‹ Calderón et Goethe; ou, Le Faust et le Magicien prodigieuxChapitre 1 sur 6 · LE TRADUCTEUR AU LECTEUR · texte numérisé non relu

LE TRADUCTEUR AU LECTEUR

L'Espagne avait vu l'AUemagne célébrer le centenaire de Schiller, la Belgique celui de Rubens, l'Italie, celui de Pétrarque et le Portugal, celui de Gamoens. Elle ne voulut pas être la dernière à honorer, par des fêtes solennelles et publiques, la mémoire d'un de ses hommes illustres. Je ne sais ce qu'elle aurait fait pour celui qui lui donna un nouveau monde, ou pour l'auteur du Don Quichotte, ou pour celui que ses contemporains avaient surnommé, « El Fenix de los ingenios, » si la date de leur centenaire avait coïncidé avec l'année* 1881, comme c'est arrivé pour Don Pedro Galdéron de la Barca. Tous ceux qui ont pu lire la relation des honneurs rendus à ce poète,

tous ceux surtout qui ont pu les voir, de leurs propres yeux, restent convaincus, j'en suis sûr, que jamais nation n'a manifesté un enthousiasme plus unanime. Dès que le projet fut conçu, dès que l'idée fut émise par la Société des artistes et des écrivains de Madrid, un courant électrique agita toutes les provinces de la Péninsule ibérique. Le nom de Caldéron de la Barca résonna immédiatement dans tous les centres littéraires, depuis les Instituts et Collèges, jusqu'aux Sociétés savantes et aux Académies. Pendant que les ayuntamientos des villes contribuaient de leur argent pour la souscription aux fêtes nationales qui devaient se célébrer dans la capitale, pour les prix qui devaient se décerner dans les concours locaux, à Madrid, l'Athénée scientifique et littéraire, l'Association des écrivains et des artistes, l'Université centrale proposaient des récompenses pour les meilleurs travaux critiques sur la vie et les écrits de Caldéron, sur la poétique de ses pièces, sur la composition psychologique de ses drames, sur l'état de la société qu'ils représentent.

L'Académie des sciences Exactes, Physiques ET Naturelles mettait au concours la ques-

tion suivante : « Concept de la nature et de ses lois, résultant des œuvres de Galdéron, comme expression de l'état où étaient arrivées, à cette époque, les connaissances scientifiques parmi les personnes qui, sans avoir professé leur étude, se distinguaient dans le culte des lettres ; en développant, si on le juge convenable, ledit travail par l'examen des œuvres d'autres poètes contemporains.

L'Académie des Sciences Morales et Politiques : Une étude sur les mœurs publiques et privées des espagnols, au xvii^ siècle, basée sur les comédies de Galdéron.

L'Académie des Beaux Arts de Saint Ferdinand : La Sculpture espagnole, du commencement du xvie siècle jusqu'à la fin du xviii« ; causes philosophiques et artistiques qui influèrent sur sa décadence.

L'Académie Espagnole ouvrit un doublé concours, l'un national et l'autre étranger. Elle proposa pour sujet du premier : Une composition poétique en l'honneur et à la louange de Galdéron, écrite en langue castillane, en vers endecasyllabes, seuls ou alternant avec des heptasyllabes, n*ayant pas moins de cent vers ni plus de trois cent cinquante. Pour le concours

étranger, en allemand, danois, suédois, français, grec moderne, hollandais, anglais, italien, polonais, hongrois, bohémien, porlugais,russe, La Glorification de Caldéron, composition en vers lyrique,ou narrative, dont l'étendue, le caractère et le mètre sont laissés à la volonté de l'auteur.

L'Académie d'Histoire proposa le sujet suivant : Quelles relations établit la critique historique entre le sujet du Magicien Prodigieux de Caldéron, et celui du Faust de Goethe, en consultant les traditions anciennes et les légendes du moyen âge dont les deux écrivains ont pu s'inspirer ?

C'est la traduction du Mémoire couronné par l'Académie Royale d'Histoire que je viens donner aujourd'hui au public, avec l'autorisation de l'auteur, D. A. Sanchez Moguel, professeur à l'Université de Sarragosse. Gomment s'y estil pris pour traiter cette question? Quel plan a-t-il adopté ? Quelle méthode critique a-t-il apportée dans l'examen des preuves produites à l'appui de ses assertions ? Ce sont là autant de questions sur lesquelles il me semble nécessaire de dire quelques mots, afin d'initier le lecteur.

Entrant immédiatement en matière, D. A.

Sanchez Moguel laisse de côté tout le reste du théâtre de Galdéron. Il suppose connu tout ce qu'on pourrait dire sur les autres pièces, sur le caractère général et particulier des drames de notre poète ; sur sa manière de représenter, dans ses comédies, la société contemporaine. Un coup d'oeil rapide lui suffit sur la décadence du drame religieux, en Espagne, dans le premier tiers du dix-septième siècle. Et sans s'appesantir sur la description d'un spectacle naguère si aimé du peuple, des grands et des rois ; sur la valeur de scènes où se développaient toute la philosophie humaine, oiise traitaient,dans de lumineuses et brillantes explications,les questions théologiques qui agitaient le reste del'Europe, il arrive au Magicien Prodigieux.

