LE SIÈGE DE CALAIS
4 septembre 1346-4 août 1347.
La victoire qu'il avait remportée à Crécy ouvrait à Edouard III la route du nord : après avoir donné quelque repos à ses troupes, il les dirigea vers Calais et commença aussitôt le siège de cette place forte dont la possession devait être pour lui le résultat le plus important de son heureuse campagne. Il avait compris en effet, que pour^ soutenir efficacement et faire triompher ses prétentions à la couronne que détenait Philippe de Valois, il lui fallait conquérir dans la France septentrionale, à proximité de l'Angleterre, un territoire sur lequel il pourrait débarquer en toute sécurité ses armées, d'où il les lancerait à la conquête du pays qu'il convoitait et où, en cas de revers, elles trouveraient un refuge certain. Or, Calais, située presque en vue des côtes anglaises, possédant un bon port et de solides murailles, convenait à merveille pour l'établissement d'un camp retranché tel que le désirait le roi Edouard : c'était bien, suivant l'expression d'un de ses successeurs « Francie sera et clavis )), la serrure et la clef de la France (1). A cette raison d'ordre stratégique qui pressait le monarque anglais d'attaquer Calais, s'en joignait une autre qu'il faut noter : les Calaisiens avaient souvent fait la guerre de course
(1) Public Record Office. Ëarly Chancery roU 337, membrane lU
contre les navires anglais et causé un grave préjudice au commerce de cette nation ; il importait de mettre fin à leurs entreprises hardies et de les empêcher de nuire à l'avenir. Nous en trouvons le témoignage dans les rôles du Parlement tenu le 11 septembre 1346 où il est rappelé que les habitants de Calais « ont donez tant de damages a lui (au roi) et a son people d'Engleterre )) (1).
Edouard III commença probablement l'investissement de la place le 4 septembre 1346 (2). Bien décidé à s'en emparer coûte que coûte, mais se rendant compte qu'il avait peu de chance de réussir par un coup de force à cause de la solidité des remparts, de la difficulté qu'il y avait à s'en approcher et à les battre avec l'artillerie et les machines de guerre qu'on ne pouvait établir faute d'un terrain solide (3), il résolut de prendre la ville par la famine et tous ses efforts tendirent à l'isoler du côté de la mer et du côté de la terre pour empêcher les secours et les approvisionnements de parvenir aux assiégés. Marquant bien l'intention où il était de ne .point s'éloigner de Calais avant de l'avoir
1) Bjolh of Parliament^ tome II, p. 158 .
(2) Les chroniqueurs ne sont pas d'accord sur la date à laquelle Edouard III arriva devant Calais. Jean Le Bel indique « l'issue d'aoust »» (Les vrayes chroniqites de messire Jehan Le Bel, édition Polain, Bruxelles, 1863, 2 vol. iu-80, t. II, p. 139); Froissart précise un peu en disant « environ le saint Jehan Décolasse » c'est-à-dire le 29 août (Froissart, éd. Luce. t. IV. p. 63) ; Michel de Northburgh parle du 2 septembre et Gilles Le Muisis du 8 septembre. La date du 4 nous est fournie par les chroniques de Thomas Walshingham et de Geoffroi Le Baker de Swynebrooke ; elle est confirmée par une mention des Journaux du Trésor de Philippe de Valois publiés par M. Jules Viard (Paris, 1899, 1 vol. in-4o, Collection des Documents inédits). On y lit sous le numéro 893 (pp. 68 et 69) : «... pro denariis solutis Johanni Nichasii pro residuo vadiorum suorum et XXVII balistariorum, marineriorum et lanceatorum de sua coraitiva deservitorum in custodia ville Calesii sub regimine domini Johannis de Vienna militis, capitanei dicte ville, a JF» septemb^Hs CCCXL VI usque ad /F™ augustutn CCCXL VIT..... ». Les gages de ces hommes d'armes devaient être calculés par jour et c'est ce qui nous engage à placer le début du siège au 4 septembre 1346.
