau de son immobilité et tressaillit. Je partirai, cet automne même; j'irai au Caucase et ce sera fini. Mon Dieu ! Si je pouvais vous quitter encore plus vite ! Vous n'avez pas d'àme ! Vous êtes des hommes irréligieux; vous fuir, c'est le salut. Pourquoi vivez-vous? Où est Dieu pour vous? Vous ne faites que parler. Est-ce que vous vivez d'après les lois du Christ? Vous êtes des loups I Mais làbas vivent des gens bien différents, leurs âmes sont en Dieu, et leurs cœurs sont pleins d'amour; ils souff'rent pour le salut du monde...
Et vous ? Vous n'êtes que des bêtes qui vomissent le péché. Il y a des gens qui ne sont pas comme vous. Je les ai vus. Ils m'ont appelé. Je veux aller auprès d'eux. Ils m'ont apporté un livre des Saintes Ecritures.
« Notre frère aimé qui croit en Dieu, lis la parole salutaire )>, m'ont-ils dit. Je l'ai lue et cette parole de Dieu a renouvelé mon âme. Je m'en irai. Je vous quitterai, vous, loups insensés, qui vous nourrissez de la chair les uns des autres. Soyez maudits !
SUR LES RADEALX 177
.Mitri parlait sans s'arrêter, ses jjhrases se précipitaient en un chuchotement passionné et le sentiment de fureur méprisante qui débordait de son cœur envers ces loups l'étoufTait. 11 était altéré du désir d'approcher ces hommes dont les âmes songent au salut du monde.
Seri^uei restait étourdi. Il se tut. ouvrant laraement la bouche; et sa pipe, à la main, il réfléchissait, regardant autour de lui. Enfin il dit d'une voix sombre :
— Comme tu es acharné !... Tu es méchant, toi aussi. Tu as eu tort de lire ce livre. Qui sait ce que c'est que ce livre? Eh bien! va-t'en, hle, autrement tu te gâterais complètement. Va-t'en avant que tu sois devenu tout à fait farouche... Ouels gens y a-t-il là-bas, au Caucase? Est-ce que ce sont des moines, peut-être? Ou peut-être de vieux croyants? Ou bien encore des Molocans ' ?
Mais Mitri s'apaisa aussi vite qu'il s'était exalté. 11 maniait la rame, sulfoquant sous l'etTort, et, nerveusement, il marmottait des syllabes rapides. Serguei attendit longtemps sa réponse et ne la reçut pas. Cette nuit sombre et silencieuse comme la mort oppressait sa nature simple; il voulait se rappeler lui-même à la vie, réveiller ce silence par
1. Les Molocans, adeptes d'une secte religieuse rationaliste qui renie l'Eglise et toutes les cérémonies du culte, ainsi que la sainte Vierge et la Trinité. Leur enseignement est fondé exclusivement sur la morale de l'Evangile.
des sons, troubler cette quiétude lourde de l'eau qui s'écoulait vers la mer, de ces nuages dont la nappe restait figée tristement dans Tair. A l'autre bout du radeau la vie battait son plein et excitait à vivre. De là-bas arrivait sans cesse, tantôt un rire doux et content, tantôt des exclamations entrecoupées, qui se noyaient dans le silence et dans l'obscurité de cette nuit toute pleine des effluves du printemps, toute vibrante du désir violent de vivre.
— Qu'est-ce que tu fais, Mitri, comment dirigestu ? Le vieux t'insultera, prends-y bien garde, dit-il enfin, ne pouvant plus supporter ce silence, et voyant que Mitri battait sans but l'eau de sa rame. Mitri s'arrêta, essuya son front en sueur et resta immobile tandis que, cramponné à la rame, il respirait avec effort.
— Il y a peu de bateaux aujourd'hui... Depuis combien d'heures voguons-nous déjà, et nous n'en avons rencontré qu'un.
Mitri ne répondit rien à cette remarque. Alors Serguei en donna le motif lui-même :
— C'est parce que la navigation n'est pas encore ouverte. Cela ne fait que commencer. Mais nous serons bientôt à Kazan, la Volga travaille bien, elle a un dos de géant, elle est capable de tout supporter. Pourquoi restes-tu ainsi sans bouger ? Es-tu fàché?Eh,Mitia?
— Quoi? demanda Mitri mécontent.
SLR LES RADEAUX 179
— Rien, tu es un homme original... Pourquoi ne parles-tu pas ? Penses-tu sans cesse? Laisse cela. C'est mauvais pour l'homme. Eh, eh, toi, le sage, tu raisonnes toujours, tu cherches partout des raffinements, mais tu ne comprends pas que tu n'as pas taut d'esprit que ça.
Serguei riait, conscient de sa supériorité', sifflait très haut, se taisait, sifflait de nouveau, puis continuait à développer son id«'e :
— Penser!... Ah! Est-ce une occupation pour un homme simple ? Regarde ton père, il ne raisonne pas, il vit. H aime ta femme et ils se moquent tous deux de toi, le sage imhécile. Oui, oui!... Ecoute bien comme ils s'amusent Ui-bas. Que le diable les emporte! Les vilains! Quels lurons! N'est-ce pas. Mitia, c'est du propre?...
— Serguei!... — un murmure passionné, nerveux, se fit entendre — je te supplie au nom du Christ, ne déchire pas mon âme, ne me brûle pas à petit feu, laisse-moi tranquille. Tais-toi. Je t'en supplie, au nom du Sauveur, ne me parle pas, ne m'empoisonne pas, ne suce pas ainsi mon sang ! Je me jetterai dans le fleuve et le grand péché retombera sur ta tète. Je détruirai mon àme, ne me touche pas ! Au nom de Dieu, je te le demande ! . . .
Un sanglot maladif et plaintif déchira le silence de la nuit, et Mitri qui était debout se laissa tomber sur les poutres comme assommé par quelque chose de lourd.
180 SUK LES RADEAUX
Des nuages sombres se penchaient sur le (leuve.
— Eh bien ! eh bien I grommela craintivement Serguei, regardant son camarade qui s'agitait sur les poutres, comme s'il était en proie au supplice du feu. Tu n'es qu'un original ! Tu es drôle î II fallait le dire que lu n'aimais pas ça, tu...
— Tu me tourmentes pendant toute la route... Pourquoi ? Suis-je ton ennemi ? Dis-le ?. . . chuchota avec ardeur Mitia.
— Tu es bien bizarre, frère ! grand original ! murmura Serguei d'un air confus el offensé. Estce que je savais? Je ne connais pas ton àme, moi...
— Je vais oublier tout cela, comprends-le ! Oublier pour toute ma vie î Ma honte, mes souffrances terribles... tout cela... Vous êtes des hommes sans pitié. Je m'en irai I Pour toujours... Je ne puis plus le supporter...
— Eh bien, va-t'en î... cria Serguei de toutes ses forces et il souligna son exclamation d'une injure cynique ; mais il s'interrompit subitement, se crispa, s'accroupit, écrasé évidemment lui aussi par ce drame intime qu'il ne pouvait pas ne pas comprendre.
— Ohé vous ! là-bas! on vous appelle ! Etes-vous sourds ? La voix de Silan Pétrow s'élevait sur le fleuve. Qu'avez-vous ? Pourquoi faites-vous un tapage pareil?
Evidemment, Silan Pélrow aimait, quand il étail sur le fleuve, à faire résonner sa voix basse, épuisse et puissante, pleine dune santé robuste et qui coupait le silence de plomb. Les appels se confondaient, ébranlaient l'air chaud et humide, pesant de toute leur sonorité intense sur la silhouette déhile de Mitri (jui était retourné aux rames. Serguei répondait tout haut, aussi fort qu'il j)ouvait, au patron, l'accablant en même temps à deaii-voix d'injures russes les plus salées qu'il put trouver.
Des voix déchirèrent hi nuit silencieuse, réveillèrent et la secouèrent de sa torpeur, puis elles se joit;'nirent en une seule note lourde comme le son (Tune grande trompette en cuivre, qui s'éleva jus- ([u'au fausset, plana dans l'air, s'éteignit et disparut. Puis tout redevint tranquille. Des échappées (lu ciel, un rayon de lune tomba en taches jaunes sur l'eau sombre, et. après avoir brillé un moment, disparut, noyé dans l'obscurité profonde.
Les radeaux voguèrent plus loin au milieu des ténèbres et du silence.
Près dune des rames du premiei' radeau se tenait Silan Pétrow : il portait une ample chemise
182 SUR LES RADEAL'X
rouge dont le col ouvert laissait voir son cou puissant et sa poitrine velue, forte comme une enclume. Une mèche de cheveux gris tombait sur son front et au dessous souriaient des yeux bruns, grands et chauds. Les manches de sa chemise retroussées jusqu'au coude mettaient à nu ses bras musculeux qui tenaient solidement la rame, et Silan, penché un peu en avant, Fœil vigilant, observait chaque chose dans l'obscurité épaisse du lointain.
Marie était à trois pas de lui vers le courant et, un sourire de contentement sur les lèvres, regardait la figure large de son bien-aimé. Tous deux se taisaient, occupés à observer : lui, Thorizon, elle, les jeux de physionomie sur ce visage barbu et expressif.
— C'est sans doute un feu de pêcheurs, dit-il, se retournant vers elle. C'est bien. Nous dirigeons juste. Oh I oh! et de toute sa personne s'exhala une colonne d'air chaud, tandis qu"il soulevait la rame gauche en coups réguliers.
— Ne travaille pas trop, Mâcha, dit-il, voyant qu'elle fait le même mouvement que lui avec la rame droite. Rondelette, robuste avec de gais yeux noirs et des joues roses , pieds nus , et vêtue d'un sarafane mouillé qui s'ajuste à son corps et le dessine nettement , elle tourne son visage vers Silan , sourit tendrement et lui dit :
— Tu me ménages trop. Je suis en bonne santé, Dieu merci !
-^ Je t'embrasse, je ne te ménage pas! dit Silan, haussant les épaules.
— Et il ne faut pas î murmure-t-elle, provocante...
