LES TENTATIVES DE RECONQUÊTE
Geoffroi de Charny
Une fois maître de Calais, Edouard III jugea que cette première campagne était assez fructueuse pour être arrêtée : il n*avait plus de raisons pour repousser les exhortations pacifiques des légats pontificaux qui avaient tenté d'amener un accord ou une suspension d'armes de longue durée lorsque son adversaire était campé avec son armée sur la hauteur de Sangatte. Le roi anglais avait, après onze mois de siège, conquis cette place dont la possession lui semblait indispensable pour réaliser dans l'avenir les projets qu'il méditait contre la maison de Valois ; il accepta une trêve d'un an qui fut négociée le 18 septembre 1347 (1) sur le lieu même de son dernier succès, « in campis prope Calesium », grâce à la médiation des deux cardinaux envoyés par Clément VI : Calais et le territoire adjacent lui restaient.
La trêve durait encore, car on Tavait renouvelée d'année en année, quand, dans le courant de 1349, Geoffroi de Charny (2) qui était capitaine à Saint-Omer pour le roi de
(1) Rymer, R. E. t. III, pars I, p. 136.
(2) Voy. sur ce personnage les détails biographiques donnés par Siméon Luce (éd. de Froissart, t. IV. p. xxxi, note 2).
France, conçut le hardi projet de s'emparer par surprise du chèteau de Calais, jugeant qu'il pourrait ensuite sans trop de peine enlever la ville aux Anglais. Comme le dit Froissart, (( il estoiten coer trop durement courouciés de le prise et dou conques de Calais, et l'en desplaisoit par semblant plus c'a nul aultre chevalier de Pikardie (1) ». N'ayant à sa disposition que des troupes peu nombreuses, il essaya de pratiquer des intelligences dans la place afin d'y pénétrer par ruse. 11 s'adressa à un personnage qui ne paraissait pas insensible à la corruption, et qui d'ailleurs n'étant point anglais de naissance devait se laisser plus aisément séduire, Aimeri de Pavie. Celui-ci n'exerçait pas un commandement important (2), mais il avait sans doute la garde d'une des tours ou d'une des portes du château, et pouvait au moment convenu introduire ou laisser passer une troupe française qui arrivant de nuit,à Timproviste, aurait surpris et accablé la garnison. Aimeri ne demeura point indifférent à l'appèt d'une grosse somme, 20,(XX) écus d'or, qu'on lui offrait, car « Lombart sont de leur nature convoiteus (3) », et l'affaire fut conclue en principe.
Comment Edouard III apprit-il la trahison qui se préparait ? Lui fut-elle découverte par le Lombard lui-même pris de remords (4) ? Ou faut -il croire que ce dernier n'était qu'un faux traître, chargé d'attirer les Français dans un piège, ce qu'on appellerait aujourd'hui un agent provocateur (5) ? Nous ne savons. D'après Froissart, le roi d'Angleterre mis au courant des relations d'Aimeri avec les
(1) Froissart, éd. cit., t. IV, p, 70.
' (t) Le capitaine était à cette époque Jean de Beauchamp et II n'y avait point, comme cela eut lieu plus tard, un commandant spécial pour le château (Cf. G. Le Baker de Swyuebrooke, éd. cit., p. 276 note, et Bréquigny. Mémoires de V Académie des Inscriptions, t. L, p. 628^ Le Baker prétend que le traitre s'appelait Aini?ri de Padoue (Paduensis) et qu'il avait été avec des Génois à la solde du roi de P'rance dans Calais assiégé par Edouard III ; après la reddition de la viUe, il serait passé au service de l'Angleterre et aurait été employé à la défense de cette même place.
(3) Froissart, éd. cit., t. IV, p. 71.
(4) G. Le Baker, éd. cit., p. 104.
(5) Gilles LeMuisis dans le Corpus chronicorum Flandriœ, t. II, p. 383.
ennemis, le manda à Westminster, lui arracha des aveux complets et lui promit son pardon à la condition qu'il poursuivrait ses négociations et lui ferait connaître en temps utile la date qui serait fixée pour l'exécution du marché. Rentré à Calais, le Lombard avertit Charny de se tenir prêt pour la nuit du 31 décembre 1349 au 1®' janvier 1350 (1). Quelques chevaliers français seulement, Eustache de Ribemont,Jean de Landes, le seigneur de Kreki, Pépin de Were et Henri du Bos étaient dans le secret; les autres, au nombre de 500 lances ne savaient où on les menait.