(3) « Set (Edwardus) nec voluit contra villam machinas erigere ut, sicud alibi fieri sojlet, ofûcio parariorum mûri conquassati et obruti meabiles rèdderentur ; nempe defuit fondamentum in quo machinas coUocasset. » (G. Le Baker, éd. Thompson, p. 89).
prise (1), et prévoyant la longueur du siège, Edouard III se fit construire entre la ville, la rivière de Hem et le pont de Nieuley lin pavillon de bois ; les seigneurs Timitèrent, et dans la nouvelle cité ainsi bâtie, on vendait toutes sortes de marchandises « comme a Arras ou a Anvers » (2), marchandises apportées par les négociants anglais et flamands. Le camp fut entouré d'un double fossé afin de repousser efficacement les sorties de la garnison et aussi les attaques de Tarmée de secours que Ton s'attendait à ^ voir paraître dans un délai prochain pour dégager Calais (3).
(1) « Et comme nostre seigneur le Roi estoit venuz devant Caleys et y avoit fait mettre siège, dequele siège il ne pensa départir avant qu'il eust conquis la ville ove l'aide de Dieu » (Rolls of Parliament^ t. II, p. 158^).
\t) Jean Le Bel, éd. cit., t. II, p. 95. « Et avoit en ceste noeve ville dou roy toutes coses nécessaires apertenans a une host et plus encores, et place ordonnée pour tenir marchiet le merlcedi et le samedi. Et IsT estoient merceries, bouceries, halles de drap et de pain et de toutes aultres nécessités, et en rccouvroit on tout aisiement pour son argent. El tout ce leur venoit tous les jours par mer d'Engleterre et ossi de Flandres, dont ils estoient conforté de vivres et de marchandises » (Froissart, éd. cit., t. IV, p. 2). Edouard III avait d'ailleurs pris soin de pourvoir son camp de proi visions et de munitions : le 6 septembre 1346, il mandait au maire et aux ^ baillis de Newcastle sur-Tyne de faire publier dans cette ville que « omnes [ mercatores ei alii qui victualia vendere et commodum suum inde facere
[ voluerint, versus dictam villam de Calesio cum flora, pane, frumento, vinis,
cervisia, carnibus, piscibus, arcubus, sagittis ac cordis pro arcubus.... de tempore in tempus se trahant ad dicta v.ctualia ibidem nobis et fidelibus nostris vendendum. » (Rymer, Record Edition, t. III, pars I, p. 89). Même mandement fut adressé aux maires et baillis de 28 villes, à l'évéque de Durham, au lieutenant du connétable du château de Douvres et à tous les vicomtes d'Angleterre. Le 26 novembre, ordre au vicomte de Kent de faire acheter et d'envoyer le plus tôt possible des échelles et des claies pour être employées au siège deCalaid (Ibidem, p. 95).
(3) Edouard III craignait dès le mois d'octobre 1346 d'être attaqué par Philippe de Valois. Le 3, s'adressant À Marguerite, comtesse de Kent, il lui écrivait : « Quia procerto didicimus quod Philippus de Valesio adversarius Doster Franciœ totam armatorum potentiam quam de cunctis partibus coUigere potest, apud Çompyne congregare facit, et se parât ad veuieridum v festinanter versus nos ... » ; il la priait d'envoyer son fils avec des hommes ' d*armes et des archers en aussi grand nombre que possible à Sandwich
où ils devront être rendus le 15 octobre, prêts à être embarqués. Il ajoutait: « Et quia omnes homines ad nos sic venientes ad terram prope villam de Caleys, ubi villam illam sumus obsidentes, volumus applicare ibidem ad pedem una nobiscum .. non est necesse quod dictus fiUus vester et homines sui... grosses equosaut alios prœter illos qui pro equitatura suaetductione armaturarum et rerum suarum uecessarii fuerint, usque dictam villam de Sandwico ducaut seu duci faciant. » (Rymer, R. £. t. III, pars I,p.91).
