II. EFFORTS DES FRANÇAIS POUR RECONQUÉRIR CALAIS
La ville de Calais, devenue € Colis*, ne tarda pas à déchoir de son importance commerciale par suite de rémigration en France des riches marchands qui l'habitaient. La perte de cette place importante était vivement ressentie par les Français, pour qui elle constituait une des clés de la France. On était en droit de se demander si le pays tout entier ne subirait pas un jour le sort de Calais.1)
Edouard III manifestait déjà ses intentions de conquête en prenant le titre de roi de France. Dès 1349, une tentative fut fait pour reprendre la ville. Le gouverneur de St-Omer, Geoffroi de Charny, par la promesse de 20000 ducats au commandants en chef des galères anglaises stationnées dans le port de Calais, Amerigo de Pavie, incita celui-ci à la trahison. Mais le roi d'Angleterre eut vent du complot II fit mander à Londres l'Italien sans méfiance et lui dit d'abord : <Je fai donné en garde la chose que j'aime le plus au monde après ma femme et mes enfants : le château et la ville de Calais.* ^ Puis il lui dévoila la connaissance qu'il avait de ses projets, en lui promettant le pardon à condition qu'il se résolût à jouer double jeu. L'Italien acquiesça. Il arriva ainsi que les Français introduits nuitamment dans le château de Calais se trouvèrent tout à coup en présence de forces anglaises supérieures, auxquelles ils durent céder.
Calais devint la place d'armes principale des Anglais pour leurs campagnes ultérieures contre la France (années 1355, 1359, 1372-73, 1380, 1390, 1475, etc.). «La garnison anglaise était un fléau pour les populations des environs: elle inquiétait le pays par des courses fréquentes et le ravageait impitoyablement^8)
Le traité de Brétigny (8 mai 1360) assura définitivement à l'Angleterre la possession de la ville et de ses alentours; cette possession fut confirmée le 24 octobre de la même année à l'occasion d'une entrevue d'Edouard avec Jean le Bon, roi de France depuis 1350. Celui-ci dut payer pour sa présence à Calais une indemnité de séjour, *)
1) Emile Molinier, Le Cabinet historique, XXIV, Paris 1878, p. 254.
2) Lachauvelaye, Guerres, I, 243.
3) Aristide Guilbert, Histoire des villes de France (Paris 1845). T. II, p. 119.
4) Plus une grosse indemnité de 10000 écus pour chaque mois de séjour en sus. (R. Delachenal, Histoire de Charles V, Paris 1909, L II, p. 228.) On trouve dans le même ouvrage (t. II, p. 224) des détails sur la méfiance outrageante témoignée par Edouard III lors de la prestation du serment à la conclusion des traités «alors que souvent déjà on avait reçu des Anglais des assurances trompeuses» (p. 67).
et rien ne sembla plus naturel, du moins aux yeux des conquérants anglais. De même que les habitants de la Rochelle, on disait également dans les autres régions annexées à la couronne britannique: «Nous avouerons les Englès des lèvres, mais li cœurs ne s'en mouvera jà».1) Une autre dicton s'exprimait en termes plus énergiques encore, et les bourgeois y déclaraient « qu'ils avaient plus cher à être taillés tous les ans de la moitié de leur chevance, qu'ils fussent à mains des Anglais.»3)
Malgré les traités de Brétigny et de Calais, les Français renouvelèrent leurs efforts pour rentrer en possession de la ville si honteusement perdue, soit par des efforts pacifiques, soit par de hardis coups de main. Mais ce fut chaque fois sans succès.
Un peu avant la mort d'Edouard III (1377), le roi de France Charles V lui fit offrir 400 villes ou châteaux et 300 forteresses dans la Guyenne, ou bien à son choix, tout le Quercy et le Montauban en échange des seules villes de Calais et de Guînes. Cette offre essuya un refus méprisant. Des tentatives pour reprendre Calais, entreprises du côté de la terre et du côté de la mer en 1377, en particulier par l'amiral Jean de Vienne, neveu du vaillant défenseur de Calais, et par Philippe le Hardi, duc de Bourgogne, ne reçurent qu'un semblant d'exécution.