Il recherche si quelque drame antérieur a pu donner à Galdéron l'idée du sien et il prouve qu'aucune des pièces qui ont précédé Le Magicien Prodigieux, qu'aucune de celles où figurait même un Mage ou Magicien célèbre, n'a aucune analogie, aucune parenté avec Toeuvre de notre poète, quoiqu'on aient dit certains critiques des plus autorisés, tant espagnols qu'étrangers.

11 arrive ainsi à la légende de saint Cyprien et de sainte Justine, à sa diffusion dans les Eglises d'Orient et d'Occident, aux diverses versions qui en ont été faites, à leur étude comparative, pour constater comment cette légende est parvenue en Espagne, depuis l'homélie de saint Grégoire de Nazianze, le poème de l'impératrice Eudoxie, et les vers de Prudence, malgré les erreurs qui ont fait confondre le Cyprien d'Antioche avec un Cyprien de Gartbage.

Sanchez Moguel examine à ce moment qu'elle est des deux versions orientale ou occidentale, celle qui a été le mieux suivie en Espagne ? Les œuvres latines qu'il a eues dans ses mains, les Martyrologes, Bréviaires et Missels, les Flores Sanctorum, la Légende dorée, les récits de Lipomanus et de Métaphraste l'amènent à conclure que tous les textes latins où se trouve la légende de nos Saints appartiennent presque exclusivement à la version occidentale. Il en est de même des hagiographes castillans. A l'égard de ces derniers, Sanchez y Moguel ne peut s'empêcher de relever Terreur dans laquelle est tombé un critique français qui a donné une édition du Magicien Prodigieux. M. Morel-Fatio prétend qu'il s'est mis en quête

de versions espagnoles de la vie de Saint Cyprien, mais que malheureusement ses recherches ont été vaines. L'auteur de notre mémoire lui répond que non-seulement tout Flos Sanctorum, tout Aiio Cristiano, tout Sanctoral en langue espagnole, mais surtout ceux de Villegas et de Rivadeneira, la contiennent. Il lui offre de la lui faire lire dans onze ouvrages antérieurs à Galdéron.

Ce n'est pas tout d'indiquer les recueils où se trouve le récit de la vie et du martyr de saint Cyprien et de sainte Justine, il faut en discuter la valeur. C'est ce que ne manque pas de faire Sanchez Moguel, tant pour ce qui regarde les relations manuscrites que pour ce qui concerne les récits imprimés, afin de reconnaître la véritable version sur laquelle se" base Le Magicien Prodigieux, de comparer la légende et le drame et de faire ressortir, par le jugement critique de la pièce de Galdéron, toute l'originalité du poète.

La première partie de la question se trouve ainsi traitée ; tout ce qui a rapport aux traditions anciennes, aux légendes du moyen âge, tout ce qui a pu servir à Galdéron, pour composer son Magicien Prodigieux, a été énoncé,

examiné, pesé, accepté ou rejeté. L'auteur du Mémoire aurait pu s'arrêter là ; mais ce n'est pas sans intérêt que nous lisons les compléments qu'il nous donne sur l'histoire littéraire de cette pièce, sur les motifs de sa composition, sur sa première représentation, sur sa publication, sur ses éditions, ses traductions, enfin, sur les travaux critiques d'un des plus grands drames théologiques de la scène espagnole.

Après avoir épuisé tout ce qui se rapporte au Magicien Prodigieux, Sanchez Moguel montre comment le mage Cyprien, fit penser au mage Faust, dès que le premier fut connu dans la patrie du dernier ; comment, à l'imitation de l'Allemagne, les diverses nations d'Europe, d'Amérique, et l'f^spagne elle-même, ont émis, sur les rapports du Magicien Prodigieux et du Fdusl, les doctrines les plus contradictoires, et fait régner sur cette question l'anarchie la plus complète, la confusion la plus absolue de sentiments et d'opinions.

Au milieu d'un pareil labyrinthe, quelle est la première et fondamentale question qu'il faut se poser? Existe-t-il en réalité des relations essentielles et exclusives entre Faust et Le Magicien Prodigieux ? Si, oui, il faut que Faust et Cy-

prien se ressemblent, de même que Marguerite et Justine, que le Démon et Méphistophélès, non seulement, comme personnages, mais encore dans leurs situations, dans le développement de leur rôle, dans leur conduite, dans le drame du poète espagnol et dans le roman de l'auteur allemand.

En est-il ainsi? Tant s'en faut. Par la discussion à laquelle se livre notre lauréat, il démontre que, entre une pièce présentant un tout complet telle que Le Magicien Prodigieux et un fragment épisodique tel que le Faust ; entre l'amour de Faust pour Marguerite et l'amour de Gyprien pour Justine ; entre le Démon de Caldéron et le Méphistophélès de Goethe, il n'existe que des différences et des différences radicales. De plus, par des dates certaines et des données fournies par Goethe lui-même, il démontre également que Goethe n'a pu s'inspirer de l'œuvre de Caldéron, puisqu'il avait publié, dès 1790, la partie relative aux amours de Faust et de Marguerite, et qu'il commença seulement, en 1802, à connaître les œuvres du poète espagnol.