La ville, protégée par sa situation au milieu de terrains
marécageux envahis par les. eaux à chaque marée, était
défendue par une garnison placée sous le commandement
d'un chevalier originaire de Bourgogne, Jean de Vienne,
secondé par un certain nombre de chevaliers d'Artois dont
Froissart nous a transmis les noms « Ernoulz d'Audrehen,
Jehans de Surie, Bauduins de Belleborne, Jofïroi de le
Motte, Pépin de Were » auxquels la chronique normande
ajoute les sires de Beaulo et de Grigny (1). Voyant l'armée
anglaise définitivement établie, le capitaine de Calais
craignant avec raison d'être bientôt contraint par la famine
à se rendre, résolut de se défaire dés bouches inutiles et
d'expulser de la ville les personnes dépourvues de biens et
de provisions. Jean Le Bel dit que 500 pauvres furent ainsi
chassés; Froissart porte ce nombre à plus de 1700 (2),
mais les deux chroniqueurs sont d'accord pour affirmer
qu'Edouard III, non content de permettre à ces malheureux
de traverser les lignes de son armée, leur fit donner à
manger « planteureusement » et gratifia chacun d'une
petite somme d argent.
Nous ne trouvons point dans les chroniques de détails
sur les opérations du siège de Calais du côté de la terre :
elles se réduisirent vraisemblablement à peu de chose
durant l'hiver de 1346-1347, à quelques sorties des assiégés
et à des escarmouches engagées par les garnisons françaises
des petites forteresses de l'Artois et du Boulonnais contre
les partis anglais qui s'éloignaient du camp (3). Du côté de
la mer, les galères génoises au service de la France réussi-
sirent le 17 septembre à capturer sous les yeux d'Edouard IJI
les vingt-cinq vaisseaux qui faisaient le blocus du port (4),
(1) Froissart, éd. cit., t. IV, p. 1 ; Chronique normande du XIV*^ siècle, édition Molinier, p. 83.
(î) Jeau Le Bel, éd. cit., t. II, p. 96 ; Froissart, éd. cit., t. IV, pp. 2 et 3.
(3) Froissart, éd. cit., t. IV, p. 30.
(4) Nous savons aussi que pendant les premières semaines du siège, les vaisseaux français arrêtaient les navires anglais chargés des vivres et des munitions destinés au camp d'Edouard III. Celui-ci écrit le 18 septembre
maïs après ce succès, la flotte militaire, désarmée pour Thivernage, ne protégeait plus les convois de vivres destinés aux Calaisiens. Quelques-uns réussirent cependant à forcer le passage. Pour le fermer complètement, le roi d'Angleterre résolut d'employer toutes ses ressources : il fit opérer dans les ports britanniques un recensement des navires susceptibles d'être mobilisés, et dans le nombre formidable de 737 vaisseaux qu'il so trouva avoir à «sa disposition, il préleva les unités nécessaires pour constituer une flotte qui, croisant en permanence devant Calais, en interdirait absolument Taccès. Lutter contre de telles forces était presque impossible. Cependant, une escadre française formée sur les côtes de Normandie, pilotée par deux corsaires Calaisiens et deux marins d'Abbeville qui avaient pendant tout l'biver ravitaillé la place au prix des plus grands dangers, réussit au commencement d'avril 1347, en dépit de la flotte ennemie, malgré les fortifications élevées par les assiégeants et les obstacles de toute nature placés à l'entrée du chenal (1), à pénétrer dans le port et à y faire entrer un convoi de vivres. Les autres tentatives échouèrent malheureusement à la fin d'avril et au mois de juin (2). Les assiégés essayèrent de
au comtd de Gloucester : « Quia naves et galeas guerrinae in noo modico numéro ex parte adversarii nostri Francise insidiantur navibus et bargeis regni nostri Anglise cum victualibus et aliis necessariis ad nos apud Caleys pro sustentatione nostra et exercitus nostri venientibus ad impedlendum easdem naves et bargeas quominus ad nos venire possint.... » ; il lui ordonne en conséquence de constituer une force navale suffisante « ad resistendum dictorum inimicorum maliciœ. » (Rymer, R. E. t. III, pars I, p. 91).