Le roi d'Angleterre, prévenu par le frère d'Aimeri de Pavie, s'était embarqué à Douvres avec son fils, Gautier de Mauny et 600 archers ; il arriva à Calais le soir, incognito, et sf'enferma dans son château. Pendant ce temps, Geoffroi de Charny avait quitté Saint-Omer avec sa troupe et, vers minuit, s'arrêtait sur les bords de la rivière de Hem. Il détacha en avant deux de ses écuyers chargés de s'aboucher avec Aimeri et de savoir si l'on pouvait s'approcher,en sûreté des murs de la place. Le Lombard répondit qu'il était disposé à tenir sa promesse si les Français tenaient la leur et lui livraient la somme d'argent convenue. Charny fit alors franchir le pont de Nieuiey à ses soldats, et se fiant à la parole reçue, envoya douze chevaliers et cent hommes d'armes pour prendre possession du château ; il confia à Oudard de Renti les 20,000 écus qui devaient récompenser les bons offices d'Aimeri. Le pont-levis fut abaissé et l'argent compté au Lombard lequel avertit Renti qu'il allait lui ouvrir la porte d'une des grosses tours, ce qui fut fait. Les Français étaient à peine entrés qu'Edouard III et ses compagnons se précipitèrent sur eux en poussant des clameurs; en un instant le petit détachement, surpris d'une attaque si soudaine et incapable de résister fut capturé et enfermé dans une tour. Les Anglais montent alors à cheval et précédés des archers, sortent par la porte de Boulogne.
(1) Froissart, éd. cit., t. IV, p. xxxii, note 2.
Geofiroi de Charny avec le gros de sa troupe s'était arrêté devant cette porte et attendait avec impatience le moment d'entrer dans la ville. La porte s'ouvrit, mais ce fut pour donner passage aux ennemis. Les Français, mal préparés au choc et tout d'abord troublés, se reprirent bientôt et mettant pied è terre, se défendirent courageusement; une furieuse mèiée s'engagea près des murs de la place; Edouard III qui s'y trouvait au premier rang eut à soutenir un combat singulier contre Ëustache de Ribemont; les deux adversaires luttèrent avec tant d'ardeur « que il les faisoit moult plaisant veoir (1) ». Mais malgré leur vaillance, les Français durent céder au nombre et ceux qui ne périrent pas furent faits prisonniers. Pendant ce temps, un détachement anglais s'était dirigé vers le pont de Nieuley afin de Toccuper et de couper la retraite aux assaillants; il s'était heurté contre des troupes laissées là par Charny et les avait dispersées après un engagement sanglant où plus de cent vingt français trouvèrent la mort. Henri du Bos et Pépin de Were furent tués ; Ëustache de Ribemont se rendit ix Edouard III qui emmena ses captifs au château, les traita avec honneur et les invita à souper. Le roi fit même présent de son (( chapelet » richement garni de perles au brave avec qui il venait de lutter corps à corps et le remit en liberté tandis que les autres chevaliers demeurèrent prisonniers.
G. Le Baker de Swynebrooke (2), qui nous a laissé de la malheureuse tentative de Geoiïroi de Charny sur Calais un récit dont les détails sont assez différents de ceux que
(1) Froissart, éd. cit., t. IV, p. 60. D'après ce chroniqueur, le roi d*Angleterre aurait combattu sous la bannière de Gauthier de Mauny. Le fait ne semble pas exact, comme Ta remarqué Bréquigoy (JHént. de l'Acad. des Inscr., t. L. p. 631), car Edouard III accorda plus tard une pension à un certain Guy de Brian qui avait porté sa bannière pendant la mêlée (Rymer, R. E. t. III, pars I, p. \95), Un quarUer de cette rente fut payé le 20 avril 1350 : Guy reçut 66 livres, 13 sous, 4 deniers (P. R. G. Issue Roll «M).
(t) Le Baker, éd. cit., p. 101 et lOS. Son récit conUent des détails plus curieux que Traisemblables sur les ruses employées par le roi d*Ângleterre pour surprendre let Françaift*
Proissart et Jean Le Bel nous fournissent, termîhe sa narration en disant qu'Aimeri fut puni de sa trahison : capturé par les Français à quelque temps de là, il périt d'un •supplice afïreuxj les talons couplés, la langue arrachée, son corps pendu puis écavielé. La Chronique des quatre premiers Va/o/snousconfîrmecettemort tragique. Le Lombard fut pris par le maréchal d' Audrehem et amené à Saint-Omer : (( la le fit le mareschal si tourmenter que a grans tenailles de fer Ton luy ostoit et evrachbit la char, et ainsi mourut de dure mort (1) ».
Le duc de Bourgogne.