Tous deux se turent, en s'examinant avec des regards avides. L'eau bruissait harmonieusement sous les radeaux. Quelque part au loin, à droite, les coqs chantaient. Les radeaux avançaient et s'agitaient à peine sous leurs pieds ; ils allaient, là-bas, où les ténèbres s'éclaircissaient et se fondaient ; où les nuages prenaient des contours plus arrêtés et des nuances plus claires.
— Silan ! sais-tu pourquoi ils glapissaient ainsi là-bas? Je le sais bien, moi, je le saisi (rest Mitri qui se plaignait de nous à Serguei et qui, dans son angoisse, parlait si plaintivement ; c'est Serguei qui nous injuriait.
Marie hxa des yeux scrutateurs sur le visage de Silan, devenu sévère et Iroidement obstiné à Touïe de ces paroles.
— Eh bien, que veux-tu dire .^ demanda-t-il brièvement.
— C'est ainsi! Rien.
— Et s'il n'y avait rien, il ne fallait rien dire.
— Mais ne te tache donc pas.
— Me fâcher contre toi? J'en serais bien aise quelquefois, si je le pouvais.
184 SUR LES RADEAL'X
— Aimes-tu ta Machka? mnrmura-t-olle câline, en s'inclinant vers lui.
— E-eh 1 — grommela énergiquement Silan. et il tendit vers elle ses mains vigoureuses, puis il dit entre les dents :
— Viens, situ veux... Ne m'excite pas...
Elle se plia comme une chatte et se serra doucement contre lui.
— Nous enchaînerons de nouveau les radeaux I — murmura-t-il, embrassant le visage, qui brûlait sous ses lèvres.
— C'est assez! Il commence à faire jour... on nous voit de l'autre bout.
Et, faisant un signe de tête en arrière, elle essaya de se dégager de son étreinte.
Mais, d'une main, il la retint encore plus fortetement, tandis que, de l'autre, il prit le gouvernail.
— On voit? Qu'ils voient! Que tout le monde voie! Je m'en fiche! je commets un péché, en eiïet. Je le sais. Eh bien, quoi? J'en serai responsable envers Dieu. Tout de même, tu n'étais pas sa femme. Gela veux dire que tu es libre, que tu t'appartiens... Je sais qu'il a la vie dure! Et moi ? Est-ce que c'est flatteur d'être l'amant de sa bru? Bien que tu ne sois pas sa femme, à vrai dire... Malgré tout, la vie m'est bien diflicile maintenant, parce qu'on m'estime beaucoup! Et n'est-ce pas un péché devant Dieu? Oui ! Je sais
tout cela ! Et j'ai tout violé. Parce que cela en vaut la peine I On ne vit qu'une fois au monde et on peut mourir chaque jour. Eh, Marie ! j'aurais (lu attendre un mois seulement pour marier Milia 1 x\lors rien de tout cela ne serait arrivé. Si je t'avais envoyé une demande eu mariage tout de suite après la mort d'Anhssa, tout serait en règle, sans péché, sans honte (Test de ma faute. Elh^ me prendra cinq ou dix années, cette faute. J'en mourrai...
Silan Petrow parlait tranquillement, dun air décidé, et une ohstination de fer seréllétait sur sa ligure, comme s'il se préparait à défendre tout de suite son droit d'aimer.
— Eh bien, laisse cela, ne t'inquiète pas. Nous avons parlé bien souvent de toutes ces choses, murmuia Marie ; elle se délivra doucement de ses bras, et s'approcha de sa rame.
Il comnnuiça à Iravailler avec ardeur, comme s'il voulait donner une issue au poids qui oppressait sa poitrine c't assombrissait son beau visage.
L'aube comnienrait îi poiiidre. Les nuages, en s'éclaircissant, couvraient lentement le ciel, comme s'ils ne voulaient pas céder la place au soleil qui se levait. L'eau du tleuve devint claire et prit le froid éclat de l'acier mat.
— Il m'a parh* de nouveau, hier : « Mon père, at-il dit, n'est-ce pas un péché, une honte pour nous deux? Laisse-la — c'est de toi qu'il s'agissait — laisse-la, a-t-il dit, reste dans la mesure. ..
« Mon fils, lui dis-je, mon cher, retire-toi, si tu veux rester vivant! Je vais mettre ton corps en lambeaux, comme un chiffon pourri. 11 ne restera rien de la vertu. Je t'ai fait naître pour mon tourment, bâtard ! » Il trembla. « Père ! dit-il, est-ce de ma faute? » « Oui, lui dis-je, tu es coupable, moucheron criard, parce que tu es comme une pierre sur mon chemin. Tu es coupable, lui dis-je parce que tu ne sais pas te défendre. Tu n'es qu'un cadavre, lui dis-je encore, toi, une charogne. Si, au moins, tu étais bien portant, on pourrait te tuer ; mais cela est impossible, maintenant. Je te plains, misérable fantôme. » Il se mit à sangloter ! . . .
Eh, Marie! Les hommes se sont gâtés! Un autre à ma place!... se serait vite délivré du lien qui l'embarrasse. Et nous, nous y restons pris ! Oui, nous pourrions bien nous y étrangler tous les deux.
— De quoi parles-tu? demanda timidement Marie, regardant avec crainte cet homme si sévère, si fort et si froid.
— C'est ainsi... S'il était mort... Voici de quoi il s'agit. S'il était mort... ce serait bien! Tout serait rentré dans l'ordre. Aux tiens j'aurais donné la terre, je leur aurais fermé la bouche, et avec toi, je serais parti pour la Sibérie... ou pour le Kouban. Et quand on m'aurait demandé qui tu étais, j'aurais dit : « Ma femme! » As-tii com-
pris? Nous nous serions procuré un passeport... les papiers nécessaires. J'aurais ouvert une boutique dans un village quelconque. Et nous aurions pu vivre. Et Dieu nous aurait pardonné notre péché. Avons-nous besoin de beaucoup de choses? Nous aurions pu nous dévouer à notre prochain, nous aurions fait du bien aux malheureux et cela nous aurait aidé à tranquilliser notre conscience... Est-ce bien? Ah ! Mâcha !...
— Oui, oui ! soupira-t-elle, et, fermant les yeux, elle tomba dans une rêverie profonde.
Ils se turent... L'eau bruissait...
— Il est faible... Peut-être mourra-t-il bientôt, ht sourdement Silan Pétrow.
— (Jue Dieu t'entende, dit Marie dune voix sup- ])liante, et elle fit un signe de croix.
Les rayons du soleil priiitanier percèrent les nuages et tombèrent sur Teau en un arc-en-ciel doré.
Le vent souftla ; tout tressaillit, se ranima et sourit. Le ciel bleu lui aussi riait, par les échappées des nuages, à l'eau ensoleillée. Et les nuages, déjà, restaient en arrière des radeaux.
Rassemblés en une masse lourde et sombre, ils semblaient pensifs et immobiles là-bas, audessus du tleuve large, comme s'ils cherchaient la route pour fuir devant ce soleil v^ivifiant. Ce soleil riche d'éclat et de joie était leur ennemi, à elles, les nuées, mères des tempêtes hivernales, des ra-
l'aies de neige attardées reculant maintenant pour faire place au printemps.
Le ciel pur et serein luisait au-dessus des radeaux et le soleil, dans l'aube encore froide mais éclatante, se levait fier et beau des ondes en or pourpre du fleuve et montait toujours plus haut dans le désert bleu du ciel.
On voyait, à droite, le brun rivage montagneux avec la frange verte des forêts, et, à gauche, le tapis d'émeraudes pâles des prairies scintillant sous les diamants de la rose'e.
Dans Tair flottaient les odeurs succulentes de la terre, de l'herbe qui venait de naître et Tarome résineux des sapins.
Silan Pétrow lança un coup d'œil aux rames d'arrière.
Serguei et Mitri semblaient y être attachés. Mais ils étaient encore trop loin pour qu'on put voir l'expression de leurs figures.
11 tourna ses yeux vers Marie.
Elle avait froid. Se tenant debout près de la rame, elle se serrait en boule, se faisait toute ronde. Elle regardait en avant, pensive, tout inondée de soleil . et ce sourire mystérieux et charmeur . qui rend une femme . même laide, désirable et enchanteresse, jouait sur ses lèvres.
— Attention, les gars! Ah I ahl... cria Silan Pétrow de toutes ses forces, et il sentit monter
SLU LES RADEAUX 189
dans sa poitrine un flot d'énergie et de courage. Et tandis qu'alentour toutes les choses semblaient renaître à la vie, l'écho de sa voix résonna longtemps sur la rive montagneuse.
]N LIVliE L\Ol lÉTAXT
IMIMIKSSIO.NS DIX IloMMi: IIASSIS
Je ne suis pas un i^aniin : j'ai quaiaiilc ans, oui, Monsieur I Jr connais la vie comnio les rides sur ma joue ou sur la paume de ma main ; je n'ai plus rien à apprendre de personne. J'ai nne famille et, pour lui créer du bien-être, j'ai dû courber réchine pendant vin^t ans.
Courber Idcbine, c'est une lourde besogne, et qui est très désagréable. Mais cela, c'est le passé, et maintenant je veux me reposer des fatigues de la vie. Monsieur, je vous prie de le croire.
En me reposant, j'aime à lire. La lecture est un grand plaisir pour un liomme civilisé, et j'estime le livre, il m'est clier. Mais je n'appartiens nullement à la catégorie de ces originaux qui se jettent sur le premier livre venu comme les allâmes sur le pain, pour chercher en lui une parole nouvelle et lui demander des indications sur la manière de vivre.
Je sais comment il faut vivre, oui, je le sais. ..
Ma lecture, je la choisis moi-même, et je ne lis que les bons livres, écrits avec sentiment. J'aime quand Fauteur peut montrer les côtés honnêtes et lucides de Texistence, quand il dit bien môme les choses mauvaises ; ainsi on ne pense pas h la qualité du rôti en se régalant de la sauce.
Nous autres gens qui avons beaucoup travaillé dans la vie, Je livre doit nous consoler, il doit agir sur nous comme la berceuse qui endort Tenfant. Voilà mon opinion, Monsieur.