La réunion politique de Calais à l'Angleterre, consommée sous Edouard III, fut suivie sous le règne de Richard II, son successeur, de la réunion ecclésiastique (1379). Le pape Urbain VI rattacha Calais à l'archevêché de Cantorbéry, ainsi que le territoire de Picardie devenu anglais et qui faisait jusque là partie de l'évêché de Térouanne. Dans les années 1348, 1363 et 1376, afin de détourner de la France les intérêts des habitants de Calais et de les attacher à l'Angleterre, Edouard III, qui avait déjà érigé dans la ville un hôtel des Monnaies, y transféra, provisoirement d'abord, puis définitivement, le siège de l'« étape» pour le marché anglais des laines, établi jusqu'alors à Middelbourg (Zélande).3)
Dès 1382, on projeta de rendre aux Flandres leur ancien privilège, afin de gagner à l'alliance anglaise leurs habitants alors en révolte, avec Philippe Artevelde à leur tête. Mais ce projet ne fut pas mis à exécution.4) Les communes flamandes, laissées complètement
1) G. Guibal, Histoire du sentiment national en France (Paris 1875), p. 98. — A. Coville-Lavisse, IV1, p. 155.
2) A. Coville-Lavisse, IV », 286.
3) Henry Wallon, Richard II, Episode de la rivalité de la France et de l'Angleterre, t. I, (Paris 1864), p. 416 et suivantes, 423.
4) Quelques années plus tard (1399), Michel de la Pôle retransféra l'étape pour le marché des laines de Calais en Angleterre, puis de nouveau à Middelbourg à cause des Flamands, et de là encore une fois à Calais,
en détresse par les Anglais, essuyèrent de la part des Français une défaite totale à la bataille de Rosebecque, et préférèrent s'entendre avec le duc de Bourgogne, Philippe le Hardi, en raison de leur expérience de l'alliance anglaise: «Quanta l'alliance anglaise, la preuve était faite qu'il n'y avait pas à compter sur elle; les Anglais arrivaient toujours trop tard et repartaient trop tôt. •» *)
L'aversion et le mécontentement de la chevalerie française contre la prépondérance anglaise se manifestèrent sous différentes formes. Sous l'égide du roi Charles VI, trois des plus valeureux chevaliers français, Jean le Meingre, frère du maréchal de Boucicault, Regnault de Roye et le sire de Saint-Py, provoquèrent ce que l'Angleterre avait de plus courageux et de plus adroit aux armes à une série de tournois de trente jours à St-Inglevert, aux environs de Calais (1390). Un grand nombre des chevaliers anglais se rassemblèrent alors à Calais. Le frère du roi d'Angleterre, Jean de Hollande, se distingua particulièrement dans ces luttes; mais les Français surent toutefois maintenir constamment leur réputation de haute valeur. Au bout des cinq premiers jours, tous les Anglais retournèrent chez eux. Les chevaliers français restèrent encore sous leurs tentes jusqu'à ce que les trente jours fussent écoulés, attendant en vain l'arrivée de nouveaux champions d'outre-mer.
La cause principale de l'animosité des Français éclata plus directement et plus ouvertement encore lors des pourparlers de paix, si riches en péripéties variées, qui furent entamés les années suivantes, à Amiens (1392) par exemple. Les Français consentaient bien à ce que les Anglais occupassent l'Aquitaine et d'autres parties de la France. Mais Calais! Ils demandaient, sinon qu'on leur rendît, «au moins qu'on détruisît Calais, de telle sorte que nul n'y pût habiter par la suite».2)
Les Anglais ne pouvaient traiter sur ces bases. «Car vous devez savoir, dit Froissard, que Calais est la ville au monde que la communauté d'Angleterre aime le mieux: car tant comme ils seront seigneurs de Calais, ils disent ainsi qu'ils portent les clefs du royaume de France à leur ceinture.*
Le duc de Lancastre se refusa à toute négociation au sujet de Calais, en déclarant qu'il ne parlerait même point de la clause relative à cette ville, car, dit-il, «s/ nous en parlions, nous serions en
comme l'exigeaient les intérêts des négociants anglais. Calais conserva toutefois son privilège pour les grosses marchandises de laine, de plomb et d'étain, privilège qui fut confirmé en 1399 par le roi Henri IV.
1) Lavisse, Histoire de France (Paris 1902), IV1, p. 286. — H. Wallon, Richard II (Paris 1864), 1. 1, 148-168.