' Le mauvais succès delà tentative de Geoffroi de Gharhy contre Calais découragea pour longtemps les Français* En revanche, cet audacieux coup de main, qui faillit réussir, instruisit les Anglais à veiller avec soin sur leur précieuse conquête et à la mettre à Tabri en l'entourant de fortifications solides et en y plaçant une garnison importante : ayant ainsi fait, ils repoussèrent sans peine les efforts du 'duc de Bourgogne, Philippe-le-Bon, et peu à peu ils en vinrent à penser que Calais était imprenable à cause de la force de ses remparts, de sa situation au milieu des marais „et de sa proximité de la métropole qui permettait d'y porter rapidement des secours en cas de besoin. Ils en furent si persqadés qu'ils finirent par négliger toute précaution et c'est grâce à leur confiance exagérée que le duc de Guise put s'emparer en peu de jours de la ville qui redevint ^^^ française le' 7 janvier 1558. ,Û
(1) Chronique des quatre premiei^s Valois, ^d. Luce, p. l'O.
Il semble, à vrai dire, que durant toute la période qui s'écoule entre 1347 et 1558, les rois de^rance aient porté assez peu d'attention à la cité qui leur avait été enlevée. Les seuls projets suivis d'un commencement d'exécution, les deux seules tentatives sérieuses pour arracher la place des mains de Tennemi furent faites sinon à leur insu, du moins sans leur concours. Geoffroi de Charny agit probablement de son initiative privée et avec les troupes placées directement sous ses ordres ; rien ne prouve que Philippe de Valois ait été averti de son dessein et l'ait aidé en quelque façon. Quant à l'attaque dirigée en 1436 par le duc tie Bourgogne Philippe-le-Bon, il apparaît bien que celuici travaillait pour lui-même et nullement pour le compte de Charles VII.
Il n'en est pas moins vrai que la vigilance des Anglais était de temps à autre plus particulièrement sollicitée et que les mouvements de troupes qui s'opéraient en France les engageaient à certains moments à redoubler de précautions pour conserver une ville dont la possession leur importait au plus haut point. Les documents nous permettent parfois de surprendre leurs inquiétudes. C'est ainsi que Charles V ayant, pendant l'été de 1369, fait des préparatifs guerriers et équipé une flotte importante, le Parlement s'émut ; sous sa pression, Edouard III effrayé pour le commerce qui se faisait à Calais, ordonna que le siège de TEtaple des laines serait ramené en Angleterre (1), et pour parer à tout événement, envoya de l'autre côté du détroit dans les premiers jours d'août son fils, le duc de Lancastre, avec de nombreux chevaliers, 600 hommes d'armes et 1500 archers. Un peu plus tard, en 1371, au Parlement tenu à Westminster pendant la première semaine du carême, l'évêque de Winchester, chancelier du royaume, annonça que le roi de France avait violé la paix et menaçait les terres anglaises du continent, en particulier ^Calais
.{\)~Statutet of theJRealm, t. I, p. 390} Frûissart, éd. cit., t, VII, p. 158«
et Guines ; U réclama des subsides afin de pourvoir à leur défense (1). Aprèsia victoire remportée à Rosbecque, le 26 novembre 1382 par Charles VI et ses oncles sur les Flamands, on craignit encore une agression .française contre le territoire britannique voisin de la Flandre : le 12 décembre (2), Richard II ou plutôt les régents qui gouvernaient en son nom prescrivaient à Tamiral de la flotte d'arrêter dans tous les ports du royaume les navires jaugeant plus de 20 tonneaux, de les réunir à Sandwich et de les tenir prêts pour le transport des troupes. Quand ce inéme Richard II eut atteint sa majorité et qu'une intrigue de palais renversa ses favoris Tarchevêque d*York, Alexandre Nevil, Robert de Veer,duc d'Irlande, Michel delà Pôle, comte de Suffolk, Robert Tresilian et Nicolas Brembre, on porta contre ces derniers trente-neuf chefs d'accusation parmi lesquels figurait le dessein de livrer Calais au roi de France (3). Les accusés furent condamnés à mort et exécutés à l'exception de l'archevêque d'York (4) qui, chassé de son siège, s'enfuit en Flandre et y mourut simple particulier.
Jean-sans-Peur, duc de Bourgogne avait, en 1405, enlevé aux Anglais la ville de Gravelines. Enhardi par ce premier succès, il forma le projet de s'emparer de Calais, et Monstrelet reconte qu'il envoya une ambassade à Paris vers le roi de France et son conseil afin de solliciter un secours en hommes et en argent pour exécuter une si difficile entreprise. Il essuya un refus dont il fut très mortifié, car il l'attribuait au mauvais vouloir du duc d'Orléans son ennemi personjiel (5). Il semble qu'en 1410, après sa
ii^ ■".].<
(1) Rolls ofParliament, t. II, p. 303. -
(2) P. R. 0. Early Chancery RoU 327, memb. 15.