Un repos sérieux, c'est mon droit sacré! Qui oserait se permettre de dire que ce n'est pas juste?
Donc, un jour, j'ai acheté le livre d'un de nos écrivains en vogue.
Je l'ai acheté, je l'ai apporté à la maison, et le soir, coupant les feuillets avec précaution, j'ai commencé à le lire.
Il faut vous le dire : j'avais un préjugé en commençant cette lecture. Je ne crois pas en ces jeunes talents. J'aime Tourgueneff; c'est un écrivain doux et agréable. Quand on le lit, c'est comme si on buvait du lait crémeux et succulent, on pense : ^^ 11 y a bien longtemps que cela s'est passé, ce n'est plus d'aujourd'hui, c'est déjà vécu. -> J'aime aussi GontcharotT, il écrivait dans le genre tranquille, solide et persuasif.
Jecommence donc le livre... Ehl que diable! Une
langue magnifique, précise, tout est exprimé sans parti pris, tout est parfaitement équilibré; c'est très liien!... J'ai fini un petit récit, j'ai fermé le livre et j"ai commencé à réfléchir.
Une impression triste... mais on peut lire sans crainte. Il n'y a rien de rude, pas de ricanements masqués ni d'allusions méchantes à l'égard des classes aisées, aucune tendance à otTrir les petites uens comme des modèles de toutes les vertus et (le toutes les perfections. Bref, il n'y a rien d'im- |>ertinent, tout est très simple, très joli.
Je lis encore un lécit ; très, très bien. Bravo!... Encore!... On dit que quand un Chinois veut empoisonner l'ami dont il désire se débarrasser pour des raisons quelconques, il l'invite chez lui rt lui offre des confitures de gingem[)re. Ce sont des confitures délicieuses, d'un goût exquis, et on mange jusqu'à un certain moment avec un plaisir indescriptible. Mais quand arrive ce " cerlnin moment », l'homme tombe comme une masse et c'est fini. Jjimais plus il ne mangera parce que lui^ même est déjà prêt à servir de noiirrilurr aux vers.
Ainsi ce livre, je f"ai lu trjut d'une lialeine, j'étais déjà au lit quand je l'ai terminé et, après l'avoir achevé, j'éteignis la lampe et me préparai à dormir. J'étais étendu bien paisible. Autour de moi régnaient la tranquillité et le silence.
Subitement j'éprouve quelque chose d'exlraor-
19(5 UN LIVRE I.NoLi ÉTANT
dinaire ; il me semble qu'au-dessus de moi. dans rol)scurit(\ un vol de mouches d'automne se met à tourbillonner; vous connaissez ces moaclies importunes qui savent si bien se poser à la fois sur votre nez, dans vos deux oreilles et autour de votre menton? Leurs pattes vous cliatouillent d'une manirre excessivement ii'ritante.
J'ouvre les yeux, — je ne vois rien. Mais, dans mon àme. il y a quelque chose de terne et de triste. Je me rappelle involontairement tout ce que j'ai lu; devant mes yeux s't'dèvent les figures sombres des héros, (le sont tous des gens débiles, modérés, qui n'ont point de sang-dans les veines, leur vie est sotte... et ennuyeuse.
Je ne peux pas m'endormir.
Je commence à penser ; J'ai vécu quarante ans, quarante ans, quarante ans. L'estomac fonctionne mal. Ma femme dit que je suis... hm 1... que je ne Laime plus avec autant de passion qu'il y a cinq ans. Mon fils est un imbécile. Ses notes sont très mauvaises ; il est paresseux ; il n'a pas d'autre occupation que de patiner sans cesse et de lire des livres idiots... Il faudrait voir quels sont ces livres. L'école est une institution atroce ; et elle estropie les enfants. Ma femme a déjà une patte d'oie au coin des yeux et cependant elle a encore des prétentions. Mon service comme fonctionnaire est, au fond, d'une bêtise parfaite si l'on veut discuter logiquement.
Et en g«'in'ral toulo ma vie... si 1 on voulait discuter lo^iqneQient...
Ici, j'ai tiré sur les rênes de mon imagination et j'ai ouvert les yeux. Que diable I Qu'est-ce que c'e^t ({ue cette fantasmagorie?
.Je vois — prrs de mon li! — un livre. In volume sec, miiu-e. perché sur de longs pieds tins, rt qui liochc la tête en signe d'approbation.
Avec un IVoissemcut léger de ses pages il me dit:
— Sois logique !
Son visage est long, furieux, et en même tcunps li'isle, et ses yeux (|ui bi-illcnl dun ('clat excessif me peiforentràme :
" Jiéflécbis un peu, rélb'cliis bien, pourijuoi astu v('cu quarante ans? Qu'as-tu donné à la vie jx'iidanl Cl' l(Mn|)s? Pas une seule j)ensée nouvcllf' n'a germé dans ta cervelle ; tu n'as pas prononcé un seul mot original pendant toutes ces quarante années. Jamais ne s'est élevé dans ta poitrine un sentiment sain et fort, et môme quand lu es tombé amoureux, tu pensais toujours: Est-ce qu'elle sera une femme commode pour moi?
<' Une moitié de ta vie. tu l'as employée à t'instruire, el. pendant l'autre moitié, tu as oublié ce que tu avais appris. Et toujours tu n'as eu d'autre souci que .ton bien-être, ton confort, une bonne nourriture. Tu es un homme nul, insensible, superflu sur la terre, et personne n'a besoin de toi.
Tu mourras, et que restera-t-il de toi? Rien! Ce sera comme si tu n'avais jamais vécu! »
Alors le livre maudit marche sur moi, il s'installe, sur ma poitrine et l'oppresse ; ses pages tremblent, m'enveloppent et me chuchotent :
« Des hommes comme toi. il y en a des dizaines de mille au monde. Toute votre existence se passe comme celle des blattes, au fond de leurs chaudes crevasses, et c'est pourquoi la vie est si ennuyeuse, si grise I »
J'écoute ces discours, et il me semble que des doigts minces, froids, pénètrent dans mon cœur et se promènent là. Une angoisse m'étreint, j'éprouve un malaise, et je sens qu'une inquiétude indicible s'empare de tout mon être.
Jamais la vie ne m'a semblé très lumineuse^ : je la considérais comme un devoir qui serait devenu une habitude ; ou, pour mieux dire, je vivais sans y penser. Je vivais, voilà tout. Mais maintenant ce stupide ouvrage ma dépeint l'existence sous des couleurs si insupportablement mornes et fâcheuses.
« Les hommes soutirent, ils veulent quelque chose, ils aspirent à quelque chose, et toi, tu ne t'occupes que de ton service. Toi-même, tu n'y trouves aucune jouissance et tu ne fais pas plaisir aux autres. Pourquoi vis-tu? »
Ces questions me harcelaient, me mordaient, me rongeaient; je ne pouvais dormir. Et l'homme doit dormir, Monsieur!
Des pages du livre les yeux des héros se fixaient sur moi, me posant cette question :
— ^ « Pourquoi vis-tu? »
— - Cela ne vous regarde pas » ! aurais-je voulu dire ; mais je ne le pouvais. Des bruits indistincts, des chuchotements résonnaient dans mes oreilles. 11 me semblait que l'océan de la vie avait saisi mon lit et m'emportait avec lui sur ses vagues, me balançant dans l'infini. Les souvenirs des années passées provoquaient en moi quelque chose de pareil au mal de mer. Jamais je n'ai passé une nuit si agitée, je vous le jure, Monsieur!
Et, je vous le demande un peu, de quelle utilité est pour l'homme un livre qui l'inquiète et qui l'empêche de dormir? Un livre doit développer mon énergie, tandis que, s'il sème des aiguilles sur ma couche, à quoi me servira-t-il? dites-le-moi, s1l vous plaît !
Il faut retirer de la circuhition des livres pareils, oui. Monsieur; — parce que l'homme a besoin qu'on lui fournisse quelque chose d'agréable; les choses désagréables, il peut se les créer luimême.
Comment cela a lini? D'une manière très simple. Le matin, je me levai irrité, méchant comme le diable; je pris ce volume et le portai chez le relieur.
Et il me l'a r-e-1-i-é.
C'est une forte reliure, bien lourde. Le livre est
200 UN LIVRE INQL'lÉIAN'r
maintenant placé sur le rayon inférieur de ma bibliothèque, et quand je suis de bonne humeur, je le touche doucement de la pointe de ma botte et je lui demande :
— Oui Vi\ emporté de nous deux?... ?îein?...
Une fois, en automne, il ni arriva de me trouver flans une situation très critique; j'étais sans le sou et sans logement clans une ville où je venais d'arriver et où je ne connaissais àme qui vive.
Après avoir vendu, pendant les premiers jours, toutes les pièces de mes vêtements dont je pouvais me passer, je quittai la ville pour nn endroit nommé Oustié; il y avait là des débarcadères et, au temps de la navigation, un bouillonnement de vie alerte et laborieuse ; mais alors nous étions aux derniers jours d'octobre : c'était le désert elle silence.
Toul en battant la semelle sur le sable humide, que j'examinais avec obstination dans le désir d'y trouver des restes de n'importe quelle substance lomestible, je rodais solitaire parmi les bâtiments vides et le long de ces grands coffres qui servent de comptoir aux échoppes et sur lesquels
les revendeurs étalent leurs marchandises, et je pensais qu'il ferait bon être rassasii'...
Dans un certain état de culture la faim de Tâme ix'iil vive plus vite satisfaite (jue celle du corps. Vous errez dans les rues, vous êtes entourede bâtiments d'extérieur agréable, et on peut le dire sans risque de se tromper — agréablement installés à l'intérieur; cela peut éveiller en vous (le consolantes pensées au sujet de rarcliilecture, de rhygiène, et de beaucoiij) d'autres choses ('levées et sages; vous rencontrez des gens habillés chaudement et confortablement — ils sont polis, s'éloignent toujours de vous avec délicatesse, peu désireux d'iicquérir la triste c(M'titude de votre existence. Ma parole, là nie de Tbomme affamé se noui'ii! loujoui's mieux et de lac-on plus saine que celle des rassasiés; voilà une thèse de laquelle on peut tirer une conclusion tr('s spirituelle en faveur des rassasiés 1...