Il) « ..., Pour clore et tollir le pas de mer, il (Edouard III) fist faire et carpenter un chastiel habit et grant de Ions mairiens, et le fist faire si fort et si bien breteskiet que on ne le pooit grever. Et fist le dit chastiel asseoir droit sue le rive de le mer et le (fist) bien pourveir d'espringalles, de bombardes et d^ars a tour et d'autres instrumeus. Et y establi dedens soixante hommes d'armes et deux cens arciers qui gardoient le havene... » (Froissart, éd. cit., t. IV, p. 45 et 46).
(2) Les opérations maritimes du siège de Calais ont été étudiées en détail par M. Bourel de la Roncière dans un très intéressant article intitulé La marine au siège de Calais, paru dans la Bibliothèque de l'Ecole des Chartes en 1897, pp. 554 et infra. Nous ne pouvons faire mieux que d'y renvoyer les lecteurs qui y trouveront la question parfaitement exposée et traitée avec une entièi-e compétence.
leur côté, maïs en vain, de percer les lignes anglaises pour faire connaître au roi de France Tétat de détresse où ils sa trouvaient réduits. La lettre adressée par Jean de Vienne à Philippe de Valois tomba au pouvoir d'Edouard Illquîput se rendre compte que la famine était à son comble dans la ville : la garnison n'avait d'autre ressource que de tenter une sortie désespérée, car, disait le capitaine (( nous aimons mieux mourir aux'champs honorablement que nous manger l'un l'autre » (1).
Cependant Philippe de Valois avait compris qu'il fallait tenter un grand effort pour secourir une place qui résistait si héroïquement et qu'il était si important pour lui de conserver. Il avait convoqué ses vassaux à Amiens pour le Jour de la Pentecôte (24 juin 1347). Une armée considérable y fut rassemblée, où figuraient les plus grands seigneurs : les ducs de Normandie, de Bourgogne et de Bourbon, les comtes de Foix, d'Armagnac, de Forez, de Ponthieu et de Valentinois (2). Après avoir vainement demandé aux Flamands le libre passage du côté de Gravelines, le roi dirigea ses troupes vers Boulogne. Edouard III qui s'attendait depuis longtemps à être attaqué et ne cessait de réclamer des renforts en Angleterre (3), cherchait en même temps à
(1) La lettre de Jean de Vienne était portée par une galère génoise qui fut capturée par les Anglais. Au moment d'être pris, le patron de cette galère attacha la missive qui lui était confiâe à une hache qu'il jeta à la mer ; on la trouva le lendemain à marée basse et on la porta à Edouard III (Cf. Froissart, éd. cit., t. IV, p. xx, note 8). Le texte de cette lettre d'une touchante simplicité nous a été conservé par Robert de Âvesbury (De gestis mirabilibus régis Edwardi II I^ édition Thompson, p. 386).
(2) Froissart, éd. cit., t. IV, p. 44 et infra.
(3) Public Record Office. Early Chancery roll 284, memb. 16. Depuis le mois de novembre précédent, Edouard III demandait l'envoi de nouvelles troupes pour combler les vides qui se faisaient dans son armée par la mort, la maladie ou d'autres raisons. La chronique du moine de Saint-Alban {Chronicon.... auctore monarcho quodam sancti Albani, éd. Thompson, p. 23) atteste que beaucoup d'Anglais périrent de maladie pendant le siège de Calais. Le roi signale dans toutes ses lettres les préparatifs guerriers de Philippe de Valois (Cf. Rymer, R. E., t. III, pars I, p. d5, 96, 97, 120). Le 23 juillet 1347 (ibidem, p. 129), pour stimuler sans doute le zèle du maire et des vicomtes de Londres, il prétend que le roi de France a placé son camp à moins de trois lieues du sien, et comme il craint de manquer de vivres, il renouvelle l'ordre déjà donné de faire proclamer une juvitatioo aux rnarchands de venir vendre des provisions à FariQ^»
retarder la marche de son ennemi en excitant les Flamands à mettre le siège devant Aire et à ravager le pays jusqu'à Sâint-Omer où Ton fut obligé d'envoyer Charles d'Espagne. PassantparIIesdin,Fauquembergue et Guînes, l'armée française parut enfin le 27 juillet 1347 sur la hauteur de Sangatte (censi que pour (antost combattre, banières desploiies», à la grande joie des malheureux Calaisiens qui, voyant leur souverain en si brillant équipage, pensèrent que la bataille allait s'engager sans défai et que leurs souffrances étaient près de finir ; mais comme les Français s'arrêtèrent et formèrent leur camp, « ilz commencèrent ung petit a désespérer ».