Gœthe n'a pas inventé son Faust ; d'oii l'at-il tiré ? D'une légende populaire en Allema-

gne et connue de toute l'Europe, quand il composa son poème. Quant à la légende en ellemême, à ses origines, à ses développements historiques, c'est un sujet sur lequel les doctes ne sont pas d'accord. Les uns soutiennent que c'est une légende originale, indépendante de toute autre, qui nait et se développe aux jours de la Réforme. D'autres, au contraire, lui assignent une plus haute antiquité, l'identifient avec la légende de Théophile, avec celle de Cyprien, avec toutes celles où figure un contrat avec le diable et les puissances magiques. Sanchez Moguel n'adopte pas cette dernière opinion et affirme que la légende de Faust est entièrement originale, que ses origines ne remontent pas au-delà du xvo siècle, et qu'elles datent même de ce siècle. Il résume alors tout ce qui s'est dit sur la légende fantastique et sur la légende fantastico-historique ; cette dernière comprenant l'idée de ceux qui identifient complètement la personne de Faust avec celle de Faust l'imprimeur, compagnon de Guttemberg, et l'opinion de ceux qui en font deux personnes entièrement différentes. Noms et dates lui servent pour affirmer que l'existence d'uû Faust reste clairement démontrée. Mais il ne trouve

pas la même certitude pour ce qui regarde le lieu de sa naissance, les actes de sa vie, ses voyages, son savoir, sa profonde érudition et ses connaissances en astrologie, alchimie, négromancie, et sa popularité en Espagne, en France, en Angleterre et surtout en Allemagne.

Des témoignages irrécusables prouvent que la réputation de Faust était arrivée en Espagne dès 1561. Nous la trouvons en Angleterre, dans le drame de Marlowe,en 1584-1585, et dans des temps contemporains de Shakespeare, sous une forme nouvelle. De là, elle passe sur le continent et arrive en Allemagne, où elle était encore très-populaire, au temps de Gœthe, ot les narrations anonymes et les livres attribués à Faust lui-même, l'avaient répandue dans la multitude et chez les doctes. Des narrations et des puppazi,elle passa au théâtre, avec Lessing et MûUer, pour arriver enfin aux mains de Gœthe.

A cette époque, il y avait recrudescence, en Allemagne, en faveur de la magie. Gœthe avait toujours eu un faible pour les doctrines médico-cabalistiques et la légende de Faust avait fait une vive impression sur son imagination puissante. Dès 1770, il conçoit l'idée de son

grand poème ; en 1774, il en lit les premières scènes à Klopstock, et il ne termine son ouvrage qu'en ISG-I , résumant en lui et dans les diverses phases et épisodes de son œuvre, sa vie, sa patrie et son temps.

Après ces considérations générales, San chez Moguel apprécie le caractère de chaque personnage, explique par des traits généraux ce que Gœthe a pris de la légende, montre ce qui constitue dans chacun d'eux la création du poète, et arrive aux conclusions suivantes.

1° Que, entre le sujet du Magicien Prodigieux de Caldéron et le Faust de Gœthe, il n'y a pas de relations essentielles,

2» Que, entre le sujet parficulierde l'épisode relatif aux amours de Faust et de Marguerite, et les amours de Justine et de Cyprien du drame de Caldéron, s'interposent les mêmes différences.

3» Que, les légendes dont se sont respectivement inspirés le poète allemand et le poète espagnol sont distinctes et indépendantes, l'une, celle de Saint Cyprien et de Sainte Justine, l'autre, celle du docteur Faust.

Dans cette analyse, nous avons cherché à montrer les points culminants de la savante

dissertation du D. A. Sanchez Moguel, dissertation qu'il a accompagnée d'appendices, de notes explicatives où s'étale une érudition peu ordinaire. La clarté dans l'exposition des raisonnements, l'heureuse disposition du plan, la judicieuse méthode critique dont l'auteur fait preuve dans tout le cours de ce travail consciencieux, lui ont valu les suffrages d'un des corps savants des plus éclairés de l'Espagne, et mérité le prix du concours.

Nos lecteurs trouveront dans le discours que l'Excellentissime Sr. D. Victor Balaguer, membre de l'Académie d'histoire, prononça en séance publique, le 23 mai 1881, pour célébrer le second centenaire de Caldéron de la Barca, une appréciation du travail de Sanchez Moguel. Nous aurions voulu pouvoir y joindre les témoignages aussi justes qu'élogieux des marquis de San Gregorio et de Molins, les jugements favorables qu'ont émis sur ce Mémoire non seulement les Eguilaz, les Mil.î y Fontanals, ces doyens des professeurs espagnols de littérature, mais encore ceux qu'en ont porté les écrivains étrangers, tels que Schuchard, Feilitzen, Hagberg, Tréverret, Baist dans le Deutsche Literatiirzeitung, de Puymaigre dans le

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Polybiblion. Ces marques unanimes d'approbation nous permettent de passer sous silence la note discordante d'un espagnolisant français, qui ne trouve généralement bon que ce qu'il fait lui-même, et d'affirmer à nos lecteurs que nous ne croyons pas avoir perdu notre temps, en mettant sous leurs yeux la manière dont les professeurs de Faculté, dans les Universités espagnoles, savent résoudre les intéressants problèmes d'histoire littéraire.

J. G.Magnabal.

Paris, le 1" mai 1883.

Discours de VExcellentissimeSr, Victor Balaguer, membre de V Académie Royale d'Histoire,

Messieurs les Académiciens,

On vous doit des éloges pour votre louable accord de vous associer à la pensée de célébrer le centenaire du grand poète dramatique espagnol, D. Pedro Caldéron de la Barca. L'Académie Royale d'Histoire ne pouvait rester indifférente à la solennité par laquelle l'Espagne patriotique honore, comme il le mérite, un de ses plus illustres enfants, et célèbre aujourd'hui, dans JNIadrid, des fêtes retentissantes en honneur, en souvenir et à la gloire de ce remarquable poète qui fait l'admiration de ses compatriotes et des étrangers.