Le soir arj'ivait, la pluie tonihait et le vent soufflait du ISoi'd. pai* saccades. 11 sifllait autour des comptoirs et des bouti(iues vides, heurtait aux fenêtres des hôlels bari'icadés par leuj's volets clos, et faisait écumer sous ses coups les flots de la rivière, qui rejaillissaient avec bruit sur le sable du rivage, élevaient très haut leurs crêtes blanches et s'en allaient l'un après l'autre dans le lointain trouble, en bondissant impétueusement les uns par-dessus les autres...
Il spQiblait qiii' la rivière sentit l'approche de Ihiver et s'enfuît sans savoir où, dans sa frayeur (le sabir resclavaii'e des glaçons où pouvait la jeter rr[\v nuit même le vent dn nord. Le ciel était lonrd et somlni' : il en tombait sans cesse des gouttelettes de j)luie il peine visibles, et l'élégie qu'exhalait la nature qui m'»'nt(»urait était encore soulignée par deux sault's blancs. d'CViissés et ditTormes, au pied (lesquels uisait un bateau renversé sens dessus des-
-iiUS.
Un biileau renversé, dont le Tond était Iroué. et de vieux arbres misérables, dépouillés par le vcid Lrlaciid... Alentour tout semblait aboli, dépeuplé et mort, et le ciel pleurait des larnjes intarissables... C'était comme un désert sombre qui m'enveloj)pait ; on aui';iit dit (jue c'était l'agonie nnivers(dle. que j'allais rester bient(jt seul survivant, et que la froide^ mort m'attendait, moi aussi.
Et j'avais alors dix-huit ans ! un bel âge I
J'allais, j'allais toujours sur le sable glac«' et huiniJe ; mes dents exécutaient des trilles en Thonneur du froid et de la faim, et tout à coup, comme je cherchais en vain quelque chose à manger, j'arrivai derrière Tune de ces échoppes de revendeurs, et j'aperçus, accroupie à terre, une forme vêtue d'une robe de femme, que la pluie mouillait en la moulant exactement sur les épaules.
Je m'nrrètai près d'elle, et je regardai ce quelle faisait. 11 se trouva qu'elle creusait de ses mains
un trou dans le sable pour tâcher de forcer le coffre de l'échoppe.
— Pourquoi fais-tu cela? demandai-je, en m'accroupissant à coté d'elle.
Elle eut une exclamation étouffée et se dressa vivement sur ses pieds.
Maintenant qu'elle était debout et me regardait de ses yeux gris, largement ouverts et remplis de crainte, je vis que c'était une jeune tille de mon âge, avec un visage très gracieux, mais orné, par malheur, de trois grandes meurtrissures. Elle en était toute défigurée, bien que les ecchymoses fussent disposées dans des proportions remarquables : deux de dimensions pareilles, dont une sous chaque œil, et la troisième, plus importante, sur le front, juste au-dessus de la racine du nez. On reconnaissait dans cette symétrie le travail d'un artiste très expert dans l'art d'abîmer les physionomies humaines.
La jeune fille me regarda, et la peur s'éteignit peu à peu dans ses yeux... Puis elle secoua le sable de ses mains, arrangea son fichu d'indienne sur ses cheveux, frissonna et me dit :
— Toi, je suppose que tu as aussi envie de manger... Creuse donc... j'ai les mains fatiguées. Là dedans — elle désigna le coffre de la tète — il y a probablement du pain... et peut-être même de la charcuterie. C'est une échoppe qui s'ouvre tous les jours.
Je comQiençai à creuser. Quant à elle, après avoir attendu un peu et m'avoir examiné, elle ^'assit à coté de moi et se mita m'aider...
Nous travaillâmes en silence. Je ne puis dire maintenant si je me souvins, à ce moment-là, du (^ode pénal, de la morale, de la propriété et autres clioses semblables, qu'il faut se rappeler à tous les instants de la vie, selon l'opinion des gens instruils. Gomme je désire rester le plus près possible de la vérité, je dois avouer que j'étais si profondément absorbé par mon entreprise de saper le cotîre que j'en oubliais tout le reste, excepté ce qu'il pouvait bien y avoir dans ledit coilre...
Le soir tombait. L'obscurité — humide et pénétrante — allait s'épaississant autour de nous. Les Ilots seinblaienl faire plus de bruit qu'auparavant, et la pluie tambourinait plus fort et plus vite sur les planches du comptoir. Non loin de là, retentissait le son fêlé de la crécelle d'un gardien de nuit.
— Y a-t-il un plancher, oui ou non? demanda ma compagne, à voix basse. Je ne compris pas de quoi elle parlait et me tus...
— Je te demande s'il y a un plancher sous le comptoir? S'il y en a un, nous nous éreintons pour rien. Nous creusons un trou, et après, peutêtre, rencontrerons-nous des planches épaisses... Comment les arracher?... Autant briser le cadenas... il n'a pas l'air solide...
Les bonnes idées visitent raremenl les tètes de femmes; mais, comme vous le voyez, elles les visitent tout de mÙQie. J'ai toujours apprécié les bonnes idées et me suis toujours efforcé d'en tirer parti dans la mesure du possible...
Après avoir trouvé le cadenas, je le tordis et l'arrachai en même temps que les anneaux de la chaîne qui le retenait. ]\Ia collaboratrice se baissa vivement, et se glissa comme un serpent dans le coiTre par le trou carré qui venait de s'ouvrir. De là elle fit retentir une exclamation approbative :
— Bravo, mon garçon!
Une petite louange de femme m'est plus chère qu'un long dithyrambe prononcé par un homme, cet homme fùt-il aussi éloquent que tous les orateurs anciens et modernes mis ensemble.
Mais alors j'étais d'humeur moins aimable qu'aujourd'hui et, sans accorder d'attention au compliment de mon amie, je lui demandai brièvement et avec anxiété :
— Y a-t-il quelque chose?
Elle se mit à me détailler d'une voix monotone ses découvertes :
— Un panier avec des Ijouteilles... Des sacs vides... Un parapluie... Un seau en fer...
Tout cela n'était pas mangeable. Je sentais mon espoir s'éteindre. Mais tout à coup elle s'écria d'une voix animée, voila...
— Quoi?
— Le pain... Un pain rond... seulement il est mouillé... Attention!
Ce fui d'abord le pain qui roula à mes pieds, puis ma vaillante amie le suivit. J'avais déjà rompu un petit morceau de la miche, je l'avais porté à ma bouche et je le mâchais...
— Eh bien!... donne-mVn... Et puis, il faut s'en aller d'ici. Où pourrions-nous bien nous mettre?
Elle scrutait tous les alentours dans l'obscurité. Il faisait froid, sombre, il y avait du bruit...
— Tu vois, là-bas, il y a un canot renversé... Si nous y allions?...
— Allons!...
Nous nous dirigeâmes de ce côté et, chemin faisant, nous rompions Ir pain et nuus nous en remplissions la bouche.
La pluie augmentait, la rivière hurlait. Un sifllement ironique et prolongé, parti on ne sait d'où, arrivait jusqu'à nous. On aurait dit qu'un être puissant et mystérieux sifflait quelque part comme pour se moquer de la nature entière, des hommes et de leurs institutions, de ce triste crépuscule d'automne et de nous deux qui en étions les héros.
L'àme se navrait, anç^oissée, d'entendre ces râles aigus; mais, malgré tout, je mangeai gloutonnement; ce en quoi la jeune iille qui marchait à ma gauche ne me le cédait en rien.
— Comment t'appelles-tii ? lui demandai-je sans trop savoir pourquoi.
— Natacha! répondit-elle brièvement, en mâchant avec bruit.
Je la considérai un instant; mon cœur se serra douloureusement, je regardai devant moi, dans l'ombre, et il me sembla que le méchant visage de mon sort souriait, énigmatique et railleur...
Sur le bois du bateau, la pluie frappait sans relâche, et ce bruit doux donnait des pensées tristes; le vent sifflait, s'engouffrait par les trous du fond, parla fente où les maillons dune petite chaîne sonnaient et s'entre-choquaient avec un timbre inquiet et plaintif.
Les vagues de la rivière rejaillissaient sur le rivage et résonnaient, monotones et désespérées, comme si elles eussent raconté quelque chose d'insupporlablement triste et morne, dont elles eussent été remplies jusqu'au dégoût, une chose à laquelle elles auraient voulu échapper el dont il fallait qu'elles parlassent tout de même. Le bruit de la pluie se mêlait à leur rejaillissement et, au-dessus du bateau renversé, planait comme un soupir — le soupir haletant, lourd et sans fin, de la terre irritée et fatiguée de ces changements
UiNE F.IS, EN AUTOMNE 2il
perpélLiels de l'été chaud et lumineux en l'a = tomne froid, hriimeux et mouillé. Et les rafales soufflaient toujours sur la rive déserte et la rivière écumeuse, s'épuisaient à chanter leurs lugul)res chansons...
L'installation sous le canot était dépourvue de tout confoi't : il y faisait humide ; on y était à l'étroit ; par le fond troué tomhaient des gouttelettes d'eau fines et glacées... des houffées de vent pénétraient... Nous étions assis, silencieux et tremblants de froid. J'avais sommeil : je m'en souviens, Xatacha s'appuyait le dos contre le rel)Oi'd du bateau, l'oulée eu une petite p(dote. Les genoux entourés de ses mains, le menton posé sur les genoux, elle regardait obstinément la rivière, les yeux largement ouverts; dans la tache blanche de sa ligure, ils semblaient énormes, à cause des meurtrissures qui les entouraient. Elle ne bougeait pas, et cette immot)ilité et ce silence — je le sentais — faisaient peu h peu naître en nini comme une crainte de ma voisine... .l'aurais voulu parler avec elle ; mais je ne savais pas comment entamer la conversation.
