‹ Calais sous la domination anglaise, 1347-1558Chapitre 2 sur 8 · L LA CONQUÊTE DF CALAIS PAR EDOUARD III D'ANGLETERRE · texte numérisé non relu

L LA CONQUÊTE DF CALAIS PAR EDOUARD III D'ANGLETERRE

Calais, un des ports principaux de la côte septentrionale de- France, séparé seulement de l'Angleterre par le canal fort étroit de la Manche,1) doit son importance historique à la guerre de «Cent ans>, commencepar le roi Edouard III (1327 — 1377) pour revendiquer la courôni?e de France comme petit-fils de Philippe le Bel. Après la mort du roi Charles IV (1328), Edouard III s'allia dans ce but avec les comtes d'Artois, de Hainaut, de Gueldre, de Juliers, avec le duc de Brabant, avec les villes de Flandre, finalement avec son beau-frère, l'empereur d'Allemagne, Louis de Bavière. Comme signe de ses revendications, il prit le titre et les armes du roi de France, conservés malgré la France par ses successeurs jusqu'au commencement du dix-neuvième siècle. Le roi d'Angleterre ne se laissa arrêter dans ses prétentions, ni par l'obstacle de la loi salique, ni par le serment de fidélité et d'hommage qu'il avait prêté à son cousin Philippe VI de Valois, en sa qualité de roi de France et de suzerain du duché de Guyenne, alors fief français.

Les hostilités avaient commencé en 1337, mais la grande bataille décisive n'eut lieu, à Crécy, que le 26 août 1346. Edouard III y remporta une brillante victoire, mémorable à maints égards. Il pensa alors à fortifier et à affermir ses conquêtes. Ses alliés les plus sûrs avaient été les villes de Flandre, acheteuses principales des laines anglaises. La route conduisant vers elles passait par Calais. Calais servait en outre de repaire aux pirates qui dévastaient la côte méridionale d'Angleterre, mais Calais, c'était aussi une porte ouverte sur la France.

Edouard se mit donc systématiquement à l'œuvre en vue de s'emparer de cette place. A la fin du mois d'août 1346, l'armée anglaise faisait son apparition devant la ville sans méfiance. Le roi d'Angleterre adressa au gouverneur de Calais, Jean de Vienne, vigoureux chevalier bourguignon, la sommation impérieuse de lui remettre la place, à défaut de quoi la garnison et les habitants seraient passés au fil de l'épée.

Jean de Vienne n'avait qu'une réponse à faire à paraille injonction: // ne connaissait pas d'autre maître de la place que celui qui la lui avait confiée, et il était résolu de vivre et mourir à son service.9) Edouard III tenta alors un assaut contre la ville du côté des

') Appelé par les Anglais English Channel; 42 kilomètres de largeur. 2) Charles Demotier, Annales de Calais (Calais 1856), pag. 41.

dunes. L'attaque fut brillamment repoussée. Le roi d'Angleterre dut recourir alors à un autre moyen, moins chevaleresque à la vérité, celui de réduire la ville par la famine, si longtemps que la résistance pût d'ailleurs dutei. «// ne s'en partirait par hiver ni par été, si l'aurait à sa volonté comme forte qu'elle fût» l). Tous les préparatifs furen+ faits en vue d'un long siège. Le roi fit établir devant Calais pour sen armée un camp de baraques en bois, formant une véritable vilïe. Sa distribution, l'organisation du ravitaillement, l'habillement et l'équipement des troupes anglaises excitèrent en France îa curiosité et même l'admiration. Il y avait marché le mercredi et le samedi, et la nouvelle cité fut appelée Villeneuve-la-Hardie. Ainsi Edouard III pouvait se maintenir et attendre, tout en ménageant ses troupes et ses munitions. Il établit par mer un blocus rigoureux avec une flotte formée de la majeure partie des 737 navires qu'il avait fait recenser sur les côtes anglaises.