(3) Parlement tenu à Westminster, le 3 février 1388 {Rolls of Parliament, t. III, p. 234). ■}/{
(4) John Lingard. Histoty of England, éd. de 1844, t. IV, p. 217 (note).
(5) Xa Chronique d'Ënguerran de Monstrelet, éd. Douët d'Arcq, t. I, p. 107. La chronique anonyme du règne de Charles VI (imprimée à la f^ «uite de MoQStrelet éd. cit» t. VI, p, 194) s'exprime ainsi : a En cel au
vîctoîresurles Liégeois et sa réconciliation avec Charles VI, il ait encore menacé les possessions anglaises, car au Parlement, l'évoque de Winchester « nionstra.... cornent le duc de Bourgoigne q*ad u prosent lu gouvernance de roialme de Fraunce s*ad purposé en tout le forsiblo manere qu'il porra de venir devers Caleys pur y faire le ninle qu'il purra (1) », et qu'on craignit uno agression de sa part. Mais rien ne fut tenté à ce moment.
On sait que Jean-sans-Peur ayant été assassiné sur le pont de Montereau, son fils Philippe-le-Bon se lia étroitement aux Anglais et contribua puissammont à leurs succès ; lorsque, grâce à Jeanne d'Arc, la fortune changea, le duc, mécontent d'ailleurs de ses alliés, consentit à se rapprocher du roi de France et entama avec lui des négociations qui aboutirent au traité d'Arras. La paix fut rétablie entre les deux princes, à la grande joie de la France entière qui espéra de leur union la lin de ses maux. Quand Paris eut été repris aux ennemis, Philippe-le-Bon, pour sceller définitivement sa réconciliation, résolut d'attaquer lui-même ses amis de la veille et de donner suite au projet que son
.meisme, fist le duc de Hourgogne une grande et noble assemblée de gens d'armes environ Saint-Omer, et fist cari)enter grant foison d'engiens et habillemeas de guerre pour assiéger la ville de Calais. Et furent tous ordonnez, et banyères desployez pour aller mectre ledit siège. Etestoient les processions faictes par les bonnes villes de Piccardie et de Fland.es. Mais par mandement très especial du roy de France, il covint laissier ladicle emprise. Et fu commune renommée que le duc d'Orléans fu cause de ladicte deffence, dont le duc de Bourgongne fut très dolant ; et recommença la guerre et la haynne plus grande que oncques mais ». Le fait est rapporté à Tannée 1406, mais nous pensons que la date de 1405 indiquée par Monstrelet doit être adoptée de préférence, car elle est confirmée pur les documents relevés par M. Ernest Petit {Itinéraire des ducs de Bourgogne, p. 350). Jean-sans-Peur quitta Arnis le 14 aoiU 1405 : le projet dont il s*aglt se rapporterait au mois de juin ou de juillet. D'après la chroniciue anglaise connue sous le nom de Continuatio Eu logiihist07narutn (collection du Maître des Rôles, t. III, p. 418', le duc de Bourgogne aurait fait construire à Saint-Omer une formidable niacliine de guerre pour attaquer Calais ; un habitant, acheté par les Anglais, y aurait mis le feu, et cet engin aurait été complètement détruit. Arrêté et exécuté, Tincendiaire, au moment dé mourir, aurait déclaré qu'il avait agi pour éviter Tefifusion de sang humain.
(1) Rolls ofParliament, t III,'p. 62t.
père avait formé de conquérir Calais. Depuis qu*il avait compu avec les Anglais, le duc de Bourgogne voyait en eux des voisins redoutables et désirait vivement leur porter les coups les plus sensibles.
Mais on ne pouvait s'engager à la légère dans une entreprise aussi considérable. Philippe tint plusieurs réunions où son dessein fut discuté. Les avis de ses conseillers étaient partagés : les uns voulaient (( qu'il assemblast sa puissance de tous ses pays pour résister contre les diz Anglois, et conquerre la ville de Calais qui estoit son héritage » (1) ; les autres faisaient ressortir le danger auquel on s'exposait en attaquant les Anglais dont on devait redouter les incursions sur les terres bourguignonnes. On ne savait du reste si le roi de France approuverait le projet et en appuierait l'exécution. Il convient de noter en effet, que Charles VII n'aida nullement le duc de Bourgogne dans son entreprise contre Calais : ses troupes avaient alors fort à faire dans d'autres parties du royaume et il se souciait peu de contribuer à ce que son puissant cousin mît la main sur une place de première importance qu'il revendiquait comme successeur des anciens comtes d'Artois.