Ce fut elle qui commença.
— Ouelle maudite vie. pi'ononça-l-elle distinctement, en scandant ses paroles d'un ton profondément convaincu.
Mais ce n'était pas une lamentatiou. Il y avait trop d'indifférence dans ses paroles pour qu'elles
fussent une plainte. Tout simplement, elle avait réfléchi, comme elle pouvait ; elle avait réfléchi et en était arrivée à cette conclusion, qu'elle avait exprimée à haute voix et que je ne pouvais désapprouver sans me contredire. C'est pourquoi je me tus. Et elle, comme si elle ne s'apercevait pas de ma présence, restait toujours assise sans bouger.
— Il vaudrait mieux crever tout de suite, reprit Natacha, d'une voix basse et pensive, cette fois ; mais de nouveau aucune note plaintive ne sonnait dans ses paroles.
On voyait qu'après avoir pensé à la vie, elle avait reporté ses regards sur elle-même, et, tranquillement, cette conviction s'imposait, qu'elle n'était pas capable d'autre chose précisément que de « crever » pour se défendre contre les ironies de la destinée.
J'éprouvais une angoisse, un écœurement indicibles de cette netteté de raisonnement, et je sentis que si je continuais a me taire, je me mettrais à pleurer... Ei cela aurait été honteux devant une femme, d'autant plus quelle ne pleurait pas. Je résolus de faire la conversation avec elle.
— Qui t'a ainsi battue? demandai-je, ne trouvant rien de plus délicat ni de plus spirituel à lui dire.
— Pachka, bien sur! répondit-elle dune voix égale et haute.
— Qui est-ce?
r>E FOIS, E> AUTOMNE 213
— Mon amant... il est l)OulaniT:or...
— Ht il te bat souvent?...
-^ Chaque fois qu'il est ivre... Bien souvent!...
Et tout à coup, s'approchant de moi, elle commença à me parler délie, de Paclika et des relations qui existaient entre eux.
C'était une de ces filles qui se « j)romèneut», et lui, un boulanger aux moustaches rouges, jouait très bien de l'accordéon.
Il venait chez elle et lui plaisait beaucoup, parce qu'il était gai et s'habillait proprement. Il avait un veston de quinze roubles et de superbes bottes. Pour toutes ces raisons, elle s'en était amourachée, et il était devenu son amant. Mais, une fois qu'elle fut sa maîtresse, il ne s'occupa pins que de lui enlever l'argent que d'autres amants lui donnaient et de le dépenser à boire, puis il commença à la battre — cela, elle l'aurait encore supporté, — mais il allait jusqu'à « s'amuser » avec d'autres filles, sous ses yeux...
— N'est-ce pas humiliant pour moi? Je ne suis pas plus mal qu'une autre... C'est donc pour se moquer de moi qu'il le fait, le misérable!... Avant-hier, je suis allée me promener, j'arrive chez lui et j'y trouve Dounka, qui était grise. Et lui il était ivre aussi. Je lui dis : « infâme! lâche! » Et il m'a battue comme plâtre. Et des coups de pieds!... Et il m'a tiré les cheveux... Gela n'aurait encore rien été... Mais voilà, il m'a tout
déchire!... Il m'a tout déchiré... et ma robe, et mon corsage... un corsage tout neuf, que j"ai payé cinq roubles!... et il m"a arraché mon iichu de la tète... Mon Flieu ! (jue vais-je devenir?... Je ne pourrai jamais rentrer comme ça chez moi, sanglota Xatacha tout à coup, d'une voix angoissée et déchirante.
Le vent uiugissait. de plus en plus violent et glacé... mes dénis recommençaient à claquer... Et elle aussi tremblait de froid ; elle s'approcha de moi assez pour que je puisse voir l'éclat de ses yeux, dans rrd)scurité...
— Quels mauvais garnemeuts vous êtes tous, vous autres hommes!... Je voudrais vous écraser tous, vous mettre en pièces... Et, si l'un de vous mourait à mes jucds. j(' lui cracherais au visage et ne le plaindrais pas... Vous nous importunez de vos prières, vous remuez la queue comme des chiens vils, et si une femme est assez stupide pour se donner à vous... son aOaire est faite! XOus marchez aussitôt dessus!... Infâmes et canailles que vous êtes !
Ses injures élaieut très variées, mais il n'y avait pas de force dans ses invectives ; je n'y découvrais aucune méchanceté, aucune haine contre ces « infâmes », contre ces « canailles d'hommes ». Eu général, le ton tranquille de ses discours était peu d'accord avec leur contenu, et la voix restait tristement dépourvue de notes.
Mais cela me touchait bien davantage que toutes les tirades, tous les livres pessimistes, fussent-ils les plus éloquents et les plus convaincants, que je connais à fond depuis longtemps et dont j'entends parler ou que je lis encore aujourd'hui. Et cela me touchait encore, voyez-vous, parce que l'agoniedun mourant donne toujours une impression plus natui-elle et plus forle qu'une description, fn(-elle paifaitement exacte et artistique, de la mort.
J'éprouvais un malaise... c'était plutôt la température, que les discours de ma compagne de logement, .le me mis ;i gémir doucement et à claquer des dents.
Et, presque au même instant, je sentis deux [)etites mains glacées, dont l'une touchait mon cou; l'autre s'était posée sur mon visage, et une voix douce, affectueuse et pleine d'anxiété muinnirait cette question tout près de mon oreille :
— Qu'as-tu?
J'aurais jur(W|ue celait la V(^ix de quehju'un d'autre et non celle de cette Natacha, qui. un instant auparavant, déclarait que tous les hommes sont des canailles et souhaitait leur mort.
Mais elle se mit îi parler vile, j)récipitant les paroles :
— Qu'as-tu?... As-tu froid?... Tu gèles?... Drôle d'hom.me que tu es ! Il reste assis et il se tait... comme une chouette. Il fallait le dire que tu avais froid I Eh bien, couche-toi à terre... et je
mY'tendrai aussi... c'est cela! à présent, entouremoi de tes bras... plus fort!... Eh bien! maintenant, tu dois avoir plus chaud. Et, après, nous nous mettrons dos contre dos. Ainsi nous passerons la nuit!...
A présent toi, dis-moi, que t'est-il arrivé?... continua-t-elle . Tu buvais sans doute ? Et Ton t'a mis à la porte?... Mais ce n'est rien!... ça s'arrangera.
Elle cherchait à me consoler, à me redonner du courage.
Oue je sois trois fois maudit! Aurais-je pu rien imaginer d'aussi ironique? Pensez donc! En ce temps-là j'étais sérieusement occupé des destinées de l'humanité ! Je ré vais des révolutions politiques, une réorganisation de la machine sociale; je lisais plusieurs auteurs, si profonds, si diaboliquement difliciles, que leur pensée n'était vraisemblablement pas comprise d'euxmêmes.
En ce temps-là aussi, je m'efforçais de préparer en ma personne « une force active et puissante pour la société». Il • me semblait môme parfois que j'avais en partie accompli cette tache; du moins l'idée que je me faisais de moi-même allait jusqu'à la reconnaissance de mon droit exclusif à l'existence, entant que personnage indispensable à l'humanité et très bien qualifié pour y jouer un rôle historique.
Et voilà qu'une prostituée me réchauffait de
son corps ; j'étais l'obligé d'une misérable créature, meurtrie, honnie, bannie par la société, qui rie voulait pas lui faire une place, et c'était cette pauvrp femme qui m'avait secouru avant que j'eusse songé moi-même à lui venir en aide, ce que, d'ailleurs, je n'aurais pas pu faire pratiquement, même si j'y avais pensé...
Ah! j'étais prêt à croire que j'avais rêvé et que tout cela n'était qu'un cauchemar stupide et angoissant. Mais, hélas I Je ne pouvais pas me faire d'illusion, parce que les froides gouttes de pluie tombaient sur moi, tandis que, contre ma poitrine, se pressait passionnément la poitrine palpitante «l'une femme et que, sur mon visage, je sentais ^-on soufth' chaud, avec un léger parfum d'eaude-vie. mais... si réconfortant.
Le vent hurlait et gémissait, la pluie fouettait le canot, les vagues rejaillissaient, et tous deux, étroitement enlacés, nous tremblions néanmoins de fi'oid. C'était très positif tout cela, et je suis sûr que personne n'a jamais eu un rêve aussi pénible, aussi angoissant, que cette réalité.
Et Xatacha me consolait: toujours elle parlait d'une voix douce et caressante, comme, seules, les femmes savent parler. Et ces discours naïfs et tendres allumèrent en moi comme une tlamme, et quelque chose se fondit dans mon cœur.
Alors, de mes yeux tombèrent des larmes qui lavèrent de mon cœur beaucoup d'amertume, de
tristesse, de souillure et de haine, qui s'y étaient accumulées avant celle nuit.
Natacha répétait sans cesse :
— Assez, assez! Je t'en supplie, mon chéri, ne pleure pas I... x\ssez! Dieu t'aidera, tu te remettras, lu trouveras une nouvelle place... tu seras heul'eux. tu...
Et elle m'embrassait... longuement... longuement... plusieurs fois de suite... sans compter... elle me donnait des baisers en nombre intini.
C'étaient les premiers baisers de femme que la vie m'offrait, et c'étaient les meilleurs, car ceux qui ont suivi m"(mt coûh' très cher et ne m'ont rien apporté.
— Eh bien, cesse de hurler! (luel oriçiinal! Je le trouverai demain ([uelque chose, si tu ne sais où aller!
J'entendais comme en un rêve son chuchotement doux et persuasif.
Jusqu'au matin, nous restâmes dans les bras l'un de l'autre.
Et. quand le jour est venu, nous sommes sortis de dessous le bateau, et nous sommes allés jusqu'à la ville. Ensuite, nous nous sommes dit amicalement adieu et nous ne nous sommes jamais plus rencontrés, bien que, pendant presque six mois de suite, j'aie cherché partout, j'aie fouilh' tous les antres et tous les bouges pour retrouver cette gentille et chère Xatacha, avec laquelle j'avais
passé la nuit d'automne que je viens de raconter.