Le roi de France, une fois établi à Sangatte, prit la sage précaution de faire reconnaître le terrain qui le séparait de l'armée anglaise et chargea les seigneurs de Beaujeu et de Saint-Venant de rechercher les points d'attaque les plus favorables. L'examen des positions de l'armée ennemie leur révéla que la marche en avant n'était possible que de deux côtés : par les dunes qui bordent le rivage ou par la grande route qui traverse la rivière de llem au pont de Nieuley; s'écarter de ces deux voies, c'était courir à un désastre certain en raison du sol marécageux où l'armée s'engagerait sans en pouvoir sortir, s'ofïrant sans défense aux traits de l'ennemi. Or ces deux passages praticables étaient solidement gardés : sur la grève, Edouard III avait fait tirer à sec un certain nombre de ses vaisseaux, les avait garnis d'hommes d'armes, d'archers et d'arbalétriers, tandis que le pont de Nieuley était occupé par une forte troupe sous les ordres du comte de Derby ; les chemins qui de Marck, de Guînes et d'Oye venaient à Calais directement ne pouvaient être suivis tellement ils étaient coupés de fossés et de fondrières ; d'ailleurs les Flamands, alliés de l'Angleterre, avaient passé la rivière d'Àa et s'étaient postés entre Gravelines et la place assiégée. Les seigneurs de "Beaujeu et de Saint- Venant étaient donc d'avis que sur aucun point
la position anglaise ne pouvait être attaquée avec avantage. Philippe VI, ainsi renseigné, employa le reste de la journée et la nuit qui suivit à réfléchir sur ce qu'il convenait d'entreprendre. Le lendemain, il se décida à envoyer des messagers au roi anglais : c'étaient d'après Froissart, Geofïroi de Charny, Eustache de Ribemont, Guy de Nesle et le seigneur de Beaujeu. Le comte de Derby les laissa franchir le pont de Nieuley. Adrnis en présence d'Edouard, Eustache de Ribemont prit la parole au nom de son maître: le roi de France, dit-il en substance, était venu combattre le roi d'Angleterre, mais en raison de l'impossibilité absolue où l'état du terrain le mettait de prendre contact avec l'armée de son adversaire, il priait celui-ci d'accorder le libre passage à ses troupes ou bien de choisir un eftiplacement favorable sur lequel le combat pourrait avoir lieu. Edouard III répliqua que s'il accédait à une pareille demande, il risquerait de perdre le fruit de longs et pénibles efforts, que Calais était presque à sa merci, et refusa tout net de quitter la position qu'il occupait. Les ambassadeurs français s'en revinrent et rapportèrent cette réponse à Philippe qui en fut « tous courouciés, car il vei bien que perdre li convenoit la forte ville de Calais, et se n'i pooit remédier par nulle voie » (1).
A ce moment, Annibale Ceccano, évèque de Frascati et Etienne Aubert cardinal-prêtre, du titre de Saint-Jean et Paul, envoyés par le pape Clément VI, arrivèrent au camp français. Ils sollicitèrent et obtinrent de Philippe VI une trêve de trois jours; ils se rendirent ensuite auprès d'Edouard III qui consentit à déléguer les comtes de Derby et de Northampton, Gautier de Mauny, Renaud de Cobham,le marquis de Julierset Barthélémy dé Burghersh son chambellan (2) pour conférer avec les plénipotentiaires
(1) Froissart, éd. cit., t. IV, p. 51.
(2) Ibidem^ p. xxiii, note 4, Clément VI avait dès le 15 janvier annoncé à Edouard renvoi de ces deux légats [Ct Kymer, R. ]^. t. III, pars I, p. 100),
français qui étaient les ducs de Bourgogne et de Bourbon, Jean de Hainaut et Louis de Savoie (1). Ils discutèrent trois jours sans parvenir à s'entendre.