Décidé à marcher avec ses seules forces, Philippe se rendit à Gand et assembla (( en sa chambre des côllacions » les échevins et les doyens des métiers ; il les fit haranguer par un de ses conseillers, maître Grossewin Le Sauvage. Celui ci rappela que Calais avait appartenu jadis aux prédécesseurs du duc, que depuis la paix d'Arras, les Anglais avaient « fait plusieurs entreprinses a l'encontre de luy, ses pays et subgectz », et « escript et proclamé de très grans injures et diffames contre sa personne ». Il ajouta que la "'^ ville de Calais aux mains de l'Angleterre était « moult préjudiciable a toute la contrée de Flandres », car l'étain, les laines, le plomb, les fromages qu'on y achetait ne pouvaient pas être payés en monnaie de bon aloi, mais « leur {
(1) Monstrelet, éd. cit., t. V, p. aUj ?,U et Î15,
convenoît bailler or ou argent fondu et aflBné, ce que ne fesoient point les aultres pays. Et ce relatèrent estre vray lesdiz doyens des rnestiers. » Les Gantois accueillirent donc avec enthousiasme la proposition qu'on leur fit de marcher contre une cité où le commerce subissait tant d'entraves. Dans les autres villes de Flandre, Tempressement ne fut pas moins grand ; beaucoup de gens trouvaient môme que l'on tardait trop à se mettre en route. Tous ces bourgeois vaniteux étaient « desirans de monstrer comment ilz estoient bien armés, et pourveus d'engiens et aultres babillemens de guerre. Si procédèrent en ce arrogamment et pompeusement. Kt pour vray, il leur sembloit que la dessusdicte ville de Calais n'aroit poit de durée contre eulx. » Le duc alla jusqu'en Hollande demander à ses sujets des soldats et des navires.
Les Gantois avaient promis pour l'armée 17.000 hommes: ils furent rassemblés et équipés pendant les premiers mois dô l'année 1436. Tous ces soldats improvisés qui avaient abandonné leur métier, passaient le temps dans les tavernes à boire et à se disputer ; il devenait presque impossible de maintenir quelque ordre parmi eux, lorsqu'enfin Philippe arriva en Flandre. Le 9 juin, il passa en revue les contingents des diverses villes et les achemina vers Calais par Hazebrouck, Bourbourg et Gravelines. Accompagné du connétable de Richemont, il assista à un nouveau défilé de ses troupes, admirablement équipées, suivies d'une multitude de chariots, pourvues de tout le nécessaire -et même du superflu, car « sur chascun chariot avbit un cocq pour chanter. les heures du jour et de la nuit. » On passa la rivière de Gravelines et Ton campa à Tournehem. Le comte d^Etampes, lieutenant du duc, assiégea la petite forteresse d'Oye et s'en empara facilement ; les défenseurs, sauf quatre ou cinq furent pendus. Un si lég>er succès accrut démesurément la présomption des bourgeois de Flandre : ils croyaient qu'au seul bruit de leur approche, les défen-
deurs de Calais s'enfuiraient, et même ils critiquaient leurs chefs qui n'avaient point envoyé une flotte dans le détroit pour bloquer le port et couper la retraite aux fuyards. En môme temps, ils ne cessaientde se quereller avec les contingents de Picards qui faisaient partie de Tarmée.
Les Anglais qui sentaient la nécessité de réparer leurs récentes défaites et de relever leur prestige militaire compromis, étaient bien décidés à se défendre vaillamment, « et pour vérité, dit Monstrelet, le roy d'Angleterre, ceulx de son conseil et tous les trois estas d'ycelui royaume d'Angleterre eussent avant laissié perdre toute la conqueste qu'ilz avoient faite ou royaume de France depuis trente ans par avant, que la dicte ville de Calais » (1). Dès le 18 juin> Henry VI prenait les mesures nécessaires atîn de pourvoir la place d'une forte garnison et mobilisa une flotte placée sous les ordres du comte de Huntingdon (2).
Le château d'Oye ayant été pris et démoli, on assiégea Marck. Les défenseurs après une sortie malheureuse furent obligés de se rendre à condition d'avoir la vie sauve : au nombre de cent quatre, ils furent emmenés prisonniers à Gand. L'armée bourguignonne se rapprocha alors de Calais et les Flamands s'installèrent, à en croire Monstrelet (3), sur remplacement môme où Jacques Arteweld avait planté ses tentes en 1347 ; les machines de guerre furent dirigées contre la place, mais l'artillerie anglaise était si bien servie que ses projectiles forcèrent les assaillants à reculer et à établir leur camp à bonne distance. Le duc faillit même périr dans une reconnaissance : une « grosse pierre de canon » tomba près de lui, tuant un trompette et trois chevaux.