Si elle est déjà morte, quel bonheur pour elle! paix soit à son à nie !
El, si elle vil encore, que le calme règne dans son cœnr. Et que jamais ne s'éveille en elle le sentiment de sa chute... parce que ce serait une >oul]'rance de trop, inutile et su[)erllue dans le monde.
On appelait run d'eux « TEspérant '> et l'autre " Pied-qui-danse », et voici quelle était leur situation sociale : voleurs.
Ils habitaient à rextréniit»' de la ville, dans le faubourg qui s'étendait régulièrement tout le long du ravin, un de ces chétifs taiidis de bois, à moitié pourris, enduits de terre glaise, et qui ressemblaient à des tas de gravois jetés au bas de la pente.
Les amis allaient exercer leur jjrofession dans les villages voisins de la cit<'. parce qu'il est difiicile de voler dans une ville, et parce qu'il n'y avait rien à prendre dans le faul)Ourg.
Ils étaient tous deux des garçons intelligents et modestes : ils s'appropriaient un morceau de toile, une souquenille ou une hache, un harnais, une chemise ou une poule, et de longtemps ils ne venaient plus dans le bourg où ils avaient réussi
à voler quelque chose. Malgré cette façon prudente d'agir, les paysans les connaissaient bien et leur annonçaient souvent qu'ils les roueraient de coups à la première occasion favorable. Mais cette occasion favorable ne se présentait pas et les os des deux amis restaient intacts, bien qu'il se fût écoulé déjà six ans depuis qu'ils s'entendaient menacer ainsi par les paysans.
Pied-qui-danse était un homme d'une quarantaine d'années environ, de haute taille, voûté, maigre, la peau toute sillonnée de veines. 11 marchait la tête inclinée vers la terre, ses longues mains jointes derrière le dos, allant sans hâte, mais d'un pas large; et, tout en marchant, il lançait de côté des regards inquiets et vigilants, clignotant de l'œil d'un air préoccupé. 11 portait les cheveux courts et la barbe rasée ; de grandes moustaches grises, qui semblaient se hérisser de colère, couvraient sa bouche, donnant à son visage une expression rude. Sa jambe gauche avait été probablement cassée ou disloquée, et avec les années elle s'était soudée dételle façon qu'elle était devenue plus longue que la jambe droite. Quand il la soulevait pour marcher, elle dansait en lair avec un soubresaut de côté ; c'est cette particularité de sa démarche qui lui avait valu son sobriquet.
L'Espérant était plus âgé que son camarade de cinq ans environ, plus petit de taille et plus large d'épaules. Mais il toussait souvent, dune manière
sourde, et son visage, aux grosses pommettes, encadré d'une longue barbe noire grisonnante, était d'une maUidiye couleur jaune. Il avait de grands yeux sombres qui regardaient l'univers d'un air doux et timide. En marchant, il arrondissait ses lèvres en forme de cœur et sifllait doucement une chanson quelconque, une chanson monotone, triste et toujours la même. Il portait un habit court l'ait de haillons multicolores, quelque chose de semblable à une jaquette ouatée.
Pied-qui-danse s'habillait d'une souquenille grise retenue par une ceinlure.
L'iilspérant était un campagnard ; son camarade, iils d'un sacristain, avait été autrefois valet de chambre et marqueur. On ne les apercevait jamais Tun sans l'autre, et les paysans, en les voyant, disaient :
— Les amis sont venus de nouveau... faut faire bien attention !
— Les mauvais diables !
— Est-ce qu'ils ne crèveront pas bientôt?
Et pendant ce temps les amis s'en allaient par quelque chemin vicinal, regardant avec soin autour d'eux et évitant les rencontres. L'Espérant toussait et sifflait sa chanson, et la jambe de son camarade dansait en l'air comme si elle voulait s'arracher, se sauver bien loin du chemin dange- ';eux que suivait son patron. Sur la lisière du bois, dans le seigle du ravin, ils parlaient douce-
ment, discutant ce qu'ils pourraient bien voler afin d'avoir quelque chose à manger.
En hiver, les loups eux-mêmes, plus et mieux adaptés cependant à la lutte pour l'existence que les deux amis, vivent mal. Décharnés, affamés et méchants, ils courent les chemins. On a beau les tuer, on les craint : ils ont des griffes et des dents pour se défendre, et surtout rien ne peut les attendrir. Ce dernier point est très important, car, afin de vaincre dans cette lutte pour la vie, Fhomme doit avoir ou beaucoup d'esprit ou un cœur de pierre.
L'hiver était dur aux amis; souvent ils s'en allaient mendier le soir dans les rues de la ville, s'efforçant de ne pas tomber sous les yeux de la police. Très rarement, ils parvenaient à voler quelque chose. Quant a rôder près des villages, ce n'était pas avantageux, car il faisait froid et la neige gardait les traces ; c'était même inutile, puisque là tout était clos et couvert de neige. Les camarades dépensaient beaucoup de forces, l'hiver, à combattre la faim, et peut-être que personne n'attendait le printemps avec autant d'impatience qu'eux.
Enfin, le printemps arrivait. Les amis, vidés et malades, sortaient de leur ravin; ils regardaient avec joie les champs oii la neige fondait chaque jour plus vite et laissait voir la terre fauve ; les mares brillaient comme des miroirs et les ruisseaux babillaient gaiement. Le soleil prodiguait à
la terre ses caresses désintéressées, et les deux camarades se chaulTaient à ses rayons en parlant du temps où la terre serait sèche et où ils pourraient enfin s'en aller chasser dans les campagnes. Souvent l'Espérant, qui soutirait d'insomnie, éveillait son compagnon de bon matin et lui annonçait joyeusement :
— Hé! Lève-toi! Les freux sont arrivés!
— Les freux ?
— Ma parole! Entends-tu comme ils piaillent. Et sortant de leur masure, ils reg^ardaient lonçr-
temi)s et avec attention les noirs messagers du printemps, empressés à se bâtir de nouveaux nids ou à réparer les anciens, en remplissant l'air de leurs cris perçants et soucieux...
— Maintenant, c'est le tour des alouettes, dit un matin l'Espérant, et il se mit à raccommoder un vieux filet à demi pourri.
Los alouettes étaient venues : les compagnons se reud irent alors à la campagne, étendirent le filet dans un endroit dépouillé de neige et, courant par les champs, mouillés et sales, chassèrent sous le filet les oiseaux affamés et fatigués de la migration, et qui cherchaient leur nourriture sur la terre humide à peine affranchie du joug de la neige. Les amis vendaient les oiseaux ainsi attrapés, cinq ou dix copecks la pièce. Plus tard dans la saison poussait l'ortie, qu'ils récoltaient pour la porter ^ux marchands de légumes, Au prin-
temps, presque chaque jour leur donnait quelque chose de nouveau, quelque gagne-pain imprévu, si minime fùt-il. Ils savaient tirer profit de tout : saules, oseille, champignons, fraises; leurs mains n'épargnaient rien. Les soldats s'exerçaient-ils au tir dans les champs, les amis, le tir achevé, fouillaient les remparts pour ramasser les halles qu'ils vendaient ensuite douze copecks la livre. Toutes ces occupations, si elles permettaient aux deux compagnons de ne pas mourir de faim, ne leur donnaient que très rarement la possihilitéde jouir d"un semblant de satiété, de cette sensation agréable que procurent un estomac plein et l'activité qu'il déploie après l'absorption des aliments. Un jour d'avril, alors que les bourgeons apparaissent encore à peine sur les arbres, que les bois sont plongés dans un demi-jour bleuâtre et que l'herbe pointe légèi^ement à la surface des champs brans et gras tout inondés de soleil, les amis suivaient la grande route en fumant des cigarettes de leur propre fabrication et conversaient entre eux :
— Tu tousses de plus en plus fort, disait Piedqui-danse, avertissant ainsi tranquillement son compagnon.
— Ça, je m'en moque!... Le soleil va me réchauffer et je guérirai ! . . .
— Mm!... Mais peut-être que tu ferais mieux d'entrer à l'hôpital...
— Allons donc! A (|uoi bon? S'il faut monrir, eh bien, je mourrai.
— Ça, c'est bien sûr...
La route les menait le long d'une rangée de bouleaux qui jetaient sur eux l'ombre capricieuse de leurs rameaux ténus. Les moineaux sautillaient sur le chemin en pépiant avec vivacité.
— Tu marches mal depuis quelque temps, remarqua Pied-(|ui-danse après un silence.
— C'est parce que je suis oppressé... expliqua l'Espérant. L'air est lourd, humide, gras, c'est pourquoi j'ai de la peine à le respirer.
Et s'arrùtant, il se mita tousser.
Pied-qui-danse restait à côté de lui et le regardait d'un œil vague tout en fumant. L'Espérant, que l'accès de toux faisait trembler, se frictionnait la poitrine de ses mains; sa ligure devenait violette.
— J'ai le poumon fameusement déchiré, fit-il, quiuid il eut cessé de tousser.
VA ils continuèrent leur marche en faisant lever los moineaux sur leurs pas.
— Maintenant, nous allons vers Mouchina... reprit Pied-qui-danse — il jeta sa cigarette et cracha — nous en ferons le tour par derrière... peut-être trouverons-nous quelque chose... Ensuite, nous irons par le bois de Siwzoff vers Kousnechika. De Kousnechika nous tournerons sur Markovka. et de là à la maison.
— Il y aura trente verstes à marcher, fit l'Espérant.
— Pourvu que ça serve à quelque chose.
A gauche du chemin s'étendait un bois uniformément sombre et peu engageant ; aucune lâche verte, caressante à l'œil, ne se faisait encore voir parmi les branches dépouillées. A la lisière rôdait un petit cheval velu et ébouriffé, aux flancs d'une maigreur effrayante ; les côtes dessinaient son squelette avec autant de relief que les cercles sur un tonneau. Les compagnons s'arrêtèrent de nouveau et le regardèrent se mouvoir avec lenleur, abaisser son museau vers la terre, puis mâcher soigneusement entre ses dents usées et jaunies les brins d'herbe sèche qu'il cueillait avec ses lèvres.