Jean de Vienne savait quel sort l'attendait finalement lui et les habitants de la ville. Il publia une ordonnance enjoignant à tous les pauvres gens de quitter la ville sans délai. Un mercredi matin, la porte de Calais conduisant vers le camp anglais s'ouvrit toute grande, et 1700 personnes, femmes et enfants pour la plupart traversèrent silencieusement le camp ennemi, «toutes en blanches chemises, et portant gonfanons de monastères en signe d'humilité».*) Cet étrange et triste cortège excita l'étonnement d'Edouard III, qui demanda pourquoi ils sortaient. Ils répondirent «qu'ils n'avaient de quoi vivre». Le roi, saisi d'un mouvement de pitié, leur fit donner à manger et les laissa passer.3) Si grande que fût la vaillance des assiégés, si nombreuses que fussent les sorties tentées de Calais même, les attaques contre les Anglais et leur roi exécutées des forteresses des Marches, des comtés de Guines, d'Artois, de Boulogne, et celles entreprises sur mer par des Normands, des Génois et autres marins au service de la France, le sort de Calais était irrévocablement scellé. Sous la pression de l'impitoyable blocus établi par les assiégeants, les habitants avaient tout mangé, jusqu'aux chiens, aux chats et aux chevaux, pour apaiser leur faim.4) Dans son appel désespéré à Philippe VI, Jean de Vienne, héroïque et fidèle à son roi, s'exprimait ainsi «...Il n'y a rien qui ne soit tout mangé, et les chiens et les

1) A. Covile dans Ernest Lavisse, Histoire de France, IV1 64.

2) Lachauvelayc, Guerres I, 228.

3) Suivant d'autres, les infortunés Calaisiens, arrêtés par l'ennemi repoussés de la ville, périrent sous les murailles de froid et de faim. (Aristide Guilbert, Histoire des villes de France, Paris 1845, T. II, p. 115.)

4) On y mangeait < toutes ordures par droite famine.* (A.Coville-Lavisse, IV* 66.)

chats et les chevaux... nous issirons hors de la ville tous à champs... car nous avons mieux mourir aux champs honorablement que manger l'un l'autre...»1) Cet appel se terminait par une demande de prompte assistance pour délivrer la place.

Le roi Philippe VI de France, dans cette extrémité pressante, essaya de se porter avec une armée au secours de ses sujets menacés. Après des préparatifs d'une incroyable lenteur, il s'en vint d'Arras vers la fin de juillet pour camper sur la hauteur de Sangatte, entre Calais et Vissant. Il s'établit là pour trouver un chemin vers Calais et un moyen d'attaquer les Anglais. Mais ceux-ci avaient eu le temps de se retrancher si habilement qu'il ne resta plus d'autre voie aux Français que les marais absolument infranchissables. En outre, une forte armée accourait des Flandres pour soutenir les Anglais. Edouard III, sommé d'accepter la bataille à un endroit convenable refusa en prétextant les grandes dépenses et les frais — très sensibles en raison de ses dettes constantes2) — que lui occasionnait son séjour devant la place depuis un an. Il était sûr d'ailleurs de s'emparer bientôt de Calais.

Philippe VI n'osa pas attaquer les Anglais dans leur position en quelque sorte inexpugnable, pour ne pas s'exposer à un terrible désastre comme à Crécy.

Des négociations entreprises d'Avignon par le pape Clément VI échouèrent, parce que l'Anglais exigeait avant toute autre chose la reddition de Calais; le seul résultat de l'entremise pontificale fut de permettre au roi Edouard de se fortifier encore d'avantage. Philippe VI, découragé, renonça à continuer la campagne; le 2 août 1347, il se retira sur Amiens et y licencia son armée. Les vaillants Calaisiens étaient abandonnés à leur sort. La famine croissante les obligea à implorer la grâce de l'impitoyable ennemi installé devant leur portes. A la demande pour la garnison et pour le peuple de Calais de sortir de la ville avec tout ce qui s'y trouvait, le roi d'Angleterre fit d'abord répondre par l'exigence d'une capitulation sans conditions. Sur les représentations courageuses d'un de ses fidèles, Gautier de Masny3), Edouard III modifia ses prétentions. II se contenta d'exiger que «six des bourgeois les plus notables de Calais, nus pieds et nus chefs, en leurs linges draps tant seulement, les harts au col, viennent ici et ap-

1) CoviUe-Lavisse, IV1 66.