Pendant ce temps, le roi d'Angleterre, en homme de guerre avisé, prévoyant facilement qu'aucun accord ne pouvait résulter des conférences, faisait fortifier par de grands fossés le passage du côté des dunes où il sentait sans doute sa position vulnérable. Il est permis de penser qu'il ne consentit à cette suspension des hostilités proposée par les légats pontificaux que pour montrer une apparente bonne volonté aux désirs pacifi(|ues du Saint-Siège en même temps que pour compléter ses ouvrages de défense au cas où les Français, la trêve une fois expirée, seraient venus l'attaquer : il avait d'ailleurs reçu un renfort de 17.000 hommes provenant d'Angleterre et de la Ligue teutonique (2).
Quand les plénipotentiaires se furent séparés, et que les cardinaux, perdant l'espoir de faire conclure la paix ou môme une trêve, se furent retirés i\ Saint Omer, Philippe de Valois comprit que tout était perdu et que « tout considéré, li sejourners la ne li estoit point pourfitable » (3) ; il leva son camp.le lendemain de la rupture des négociations et congédia son armée, se dirigeant vers Amiens en passant par Lumbres, Fauquembergue et Hesdin (4). Cette retraite ne s'accomplit môme pas, parait-il, sans désordre; du moins ne prit-on pas la précaution de protéger les bagages (|ui furent en partie pillés par les Anglais qui « gaegnièrent des kars, des sommiers et des chevaus, des vins et des pourveances et des prisonniers qu'il ramenèrent en l'ost devant Calais » (5).
(1) Froissart, éd. cit. t. IV, p. 52. Edouard III dans une lettre adressée à rarchevèque de Cantorbéry dit que les envoyés français étaient les ducs de Bourbon et d'Athènes, Guillaume Flotte, Guy de Nesle et Geoffroi de Charny (Robert de Avesbury, éd. cit. p. 391 et infra).
{%) G. Le Baker de Swynebrooke, éd. cit, p. 91.
(3) Froissart, éd. cit. t. IV, p. 53.
(4) Ibidem, p. xxiv, note 1.'
(5) Ibidem, p. 53. Edouard III dans la lettre adressée à l'archevêque de
Les malheureuse assiégés qui dès le mois de juin étaient réduits à une horrible famine et que soutenait seul l'espoir d'être secourus, avaient passé cqs quelques jours de tâtonnements de la part de Tarmée française, puis de négociations, dans une anxiété facile à comprendre. Suivant l'expression de Jean Le Bel, ils trouvaient « que trop longtemps on les faisait jeûner » (1). Quand ils virent que le roi s'éloignait, ils perdirent toute espérance et comprirent que tout effort nouveau serait vain. Ils allèrent trouver le capitaine de Calais et le prièrent de s'entendre avec les Anglais pour la reddition de la place. Jean de Vienne, sentant qu'il était matériellement impossible de continuer une lutte si inégale, s'approcha des créneaux et fil signe aux assiégeants qu'il voulait parlementer. Edouard III lui envoya Gautier de Mauny et quelques chevaliers (2) chargés de réclamer une capitulation sans conditions ; Jean de Vienne insista pour obtenir que la garnison et la population aient la vie sauve. Le roi d'Angleterre à qui cette demande fut transmise
Cantorbépy ciUe plus haut, raconte les événements d'une manière différente : suivant lui, le défi de Philippe VI n'aurait été porté qu'après trois jours de négociations infructueuses et aurait été accepté, malgré quoi le roi de France se serait enfui précipitamment. Il est clair que si le défi fut relevé, c'était pour se conformer aux idées chevaleresques du xiv® siècle, mais le prince anglais ne pouvait avoir véritablement l'intention de quitter une position inattaquable pour s'en remettre aux hasards d'une bataille : Calais était à sa merci, et la reddition de la place devait se produire fatalement dans un délai plus ou moins éloigné. On ne comprend pas pourquoi Philippe de Valois aurait décampé sans avoir livré a son ennemi le combat que celui ci acceptait. Siméon Luce pense ♦♦ que le défi n'avait guère été porté pîus sérieusement qu'il ne fut accepté par Edouard ; et le roi de France ne proposa sans doute la bataille que pour dérober sa retraite ou du moins se ménager une explication favorable n (F'roissart. éd cit. t. IV, p. xxiii. note 1). Il est plus simple d'ac'^epter les récits de Froissart et de Jean Le Belt le roi de France n'avait pas réuni une armée considérable sans l'intention de s'en servir pour conserver une place aussi importaiite que Calais et pour effacer, s'il se pouvait, la honte de Crécy. Il n'abandonna la partie que quand il vit qu'il ne pourrait forcer le camp anglais et amener son adversaire à livrer bataille.
