FRANÇOIS DE GUISE
« Le plus beau fleuron de la couronne d'Angleterre est perdu ! » Ainsi se lamentait la reine Marie Tudor. En négligeant les pressants avertissements de son époux espagnol et en dédaignant ses offres de secours, elle avait elle-même assumé la faute de cette perte imprévue. Ses continuels embarras d'argent avaient fait le reste. Le chagrin qui la minait hâta sa fin. On prétend que sur son lit de mort elle prononça ces paroles: «Si l'on ouvre mon cœur après ma mort, on y trouvera écrit le nom de Calais.»
Elle mourut le 17 novembre 1558.
Lors des négociations de paix avec Henri II, elle avait insisté sur la restitution de Calais, en menaçant de mort son ambassadeur s'il cédait sur ce point capital. Mais le roi de France n'ayant consenti à aucun prix à rendre Calais, la sœur de Marie Tudor, Elisabeth, qui lui succéda, dut renoncer à maintenir cette condition sous une forme quelconque, afin de conclure la paix. La forme adoptée pour cette renonciation était caractéristique pour les vues de la politique anglaise. Dans le traité de Cateau-Cambrésis (1559), Calais était abandonné au roi de France pour huit années seulement, au cas où il ne serait ni disposé ni en état de payer une somme de 500,000 écus, auquel cas la fière conquête du duc de Guise retournerait à ses maîtres étrangers. Mais l'Anglaise s'était promis de rentrer encore plus tôt si possible en possession de la ville. La violence de la lutte entre les huguenots et les Guises en France sembla lui fournir une occasion favorable. Les Guises, sûrs de trouver une alliée sur le continent anglais dans la personne de la rivale d'Elisabeth, Marie Stuart, avaient su mettre en leur pouvoir le jeune roi Charles IX et sa mère Catherine de Médicis. Les chefs des huguenots, le prince Louis Ier de Condé et l'amiral Gaspard de Coligny, s'adressèrent alors à Elisabeth pour lui demander de venir au secours de la religion réformée. Par le traité d'Hampton -Court (20 septembre 1562), elle promit de donner 140 000 couronnes et de fournir un secours de 6000 hommes de troupes à la condition que Condé lui livrerait le Havre. Le Havre était un gage qu'elle rendrait à Condé dès qu'il lui remettrait Calais en échange, sans attendre le terme fixé par le traité de Cateau- Cambrésis.
Ces stipulations ne laissèrent pas que de causer une amère désillusion et un grand embarras aux sentiments patriotiques des hu-
guenots. Coligny et Condé s'étaient imaginés que l'Angleterre et l'Allemagne les assisteraient pour l'amour du Christ. «Mais si les lansquenets et les reîtres se contentaient d'une solde, Elisabeth fournissait des hommes et de l'argent, non, comme le disait son manifeste, pour la conservation du sang des chrétiens, mais pour le plus grand profit de F Angleterre.» x)
«Elisabeth, dit Henri Martin (Histoire de France, t IX, p. 140) n'entendait nullement aider ses « frères de France » pour l'amour désintéressé de l'Evangile ; elle saisissait au contraire avec joie l'occasion, prévue et préparée, de mettre à profit les malheurs de la France.»
Condé fut donc obligé de remettre le Havre à la reine d'Angleterre. Mais battu à Dreux de 19 décembre, il conclut la paix d'Amboise avec la cour et le parti des Guises sans insister sur la restitution de Calais à ses anciens occupants. Elisabeth voulut alors conserver son gage à tout prix; elle chercha à augmenter la garnison de la place et à en renforcer l'artillerie. «Ce n'était ni pour le motif de la région, ni en considération d'aucune personne, ni pour aider le roi, ni pour autre chose qu'elle avait pris et qu'elle gardait le Havre de cette sorte, mais bien pour se venger de ce royaume, des injures et des torts qu'on lui avait faits, et cela depuis la prise de Calais et pour s'indemniser dudit Calais qui était son droit.»2)
Le Havre succomba néanmoins le 30 juillet 1563.
L'Angleterre tenta en désespoir de cause de rentrer en possession de Calais grâce à la trahison, mais cette tentative échoua. Le gouverneur, le capitaine Gourdan, avait reçu d'Elisabeth l'offre de 100 000 angelots d'or pour livrer la place aux Anglais ; mais le brave officier répondit « qu'il aimait mieux son honneur que tous les trésors d'Angleterre.»8) En 1564, Elisabeth dut renoncer pour toujours à Calais par le traité de Troyes.