Les Anglais faisaient de fréquentes sorties dont le résultat était variable suivant les troupes qu'on leur opposait. Les Picards remportaient souvent l'avantage ; quant aux
|1) Monfttrelet, éd. cit., t. V, p. Ut, 243.
(2) Rymer, éd. de La Haye, t. V, pars I, p. 31.
(3) Monstreletj éd. cit., t. V, p. 245.
Flamands, « ilz estoient assez peu crémuz dVceuIx Anglois, et leur sembioit que s'ilz n'euyssent que trois Flamengz contre Tun d*eulx, qu'ilz en venissent bien a chef))(l). Mais s*ils faisaient peu de besogne, en revanche les Flamands faisaient beaucoup de bruit et parlaient énormément. Ils se plaignaient sans cesse du retard des vaisseaux qui devaient venir croiser dans le détroit afin d'empêcher le ravitaillement de la place; on les calmait comme on pouvait. Et de fait grâce à l'absence d'une flotte, les navires anglais venaient chaque jour à Calais, amenant des troupes fraîches, des vivres et des munitions. Du côté de la terre, rinvestissement était si peu sérieux que les assiégés faisaient sortir leur bétail hors des remparts et le menaient paître. Les Flamands essayèrent plus d'une fois de s'en emparer, mais ils furent toujours vigoureusement repoussés. Un héraut d'armes anglais nommé « Kennebrouck » se présenta au camp bourguignon, chargé par le duc de Gloucester d'avertir Philippe qu'il viendrait avant peu le combattre sous les murs de Calais ou qu'il irait le chercher dans ses propres états. Le duc de Bourgogne répondit que s'il plaisait à Dieu, l'ennemi le trouverait à la place qu'il occupait et renvoya le héraut comblé de présents (2). Le 3 juillet 1436, en effet, le roi d'Angleterre mandait à ses vassaux de se tenir prêts à s'embarquer avec le duc de Gloucester à Sandwich le jour de Sainte Madeleine (22 juillet) (3). En même temps, pour assurer l'armement et Tapprovisionnement de ses troupes, il défendait expressément aux armuriers d'augmenter le prix de leur marchandise, comme ils avaient l'intention de le faire, et enjoignait aux négociants en farine, vin, bière, poisson, viande, arcs, cordes et flèches de transporter leurs denrées à Calais pour les vendre à l'armée qui y serait rassemblée.
S'attendant donc à une attaque, Philippe-le-Bon sentit la
fl} MoDStrelet, éd. cit., t. V., p. 246.
[t] Ibidem, p. 240.
(3) Rymer, éd. de La Haye, t. V, pars I, p. 3î,
nécessité de ranimer Tardeur des Flamands. Il se rendit dans la tente de Gand et pria les chefs de demeurer avec lui soûs les murs de la place pour combattre Tennemi. Gantois et Brugelins promirent leur concours. On imagina alors de construire sur une éminence une bastille d'où Ton découvrirait les mouvements des Anglais. Les assiégés essayèrent à plusieurs reprises de s'en emparer, mais sans succès.
Enfin, le jeudi 25 juillet, on aperçut la flotte tant attendue cfui devait empêcherTarrivée des renforts. Pourmieuxfermer le port à tout secours venant d'Angleterre, on eut Tidée de couler à l'issue du chenal quatre grosses nefs remplies de pierres. Mais à marée basse, toute la population de Calais courut auprès de ces vaisseaux, y mit le feu, dispersa les pierres malgré les projectiles lancés par les Bourguignons et l'effet de cette manœuvre fut perdu. D'ailleurs, la flotte de Philippe ne pût se maintenir dans le détroit à cause du mauvais état de la mer et se retira vers le nord. Son départ exaspéra les Flamands qui recommencèrent à murmurer contre leurs chefs, se prétendant trahis ; on les apaisa à grand peine. Le 27 juillet, les assiégés sortirent en nombre pour attaquer la bastille récemment élevée : défendue mollement par trois ou quatre cents Flamands, elle fut prise et sa garnison massacrée en partie. Ce désastre redoubla la mutinerie des gens des communes ; des groupes de séditieux se formèrent où l'on accusait les nobles de manquer à leurs promesses, où l'on criait bien haut à la trahison, et où chacun demandait à quitter l'armée et à rentrer dans sa ville. Le duc, averti de ce qui se passait, se ro^ndit fort anxieux auprès des rebelles, essaya de calmer les esprits échauffés, leur représentant que les Anglais allaient bientôt débarquer et qu'il faudrait les combattre sous ])eine d'être déshonorés. Ce fut peine perdue ; ceux qui deuxmois auparavant étaient si impatientsde se mesurer avec les ennemis ne songeaientplus qu'à se retirer dans leurs foyers et ne voulaient pas entendre parler d'autre chose.