La patrie a raison d'honorer Caldéron, elle sTio-

nore elle-même ; Caldéron, c'est la patrie. Caldéron c'est l'Espagne ; comme Homère est la Grèce,comme Virgile est Rome, Shakespeare, TAngleterre; Dante, l'Italie.

Caldéron, c'est effectivement l'Espagne. Ses œuvres portent le sceau du caractère national, dans toute son expression, dans toute son énergie, dans tonte sa splendeur, avec toutes ses vertus et aussi avec tous ses vices.

Ces dames qui, déguisées sous leur manteau, se livraient à de piquants entretiens avec leurs galants, au grillage d'une fenêtre, au détour d'une rue, ou même parfois clandestinement dans leur propre chambre, en n'ayant pour clef et cadenas de leur honneur, non pas tant leur fragile vertu, que la courtoisie, jamais téméraire, de leur galant, défenseur d'an code non^crit, d'après lequel

el. h ombre que à una mujer doude quiera que la viere no le hiciere cortesia, por no bien nacido quede

Ces maris jaloux et vindicatifs qui se changeaient en médecins de leur honneur, en soutenant que l'honneur se lave avec du sang;qui acceptaient pour écus d'armes des mains baignées dam le sang et qui préféraient voir

muerta que ajena su dama:

Ces plébéiens qui,étant encore imberbes et audacieux, se soulevaient, au foyer champêtre, soug l'impulsion de nobles sentimens.et soutenaient dans d'ardentes querelles, le droit de leur opinion contre l'opinion adverse,

que no hubiera un capitan si no hubiera un labrador :

Ces chevaliers, à la réputation si susceptible,qui, au seul soupçon qu'on pouvait en causer, ne permettait pas que celui qui en murmurait eut

vida que no le quitaran, sangre que no le vertieran, aima que no le arrancaran:

Ces laboureurs indépendants, francs et rudes, humbles devant l'humilité, superbes devant l'orgueil, aussi jaloux de leur honneur que l'hidalgo le plus pointilleux ; et de leur droit, que le militaire le plus élevé ; qui affirmaient que

al rey la hacienda y la vida se ha de dar ; pero el honor es patrimonio del aima, y el aima es solo de Dios :

Ces bandoliers, hidalgos de race, qui soutenaient le droit de rébellion contre la justice, quand celle-ci n'était pas telle, et qui se considéraient suivant l'un d'eux,

como absolutos senores de elegir à nuestro arbitrio rey que nos gobierne ; pues • siendo de nosotros mismos, es fuerza en paz y justicia mantenernos, advertido que podremos deponerlo, pues podimos elejirlo :

Ces scènes de cape et d'épée, avec des galants faisant des rondes, des dames libres quoique honnêtes,ces serviteurs loquaces, ces vilains hidalgos, ces rudes militaires, ces saints ergoteurs, ces diables mauvais légistes, ces déguisées mystérieuses, ces soldats joyeux et joueurs, ces vivandières bavardes, ces filles libertines, ces étudiants gueusards, ces déguisements, ces discrets entretiens, ces prodiges, ces cachettes, ces coups de couteaux,tout cela, c'est l'Espagne de ce temps, tout cela c'est Caldéron.

Personne n'a su,comme lui, mieux s'incarner dans le sentiment national pour mieux le représenter. C'est précisément pour cela, c'est parce qu'il sût être, dans ses œavres,un excellent reflet des hautes

qualités et des grands défauts de son époque et de sa race que Caldéron a pu être déclaré le prince de la scène espagnole, qu'il a pu en saisir le sceptre, alors que vivait,encore toute palpitante,la gloire,qui n'est certes pas destinée à périr, du Fenix de los ingénias, à qui Caldéron a payé son culte et son tribut dans le dizain suivant, dizain aussi beau que peu connu, que la postérité pourrait aujourd'hui lui appliquer à lui-même, comme l'Italie moderne a dédié à Dante les vers que l'auteur de la Divine Comédie adresse à Virgile,

Aunque la persecucion

de la envida tema el sabio,

no reciba délia agravio,

que es de serlo aprobacion.

Los que mas presumen, son,

Lope, à los que envidia das,

y en su presuncion verâs

lo que tus glorias merecen,

que los que mas te engrandecen

son los que te envidian mas.

Goethe disait de Caldéron que ses œuvres magistrales lui causaient de l'épouvante.

C'est, en effet, épouvante et vertige aussi qu'elles produisent chez celui qui les ht pour la première fois. Il y a en elles quelque chose de ces abîmes vastes et spacieux dont l'étendue inspire l'effroi,

dont on ne peut mesurer la profondeur, et dont l'immensité épouvante-.

En lisant Caldéron, on éprouve ce qui arrive au voyageur qui se trouve pour la première fois dans la haute mer. 11 voit des horizons sans limites, des profondeurs incalculables, des plaines sans interruption, des cieux sans fin ; il se passe en lui quelque chose qu'il ne s'explique pas, dont il ne réussit pas à se rendre compte, quelque chose de distinct de sa vie habituelle et ordinaire, qui rompt ses traditions et ses coutumes, qui l'oblige à penser à une chose à laquelle il n'avait pas pensé jusqu'alors, qui élève son esprit, réveille son intelligence, subtilise son idée, captive son cœur, émeut son âme, lui révèle des choses inconnues, lui donne des sensations qu'il n'avait jamais éprouvées jusqu'alors, des vertiges qu'il n'avait jamais ressentis, des impressions qu'il n'avait jamais soupçonnées.