Calais récupéra son droit de cité seulement vingt années plus tard par ordonnance royale du 22 mars 1583, conforme au droit coutumier parisien, mais avec la mention spéciale de sa qualité de ville reconquise: « Coutumes de la ville de Calais et pays reconquis.»4)
Elisabeth reconnaissait implicitement à la France la possession définitive de Calais moyennant le payement de 1 20 000 couronnes, ne se contentant de cette somme qu'à titre «d'honnesteté et de courtoisie». Ses lenteurs et son égoïsme avaient altéré les relations des
1) Mariéjol dans Lavisse, Histoire de France (Paris 1904) VI1, p. 68.
2) Mariéjol dans Lavisse, Histoire de France (Paris 1904) VI1, p. 77.
3) Charles Demotier, Annales de Calais, 137.
4) A. Bourdot de Richebourg, Nouveau Coutumier général (Paris 1724), t. I, p.l.
deux pays. On savait désormais de quel prix il faudrait payer l'alliance anglaise. Le Gouvernement français se trouva rejeté du côté des Puissances catholiques.» *) Pour reconquérir Calais, la « reine vierge» d'Angleterre fût peut-être devenue accessible à l'idée d'un mariage, telle que lord Burghley (Cetil) la suggéra ouvertement en 1572 à Catherine de Médicis, en lui proposant l'union du duc d'Alençon, son plus jeune fils, avec la reine Elisabeth. Calais devait être l'apport du futur! Cette seule perspective suffit à faire échouer immédiatement le projet.
Vingt-quatre ans plus tard (1596) la reine espéra encore une fois arriver à son but par une autre voie. Henri IV était menacé par les Espagnols, qui s'étaient déjà emparés de Calais, mais luttaient toujours pour la possession de la citadelle, énergiquement défendue. Dans sa détresse, le roi de France s'adressa à la reine Elisabeth, alors son alliée, et la plus ardente ennemie de l'Espagne. Elisabeth, par l'intermédiaire de lord Sidney, se déclara prête à venir au secours de Calais, «pourvu que le roi consentît à engager cette ville à la couronne d'Angleterre jusqu'au paiement des sommes prêtées au roi depuis tant d'années.» 2) Henri IV, indigné de cette tentative perfide8) pour exploiter son embarras, rompit les négociations. Il préférait, dit-il, céder Calais aux Espagnols par une paix plutôt que de le livrer aux Anglais, « entre les mains desquels la place deviendrait un sujet perpétuel de guerre.»4)
Henri IV savait en effet, avec chaque Français, qu'une fois rentres en possession de Calais sous un prétexte quelconque, jamais les Anglais n'en sortiraient plus de leur plein gré. *)
Les Espagnols réussirent bien à s'emparer de la citadelle, vaillamment défendue par les Français, mais ils évacuèrent la ville, qui fut rendue à la France par le traité de Vervins (1598).
Une Elisabeth d'Angleterre, avec toute sa fermeté, avec son habileté à utiliser pour ses buts politiques la ténacité propre au peuple qu'elle gouvernait, n'étant pas parvenue à rentrer en possession de
!) Mariejol-Lavisse, VI1, 78.
2) Demotier, Annales de Calais, 153.
3) « Nous savons, dit Elisabeth dans une de ses lettres (Henri Martin, Histoire de France, t. X, p. 394), que Calais est le plus proche désir de l'Espagnol, comme une place plus propre pour interrompre notre pouvoir au détroit de la mer oh nous ne pouvons endurer de compagnon. »
4) De Keralio, Histoire d'Elisabeth, reine d'Angleterre (Paris 1787), t. IV, p. 529.
5) Plus récemment de nos jours^ un prétexte analogue a servi aux Anglais à s'introduire en Egypte et a en prendre définitivement possession tout en proclamant l'occupation provisoire.
Calais, tout espoir était en quelque sorte perdu pour ses successeurs. Des tentatives furent faites encore avec l'aide du marquis de Bonnivet en 1615, et en 1628 avec la complicité du fils du lieutenantmajor et capitaine de portes de la ville, Du Parcq, qui devait être appuyé par une flotte anglaise de 130 vaisseaux; toutes ces tentatives échouèrent.