2) L'impossibilité où se trouvait Edouard III de payer ses dettes à l'échéance amena une terrible débâcle, dont les suites se firent sentir encore longtemps après, pour plusieurs maisons de banque de Florence (Bardi, Perruzzi, etc.). En 1358, la Signoria florentine supplia le royal débiteur de ne pas abandonner les enfants de ses créanciers à une misère complète. (S. L. Peruzzi, Storia del commercio.)

3) On trouve également Mauny, et aussi Manny.

portent les clés de la ville et du château en leurs mains, et de ceux, dit-il, je ferai ma volonté. Et le demeurant des hommes de la ville je prendrai à merci. » x)

Jean de Vienne vint rapporter ces dures conditions au peuple réuni; tous se mirent à crier et à pleurer, jusqu'au moment où, d'après la chronique de Jean Froissard, le plus riche bourgeois de la ville, Eustache de St-Pierre, 2) se déclara prêt à donner sa vie pour le salut de ses concitoyens. Pendant que «.plusieurs hommes et femmes se jettoient à ses pies tenrement plorant»% d'autres bourgeois de la ville suivirent son exemple.

Les six bourgeois,4) dans la tenue exigée, furent confiés à Gautier de Masny, qui les accompagna sous sa sauvegarde depuis la porte de la ville jusqu'au camp anglais.

Edouard III, entouré de ses chevaliers et de toute sa cour, attendait les victimes de sa haine et de sa vengeance, qui allaient expier les désagréments et les peines des onze mois du siège et payer pour l'attitude énergique des habitants fidèles à leur roi et à leur pays. La scène dramatique qui se déroula alors est une des plus célèbres dans l'histoire du moyen âge; d'émouvants récits, de saisissantes peintures et sculptures l'ont immortalisée à jamais.

Les bourgeois choisis, au nombre desquels, contrairement au récit de Froissard, se seraient trouvés également le gouverneur Jean de Vienne et le fameux Arnoul d'Audrehem avec d'autres chevaliers d'Artois et de Picardie, 5) implorèrent la pitié d'Edouard, firent appel à sa générosité royale. Tous les assistants pleuraient de compassion. Quant au roi, il se tenait «tout coi», car il avait «le cœur si dur et si enfelonné de grande corroux qu'il ne put parler».6) Il ordonna l'exécution immédiate des otages. Alors Gautier de Masny, élevant de nouveau la voix, voulut mettre son maître en garde contre une cruauté sans pareille, uniquement capable de ternir sa réputation. Ce fut en vain. Le roi, aveuglé par son désir de vengeance, renouvela

!) A. Coville-Lavisse, IV * 67.

2) Le dévouement d'Eustache de Saint-Pierre, célébré par Froissard est regardé comme beaucoup moins désintéressé par la critique historique, en raison de son entrée au service du conquérant, qui eut lieu peu après, et dont il recevait et acceptait une pension dès le 8 octobre 1347; il fut plus tard désavoué par ses enfants qui renièrent son héritage et abandonnèrent le toit paternel en 1351. (Terrier de Loray, Jean de Vienne, Paris 1878, p. 15.)

3) Chronique de Froissard. La scène de la sortie des bourgeois de Calais est représentée dans le célèbre Orange de Rodin dont nous donnons une reproduction photographique.

4) D'après Gilles le Muisis, Chronique de Flandre, ils étaient en réalité 22.

5) Emile Molinier, Mémoires de l'Académie des Inscriptions et Belles- Lettres (Paris 1883) VI, p. 12.

6) A. Coville-Lavisse, IV1 68.

son ordre barbare en faisant mander le bourreau. Même les supplications de son fils, héritier de la couronne, demeurèrent sans effet.