Mais, excusez-moi, messieurs, pardonnez-moi, si donnant l'essor à l'imagination et à la plume, engagées et retenues pour une obligation différente, j'oublie l'honorable charge que vous m'avez confiée. Suivant le programme publié dans le Gaceta, je dois me réduire à consigner, dans un bref discours, la résolution que prit l'Académie pour contribuer au centenaire de Caldéron et émettre simplement son jugement sur les mémoires présentés au concours. Rien de plus simple que l'obligation qui me fut

imposée et que j'acceptai comme un honneur. Je n'ai pas d'autre mission; il n'y en a pas d'autre que d'être le héraut du concours.

Je commence donc, par remplir ma charge en rappelant que la première idée de l'Académie a été d'honorer cette solennité par une édition monumentale et complète des œuvres du grand poète : mais, pour cela, le temps et les ressources manquaient. Si ces dernières étaient plus faciles à trouver, il était impossible d'avoir le premier, à partir du moment où une idée si plausible se présenta aux esprits. Ne pouvant réaliser son projet, l'Académie adopta l'idée d'un concours ; elle chercha la manière de le mettre en harmonie avec le caractère de son institution, et elle l'ouvrit sur la discussion d'un point historique se rapportant à un des drames fantastiques des plus célèbres de ce génie étonnant.

"Voici le sujet du concours.

Quelles relations établit la critique historique entre le sujet du Magicien Prodigieux de Caldéron et le Faust de Goethe, en consultant les traditions anciennes et les légendes du moyen âge dont ont pu s'inspirer les deux auteurs?

Tous ceux qui cultivent les lettres dans la Péninsule ibérique, sans exclusion des divers dialectes qui s'y parlent, furent invités à prendre part à ce tournoi littéraire.

Le prix offert, pour le meilleur mémoire, consistait dans l'impression de l'ouvrage dont cinq cents exemplaires devaient être remis à l'auteur et en une médaille d'or de cent grammes, destinée à perpétuer le souvenir de cette solennité.

L'Académie a voulu aussi que la médaille d'or destinée à ce prix, fut à son tour l'objet d'un prix, et qu'elle fut frappée expressément,selon les conditions d'un concours particulier. D'après ces conditions, la face de la médaille devait contenir l'allégorie de l'Histoire qui triomphe de l'oubli, s'appuie sur l'expérience du passé, instruit le présent et lui sert de guide dans l'avenir. Cette allégorie devait être représentée par une belle figure de la muse Clio, écrivant sur un livre appuyé sur l'épaule d'un vieillard courbé, à la longue barbe, qui serait la personnification du temps, avec ses attributs, les ailes, la faulx, le sablier, déposés aux pieds de la muse. Quant au revers, il devait avoir une couronne de laurier, à l'intérieur de laquelle seraient gravés en lettres augustes, ces mots Caldéron de la Barcà. Cette inscription devait être surmontée d'un petit trophée composé d'un masque de tragédie, d'un volume et d'une plume. En dehors de la couronne et suivant la courbe de la médaille, devait figurer une légende portant dans la partie supérieure. Académie Royale d'Histoire et dans la partie inférieure : Centenaire du grand poète, Mai 1881.

n ne s'est présenté que trois concurrents pour le prix de la médaille, et celui qui mérita d'être choisi par l'Académie est celui qui donna son modèle avec la devise : l'Espagne ne t'oublie pas : l'ouverture du pli fit connaître que l'auteur était D. Maximino Sala.

Eu ce qui regarde les mémoires, il y en a trois qui ont été présentés au concours ; l'Académie a jugé qu'il n'y en avait qu'un qui méritât le prix. C'est celui qui portait pour devise

Eterno sera en el mundo El mâgico Cypriano

Le pli qui portait cette devise ayant été ouvert, en séance publique de l'Académie, il fit connaître que l'auteur du Mémoire présenté était le Sr. D. Antonio Sanchez Moguel.

Ce travail, outre le mérite d'être judicieusement écrit, présente encore celui de poser et de résoudre, d'une manière suffisamment étendue et raisonnable, la question relative aux rapports entre Le Magicieîi Prodigieux et le Faust, non seulement en ce qui touche au sujet de ces deux œuvres,comme le demandait l'Académie, mais encore à l'ensemble de ces mêmes œuvres, à tous les éléments qui les constituent, personnages, situations, épisodes, etc., etc. Il s'occupe spécialement des légendes qui ont inspiré l'une et l'autre ; il étudie ces légendes dans

leur origine, dans leur développement et en tant que sources immédiates et directes pour les deux poètes.

L'auteur présente, en même temps, une étude complète du drame de Caldéron, soit par rapport au théâtre religieux, soit par rapport aux comédies de Saints du Grand poète, genre auquel appartient le Magicien Prodigieux.

La partie principale du Mémoire est celle qui regarde la version de la légende de Saint Cyprien, protagoniste du drame de Galdéron, légende adoptée par l'Église et reçue en Espagne. L'auteur y dé' montre par quelle erreur l'allemand Schmidt et le français Morel-Fatio ont supposé que Caldéron s'était servi de Lipomanus, et qu'il existe, contrairement à l'affirmation de ces mêmes critiques, plusieurs textes castillans de la version que Caldéron a suivie dans sa pièce.