2) H. Wallon, Richard II (Paris 1864), t. II, p. 54. — Ch. Demotier, Annales de Calais (Calais 1856), p. 75.
ta haine et indignation de la greigneure (plus grande) partie du royaume d'Angleterre.»1)
Le roi Richard II, qui devait épouser quelques années plus tard la fille de Charles VI, Isabelle — alors âgée de neuf ans8) — fit alors, en quelque sorte pour braver les Français, exécuter d'importants embellissements de Calais et des travaux d'amélioration aux fortifications de la ville. En 1393, eurent lieu à Leulinghen des conférences dans lesquelles les Français offrirent d'abandonner les comtés du Limousin, de PAgenois, du Quercy, du Rouergue et du Périgord, à la condition que les Anglais évacueraient Calais. Un pareil équivalent, représentant toute une partie de la France méridionale, avait lieu d'étonner. Malgré cela, les ducs de Lancastre et de Gloucester déclarèrent que «Calais serait la dernière ville que la couronne d'Angleterre tiendrait».3) — «Calais en effet n'était point pour les Anglais une ville comme une autre, comme Bordeaux par exemple, qui était purement et simplement l'héritage des rois. C'était une ville conquise par l'épée, et le lieu où se résumait en quelque sorte, à leurs yeux, toute leur domination sur le continent. Afin de la garder plus sûrement, il n'y avait pas de trop grand sacrifice; pour retenir Calais à l'Angleterre, les Anglais, ce n'est pas trop dire, s'enchaînaient à Calais».*) Le duc de Gloucester, dont il vient d'être question, périt étouffé entre deux matelas par ordre de Richard II, sous prétexte d'avoir cherché à insinuer aux Anglais que le roi voulait rendre Calais à son beau-père Charles VI.5)
Et le sentiment national français? Malgré toutes les misères d'une guerre qui, sauf quelques courtes interruptions, durait depuis près de trente ans déjà, le peuple ne voulait entendre parler de paix à aucun prix tant que Calais ne serait pas rendu. Les mots:
« Paix n'arez jà s' Hz ne rendent Calays » 6) forment le refrain d'une chanson de six strophes composée vers 1 394 par Eustache Deschamps, interprête en cela de la conscience populaire indignée, chanson alors partout répandue en France et dont voici le texte original.
0 H. Wallon, Richard II, t. II, p. 55.
2) «Ce mariage, disaient les Anglais, n'était pour la France qu'un moyen détourné de rentrer en possession de Calais, qui valait bien toutes les filles du roi de France. > (Aristide Guilbert, Les villes de France, Paris 1864, t. II, p. 119.)
3) fi. Wallon, Richard II, Episode de la rivalité de la France et de l'Angleterre (Paris 1864), t. II, p. 75.
*) H. Wallon, Richard II (Paris 1864), t. II, p. 95. Wallon fut Ministre de l'Instruction publique en France en 1875/76.
5) Ch. Demotier, Annales, 78.
6) Poésies morales et historiques d'Eustache Deschamps publiées par Crapelet (Paris 1832), p. 71, et Political poems and songs, relating to English History (Londres 1859), t. I, p. 300.
Ballade de la paix avec les Anglois.
Antre Beauraym ') et le parc de Hedin 2) Au moys d'Aoust, qu'on soye les fromens, M'en aloye jouer par un matin:
Si vi bergiers et begieres aux champs Qui tenoient là leurs parliers moult grans, Tant que Bochiers dist à Margot la broingue Que l'en aloit au traittié à Bouloigne Et que François et Anglois feront paix. Elle respont: «Foy que doy Magueloigne « Paix n'arez jà s'ilz ne rendent Calays.»
Lors vint avant Berthelot du Jardin
Qui respondit: «La paix suis desirans;
«Car je n'ose descouchier le matin
« Pour les Anglois qui nous sont destruisans ;
«Mais dire oy, il a passé dix ans,
«Qu'a leur dessoulz quierent toudis aloingne
« Pour mettre sus leur fait et leur besoigne,
« Et puis courent le règne a grans eslays ;
«Maint l'ont veu, et pour ce je tesmoigne,
« Paix n'arez jà s'ilz ne rendent Calays.»
Après parla par grant courroux Robin
A Berthelot, et lui dit: «Tu me mens,
«Car les François et les Anglois enfin
« Veulent la paix, il en est dès or temps ;
«Trop a duré la guerre et li contens,
«Né je ne voy nul qui ne la ressoingne;
«Certes tout ce ne vault une escaloingne.»
Ce lui respont Henris le contrefais:
« Encore faulra chascun [presque] sa broingne ;
«Paix n'arez jà s'ilz ne rendent Calays.»