— Il est aussi affaibli par le jeûne! remarqua l'Espérant.
— Petit, petit:
Pied-qui-danse essaya d'attirer la bète.
Le cheval le regarda, hocha négativement la tête et se pencha de nouveau vers la terre.
— Il ne veut pas venir vers toi. — L'Espérant interpréta ainsi le mouvement las du cheval.
— Bah! Supposf^ que nous l'amenions aux Tartares. . . ils en donneront peut-être sept roubles. . . fit d'une voix songeuse Pied-qui-danse.
— Oh î non, pas autant. 11 ne les vaut pas!
— Et la peau ?
— La peau! Et tu crois qu'ils donneront sep. roubles de la peau ? Ils en donneront trois !
— Allons donc 1,
— Elî quoi! Mais regarde-la, sa peau! C'est de la vieille toile, mais pas de la peau !
— Tout de même, ils en donneront quelque cil ose.
— Evidemment !
Pi(Ml-qui-danse regarda son compagnon et, s'arrètant, lui dit :
— Alors?
— C'est bien du souci, répondit l'Espérant indécis.
— Et pourquoi ?
— A cause des traces... La terre est humide, on verra oii nous le mènerons.
— Nous lui ferons des chaussons «h' lille.
— Comme tu voudras.
— Hourra! Menons-le dans le bois et là nous attendrons la nuit au fond du ravin... Et pendant \i\ nuit, nous le sortirons et nous le conduirons jusque chez les Tartares. Ce n'est pas loin d'ici — trois verstes.
— Que faire ? — l'Espérant hocha la tête, allons. Un tiens vaut mieux... Si seulement...
— Il n'y a pas de danger ! assura F*ied-quidanse.
Ils abandonnèrent le chemin et. inspectant les environs des yeux, entrèrent dans le bois. Le che-
val les regarda, s'ébroua, agita laquelle et se remit à brouter Iherbe flétrie.
11 faisait sombre, humide, et tranquille, au fond du profond ravin boisé. Le murmure du ruisseau retentissait monotone et triste comme une plainte. Des versants escarpés de la gorge pendaient des branches nues de noyer, d'érable, de chèvrefeuille sauvage. Çà et là surgissaient des racines délavées par les pluies printanières. Le bois ne vivait pas encore, le crépuscule ajoutait à la monotonie de ces teintes mortes, et le silence funèbre qui le hantait y mettait la paix majestueuse et sombre des cimetières.
Les amis étaient déjà depuis longtemps assis là dans le silence et l'obscurité humide, près d'un groupe de trembles glissés au fond de l'étroit vallon en même temps qu un énorme bloc de terre. Un petit feu brûlait vivement devant eux ; ils chauflaient leurs mains à la flamme et y jetaient de temps à autre des branches sèches, en s'eflorçant que le brasier flambât d'une façon égale et t sans fumée.
Non loin d'eux se trouvait le cheval. Ils lui avaient enveloppé le museau dans une manche arrachée aux haillons de l'Espérant et l'avaient attaché par la bride à un tronc d'arbre.
L'Espérant, pensif, accroupi près du feu, regar-
(lait la Uamme et sifilotait une chanson; son camarade, après avoir coupe une poigne'e de branches d'osier, en tressait une corbeille et se taisait, absorbé qu'il était par son travail.
Le refrain mélancolique du ruisseau et le sifflement doux de Ihomme malheureux se mêlaient en un seul accord et flottaient plaintivement dans le silence du soir et du bois ; parfois des branches sèches craquaient dans le feu et gémissaient comme si elles soupiraient ; on eût dit quelles sympathisaient avec la vie, plus lente que leur mort sur le feu et par conséquent plus douloureuse.
— Eh bien... partons-nous bientôt? demanda l'Espérant.
— C'est encore trop lût. Nous nous en irons (juaiid il fera tout à l'ail nuit, répondit Pied-quidanse, sans lever la tête de dessus son ouvrage.
L'Espérant soupira et se mit à tousser.
— Tu as froid, toi; hein? demanda son compagnon après une longue pause.
— Non. je suis triste, je ne sais pourquoi...
— Vois-tu ça, dit Pied-qui-danse en secouant la tète.
— Le cœur me ronge 1
— C'est la maladie...
— Probablement... Mais peut-être aussi autre chose.
Pied-qui-danse se tut et reprit :
— N'y pense pas..
— A quoi?
— Mais à tout...
— Vois-tu, et l'Espérant s'anima tout à coup, je ne peux pas ne pas y penser. Je le regarde (il désigna le cheval de la main), je le regarde et je comprends, j'en avais aussi un pareil... Il était petit et maigre, et je n'avais pas de meilleur aide au travail... J'en ai même possédé une fois deux... je travaillais joliment dans ce temps-là.
X — Et qu'en as-tu de plus maintenant ? demanda
Pied-qui-danse d'un ton sec et froid. Je n'aime pas cela en toi... Tu mènes une vie libre et tu ne fais que soupirer... pourquoi?
L'Espérant jeta en silence dans le feu une poignée de bois mort brisé en menus morceaux et regarda les étincelles s'éparpiller en l'air et s'éteindre dans Tatmosphère humide. Ses yeux cli£:notaient souvent et son visas:e s'assombrissait à chaque instant. 11 tourna ensuite la tête dans la direction du cheval et l'examina longuement. . L'animal restait immobile comme s'il eût été cloué en terre; sa tête, défigurée par le bandeau, était baissée.
— Il faut raisonner simplement, dit Pied-quidanse. d'un ton rude et suggestif. Notre vie — c'est le jour, ensuite la nuit; voilà comment les vingtquatre heures passent. Nous vivons au jour le jour. S'il y a à manger tant mieux ; sinon grogne un peu et puis tais-toi ; car cela ne sert à rien... Quand
LES AMIS 23o
tu entames ce sujet-là, tu deviens ennuyeux. C'est à cause de la maladie.
— En elTet, ce doit être la maladie, acquiesça doucement l'Espérant; puis, après un silence, il ajouta: Et peut-être, la faiblesse du cœur.
— Et le cœur est rendu faible par la maladie, déclara catégoriquement Picd-qui-danse.
Il coupa une brancbc d osier avec ses dents, l'agita, en déchira l'air avec un sifflement et dit sévèrement :
— Moi, je suis sain, je n'ai rien de pareil...
Le cheval trépignait, une branche morte craqua ; un peu (h' leiTe tomba dans le ruisseau, avec des uloiigloiis. et ajouta des notes nouveHes à sa Ir.inquille mélodie. Puis deux petits oiseaux prirent leur essor et s'envolèrent le long du ravin avec des cris agités. L'Espérant les suivit des yeux et dit dou(^ement :
— Qu'est-ce que c'est que ces oiseaux ? Si ce sont des étourneaux, ils n'ont rien à faire dans la forêt ; ils préfèrent vivre près des habitations. Ça doit être plutôt des jaseurs de Bohême: personne plus qu'eux...
— Si c'étaient des becs-croisés, peut-être? dit Pied-qui-danse.
— C'est trop tùt. Et ensuite, le bec-croisé habite les forêts de pins. Il n'a rien à faire ici. (^e sont des jaseurs de Bohême, et rien d'autre I
— Je m'en fiche de celai
— Ça va sans dire, acquiesça l'Espérant ; il soupira profondeTnent, sans cause apparente.
L'ouvrage avançait vivement entre les mains de Pied-qui-danse ; il avait déjà tressé le fond de la corbeille et attaquait habilement les côtés. Il sciait les branches avec son couteau, les coupait avec ses dents, les ployait, les liait, les triait rapidement du bout des doigts, tout en reniilant, tandis que ses moustacles se hérissaient de colère.
L'Espérant regardait tantôt son camarade, tantôt le cheval qui semblait pétrifié, la tète toujours baissée vers la terre, tantôt le ciel presque sombre déjà, mais sans étoiles.
— Le paysan viendra pour reprendre son cheval, fit-il tout à coup d'une voix étrange, et il n'y sera plus... Le paysan le cherchera ici et là, et point de cheval 1
Et l'Espérant écarta les mains d'un geste vague. Sa figure était béte et ses yeux clignotaient à chaque instant, comme s'il regardait une chose lumineuse, brusquement apparue devant lui.
— Pourquoi dis-tu cela ? demanda durement Pied-qui-danse.
— Je me suis souvenu d'une histoire, dit l'Espérant comme pour s'excuser.
— Quelle histoire ?
— Voilà... une fois... il arriva aussi qu'un cheval fut emmené... le cheval de mon voisin —
un nommé Michel — c'était un gros paysan tout i;rÔlé... .v.^.i--^
— Ensuite ?
— Ensuite le cheval fut enlevé... il hroutait dans les blés d'autoume... et disparut... Quand Michel comprit qu'il n'avait plus de cheval, il fallait le voir tomber par terre et l'entendre hurler 1 Ah ! mon petit frère, comme il a hurlé alors! Et comme il est tombé... on aurait dit (ju'il avait eu les jambes brisées.
— Ensuite?
— Ensuite, il est resté longtemps ainsi...
— Et qu'est-ce que ça peut bien te faire?
A cette réponse tranchante, l'Espérant s'éloigna de son camarade et lui répondit timidement :
— Voilà... je m'en suis souvenu... parce que le paysan sans cheval est misérable.
— Ecoute ce que j'ai à te dire, commença d'une voix sévère Pied-qui-danse, en regardant fixement l'Espérant: laisse tout cela. Tes racontars ne servent à rien. As-tu compris? Ça ne te regarde pas!
— Mais ça fait pitié ! répondit l'Espérant haussant les épaules.
— Pitié! N'aie pas peur, personne n'a pitié de nous autres.
— C'est bien sûr !
— Alors, tais-toi... 11 nous faudra partir tout à l'heure.
-Déjà?
— Sans doute...
L'Kspérant s'approcha du brasier, le tisonna avec un bâton, regarda de côté Pied-qui-danse, plongé de nouveau dans son travail, et dit d'un ton doux et suppliant :
— Laissons-le aller...