Ces investigations historiques et critiques, qui sont fondamentalement établies et qui sent neuves, en même temps que la correction, la sobriété, la discrétion et la clarté du Mémoire l'ont rendu digne du prix, au jugement de l'Académie.

Quant aux autres travaux présentés au concours, l'un avec la devise : Ars magna, vita brevis ; l'autre avec la devise, Vera gloria radice agit atque etiam] propagatur, ils n'ont pas mérité de prix, bien qu'au ^ jugement de l'Académie, il s'y trouve des qualités:

particulières témoignant, diez leur auteur, d'un grand amour pour le travail et l'étude, et de connaissances étendues sur certains points déterminés.

Il n'a donc pas été possible d'adjuger les deux médailles d'argent que l'Académie avait fait frapper,comme accessit, pour les deux mémoires dont le mérite approcherait le plus du mémoire récompensé par la médaille d'or.

L'Académie se félicite de ce qu'une œuvre de mérite ait paru et n'ait pas laissé ainsi stérile le concours consacré à célébrer la mémoire de ce grand poète qui, s'il pût croire que la Vie est un songe, put espérer que sa gloire ne serait pas un songe ; la mémoire de ce génie étonnant et vraiment national, aux pieds de la statue duquel on pourrait écrire sans flatterie :

Honorez Caldéron et vous honorez la patrie.

J'ai fini, messieurs» la revue que vous avez daigné me confier ; si vous la trouvez trop légère, il faut en imputer la cause, non pas tant à la faiblesse de l'esprit qu'à la brièveté du temps. Ce n est pas, en effet, en quelques heures, mais en quelques minutes qu'elle a dû être composée. Aussi rappelant les vers par lesquels le grand poète, dont nous ho-

norona la mémoire, termine son œuvre El acaso y el error, je termine la mienne aujourd'hui,

suplicando

que lo que se escribe aprisa

no lo murmureis despacio.

Madrid, le 23 mai 1881.

CALDERÔN ET GCETHE

LE DRAME RELIGIEUX ESPAGNOL DANS LE PREMIER TIERS DU XVUe SIÈCLE. — LES COMÉDIES DE SAINTS. — THÉÂTRE DE CALDERON. — LE MA- GICIEN PRODIGIEUX.

A la fin du premier tiers du xyii^ siècle, la décadence où était tombé, dans notre patrie, le drame religieux, était des plus grandes. Banni du temple où il était né et où il avait été, pendant de longs siècles, l'auxiliaire du culte et de la dévotion des fidèles ; poursuivi par les critiques acerbes des doctes ; relégué dans les cours et réduit aux places publiques et aux compagnies d'histrions; en rivalité inégale avec le drame profane, plus agréable aux multitudes et plus du goût des auteurs de comédies, le drame religieux, on peut bien l'assurer, menait,

au moment où le grand Lope de Vega descendit dans la tombe, c'est-à-dire en 1635, menait, sur la scène espagnole, l'existence la plus triste. Seules les petites pièces caractéristiques de notre art dramatique sacré, nos Autos sacramentales, conservaient un peu plus la faveur populaire, surtout dès que le génie et la piété insignes de Galdéron vinrent leur donner des charmes et des prestiges nouveaux.

Mais le drame religieux, qui cherchait ses principales inspirations, non seulement dans le Mystère de l'Eucharistie comme ces autos, mais aussi dans les pages sacrées de l'Ancien et du Nouveau Testament, dans les légendes et les traditions dos Saints, dans les graves sujels de la Théologie et de l'Histoire ecclésiastique, ce drame, nous le répétons, se cultivait à peine parmi nous, comme auparavant.

Sous le règne de Philippe III, les sentiments de dévotion de ce Monarque communiquèrent, entre autres causes, une certaine impulsion à ce genre de représentations. Le Fénix de Los ingénias,le patriarche de notre théâtre, qui suivit toujours d'une manière si vive et avec des lumières si supérieures, les goûts de la Cour et les changements de l'opinion, se lança quelquefois danscelte voie et étonna le monde par sa Limpia Concepcion, Avec quels applaudissements Ma-

ijT-'

drid reçut cette œuvre, c'est ce que nous montre delà manière la plus claire le souvenir que Tirsode Molina nous en a conservé dans sa Villana de Fallecas ^

Il fut suivi dans cette voie, comme dans toutes les autres, par les poètes qui partageaient avec lui les lauriers de la scène, tels que Tirso lui-même, Miro de Amezcua, Vêlez de Guevara, Montalvan, et tant d'autres, qui nous ont légué comme fruit de ces efforts, les œuvres de El condenado por desconfiado, Elesclavo del demo- 7110, La rosa alexandrina,.El divino porlugués et d'autres pièces semblables.

L'avènement de Philippe IV au trône fit promptement changer la direction du théâtre. Sans les entraves antérieures, avec les goûts différents du nouveau Roi, la prédominance déîînitive du drame profane devint un fait accompli. Les comédies burlesques qui s'improvisaient alors au Palais, sur des thèmes ou avec des personnages de l'Ecriture, avec l'assistance et l'intervention parfois du nouveau Roi, auxquelles prenaient part nos principaux génies, auxquelles concouraient de hauts dignitaires, ces comédies révèlent bien clairement l'état auquel arrivait, dans certaines occasions,

1 La Yillana de Yallecas. Joum, 1, scène VI.

non-seulement le drame religieux, mais encore le respect dû aux choses les plus sacrées.