En ce moment de désolation générale, la reine, Philippe, fille du comte Guillaume de Hainaut, tenta un suprême effort. Bien que «durement enceinte-», elle vint se jeter aux pieds d'Edouard et le supplia en pleurant de lui accorder la vie des six bourgeois: « Depuis que je repassay la mer en grand péril, je ne vous ai rien requis ni don demandé. Vous veuillez avoir de ces six hommes merci.» *)

Ces paroles émurent enfin le cœur du roi qui répondit: «Ha, dame, j'aimerais mieux que vous fussiez autre part qu'ici. Vous me priez si ardemment que je n'ose vous refuser; et bien que je le fasse malgré moi, tenez, je vous les donne; faites-en ce que vous voudrez.* La bonne dame répondit: «Monseigneur, grand merci». Alors elle emmena les six bourgeois avec elle dans sa chambre, les revêtit, leur donna à dîner à leur aise; puis elle distribua 6 nobles à chacun d'eux, et les fit conduire hors de l'armée en toute sûreté.2) Edouard III était maintenant maître de Calais; le siège de cette vaillante cité avait duré onze mois (du 3 septembre 1346 au 4 août 1347).3)

Le roi d'Angleterre venait de remporter incontestablement le plus grand et le plus important succès de son règne; c'était en effet le plus éclatant triomphe de la politique anglaise pour une durée de plusieurs siècles.

Il s'agissait là d'une conquête durable, d'une base d'opérations permanente pour la soumission du reste de la France; Calais devait demeurer pour toujours partie intégrante de l'Empire britannique. Le vainqueur prit ses mesures en conséquence. Ce fut, après la livraison des armes, l'exode de toute une population. Jean de Vienne, Arnoul d'Audrehem, d'autres chevaliers et écuyers, ainsi que de nombreux bourgeois furent envoyés prisonniers en Angleterre, dans l'espoir d'une rançon aussi forte que possible.4)

Edouard III fit son entrée dans la ville déserte «à grand' foison de menestrandies». Il donna au château de splendides fêtes à ses chevaliers et aux bourgeois de Flandre.5) C'était là une cruelle insulte aux souffrances endurées par les héroïques défenseurs de Calais. Le vainqueur distribua les plus beaux hôtels de la ville à ses chevaliers, parmi lesquels Gautier de Masny. Le port fut dégagé; enfin des bourgeois furent amenés des principales villes d'Angleterre pour peupler la cité arrachée à la France. «Quelque cruelle que

>) A. Coville-Lavisse, IV l 68.

2) Lachauvelaye, Guerres I, p. 241.

3) Le Cabinet historique, XXIV (Paris 1878), p. 278.

*) Emile Molinier, Mémoires de l'Académie (Paris 1883), 2e série VI, p. 15. 5) A. Coville-Lavisse, IV « 69.

puisse paraître la mesure qui fut prise par Edouard III, elle*était cependant nécessaire, et s'il n'avait agi ainsi, nul doute que la ville ne fût bientôt retombée au pouvoir de Philippe VI. Jamais les patriotiques bourgeois de Calais ne seraient devenus Anglais! Us avaient donné trop de preuves de leur attachement à la couronne de France pour que le roi d'Angleterre pût exiger d'eux un serment qui eût été rompu aussitôt que prêté.»1)

Les habitants, confiants dans les dires de Gautier de Masny, s'étaient figuré leur destin moins rigoureux. Philippe VI tint à honneur d'assurer le sort des infortunés bourgeois de Calais. Un édit royal daté d'Anvers le 10 août 1347 leur octroyait le droit d'habiter en France là où bon leur semblerait, d'y exercer tel métier à leur guise, avec exemption de péage et d'impôi Un mois plus tard, le 8 septembre, le roi de France ordonnait que « toutes les forfaitures et bien, meubles et héritages, que nous aveuront et escherront en nostre royaume pour quelque cause que ce soit, soient mis et tenus en notre main»2), pour être répartis entre ces malheureux. Enfin que € dorénavant, tous les offices qui escherront ou appartenons à donner par nous et le duc de Normandie et en la terre du duc d'Orléans, lesquelles offices lesdiz bourgeois et habitants (jadiz bourgeois de Calais) vouldront accepter et avoir, leur soient bailleez, donneez et delivreez.»*)

1) Emile Molinier, Documents relatifs aux Calaisiens expulsés par Edouard III (Le Cabinet historique, XXIV1, Paris 1878, p. 254).

2) Demotier, Annales, 50.

3) Emile Molinier, Le Cabinet historique, XXIV \ 258.

Page 1