— Tu en as un de mauvais caractère ! s'exclama douloureusement Pied-qui-danse.
— Je t'en donne ma parole, reprit l'Espérant d'une voix basse et convaincante, réfléchis un peu, c'est dangereux, il faut le conduire pendant quatre verstes ! El si les Tartares n'en veulent pas? Alors quoi ?
— C'est mon affaire.
— Comme tu voudras. Seulement il aurait mieux valu le laisser partir. Qu'il aille rôder! 11 est à moitié crevé.
Pied-qui-danse ne disait rien; seuls ses doigts se mouvaient plus vite.
— Combien en donneront-ils, s'ils le prennent? continua l'Espérant obstinément, à voix basse. Et maintenant c'est le meilleur moment de la soirée; il va faire sombre tout de suite. Nous aurions été le long de la gorge jusqu'à Doubenka et peut-être aurions-nous attrapé quelque chose de plus commode.
Le discours monotone de l'Espérant flottait dans le ravin, avec le gazouillement du ruisseau, irritant }e zélé Pied-qui-danse,
Il se taisait, serrait les dents, si siirexcilé que les osiers se rompaient entre ses doigts :
— .Les femmes blanchissent la toile ces jours, reprit l'Espérant.
Le cheval soupira profondément et commença à se démener. Enveloppé d'ombre, il semblait encore plus difforme et pitoyable.
Pied-qui-danse le regarda et cracha dans le feu.
— La volaille est dehors aussi maintenant, sur les mares... les oies... insinua encore l'Espérant.
— As-tu bientôt fini ? demanda Pied-qui-Janse mécontent.
— Ne te tache pas contre moi, camarade. Qu'il aille au diable ! Bien vrai .^
— Est-ce que tu as eu l'occasion de te mettre quelque chose sous la dent aujourd'hui? cria Pied-qui-danse.
— Non, répondit l'Espérant, confus et effrayé de cette apostrophe.
— Eh I b^i I (iche-moi la paix! Que tu crèves! Je m'en moque.
L'Espérant, silencieux, le regarda rassembler les baguettes en tas; il les liait en gerbe et renitlait avec fureur.
Un relief du brasier tombait sur sa ligure irritée, rouge, aux moustaches hérissées.
L'Espérant se détourna et soupira profondément.
— Encore une fois, je te dis que je m'en fiche,
moi, fais ce que tu voudras, reprit Pied-qui-danse d'une voix méchante et enrouée.
— Bon, répondit doucement lEspérant.
— Seulement, je t'avertis que si tu continues à tortiller ainsi... je ne serai plus ton compagnon En voilà assez... je te connais... C'est tout....
— Tu es un homme original, un drôle de corps I
— C'est assez!
L'Espérant eut une crispation et se mit à tous- ^ ser; puis, quand l'accès fut passé, il reprit en respirant difficilement :
— Si je dis tout cela, c'est surtout parce que c'est dangereux...
— Assez ! cria Pied-qui-Danse, d'une voix fâchée.
Il souleva les branches d'osier, les jeta sur son épaule, prit sous son bras la corbeille inachevée et se leva.
L'Espérant se leva aussi, regarda son compagnon et se dirigea lentement vers le cheval.
— Prrrt, prrrtî reste tranquille 1 Va, va-t'en... allons, imbécile î
Pied-qui-Danse regardait son camarade s'occuper du cheval, défaire le haillon de son museau, et les lèvres du rude voleur tremblaient.
— Viens-tu, oui ou non? dit-il, en se mettant en marche.
— Je viens, répondit l'Espérant.
Et, se frayant un chemin parmi les buissons.
ils s'en allèrent silencieux le long du ravin, dans Tobscurité du soir qui l'envahissait jusqu'aux bords.
Le cheval les suivit.
Un bruit d'eau qui rejaillissait s'éleva derrière eux, couvrant la mélodie du ruisseau.
— Vois-tu, l'idiot... le voilà qui trébuche dans le ruisseau, dit l'Espérant.
Pied-qui-danse, en colère, reniflait sans répondre.
Dans le silence morne du ravin, le doux frémissement des buissons descendait lentement de l'endroit où les charbons du brasier scintillaient dans les ténèbres en un tas rouge, comme un œil monstrueux, méchant et moqueur.
La lune se leva.
Son éclat transparent remplit le petit vallon d'un denii-jour opaque ; partout se profilaient des ombres; le bois en devint plus épais et le calme seuibla plus profond et plus sévère. Les troncs blancs des bouleaux, argentés par la lune, se dessinaient pareils a des cierges, sur le fond sombre (les chênes, des ormes et des buissons.
Les deux amis marchaient toujours au fond (hi ravin; ils avançaient péniblement; leurs pieds tantôt glissaient, tantôt s'enfonçaient profondément dans la boue.
L'Espérant avait le souffle court et de sa poitrine s'échappaient des sifllements, des râles, des
cris plaintifs; on aurait dit une vieille horloge détraquée. Pied-qui-danse marchait en avant; Tomhre de son corps élancé et droit tomhait sur l'Espérant.
— Nous allons! dit-il tout à coup d'un ton offensé et grondeur. Et où aller? Chercher quoi? Ah!...
L'Espérant soupira, mais se tut.
— En outre, la nuit est aussi courte qu'un bec de moineau; maintenant, nous arriverons au village avec l'aube et comment marchons-nous? Comme des demoiselles... Nous nous promenons.
— Je ne me sens pas bien, ami, dit l'Espérant à voix basse.
— Pas bien ? s'exclama ironiquement Pied-quidanse. Voyez-vous ça! Et qu'as-tu?
— J'ai de la peine à respirer... répondit le voleur malade.
— De la peine à respirer? Et pourquoi ne peuxtu pas respirer?
— A cause de la maladie, je suppose.
— Tu mens, c'est à cause de ta bêtise. Pied-qui-danse s'arrêta, fit volte-face vers son
compagnon et, agitant son doigt sous le nez de celui-ci, ajouta :
— C'est à cause de ta bêtise que tu ne peux pas respirer. Voilà... As-tu compris?
L'Espérant inclina la tête bien bas et dit, comme pour s'excuser:
— Kvirlemmcnt...
Il voulut ajouter quelque chose, mais il se mit à tousser; il s'appuya de ses mains tremblantes a un tronc d'arbre et toussa longtemps, trépignant sur place, secouant la tète, la bouche largement ouverte.
IMcd-qui-danse regardait fixement son visage décharné que le chiir de lune rendait terreux et verdcUre.
— Tu vas réveilh'r tous les loups-garous du bois... lit-il eniin d'une voix rébarbative.
Puis, lorsque l'Espérant eut lini de tousser et (ju'il put respirer librennmt, la tète rejetée en arrière, il lui proposa d'un ton de commandement:
— Uepose-toi.... asseyons-nous!
Et ils s'assirent sur la terre humide, à l'ombre des buissons. Pied-qui-danse roula une cigarette, ralluma, la regarda brûler et commença lentement :
— Si encore nous avions quoi que ce soit à manger à la maison, nous y serions retournés.
— C'est vrai... approuva TEspérant de la tête.
— Mais comme nous n'avons rien à la maison, il faut encore marcher...
— Oui, il faut aller, soupira l'autre.
— Bien que nous n'ayons nulle part où aller, car c'est en vain. Nous sommes bêtes, voilà la vraie cause. Nous sommes même si bêtes que...
La voix sèche de Pied-qui-danse coupait l'air et
semblait causer une grande inquiétude à l'Espérant: il se roulait à terre, soupirait et s'agitait étrangement.
— Et j'ai faim... horriblement faim... termina Pied-qui-danse d'une voix traînante, pleine de reproches.
L'Espérant se leva alors, décidé...
— Où vas-tu ? demanda Pied-qui-danse.
— Allons.
— Qu'est-ce qui te prend... pourquoi es-tu si pressé ?
— Allons.
— Allons.
Pied-qui-danse se leva aussi.
— Seulement, c'est inutile.
— Nous verrons bien ce qui arrivera.
L'Espérant jetait le manche après la cognée.
— Tu as repris courage !
— Et que veux-tu d'autre? Tu m'as scié, scié, accusé, accusé... Ah I mon Dieu!
— Et pourquoi est-ce que tu agis sans réflexion ?
— Pourquoi ?
— Mais oui I
— Parce que j'ai eu pitié apparemment...
— De qui?
— De qui? De l'homme, parbleu!
— De l'homme? demanda Pied-qui-danse dune voix lente. Ah, toi, tu en es une de bonne àme, mais tu n'as pas pour un sou d'esprit ! Est-ce que
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tu lui dois quelque chose à cet homme? Comprends-tu ça? S'il te met la main au collet, il t'écrasera comme une puce sous l'ongle ! Et pendant ce temps, tu le plains... oui. Tu pourras alors lui manifester toute la sottise. Et il te fera subir les sept fléaux... pour ta pitié. 11 dévidera tes bovaux sur sa main ; il te soutirera tout le sang de tes veines à raison d'un vercbok * à l'heure. Et toi... avec ta pitié ! Prie plutôt Dieu qu'on le batte sans aucune compassion. Ça vaudra mieux. Ah ! toi ! que la pluie te réduise en bouillie 1 De la pitié I Fou stupide I
11 était révolutionné, ce Pied-qui-danse.
Sa voix tranchante pleine d'ironie et de mépris jjoiir son compagnon, résonnait dans le bois, et les rameaux des arbustes se balançaient avec un \{''^L'v frémissement, comme s'ils approuvaient ces paroles dures, mais justes.
L'Espérant, écrasé par ces reproches, marchait à pas tremblants, les mains enfouies dans les poches de sa veste et la tète profondément inclinée sur la poilrine.
— Attends, dit-il enlin. A quoi bon I Jirai mieux... nous allons arriver au village... et j'irai... seul... ne viens pas du tout. Je prendrai ouvertement... ce qui me tombera d'abord sous la main... et ensuite ! à la maison,... En arrivant, je me cou-