«Car l'autre jour oy maistre Martin
« Qui racontoit le roy est mendre d'ans
« Et qu'il estoit une loy en latin
«Qui deffendoit rien vendre des enfans.
« En Guyenne sont deux mille et cinq cens
«Villes, chasteauls, qu'Anglois veulent qu'on doingne,
« Et grant tas d'or, et que le roi esloigne
< De roy en duc l'ommaige qui est fais.»
« Que fera ce ? » respon sote Caroingne,
- Paix n'arez jà s'ilz ne rendent Calays.»
Guichars li bruns, qui fut nez à Seclin3) Dist que cilz faiz est doubteux et pesans; Voire, et qu'Englès y pensent mal engin De retenis ce port, qui est constans.
1) Beaurain, beau village près de Hedin.
2) Hedin, ville forte de l'Artois.
3) Seclin, bourg près de Lille.
< Se ce ne fust, bien le fussent rendans Mais ils pensent barat, guerre et alloingne
« Faire au derrain. Ne le duc le Bourgoingne
« Et de Berry ne feraient jamais Tel paix à eux. Qui voulra si me perdoingne
« Paix n'arez jà s'ilz ne rendent Calays.»
Envoy.
Princes, là fu Bertrisons et Hersans Et Alizons, qui moult orent de sens; Et jugierent, quand li parlers fut fait Que telle paix seroit orde et meschans; Et concluirent aux bergiers eulx disans: « Paix n'arez jà s'ilz ne rendent Calays.»
Un peu plus tard, d'autres poèmes tout vibrants de patriotisme contre les Anglais eurent pour auteurs Olivier Basselin1) et Alain Chartier, secrétaire de Charles VII, récompensé de son œuvre nationale par le baiser d'une princesse écossaise, Marguerite Stuart2), future épouse de Louis XI en dépit des représentations hostiles des Anglais.
!) Armand Gasté, Olivier Basselin et le Vau de Vire (Paris 1876), p. 357, 104. Voici le poème de Basselin:
Hé! cuidez-vous que je me joue Et que je voulsisse aller En Engleterre demourer?
Ils ont une longue coue.
Entre vous gens de village Qut aymez le roy Françoys, Prenez chascun bon courage Pour combatre les Engloys.
Prenez chascun une houe Pour mieux les desraciner S'il ne s'en veullent aller Au moins faictez leur la moue.
Ne craignez point a les batre Ces godons panchez a pois Car ung de nous en vault quatre Au moins en vault il bien trois.
Afin qu'on les esbaffoue Autant qu'en pourrés trover Faictiez au gibet menner Et que nou les y encroue.
Par Dieu! Se je les empoingne, Puis que j'en jure une foys, Je leur monstreray sans hoingne De quel pesant sont mes doigts.
Ils n'ont laissé porc ne oue Tout autour notre cartier Ne guerne ne guernillier Dieu si mect mal en leur joue!
2) M. Vallet de Viriville, Histoire de Charles VII (Paris 1865) III, p. 84.
Voici le début d'une ballade d'Alain Chartier, la € Ballade de Fougères», qui date de l'an 1448 et respire la haine contre les Anglais parjures dans l'observation des conditions de l'armistice:1) Anglois, Anglois, chastiez-vous De l'ung promettre et l'autre faire ! 2)
Calais devait continuer à jouer un rôle important pendant la guerre de Cent ans. La ville eut à subir encore un grand siège lors des combats qui terminèrent cette lutte. Les héroïques et merveilleux exploits de la «Pucelle d'Orléans» avaient fait perdre aux Anglais toutes leurs conquêtes, et il ne leur restait plus que Calais. Le duc Philippe de Bourgogne se présenta devant la place en 1436. Son père, Jean sans Peur, avait déjà manifesté en 1406 l'intention d'attaquer Calais, mais il avait dû renoncer à son dessein faute d'argent. Le duc Philippe était soutenu alors par les subsides des riches cités flamandes. Le danger réveilla l'énergie des Anglais; leurs dissensions intestines leur avaient fait perdre Paris, mais il s'agissait de conserver Calais coûte que coûte.