Philippe essaya au moins d'obtenir que la retraite des gens, des communes se fît en bon ordre ; il offrait de les conduire jusqu'à Gravelines sous Tescorte de ses troupes régulières. Les préparatifs du départ s'effectuèrent au milieu d'une extrême confusion ; quelques mutins, plus excités, voulaient même pénétrer auprès du duc et tuer ses conseillers le seigneur de Croy, Baude de Noyelle et Jean de Brimeu. Les charrettes et les chevaux se trouvèrent en nombre insuffisant pour transporter tous les bagages des Flamands : une grande quantité de vivres et d'effets de toutes sortes fut abandonnée. « Si se commencèrent a deslogier en faisant très grand bruit, crians tous à une voix en très grand multitude : Gawe, gawe ! nous sommes tous trays, qui vault autant dire : Alons, «Ions ! en nos pays (1). »
Ils mirent le feu au camp et se dirigèrent vers Gravelines, marchant en désordre. Pliilip])e (( qui avoit au cuer très grand tristesce » lit ranger en bataille le reste de son armée, pour empêcher les Anglais de poursuivre ses sujets dans leur honteuse retraite. Découragé lui-même, et réduit à ses seules forces, il n*osa ni continuer le siège ni attendre le due de Gloucester ; il ordonna au seigneur de Croy qui avait investi Guînes de se retirer en Flandre. Il réunit son conseil à Gravelines et on décida de. mettre en état de défense les places de la frontière en prévision d'une attaque de la part des Anglais. Une dernière démarche fut faite pour obtenir des Flamands qu'ils restassent quelques jours à attendre l'ennemi, mais ils n'y voulurent pas consentir, et le duc, voyant qu'il n'en pouvait plus rien tirer, leur accorda ce qu'ils sollicitaient c'est-à-dire la permission de rentrer dans leurs villes. Ceux de Gand n'étaient point encore satisfaits et réclamaient que l'on donnât à chacun d'eux une robe, comme c'était l'usage au retour d'une guerre. On leur refusa une récompense qu'ils avaient si peu
(l)'Mon»trelet, éd. cit., t. V, p. î56.
méritée car il sembla « qu'ilz s'estoient trop mal portés» (1). Nous savons qu'on n'épargna pas aux Flamands les railleries au sujet de leur piteuse conduite pendant la campagne(2) et qu'on les rendit responsables de 1 échec du puissant duc de Bourgogne. Il semble bien que ce dernier fut très mortifié de son insuccès et qu'il en garda un souvenir durable. Par crainte sans doute de voir d'autres réussir là où il avait échoué, il s'opposa dans la suite aux projets qui furent formés dans l'entourage du roi de France pour arracher Calais à l'Angleterre. En 1450, notamment, nous savons qu'une entreprise de ce genre aurait pu être couronnée de succès, tant les Anglais étaient démoralisés par une longue suite de revers; la terreur du nom français avait été propagée par ceux qui fuyaient et s'étaient retirés dans la dernière ville que leur nation possédât encore sur le continent ; ils avaient représenté comme irrésistible la puissance des ennemis et leurs récits avaient provoqué une telle panique à Calais que les plus riches commerçants, craignant une attaque immédiate et se défiant de la résistance qui serait opposée, s'étaient hâtés d'envoyer leurs marchandises en lieu sûr, de l'autre côté du détroit (3). La mauvaise volonté ou l'opposition de Philippe le-Bon empêcha que l'on profitât de circonstances si favorables.
L'inquiétude des Anglais n'était point encore calmée en 1452, car le 14 mars de cette année, Henry VI avertissait le seigneur de Cliiïord des projets que l'on formait en France contre Calais ; il lui enjoignait de porter toute son attention du côté de la terre, tandis que le comte de Shrewsbury, amiral de la fiotle, protégerait la place du côté de la mer ;
(H Monstrelet, éd. cit., t. V, p. 2(k».
(2) Chronique de Jean de Stavelot, dans Collection de chroniques belges, éd. Borfçnei, p. 317.
(3) Histoire des règnes de Charles VII et de Louis XI par Thomas Basil) évèque de Lisieux, édition Quicherat, t. 1, p.. 247. «.... tantus Anglo rum gentf m arniorum nominisque gaUici terror invasit, ut profecto si ad expugnandum oppidum Calesii sine remoratione ac dilatione Francorum rex, non ebsistenta Hurgundionum duce, suas copias admovisset, absque magno et difficili negotio id tum féliciter peiUcere potuisset ».