Pourtant, les Anglais devaient une fois encore réussir à prendre pied sur le sol français. Ce triomphe si ardemment recherché par la politique britannique était réservé au plus habile de tous les gouvernants dont l'histoire du Royaume insulaire fasse mention: à Olivier Cromwell, lord Protecteur de la République d' Angleterre, d'Ecosse et d'Irlande. *) Pendant la guerre de la France contre l'Espagne, le cardinal Mazarin, à la recherche d'une alliance, conclut au mois de mars 1657 avec celui qui dans ce document officiel se proclame «.lord Protecteur de la République d' Angleterre» un traité d'alliance qui sacrifiait Dunkerque et Mardik. Mazarin, Italien d'origine, accomplissait par là un acte auquel un vrai Français, tel que son prédécesseur Richelieu, n'eût jamais consenti. « Ainsi Mazarin ne s'inquiétait point de donner aux Anglais un autre Calais. Pourtant on se souvenait en France comme d'une injure de la longue occupation de Calais par une garnison anglaise. Henri IV avait mieux aimé laisser prendre cette ville par les Espagnols que de permettre aux Anglais d'y rentrer. Probablement Richelieu n'aurait jamais consenti à ramener les Anglais sur nos côtes, étant Français de vieille roche. » ^
Mardik fut enlevé aux Espagnols, au mois d'octobre 1657, et Dunkerque au mois de juin 1658, avec le secours des Anglais auxquels ces places furent remises. Le premier acte important de Louis XIV devenu monarque absolu consista à réparer l'humiliation d'une concession qui rappelait par trop le sort de Calais. En 1662, il racheta les deux places en question au roi Charles II. Quant à Calais, la ville reçut encore une fois la visite de ses anciens possesseurs pendant la guerre dite de Succession du Palatinat, et eut à subir trois bombardements dans la lutte de la France contre la grande «alliance viennoise». Les 27 septembre 1694, 27 août 1695 et 13 avril 1696 sont les dates mémorables où la jolie cité calaisienne éprouva les fureurs, chaque fois plus violentes, de ses soupirants rebutés.
Survint ensuite la période durant laquelle la politique française passa de son côté à l'idée toujours renaissante d'un débarquement en Angleterre, que Napoléon tenta de réaliser sans y parvenir. D'après un rapport du Ministre Mitchell, l'allié le plus important de l'An-
x) Guizot, Histoire de la République d'Angleterre et de Cromwell (Paris 1864), t. II, p. 597.
2) Ernest Lavisse, Histoire de France, VII1, p. 67.
gleterre au dix-huitième siècle, le roi Frédéric le Grand aurait conseillé aux Anglais un débarquement' eu'. France, et peut-être même l'occupation de Calais ou d'un autre- .point, de la côte française. *) C'était en 1758, donc pendant la guerre de Sept ans, qui fournit indirectement aux Français une occasion de taire revivre tout au moins dans leur littérature, le souvenir de Calais. Les événements de la guerre et la paix qui la termina n'ayant procuié sous Louis XV aucune gloire aux armes françaises, et le sentiment national en éprouvant un mécontentement marqué, la ville de Calais, jamais complètement à l'abri des convoitises anglaises, devait fournir Une riche matière grâce à l'héroïque défense de ses citoyens contre la menace du joug anglais. La scène française s'en empara2), et une tragédie de Pierre Laurent Belloi, «Le Siège de Calais» (1765), fit tressaillir la France d'un bout à l'autre sous le souffle d'une patriotique émotion. Calais devient le mot d'ordre du véritable civisme, le synonyme d'héroïsme national, l'incarnation de la haine de l'ennemi héréditaire, dont le ciseau d'Auguste Rodin a immortalisé le souvenir dans le célèbre groupe en marbre qui figure sur la place du Marché à Calais. Jusqu'aux sombres journées de la période révolutionnaire du moins, on se plaisait à redire ce passage mis dans la bouche d'Eustache de St-Pierre par l'auteur du drame en question: «Je vois ce noble éclat, étendu sur la France, Des siècles reculés franchir l'espace immense; Et Calais recevant de vingt Peuples jaloux Un hommage immortel qu'il ne devra qu'à nous.»
x) Correspondance politique de Frédéric le Grand, VI (1888), p. 230.
2) Ce sujet avait été déjà traité quelque vingt années auparavant lors de la guerre de la Succession d'Autriche (1740—1748), qui pour l'Angleterre fut surtout une guerre contre la France. Un spirituel auteur parisien, Claudine Alexandrine de Tencin (mort en 1749), avait alors écrit un roman ayant pour titre: «/.<? siège de Calais» dont le succès fut immense.