(1) Jean Le Bel, éd. cit., t. II, p. 132.
(2) D'après Froissart (éd. cit. p. 54), les parlementaires anglais furent Gautier de Mauny et le seigneur de Basset; suivant Jean Le Bel, c'étaient le comte de Northampton, Renaud de Cobham, Thomas de Hollande et ^uUUer4e ^auny (éd.-€it. p, ]^^),
persista d'abord dans son intention première, mais Gautier lui ayant représenté qu'il donnait un mauvais exemple en usant de tant de rigueur, et que dans un cas semblable ses adversaires ne manqueraient pas de massacrer les habitants des villes dont le seul crime en somme était de combattre pour leur seigneur, fut approuvé par les Anglais qui assistaient à cet entretien ; Edouard, ébranlé, consentit à épai^ner les soldats et les Calaisiens,à la condition que six des plus notables bourgeois viendraient en chemise, pieds nus et la corde au cou se mettre à sa discrétion. Gautier de Mauny retourna alors auprès de Jean de Vienne et l'informa de la décision de son maître. Aussitôt le capitaine de Calais réunit le peuple sur la place du marché et lui fit connaître les conditions imposées par le vainqueur. Des cris et des gémissements répondirent à ses paroles, et luimôme « larmioit moult tenrement ». Enfin, un des plus riches bourgeois de la ville, Eustache de Saint Pierre (1) se leva et dit qu'il ne fallait pas laisser périr une population tout entière puisque le dévouement de quelques-uns pouvait la sauver, et il offrit d'aller se livrer en personne au roi anglais. Cet héroïque exemple trouva des imitateurs : Jean d'Aire, Jacques et Pierre de Wissant, Jean de Fiennes et André d'Ardres déclarèrent qu'ils partageraient le sort de
(1) On sait que le célèbre récit du dévouement d'Eustache de Saint- Pierre et de ses compagnons a été mis en doute par plusieurs historiens et surtout par Feudrick de Bréquigny (Mémoires de C Académie des Inscriptions, tome XXXVII, p. 538 etinfra). Celui-ci avait découvert dans les archives anglaises des documents établissant qu'Ëustache avait reçu d'Edouard III une donation de 40 marcs sterling et que ses biens lui avaient été restitués. S*appuynnt sur ces text?8 et sur le silence des chroniqueurs anglais, ce savant rejetait comme uue fable l'épisode des bourgeois de Calais. Son opinion a été combattue avec succès, semhle-t-il. par M. Le Beau dans une dissertatioù publiée en 1830 dans \e% Mémoires de la Société d'Agriculture de Calais. Nous avons fait connaître ses principaux arguments dans un article imprimé dans la Correspondance historique et archéologiqtte, année 1894, pp. 205 et suivantes. Ajoutons que Jean Le Bel et Froissart ne sont pas les seuls chroniqueurs qui mentionnent le dévouement des bourgeois de Calais : il en est expressément parlé dans la Chronique normande (éd. Molinier, p. 90^ et dans la Chronographia regum françorum {^, MoranviUé, t. II, p. 245 et 246),
leur concitoyen (1). Us se rendirent sur le champ à la halle de Calais, se dépouillèrent de leurs vêtements, et suivis de la foule en larmes, furent conduits jusqu'à la porte de la ville par Jean de Vienne qui les remit aux mains de Gautier de Mauny après avoir prié celui-ci d'user de son influence pour obtenir la grâce de ces victimes volontaires du idévouement civique. Edouard III ayant à ses côtés •Philippine de Hainaut, sa femme, reçut les Galaisiens qui lui offrirent les clefs de la cité et se jetèrent à ses genoux implorant sa pitié, mais il ordonna qu'on leur coupât la tête immédiatement (( car moult haoit les hahitans de Calais pour les grands damages et