«Le roi Henri VI, ceux de son conseil et tous les trois Etats d'Angleterre eussent laissé perdre toutes les conquêtes qu'ils avaient faites depuis trente ans en France, plutôt que la ville de Calais.» 3) «L'Angleterre trouva pour la défendre des ressources inespérées.»4) Déjà les petites places fortes environnantes, Oye, Marck, Sangatte, avaient été enlevées, mais la flotte hollandaise et zélandaise ne réussit pas à investir Calais du côté de la mer. Les Flamands, désespérant du succès de l'entreprise, ne tardèrent pas à retourner promptement dans leurs foyers. Les Anglais les y suivirent et procédèrent à un pillage en règle de la Flandre orientale et de l'Artois; par un calcul d'un raffinement cruel, ils ramenèrent avec eux plus de 5000 petits enfants, afin d'extorquer à leurs malheureux parents une riche rançon.
Deux ans plus tard (1438) le duc de Bourgogne renouvela sa tentative pour reprendre Calais, il espérait qu'en rompant les digues, il pourrait inonder la ville et contraindre les Anglais à l'abandonner.
1) Extrait de la Revue « Chanteclair » ; voir également sur cette littérature vraiment patriotique Ch. Petit-Dutaillis dans E. Lavisse, ouvrage déjà cité IV, 2, p. 206, 209, 213, etc.
2) On trouvera à la fin de la brochure le texte complet de la ballade. Quelques historiens ont même prétendu de nos jours que cette qualification «d'Anglais» n'était qu'une injure donnée par les partisans du régent (le futur Charles V) aux Navarrais pour les rendre odieux au peuple. C'est l'avis de Siméon Luce, La France pendant la guerre de cent ans (Paris 1890), I, p. 43.
3) Henri Martin, Histoire de France (Paris 1855) VI, p. 357.
«) A. Vallet de ViriviUe, Histoire de Charles VII (Paris 1863) II, p. 375.
Mais les fortifications de Calais du côté de la terre furent remises en meilleur état de défense et étendues (1440); les premières grandes digues du port furent élevées (1444).
En 1451, le roi Charles VII put faire frapper une médaille commémorative de la délivrance de la France du joug des Anglais, mais il lui fut impossible d'y éviter l'aveu que Calais était encore aux mains de l'étranger.1)
Quand on demanda au roi cette année-là si la guerre cesserait jamais, il aurait répondu, dit-on: «Cela dépend des Anglais, qui occupent injustement ce qui m'appartient Au plaisir de Dieu, /entends le leur reprendre.2)
Le roi Louis XI, espérant pouvoir de cette façon rentrer pour toujours en possession de Calais, avait avancé à sa cousine, Marguerite d'Anjou, reine d'Angleterre, une somme de 200,000 livres par le traité de Chinon (1462) et mis à sa disposition une petite armée pour lui permettre de faire valoir ses droits contre la maison d'York dans la guerre civile des deux Roses, à la condition toutefois que la ville et la citadelle de Calais lui seraient remises en gage par le roi son époux. Ce plan échoua.
Pendant quelques années, Warwick, le faiseur de rois, établit à Calais sa résidence par opposition à la maison royale anglaise de Lancastre. Ses fonctions de gouverneur de la ville lui procuraient d'immenses revenus. Il fut le premier à revendiquer pour le pavillon anglais le salut des autres marines, comme si la mer baignant la côte de France n'eût été qu'un domaine de l'Angleterre.8)
La haine mortelle des Français contre les Anglais se manifesta en 1470, à la nouvelle que le roi Louis XI formait le projet de déclarer la guerre à ces derniers. Philippe de Crèvecœur, devenu dans la suite maréchal d'Esquerdes, s'écria alors: «Je consentirai volontiers à passer deux ans aux enfers pour avoir le plaisir de chasser les Anglais de Calais.»4)
Par une ironie singulière, quand Edouard IV débarqua avec une armée à Calais le 5 juillet 1475, il somma le roi Louis XI: «de lui rendre son royaume de France afin qu'il pût remettre l'Eglise, les nobles et le peuple en leur liberté ancienne et les ôter des grandes
1) Voici l'inscription gravée sur la médaille:
qVant le fVt sans dlfferenCe aV prVdent roi aMi de dleV, on obélssolt parloVt en franCe, fors à CaLals qVi est fort LIeV.
2) Petit- Dutaillis (Lavisse, ouvrage cité IV, 2, p. 113).