)e 22 du même mois, il envoyait des instructions détaillées sur la manière de défendre la place (1). Ces alarmes furent vaines, car rien ne fut tenté pour déposséder les Anglais.
On ne répondit pas non plus favorablement aux avances qui furent faites h Charles VII par Jacques II roi d'Ecosse en 1455 (2). Ce prince proposait que l'on mît à profit Tétai si troublé des affaires intérieures de l'Angleterre pour combiner une action commune: il faisait remarquer que les Anglais détenaient contre tout droit Calais et Berwicksur Tweede et demandait que Ton assiégeât simultanément ces deux villes. On peut sVtonner qu'aucun effort ne fut tenté pour chasser los ennemis du sol de la patrie alors •que les Anglais se déchiraient entre eux dans une lutte cruelle où les partis de la Rose rouge et de la Rose blanche montraient un acharnement sans exemple.
Au cours de la guerre civile qui sévissait sur le territoire britannique. Calais fut cependant l'objet d'une négociation que nous devons signaler. On sait que Marguerite d'Anjou, femme du faible Henry VI, après que son mari eut été fait prisonnier, soutint avec une énergie virile ses droits à la couronne. Réfugiée d'abord en Ecosse, puis en France, elle chercha à intéresser Louis XI à la cause de son époux et de son fils. Il lui fallait des subsides pour recommencer la lutte, et pour en obtenir, elle mit en gage la ville de Calaisr Le 23 juin 1462, elle signa une reconnaissance de 20.000 livres tournois; elle promit qu'aussitôt rendu à la liberté, Henry VI confierait le gouvernement de la place soit à Jasper comte de Pembroke, soit à John comte de Kendale; celui de ces deux seigneurs qui serait choisi prêterait serment de remettre, dans le délai d'un an, aux commissaires du roi de
(1) Bibliothèque Nationale, fonds Moreau, G8?. folios 97, 103 et 107.
(2) Letters and papers illustrative of the english wm*8 during Henry VI, t. I, p. 3ÎÎ. « Quia prœdicti Angtici, communes hostes utrorumque regnorum injuriose et malitiose detinent de regnis Francias et Scotise oppida, scilicet Calicœ et Beriiicse ; et si placuerit christianissimo régi obsidium ponere oppido Calicœ, pnjedictus rex Scoti^e similiter contentas est pouere obsidium oppido Beruicse ».
l^rancela ville ou la somme prêtée. Si les 20.000 livres touràiois n'étaient. pas remboursées au terme fixé, Calais resterait à Louis XI qui pour prix de celte acquisition verserait au roi anglais 40.000 écus(l). Grâce aux fonds ainsi obtenus, Marguerite leva des troupes et retourna en Angleterre. Mais les stipulations insérées dans Tacte dont nous venons de parler restèrent lettre morte, car la reine fut forcée de s*enfuir encore une fois et trouva à grand peine une barque qui la conduisît en Flandre d*oû elle se rendit auprès de René d'Anjou, son père.
Au reste, il semble que Louis XI ne songea guère à expulser les étrangers du dernier point qu'ils tinssent encore en france: toutes ses entreprises avaient pour but. d'abattre le colosse bourguignon et de détruire la grande féodalité. Ce qu'il craignait par dessus tout, c'était de voir les Anglais s'allier à Charles-le-Téméraire et se mêler aux guerres civiles où ils avaient eu si beau jeu pendant la première mioitié du XV® siècle. C'est à cette pensée qu'il faut attribuer l'empressement qu'il mit à se défendre (( de vouloir toucher au moindre village delà terre de Callaix m ; (( quant "aucun y vouldroit entreprendre, je le vouldrois deffendre à mon pouvoir » (2), disait-il dans une lettre adressée au seigneur de Hasting, chambellan d'Edouard IV, pour démentir le bruit qui courait qu'il se trouvait à Boulogne et songeait à assiéger Calais. Avant de mourir, il recommandait encore à son fils « de ne mener nulle pratiqué sur Calais ni ailleurs , mais qu'elles estoient
dangereuses et par espécial celle de Calais, de paour d'esmouvoir les Anglais )) (3).
(1) Archives Nationales J, 648 n» 2. Cette pièce a été publiée dans les Anchiennes Croi^icques d Engleterre par Jehan de Wavrin, édition de M"« Dupont, t. m, p.. 176.
(2) Mémoires de Philippe de Commynes, édition de M"« Dupont, t. II, p. 219, note.
:(3j Ibidem, t. II, p. 260.
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