contraires que dou temps passet sus mer li avoient fais » (2). Gautier de Mauny, fidèle à la parole qu'il avait donnée à Jean de Vienne, essaya d*émouvoir le roi, alléguant que ce serait cruauté de faire mourir ces bourgeois qui s'étaient offerts volontairement pour sauver leurs concitoyens. « A ce point se grrgna li rois et dist : messire Gautier, souffres vous, il ne sera aultrement, mes on face venir, ie cope teste. Chil de Calais ont fait morir tant de mes hommes que il convient chiaus morir ossi ». Tout semblait perdu, lorsque la reine qui pleurait de compassion, se jeta aux pieds de son mari et lui demanda au nom du « fil sainte Marie » et au nom de son amour la grâce d'Eustache de Saint-Pierre et de ses compagnons. Après avoir hésité un moment et regretté que sa femme se fût trouvée là, Edouard III lui remit les six otages. Philippine, joyeuse, releva les bourgeois agenouillés, (( leur fist oster les chevestres d'entoiir lescolz et les amena avecques lui en sa cambre, et lès fist revestir et donner a disner tout aise ; et puis donna a çascun six nobles et les fist conduire hors de Tost a sauveté » (3).
(1) Ces deux derniers noms se trouvent seulement dans le manuscrit de Froissart conservé au Vatican qui représente la F® rédaction des Chroniques (éd. cit. t. IV, p. 289). \
(2) Froissart, éd. cit. t. IV, p. 6Î.
(3) Ibidem, p. 62.
Gautier de Mauny, le comte de Warvvick et le baron de Stanfort furent chargés de prendre possession de la ville : ils avaient ordre de retenir les chevaliers prisonniers, et de renvoyer les soldats et les habitants, car l'intention du roi était de repeupler Calais d'Anglais (1). Il garda seulement, au témoignage de Froissart, un prêtre et deux hommes âgés bien instruits dos lois et usages pour (( rensegnier les heritaiges » (2). Le château fut préparé pour recevoir Edouard III qui entra solennellement dans la place et offrit à ses officiers un grand banquet ; il leur distribua les maisons et les biens des habitants expulsés, ordonna des travaux pour la réparation des fortifications et le 8 octobre, confia à Jean de Montgomery (3) la garde de la ville avec le grade de capitaine. Jean de Vienne et les chevaliers suivirent le roi en Angleterre : ils y demeurèrent six mois, après quoi on les mit à rançon.
(1) Dès le 12 août 1347, Edouard mande au vicomte de Kent, ù d'autres vicomtes d'Angleterre, aux maires et baillis de plusieurs villes d'inviter les marchands & se rendre à Calais pour approvisionner la place récemment conqiiise ; il veut qu'elle soit promptement peuplée d'Anglais et promet de donner à ceux qui arriveront avant le Ic septembre des maisons et des terrains moyennant une rente ; ils jouiront de leurs droits et de leurs libertés « ut ibidem cum familiis et rébus suis secure morari valeant » (Rymer, R. E. t. III, pars I, p. 130).
(2) Froissart, éd. cit., p. 64. Gilles Le Muisis dit que vingt-deux Français obtinrent la permission de rester dans la ville. C'est à tort que Froissart apr^s Jean Le Bel prétend que les Calaisiens expulsés par Edouard III n'eurent •« oncques reslorier ne recouvrier dou roy de France » Céd. cit., t. IV, p. 65) : Bréquigny avait déjà fait justice de cette erreur et M. E. Molinier a étudié les diverses mesures de faveur dont les anciens habitants de Calais furent l'objet en France {Cabinet historique, t. XXIV, année 1878, pp. 254 et suivantes).
(3) Rymer, R.E. t. III, pars I.p. 138. Thomas Walshingham nous apprend qu'Edouard III demeura un mois à Calais (éd. Camden, p. i67).