3) Charles Demotier, Annales de Calais (Calais 1856), p. 95. *) Charles Demotier, Annales de Calais (Calais 1856), p. 101.
charges et travaux où les tenait « le Sérénissime prince Loys de France.* l) L'historien Henri Martin (ouvrage cité VII, 225) reproche à Charles VIII, fils et successeur de Louis XI, sa «passion d'aventures lointaines et de romanesques entreprises > , son expédition en Italie, cil eût pu, grâce à la réunion de la Bretagne, donner à la France une grande marine, et diriger les forces nationales vers la conquête de Calais.*
L'idée déjà ancienne de recouvrer pacifiquement Calais au moyen de négociations fut reprise par François Ier de 1516 à 1518, mais sans plus de succès que ses prédécesseurs. «Calais est une de ces positions qui se reprennent et ne s'achètent pas; l'Angleterre tout entière se fût soulevée contre la pensée d'abandonner ce dernier reste de ses conquêtes.»3)
Néanmoins, Calais, comme souvent déjà depuis sa conquête par les Anglais, fut de nouveau pendant les longs règnes de François Ier et d'Henri VIII le théâtre de solennelles entrevues des monarques des deux royaumes rivaux (1520 et 1532). Le faste déployé à cette occasion n'eut d'égal que l'inévitable antagonisme caché sous ces bruyantes démonstrations d'amitié.8)
Dès 1540, une guerre éclatait entre les deux rois.
Edouard VI, fils d'Henri VIII et son successeur, d'ailleurs pour peu de temps, fit renforcer les fortifications déjà sauvées du délabrement par son père et augmenter les réserves de munitions en prévision d'attaques éventuelles. Celles-ci se produisirent en effet lors de la guerre entre Philippe II d'Espagne, époux de Marie d'Angleterre, et le roi de France Henri II.
Le plan d'un coup de main contre la ville, bien fortifiée et considérée comme presque imprenable à cause de ses vastes marais, aurait été inspiré par l'amiral Gaspard de Coligny. Il fut mis à exécution avec une précision presque mathématique, en 1 557/58, par le duc François de Guise, élevé par le roi de France à la dignité de lieutenant-général du royaume, et placé à la tête d'une armée de 50,000 hommes. Le 4 janvier 1558, la citadelle capitulait, et le 6, la ville de Calais elle-même, « cette ville si française»,*) tombait au pouvoir du duc. Deux jours plus tard, Guines, la dernière place des
1) Henri Martin, Histoire de France, VII, p. 98.
2) Charles Demotier, Annales de Calais (Calais 1856), p. 107.
3) Dans son «Histoire de Charles V» (Paris 1909), I, 394, R.Delachenal s'exprime comme il suit au sujet de ces entrevues royales: «Que valaient, au fond, ces témoignages publics d'amitié? En France, beaucoup de gens se montrèrent incrédules ou méfiants.»
4) Expression d'Henry Lemonnier dans Lavisse, Histoire de France aris 1904), V2, p. 172.
Anglais en France, subissait le même sort, et l'occupation du sol français par ses ennemis séculaires prenait définitivement fin.
« Calais avait été durant deux siècles un frein qui bridait la France, une aire de vautour d'où l'Anglais s'élançait à volonté sur nos provinces du Nord, un formidable point d'appui et de diversion en faveur de quiconque attaquait notre frontière. L'arme la plus dangereuse de nos vieux ennemis leur était enfin arrachée.» x)
L'historien des ducs de Guise, H. Fomeron, s'exprime ainsi au sujet du rôle de Calais pendant l'occupation anglaise, qui avait duré 211 ans: «Mutilation pour notre territoire, menace constante d'un débarquement, cette possession anglaise était pour nous une humiliation et un danger.»2)
Guise était devenu d'un coup le héros populaire de la France, et lui-même s'étonnait tout le premier de l'incroyable rapidité de son succès. Là où Edouard III, avec son terrible auxiliaire, la faim, avait mis onze mois à triompher, François de Guise, en plein hiver, terminait tout en une semaine à peine. Les conditions de la capitulation imposée par Guise stipulaient que «les habitants se porroient retirer où bon leur sembleroit, en France, en Angleterre ou en Flandre, sauf cinquante, tels qu'il plairoit au duc de retenir, le gouverneur y compris.» 8) La garnison devait se retirer en Angleterre. Ces conditions furent strictement observées, et autrement que ne l'avaient été celles stipulées par les Anglais lors de la conquête. La plupart des habitants trouvèrent un refuge en Angleterre.
1) Henri Martin, Histoire de France (Paris 1870), t. VI 11/ p. 462.
2) Les ducs de Guise (Paris 1877), I, p. 220.
3) Charles Demotier, Annales de Calais, p. 122.