Il convient d'en dire autant du théâtre populaire, soit à Madrid, soit dans les provinces de la monarchie espagnole. « Si les pièces ne sont « pas la représentation de fables, de menson- « ges, d'amours, d'intrigues, d'inventions et de « laits qui étonnent les esprits et les intelli- « gences de ceux qui les entendent, elles ne « donnent aucun plaisir, il n'y apeisonne pour « les voir,» disait le docteur Jéronimo d'Alcalà, par la bouche de son J)o7iado hablador, vers les années de ^624 à 1626 ^

Et la preuve en est dans le nombre réduit de comédies religieuses écrites dans ces temps, nombre qui monte à peine, chez Tauteur qui en composa le ipïus, au quart ou au cinquième du total des siennes ; témoignage des plus éloquents de la faible estime que leur accordait le peuple, pour qui on les écrivait et au goût duquel il fallait se conformer, surtout dans un théâtre si éminemment populaire que le nôtre.

Tout ce que nous disons du drame religieux espagnol, en général, s'applique particulièrement à un de ces genres les plus en vogue en

1 El Donado hablador, chap. 9 pag. 531, de l'édition de Rivadeneira daas la Bibiiothèqae des auteurs espagaols.

d'autres temps, la Comédie de Saints, surtout la comédie de Saints Martyrs. Des exemples en action, matière commune, avec les thèmes de TEcriture, de nos /4utos populares, la prédominance de ceux qui étaient purement sacramentels, comme celle du drame profane, d'une part, et de Tautre, la rude guerre que provoquèrent les excès et les abus des auteurs, leur attirèrent d'abord le mépris, puis la sévérité de la loi, et, plus tard, la mort, et avec elle, celle de toute la série des représentations sacrées y compris les mêmes Autos sacr amentales.

Les comédies ne sont pas propres à honorer les Sam/5, avait écrit quelques années avant,comme épigraphe du chapitre entier qu'écrivait contre les comédies de Saints de son temps, dans son livre contre les jeux publics, scandalisé qu'il était, le grave et docte Mariana *.

Il n'y a pas de peinture plus achevée de l'état auquel étaient descendues les comédies des Saints, à la fin du premier tiers du xyii^ siècle, que celle que nous offre l'irréfragable témoignage d'un prêtre quia composé également des comédies et des comédies de Saints, l'illustre auteur de El condenado por desconfiado, Tirso de

1 Tratado contra los jupgos publiées, ehap. 7, pag. 42], 424 (le la Bibliothèque déjà indiquée, pag? 4,note.

Molina K Dans VEpitre dédicatoire à D. Luis Fernandez de Cordoba y Arce, seigneur de la ville del Carpio, mise en tête de la collection de nouvelles intitulées : Deleitar aprovechando, imprimée dans l'année déjà citée de 1635, il dit qu'il avait eu l'idée de confier au théâtre, en trois pièces, les sujets dont traitaient les trois nouvelles, histoires de saints, mais que « à peine il y « réfléchissait dans sa pensée, que rétrogradant « d'elle-même, cette pensée l'avertissait de tout <f l'éloignement de l'auditoire pour tout le sa- « cré, le menaçait des attaques tant des eni( vieux que des ignorants, si les uns des au- « très se distinguent, elle lui montrait, le con- «tingent des applaudissements, le danger des

1 Nous mentionnons, comme appartenant au grand Tellez, El Condenado por Desconfiado, non pas parce que nous croyons que la paternité de cette œuvre repose sur des preuves décisives, mais parce que ces preuves sont jusqu'à ce moment au moins, plus solides que celles qu'ont produites les critiques renommés MM . Don I-uis Fernandez-Guerra et Révilla, pour l'attribuer respectivement, le premier dans son D, Juan Ruiz de Alarcon y Mendoza, p. 415, à l'illustre auteur de La verdad suspechosa, et le second, dans un article de La Ilustracion Espanola y Americana, du 22 juin 1878, p. 411, au Fénix de los Lngénios.. Nous consignons purement ici notre sentiment particulier sur ce point, parce que le caractère de ces notes ne comporte pas autre chose, nous réservant de le traiter, dans une autre occasion, avec tous les développements convenables.

« ostentations de charpentes et de peintures, <( auxquelles ontcoutumederecourir,commeaux V porches des couvents, la pauvreté des plans « et des pensées; le peu de foi que gagnent les « vérités aux développements menteurs que les « muses ajoutent à de semblables arguments* ; « il n'y a pas en effet une comédie de cette es- (( pèce où elles ne mettent plus de prodiges de « leur crû que n'en renferme un Flos sanctorumy « suivant l'a propos des machines théâtrales, « sans que les poètes aient des scrupules « pour les censures que le sacro-saint concile « de Trente fulmine contre ceux qui inventent « des miracles qui n'ont pas eu lieu ; et fmaleu ment il craignait de savoir par expérience, « combien peu persiste le souvenir des hommes « célèbres qui se manifestent au concours par « cette voie ; puisque la plus longue durée dont « la pièce jouit est de quinze jours dans la ca- « pitale, et de trois ou quatre, dans les autres « villes, et qu'à la troisième année, tout au plus, « les cahiers manuscrits restent ensevelis dans « les liasses de quelque marchand de pau pier^ »

Deux ans après, en 1637, Tœuvre, non d'un théologien, ni d'un prêtre, mais d'un sol-

1 Deleitar aprovechando, por el Maestro Tirso de Molina. Madrid, imprimerie royale^ 1635, Dédicace.

dat, sur la place publique d'un humble village, de mille habitants au plus ^ et non sur les théâtre*s de la capitale, se représentait, pour la première fois, une des meilleures comédies de Saints de notre littératureet une des plusextraordinaires:L<? Magicien Prodigieux de D. Pedro Caldéron de la Barca. Plusieurs années avant était né, dans le plus pauvre berceau d'une prison, enfant aussi d'un soldat, VIngénieux Hidalgo de la Manche.

Peut-être, et, bien que sans peut-être Caldéron soit, de nos plus grands génies, l'unique qui nous a légué un riche et varié répertoire de comédies religieuses de toutes classes, ce genrelà ne fut pas pour lui, de la même manière que pour ses prédécesseurs et pour ses contemporains, le genre qu'il cultiva de préférence. En effet, sur cent et tant de comédies qu'il composa, nous le savons, vingl-quatre, c'est-àdire, un faible quart appartiennent à l'ordre purement religieux ; toutefois ces vingt-quatre suffisent pour prouver pleinement notre assertion. Que ces pièces soient tirées de la Bible, comme Judas Macabeo et La grand Cenobiaj ou

1 Poblacion général de Espaha... Por JRodigo Mendez Silva, historiador destos Reynos vezino d£ la Coronada villa de Madrid... (Madrid, par Diego Diaz de la Carrera, Ano MDCXLV) fol. 40.

du culte de Marie, comme la Virgen del Sagrario, et La Aurora en Copacavana ; qu'elles tendent les unes, comme La Exaltacion et La De- VQcion de la Cru% à propager la dévotion de

el madero soberano, iris de paz que se puso entre las iras del cielo y los delitos del mundo : (a)

que d'autres prennent pour thème, tantôt des Vies de Saints, comme San Bariolomé et Santa Eugenia, tantôt des sujets de l'histoire religieuse, comme La Cisma de Inglaterra, notre poète est, dans toutes, inspiré et profond. Les comédies religieuses de Caldéron sont autant des monuments de la doctrine catholique la plus pure et la plus ardente, que de la poésie dramatique la plus élevée.

Vues à travers le prisme d'autres croyances religieuses, appliquées avec un critérium étroit et à contretemps, ou soumises aux règles littéraires d'une doctrine impropre, elles pourront apparaître d'une manière toute différente. Ceux qui agiront ainsi seront des sectaires et des critiques vulgaires. Les grands poètes, comme le panthéiste anglais Shelley et le pan-

(aj Du bois souverain, iris de paix, qui se place — entre les colères du ciel — et le» crimes du monde.

théiste allemand Goethe, pourront sentir et comprendre, malgré leurs opinions philosophicoreligieuses, les beautés extraordinaires du drame religieux Caldéronien, des critiques, comme Lessing, comme Schlegel, sauront juger avec succès les qualités poétiques du poêle niadrilègne '.

Le Magicie}i prodigieux peut figurer avec jus-

1 Noas traitons, dans le corps de ce mémoire et à sa place respective, de l'admiration de Goethe pour Caldéron. Mais nous ne pouvons mentionner Shelley, sans parler ici de son singnlier enthousiasme pour le Magicien Prodig'eux. Celui qui composait à 15 ans, nn livre sur la nécessité de T athéisme (necessity of atheism) se délectait par la lecture de l'œuvre catholique du grand poète espagnol. Son grand ami Trelawney, dans les mémoires qu'il nous a laissés sur Shelley et sur Byron, nous raconte comment le poète pant'aéiste se sentait délié des attaches de la matière et transporté dans d'autres sphères, quand il exposait cette œuvre à ses amis. C'est une scène curieuse que celle que nous dépeint le même Trelawney, scène qui eut lieu chez la comtesse Gniccioli, à laquelle il assista, d;t-;l, et où Shelley possédé d'une véritable admiration exposait aux invités, le sujet du drame de Caldéron. V. RecoUect^ons of the last days of Byron and Shelley by E. J. Trelawney, Londres. 1858. Ce passage est copié et traduit en frant^ais par Edouard Schuré dans son article : Le poète panthéiste de r Angleterre. — (Revue des deux Mondes l"" février 1877, p. 537 et 745) — Putman, dans Bes études inr Caldéron, Stûdien ocer Caldéron, traitant du Magicien Prodigieux {de Wonderbare toovenaar)p. 294, copie quelques mots drf la version fran'»a:s3. Shelley traduisit aussi plusieurs scènes di Magicien Prodigieux.

tice, sinon en tête des congédies religieuses de Caldéron, il ne s'agit pas de cette question en ce moment, au premier plan du moins de ses comédies de Saints Martyrs. A part La Perla Preciosa (Sainte Marguerite) dont la troisième journée seule est de Caldéron, et les autres de Zabaleta et de Cancer, Las cadenas del Demonio, Los Dos Amantes del Cielo, El José de las Muyeres et El Purgaùorio de San PatriciOj soit dans Tordre religieux, soit dans l'ordre littéraire, ne l'emportent ni en prolbiideur religieuse, ni en beautés artisLiquo sur Le Magicien Prodigieux.

LE MAGICIEN PRODIGIEUX! SON ARGUiMENT I — SOURCES SUPPOSÉES. — LÉGENDES DE FAUST.

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